This is a digital copy of a book that was preserved for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project
to make the world's books discoverable online.
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that 's often difficult to discover.
Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book' s long journey from the
publisher to a library and finally to y ou.
Usage guidelines
Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying.
We also ask that y ou:
+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for
Personal, non-commercial purposes.
+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine
translation, optical character récognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.
+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.
+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any spécifie use of
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner
any where in the world. Copyright infringement liability can be quite severe.
About Google Book Search
Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web
at|http : //books . google . corn/
"■'? ,
,,* ^-^^4"
-•N'
.^^^
i^^
(vS^
/■
C
/,
'•>/ ^\
«
i
A, /.-
/
/^y-
/
J"
)
.^
r
h
/s /-.
. >■■'
r~
\UUJ
^ '
^
'^'^
'<>■
.V
'^ ;^^
<Zc
'<r .
. '' . ^
'-y
/
--*•>
-v-:.)
^ v ^ '
\^^
,/
-^
l
'<;^^
*4*.
-- J
. '^v^^
A
^u^
/ ,*'</■* 4-
..^<^
^'
,4"^"
y/*
/r-F]
■;i.
.^^
-v
^y
.v>
v^ -K^"
.y
y,
.'^
.3 }
j
/
^
V
•û
/
J /
y
'J'
c-^
S^
-^>
X
•^^
\-
)
fd
-•;'' . )
v5^
y
■♦'■ w-
.<^
Digitized by VjOOQ IC
Digitized by VjOOQ IC
Digitized by VjOOQ IC
REVUE
DES
lEUX MONDES
XLVIII* ANNÉE. - TROISIÈME PÉRIODE
m %xna. — l*' ^lut 1818.
Digitized by VjOOQ IC
FARIf* — Impr. J; CLJlYE. — ▲. Qvavtzk «t CT, m SaiBl^caolt.
L_
Digitized by VjOOQ IC
REVUE
DES
lEUX MONDES
■ <B»
XLVIII' ANNÉE. — TROISIÈME PÉRIODE
TOME VINGT-HUITIÈME
PARIS
BUREAU DE LA REVUE DES DEUX UONDES
KUB.BOHAP&RTE, 17
1878
Digitized by VjOOQIC
\ aïs \ ^
Jiyc>'/^'
Digitized by VjOOQ IC
L'IDÉE DE JEAN TÉTEROL
DBRNlàBB PARTIB (1)
XV.
Goethe, le seul poète qui fût un grand sage, le seul sage qui fût
un grand poète, a dit : « Pauvre fou , si ta maison brûle, tâche de
l'éteindre ; quand elle a brûlé, rebâtis-la. »
Narre, wenn es brennt, so lOsche ;
Hat*s gebrannt, baa wieder auf.
Ces deux vers convenaient admirablement à la situation de Lionel
Têterol; il avait une méchante fièvre, un souvenir brûlant à éteindre
dans son cœur, et il avait aussi une maison à rebâtir. C'est de quoi
il s'occupa dans son wagon, pendant tout le trajet de Pont-d'Ain
à Paris.
Ce fils de millionnab:*e se trouvait dépossédé de sa liste civile, de
la dotation que lui servait un père à la fois avare et prodigue. Il
n'avait jamais été homme de plaisirs; mais il avait toujours vécu
largement, ignorant les privations, ne se refusant rien, sans souci
de la veille ni du lendemain , et il avait contracté le goût de l'exis-
tence facile et commode, l'amour de ses aises, le besoin d'orner sa
Tie. Désormais il était réduit à ses propres ressources, il ne devait
plus compter que sur lui-même. A vrai dire, ce n'était pas là ce qui
Tinquiétait, et il n'avait pas lieu de se tourmenter pour son avenu-. Il
avait à Paris de nombreuses relations, parmi lesquelles figuraient
des personnages haut placés, un ministre même, ancien professeur
de droit devenu récemment garde des sceaux, qui avait souvent té-
Ci) Voyez U Bmme du 15 mai, du !•' et da 15 Juin.
Digitized by VjOOQ IC
Q U¥0£ fiES WXJX MÛK0ES«
moigné de l'amitié à ce jeune homme de grand espoir. Il n'eût pas
fait vainement appel à sa bienveillance. Il n'avait qu'à demander,
certain d'être écouté. Le fils de Jean Têterol avait, lui aussi, son
idée. Il était sûr de son talent autant que de son ambition; ce con-
scrit sentait danser dans sa giberne un bâton de maréchal de France;
mais soB père lui avait dit : — Tu n'as eu qve la peine de naître;
que serais-tu sans moi? J'ai peiné, tu n'as jamais pâti. — 11 vou-
lait prendre la mesure de son caractère, de son endurance , de son
courage; il résolut de se prouver à lui-même qu'il était capable de
pâtir sans se plaindre et qu'il pouvait se passer de patronage et de
protecteurs. Il se disait : Fard da me. Peut-être aussi pensait-il que
les souffrances volontaires sont le meilleur remède à toutes les au-
tres et un excellent moyen d'oublier M"« de Saligneux.
Il habitait depuis trois ans un joli entresol sur le quai Voltaire ;
il l'avait meublé, arrangé, décoré à sa guise. De sa fenêtre, il
voyait les marronniers des Tuileries, la Seine, les ponts, un va-et-
vient de passans et de bateaux, une vaste étendue de ciel, le levant
et le couchant; il prenait plaisir chaque matin à baigner son regard
dans ces vapeurs couleur d'opale ou gris de perle au milieu des-
quelles Paris se réveille, d'où émergent l'un après l'autre ses pa-
lais, ses clochers, ses monumens, ses toits, étonnés et charmés de
se retrouver tous à leur place. Le bail de Lionel expirait à la fin de
l'année; son premier soin fut d'avertfar son concierge qu'il songeait
à déloger. Le ciel, qui s'intéressait à sa vertu, lui procura dès le
lendemain un sous-locataire, lequel fut agréé. U s'occupa aussitôt
de vendre ses meubles, ses tapis, sa vaisselle et même ses bibelots,
qu'il aimait d'amour tendre, qu'il croyait nécessaires au bonheur de
sa vie« U possédait quelques peintures, quelques bronzes, un Rous-
seau de prix, un Corot, un Millet, un lion et un tigre de Barye; il
fat sans pitié pour lui-même, il ne garda ni le tigre ni le lion, bien
que le cœur lui en saignât.
Quelques jours plus tard, il était installé au quatrième étage d'un
petit hôtel garni de la rue Racine. Il eut des accès de noire mélan-
colie en vaquant à son emménagement. Un escalier étroit, borgne,
dont la rampe était gluante, une cellule carrelée^ qui sentait le ren-
fermée des meubles étriqués et boiteux, des tiroirs dont le bouton
restait à la main, une fenêtre donnant sur une cour que le soleil ne
visitait jamais, des rideaux de mousseline jaunis par le temps, in-
sultés el maculés par les mouches, quel contraste avec l'aimable
entresol! Les murailles étaient imprégnées de cette poussière grasse
qui est le fléau des garnis ; chacun y apporte un peu de U sienne^
et ces poussières mêlées résistent à tous les efforts du plumeau ;
elles ont une histoire muette, passe encore si elles la racontaient*
Digitized by VjOOQ IC
l/mÉE DE UAK TÊXfilCMU 7
lionel 96 mit à la fenêtre; il dut se tordre le ecm pour apereewir le
cîel, 9 en prit son parti. L'inatanl d'après^ ayant posé les mains
snr la ts^le roode» qui était le plus bel ornement de son nouifeait
lo^, il en garda la marque ait bout de ses dix doigts, et il fit la
grimace. Pnis il se dit : — Je suis trop douillet. Pcnity non dolet.
Pendant son séjour en Angleterre et en Allemagne, Eion^ a?ait
noué des relations avee un des grands journaux de Paris; les cor-
respondances qu'il envoyait de Londres et de Bertm furent remar-
quées et lui attirèrent des propositions, qui ne forent peint ac-
ceptées; il ne s'était pas encore avisé de faire scm clMnin par le
journalisme. Le lendemain du jour oè il prit possession de son tau-
dis, il écrivit sur la question politique du moment un article qui était
UQ chef-d'œuvre de bon sens, de verve ironique e^ de we élo-
quence. Gel article^ aussitôt inséré, provoqoa des réponses, aux-
quelles il riposta. Ce début fit du brait, et le débutant fiit invité à
^enrôler dans la rédaction ordinaire dn journal. Il s'y refiisn, tant
il était devenu jaloux de sa Uberté. Sa plume entendait servir la
république bleue en volontaire; tootefbis il consentit, sans se faire
prier, à recevoir la solde; mais il n'écrivait qu'à ses heures, quand
le cœur lui en disait, et sa prose, bien sonnante, était reçue avec
empressement. Il employait le reste de son temps à préparer pour
une refue savante ^nn travail sur les justices de paix en Angle-
terre. Le premier argent qu'il toucha lui causa une des meil-
leures joies qu'il eût éprouvées dans sa vie, une vraie jme de
pauvre; c'étaient des sous qu'il avait gagnés, des sous qui étaient
vraiment à lui. Il les contemfria avec attendrissement, les serra au
fond d'un tiroir, se promit de les ménager beaucoup. U sedéfiak
des voleurs et craignit de devenir avare.
Cependant c'était moins par avarice que par plan de condocte
qu'il rayait sévèrement de sm budget toute dépense inutile et se
réduisait en toute chose à la portion congrue. 11 dtnait dsns une
gargote du boulevard Saint-Michel; le bœuf était ïàm dur, il ne
hissait pas de le digérer, mais la nappe était d'une propreté dou-
teuse, et il avait quelque peine à s'y faire. Il en usa comme Dio*-
gène, qui cassa son écuelle; il échangea son gargotier cootrelun
bouillon, où il n^y avait pas de nappe do tout. Le commencement
de décembre amena de grands froid&. Lionel passa des journées en-
tières à travailler sans feu dans sa chambretfee, dont la fenêtre fer-
mait si mal que le rideau était toujours en brade. Quand ses doigts
se raidissaient^ il soufllait dessus; quand ils demandaient grâce, \ear
maître se moquait d'eux; quand ils lui refusaient le service, il se
livrait pendant cinq minutes à l'exerdce des haltères, et il reprenait
sa plume en se disant : — Ce n'est pas plus difficile que cda. — Q
s'accordait pourtant tous les soirs le plaisir, la fête d\ine flambée;
Digitized by VjOOQ IC
8 REYUE DES DEUX MONDES.
ces flambées lui étaient dangereuses. Aussitôt que son foyer s'illu-
minait, il sentait son imagination se réveiller, des souvenirs assou-
pis remuer dans sa tête, comme des serpens engourdis que la cha-
leur ranime et qui déroulent lentement leurs anneaux, cherchant à
mordre la main bénévole qui les nourrit. Au fond de Tâtre, il voyait
apparaître des cheveux presque noirs et des yeux bruns; entre cette
vision et lui s'engageaient de longs entretiens.
— Qui es-tu donc?
— Tu fais semblant de ne pas le savoir, tu le sais.
— D'où sors-tu?
— Des profondeurs de ta mémoire ou de ton cœur, tu croyais que
je n'y étais plus, j'y étais encore.
— Que viens-tu faire ici?
— Te convaincre de l'impuissance de ta volonté, dont tu es si
fier. Tu veux oublier et tu te souviens.
— Qu'importe? je ne t'aime plus. Tu ne m'inspiras jamais qu'une
fantaisie; je t'aimais avec les yeux, et c'était tout.
— Un jour tu me vis en colère, et ta fantaisie est devenue une
passion.
— Je te jure que tu m'es absolument indifférente.
— Oserais-tu me le dire en me regardant en face?
A ces mots, les yeux bruns, se dilatant, semblaient lui jeter un
défi, et une petite bouche, à la lèvre moqueuse, poussait un éclat
de rire sonore. Lionel s'armait aussitôt de la pincette et remuait
vivement les cendres comme pour y enterrer la vision ; mais au
bout de quelques instans elle reparaissait, il fallait recommencer à
causer avec elle.
jBn jour que Lionel avait dîné plus tard que d'habitude et qu'il
sortait de son bouillon vers neuf heures, il se rencontra nez à nez
sur le trottoir du boulevard Saint-Michel avec M. Pointai, qu'une
affaire avait amené dans ce quartier. Le notaire leva les bras au
ciel en le reconnaissant, et l'attirant sous un réverbère :
— C'est bien toi, dit-il. Et que diable es-tu allé faire dans ce
cabaret ?
— Parlez mieux, répondit Lionel, c'est un lieu fort honnête.
— Peut-être, mais tu as toujours eu le défaut d'être un peu sur
ta bouche... As-tu entrepris une enquête statistique et philanthro-
pique sur les restaurans populaires?
— Vous me croyez plus compliqué que je ne suis; monsieur
Pointai. Quand je vais au restaurant, c'est tout simplement pour y
diner. «
— Toi dîner là! s'écria tragiquement M. Pointai. A d'autres !.. A
moins que tu ne sois devenu quaker. Mais je me trompe, les qua-
kers aiment à bien manger; c'est le seul plaisir qui ne leur soit
Digitized by VjOOQ IC
l'idée de JEAN TÊTEROt. 9
pas interdit, et Ton assure que la Pensylvanie est le pays du monde
où Ton cuisine le mieux. Et puis les quakers passent aussi pour ai-
mer leurs amis, et toi tu oublies les tiens, tu restes des semaines
et des semaines sans leur donner de tes nouvelles... Car enfin je ne
sais plus rien. A quand ce mariage?
— Quel mariage? demanda d'une voix mal assurée Lionel, que
cette question avait interloqué.
— Tu n'épouses donc plus M"* de Saligneux?
— C'était une mauvaise plaisanterie que ce projet.
— Une plaisanterie ! s'écria M. Pointai. Et les deux lettres que
tu m'as écrites!.. Il y a anguille sous roche, ajouta-t-il, et puisque
je te tiens, je veux avoir le mot de l'énigme. Conduis-moi chez toi,
nous y serons mieux pour causer.
Et passant son bras sous le bras du jeune homme, qui se dirigea
avec lui du côté de la rue Racine :
— Que tu te maries ou que tu ne te maries pas, reprit-il , cela
m'est à peu près égal; mais hier soir j'étais au ministère de la jus-
tice, où il a été question de toi. Tu viens de publier un travail sur
les justices de paix en Angleterre. Je ne l'ai pas lu, je n'ai pas le
temps de rien Hre; mais le ministre qui a, paralt-il, plus de loisirs
que moi, l'a lu, et il disait hier que c'était une œuvre de maître;
tu sais qu'il ne prodigue pas ses éloges. A ce propos, il me demanda
de tes nouvelles. — Que devient-il? on ne le voit plus. — Après
quoi, comme tu peux croire, il parla d'autre chose. Prends-y garde,
mon cher, tu connais Paris, la sentence la plus dure, la plus désas-
treuse qu'on y puisse prononcer sur un homme, c'est de dire : « On
ne le voit plus. » C'est la préface d'un enterrement. Tu as beau être
un jeune homme de grande espérance, on ne te voit plus; si tu
restes quelque temps encore invisible, avant peu tu n'existeras plus,
et tu tiens, je pense, à exister.
— Rassurez-vous, lui répondit tranquillement Lionel, je ressus-
citerai le troisième jour.
Et, comme ils arrivaient à sa porte, il tira la sonnette.
— Où donc me mènes-tu? demanda le notaire en examinant la
maison^ qui lui parut indigne de posséder le prince de Galles.
— Chez moi, parbleu ! lui repaitit Lionel, qui le poussa dans
l'allée.
Puis, ayant pris son bougeoir dans la loge, il lui montra le che-
min en gravissant devant lui l'escalier borgne et gras qui condui-
sait à sa chambre. Quand M. Pointai y fut entré, il promena autour
de lui des regards de plus en plus étonnés.
— Mon palais n'a pas le bonheur de vous plaire? lui dit le jeune
homme.
— CoDMne niche à chien, il n'est vraiment pas mal; mais là,
Digitized by VjOOQ IC
10 RETŒ DES DSUX H0SK8.
franchement, icelui que tu hâtais sur le quai Voltaire me parais*
sait plus confortable. •• Ah çà, on gèle chez toi. Jadis tu ayais un
valet de chambre; appelle-le pour qu'il nous bsse du feu.
— Le voici, tout à votre servioe, lui repartit Lionel, et croyez
qu'il vaut bien mieux que l'autre, qui. n'était jamais là quand on
avait besoin de lui.
En parlant ainsi, il allumait son feu, qui ne tarda pas à flamber.
Puis il avança au notaire un fauteuil un peu dépenaiUé et s'assit en
face de lui sur une chaise fripée.
— C'est un^ expérience que tu as voulu faire? lui dit M. Pointai.
— Peut-être, et jusqu'aujourd'hui elle m'a réussi... le me pro-
pose, concinua-t-il, d'écrire un gros traité sur l'habitude. QueUe
étrange chose que l'habitude, monsieur Pointai! C'est le seul escla-
vage dont on linit par se faire une amitié. Je dois vous confesser,
à vous parler tout franc, que j'ai eu beaucoup de peine à m' accou-
tumer à mon palais. Et tenez, ce qui me répugnait le plus, c'est
cette tache verdâtre que vous apercevez au plafond. On dirait un
poulpe, une pieuvre, allongeant de toutes parts ses grands bras
garnis de ventouses. Dans les commencemens, cette tache me fai-
sait horreur, je ne pouvais pas la souffrir, j'évitais soigneusement
de la regarda. Eh bien I je me suis réconcilié peu à peu avec sa
laideur, et je lui trouve un charme qui m'inspire. Quand je travaille
et que je cherche un mot, je la regarde, et le mot me vient. Bref,
aujourd'hui je l'aime, cette tache, je ne pourrais plus m'en passer,
elle me tient compagnie, elle est nécessaire à mon bonheur.
M. Pointai, qui l' écoutait en contemplant le feu, releva subite*
mait le menton et s'écria : — Gageons que nous nous sommes
brouillé avec notre père, avec cet amour de père que nous avons,
et qu'il nous a coupé les vivres.
— Couper les vivres! répliqua Lionel en souriant; peu s'en est
fallu qu'il ne me coupât la gorge.
Le sourire expira sur ses lèvres. Il crut revoir son père furieux,
hors de lui, à moitié fou, le tenant à la gorge et l'étranglant. Il ne
pouvait se rappeler cette scène sans frissonner.
M. Pointai était un homme interrogeant. Lionel refusa 4'abord
de satisfaire sa curiosité; mais, pressé de questions, il se décida à
lui conter son histoire en l'arrangeant un peu. Il la commença
sur un ton enjoué, qu'il ne put soutenir jusqu'au bout. Sa gai té
l'abandonna, il devint sérieux, et par instans sa langue s'embarras-
sait, il s'empêtrait dans ses phrases, qu'il finissait .péniblement.
Quoiqu'il eût d'habitude le parler net et l'entière possession de ses
idées, il ne les retrouvait plus, et il avait beau regarder la tache
verdâtre, les mots ne lui venaient pas. Le notaire remarqua que
toutes les fois qu'il avait à prononcer le nom de M"* de Saligneux
Digitized by VjOOQ IC
VWÈX. DB JEAIf TÊTSnOU f 1
3 hésitait, baissait la tète et faisait une pause, comme s'il eât me-
suré des yeux un fossé ayant de le franchir. H. Pointai n'était pas
seulement un homme iAterrogeant, c'était un honmie pénétrant
et fin, qui rencontrait juste dans ses conjectures.
— Ma foi, dit-il quand Lionel eut tenniné son récit, ton amour
de père n'avait pas là une mauvaise idée; mais il a péché par Pexé-
cutimi. Quand les gens habiles se mêlent d'être maladroits, ils le
sont plus que personne, et le mépris des hommes est un mauvais
conseiller. Vraiment, c'est grand dommage, car W^ de Saligneui
est uEie diarmante personne.
— Vous la connaissez? lui demanda Lionel en diangeant de cou-
leur.
— Tai eu l'honneur de la recevoir deux fois dans mon étude, où
elle était venue en compagnie de son grand-oncle, le marquis de
Virevieille, qui est mon client depuK de longues années. Sais-tu de
quoi elle a l'air? Avec son teint de brune, ses cheveux foncés et un
peu ébouriffés, la vivacité singulière de son regard et ce je ne sais
quoi de délibéré qu'elle a dans la démarche et dans le tcm, elle
ressemble à Tune de ces ravissantes gitaniHes, dont les yeux jettent
des scMts. Ah çà, j'espère qu'elle ne t'en a point jeté.
— Soyez tranquille, elle ne m'a rien jeté du tout.
— En vérité, tu ne la trouves pas jolie?
— Il est possible qu'elle le soit, mais je n'en suis pas bien sûr.
— Alors de quoi es-tu sûr?.. La main sur la conscience, tu n'es
pas amoureux d'elle 7
— Je n'en al ni le temps ni l'envie, je la laisse tout entière à son
Théodore.
— Qui est Théodore?
— Je n'en sais rien et je ne me soucie pas de le savoir... mais,
s'il vous plaît, parlons un peu des justices de paix en Angleterre.
— Ohl pour cela non, répondit M. Pointai en regardant sa
montre. Je me sauve, mais je ne t'empêche pas de me reconduire
jusque chez moi, si toutefois il entre encore dans ton plan de ré-
forme de reconduire tes amis.
Lionel prit sa canne et son chapeau pour accompagner M. Poin-
tai jusqu'à la rue Royale, où il demeurait. M. Pointai aimait à mar-
cher, et la nuit était belle, quoiqu'un peu froide. Chemin faisant,
ils causèrent de choses et d'autres; mais, comme ils traversaient
la place de la Concorde, le notaire, serrant le bras de Lionel, lui dit
tout à coup t
— Ainsi, tu peux me jurer, mon garçon, que tu n'es pas amou-
reux de M**" de Saligneux?
— Combien de fois faut-il vous le répéter? lui repartit Lionel
d'un ton colère, en fronçant le sourcil.
Digitized by VjOOQ IC
12 B^VUE DES DEUX MONDES.
— Eh! ne te fâche pas.,. C'est que, vois-tu, il y a certaines
choses qui me donnent à penser. Je n'ai pas eu le temps de lire tes
savantes études sur les justices de paix, que j'admire de confiance,
sur la foi d'un ministre; mais j'ai lu certains articles que tu as pu-
bliés récemment dans certain journal et qui ont fait quelque bruit.
Ces articles m'ont causé à la fois beaucoup de plaisir et un peu de
chagrin. Je ne veux pas te chicaner sur le fond des idées ; tu es
libéral, tu Tes plus que moi, c'est tout naturel, et je n'y trouve
rien à redire ; mais le style m'a paru un peu vif et môme un peu dur,
presque acerbe, et il m'a semblé que ce genre de style n'était pas
dans ton tempérament. Tu n'as pas le talent dur, toi, et ta malice
n'est pas méchante. — A qui en a-t-il? me suis-je dit. On pourrait
croire qu'il a dans le cœur un méchant levain, qu'il veut se venger
de quelque chose ou de quelqu'un. — Cela s'est vu, les meilleurs
garçons du monde, doués d'un excellent esprit, s'en prennent quel-
quefois à la société de leurs griefs contre Paul ou Jacques; ils ne
sont pas contens, ils en concluent que tout va mal, et ils demandent
compte au gouvernement de leurs peines de cœur. Mon Dieu ! je ne
dis pas cela pour toi, mais pourrais-tu m'afBrmer que tu ne pensais
pas à M"« de Saligneux en déblatérant contre le scrutin d'arron-
dissement?
— Ah! que vous voilà bien, monsieur Pointai I s'écria Lionel.
Quelle pénétration! quelle sagacité! Vous êtes le premier homme
du monde pour bâtir des systèmes en l'air, pour faire tenir une
théorie vaste comme l'univers sur la fine pointe d'une aiguille.
— Il parait qu'elles piquent, mes aiguilles, car positivement tu
as l'air piqué... Mais ce n'est pas tout, il y a autre chose encore.
Tu m'annonces un jour du ton le plus effaré, le plus pathétique, que
ton père te met le couteau sur la gorge, qu'il a formé le ridicule
projet de te faire épouser la fille d'un baron, que ce mariage t'ins-
pire une invincible répugnance, et tu me supplies de te tirer de ce
mauvais pas. L'affaire était pressante, et je troussais déjà mon sac
pour]^voler à ton secours, quand je reçois un contre-ordre ainsi
conçu : « Mon cher monsieur, tenez ma lettre pour nulle et non
avenue, j'ai vu M"« de Saligneux. » — Est-ce clair cela?
— Eh! oui, je l'ai vue, et elle m'a plu, répondit Lionel, mais je
l'ai revue, et elle m'a fortement déplu. — Et s'échauffant malgré
lui : — Cette fille de baron affecte de beaux sentimens, poursuivit-
il ; je ne suis pas dupe de sa noble fierté, de l'exquise délicatesse
de son cœur. Voulez-vous savoir son secret? Elle est pleine de
morgue et de préjugés ; quoi qu'elle en dise, elle se croit faite d'une
autre pâte que le commun des martyrs. Mon père a mille fois rai-
son de haïr tous ces hobereaux. La vilaine engeance, les sottes
gens, avec leurs ridicules prétentions et leurs idées antédiluviennes!
Digitized by VjOOQ IC
l'idée de JEAN TÈTEROI. 13
M'^ de Saligneux a été scandalisée, indignée, révoltée de ce qu'un
petit bourgeois, de ce qu'un homme de rien, un Téterol, osait aspi-
rer à sa main. En deux mots, M"« de Saligneux est un petit esprit
«t un petit cœur.
— Et voilà poifrquoi le scrutin d'arrondissement... Ah! mon
pauvre garçon, ton cas est grave.
Lionel se mordit les lèvres. — Monsieur Pointai, reprit-il froide-
ment, je vous jure que je me soucie de M"' de Saligneux autant
que de cet obélisque, que j'ai l'honneur de vous présenter.
— Tu es bien bon, nous nous connaissons de vieille date, lui et
moi, répondit le désolant notaire; mais me voilà rassuré, et j'en
suis bien aise, car dîner à trente sous dans une gargote, hij)iter un
taudis dans la rue Racine, avoir une tache verte à son plafond, ba-
gatelle que tout cela ! Ce sont des malheurs supportables, tandis
qu'aimer une cruelle... Mais tu me quittes? tu ne viens pas jusqu'à
ma porte?
— Nous la voyons d'ici.
— Et tu es pressé de retourner dans ton éden... Avant de t'en
aller, veux-tu me faire un plaisir ?
— Lequel?
— Emprunte-moi cinquante mille francs.
— Jamais.
— Je suis bon enfant, je te fais une concession; emprunte-moi
cinq cents louis.
— Avez-vous l'intention de m'offenser?
— Je serais si heureux d'être ton créancier !
— Jamais, vous dis-je.
— Tu ressembles à ton père plus qu'on ne croit, et ce que tu as
dans la tète... Au moins rappelle-toi que tu avais jadis l'excellente
habitude de dîner chez moi tous les lundis. Je t'attendrai lundi
prochain. Et puis, je t'en prie, dorénavant dans tes articles change
un peu de note. Je sais bien qu'il y a des écrivains qui ont besoin
d'être en colère pour avoir du talent. Ce n'est pas ton cas; tu es né
philosophe, et les philosophes ne se fâchent pas, même quand ils
sont amoureux de la fille d'un baron.
Lionel lui saisit brusquement les deux mains, qu'il secoua avec
violence, en lui disant :
— Eh bien oui, je l'aime de tout mon cœur, je l'aime de toute
mon âme, je l'aime comme un foii, comme un imbécile que je suis;
promettez-moi que vous ne me parlerez jamais d'elle, ou je ne vous
revois de ma vie.
M. Pointai le regardait avec un profond étonnement, il était
frappé du changement qui s'était fait en lui et de l'expression dou-
loureuse de sa figure presque décomposée. — Ah ! mon cher gar-
Digitized by VjOOQ IC
là RE^E BE5 BECS MOmiES.
çon, taî dît-fl €?nfiii, je ne me doutais pas que la Messure fût si
pTofôodc. Pardomie-fflMÎ mes smes plaisanfteries, je feu ferai grâce
i rayenîr... Maïs dispose de moi, n'y auraî4-îl pas quelque moyen,..
Lionel appliqua la paurae de sa main droite sur la bouche du
notaire, en décriant •: — Taîsez-vons donc, monsieur Pointai ; un
vieux tabellion ne doit jamais dire de sottises.
A oes mots, îl s^-éloigoa rapidement. Vingt mniules plus tard,
comme il venait de trairerser la cour du Carrousel, il s'accouda swr
le parapet du quai avant de passer le pont, et il resfta quelques
instans immobile, contenant le réfiet rougeâlre des réveriîères
dans la Seine, où frissonnaient et se tortillaieirt de longs serpens de
feu, qui traTersa^nt toute la largeur du fleuve. Au bout de diacmi
de oes serpens Lionel croyait apercevoir -une tête brune, dont les
yeux édncelans le narguaient du fond de Teau.
— Eh quoi! pensa-t-il, eHe, toujours elle, jusque dans tes pro-
fondeurs de la Seine !
Il reprit sa route, furieux contre lui-même, contre lat&aacité de
ses souvenirs, contre les impuissances de sa volonté, contre tous
les hobereaux, contre toutes leurs filles et contre toutes les femmes
en général; mais M. Pointai l'avait calomnié, il ne mêlait point le
gouvernement dans cette affaire. Il finit par songer à cette per-
sonne très malheureuse qui avait pourtant réussi à se consoler et
qui avait élevé un autel au Temps, dieu consolateur. — Ehl oui,
se dit-il, avec le temps on se console de tout, il ne s'agit que de le
pousser avec l'épaule.
Quand il eut regagné son logis, pendant que le pied sur le seuil il
retirait sa clé de la serrure, il fit du regard le tour de sa chandbre,
et cette triste chambre lui sourit. Il lui parut qu'A n^était pas seul,
qu'il y avait là quelqu'un qui avait pensé à lui en son absence,
quelqu'un qui T attendait et qui allait s'asseoir à sa taWe pour tra-
vailler avec lui, coude à coude, les yeux dans les yeux. Il ne se
trompait pas, il n'était point seul; s'il n'avait pas épousé M*'* de
Sdigneux, il avait épousé la pauvreté, et cette bonne ménagère
nous tient toujours compagnie, elle est toujours là, die met* sa
main dans tous les détails de notre existence, elle ne nous oublie
jamais et ne nous permet jamais de Toublier.
XVI.
On raconte qu'Abbas-Pacha, vice-roi d'Egypte, vivait toujours
seul. Haïssant les villes et les hommes, invisible à son peuple comme
aux étrangers, ses retraites favorites étaient de somptueux palais,
qu'il s'était bâtis dans le désert. 11 s'y enfermait avec des bêtes
féroces qu'il avait rassemblées dans ses ménageries et avec un pe-
Digitized by VjOOQ IC
f
L'um DE JEAN lÈXEROL. 15
lit nombre de eerviteurs rampaos et craintiiEsy que ses sourcils fai-
saient trembler. Sa un fut aussi tragique que sa vie avait été
solitaire ; deux de ses esclaves Téiranglèreat dans son sommeiL
Dq)uis la scène violente qu'il avait eue avec son iils^ depuis le
billet déchiré et brûlé, deiuiis l'avortement du projet qui lui était
cher, Texistence que menait M. Téterol à la Maison-Blanche res-
semblait à celle d'Abbas-Pacha dans ses palais écartés. Â vrai dire,
il n'avait pas de ménageries, mais ses chiens de garde bien enden»
tés et toujours aboyans lui en tenaient lieu* Il ne se plaisait que
dans la société de son bouledogue à la lèvre noire et pen-
dante ; il lui donnait tour à tour du sucre et le fouet, le docile
animal se laissait sucrer et fouetxer avec une égale soumission :
c'était le seul être qui aimât M. Téterol conune M. Tèterol voulait
être aimé. Ce solitaire vivait enfermé dans les murs de son endos,
ou, pour mieux dire, dans son chagrin sauvage, qui était une for-
tresse ou une prison. Du matin au soir^ toujours grommelant,
toujours vibrant, orageux et farouche, il surmenait et malmenait
saamonde^ qu'il mettait sur les dents. Son humeur, jadis terrible,
éudt devenue massacrante; sa seule joie était de guetter ses domes-
tiques, ses ouvriers, pour les trouver en faute; quand il y avait
réussi, il se livrait à des emportemens qui le souhtgeaient. U mê^
lait à tous les incidens de ses journées la colère qu'il nourrissait
contre son héritier rebelle ; il la mangeait avec son pain, il labuvait
avec son vvi, il la respirait dans l'air, et s'en prenait à tout venant*
Le soir surtout, après son dîner, lorsqu'il venait à penser à la
contre-lettre déchirée sous ses yeux, il voyait rouge, et il éprouvait
l'impérieux besoin de casser quelque chose; Joseph, son valet de
chambre, qui s'en doutait, se tenait prudemment à distance. Des
semaines s'écoulèrent, et M. Téterol ne cassa personne; mais sa
colère ne mollissait pas* Le cœur de cet homme était de granit
comme sa tête et ses bri^s, et le temps passait sur ses implacables
rancunes sans en émousser les angles. Plus heureux qu'Abbas-
Pacha, il ne fat point étranglé pendant son sommeil ; mais il est
probable que ses gens fonnaient à son endroit des souhaits peu
charitables et qu'ils auraient tous quitté son service, s'il n'avait eu
la précaution de les bien payer sans les faire jamais attendre.
Il reçut im matin la lettre suivante, que lui adressait!!. Pointai à
l'insu de Lionel:
a Mon vieil ami, est-il bien possible que vous vous soyez brouillé
avec votre iils, qui est un si bon iils, dont vous n'avez jamais eu à
vous plaindre, et que vous compromettiez par vos duretés une car-
rière qui s'annonçait si brillamiBent? J'ai rencontré l'autre jour
Lionel. Ah I mon ami, si vous saviez où loge le prince de Galles et
Digitized by VjOOQ IC
16 BEVUE DES DEUX MONDES.
ce qu'il mange, votre orgueil paterael saignerait. Allons, faites un
effort sur vos ressentimens, que j'ai peine à m'expliquer; mais
eussiez-vous dix fois raison, la colère passe, l'affection reste. Écri-
vez-moi quelques lignes que je puisse montrer à Lionel; il ira sur-
le-champ vous trouver, et avant cinq jours tout sera fini. Il ignore,
cela va sans dire, la démarche que je tente auprès de vous et que
je vous supplie au nom de notre vieille amitié de prendre en bonne
part. 9
M. Téterol plongea aussitôt sa plume dans l'encrier, et de sa
grosse et lourde écriture il traça la réponse que voici :
(( Mon cher ami, que Lionel mange au café Anglais ou dans une
gargote ou qu'il ne mange pas du tout, qu'il habite un galetas ou
un palais, qu'il s'amuse ou qu'il s'ennuie avec sa coquine, qu'il
fasse des dettes que je ne paierai pas ou qu'il ne fasse rien, je m'en
soucie comme d'un fétu et tout cela m'est aussi égal que les choses
de la lune. J'avais la faiblesse d'adorer ce garçon ; il m'a manqué
de respect, il a méprisé mes volontés, il m'a bravé et outragé; je
l'ai arraché de mon cœur, il n'y rentrera pas, et je désire ne plus
entendre prononcer son nom. Vous m'écrivez, dites-vous, à son
insu; je n'en crois rien. Il regrette sa bonne vache à lait, qui se
laissait si aisément traire; tant pis pour lui, qu'il apprenne à pâtir !
Vous savez quels sacrifices j'ai faits pour lui ; il n'aura plus un sou
de son père. Désormais il est pour moj un étranger ou un mort.
Vous m'assurez que la colère est un sentiment passager; je sais,
moi, que les miennes sont éternelles, et je sais aussi que, ne
m'étant jamais mêlé de donner des conseils aux autres, je n'aime
pas beaucoup qu'on m'en donne. Ainsi restons-en là, et croyez-
moi votre serviteur. »
Le lendemain du jour où il avait expédié cette réponse, M. Tête-
roi reçut la visite de M. Crépin, qui était resté longtemps sans venir
le voir, n'ayant plus eu de marché à conclure avec lui ; mais l'agent
d'affaires de Bourg venait d'apprendre d'un quidam de Saligneux,
grand colporteur de nouvelles, que le potentat de la Maison-Blanche
avait eu des raisons avec son fils. Il avait profité de sa première
demi-journée de loisir pour monter en wagon, puis en patache, et
il accourait, étant un de ces corbeaux qui flairent de loin le cadavre.
II arriva à la Maison-Blanche au moment où M. Téterol, après son
dîner, conversait avec ses sombres pensées, à demi-couché sur un
sofa. Il avait l'air d'un vieux lion blessé, quœrem quem devoret;
mais M. Crépin, si fluet qu'il fût, abordait familièrement les lions,
et il ne craignait pas les rebuffades, quand il y avait quelque chose
à gagner. Il entra dans la caverne le visage assuré, la bouche en
cœur, en disant :
Digitized by VjOOQ IC
l'idée de JEAN TÊTEROL. 17
— 11 y a bien longtemps, monsieur Têterol, que je n'ai eu le
plaisir de vous voir, et il me tardait de venir chercher des nou-
velles de votre aimable santé. Vous allez bien?
M.Tèterol haussa les épaules, et le regardant de travers : — Quand
donc perdrez-vous l'habitude, monsieur Crépin, de me faire des ques-
tions idiotes?
— Excuse^moi, je sais que vous vous portez comme un chêne.
Cependant je vous trouve aujourd'hui la figure un peu éprouvée.
— J'ai ma figure de tous les jours, repartit le terrible bourru ;
ne faudrait-il pas que je me fisse une figure tout exprès quand j'ai
l'honneur de recevoir chez moi l'illustre M. Crépin?
L'ex-intendant fit une courbette et reprit : — Est -il permis du
moins de vous demander comment se porte M. votre fils? 11 est ici
sans doute, et j'espère que vous voudrez bien me présenter à ce
beau garçon.
Le vieillard lui cria : — Je vous défends de me parler de lui.
— Pourquoi cela? repartit M. Crépin en feignant la surprise.
— Je crois vraiment que vous me questionnez.
— Je n'aurais garde, je suis l'homme le moins curieux du monde;
mais je ne pensais pas vous être désagréable en vous parlant de ce
jeune homme délicieux et distingué, qui a le bonheur d'être votre
fils et dont vous faites gloire, que vous adorez...
— Je le hais, interrompit M. Têterol, qui serra si fort entre son
pouce et son index le poignet de l'agent d'afiaires qu'il faillit le
briser.
M. Crépin ne put retenir un cri de douleur : — Ah 1 permettez, je
n'y suis pour rien, fitril en secouant sa main pour s'assurer qu'elle
tenait encore à son bras. Mais qu'est-ce à dire et qu'avez-vous à
reprocher à ce fils adoré? Aurait-il fait par hasard un trou à la
lune?
— Yous vous imaginez bonnement que je vais vous raconter mes
affaires.
M. Crépin fit mine de s'en aller. — Je vois que je suis mal tombé,
dit-il. Dieu vous garde en paix, monsieur Têterol I je reviendrai un
jour que vous serez moins nerveux.
— Restez, je vous l'ordonne, lui repartit brutalement M. Têterol,
en lui mettant la main sur l'épaule pour l'obliger à se rasseoir.
Dix minutes plus tard, cédant au désir de remâcher ses chagrins
en les racontant, il était occupé de lui narrer par le menu toute
l'histoire, et il accompagnait son discours de grands gestes et de
force imprécations. Quand il eut fini :
— C'est un drôle de pistolet que votre fils, s'écria M. Crépin, qui
avait écouté ses récits avec la plus religieuse attention. Peste ! re-
Ton xxYnu — 1878. ^
Digitized by VjOOQ IC
IS REYUB DES DEUX MONDES.
fuser uiieSaUgQ6iixI II est bien dégoûté, ce monsieur. Il faut qu'il
ait quelque attaebe*
— Avez-vous besoin de me le dire? C'est sa mëie qui l'a. fait,
elle avait une imagination orientale*
— Vous devez en prendre votre parti, monsieur Tèterol. Quand
une drôlesse s'est emparée d'un jeune homme, c'est bien peu de
chose que la volonté d'un père.
— M'entendez-vous, maître Crépin? Dn père est tout.
— C'est votre opinion, mais ce n'est pas celle des drMesses.
— Un père est tout, vous dis-je, répéta avec véhémence M. Tète-
rol. Un père a le droit de commander, de décommander, d'arran-
ger, de déranger, de défaire et de faire tout ce qui lui plait.
— Parbleu I feu Saturne mangeait ses enfans à la croque au seL,
et on assure qu'il les digérait très facilement.
— Qu'ai-je affaire de votre Saturne? Je vous parle de mon ûb«
— C'est convenu, et je vous déclare que sa conduite me parait
inexcusable. M*^* de Saligneux est une si charmante personnel
— Je suis désolé de n'être pas de votre avis, je la trouve moi
fort déplaisante, répliqua le contredisant vieillard.
— Depuis quand? Il me semble qu'autrefois...
— Je vous dis que c'est une bégifôule, une pimbêche, que j'étais
un animal, et que mon projet n'avait pas le sens commun. Aujour-
d'hui votre baron de Saligneux viendrait m'oi&îr cette demcâselle à
genoux et monsieur mon fils me la demanderait à mains jointes que
je dirais non, mille fois non. Je suis revenu à ma première idée,
qui était la bonne. Point de mariage; Saligneux sera à moi et à moi
seul. S'il faut attendre quatre ans, j'attendrai quatre ans; mais je
vous réponds qu'avant deux ans ce sera iait. Y trouvez-vous à redire,
maître Crépin?
— Moi ? Rien du tout. Seulement je ne sais plus trop ce que vous
reprochez à votre fils.
— Mon fils est un insolent, et je le déshériterai, s'écria M. Tè-
terol en serrant les poings et grinçant les dents.
— Propos en l'air I Les pères ne déshéritent plus leurs fils; le
code s'y oppose.
— Ave^vous juré de me mettre en colère? Mon argent est à moi,
je pense. Est-ce mon fils qui Ta gagné?
— Il est à vous, mangez-le; mais vous n'êtes pas un mangeur
d'argent, et ce qu'il en restera à votre mort, c'est votre fils qui
l'aura ou peu s'en faut. Article 018 : a Les libéralités ne pourront
excéder la moitié des biens du disposant, s'il laisse à son décès
un enfant légitime. »
— Laissez-moi tranquille avec votre code, c'est un sot livre.
Digitized by VjOOQ IC
l'idée de 3FEAN TËTEROL. 19
— Bah! il y a manière de s'en servir... Mais là, monsieur Têterol,
stres-YOus ce que je ferais à votre place?
— Vous allez lâcher une sottise; ne vous gênez pas, dites toujours.
— Monsieur Tét^rol, le plus vilain tour qu'un père puisse jouer
à son fils, c'est tout simplement de se remarier.
— Me remarier! s'écria M. Têterol, saisi de l'étrangeté de cette
idée, qui était toute nouvelle pour lui et qui lui paraissait sau-
grenue. Quand je vous disais que vous lâcheriez une sottise !
— Dne sottise? pourquoi donc? Vous êtes encore très vert et dans
on état de superbe conservation, mon cher Têterd; vous avez toutes
vos dents, vofus êtes de ces hommes qui n'ont pomt d'âge. Remariez-
vous, faites dix enfans à votre seconde femme, et je sais quelqu'un
qui sera bien attrapé.
— Et sans doute, vous vous feriez fort de me trouva: une
femme?
— Ce ne sera pas difficile, repartit vivement H. Gr^în. Encore
faut-il bien choisir. Je voudrais que la seconde M** Têterol fût
agréable à regarder, sans être trop jolie; les jolies femmes sont
Umtes coquettes. Vous m'entendez, une laideur agréable, cela vous
va-t-il?. Je voudrais aussi qu'elle ne fût plus de la première jeu-
nesse; ne me parlez pas des poulettes, elles sont d'une garde dif-
ficile, elles ont des exigences, des prétentions. Quant à la dot, n'en
soufflons mot; qu'avez-vous besoin d'une héritière? Si elle n*a rien,
eHe sera entièrement dans votre dépendance, et vous lui ferez faire
vos dix mille volontés. Je désire cependant qu'elle ait mis de côté
quelques économies, amassé un modeste petit magot, cela prouvera
qu'elle a de Tordre et de la conduite. Monsieur Têterol, laide ou
jolie, riche ou pauvre, l'essentiel est qu*elle ait des goûts simples,
l'esprit posé, du jugement, de l'expérience, toutes les qualités d'une
Btténagère émérite. Oh ! laissez-moi faire, nous vous trouverons cela.
Pendant que M. Crépin parlait, M. Têterol faisait ses réflexions. Il
se rappelait lui avoir entendu dire qu'il avait une sœur un peu mûre,
fort montée en graine, destinée selon toute apparence à coiffer sainte
Catherine, laquelle habitait depuis quelques années l'Angleterre,
où elle était dame de compagnie dans une riche maison bourgeoise.
M. Crépin fit un plongeon, quand M. Têterol lui répondit avec un
sourire sarcastique :
— M'est avis, mon cher Crépin, que, pour me trouver ce trésor,
vous serez peut-être obligé de passer la Manche.
L'agent d'affaires releva bien vite la crête : — Ma sœur! s'écria-
^îl; vous croyez que je vous propose ma sœur? j'étais à mille lieues
de penser à elle; mais savez-vous que l'idée n'est pas mauvaise?
Voulez-vous qu'on vous la montre? ça ne coûte rien,
— Grand merci, vous êtes mille fois trop bon, lui dit M. Têterol.
Digitized by VjOOQ IC
20 BEVUE DES DEUX MONDES.
J'ai fait mon temps de service, et mon repos m'est cher. Les femmes
les plus discrètes ne sont jamais que des tracassiëres, les plus rai-
sonnables ont leur grain de folie. Non, je ne m'embarrasserai point
d'une jupe, et la vengeance que je tirerai de mon fils sera de vivre
au moins cent ans.
— A vos souhaits ! lui répliqua M. Grépin, et il se leva pour partir.
Il avait jeté le chènevis en terre , il s'en remettait au soleil, à la
pluie et aux saisons du soin de le faire pousser.
Il ne faut jamais se vanter de vivre cent ans; cela porte malheur.
Quatre ou cinq semaines après qu'il eut prononcé cette parole mé-
morable et téméraire, M. Têterol, qui se portait comme un chêne
vert, M. Têterol, qui de sa vie n'avait été indisposé, M. Têterol, qui
n'avait jamais eu une névralgie, ni une fluxion sur les dents, ni
même un rhume sérieux, tomba gravement et dangereusement ma-
lade. Ce fut sa faute. 11 s'aperçut un matin qu'il manquait trois
poules dans son poulailler, et il crut découvrir les traces d'un pied
au milieu d'une de ses plates-bandes, d'où il inféra que des marau-
deurs s'introduisaient nuitamment chez lui. Il ne voulut pas laisser
à son garde le soin de les guetter; il aurait été si heureux de leur
serrer le cou de ses propres mains ! Il en résulta qu'il passa à la belle
étoile une nuit tout entière en plein décembre.
Le lendemain il éprouva quelque malaise; il avait du frisson, ac-
compagné d'une petite toux sèche. Il ne laissa pas d'aller, de venir,
de vaquer à ses occupations ordinaires. Le soir, il était beaucoup
plus mal, et dans la nuit il eut un gros accès de fièvre. Cependant
à six heures du matin il était sur ses pieds ; mais le frisson et la
toux redoublèrent, et il sentait au côté une douleur vive, un point.
Il renvoya bien loin Joseph, son valet de chambre, qui lui conseilla
de se recoucher et de faire venir le docteur. Cette proposition lui
fit l'effet d'une insulte. Être malade comme un simple mortel ! avoir
besoin d'un docteur, lui Jean Têterol qui n'avait jamais eu besoin de
personnel Toutefois dans la journée le mal s'aggrava de telle sorte
que l'inquiétude le prit et qu'il manda en toute hâte M. Lobineau,
le médecin du canton. M. Lobineau constata qu'il avait le pouls
dur, les pommettes enflammées, et lui enjoignit de se mettre au lit
et d'y rester.
Ce qui tourmenta le plus M. Têterol pendant son alitement, ce
n'était pas le frisson, ni la chaleur douloureuse qu'il se sentait dans
la poitrine, ni son point au côté, ni la toux, ni la difficulté de res-
pirer. Il prenait son parti de tout cela; mais il éprouvait en se voyant
cloué^dans son lit, lui l'homme fort, l'homme invulnérable, l'homme
toujours debout, un sentiment de profonde humiliation. Il se trou-
vait réduit à la condition commune. Que la maladie eût osé s'atta-
quer à lui, c'était une insolence de la nature, un crime de lèse-
Digitized by VjOOQ IC
l'idée de JEAN TÊTEROL. 21
majesté. Au tourment de son orgueil se joignaient les anxiétés du
propriétaire. Qu'allait devenir la Maison-Blanche? Il croyait voir ses
armoires en proie au pillage et ses gens occupés à le dévaliser. Tout
bruit lui était suspect; il tremblait continuellement pour ses clés,
pour son argenterie, pour son linge, pour sa vaisselle, pour ses
meubles. Il s'était toujours défié de tout le monde, sa défiance de-
vint une démence. Un jour, M. Crépin étant venu chercher de ses
nouvelles, il lui dit :
— Mon cher monsieur Crépin, Joseph reste bien longtemps à la
cuisine; de grâce allez voir ce qu'il y fait.
Joseph étant rentré, il lui dit : — Joseph, mon bon Joseph, où
donc est M. Crépin? Je t'en prie, va voir un peu ce qu'il tracasse
là dehors.
Quelques minutes plus tard, il dit à M. Lobineau : — Monsieur
le docteur, où sont Joseph et M. Crépin ? Je vous en conjure, allez
foir ce qu'ils font. — Quand M. Lobineau revint, il le trouva qui
amt déjà passé ses jambes hors du lit pour aller regarder par le trou
de la serrure ce que faisait M. Lobineau dans la pièce voisine.
Le docteur le tança vertement sur son imprudence et jugea né-
cessaire de lui révéler que son état était grave, qu'il était atteint
d'une pneumonie aiguë.
— Une pneumonie! s'écria M. Tèterol. Est-ce qu'on peut... serait-
il possible... peut-il arriver que...
— £h! oui, les imprudens en meurent, lui répondit M. Lobineau.
Que Jean Tôterol pût mourir ! cette idée extravagante, insensée,
vraiment énorme, ne lui était jamais venue. Il croyait fermement à la
mort de tout le monde, cela allait de soi, mais à la sienne I Eh quoi I
il avait tant travaillé, tant sué, pour s'en aller piteusement et pour
laisser son bien aux autres ! Les autres mettraient leur nez dans
ses affaires! les autres manieraient ses clés, ses clés adorées! les
autres ouvriraient^sans façon ses tiroirs, ses tiroirs qui étaient à lui,
et se permettraient de voir ce qu'il y avait dedans ! les autres four-
rageraient ses papiers ! les autres furèteraient dans son secrétaire I
A cette pensée il éprouvait des indignations, des fureurs. Non, cela
n'était pas possible. Il lui semblait que sa mort ferait un vide, un
trou effroyable dans l'univers, que lui disparu, il n'y aurait plus
rien, plus rien du^tout. A quoi servirait désormais le soleil, qu'il
onployait à éclairer sa gloire et à mûrir ses blés? Quand Jean Téterol
ne serait plus là, le soleil n'aurait plus rien à faire.
Il en conclut que M. Lobineau était un franc imbécile, et que cet
hnbécile était peut-être soudoyé par M. de Saligneux. Son premier
mouvement fut délie prier de prendre la porte, de ne plus reparaître
devant lui, après quoi il jeta à la tête de Joseph un verre de tisane,
que celui-ci lai avait présenté maladroitement et dont quelques
. Digitized by VjOOQ IC
S2 RBVmS DES DEUX MONDES.
gouttes s'étaient répandues sur la courte-pointe de son Ut. Alors
M. Lobineau prit sa ]^us grosse voix poilr lui déclarer solenneUement
quey quand ses malades n'étaient pas raisonnables, il ne répondait
pas de leur yie. M. Tëterol le regarda dans les yeux et se calma su-
bitement. Jusque-là il n'ayait exécuté qu'à moitié ses ordonnances^
parce qu'une ordonnance ressemble à un ordre et qu'il avait Fbabî^
tude de donner des ordres et de n'en point recevoir .^ De ce moment,
il fut docile comme un agneau ; il se laissa mettre les ventouses et
autant de sangsues qu'on voulut. Il disait d'un ton presque doux :
— Voyez, docteur, comme je suis tranquille. Est-ce ainsi qu'il faut
me tenir? mon bras ne vous gêne pas? parlez, vous n'avez qu'à dire,
je ferai tout ce qu'il vous plaira. — Et il ajoutait tacitement : —
Quand je serai sur pied, tu me le paieras !
Cependant il eut le suriendemain un nouvel accès de colère.
M. Lobineau, qui commençait à s'inquiéter sérieusement de l'état de
son malade, fit part de ses anxiétés à l'abbé Miraud, et le bon curé,
qui venait chaque matin prendre des nouvelles de M. Téterol, faisant
effort sur sa timidité, se hasarda à lui demander avec beaucoup
de circonlocutions s'il ne jugeait pas convenable d'avertir son fils
et de l'appeler.
M. Têterol fit un grand geste et répondit: — Je ne révérai jamais
ce monstre d'ingratitude.
— Je sais que vous avez eu maille à partir avec lui, reprit le curé.
J'ignore quels sont vos griefs, et je veux admettre qu'ils sont très
graves. Un bon mouvement, monsieur Téterol I un fils est U)ujours
un fils. *
— Un ingrat n'est pas un fils, répliqua-t-il.
Alors le bon curé, prenant son courage à deux mains, entama un
long discours pour lui représenter que nous devons pardonner à
ceux qui nous ont offensés, si nous voulons que la justice étemelle
nous pardonne nos péchés, qu'il est dangereux de se présenter de^
vaut le tribunal suprême avec une haine dans le cœur, que le ciel
appartient aux débonnaires et aux indulgens.
M. Têterol l'interrompit en s'écriant : — Pour qui me prenez-vous?
Allez conter vos histoires aux vieilles femmes I estrce que je crois à
ces fables? — Et saisissant dans sa main crispée et tremblante la clé
de son secrétaire, qu'il portait suspendue à son cou entre sa che-
mise et son gilet de flanelle, il la lui montra en disant : — Monsieur
le curé, je crois à cela. — Puis il se tourna du côté du mur.
La nuit suivante fut mauvaise, et il parut que c'en était fait du
propriétaire de la Maison-Blanche. Minuit venait de sonner, quand
il aperçut distinctement la camarde. Elle se tenait debout à son
chevet; c'était bien elle, avec son nez court, avec son crâne nu et
poli, avec ses orbites creuses, avec ce je ne sais quoi gui fait d'elle
Digitized by VjOOQ IC
l'i0B£ de jeax tètsmsl. 2S
la chose du monde la plus prévue et la phi8 imprévue, la plus cer-
taine et la plus iocroyable, la plus réelle et la plus impossible. II
lia parla longtemps, comme s'il n avait pas su qu'elle était sourde.
U lui disait : — Ta t'es trompée de porte, œ n'est pas pour moi
<I«e ta viens. Prends-en un autre, prends qui tu voudras, prends
raU>é Mirand, qui est tout cassé et qui croit en Dieu, prends Jo-
seph qui est si maladroit, prends mes ouvriers, prencfe mes do-
mestiques qui sont des fainéans, prends le docteur Lobineau qui
n'est qu'une bète; moi, j'ai encore tant de choses à faire! je n'ai
pas exécuté mon idée. Tu repasseras dans cinq ans, dans six ans;
mais aujourd'hui*. • Gela ferait trop de plaisir à ce baron. Je te le
àame, celui-là, et je te donne aussi sa ûlle, sa sceur, ses valets, toute
sa maison; prends-les tous, mais va-t'en. — La camarde ne répoD-
daîtpas; elle attachait sur lui ses yeux sans regard, et il finit par
Raviser qu'elle était sourde. Il lui prit une angoisse mortelle, une
foeur glacée se répandit sur tout son corps. II fit un effort su-
prÊme pour soulever ses deux mains; il les joignit comme jadis en
berne de coupe, et ces deux mains où il avait vu autrefois tant de
choses, des champs, des prairies, des v%nes, des verg«*s en fleur,
des châteaux, des mariages, des vengeances, il eut beau regarder,
il n'y vit rien, absolument rien ; elles exhalaient une odeur de terre
fraîchement remuée, et elles étaient vides comme une fosse qui
attend son cadavre. Alors il crut sentir qu'il s'en allait, que son
cœur cessait de battre, que le froid le gagnait, que la vie se reti-
rait de hii, que son idée lui échappait, que son cerveau se vidait,
qu'il entrait dans le néant et dans les mornes profondeurs d'un si-
lence où il y avait de l'épouvante. Il ferma les yeux, puis il essaya de
tOQcher la clé précieuse qu'il portait à son cou et qui était vraiment
U dé de son bonheur, la clé de son âme; ses doigts impuissans ne
parent airiver jusqu'à elle, et il comprit que c'était fini, que tout
lui manquait, que sa volonté s'était brisée contre un inexorable
refus.
Quelques heures plus tard, quand M. Lobineau vint s'enquérir
de l'état de son malade, qu'il croyait perdu, M. Tèterol dormait
profondément. Il s'éveilla enfin; mais avant d'ouvrir les yeux il
tint conseil pendant qifôlques inslans pour savoir où il en était, il
fit comme à tâtons le tour de lui-même, il découvrit que la crise
^tait passée et qu'il était en vie. 11 réussit à se mettre sur son
séant, arracha le mouchoir noué autour de sa tête, le jeta au pied
de son lit, et regardant son médecin avec un sourire narquois :
— Vous voilà bien étonné, docteur; il n'y a que les imbéciles
qui se laissent mourir.
Huit jours après, il était sur pied, gaillard et dispos, rentré en
possession de son appétit, de ses terres, de ses armoires et de ses
Digitized by VjOOQ IC
2& REVUE DES DEUX MONDES.
papiers. Cependant il n'avait pas subi impunément cette épreuve;
lorsqu'on a causé nez à nez avec la camarde une nuit durant, il en
reste quelque chose ; impossible d'oublier tout ce qu'elle a dit.
M. Têterol avait moins de confiance en lui-même ; il n'était plus
aussi convaincu que sa volonté était plus forte que tout et qu'il
n'avait besoin de personne. Sa maison lui semblait un peu déserte,
et la solitude lui faisait peur ; mais l'idée de se réconcilier avec
son fils ne lui vint pas. Il réfléchit profondément aux insinuations
que lui avait faites M. Crépin. Il se dit que, s'il parvenait à se pro-
curer une femme encore plus docile que la première et beaucoup
plus courte d'esprit, qui épousât toutes ses opinions, qui fût sa
très humble servante, sa maison serait plus agréable, qu'il aurait
auprès de lui une tète de Turc sur qui essayer ses forces et passer
ses colères, que cette tête serait toujours là pour lui répondre
quand il serait en humeur de causer, qu'elle monterait la garde de-
vant ses serrures et, en cas de rechute, lui présenterait ses tisanes
sans en répandre la moitié sur ses draps comme ce fieffé maladroit
de Joseph. Il rumina pendant deux jours cette pensée, il alla aux
renseignemens. L'abbé Miraud connaissait M"* Crépin, et lui apprit,
sans se douter de son projet, qu'elle était aussi nulle qu'on pou-
vait le désirer, que non-seulement elle n'avait pas l'imagination
orientale, mais qu'elle n'en avait point du tout, que c'était au de-
meurant une excellente personne, d'humeur facile, de manières
douces, d'une conduite irréprochable. Une seule considération arrê-
tait M. Têterol : il ne pouvait songer sans mélancolie au plaisir qu'il
causerait à M. Crépin en épousant sa sœur, à l'honneur insigne qu'il
lui ferait en devenant son beau-frère. Quel parti prendre? Sortir de
chez lui, se déranger pour se mettre en quête d'une femme, cela
ne pouvait convenir à ce sultan. Il aurait voulu que toutes les de-
moiselles disponibles du département se présentassent un matin à
la Maison-Blanche pour s'y faire passer en revue,
Attendant son caprice et briguant non mouchoir.
Mais les sultans eux-mêmes ne font pas tout ce qui leur plaît. Il se
résolut à accepter les bons offices et la proposition du drôle qu'il
méprisait. Il se promit que le premier article du décalogue qu'il
enseignerait à sa seconde femme serait ainsi conçu : — « Tu te
souviendras que ton frère est un paltoquet, qui t'a mariée à M. Tê-
terol dans une vue intéressée; tu ne lui parleras jamais de tes
affaires ni des miennes, et pour plus de sûreté tu profiteras de la
première occasion pour te brouiller avec lui et pour le mettre à la
porte.»
Un jour que M. Crépin était venu le voir, il le retint à dîner, et
entre la poire et le fromage il lui dit, en clignant l'œil^droit :
Digitized by VjOOQ IC
l'idée de JEAN TÊTEROL. 25
— Eh bien, mon maître, Tavez-vous trouvée?
— Qui donc?
— Cette femme incomparable que vous me destinez.
— Ah! permettez, s'écria M. Crépin en saisissant avidement la
balle au bond, ma proposition avait été si mal reçue...
— Elle était inepte, interrompit M. Téterol, et elle l'est encore.
— En ce cas, parlons d'autre chose, répliqua l'agent d'afiaires.
Et en effet on parla d'autre chose ; mais au bout de quelques mi-
nutes, M. Téterol, clignant cette fois l'œil gauche :
— Puisque vous le voulez, dit-il, écrivez-lui, maître Crépin.
— A qui?
— Ehl ne faites pas l'innocent. Mais écoutez-moi bien, vous
feriez mieux de ne pas lui dire ce que vous lui voulez, car je ne
m'engage à rien. Je ne suis pas homme à acheter chat en poche , et
featends conserver l'entière liberté de mes résolutions. Prenez un
prétexte pour la faire venir, et, s'il le faut, je paierai les frais du
Yoyage. Quand elle sera ici, je l'examinerai; si elle me convient,
nous verrons.
n en parlait comme d^'une vache qu'on achète à la foire. Ce soir-
là M. Crépin écrivit deux lettres, qu'il expédia, l'une à Londres,
l'antre à Paris. L'abbé Miraud, ayant réussi à se procurer l'adresse
de M. Pointai, lui avait annoncé la maladie de M. Téterol, pour qu'il
en informât Lionel. Celui-ci se disposait à partir pour Saligneux,
quand une seconde dépêche du curé lui apprit que le malade était
hors d'affaire. Son émotion avait été vive. La pensée que son père
aurait pu mourir sans s'être réconcilié avec lui le tourmentait. 11 se
décida à lui écrire pour lui témoigner son désir de le voir. Sa lettre
se terminait ainsi :
o J'ai refusé de me marier selon tes désirs; il est probable que je
ne me marierai jamais. Ce qui est certain, c'est que je ne me pas-
serai pas de ton consentement. Je te supplie de me pardonner le
chagrin que j'ai dû te faire et de me rendre ton affection. Tu as été
malade, et ce sont des étrangers et des mercenaires qui t'ont soigné.
Pourquoi ne m'as-tu pas fait venir? Je ne suis donc plus rien pour
toi? Promets-moi qu'à l'avenir tu n'auras pas d'autre garde-malade
que moi. »
M. Téterol n'avait pas daigné répondre à cette lettre; il en chargea
H. Crépin, qui s'en acquitta comme suit :
<c Monsieur, j'ai le chagrin de vous apprendre qu'après les scènes
violentes quLont eu lieu entre M. votre père et vous, il désire res-
ter quelque temps encore sans vous voir. Quoiqu'il soit en pleine
convalescence , son médecin lui prescrit d'éviter toute émotion pé-
nible; il en aurait en vous revoyant. S'il a des griefs fondés contre
vous, n'allez pas croire qu'il regrette le mariage auquel vous n'avez
Digitized by VjOOQ IC
20 RETOB DES DEUX MONDES.
pas voulu consentir; ce mariage serait encore possible qu*il ne von*
drait plus en entendre parler; il ne pardonnera janmis à M. de Sa-
ligneux et à sa fille le procédé déloyal doat ils ont usé en cette af-
faire. Au reste, il prend acte de votre pronoesse de ne jamais vous
marier sans son aveu; il estime que c'est bien le moins que vous
lui deviez. Comme récompense de vos bons sentimens, il me charge
de vous amioncer que vous pourrez vous épai*gDer à l'avenir toute
inquiétude à son sujet; il ne sera plus livré aux soins des étrangers
et des mercenaires, car il a formé le dessein de se remarier avant
peu. U ne doute pas que cette résolution ne voos soit agréable, et il
s'empresse de vous en faire part pour rassurer votre sollicitude
filiale, dont il vous sait gré.
« Croyez, monsieur, je vous prie, aux sentimens bien dévoués de
votre très humble serviteur. a Nicolas Gbepin. »
XVIL
Si M. Têterol avait cru plonger son fils dans le désespoir en lui
annonçant qu'il s'apprêtait à convoler, il était loin de compte. Dans
la disposition d'esprit où se trouvait Lionel, possédé qu'il était du
désir de tout se devoir à lui-même, il aurait facilement renoncé k
tous ses droits sur une succession que d'avance on lui avait repro-
chée. ' — Puissions-nous être beaucoup à la partager, peosa-t-iL
après avoir lu la lettre de H. Crépin; si elle m'était revenue à moi
seul, elle m'aurait pesé comme une meule. — Au reste, il était trop
occupé, sa tête était trop pleine d'ambitions et d'espérances, de
projets et de regrets, pour que la vengeance de son père l'affectât
beaucoup. Ses débuts dans le journalisme avaient été des plus heu-
reux ; peu de mois lui avaient suffi pour prendre son rang et sa
place, pour mettre son nom en vedette. Ce n'était pas encore la re-
nommée, c'en était l'aube, et l'aurore a des douceurs que n'a pas
le plein soleil de midi. 11 avait rompu sa clôture, il quittait souvmt
sa cellule pour cultiver ses anciennes relations et pour en former
de nouvelles, sachant bien qu'on ne fait en chambre que de mé-
chante politique, et qu'il est aussi nécessaire de se frotter au
monde qu'il est dangereux de se donner à lui. Sa figure, ses suc-
cès, l'agrément de ses manières, la distinction de son e^Hrit, lui
attiraient partout un accueil empressé. Les attentions flatteuses
dont il était l'objet ne le laissaient point insensible; si pur que fût
son caractère, il avait son amour-propre. L'absolu désintéressement
est une chimère, et le moi n'est haïssable que lorsqu'il n'y a ri&k
dessous. Lionel était un ambitieux, résolu à faire sa trouée; mai» il
avait horreur des voies obliques, des routes honteuses, il entendait
gagner la partie de franc jeu, il voulait devenir quelqu'un pour
Digitized by VjOOQ IC
L'IDÉS de J£AN zêxebûl. 27
servir plus ntileBDurat la cause qui lui était chère et dont il confon*
dait les espérances a^ec les siennes, Tavenir avec ses propres des-
tinées. — fit M^ de Saligneuz, dira-t-on, y pensait-il toujours? —
Hélas I oui. — Il n'avait donc pas réussi à l'oublier? — II s'y était
vainement appliqué. — Et il l'aimait toujours autant? — Il se flat-
tait de ne plus l'aÉner. Elle lui in^irait un sentiment qui ressem-
bUt à de la haine. Il travaillait qpiniàtrément à démolir son idole;
à faroe de lui répéter sans cesse : a Va, tu n'es qu'un petit esprit et
Bi petit cœur ! » il avait fini par le croire. Il tâchait aussi de se per-
suada que ses yeux l'avaient abusé, que la beauté de cette bnme
était fort discutable et que le premier devoir d'une jolie femme est
f être blonde. GeUe idée le poursuivait dans tous les salons qu'il
fréquentait; il y cherchait une blonde dont il pût en consciecnce se
dire follement amoureux. Les mois succédaient aux mois, il ne la
trouvait pas; mais il ne laissait pas de se croire guérL
Un jour qu'il passait dans la rue de la Paix pour aller faire une
naîle, il s'aperçut qu'il avait oublié ses gants. Il entra pour en
acheter chez un gantier à la mode, qui le fournissait dans son beau
leMps. Il y était d^uis quelques minutes, lorsqu'il vit s'arrêter un
cotpét dont la porti^ fut ouverte par un valet de pied en livrée
marron. L'instant d'après, une vieille ienune à la démarche solen-
nelle se présenta dans le magasin, suivie d'une jeune fille. Lionel
ne connaissait pas la vieille dame, qui s'appelait la comtesse de
laines, mais il reconnut la jeune fille avant même d'avoir vu son
visage. Tout son sang reflua vers son cœur, il aurait voulu être à mille
lieues de là. Faute de mieux, il se retira dans le fond de la boutique
espérant qu'on viderait bientôt la place. 11 se trompait; M"* de
inines avait des mains en fuseau difficiles à ganter et des goûts
trop particuliers pour n'être pas très longue dans tous ses achats.
M'^ de Saligneux, qui le savait, s'assit sur une chaise, déplia et se
mit à lire attentiven^nt un journal, que son valet de pied venait
d'acheter pour elle dans un kiosque. Lionel avait mis ses gants et
les avait payés; il ne lui restait plus qu'à s'en aller: c'est à quoi il
se décida. Par malheur M"' de Saligneux s'était assise près de la
porte; impossible de sortir sans passer devant elle. Il passa la tête
haute, détournant les yeux, et cependant il savait en refermant la
porte du magasin que M"* de Saligneux l'avait regardé, que le
jounaal qu'elle lisait était celui où il écrivait et qu'elle était oc-
cupée à méditer un article dont il était content et fier. Il savait
Cernent que brunes ou blondes, les idoles se vengent de leurs
<i^lis8eurs et que souvent on se croit gu^ quand on ne l'est pas •
Le lendeoMûn, Lionel reçut un mot de M. Pointai, chez qui il
<Jlnait d'habitude une fois par semaine. Le notaire lui écrivait qu'il
; sur lui pour le lundi suivant, et il ajoutait : — « Par ex-
Digitized by VjOOQ IC
28 REVUE DES DEUX MONDES.
ception, ne fen déplaise, nous serons tête à tête; ne va pas me
faire faux bond, je n'aime pas à diner seul. »
Lionel fut exact au rendez-vous. Pendant le repas, on causa des
questions du jour, et on se chamailla; M. Pointai prétendait que
la politique n'avait été inventée que pour cela. En sortant de table,
il pria son invité de l'accompagner rue de Ponthieu, où l'appelait
une affaire pressante : — Nous fumerons notre cigare en remon-
tant les Champs-Elysées, lui dit-il. Ma visite ne me tiendra guère,
et ensuite nous irons finir notre soirée dans quelque théâtre. Je suis
de belle humeur aujourd'hui, je me sens jeune, et je médite une
folie.
Dès qu'ils furent au bas de l'escalier, démasquant subitement
ses batteries et s'emparant du bras du jeune honune pour qu'il ne
pût pas lui échapper :
— Ainsi donc, s*écria-t-il,'tu ne lui as pas encore pardonné !
— De qui parlez-vous ? répondit Lionel d'un ton sec en cherchant
vainement à dégager son bras... Il était convenu que nous ne par-
lerions jamais d'elle.
— Chez moi, et j'ai tenu religieusement ma parole ; maïs nous
sommes dans la rue, d'ailleurs une fois n'est pas coutume. Ahl
mon cher enfant, ce n'est pas bien; tu la rencontres dans un ma-
gasin et tu fais semblant de ne pas la reconnaître.
— Elle vous a fait ses plaintes?
— Non, mais elle m'a témoigné son étonnement. Là, quand tu
l'aurais saluée, en serais-tu mort?
— Vous la voyez donc et vous avez l'honneur de recevoir ses con-
fidences?
— Oui, depuis quelque temps. Il faut te dire... Non, tu ne m'é-
chapperas pas; prends ton parti de m' écouter... Je te disaisiqu'il y
a trois mois son grand-oncle, le marquis de Virevieille, est mort d'un
coup de sang. Elle a dû venir à Paris d'abord pour l'enterrer, et
ensuite pour recueillir la succession, dont j'ai fait l'inventaire, d'où
tu peux conclure que les occasions de causer ensemble ne nous ont
pas manqué. C'était un drôle d'homme que ce marquis de Vire-
vieille; comme l'auteur de tes jours, il avait son idée. 11 aimait
tendrement sa petite-nièce, qui, disait-il, était assassinée par le
plus dissipateur de tous les pères. Il l'avait instituée sa légataire
universelle, et pour que l'héritage fût plus étoffé, il vivait en pauvre,
ce qui était un excellent moyen de tenir les emprunteurs à dis-
tance. Juge de l'étonnement du baron et de tout le monde, quand
on a appris que, tous frais déduits. M"* de Saligneux se trouvait à
la tête d'un gros million ou, pour être plus exact, de soixante-cinq
mille livres de rente.
— Grand bien lui fasse, repartit Lionel.
Digitized by VjOOQ IC
f
l'iDÉ£ de JEAN TÊTEROL. 29
— Eh ! non, la fortune ne fait pas le bonheur; elle n'a jamais été
plus malheureuse que depuis qu'elle est riche.
— De quoi se plaint-elle ?
— Ah ! le curieux.
— Monsieur Pointai, parlez-moi de la cote d'aujourd'hui et je
vous jure que vous m'intéresserez davantage.
— Ah ! le fanfaron ! A quoi bon te faire plus fort et plus indiffé-
rent que tu n'es? Si M^^*^ de Saligneux n'était plus rien pour toi, tu
l'aurais reconnue chez ce gantier.
— Alors pourquoi vous obstinez-vous à me parler d'elle? demanda
Lionel avec colère.
— C'est (jue je n'aime pas les injustices, et je suis sûr que tu
pardonneras à cette charmante fille, en apprenant qu'elle est à
plaindre autant que toi. On veut absolument la marier à un homme
qui ne lui revient pas, au comte de Préval, dont son père fit autre-
fois la connaissance à Saint-Pétersbourg, où ce mirliîlore était se-
crétaire d'ambassade et s'ennuyait à périr. Pour le dire en passant,
si notre ministre des affaires étrangères savait son métier, d'ici à
demain il mettrait à pied tous les secrétaires qui s'ennuient, car
c'est la preuve qu'ils ont à la fois l'esprit médiocre et peu de pa-
triotisme. Celui-ci obtient un congé ; il arrive à Paris, renoue avec
le baron , qui l'informe de l'héritage. Comme il est homme de
précaution, il vient me trouver pour en avoir le fin mot, et, se
trouvant suffisamment édifié, il se fait présenter à Théritière, en
tombe amoureux, demande sa main. Un beau nom, une belle
situation de fortune, une aimable tournure, du babil, de l'esprit
courant, une assurance imperturbable, que voulez-vous de plus?
Ce jeune homme est un brillant parti. Malheureusement M"* de
Saligneux ne veut pas en entendre parler. Elle a exigé tout d'abord
qu'on lui laissât trois mois pour pleurer son oncle, à qui elle était
fort attachée. Les trois mois se sont écoulés, le comte de Préval
est revenu à la charge, et, me soupçonnant d'avoir quelque influence
sur ma nouvelle cliente, il m'a prié de m'employer pour lui ; je m'y
suis refusé, comme tu peux croire, mais le baron plaide éloquem-
ment sa cause. La pauvre enfant est en butte à une véritable per-
sécution; on la sollicite, on la semonce, on la tracasse, on l'obsède,
de quoi se charge surtout la comtesse de Juines, sa tante. Connais-tu
M"* de Juines?
— Non, et je me soucie peu de la connaître.
— Tu as raison, c'est une femme qui considère la \'ie comme une
pénitence et qui se donne la discipline siu* le dos des autres. Elle a
pris sa nièce en aversion, et elle lui rend l'existence très dure. Elle a
juré qu'elle lui ferait épouser M. de Préval, dont elle s'est entichée
sans l'avoir jamais vu, car elle n'était pas là quand il s'est présenté.
Digitized by VjOOQ IC
30 REVUE DES DEUX MONDES.
Elle reproche au baron d'être- trop mou dans cette affaire, de ne pas
savoir ordonner. Je la déteste, cette mégërei je s^ais ravi de kd
jouer un mauvais tour. De quoi ne s' est-elle pas avisée? Elle est
venue me prier de lui amener le comte un de ces soirs, dans l'espé-
rance qu'en face de ce héros, sa nièce, snse au pied du mur, n'osera
pas dire non et qu'elle lui extorquera son consentement. Me prend-*
elle pour une agence de mariages? D'ailleurs dans ma longue car-
rière j'ai toujours tenu le parti de la jeunesse et de l'innocence;
aussi me suis-je empressé d'avertir M"* de Saligaeux du piège
qu'on lui préparait.
— Vous avez eu tort, monsieur Pointai. Il ne faut pas croire si
facilement à l'innocence et à la jeunesse. Mon opinion très sincère
est que le comte de Préval convient parfaitement à M'^'^de Saligneux«
Poussez à la roue, travaillez à ce mariage, elle vous en sera recon-
naissante.
— Âhl doucement. Quoiqu'elle ne m'ait point fait de conûdences,
je la soupçonne d'avoir dans le cœur je ne sais quelle inquiétude,
quel doux souvenir, quelle préférence secrète.. • Et toi-même ne
m'as-tu pas insinué naguère qu'un certain Théodore était bien dans
ses papiers?
— Vrainaent j'avais oublié le Théodore, s'écria Lionel. Eh 1 bon
Dieu, va pour Théodore, qu'elle l'épouse bien vite, que cela finisse,
et, je vous en conjure, parlons de la cote.
 ces mots, il arracha de sa bouche et jeta à terre son cigare
dont la saveur lui paraissait amère, dont la fumée lui semblait acre.
Ils avaient attdnt la rue de Ponthieu. M. Pointai s'arrêta devant
la porte d'un petit bd^tel entre cour et jardin, dont l'apparence ^it
modeste. Cet hôtel avait appartenu pendant (Mx-huit ans à feu le
marquis de Virevieille.
— Nous voici arrivés, reprit le notoire. Il faut que j'entre dans
cette baraque pour dcmner une réponse à une vieille fenmie, qui
n'est pas amusante tous les jours. Promëne-4oi quelques instans, je
ne serai pas long. — Puis, se ravisant : — Fais mieux, entre avec
moi. Il s'agit d'une question de droit assez compliquée, et tous nous
aiderez de vos avis, momsieur le jurisconsulte.
Liond déclina d'abord cette proposition, il finit par céder aux
vives instances de M. Pointai, qui l'entraîna dans la cour et sonna.
Un vieux domestique vint leur ouvrir.
— Ces dames sont là? demanda M. Pointai. Inutile de nous in-
troduire et de nous annoncer, vous savez que je connais les êtres,
et nous sommes attendus.
Aussitôt, s'accrocbant de nouveau au bras de Lionel, qu'il était
résolu à ne pas lâcher, il gravit &vec lui un escalier de pierre aux
marches lunées et ânréchées. L'instant d'i^rës, il le poussait dans
Digitized by VjOOQ IC
l'idée de JEAIf TËTBROL. SI
on salon où il y avait une table ovale, éclûrée d'une kmpe, et des
deux côtés de cette table deux femmes, occupées l'une à broder,
Fantre à lire. Quelques jours auparavant Lionel avait rencontré ces
deux femmes chez un gantier.
— Ah! qoe c'est bien à vous, monsieur Pointai 1 s'écria la com-
tesse de Juines, en se levant précipitamment pour venir à sa ren-
contre.
— Madame la comtesse, répondit-il, vous me faites jouer ce soir
un rôle bien smgutier, bien délicat, bien compromettant pour un
notaire. Ne saveas-vous pas qu'il leur est défendu à ces pauvres no-
taires d'instrumenter hors de leur ressort, à peine d'être suspendus
de leurs fonctions pendant trois nK)is et destitués en cas de récidive?
Heureusement j'ai les cheveux gris et je sais en marché pour vendre
mon étude. Arrive que pourra, que votre volonté soit faite!
Il s'inclina respectueusement, gagna la porte, di^>arut. Con-
fondu, abasourdi de cette aventure, Lionel, qui croyait rêver, Lionel,
à qui la tête tournait, ne songea pas à le suivre. Il voyait trouble;
mais au travers de son brouillard il apercevait deux grands yeux
bruns, dont le regard le tenait cloué sur place.
Cependant M"* de Saligneux s'était levée aussi et semblait se
disposer à battre en retraite.
— Kestez, mademoiselle, lui dit impérieusement sa tante, votre
présence nous est nécessaire. — Puis, se retournant vers Lionel, elle
ajouta avec un sourire noblement gracieux : — Soyez le bienvenu,
mon cher comte; il me tardait de faire votre connaissance.
— Yous vous méprenez, madame, lui répondit Lionel; je ne suis
pas le comte de Prêtai.
Elle lui fit un second sourire encore plus gracieux que le pre-
mier; il n'avait pas parié assez haut pour se faire entendre de cette
oreille rebelle. Il allait répéter sa réponse; mais M"* de Saligneux,
qui s'était approchée de lui sous prétexte de lui avancer un fauteuil,
hd <fit du bout des lèvres et rapidement :
— Monsieur, je pr^ids tout sur moi, et d'ailleurs vous êtes chez
moi, et d'ailleurs encore je sais si malheureuse que tout m'est permis.
Laissez M"* de Juines dans son erreur; elle vous dira des choses
que je ne peux pas vous dire et qui peut-être vous intéresseront.
Lionel, comme éperdu, ne savait où il en était; mais les grands
yeux bruns le fascinaient. 11 renonça à détromper la comtesse; il
s'assit et il attendit.
— Mon cher comte, reprit iP" de Juines avec une majestueuse
affabilité, mon frère m'a instruite de la démardie que vous avez
faite auprès de lui; la demande que vous lui avez adressée a son
approbation, et je tenais à vous dire qu'elle a aussi la mienne.
— Cela ne suffit pas, lui cria M"' de Saligneux.
Digitized by VjOOQ IC
32 REVUE DES DEUX MONDES.
— Je VOUS en prie, monsieur, poursuivit M"« de Juines, n'atta-
chez aucune importance aux propos de ma nièce; c'est une enfant.
Mais ne craignez rien, son consentement vous est acquis, et je vous
garantis qu'elle se soumettra de très bonne grâce.
— Eh I oui, je consens à me soumettre, s'écria M"* de Saligneux,
mais à une condition.
— Quelle est cette condition?
— Je désire que vous expliquiez très franchement à monsieur les
raisons que je puis avoir de ne pas épouser le comte de Préval.
— Eh quoi ! Claire, vous prétendez que je lui raconte...
— Je l'exige, interrompit-elle. Je veux qu'il soit instruit de tout,
afin qu'il prenne son parti en connaissance de cause. C'est son
droit... N'est-il pas vrai, monsieur?
Lionel demeura immobile et muet comme une statue.
— Monsieur déclare que c'est son droit, poursuivit-elle en se
penchant à l'oreille de sa tante. Il veut tout savoir.
— On m'impose, mon cher comte, une bien dure épreuve, re-
prit M"® de Juines. Me voilà obligée de vous dire qu'il existe par
le monde un certain Jean Têterol, je crois bien que c'est son nom,
un homme de rien devenu millionnaire et qui s'imagine que ses
millions peuvent servir à tout, même à décrocher les étoiles... Que
voulez-vous? Il y a des Têterol, peut-être en avez-vous rencontré
vous-même.
Lionel s'inclina profondément en signe d'adhésion.
— Celui dont je parle, continua M"* de Juines, avait conçu le
projet le plus inouï, le plus étourdissant. Comment vous dirai-je?..
Figurez-vous qu'il a un fils, le malheureux, et que dans le temps
mon pauvre frère a éprouvé des embarras d'argent. Ce Têterol sut
en profiter, et il lui arracha la promesse écrite... Dispensez -moi
d'achever ma phrase. Ah! si je m'étais doutée... mais je n'ai rien
su que plus tard. Voilà donc ce sot jouvenceau qui vient en per-
sonne offrir son cœur à ma nièce, à qui je dois rendre le témoignage
qu'elle lui a dit son fait en termes assez durs. Elle a du bon, cette
enfant ; il ne lui manque que les formes, c'est vous qui les lui ap-
prendrez.
Voyant qu'elle s'écartait de son sujet. M"® de Saligneux lui dit :
— Et après, madame?
— Et après, il arriva que ce jeune homme, qui est un peu moins
extravagant que son père, comprit l'énormité de sa conduite, qu'il
fit lui-même justice de ses prétentions et déchira ou brûla cette
promesse qu'un butor sans scrupules avait extorquée au baron. 11
paraît que son père a mal pris la chose, qu'on s'est brouillé et que
ce pauvre garçon vit aujourd'hui dans une mansarde où ni vous ni
moi n'irons le chercher.
Digitized by VjOOQ IC
l'idée de JEAN TÊTEBOL. 33
— Gageons, madame, qu'il y est parfaitement heureux, lui ré-
pondit Lionel, qui venait de recouvrer la voix.
— C'est faux, monsieur, lui cria M"® de Saligneux; j'en appelle
à M. Pointai... Mais, ma tante, vous n'avez pas fini votre histoire.
— Oh ! je dirai tout. La fin de l'histoire, c'est qu'à la suite de
ces incidens il s'est fait un revirement soudain dans l'esprit de cette
jeune folle, et que ce jeune homme, qu'elle trouvait commun, désa-
gréable, fat, insolent, odieux, tout à coup lui a paru charmant; mais
rassurez-vous, il n'en sait et n'en saura jamais rien.
— En efiet, interrompit Glaire, je n'aurais jamais eu le courage
de lui faire un tel aveu; il était nécessaire que quelqu'un s'en
chargeât pour moi. Mais qu'en pensez -vous, monsieur, ne trou-
vez-vous pas que ce brûleur de billets mérite qu'on lui veuille du
bien?
— Pur enfantillage que tout cela, je vous le répète, mon cher
comte, s'écria M"* de Juines. Ma nièce n'a pas revu ce Lionel et ne
te reverra point. Et plût au ciel qu'il fût ici! En le voyant assis à
côté de vous, elle ferait sans doute des comparaisons peu flatteuses
pour lui , elle comprendrait toute la difiérence qu'il y a entre un
jeune homme de notre monde et un Tèterol. Que vous en semble,
mademoiselle?
— Il me semble, ma tante, lui répondit-elle, qu'il y a du vrai
dans ce que vous dites, et que je n'ai plus besoin de réfléchir ni
de comparer. Si après le récit que vous lui avez fait monsieur veut
encore de moi, je finirai, comme je vous l'ai promis, par me sou-
mettre de bonne grâce.
— Je savais bien que mon*invention était bonne, s'écria M™* de
Juines triomphante, et qu'il suffisait de vous faire venir, mon cher
comte, pour avoir raison de ses refus.
Lionel ferma les yeux et les rouvrit, pour s'assurer qu'il ne dor-
mait pas. Puis, avançant la tête, il dit à M"' de Saligneux : — Mais,
s'il en est ainsi, qui donc est Théodore?
Elle s'approcha de lui, et lui répliqua d'un ton bref:
— Ah! Théodore! Il faut vous expliquer enfin qui est Théodore?
Monsieur, Théodore est un personnage singulier, qui m'occupe
beaucoup, que je redoute à l'excès, quç je déteste et qui cependant
n'existe pas. Si fait, il exista jadis. Il fut mon professeur de dessin;
il était roux et camard ; je l'avais pris en exécration , il me le ren-
dait bien et me donnait de grands coups sur les doigts. Il y a six
ans qu'il est mort, et pourtant je le revois sans cesse. Il m' apparaît
comme un être mystérieux, tout-puissant et malfaisant, qui rôde
autour de moi pour me jouer de méchans tours, comme un mauvais
génie auquel j'attribue tout ce qui m'arrive de désagréable. Toutes
TOMi xx^in* — 1878. ^
Digitized by VjOOQ IC
3& lETUE DES DEUX MONDES.
les fois que j'ai du chagrin, je pense à ses cheveux roux, à son nez
camus. Quand mon cheval bute et s'abat, je m'en prends à Théo-
dore. Quand mon père... chut! c'est encore la faute de Théodore.
Si Saligneux avait été vendu, c'est Théodore qui l'aurait acheté, et
le jour où le comte de Préval a demandé ma main, je me suis écriée :
0 Théodore! Je vous avais déclaré, monsieur, que jamais vous ne
tiendriez cette main dans la vôtre. La voulez-vous? la voici. Si
vous refusez de la prendre, j'en accuserai Théodore, ce mortel en-
nemi de mon bonheur.
— Comte, que vous dit-elle? demanda M"** de Juines. le crois
vraiment qu'elle vous fait un discours.
Le faux comte de Préval prouva en cet instant que la passion sin-
cère est toujours béte, que dans les occasions décisives elle ne sait
ni que dire, ni que faire, et que les gens qui conservent leur pré-
sence d'esprit ne sont pas vraiment amoureux. La seule réponse dont
il s'avisa fut de saisir cette main qui s'offrait à lui et d'y coller ses
lèvres; puis il s'élança vers M°* de Juines et lui dit :
— Je vous aime follement, madame la comtesse, car je vous dois
le bonheur de ma vie.
Et là-dessus il se sauva en courant. Il éprouvait le besoin de
s'enfuir dans quelque solitude avec sa joie, et de la chanter ou plu-
tôt de la crier aux étoiles.
Cette retraite un peu brusque surprit là comtesse. Elle ne laissa
pas de dire :
— Il est charmant. Quelle distinction , quelle grâce ! Comme on
reconnaît tout de suite en lui l'homme de bonne compagnie, l'homme
du monde !
— Et surtout quelle conversation intéressante! ajouta M'^"" de Sa-
ligneux.
— Il était un peu troublé, il parlera davantage une autre fois,
reprit M"»* de Juines; mais souvenez-vous, ma chère, que vous avez
donné votre parole et qu'il n'est pas question de la reprendre.
— Aussi ne la reprendrai-je pas, ma tante , répondit-elle. Vous
me voyez toute résignée à épouser l'homme qui sort d'ici.
Qu'il s'agit de voler un nénufar ou d'épouser l'homme qu'elle
aimait. M""* de Saligneux était fort expéditive dans toutes ses entre-
prises; elle s'était promis de ne pas attendre jusqu'au lendemain
pour avoir ville gagnée. Aussitôt que la comtesse de Juines , glo-
rieuse de son stratagènie, de la sûreté de son coup d'ceil et de la ra-
pidité de sa victoire, l'eut quittée pour se retirer dans son apparte-
ment. Glaire ordonna à son cocher d'atteler. Quelques minutes plus
tard, accompagnée de sa camériste, elle roulait dans la direction de
la rue d'Astorg, où M. de Saligneux s'était logé en garçon, sous
Digitized by VjOOQ IC
l'idée de JEàN TÉTEROL. 3&
prétexte que Thôtel de feu le marquis était un peu exigu et qu'il y
générait sa fille. Elle arriva dare-dare, descendit en hâte de voiture
et, sans répondre aux ioteipelladoos d'un concieiige bourru, elle
gravit précipitamment l'escalier. Son apparition inattendue jeta
dans le plus grand embarras le valet de chambre du baron, qui, lui
barrant le passage d'un air effaré, lui dit :
— J'en suis fâché, mademoiselle; mais M. le baron n'est pas ici.
— Soit! je l'attendrai, s'il le faut, jusqu'au matin, répondi^Ile...
Mais permettez, il me semble que j'entends sa voix.
Il se gratta roreille. — Excusez-moi, mademçîsellet monsieur est
en affaires, et il a sévèrement défendu...
— Apprenez, Baptiste, inlerrompît-eUe, que je suis la plus im-
portante de ses affaires.
— Il faut au moins que je le prévienne, rqpartit Baptiste.
Et il parcourut d'un pas rapide un loi^ conîdor, où elle le suivit.
Elle arriva en lui mardiant sar les talons à l'entrée de la salle à
manger, laquelle avait deux portes. Au moment où elle franchissait
le seuil d'une de ces portes, l'autre s'ouvrait et se refermait à grand
Inruit.
Le baron s'élança au-devant d'elle, en s'écriant : — Qui est là?
Qui se permet...
— Kassurez-Yous, ce a'est pas un voleur, ce n'est que moi, ré-
pliqua-t-elle.
— Toi! lui dit M. de Saligneux, qui ne réussit pas à dissimuler
son trouble et la vive contrariété qu'il éprouvait. Que viens-tu faire
id? Que me veux-tu? Il est bientôt minuit, courir les rues de Paris
seule à ces heures! c'est d'une inconvenance...
— Est-il jamais inconvenant de rendre visite i son père? En
conscience, convenez que vous êtes charmé de me voir.
. — Ravi, enchanté; mais tu as mal pris ton temps. Je suis occupé
d'une aflhire.
— Il me semble que la void, votre affaire, dit>-elle en montrant
du doigt un superbe buisson d'écrevisses bordelaises et un pâté aux
perdreaux truffés, qui s'étalaient sur une nappe fme, éclatante de
blancheur, au milieu d'une table bien garnie.
— 4'ai des lettres à écrire, reprit-il, et je soupais à la hâte.
En ce moment, ayant tourné la tête, il avisa sur une chaise quelque
chose de suspect, qu'il s'empressa de cacher en y jetant sa serviette,
qu'il avait gardée à la main. M"* de Saligneux profita de cet incident
pour s'avancer jusqu'au milieu de la salle.
— Et vous soupiez seul? demanda-t-elle.
— Seul avec mes pensées.
— Voici leur couvert, dit-elle sans sourire.
Il y avait en effet deux couverts sur la nappe fme.
Digitized by VjOOQ IC
36 REVUE DES DEUX MONDES.
— J'avais ramené de l'Opéra, répliqua-t-il vivement, mon vieil
ami le docteur Hussard, que je n'ai pas vu depuis des siècles; mais
à peine étions-nous à table, il s'est souvenu qu'il avait un malade
à ausculter,
— Peste! vous le soignez, votre docteur Mussard! fit- elle en
contemplant six bouteilles de vin de Champagne alignées sur le
dressoir*
Il faut savoir que dans ses grands jours M. de Saligneux ne faisait
pas aux bouteilles de Champagne l'honneur de les vider jusqu'au
fond ; il en dégustait les deux premiers verres et passait à une autre,
estimant que le reste était bon pour l'office.
— Ah çà, que veux-tu? s'écria-t-il sur un ton de fiévreuse impa-
tience. Dis-le bien vite et va-t'en.
— Auparavant, donnez-moi quelque chose à boû*e, j'ai soif. Oh !
pas de votre Champagne. Qu'est ceci? du clos-vougeot? Versez
m'en quelques gouttes... Ah! permettez, pas dans le verre du doc-
teur, dans un autre.
Et après avoir bu : — Ce pauvre docteur, comme il a dû maudire
son malade, qui l'arrachait à ce lieu de délices! car il est délicieux,
votre vin, il a un petit goût de framboise vraiment exquis.
— Et là-dessus, bonsoir 1 lui dit le baron.
Il éprouva un sentiment de consternation en la voyant s'installer
dans un fauteuil de l'air d'une personne qui se trouve bien où elle
est et qui prend racine.
— Vous comprenez bien, dit-elle, que je ne serais pas venue, si
je n'avais à vous parler d'une affaire très importante, car j'ai des
affaires, moi aussi.
— Tu m'en parleras demain.
— Non, cette affaire-là ne souffre pas de retard. M'écoutez-vous?
Jadis vous m'avez reproché de m'étre sottement coiffée de certain
jeune homme, de m'étre monté la tête à son sujet, ce furent vos
propres expressions ; mais vous prétendiez que j'en reviendrais et
qu'au bout de six mois je ne penserais plus à lui. Je tenais à vous
dire dès ce soir que six mois se sont écoulés et que je pense encore
à lui. Vous pj'étendiez aussi que, si jamais je le revoyais, j'éprou-
verais un dégrisement. Je tenais à vous dire dès ce soir que je l'ai
revu tout à l'heure et que je ne suis point dégrisée.
— Encore ce Lionel Tôterol! s'écria-t-il. Où l'as-tu vu?
— Chez moi.
— Tôte à tête?
— Non, ma tante était là.
— Elle a consenti à le recevoir?
— Elle l'a pris pour M. de Préval : c'est une histoire que je vous
conterai plus tard, je ne veux pas abuser de vos momens ; mais je
Digitized by VjOOQ IC
l'idée de JEAN TÈTEROL. . 37
désirais vous avertir que, lui et moi, nous sommes à peu près con-
venus de nous épouser.
Le baron frappa du pied. — Claire, dit-il, tu as pris la détestable
habitude de te moquer de moi; c'est un jeu que je ne goûte plus.
— Je vous assure que je n'ai jamais été plus sérieuse. Ce mariage
fera le bonheur de tout le monde.
— Ce mariage ne se fera pas. T'imagines-tu par hasard que tu
peux te passer de mon consentement?
— Non, puisque je viens tout exprès vous le demander.
— Je ne l'accorderai jamais, tu m'entends, jamais. En voilà assez,
retourne bien vite dans ta rue de Ponthieu.
Elle se leva, et les yeux du baron jetèrent une vive étincelle,
il croyait déjà lui voir les talons. Sa joie fut courte; elle se rassit
brusquement, en disant :
— Eh bien, non, c'est décidé, je ne m'en irai pas avant que vous
ayez dit oui.
U frappa encore du pied. — Ah ! ma chère, tu abuses de ma pa-
tience, et vraiment je ne sais plus ce que je dois penser de toi. Le
comte de Préval est un homme bien né, riche, d'une charmante
figure, d'excellentes manières, et tu viens me parler de ce Lionel I
liais tu n'as donc point de fierté? tu n'es pas une Saligneux?
— Voilà que vous répétez la chanson de ma tante.
— Les paroles m'en plaisent, l'air et la musique aussi... Mais je
suis bien bon de discourir, le comte a ma parole.
— Vous en serez quitte pour la lui reprendre, en lui faisant ob-
server que tout le monde est sujet à se contredire*
— Je ne me contredis jamais. ^
— Ah ! permettez, il y a six mois, vous vouliez à toute forcé me
' faire épouser M. Lionel Téterol.
— Ce n'est pas exact, et quand ce serait e^act...
— J'ai bonne mémoire, je pourrais vous réciter tout ce que vous
m'avez dit alors. Vous m'avez demandé si j'avais des préjugés. Eh
bien, oui, j'en avais, et j'ai passé des jours et des nuits, des se-
maines entières à batailler contre eux; mais ils sont restés sur le
carreau, je n'en ai plus. Vous m'avez fait aussi un éloquent discours
sur l'esprit du siècle, sur la vieille France, sur la France nouvelle :
« Ces gens-là arrivent, m'avez-vous dit, et nous nous en allons, n
Je crains de gâter votre phrase.
— Tu la gâtes, et tu me fais dire tout le contraire de ce que
j'ai dit.
— En conscience, oui ou non, m'avez-vous représenté que ce
jeune homme avait un rare mérite et beaucoup d'avenir? Ce n'est
pas M. Pointai qui vous démentira, il est entièrement d'accord avec
vous. Mon Dieu! ce comte que vous me prônez, il est très bien, je
Digitized by VjOOQ IC
38 RETUE DES DEUX MONDES.
le veux ; mais quelle différence entre ces deux hommes I L'un est un
petit vieillard, un vieillard de naissance, l'autre sera toujours jeune;
l'un est un ennuyé, l'autre est un ambitieux. Comme cela doit être
amusant pour une femme d'avoir un mari très ambitieux! Quel in-
Xérèi dans la vie! J'aiderai le mien à arriver, je le conseillerai, je
lui servirai de second, ef nous arriverons, je vous le jure. Et tenez,
le jour de notre départ, j'ai considéré attentivement tous nos por-
traits de famille, j'ai passé en revue tous les Saligneux, depuis
l'homme des croisades, un peu apocryphe celui-là, jusqu'au garde
des sceaux, et je leur ai dit en les regardant bien en face : « Con-
venez, vous autres, que vous n'êtes pas en colère contre moi et que
vous approuvez ce que j'ai dans le cœur et dans la tète. N'êtes-vous
pas d'avis qu'il est plus intéressant de commencer que de finir, et
qu'une vie nouvelle dans une vieille maison, c'est le parfait bon-
heur? » Ils ont daigné me répondre, et tous, même l'homme des
croisades, m'ont fait un signe de tête, en me disant : — Va, ma
fille, nous t'approuvons, nous te bénissons, fais entendre raison à
ton père.
— Ma parole d'honneur, s'écria le baron, elle est folle, folle à lier.
— Parce que je suis de votre avis? Est-ce ma faute si vous en
avez changé?
— Non, lui dit-il en s' échauffant, tu ne me mettras pas en con-
tradiction avec moi-même. Il y a six mois la situation était tout
autre. Tu n'avais rien ou presque rien, et je n'étais pas en état de te
faire une dot. Quand on n'a rien, on se résigne à épouser des Tôte-
rol. Eh! bon Dieu, je me suis mis à ta place. Les femmes estiment
que sans diamans, sans un coupé, sans une loge à l'Opéra, le monde
est un enfer, et, qui pis est, un enfer de mauvaise compagnie, et
que la vie de privations commence à la nécessité de monter dans un
fiacre quand on veut.se transporter d'un endroit dans un autre. Ton
cas m'a paru déplorable, et je me suis dit : — Tirons-la de son enfer.
Mais aujourd'hui que tu es riche et que tu peux te marier à qui te
plaira, déroger de gaîté de cœur, refuser le comte de Préval pour
épouser un jeune homme qui écrivaille dans les journaux...
— Ah! que dites-vous là? Il n* écrivaille pas, il écrit. J'ai lu tous
ses articles. Quel talent!
— Sans compter, poursuivit-il, que ce journaliste perche on ne
sait où et qu'il est gueux comme un rat depuis qu'il s'est brouillé
avec son père.
— C'est son plus beau titre de gloire. Je vous prie, quelle a été
la raison de cette brouille?
— Ce sont ses affaires, ce ne sont pas les miennes, et je ne me
mêle jamais de ce qui ne me regarde pas*
Digitized by VjOOQ IC
l'idée de JEAN TETEROI. 39
— Eh bien, ce qui me regarde, moi, c'est que... oui, je le dirai,
c'est que je l'aime.
— Ta aimes un jeune homme que tu comiais à peine, que tu as
TU pendant cinq minutes?
— Y pensez -vous? cinq minutes! Comptez-en trois ou quatre
dans le bois de Boulogne, dix au bord d'une rivière, vingt ou da-
Tantage sur un banc de jardin, et ce soir à peu près autant. Voyez
à €juoi cela monte! Et d'ailleurs ne m*avez-vous pas déclaré soavent
que l'amour est quelque chose qui vient tout à coup, on ne sait
comment ?
— Plus un mot, dit-il, ou je me fâche tout de bon.
— Oh ! je vous en défie bien, répliqua-t-elle en souriant.
S^. de Saligneux se redressa, se campa noblement sur ses deux
{Meds, ramena sa tête- en arrière et prit un air de gravité majes-
tueuse, un air qu'il prenait deux ou trois fois l'an tout au plus. Il
ressemblait en ce moment à un patriarche, à un sénateur romain ou
à Fun des sept sages de la Grèce.
— Claire, dit-il, je renonce à discuter avec toi, et je ne souffrirai
pas que tu compromettes plus longtemps en ma personne la dignité
et r autorité paternelles. Ton bonheur a toujours été la plus grande,
la seule préoccupation de ma vie, et c'est une chose très sérieuse
que la vie, bien que les petites filles ne s'en doutent pas. Oui, tu
n'es qu'une enfant; prétends-tu enseigner son devoir à un homme
mûr, qui a beaucoup réfléchie Je représente ici la raison, la sa-
gesse, et tu plaides contre moi la cause du caprice et des entralne-
mens. Rien n'est plus dangereux que les entrainemens; malheur à
qui ne sait pas leur résister! J'ai charge d'âmes et un sentiment
profond de ma responsabilité morale. Aussi je te jure par mon ex-
pmence, par ma raison, par ma dignité de père, que moi vivant tr
n'épouseras pas M. Lionel Têterol.
Parlant ainsi, il la poussait doucement par les épaules du côté de
la porte. Elle lui répondit tout en marchant : — Et moi, par quoi
pourrais-je bien jurer? — Puis elle s'arrêta près de la chaise où il
avait jeté une serviette.
— Je jure, dit-elle, par la chaise que voilà et par cç qu'il y a
dessus...
Elle n'en dit pas davantage, mais elle enleva vivement la ser-
viette, et alors apparut un joli petit chapeau de femme, très mi-
gnon, très coquet et très fleuri, un amour de capote, un rêve qui
ne demandait qu'à s'envoler. Elle le fit tourner au bout de son
doigt et murmura : ,
— Quel étourdi que ce doctemr Mussard! i| a oublié son chapeau.
A ces mots, elle regarda son père. Adieu la majesté paternelle!
SL de Saligneux perdit contenance et se sentit rougir jusqu'à la
Digitized by VjOOQ IC
AO REVUE DES DEUX MONDES.
racine de ses cheveux ; mais, le dépit l'emportant sur la confusion :
— Épouse qui tu voudras, s'écria-t-il, et va au diable I
— Pas au diable, répondit>^Ile, mais à la rue de Ponthieu, où
j'annoncerai à M"» de Juines que M. Lionel Téterol est le gendre
de votre choix.
Il lui ferma la porte sur les talons; puis, la rouvrant, il lui cria :
— Mon gendre, puisque tu le veux, mais pas avant qu'il se soit ré-
concilié avec son père.
Et cela dit, il s'en fut retrouver le docteur Mussard.
XVIII.
En vain M. Téterol cherchait-il à oublier son fils, il pensait à lui
cent fois par jour. Les vieilles et grandes passions, les tendresses
idolâtres ne sortent pas ainsi de l'âme; on se querelle, on se
brouille, on se hait, mais on ne s'oublie point. Il ne cessait pas de
maudire l'ingrat. Il lui en voulait surtout d'avoir réussi à se passer
de son père. Il s'était flatté que malgré son refus de le recevoir et
les duretés qu'il lui avait fait écrire par M. Crépin, bientôt las de la
vie de privations qu'il menait, Lionel serait venu frapper humble-
ment à la porte de la Maison-Blanche et se coucher sur le seuil pour
mendier son pardon. Avant de faire grâce à l'empereur Henri IV,
le pape Grégoire VII le fit attendre pendant trois jours en habit de
pénitent, pieds nus, agenouillé daiès la neige. Peut-être l'homme
de la Maison-Blanche aurait-il usé de la même cérémonie avec son
fils; mais Lionel était fier, et l'immense orgueil de M. Téterol s'était
fait un parti pris de ne jamais compter avec la fierté des autres.
Un accident, qui lui fut très sensible, assombrit encore son hu-
meur. Un jour qu'après son dîner il s'amusait selon sa coutume à
casser des noisettes avec ses dents, ce fut une de ses molaires qu'il
cassa. Il fit à ce sujet une scène effroyable à Joseph, qu'il rendit
responsable de son malheur. Cette dent cassée prit à ses yeux les
proportions d'un événement, et le lendemain il fut presque étonné,
en ouvrant son journal, de ne pas trouver ce sinistre parmi les
faits divers. Dès lors il lui arriva souvent de pousser de profonds
soupirs, et si quelqu'un avait eu l'audace de lui dire : — Qu'avez-
vous? il aurait répondu : — Je pense à la molaire que j'ai perdue
et à mon fils que je déteste, et j'en conclus qu'il faut absolument
que je prenne femme.
Plus il allait, plus il s'aflFermissait dans la résolution qu'il avait
formée ; il lui tardait que ce mariage fût fait, p' était décidément le
seul moyen qui lui fût offert de goûter à la fois les plaisirs de la
vengeance et de tromper l'ennui qui le rongeait. ' Peu de temps
après, M. Crépin lui manda que sa sœur venait d'arriver à Bourg.
Digitized by VjOOQ IC
l'idée D£ JEAN TËTEROL. Al
n lui répondit sur-le-champ : — 'a Amenez-la-moi dès demain; nous
dînerons ensemble, nous prendrons langue ; mais rappelez-vous que
je ne m'engage à rien. »
Le jour suivant, il était occupé à méditer le menu du banquet
qu'il se proposait de servir à M"* Crépin et à préparer dans sa tête,
en les classant méthodiquement, les questions qu'il comptait lui
adresser pour mettre à l'épreuve son bon sens et sa discrétion,
lorsqpie Joseph, l'œil écarquillé, vint lui annoncer que M"* de Sa-
ligneux était là et demandait à lui parler. Sa surprise fut extrême :
— Que me veut cette fille de baron? s'écria-t-il; envoie-la prome-
ner. — Hais, se ravisant aussitôt, il alla à sa rencontre, la fit en-
trer et lui dit avec une politesse ironique :
— Mademoiselle de Saligneux chez monsieur Têterol 1 Quel in-
signe honneur pour le bonhomme !
Hle s'assit en face de lui, et sans prendre le temps de souffler :
— Monsieur Têterol, lui dit-elle, nous sommes arrivés hier de
Paris, mon père et moi, et nous en rapportons une nouvelle que
f avais hâte de vous communiquer, une nouvelle agréable, cela va
sans dire.
— Une nouvelle agréable, mademoiselle! s'écria-t-il. Et c'est
vous qui me l'annoncez! ^
— Écoutez plutôt. Monsieur votre fils, mon père et moi, nous
avons tous fait nos réflexions. 11 s'ensuit que monsieur votre fils se
résigne à demander ma main, que je me résigne à la lui accorder et
que mon père se résigne à notre mariage, pourvu que vous vous
résigniez vous-même à une réconciliation avec ce jeune homme
plein de difficultés, mais prompt au repentir.
M. Têterol la regarda dans les yeux pour s'assurer qu'elle parlait
sérieusement. Il recouvra son aimable gaité d'autrefois, et repartit
en se frottant les mains :
— Ah ! ahl il parait que nos affaires vont mal et que nous en
revenons à l'expédient d'une mésalliance. Y pensez-vous? Accou-
pler une Saligneux et un Têterol! Allez dire à votre père, mademoi-
selle, que moi aussi j'ai fait mes réflexions et que ce mariage
saugrenu n'aura jamais mon agrément.
— Pourquoi donc? lui demanda-t-elle.
— Parce que j'ai la sainte horreur de tous les barons de la terre
et de toutes les filles de baron.
— Vous vous calomniez, dit-elle, et ce n'est pas de l'horreur que
je vous inspire. La première fois que nous nous sommes vus, j'ai
cru m' apercevoir que je vous plaisais.
A ces mots, elle se pencha vers lui, plongea ses yeux bruns
dans les yeux gris du vieillard. 11 ressentit de nouveau le charme
Tictorieux dont il avait éprouvé l'effet sur une grande route. Il dé-
Digitized by
Google
J2 REVUE DES DEUX MONDES.
cidapour la seconde fois que M"« Vie Saligneux ne ressemblait à
personne, qu'il y avait en elle quelque chose... Qu'était-ce. donc?
Le fait est qu'elle l'obligeait à compter avec elle.
— Ta, ta, reprit-il en résistant au charme, j'ai l'honneur de
vous répéter qu'il n'y aura jamais rien entre nous. J'aime la guerre,
moi; c'est un jeu qui me va, d'autant que je suis sûr de gagner la
partie. Saligneux sera à moi ; ce fut toujours mon idée, et j'exécu-
terai mon idée. Vous imaginez-vous que votre besoigneux de père
soit jamais en état d'acquitter sa dette? U vient de passer trois
mois à Paris; Dieu sait le train qu'il y a mené, la dépense qu'il y a
faite ! Je n'ai besoin que d'attendre, moi, comme un pêcheur qui a
tendu son filet et qui sait que le Saumon y viendra. Qu'on ne me
parle, ni de mariage, ni de traité, ni de contrat, ni de paix, ni de
réconciliation, ni de monsieur mon fils I Je ne pense plus qu'à moi,
et regardez cette main, n'y voyez-vous pas Saligneux? J'en suis
fâché pour vous, ma belle demoiselle.
Elle s'écria: — Hélas! ce que c'est que de nous et de nos pro-
jets! C'est vous qu'il faut plaindre, mon cher monsieur, Saligneux
ne sera jamais à vous. ^
Il répliqua en ricanant: — Et moi je vous déclare qu avant la
Saint-Sylvestre... . „ . » • ^.u •
— Ni avant, ni après, interrompit-elle. Apprenez qu aujourd hui
je suis riche et que demain, s'U vous plaît, vos deux cent dix-huit
mille francs vous seront remboursés. ^
Cette parole tomba sur lui comme une tuile énorme, qui l as-
somma, l'aplatit, l'écrasa. Il fut presque réduit à néant; mais ses
plus grandes détresses ne pouvaient lui ôter la liberté de son es-
prit. Sa vigoureuse cervelle se mit à travailler, il devina d'où ve-
nait'le coup qui le frappait. — C'était donc un sournois que ce
marquis ? murraura-t-il.
— Apprenez encore, reprit M"* de Saligneux, qu'à la suite
d'arrangemens conclus entre mon père et moi, Saligneux m'appar-
tient. Je l'adore, mon SaUgneiix, je n'en cédeirai jamais une motte
à qui que ce soit, il faut en faire votre deuU. Ah! monsieur Téte-
rol, je me flatte d'avoir autant de volonté que vous.
Puis, dégantant sa main droite, elle la tendit au vieillard, en di-
sant: — Ami ou ennemi, monsieur Têterol ? .
Il écarta cette main. Sombre comme un mur de prison, il se ren-
cognadans son fauteuil, le visage défait, la tête basse. Désormais
les châteaux, les barons, tout lui échappait; sa proie lui avait
glissé entre les doigts, le saumon emportait sa nasse. U lui sembla
que sa vie était une affaire manquée. De quoi allait-il s'occuper? à
quoi penserait-il? L'avenir lui paraissait vide. U s'écria: — Sacré
marquis I
Digitized by CrOOglC-
l'idée de JEAN TÊTEROL. ' AS
M'^^ de SaligDeux, qui démêlât sans peine ce qui se passait en
lui, reprit la. parole et dit: ,
— Ah ! monsieur, si vous étiez raisonnable, si vous renonciez à
votre haine pour les filles de baron, comme tout le monde serait
heureux! Je ne m'entends pas en agriculture, j'aurai besoin de
conseils, et mon père sera toujours à Paris. D'ailleurs j'aurai tant
d'occupations! Nous voulons devenir député, et nous allons travail-
ler dès ce jour à notre candidature.
Le regard de M. Têterol se ranima ; mais il ne souiDa mot.
— Croyez-moi, continua-t-elle, et soyez raisonnable. Vous rêviez
d'entrer à Saligneux en vainqueur ; vous y entrerez non en vaincu,
mais en ami, si cela vous plaît. L'influence est une plus belle chose
que l'autorilé ; elle n'enfonce pas les portes, elle n'a qu'un mot à
dire, et les portes s'ouvrent. L'influence, c'est la femme, et n'est-
ce pas la femme qui gouverne f Monsieur Tôtero], en vous y appli-
quant, ne pourriez- vous devenir un peu femme ?
11 secoua sa grosse tète en grommelant. Les ours apprennent à
danser ; mais demander à Jean Têterol de devenir femme I autant
demander à un éléphant de passer par le trou d'une aiguille.
— Et puis, dit-elle encore, songez qu'un jour, selon toute appa-
rence... Eh ! oui, un jour il viendra quelqu'un qui héritera du châ-
teau et de la Maison-Blanche, qui possédera les deux royaumes,
les deux empires. Si vous le voulez, nous l'appellerons Jean,
comme vous.
II hocha de nouveau la tête; les petits Têterol de l'avenir ne l'in-
téressaient point.
— Je suis sûre que vous l'aimerez, poursuivit-elle, c'est lui qui
voué apprivoisera, nous lui apprendrons à vous respecter comme
le fondateur de la dynastie. Ah ! mon cher monsieur, quand on a
une idée, n'est-ce pas déjà beaucoup, d'en exécuter la moitié?
Les raisons qu'elle lui donnait le touchaient médiocrement, ne
le persuadaient guère et le consolaient fort peu ; mais sa voix lui
sonnait agréablement aux oreilles. Il y avait dans cette voix comme
dans toute la personne de M"* de Saligneux un mystère qui l'é-
tonnait.
Elle lui tendit une seconde fois la main, en lui disant : — Regar-
dez-moi donc; ne voyez-vous pas dans mes yeux que j'ai du cœur?
encore un coup, ami ou ennemi, monsieur Têterol?
Il se décida enfin à prendre cette petite main blanche, il la fit
danser dans son énorme patte. 11 se redressa, regarda cette fille de
baron. Il lui parut derechef qu'elle était charmante, et son imagi-
nation ébaucha un roman. Il pensait : — Au lieu de l'épouser, lui,
que ne m'épouse-t-elle, moi? Ge serait parfait.
Cette proposition était difficile à articuler, il y renonça. Il avait de
Digitized by VjOOQ IC
&i R£VU£ DES DEUX MONDES.
la peine à reprendre son assiette ; il demeurait silencieux, rêveur
et morose. Tout à coup il se dit qu'il arrive bien des choses. Ne
pouvait-il pas se faire que les deux Jean Téterol, celui qui avait
soixante ans et celui qui n'était pas encore né, eussent la vie plus
duré que tout le monde et linissentpar rester seuls, face à face, nez
à nez ? Alors tout irait bien, car l'un des deux pourrait faire de
l'autre tout ce qu'il voudrait. Il leva les yeux au plafond; il y vit
son idée qui le regardait, elle n'était pas morte.
Il quitta son fauteuil, tira un cordon de sonnette, et, Joseph étant
accouru, il lui dit : — Qu'on envoie sur-le-champ une dépêche à
M. Grépin pour l'avertir que je ne serai pas chez moi ce soir.
Puis, revenant à M"' de Saligneux : — Il est ici?
Elle lui répondit par un signe de tête.
Il haussa les épaules, et, reprenant tous ses avantages, il dit d'un
ton méprisant : — Voilà bien mes gaillards d'aujourd'hui. Ce sont
des poules mouillées; cela ne sait ni vouloir ni pâtir.
— Oh ! que vous le connaissez peu ! lui répliqua-t-elle. Nous
avons dû employer la croix et la bannière pour l'arracher à sa man-
sarde. Savez-vous, monsieur Têterol ? il est aussi fier que vous êtes
orgueilleux. Ménagez-le ; quand on frappe sur la tête un cheval qui
a de la race, il ne se laisse pas brider. C'est votre faute aussi, vous
avez laissé échapper certaines paroles qui lui sont restées sur le
cœur; il avait juré de ne rien devoir à personne, pas même à moi,
qu'il adore, soit dit entre nous. Prenez-y garde ; si vous alliez pro-
noncer quelque mot malsonnant qui le blessât, il s'en prendrait à
son ambassadeur, et un jour peut-être il en demanderait compte à
sa femme.
— Finissons-en, lui dit brusquement M. Têterol ; faites-le venir.
Elle se leva, s'approcha de la fenêtre, agita son mouchoir. Quel-
ques minutes plus tard, une ^ porte s'entre-bâillant livra passage à
Lionel, qui, le front pâle, l'œil inquiet, fit trois pas dans la chambre,
puis s'arrêta et attendit.
M. Têterol se tenait planté sur ses deux jambes et gardait ses
mains dans ses poches, abrupt, escarpé, sourcilleux, inaccessible,
imprenable comme une tour bastionnée et casematée.
— Ah! le prince de Galles, l'homme aux nénufars ! fit-il.
Mais en contemplant ce beau jeune homme et ^es cheveux châ-
tains, il sentit se réchauffer ses entrailles paternelles; il chercha
dans sa tête quelque chose de tendre, d'obligeant à lui dire, et ne
trouva rien de mieux que de lui ouvrir impétueusement ses deux
bras en lui criant d'une voix émue :
— Imbécile, tu reviens à la provision !
Victor Cherbuliez.
Digitized by VjOOQ IC
LES
SAINTS FRANÇAIS
SAINT PAULIN DE NOLE.
HUtoiTt <U saint Paulin de Mole, par M. l'abbé Lagrange, ▼Jcaire général (TOrléanf.
Paris, 18T7.
M. Fabbé Lagrange, auteur d'une Vie de sainte Paule qui a eu
plusieurs éditions, vient de nous donner une Histoire de saint Pau-
lin de Noie. C'est un livre d'édification, mais qui n'est pas fait
comme le sont trop souvent les ouvrages de ce genre. Un peu d'ima-
gination et beaucoup de rhétorique en font d'ordinaire les frais; le
sujet n'étant qu'un prétexte à belles morales, on ne prend pas la
peine de le traiter sérieusement. Ici, au contraire, nous avons des
recherches minutieuses, une étude exacte des moindres détails et un
grand souci de la vérité. Non-seulement M. Lagrange connaît à fond
son auteur, mais il n'a négligé de lire aucun de ceux qui s'en sont
occupés depuis deux siècles en France, en Italie et en Allemagne. Il
a profité de leurs travaux; il a corrigé quelques-unes de leurs er-
reurs, il a' établi d'uQe manière plus sûre des points qui étaient res-
tés obscurs, tt Nous nous sommes fait, dit-il, un devoir rigoureux
d'une critique sévère, n'acceptant rien de confiance, allant aux
sources, et contrôlant tout par les textes originaux. L'histoire n'existe
qu'à cette condition ; il faut qu'en lisant un travail historique quel-
conque, et surtout la vie d'un saint, le lecteur se sente sur un ter-
rain solide, et qu'il ne puisse pas soupçonner qu'on lui donne de
Digitized by VjOOQ IC
i6 B£yU£ ras DEUX MC^JOËS.
rimagination ou de la poésie au lieu de la réalité. » Ces principes
excellens, M. Lagrange ne s'est pas contenté de les exprimer, il les
a suivis, et son livre est certainement le plus exact et le meilleur
qu'on ait fait sur saint Paulin.
J'y trouve pourtant un défaut qu'il était peut-être difficile à M. La-
grange d'éviter : il est naturel, quand on écrit un ouvrage d'édifica-
tion, qu'on soit tenté de faire son héros le plus édifiant possible. On
veut qu'il prêche et moralise sans cesse ; il faut qu'on puisse tirer
des leçons de ses nwindres paroles et de ses actions les plus simples.
De là un désir, auquel on ne résiste pas aisément, de le présenter
toujours dans une attitude grave et solennelle. C'est ce qu'a fait
M. Lagrange; il a surtout cherché saint Paulin dans ses lettres, qui
sont écrites en général à de grands personnages de l'église et con-
tiennent ordinairement des dissertations théologiques ou des exhor-
tations pieuses. Ses poésies, adressées à un public plus familier, ne
sont pas tout à fait du même ton : sans doute il y prêche encore
beaucoup, mais il s'y met plus à son aise, il ose y être plus fran-
chement lui-même. Sa dévotion s'y montre avec une nuance de
finesse, de naïveté, de modération, de bonhomie, que M. Lagrange
n'a pas effacée sans doute, mais qu'il n'a pas non plus, à ce qu'il
me paraît, assez fait ressortir. Je vais reprendre, après lui et avec
son aide, cette aimable figure, et retracer surtout les traits sur les-
quels il me semble qu'il n'a pas assez appuyé.
L
Ces qualités, que je veux faire ressortir, n'appartiennent pas à
saint Paulin tout seul; elles étaient celles des gens au milieu des-
quels il vivait et dont il ne faut pas le séparer. J'ajoute qu'il les te-
nait aussi de son pays, où elles ont été de tout temps communes,
et qu'elles nous aident à soupçonner en quoi la vieille Gaule ressem-
blait déjà à la France. C'est un sujet important pour nous, et Ton
me pardonnera de le traiter avec quelque complaisance.
Il faut que nos bons aïeux n'aient pas été des gens très dissimu-
lés, ni fort habiles à cacher leurs qualités et leurs défauts, pour que
le vieux Caton, qui ne les aperçut guère que de loin, en traversant
la Cisalpine et la Narbonnaise» déjà plus qu'à demi roihaines, les
ait si bien dépeints en deux mots : « Ils excellent, dit-il, à se bien
battre et à parler avec esprit. » César, qui les vit de plus près et qui
passa dix ans à batailler avec eux, nous les fait encore mieux con-
naître. M. MoBomsen, dans son HistoirCy s'est donné le plaisir de
montrer combien le Gaulois de ce temps, tel que le décrit César,
ressemble au Français d'aujourd'hui. Il a déjà la parole redondante
Digitized by VjOOQ IC
SAINT PAULIN DE NOLE. i7
de métaphores et d'hyperboles; « il est tout vantardise. » Il pro-
voque le danger éloigné et s'effraie du danger présent ; il possède
toat au plus les qualités brillantes du paladin, mais non la prudence
et la fermeté d'un honmie sage et résolu ; son principal héros n'est
pas un général, c'est un preux« « Dans tous les temps, dans tous
les lieux, vous les trouverez toujours semblables, faits de poésie et
de sable mouvant, à la tète faible, aux impressions vives, curieux
et crédules, aimables et intelligens, mais dépourvus de génie po-
litique. Leurs destinées n'ont pas changé : teUes elles furent autre-
fois, telles elles sont aujourd'hui. » Ce jugement est sévère, souvent
injuste (1), qu'importe I Quoiqu'il n'ait pas été fait sans malice, je
crois qu'il faut l'accepter sans rancune. S'il est triste de songer que
nos défauts sont si anciens et que le temps a été si impuissant à
nous en corriger, on éprouve aussi une certaine joie à savoir qu'il
y avait des Français longtemps avant qu'il n'y eût une France, que
notre race est si vieille, et qu'elle a jeté de si profondes racines
dans le sol qu'elle occupe que les invasions du dehors ont glissé
sur elle comme une pluie d'orage. Il me semble que cette antiquité
d'origine n'est pas seulement une satisfaction d'amour-propre, mais
qu'elle affermit l'esprit national. Quand on songe que ce pays que
nous habitons nous a toujours appartenu, on s'en regarde davantage
comme maître légitime ; on se trouve mieux disposé à le défendre,
et plus assuré de le garder.
La Gaule eut pourtant à traverser une épreuve grave où il semble
que son originalité aurait dû se perdre : après la victoire de César,
elle devint romaine. Ce sort fut celui de l'Occident tout entier; la
langue, les mœurs, les usages de Rome s'y répandirent aussitôt
après la conquête et s'y acclimatèrent très rapidement. Ce ne fut
pas le vainqueur, comme on le dit d'ordinaire, qui força les vaincus
à l'imiter, à vivre et à parler comme lui, mais les vaincus qui se
précipitèrent d'eux-mêmes vers cette imitation, et qui voulurent
devenir Romains à toute force. La civilisation romaine ne s'imposa
donc pas au monde avec brutalité, écrasant tout ce qui se trouvait
au-dessous d'elle; elle ne recouvrit que la surface, et laissa vivre
tout ce fonds d'idées et d'habitudes qui distinguait chaque race lors-
qu'elle était indépendante. Aussi , sous cette apparence uniforme
de l'empire, qui trompe un observateur léger, dès le premier siècle,
les nationaUtés différentes commencent à se montrer. Elles ne re-
viennent pas à leur ancien idiome, qu'elles ont abandonné sans re-
(1) Ceux qui veulent savoir ce quMl y a de vrai et de hux dans les affimatloBs d«
IL Mommsen n'ont qu'à lire le second volume de la Géographie <U la Gaule romaine,
de M. Ernest Desjardins, qui vient de paraître. C'est l'étude la plus complète et la
plus intéressante qu'on ait faite encore sur Tétot de la Gaule au moment où eUe fat con-
qidse ptr les Roouûiu et lar la guem qu'eUe lootifit contre César.
Digitized by VjOOQ IC
AS REVUE DES DEUX MONDES.
tour, mais elles trouvent moyen de se manifester dans la langue
même du vainqueur. C'était pour eux une langue étrangère; elles
en font ime langue nationale en l'adaptant à leurs idées, en lui don-
nant leur tour d'esprit. C'est ainsi qu'on voit bientôt, dans trois pays
différons, trois littératures diverses se former, qui usent toutes du
latin, mai&qui le parlent à leur manière : celle de l'Afrique, avec
Fronton et Apulée, celle de l'Espagne, que représentent pour nous
les Sénèque, enfin celle de la Gaule. — Des trois, cette dernière est
la moins connue ; c'est celle qui nous parait, dans le peu de débris
qui en restent, avoir le caractère le moins tranché. 11 y eut pour-
tant alors une littérature gauloise ; peut-être avait-elle peu de re-
lief, mais nous n'en devons pas être surpris : la littérature de ce
pays cherchera toujours à être égale et unie plutôt qu'originale. La
Gaule, qui aimait le bien dire, pratiqua avec passion la rhétorique ;
les écoles s'y multiplièrent très vite. Dès l'époque de Tibère, les
jeunes gens affluaient à Autun des pays voisins pour étudier. Bientôt
Reims, Bordeaux, Toulouse, Trêves, possédèrent des universités fa-
meuses. Même dans les villes de commerce on aimait les lettres et
on les cultivait. Pline le Jeune était charmé et fort surpris d'ap-
prendre qu'il y avait des libraires à Lyon et qu'ils vendaient ses ou-
vrages. Les grands orateurs que produisit alors la Gaule, Yotienus
Montanus de Narbonne, Domitius Afer de Nîmes, Julius Africanus
de Saintes, se faisaient déjà remarquer par ces qualités tempérées
qui ont toujours eu tant de succès chez nous. La rhétorique espa-
gnole aime l'emphase et la déclamation, les orateurs gaulois étaient
plus modérés, plus simples. Domitius Afer surtout se rendit célèbre
par son goût délicat. Ce classique éclairé, qui ramena l'éloquence
latine à l'imitation de Gicéron, était en même temps un esprit fin,
délié, agréable, plein de ressources, et qui savait se tirer par un
bon mot des situations les plus embarrassantes. — Ce sont déjà
des qualités françaises.
Avec le christianisme, les différences entre tous ces pays se mar-
quent davantage. Le mouvement irrésistible qui attirait vers la reli-
gion nouvelle sembla exciter et.exalter l'originalité de chaque peuple.
Chacun d'eux prit cette religion par le côté qui convenait le mieux à
son caractère et apporta les faiblesses ou les ardeurs de son tempé-
rament dans sa manière de la pratiquer. La dévotion de l'Africain ou
de l'Espagnol n'est pas tout à fait celle du Gaulois; et quand naquit
dans ces divers pays une littérature ecclésiastique, chacun eut la
sienne, différente des autres, et où se retrouvent les qualités et les
défauts de la race qui l'habitait.
La Gaule, au iv* siècle, possédait un samt national et populaire,
le plus grand et le plus sympathique de ceux qu'elle ait jamais
aimés et vénérés, saint Martin. C'était un Pannonien d'origine,
Digitized by VjOOQ IC
SAINT PAULIN DE NOIE. 49
mais qui s'était fait Gaulois de cœur. A force de vivre dans notre
pays et de s'y attacher, de parcourir les campagnes et de fréquen-
ter le petit peuple, il en avait pris tout à fait le caractère. Cet an-
cien soldat était fort illettré; ce qui n'empêche pas que toute une
littérature soit née à côté de lui et de son inspiration. Les écrits
où Ton raconte sa vie, les lettres qui rapportent ses paroles, les
vers où l'on célèbre ses actions, nous donnent de lui l'idée d'un
saint qui ne ressemble pas à ceux des autres pays, qui reflète nos
meilleures qualités, et dans lequel nous retrouvons notre race et
notre sang. La France n'existait pas encore, et pourtant Martin est
un saint français.
C'est surtout dans les ouvrages de Sulpice-Sévère qu'il faut étu-
dier saint Martin. Personne n'a présenté conmie lui cette curieuse
figure avec son caractère véritable et dans tout son relief. Sulpice-
Sévère; était un homme riche, du meilleur monde, qui avait reçu
une excellente éducation. Il s'était fait à Toulouse, dès sa jeunesse,
une grande réputation dans le barreau et paraissait destiné aux
premières fonctions de l'état. Malheureusement, au moment où
tout lui souriait, il perdit sa jeune femme, qu'il aimait tendrement,
et, regardant ce malheur comme un avertissement du ciel, il alla
consulter saint Martin, qui lui donna le conseil de quitter le
monde. Il renonça donc sans hésiter à sa position, à sa fortune,
à ses espérances d'avenir politique; il se retira dans une de ses
maisons de campagne où il vécut avec des amis et des disciples
comme dans un monastère. Cependant, jusqu'au milieu de cette
retraite pieuse, dans le dévot et le moine le lettré survivait. Les
souvenirs de son éducation profane, le plaisir qu'il avait trouvé à
lire les grands écrivains et à les imiter ne s' effaçaient pas de son
esprit : tout le temps qu'il ne donnait pas à la prière et aux bonnes
œuvres était consacré à écrire. A la vérité, il nous dit qu'il veut
écrire sans façon , et « qu'il s'est décidé à ne pas rougir des solé-
cismes qu'il peut commettre. » Ce serait pour un lettré le triomphe
de l'humilité chrétienne; mais on s'aperçoit vite qu'il n'est pas
aussi négligé qu'il le prétend et qu'il fait le moins de solécismes
qu'il peut. Son style au contraire est soigné, correct, agréable,
plein de ces coquetteries d'expressions qu'on ne rencontre que lors-
qu'on les cherche. Par un élan de dévotion, on renonce à sa si-
tuation, à sa fortune, il est beaucoup plus malaisé de renoncer à
son esprit. Quand on en a, on veut le montrer : c'est un désir au-
quel Sulpice-Sévère ne résiste pas toujours, et personne, excepté
lui peut-être, ne songera à le lui reprocher.
Les écrits de Sulpice-Sévère sont presque tous consacrés à saint
Martin. 11 le célèbre de toutes les manières; il raconte sa vie, il
ion xxYQb — iSia. ^
Digitized by VjOOQ IC
50 REVUE DES DEUX MONDES.
exalte ses vertus, il fait ressortir roriginalité de son caractère en
l'opposant à des saints étrangers. Dans ses Dialogues^ il suppose
qu'un moine de ses amis, Posthumianus, grand voyageur, et qui
revient de l'Orient, lui raconte ce qu'il a vu ou ce qu'il a entendu
dire des solitaires de l'Egypte. C'était alors un grand sujet de cu-
riosité et d'admiration pour toute la chrétienté. On était bien loin
de l'époque où TertuUien, pour défendre les chrétiens du reproche
qu'on leur faisait d'être inutiles à l'état, les opposait aux brah-
manes et aux gymnosophistes, et disait qu'eux au moins n'habi-
taient pas les forêts et qu'ils n'entendaient pas être des « exilés de
la vie, non sumus silvicolœ et exules vitœ. » Les chrétiens s'étaient
mis, depuis im siècle, à imiter les gymnosophistes et les brah-
manes; ils habitaient les déserts, ils peuplaient les solitudes; les
uns s'y précipitaient par dévotion et pour être plus rapprochés de
Dieu dans la retraite, d'autres espéraient y fuir les calamités d'un
monde travaillé de toutes sortes de misères et qui se sentait pé-
rir (1). Les vies des pères du désert, publiées par Rufin, et répan-
dues dans tout l'Occident, enflammaient les imaginations. Aussi
Posthumianus estr-il écouté avec passion quand il parle des moines
de l'Egypte et des solitaires de la Thébaïde. 11 a visité des monas-
tères où des centaines de religieux habitent ensemble, sous la
direction d'un supérieur, et il y a été témoin des merveilles de la
discipline et de l'obéissance. Quoi qu'on lui commande, le moine
obéit sans discuter, sans réfléchir. Posthumianus raconte qu'un
abbé, voulant éprouver la vocation d'un de ses novices, lui ordonna
de se jeter dans le four où l'on allait cuire le pain du couvent; le
novice n'hésita pas à le faire, mais les flammes s'écartèrent pour le
laisser passer. Un autre reçut l'ordre de planter en terre le bâton
dont l'abbé se servait pour se soutenir, et de l'arroser jusqu'à ce
qu'il refleurit. Pendant deux ans, le pauvre moine ne cessa pas un
seul jour, sous ce ciel] de feu, d'aller puiser l'eau du Nil qui coulait
à deux milles de son jardin et de la verser sur le bâton. Au commen-
cement de la troisième année. Dieu eut pitié de lui, et le bâton
fleurit. Mais la plupart du temps les austérités de la vie commune
et les rigueurs de l'obéissance ne suffisaient pas au zèle ardent des
religieux; ils demandaient et obtenaient la permission de s'enfon-
cer dans le désert. Là, ils sont exposés aux plus étranges aven-
tures. Dans ces plaines désolées, où rien ne pousse, ils ne vivent
que de miracles. Ils fréquentent les bêtes féroces, qui finissent par
leur obék*. Les lions se mettent à leur service, les ibis leur ap-
(1) Postbamianas raconte quo le désert de Cyrèoe est rempli de solitaires « qui
n'ont d'autre motif de s'y réunir que le désir de ne plus payer rimp6t« »
Digitized by VjOOQ IC
6Ali\T- PAULIN DE KOLE. 51
preoneDt à discerner les herbes vénéneuses des plantes salutaires.
Quelques-uns d'entre eux, à force de vivre loin des hommes, re-
viennent à l'état sauvage. « Il y en avait un qui était resté cin-
quatnte ans sans parler à personne ; il n'avait plus de vétemens et
n'était couvert que des poils de son corps, mais Dieu lui faisait la
grâce d'ignorer sa nudité. Toutes les fois que quelques religieux
voulaient l'aborder, il se mettait à courir daus des déserts inac-
cessibles pour les éviter. Il ne se laissa voir que par un seul ana-
chorète, .dont la piété mérita cette faveur, et comme cet anachorète
lui demandait, entre autres questions, pourquoi il fuyait à ce point
la rencontre de ses semblables, il répondit que celui qui fréquen-
tait les hommes ne pouvait pas être visité par les anges, ce qui
donna lieu d'être convwicu que les anges le visitaient. » Qu'on
juge de l'effet que devaient produire ces récits dans une époque
avide de merveiileujc et disposée à tout croire! Pendant que Posthu-
mianus parle, les gens pieux et crédules qui l'écoutent, et dont
rimagination excitée se transporte aisément dans le désert, ne sont
plus maîtres de leur émotion. « Voilà tes œuvres, ô Christ! s'é-
crient-ils ! Christ, ce sont là tes miracles ! )>
Sulpice-Sévère résiste pourtant à cet enthousiasme : ce n'est pas
qu'il ne soit très frappé lui aussi des récits de Postbumianus, mais
U connaît de plus grandes merveilles , et aussitôt il oppose saint
Martin à tous les moines de la Thébaïde. S'il s'était contenté d'in-
stituer entre son saint chéri et les anachorètes égyptiens une lutte
de miracles, comme il le fait d'abord, il y aurait peu d'intérêt à le
suivre dans cet assaut de crédulité ; mais il se trouve bientôt amené,
pour établir la supériorité de saint Martin, à nous tracer de lui un
portrait vivant et fidèle. Je vais en rappeler les traits principaux, et '
il sera facile de comprendre pourquoi les Gaulois le préféraient à
tous les autres.
Saint Martin est d'abord un saint un peu démocratique, ce qui
n'a jamais nui chez nous. Il est de basse extraction, et ne fait rien
pour le dissimuler. Il scandalise les élégans par le peu de soin qu'il
a de ses vétemens et de sa chevelure. On le voit toujours assis à
l'églisesur une petite chaise, d'où il donne A tout le monde l'exemple
de l'humilité comme de la dévotion, et il raille les évoques ses con-
' frères qui se font dresser des trônes d'où ils dominent toute l'assem-
blée. Avec les petits, il est doux et familier, mais avec les grands
il se relève. 11 ne souffre pas que les empereurs eux-mêmes manquent
au respect qu'on lui doit. Dieu du reste se charge de lui faire obtenir
les égards qu'il mérite. Un jour que l'empereur Valentinien, irrité
contre lui et voulant l'humilier, restait assis à son arrivée, le feu prit
à son fauteuil, et il fut bien forcé de se lever. Martin était un homme
de petite science, mais de grand sens; il évitait les excès et savait
Digitized by VjOOQ IC
52 REVUE DES DEUX MONDES.
garder en tout une juste mesure. Sa foi était ardente, mais elle
cherchait à être éclairée. Il se méfiait beaucoup des saints douteux,
et ne se croyait pas obligé d'accepter sans examen les récits qu'on
lui faisait {non temere adhibens incertis fidem). Avant de rendre
un culte à un saint nouveau, il demandait des preuves, il recueillait
les témoignages, il exigeait qu'on lui apportât des actes authenti-
ques. On voulait un jour lui faire vénérer une tombe où l'on disait
qu'un ancien martyr était enseveli ; mais, comme il conservait des
doutes, il se mit en prière et demanda à Dieu de l'éclairer. Dieu
permit que le mort sortît de sa tombe et vînt dire aux assistans son
histoire. <( Il raconta qu'il était un ancien brigand, que la justice
l'avait puni pour ses crimes, qu'il n'avait rien de commun avec les
martyrs, et que tandis qu'ils étaient récompensés dans le .ciel, lui
souffrait un juste châtiment dans les enfers. »
Saint Martin faisait beaucoup de miracles, mais ces miracles ne
ressemblent pas à ceux des solitaires de la Thébaïde, qui ne serven
de rien et ne profitent à personne ; les siens sont des miracles utiles.
Il secourt des malheureux qui vont périr, il éloigne la grêle d'un
pays qu'elle désole, il adoucit le cœur de grands personnages durs
à leurs inférieurs. Il parcourt les campagnes, convertissant les der-
niers païens ; il expulse des temples les anciens dieux qui s'obstinent
à y rester. Ces pauvres dieux sont devenus des démons qui, lorsqu'on
les chasse de leur demeure, entrent dans le corps des possédés.
Martin les traque, les injurie, les force à reconnaître eux-mêmes
leur impuissance. « Il avait remarqué, nous dit Sulpice-Sévère, que
Mercure lui donnait encore quelque peine à vaincre, mais Jupiter
, n'était plus qu'une franche bête, Jovem brulum atque hebetem esse
dicebat. » Quelle fin pour les divinités d'Homère! Au-dessus de
toutes les vertus, Martin mettait la charité. La grande affaire pour
lui c'était « de visiter ceux qui souffrent, de secourir les malheureux,
de nourrir ceux qui ont faim, de vêtir ceux qui sont nus. » Il était
doux et compatissant pour tout le monde. La légende rapporte qu'un
jour qu'il disputait au diable les âmes de quelques-uns de ses moines
qui avaient péché, le diable prétendit que, lorsqu'on avait commis
certaines fautes, on lui appartenait sans retour ; Martin soutenait au
contraire qu'on pouvait toujours compter sur la miséricorde divine :
(( Et toi-même, malheureux, disait-il au démon, si tu cessais d'atta-
quer les âmes faibles et si tu voulais te repentir, je suis sûr que tu
obtiendrais le pardon du Christ ! » A plus forte raison ne voulait-il
pas qu'on punît de mort les hérétiques. On connaît sa conduite
dans l'affaire de Priscillien et de ses compagnons et les efforts cou-
rageux qu'il fit pour empêcher l'empereur Maxime de verser leur
sang. « C'est bien assez, disait-il, qu'une sentence des évêques les
retranche de l'église; aller plus loin serait commettre un crime
Digitized by
Google
SALNT PAULIN DE NOLE. 53
tiorrible et inouï. » Quand le crime eut été commis, Martin essaya de
sauver au moins ce qui restait de ces infortunés, et d'empêcher que
la persécution ne s'étendit en Espagne. Maxime n'y consentit qu'à
la condition que Martin parût se démentir lui-même et qu'il reçût
dans sa communion les prêtres qui venaient de lui conseiller ces
rigueurs. Sulpice- Sévère raconte qu'après s'être résigné à cette
concession, qui lui coûta beaucoup, le bon évêque quitta la cour
de l'empereur, inquiet et troublé, se demandant s'il n'avait pas
commis une faute, lorsqu'au milieu d'un bois, dans un endroit
désert, un ange lui apparut pour le rassurer. C'était sa conscience
honnête et droite qui répondait ài ses scrupules et qui lui disait qu'il
avait eu raison de sauver, même au prix d'une faiblesse et d'une
humiliation, la vie de quelques malheureux. — Cette haine des
persécutions, cette horreur du sang versé, jointe à cette charité ar-
dente, à cette pitié inépuisable et à ce ferme bon sens, n'e3t-ce pas
là l'idéal d'un saint français?
J'ajoute que celui qui nous a transmis le récit de cette belle vie
est aussi l'un des nôtres, et que sa nationalité se reconnaît à la mo-
dération de son esprit, au. sens pratique de ses réflexions et à sa
façon d'écrire. Son style est clair et coulant, sans obscurité, sans
effort. Il compose bien ses récits ; il leur donne un tour dramatique
et les relève de temps en temps par des expressions piquantes.
Tout en nous parlant des autres, il ne néglige pas l'occasion de se
mettre lui-même en scène, ce qui, dit-on, ne nous est pas indiffé-
rent. Sa bonhomie n'est pas exempte de malice, et malgré sa
foi robuste il se permet des plaisanteries qui causeraient aujour-
d'hui quelque scandale. Il s'égaie ou s'irrite sans scrupule sur les
désordres des moines de son temps ; il les raille de leur sensualité,
il attaque leur intimité avec les nonnes, il se moque des présens
qu'ils font ou qu'ils reçoivent et des égards qu'ils exigent de leurs
admirateurs. Cette façon libre et vive de dire son opinion, cette
clarté, cette élégance, ces qualités de composition donnèrent alors
aux ouvrages de Sulpice-Sévère un très grand succès. Quoique faits
pour un pays, ils se trouvèrent convenir aux autres. Nous savons
qu'on ne les lisait pas seulement en Gaule, mais à Rome, à Alexan-
drie, à Carthage. Cette faculté de se répandre partout, d'être com-
pris et goûté de tout le monde, est encore un des caractères des
lettres françaises.
II.
Saint Paulin était l'ami de Sulpice-Sévère et le disciple de saint
Martin. Malgré la différence de leurs destinées, on voit bien qu'il
. est de lemc famille, et, quoiqu'il ait vécu très longtemps hors de la
Digitized by VjOOQ IC
Ôi REVUE DES DEUX MONDES.
France, c'est encore un saint français ; l'histoire de sa vie et l'étude
. de ses œuvres ne permettent pas d'en douter.
Pontius Meropius Paulinus appartenait à une famille très ancienne
et fort riche, qui avait des biens un peu partout; il comptait des sé-
nateur^ et des consulaires parmi ses aïeux. Son père, ancien préfet
des Gaules, était venu se fixer à Bordeaux où son fils naquit vers
353, sous le règne de Constance. M. Lagrange conjecture avec assez
de vraisemblance que cette famille était chrétienne depuis quelque
temps; le jeune Paulin ne reçut pourtant pas le baptême dès ses
premières années : c'était T usage alors de le différer ; mais il dut
être élevé dans les principes de la religion nouvelle. L'événement
le plus important de sa jeunesse, c'est qu'il étudia dans les écoles
de Bordeaux et qu'il eut Ausone pour professeur.
On n'est guère disposé aujourd'hui à l'en féliciter ; Ausone ne jouit
pas d'une bonne renommée parmi nous, et l'on est en général très sé-
vère pour l'éducation qui se donnait alors dans les écoles. Il n'est pas
inutile de la connaître pour savoir quelle influence elle put exercer
sur l'esprit du jeune Paulin. M. Lagrange s'est contenté de le dire
en quelques mots; je crois que la question mérite un examen plus
sérieux. On sait que la république romaine avait eu peu de souci
de l'enseignement public ; Polybe et Gicéron s'en étonnent et le lui
reprochent. G'est l'empire qui créa dans les principales villes ces
sortes d'universités où l'on donnait tout ensemble ce que nous appe-
lons l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur. L'élève
passait d'abord quelques années chez le grammairien qui lui ensei-
gnait à lire et à comprendre les poètes, à connaître l'histoire du
passé et les élémens des sciences, à acquérir enfin une sorte d'éru-
dition générale en vue de la rhétorique qui achevait l'éducation. Le
rhéteur venait ensuite, qui gardait les jeunes gens de quinze à vingt
ans et leur apprenait à faire de beaux discours sur, des sujets imagi-
naires. C'étaient ordinairement de grands personnages que ces pro-
fesseurs de rhétorique ; Ausone nous dit qu'ils faisaient de beaux
mariages et qu'ils avaient un grand train de maison. Us obtenaient
aussi très souvent des dignités politiques. Une partie des gouver-
neurs de province, des préfets du prétoire, quelquefois les ministres
de l'empereur étaient tirés des universités. On vit même des rhé-
teurs arriver à l'empire sans qu'on en fût trop surpris. Jamais peut-
être la littérature n'avait conduit à de si brillantes fortunes. Cette
société l'aimait avec passion-; elle était fière d'encourager les études
et d'honorer les lettrés. Les codes à cette époque sont remplis de
lois qui instituent des écoles nouvelles ou leur accordent des privi-
lèges. Un empereur reconnaît hautement « qu'il n'a pas de plus
grand devoir que de cultiver dans les jeunes gens ces qualités que
la fortune ne peut ni donner ni prendre, » Au milieu dp la misère
Digitized by VjOOQ IC
SAJNT PAULIN D£ fiOLE. 55
publique qui force de restreindre les dépenses, on n'est prodigue
que pour les écoles et les professeurs. Mais ce qui prouve bien
qu'il ne faut pas ac^rder trop de confiance à ce préjugé démocra-
tique que l'instruction est une sorte de remède universel et qu'en
la rép^dant on guérit tous les maux d'un état, c'est que tout cet
effort ne parvint pas à retarder la ruine de l'empire et le triomphe
de la barbarie.
Pourquoi donc cette éducation fut-elle si peu efficace? On*ne lui
reproche guère que l'importance exagérée qu'elle donnait à l'ensei-
gnement de la rhétorique. Il est sûr que la rhétorique était le cou-
ronnement des études, ou plutôt qu'on n'enseignait guère qu'elle ;
mais il ne faut pas oublier qu'il en avait été toujours ainsi. C'est la
rhétorique qui faisait le fond de l'éducation publique aux temps les
plus brillans des lettres latines, à l'époque la plus florissante de
l'empire. Ces grands souvenirs la protégeaient. Elle avait pour elle
Tautorifé de la tradition, l'exemple du passé, et les esprits du
IV' siècle ne pouvaient guère penser qu'ayant été autrefois si utile
elle fût devenue dangereuse. Elle n'avait d'ailleurs aucun adver-
saire ; les chrétiens l'admiraient et la pratiquaient autant que leurs
ennemis, ils la conservèrent dans les écoles quand ils y furent de-
venus les maîtres, et c'est ainsi qu'elle s'est perpétuée jusqu'à nous
comme un héritage. La rhétorique a donc été enseignée à peu près
de tout temps, et elle a produit, selon les époques, des résultats
très opposés.
Ce n'est pas elle, ou du moins elle seule, qu'il faut accuser de la
stérilité des esprits et du peu de fruit qu'ils recueillaient de l'édu-
cation; le mal, à ce qu'il me semble, venait d'ailleurs. Je suis très
frappé de voir que sur les vingt ou trente chaires que contenaient
ces écoles, il n'y en avait point ou presque point qui fût réservée à
l'étude approfondie des questions scientifiques. Tous ces professeurs
étaient chargés de répandre ce que d'autres avaient trouvé : leur ef-
fort et leur talent consistaient à rendre ce qu'ils savaient accessible
à des intelligences ordinaires. Bien des gens pensent encore aujour-
d'hui que c'est là le rôle de l'enseignement supérieur et qu'il n'en
a pas d'autre. C'est une grande erreur : il s'abaisse et s'éteint s'il
renonce aux recherches désintéressées de la science. A côté, au-
dessus des professeurs qui répandent dans le public les connais-
sances acquises, il en faut qui travaillent à acquérir des connais-
sances nouvelles. C'est de là que viennent ces nouveautés fécondes
qui sont la vie de l'enseignement. Si les idées et les méthodes ne
s'y rajeunissent jamais, le fonds ancien s'épuise ; cette matière,
sur laquelle on vit depuis si longtemps, et qui s'use et s'amincit
par l'usage, finit par n'être plus une nourriture suffisante pour
l'esprit. Quand on n'est pas occupé de pousser plus loin la science,
Digitized by VjOOQ IC
56 REVrE DES DEUX MONDES.
lorsqu'on ne songe qu'à l'accommoder au plus grand nombre, on
l'émonde, on l'affaiblit, on lui ôte peu à peu ses parties saillantes
et originales, on ne lui laisse que ce qu'elle a de plus facile, c'est-
à-dire de plus commun. C'est ainsi que dans les écoles du iy« siècle,
à force de vouloir la simplifier, on l'avait réduite à n'être plus qu'une
mnémotecbnie. Ausone, grand partisan de cette méthode, avait mis
en quatrains les divisions de l'année, le système métrique, les
travaui d'Hercule, les attributions des Muses et toutes les diffi-
cultés de l'histoire romaine. C'était un moyen de soulager la mé-
moire des élèves, mais non de fortifier leur intelligence. Une édu-
cation pareille peut mettre dans la tête des jeunes gens un certain
nombre de connaissances précises ; elle ne cultive pas leur esprit,
elle ne les rend pas capables de trouver eux-mêmes ce qu'on n'a
pas pu leur apprendre. Les hommes qu'elle forme ne sont pas des
ignorans, mais ils courent le risque de rester toute leur vie des
écoliers.
Paulin était précisément un de ces esprits timides et doux qui
sont nés pour être des disciples accomplis. Il se livra tout entier à
ses maîtres ; il prit le plus grand plaisir à leurs leçons, il fit tous ses
efforts pour les imiter fidèlement. Il est donc naturel que l'éduca-
tion d' Ausone ait laissé sur lui une marque ineffaçable. Elle ne con-
tribua pas, comme on pense bien, à lui donner cette fermeté de
pensée, cette vigueur de raisonnement, cette force d'invention, qui
d'ailleurs n'étaient pas dans sa nature et qui lui manquèrent tou-
jours. Me lui demandons ni l'érudition étendue de saint Jérôme, ni
les vues profondes et nouvelles de saint Augustin. Ce n'est pas là
ce qu'on enseignait dans les écoles ; on y apprenait à donner à tout
un tour agréable et à dire finement même ce qui ne valait pas la
peine d'être dit. Paulin cultiva quelque temps avec un grand plaisir
cette littérature légère ; il correspondait avec Ausone, quand il était
éloigné de lui; il lui envoyait de petits présens assaisonnés] de
petits vers, et ce commerce de futilités les charmait tous les deux,
il s'amusait à versifier le traité des rois de Suétone, pour se donner
l'agrément de vaincre certaines difficultés de métrique, et commu-
niquait son travail à son maître. Ausone, excité par l'exemple,
lui renvoyait de véritables tours de force, des vers mêlés de latin et
de grec, qui commencent et se terminent par les mêmes monosyl-
labes, ou qui contiennent successivement à la même place toutes les
lettres de l'alphabet. Pour étonner son élève, dont U veut être ap-
plaudi, il se met l'esprit à la torture (1). Paulin, que ces jeux d'es-
(1) C'est lui-mèmo qui noos rapprend. U ne cherche pas, comme d'autres beaax es-
prits, à dissimuler la peine qu'il se donne. H reconnaît de bonne grâce, par un bqn
mot intraduisible, qu'il est plus à plaindre qu'à admirer : Non $st quod mireris, sed
paucis additis lUteris, est quod miserearis.
Digitized by VjOOQ IC
SAINT PAULIN DE NOLE. 57
prit avaient longtemps charmé, y renonça quand il se fut converti.
Ses ouvrages deviennent alors plus sérieux ; il y traite des sujets
graves, mais dans la façon dont il les traite on sent encore quelque-
fois rélève des rhéteurs de Bordeaux. Il avait surtout appris chez eux
à bien développer ses pensées : le o développement, » c'est-à-dire
l'art de grouper toutes les idées subordonnées autour de Tidée mal-
tresse et de lui donner de l'importance par ce cortège^ est le triomphe
de la rhétorique. C'est le moyen par lequel on obtient aisément cette
ampleur de style {copia dicendi) qui passait depuis Gicéron pour
la première qualité de l'éloquence. Paulin, qui s'y était accoutumé
dès sa jeunesse, ne put jamais s'en défaire. Quoi qu'il écrive, il dé-
veloppe, et, comme cette habitude n'est pas de celles que l'âge
guérit, c'est c^ans ses derniers ouvrages que Ve développement s'é-
tale avec le plus de complaisance. Ce fut toujours le défaut du bon
Paulin, dans sa prose et ses vers, d'être interminable.
Mais il ne faut pas oublier que ces défauts qu'on prenait dans les
écoles passaient alors pour des qualités. Paulin, qui avait été un
écolier modèle, était sûr d'obtenir de grands succès dans le monde.
On voit aux complimens que lui fait Ausone qu'il y avait très bien
réussi. Il entra de bonne heure dans la vie politique, à laquelle sa
naissance le destinait, et dut parcourir rapidement ces fonctions in-
férieures qui amenaient aux dignités les plus hautes. Ausone était
alors assez puissant : précepteur du jeune Gratien, qui l'aimait
beaucoup, il profita de sa faveur pour aider son ancien élève à de-
venir consul. Après des débuts aussi brillans, Paulin semblait
r réservé à la plus haute fortune, quand on apprit avec surprise
qu'il quittait le monde et renonçait volontairement à tout ce que
lui promettait l'avenir pour se donner à Dieu.
Ses biographes ont pris beaucoup de peine pour rattacher sa
, conversion aux événemens qui troublaient alors l'empire, et ils
ont cherché à nous en faire un récit dramatique. M. Lagrange la
raconte d'une manière plus simple et plus vraisemblable. D'ordi-
naire ce sont les pécheurs endurcis et les incrédules forcenés qui,
après s'être éloignés avec éclat des croyances de leur jeunesse, ont
besoin de coups de foudre pour y revenir. Paulin ne fut jamais ni
un incrédule, ni un grand pécheur. Il avait vécu quelque temps
dans ce monde des écoles, qui était en somme un monde honnête
et vertueux (1). Peut-être y était-il devenu un chrétien plus tiède,
(i) C'est ce que nous montrent les oufrages d*Au8one et surtout la correspondance
de Libanins. M. Lagrange a cité quelques phrases d*Ozanam, qui sont très sévères,
contre la société païenne de ce temps. l\ y est question « de ces patriciens dégénérés
qui traînaient en public toute Tinfamie de leurs orgies domestiques. » H y a là beau-
coup d*eiagération. Ces grands seigneurs païens ne Tivaient pas alors comme ceux du
Digitized by VjOOQ IC
58 REVUE DES DEUX MONDES.
mais il était resté chrétien. Sa vertu pouvait courir plus de risques
au milieu des affaires publiques, où les tentations étaient plus
grandes ; il avait su pourtant y résister. Dans ses momens de sé-
vérité, lorsqu'il souhaite se trouver coupable pour s'humilier devant
Dieu, je ne vois pas qu'il se reproche autre chose que son goût
pour les futilités de la littérature profane. « Jusqu'ici, dit-il avec
confusion, j'ai admiré la sagesse du monde, et, tandis que je me
livrais aux travaux inutiles des lettres et aux recherches coupables
de la philosophie, j'étais un ignorant et un muet pour Dieu. »
Voilà son crime 1 J'avoue que j'ai peine à croire qu'il ait jamais
troublé bien sérieusement son âme, et que ce soit le remords de
ses petits vers qui Fait jeté dans la pénitence. Il n'y eut pas de
crise dans sa ^e, comme dans celle de saint Augustin, et sa con-
version s'est faite peu à peu. M. Lagrange a raison de dire « qu'elle
s'accomplit sans orage et par une sorte d'illumination paisible. »
Quand le premier enivrement du monde fut passé, les souvenirs
de sa jeunesse chrétienne se réveillèrent en lui ; ils n'eurent pas de
peine à s'emparer d'une âme naturellement pieuse et douce. Sa foi,
devenue plus vive, devint aussi plus exigeante. Il s'achemina, par
des progrès réguliers, vers des pratiques de plus en plus sévères et
finit par concevoir le désir de vivre dans la solitude. Cependant il
faut bien avouer que quelques événemens qui se passèrent alors
durent aider à sa vocation. A la mort de Gratien, sous l'usurpateur
Maxime, il paraît qu'il fut menacé de perdre sa fortune ; ses jours
même, à ce qu'il semble, furent en péril. Gomme il aimait avant
tout le repos, et qu'il n'était pas d'un tempérament à braver les '
tempêtes, ce danger qu'il venait de courir suffit pour lui donner le
dégoût de la vie publique. Vers le même temps, il s'était marié à
une Espagnole, Thérasia, qui prit sur lui beaucoup d'empire et en
usa pour le tourner vers la dévotion. Peut-être cette influence inté- •
rieure, qui s'exerçait sans bruit et sans relâche, sous les formes les
plus douces et les plus séduisantes, a-t-elle plus contribué que tout
le reste aux résolutions qu'il a prises.
Le premier acte de sa conversion fut de quitter les enrirons de
Bordeaux, où il sentait qif il avait trop d'attaches, et de s'établir en
Espagne. Dans ce pays, où il était moins connu et plus dégagé de
son passé, il pouvait plus librement commencer une vie nouvelle.
Là il éprouva une grande joie, bientôt suivie d'une très vive dou-
leur. Un enfant, très attendu, fort souhaité, qui lui était né après
quelques années de mariage, ne vécut que quelques jours. Cette
!•* siècle; les livres de Symmaqne le prouvent. En tout cas, on pooirait faire des ta-
bleaux semblables des riches chrétiens de cette époque avec les sermons de saint Àm-
broise. H faut de part et d'autre s'abstenir de ces déclamations qui ne prouvent rien.
Digitized by VjOOQ IC
SAINT PAULIH DE NOLE. 59
double et violente secousse, cette espérance si ardemment accueillie
et si vite trompée, acheva de le persuader que Dieu l'appelait à
lui. n vendit peu à peu ses biens, en donna le prix aux pauvres et
ne garda que ce qui lui était nécessaire pour vivre ; puis, quand il
se fut ainsi défait de l'héritage de ses pères, il quitta l'Espagne, où
son nom commençait à se répandre, et où on venait de le faire
prêtre à Barcelone malgré lui, pour aller vivre dans l'Italie méri-
dionale, auprès du tombeau de saint Félis.
Cette conversion, comme on pense, fit beaucoup de bruit. Du si
bel exemple, donné par un si grand personnage, devait réjouir le
cœur des vrais chrétiens. Les grands évoques, les docteurs en re-
nom, Augustin, Jérôme, saint Ambroise, saint Martin, l'accueilli-
rent avec des transports de joie. Une fois les païens vaincus, l'en-
oemi de l'église c'était le monde, c'est-à-dire toutes ces affections
naturelles que le christianisme contrariait en les réglant, tous ces
plaisirs regardés jusque-là comme permis, qu'il voulait supprimer
ou restreindre. La retraite de Paulin apprenait à les mépriser beau-
coup mieux que les plus éloquens de tous les sermons. Quand on
le vit fouler aux pieds la gloire humaine, renoncer aux succès litté-
raires et à l'orgueil des grandes situations politiques, il s'éleva
comme un cri de triomphe dans toute l'église. Cependant saint Am-
broise, qui connaissait si bien le monde , prévit, au milieu de sa
joie, que la conduite de Paulin serait attaquée avec violence, et il
essaya, en le félicitant , de l'y préparer. « Quand tous ces grands
seigneurs, écrivait-il, apprendront ce qui s'est passé, que ne di-
ront-ils pas? Un homme d'une si grande famille, si ancienne, si res-
pectable, un tel caractère, un si grand orateur, quitter le sénat, ra-
vir aux siens son héritage pour le donner aux pauvres, cela ne se
peut supporter! d C'est en effet ce qu'on ne manqua pas de dire,
et il faut avouer que ceux qui parlaient ainsi n'avaient peut-être pas
tout à fait tort. En l'état où se trouvait l'empire, déchiré par* les
rebelles, menacé par les barbares, quand on avait tant besoin
d'hommes de courage et de dévoûment, non-seulement de soldats
et de généraux, mais d'intendans intègres, d'habiles gouverneurs
de provinces, de gens de conseil et de résolution, n'était-ce pas
un crime de déserter son rang et de s'enfuir dans la soUtude? Les
dignités pubUques, en ces temps orageux, n'avaient rien de bien
souhaitable. La retraite et l'isolement valaient mieux que ces pé-
rilleuses grandeurs ; mais le devoir commandait de ne pas s'y sous-
traire, et l'empire était perdu si ceux que leur naissance et leurs
talens élevaient au-dessus des autres refusaient de le servir. Telles
étaient les raisons qu'on pouvait avoir pour blâmer la conduite de
Paulin; ceux qu'elle blessait les exprimaient avec force {circumla-
trabant)\ ils étaient nombreux et ardens, en sorte qu'à la joie des
Digitized by VjOOQ IC
60 BEVUE DES DEUX MONDES.
évoques et des dévots répondait une très vive réprobation des gens
du monde. Paulin s'émut fort peu de ces clameurs, qui lui sem-
blaient « sottes et impies ; » il se contentait de dire d'un ton hau-
tain en parlant de ses ennemis : « Qu'ils jouissent en paix de leurs
plaisirs, de leurs dignités, de leur fortune! qu'ils gardent pour eux
leur sagesse et leur félicité! mais qu'ils nous laissent ce qu'ils ap-
pellent notre misère et notre folie. » Et il ajoutait d'un air de
triomphe : O beata injuria^ displicere cum Christol
Parmi ces voix, attristées'ou sévères, qui s'élevaient contre lui,
il en était une pourtant qu'il n'entendit pas sans douleur : c'était
celle de son vieux maître Ausone. Pour nous rendre compte de la
profonde tristesse qu' Ausone éprouva quand il apprit la retraite vo-
lontaire de son élève, il faut faire un effort et entrer dans Ie& idées
de ce temps, qui ne sont certainement pas les nôtres. On vient de
voir l'estime que les lettrés faisaient alors de la rhétorique. On prou-
vait doctement, dans les écoles, qu'elle n'est pas seulement un art,
le premier de tous, mais une vertu. Ceux qui avaient passé leur
vie à l'étudier eux-mêmes et à l'enseigner aux autres ne pouvaient
pas s'imaginer qu'un homme eût besoin d'autre chose pour être
heureux, et qu'elle ne remplît pas le cœur de ceux qui la possé-
daient. S'éloigner d'elle, après qu'on l'avait connue et pratiquée,
semblait une de ces erreurs d'esprit qu'on a peine à concevoir, une
coupable ingratitude, presque un crime. Ce qui, pour Ausone, ajou-
tait à la faute, c'est que Paulm n'était pas un. élève ordinaire. Il
avait par son talent dépassé tous ses condisciples, et le maître lui-
même, quand il veùait de recevoir un de ces beaux discours et
de ces poèmes élégans où il reconnaissait sa méthode, où il re-
trouvait ses leçons, était fier de se proclamer vaincu. « Je te cède
par le génie, lui disait-il, autant que je viens avant toi par les an-
nées. Ma musé, pour te faire honneur, se lève devant la tienne! »
C'est ainsi.qu'il saluait ce jeune talent qui devait continuer sa gloire.
Le vieux rhéteur était si amoureux de son art que, loin d'être ja-
loux de son successeur, comme c'est l'ordinaire, il prenait plaisir
à le désigner et à le célébrer d'avance, heureux que l'avenir de
la rhétorique et des lettres fût assuré après lui. On comprend sa
douleur quand il vit ses espérances si cruellement trompées.
Ce n'était pas assez de blâmer la résolution de Paulin, on peut
dire qu' Ausone ne l'a pas comprise; il était pourtant chrétien :
l'examen attentif de ses œuvres ne permet pas d'en douter; mais
les textes même qu'on cite pour l'établir prouvent que s'il l'était il
ne l'était guère. Par exemple, sa pièce de vers « sur le nombre
trois, » l'une des plus singulières et des plus futiles qu'il ait com-
posées, finit par ces mots : « Il faut boire trois fois, le nombre trois
est au-dessus des autres, trois dieux ne font qu'un. » Voilà la tri-
Digitized by VjOOQ IC
SAINT PAULIN DE NOLE. 61
nité en fort étrange compagnie I Ce qui montre encore plus combien
son christianisme est superficiel, et qu'il n'a pas de racines dans
son cœur, c'est la façon dont il parle de la mort. Un chrétien, dès
qu'il est mis en présence de l'autre vie, devient grave ; Ausone au
contraire, dans ces petites pièces où il célèbre le souvenir de ses
parens et de ses amis qu'il a perdus, ne peut pas cesser de sourire.
Il félicite sans scrupule ceux qui se sont donné du bon temps et
fl qui ont vécu pour eux-mêmes. » A propos d'un jeune homme
mort à dix-huit ans, dans la fleur de la beauté, il cherche à deviner
le sort qui l'attend dans le royaume des ombres, et se demande
B s'il ne sera pas l'Adonis de Proserpine ou le Ganymède de Pluton. n
Ce n'est sans doute qu'une plaisanterie, mais quel chrétien sérieux
n aurait pas eu horreur de plaisanter sur un pareil sujet?
Reconnaissons que lorsqu'on n'était pas plus chrétien qu'Ausone
il était difficile, je ne dis pas d'approuver, mais de comprendre la
conduite de Paulin. Ces élans de dévotion, ces regrets et ces rç-
iDords du passé, ces besoins de solitude, ces ardeurs de pénitence
étaient inexplicables. Aussi, quand le vieux maître apprit que ce
disciple chéri, ce poète aimable, cet orateur déjà célèbre, ce séna-
teur, ce consulaire renonçait à l'éloquence et à la vie publique, il
éclau. Sa douleur ei sa colère éprouvèrent le besoin de se sou-
lager en s' exprimant. Peut-être espéra-t-il que sa voix, que Paulin
avait si religieusement écoutée pendant toute sa jeunesse, aurait en-
core quelque influence sur lui. Il se décida à lui écrire plusieurs
lettres en vers, tendres, irritées, pressantes, pour le raumener dans
le monde. Nous avons fort heureusement conservé ces lettres et les
réponses de Paulin ; c'est une bonne fortune très rare, surtout quand
il s'agit de la grande lutte religieuse qui a divisé l'empire pendant
trois siècles. Les ouvrages des vaincus ayant été d'ordinaire sup-
primés, nous n'entendons plus que le vainqueur. Ici les deux par-
tis sont en présence, et nous pouvons en profiter pour étudier et
comparer les opinions contraires : rien ne fait mieux saisir que
cette étude l'opposition de ces deux sociétés qui vivaient l'une dans
l'autre sans pouvoir se fondre ensemble, et ce qui restait de résis-
tance-au christianisme après qu'il avait paru conquérir le monde.
M. Lagrange, qui a fort bien résumé le débat, fait remarquer
combien Ausone y paraît inférieur à son élève. Ses lettres contien-
nent assurément des descriptions agréables, des expressions pi-
(fuantes et des vers bien tournés, mais les fautes de goût abon-
dent; il ne suffit pas de les relever quand on les remarque; on peut,
je crois, en tirer une importante leçon qu'il ne faut pas négliger.
On dit généralement que lorsqu'on éprouve une émotion sincère
on trouve toujours une expression vraie pour la rendre : l'exemple
d'Âusone montre que cette opinion n'est pas tout à fait juste. Certes
Digitized by VjOOQ IC
62 REVUE DES DEUX MONDES.
on ne peut douter qu'il n'ait été fort ému et très attristé de la re-
traite inattendue de son disciple; sa douleur est profonde, les re-
proches qu'il lui adresse, les plaintes qu'il fait entendre sortent
vraiment de son cœur : et pourtant, quand il veut les exprimer, il
déclame, il exagère, et ne peut se délivrer de sa rhétorique. C'est
ce qui était arrivé déjà au poète Ovide après ses malheurs. On a re-
marqué que les deux longs recueils d'élues qu'il a remplis de ses
doléances sincères sont infestés de mauvais goût, comme le reste de
ses œuvres; il conserva pour plaindre ses propres infortunes le style
maniéré, précieux, plein d'antithèses et de faux brillans, qu'il avait
si souvent prêté à ses héroïnes mythologiques. Il écrivit pour son
compte, du pays des Gètes, des lettres tout à fait semblables à celles
qu'il avait fait écrire à Hypsipyle ou à Phèdre dans ses Hâroides.
Est-ce à dire qu'il ne ressentait pas véritablement les douleurs de
l'exil? Au contraire, on lui reproche de ne les avoir pas supportées
avec assez de courage; il en fut accablé, mais les mauvaises habi-
tudes étaient prises. Après avoir séjourné vingt ans dans un genre
faux, la recherche et la manière lui étaient, pour ainsi dire, tour-
nées en nature. Pour dépeindre les infortunes des autres, il n'avait
jamais cherché l'accent du cœur, il ne le trouva pas quand il voulut
parler des siennes; il n'avait fait cas que de l'esprit, il fut condamné
à n'avoir jamais que de l'esprit, et sa punition, — punition terrible I
— fut de rester faux dans l'expression des douleurs les plus vraies.
(Test la destinée des rhéteurs, et Ausone n'y a pas plus échappé
qu'Ovide.
Ce qui me frappe encore plus que ses fautes de goût, c'est sa
maladresse. Il est impossible de rien imaginer qui fût moins propre
que ses lettres au dessein qu'il se proposait. Pour toucher le cœur
du grand pénitent , il fallait entrer dans les sentimens qui l'agi-
taient, approuver ses projets en partie, montrer qu'on en compre-
nait la grandeur; puis lui faire voir que ce besoin de perfection
qui le tourmentait pouvait trouver à se satisfaire ailleurs que dans
la solitude. Peut-être en lui montrant le bien qu'il lui était possible
d'accomplir sans quitter son poste, sans fuir son pays, en opposant
aux impatiences de sa dévotion l'attrait d'un devoir rigoureux,* pou-
vait-on espérer d'ébranler cette âme généreuse et avide de dévoû-
ment? Mais comment Ausone l'aurai t-il pu faire? Il ne paraît rien
comprendre à la conduite de Paulin. On dirait qu'il ne peut devi-
ner le motif secret qui l'entraîne hors du monde et lui fait aban-
donner ses dignités et ses relations. La supposition à laquelle il
s'arrête avec le plus de complaisance, c'est que, par un inexpli-
cable caprice, il est d^oûté de son pays natal et s'est laissé séduire
par l'Espagne. « C'est la rive du Tage , c'est Barcelone la cartha^
ginoise , ce sont les sonmiets des monts que baignent deux mers
Digitifed by VjOOQ IC
SAINT PACMN DE NOLB. 68
qui nous ont perdus ! » Aussi épuise-t-^l toute sa colère contre ce
pays jaloux qui lui a enlevé son anû. « Sois maudite, terre d'Ibé-
rie, que le Carthaginois te dévaste, que le perfide Ânnibal te brûle,
que Sertorius exilé te reporte la guerre! » Une autre supposi-
tion, plus étrange encore, c'est « qu'ils ont offensé les dieux, w et
que la puissante Némésis se venge d'eux en les séparant. Il faut
avouer que ces pauvretés mythologiques n'étaient bonnes qu'à bles-
sa Paulin. Le seul sentiment qui pouvait toucher son cœur, c'était
le souvenir de la tendresse de son maître et des années heureuses
qu'ils avaient passées dans l'étude. Ausone en parle quelquefois
a?ec assez de bonheur. Au début de sa première lettre, il rappelle
le temps où, « attelés l'un à l'autre, » ils traînaient la vie en com-
mun. Mais la division s'est mise feutre ces amis; « l'attelage est sé-
paré, et ce n'est pas la faute des deux qui marchaient ensemble,
mais d'un seul, c'est la tienne; car moi, je serais encore bien con-
tent de porter le joug. » Il finit aussi d'une manière touchante, en
lai dépeignant la joie qu'il éprouvera quand on lui annoncera son
retour. « Quand donc ces mots viendront-ils frapper mon oreille :
Le voilà qui revient; il a quitté les contrées brumeuses de l'Ibérie,
il approche de l'Aquitaine, il entre dans Hébromagus (1). Déjà il a
salué au passage les domaines de son frère; il se livre au cours
du fleuve heureux de le porter. On l'aperçoit venir, sa proue se
tourne vers le rivage, tout un peuple joyeux se presse pour le re-
cevoir. Il n'entre pas chez hii, et vient d'abord frapper à ta porte. —
Faut-il le croire, ou ceux qui aiment prennent-ils leurs songes pour
la vérité? »
C'était un songe en effet; non-seulement Paulin ne revint pas,
mais Ausone ne reçut pas de réponse. On ne sait par quelle cir-
constance la lettre n'était pas parvenue à son adresse. Ausone ne
perdit pas courage; il écrivit deux ou trois fois encore des lettres
de plus en plus pressantes, où il se plaignait du silence inexpli-
cable de Paulin. Pourquoi refuser de répondre? lui disait-il dans
son style imagé. Tout parle, tout est animé, rien, dans les champs
et dans les forêts, ne se plaît à rester silencieux. « La haie mur-
mure quand elle est dépouillée par les abeilles; les roseaux du ri-
vage font entendre des harmonies mélodieuses et la chevelure des
pins converse avec les vents qui l'agitent : il n'y a rien de muet
dans la nature; » vers charmans, mais qui ne suflBsaient pas pour
ramener le fugitif. Ce qui pouvait au contraire, en le blessant, l'é-
loigner davantage, c'est l'allusion faite par Ausone à l'impérieuse
fl) CéUit une célèbre maison de campagne de saint Paulin. Les savans bordelais
^■■eateat pour savoir où eUe était située ; dans tous les cas, elle ne devait pas être éloi-
gnée do Bordeaux.
Digitized by VjOOQ IC
6& REYUE DES DEUX MONDES.
Thérasîa, qu'il appelle « la Tanaquil de Paulin (1); » ce sont les
imprécations violentes qu'il prononce contre celui dont les conseils
ont perdu son ami. « Que nulle joie, dit-il, ne réchauffe son âme !
Que jamais les doux accens des poètes, les modulations d'une tendre
élégie ne charment son oreille ; que triste et pauvre il habite les
déserts, qu'il parcoure sans compagnon les croupes des cimes al-
pestres : comme on dit qu'autrefois, privé de raison, fuyant les ap-
proches et la trace des hommes, Bellérophon promena ses pas
errans dans les solitudes sauvages ! » Admirons encore ici la ma-
ladresse d'Ausone : le sort qu'il souhaite à ce chrétien coupable,
comme la plus grande des calamités, est précisément cette vie so-
litaire qui lui semblait le plus précieux des bonheurs.
Paulin répondit enfin ; les lettres d'Ausone avaient mis, on ne sait
pourquoi, près de trois ans à lui arriver. — Il écrivit lui aussi des
lettres en vers dont la première surtout est longue et importante.
M. Lagrange fait remarquer avec raison qu'elle ne ressemble guère
à celles d'Ausone, où tant de faiblesses et d'enfantillages se mêlent à
quelques beautés. Ce n'est pas qu'on ne trouve encore chez l'élève
quelques traces du mauvais goût de son maître ; on pourrait relever
dans ses vers un peu de recherche et d'antithèse et surtout des
descriptions trop longues et trop ornées. L'idée même d'employer
successivement trois sortes de mètres divers, des vers élégiaques
au début pour saluer Ausone, des vers ïambiques pour répondre à
ses duretés, et des vers héroïques pour discuter ses raisons, a
quelque chose d'ingénieux et de cherché qui sent l'écolier. Mais les
idées sont partout sérieuses et élevées. Dès le début, la rupture s' ac-
cuse clairement. « Pourquoi, dit-il à Ausone, pourquoi, mon frère,
veux-tu me rappeler au culte de ces déesses que j'ai quittées? Us
sont fermés à Apollon, ils éloignent d'eux pour jamais les Muses,
les cœurs consacrés au Christ. » Pour qu' Ausone renonce à l'espoir
de le ramener dans le monde, il lui montre combien il est changé :
« Je ne suis plus ce que j'étais ; un esprit nouveau s'est emparé de
moi. Je passais autrefois pour honnête, et j'étais coupable ; au mi-
lieu des ténèbres, il me semblait voir la vérité. J'étais insensé pour
les choses de Dieu, et l'on m'appelait sage. Je me nourrissais de
germes de mort, et je croyais vivre ! » Il n'ignore pas que sa con-
duite a été sévèrement appréciée , mais que lui importe que les
hommes l'attaquent? « L'homme disparait et ses erreurs l'accom-
pagnent. Quand il a prononcé une sentence, le jugement s'efface et
meurt avec le juge. » C'est la sentence de Dieu qui est importante.
(1) Saint Paulin répondit, dans le même style, que Thérasia n'était pu une Tana«
quil, mais une Lucrèce.
Digitized by VjOOQ IC
SAINT PAULIN DE NOLE. 65
Quand on a cherché à lui plaire, on en est payé au jour du grand
jugement. Seule, l'attente de ce jour terrible peut le faire trem-
bler. « A la pensée de la venue du Christ, mon cœur croyant fré-
mit en ses fibres ébranlées. Je crains que mon âme, embarrassée
des soucis du corps, alourdie par le poids des intérêts mondains,
si tout d'un coup elle entendait dans le ciel entr'ouvert retentir la
terrible trompette, ne fût pas capable de s'élever sur des ailes lé-
gères au-devant de son roi... Quel désespoir si, pendant que je me
Une aux espérances de ce monde, le Christ apparaissait tout d'un
coup dans la splendeur des deux, si, confus de cette lumière subite,
j'étais contraint de chercher les ombres de la nuit pour me cacher ! »
Il s'est donc décidé sans retour; il abandonne les soucis de la terre,
il veut essayer de mériter, par une vie austère et retirée, les récom-
penses étemelles. « Si cette résolution te plaît, félicite ton ami de
la richesse de ses espérances ; si tu la condamnes, if me suffit qu'elle
soit approuvée par le Christ. »
Ces mots mettaient fin à la discussion* Ausone dut renoncer pour
jamais, en les lisant, à l'espoir de rendre son ami à la vie mondaine
et à la rhétorique.
III.
Saint Paulin, en quittant le monde, ne renonça pas à la littéra-
ture : au contraire, sa dévotion augmenta son ardeur d'écrire. Il
écrivait jusque-là par plaisir, il le fit par devoir, pour remercier
Dieu et les saints de leurs bienfaits, pour ranimer les tièdes, affer-
mir les irrésolus et donner de bons conseils à ceux qui en avaient
besoin. A peu près toutes les œuvres, en vers et en prose, qu'on a
de lui appartiennent à la seconde moitié de sa vie.
De ses ouvrages en prose, nous n'avons guère conservé que ses
lettres. Elles sont assurément curieuses, mais on risquerait d'être
très désenchanté si l'on y cherchait l'intérêt particulier qu'on trouve
d'ordinaire dans les correspondances intimes. Les plus agréables
pour nous sont celles où l'auteur parle de lui-même sans apprêts et
nous fait connaître les incidens de sa vie intérieure; mais le chris-
tianisme n'aimait pas ces étalages d'indiscrétions : parler trop de
soi aurait paru à ces gens graves un bavardage inutile ou une va-
nité coupable. Ils ne s'écrivaient pas pour se communiquer leurs
^pressions, mais pour échanger leurs idées. Les docteurs célèbres
étaient sans cesse consultés sur des questions douteuses, et leurs
réponses, qui formaient souvent des traités véritables, copiées et
reproduites, passaient de main en main et se répandaient partout.
L^ grands évoques du xvu* siècle, qui nous ont laissé des lettres
ton xvtm. — 1878. 5
Digitized by VjOOQ IC
66 RETUE DES DEUX M(»n>ES«
de dîrecticHCL, s'occupait surtout de donner des préceptes pour la
conduite de la yie ; dans ce temps, où Ton voulait être à la fois
pieux et niondain, la difficulté consistait à concilier les devoirs du
nuœde avec les pratiques de la dévotion. Au iv^ siècle, on avait
d'autres pensées. La foi était ardente alors, mais inquiète et cu-
rieuse. Les 8<riuti(uis données par le chrisdaniâBfie des problèmes
que les philosophes n'avaie&t pas résolus, en rassurant les âmes, ne
les avaient pas tout à fait contentées. Une fois éveillée sur ces
questions délicates, la curiosité délient insatiable. Il semblait, par
exemple, que l'église avait mis fin aux doutes qui inquiétaient le
monde ancien au sujet de la vie future en proclamant que Tâme et
le corps ressusciteront ensemble et ne cesseront plus d'exister. Cette
affirmation causa d'alxM'd un grand soulagement à tous ceux que
tourmentait Tincertitude de l'avenir; mais ils voulurent bientôt en
savoir davantage. L'inccmnu et l'obscurité attirent. Une fois qu'on
s'est jeté dans ces ténèbres et qu'on y séjourne, l'esprit trouve par-
tout des sujets d'étonnement et d'inquiétude. L'âme et le corps,
nous dit-on, sont distincts et unis à la fois; mais comment se fait
cette union d'élémens contraires? D'où viennent-ils tous deux et de
quelle façon précise s'opère leur séparation? L'église affirme et l'on
croit fermement qu'ils 'ressuscitent ensemble, mais quel sera l'of-
fice de l'un et de l'autre après la résurrection? A quoi peut servir
le corps dans ce séjour tout spirituel? Est-ce avec lui ou avec l'es-
prit qu'on verra Dieu? C'est ainsi que les questions se succèdent de
plus en plus subtiles et obscures, et qu'à chaque pas qu'on fait le
champ des incertitudes s'agrandit. Les évêques, les docteurs, con-
sultés avec angoisse, trouvent sans doute qu'il y a beaucoiip « d'obs-
tination querelleuse et de scrupules superstitieux » dans ces de-
mandes qu'on leur adresse; ils finissait pourtant par répondre, et
ce sont les réponses à ces questions de théologie ténébreuse qui
remplissent une graqde partie des lettres de saint Jârôme et de
saint Augustin.
Ceux qui les interrogeaient sur ces problèmes difficiles apparte-
naient à toutes les classes de la société : partout alors et dans tous
les rangs 'régnait la même ardeur de croire, la même pas^on de sa-
voir; ce sont tantôt des hommes du monde, des professeurs, des po-
litiques engagés dans les plus grandes afiaires, tantôt des soldats, des
gens obscurs et même des barbares. Saint Jérôme fut un jour con-
sulté par deux Gètes sur quelques difficultés des livres saints. « Quf
pouvait croire, s'écriait-il dans sa surprise, qu'on viendrait de ce
pays sauvage chercher la vérité dans les Uvres des Hébreux! Ainsi
ces mains qui se smt endurcies à manier l'épée, ces doigts qui ne
semblaient propres qu'à tendre l'arc et à lancer les flèches, s'habi-
Digitized by VjOOQ IC
BAIHT PAULIN US MOU. 67
tuCTt à tenir la plume; ces cœurs guerriers s'amoUisse&t et se lais-
sent pénétrer par la douceur du Christ! » Ce qui est plus curieux
Picore, c'est le nombre des femmes qui se trouvent parmi les cor-
respoïKlans des grands tliéob)giens de cette époque. On s'est sou*
vent demandé de nos jours ce qu'elles avaient gagné au triomi^
du christianisme, et cette question a reçu des réponses très diffé-
restes. Il est sûr qu'on peut aisément soutenir à ce sujet des opi*
nions contraires et les appuyer de textes qui semblent d'abord ir-
réfutables. En théorie, l'église traite assez mal les femmes; elle se
défie 4e leur légèreté, elle accuse leur faiUesse. CTest une tradition,
d^fMiis saint Paul, parmi les docteurs rigoureux, de ne pas leur
épargner les rudesses. Dans la pratique, on tient grand compte
d'elles, on les naénage, on fait des efforts ponr les gagner; elles ne
paraissent pas traitées autrement que les honupes, et pour tout ce
qui tî^it à la science du salut, on leur reconnaît des droits égaux.
Elles n'hésitent pas à interroger les plus grands personnages de
r^iise, qui n'en sont ni choqués ni surpris et se gardent bien de
ne pas leur répondre. Personne peut-être ne les avait plus malme-
nées que le fougueux saint Jérdme : a Que veulent ces misérables
femmes {miserœ mulierculœ)^ disait-il, chargées de péchés, qui se
laissent tourner à tous les vents des opinicms, qui apprennent tou-
jours et n'arrivent jamais à savwr la vérité 7 » Mais ce n'est là
qu'une boutade de cet esprit capricieux et violent; en réalité il s^
méfie si peu de leur intelligence qu'il trouve naturel qu'elles abor-
dent les {NToblëmes les plus obscurs. Il veut qu'elles soient élevées
comme les hqmmes, il leur recommande de lire les œuvres de Cy-
prien, les lettres d'Athanase et les livres d'fliiaire de Poitiers, îl ap*
prouve même qu'on leur enseigne l'hébreu pour mieux saisir les
difficultés des livres saints. Et, quand une de ces a misérables
femmes ». le consulte sur quelque doute qui l'inquiète, il met tant
d'empressement à lui répondre qu'on lui reproche quelquefois sa
complaisance^ et qu'on le blâme d'aimer mieux discuter ces graves
questions avec «le sexe faible » qu'avec les hommes.
C'est ce qui ressort aussi de la correspondance de saint Paulin.
Elle montre que personne n'était surpris de vwr les femmes prendre
part à ces discussions théologiques qui semblaient devoir leur être
étrangères. Les lettres qu'il envoie aux plus grands évêques, aux
plus illustres docteurs de l'église, pour leur connnuniquer ses opî»
nions ou ses doutes, sont toujours écrites au nom de Thérasia
comme au sien. Qu'il les adresse à saint Augustùi ou à saint Jérftme,
aussi bien qu'à son vieil ami Sulpice-Sévère, on y lit toujours cette
suscription touchante : Paulinus et Tkerasia peccatores ; et, quand
ib lui répondent, ils ont grand soin de dire que la lettre est pour
tous les deux. Suivant l'usage de ce temps, quand Paulin était entré
Digitized by VjOOQ IC
68 BETCE DES DEUX MONDES.
dans les ordres sacrés, il ne s'était pas séparé de sa femme ; mais
ils n'avaient plus conservé ensemble que des rapports fraternels :
c'est ce qu'il expliquait en disant « qu'ils étaient toujours unis, mais
d'une autre façon, qu'ils restaient les mêmes et qu'ils étaient chan-
gés. » Jusqu'à sa mort, Thérasia garda sa place à côté de celui qui
avait été son mari, et il semble que saint Paulin, pour empêcher
qu'on n'oubliât la compagne de sa retraite, prenait plaisir à rap-
peler son nom dans toutes ses lettres. Saint Jérôme a exprimé avec
beaucoup de bonheur le rôle nouveau de la femme dans cette situa-
tion délicate. Il disait à un Espagnol qui avait imité l'exençle de
saint Paulin : « Vous avez avec vous celle qui était autrefois votre
compagne dans la chair, et qui ne l'est plus que dans l'esprit;
c'était votre épouse, vous en avez fait votre sœur; c'était une femme,
elle est devenue un.homme; c'était votre sujette, elle est maintenant
votre égale. » Voilà bien la manière dont saint Paulin parle toujours
de sa femme dans ses lettres ; elle est tout à fait son égale. Il ne
Ta pas seulement associée à ses œuvres pieuses, elle participe à
toutes ses pensées, et, quand il écrit pour poser aux autres quelque
question ou pour résoudre celles qu'on lui a posées, le nom de Thé-
rasia accompagne toujours le sien.
La correspondance de saint Paulin ne ressemble pas tout à fait à
celle des Augustin et des Jérôme i il ne pouvait pas se permettre,
•comme eux, d'interpréter les livres sacrés ou d'expliquer les mys-
tères du dogme. L'élève d' Ausone était resté surtout un lettré élégant
et un orateur agréable. « Si à cette éloquence et à cette sagesse,
lui disait saint Jérôme, vous pouviez joindre l'étude et l'intelligence
des Écritures, vous seriez le premier de nous. » Mais il les connais-
sait médiocrement, et sa nature ne le portait pas à en pénétrer les
profondeurs. Il a du reste le sentiment de ce qui lui manque. « Je
ne suis encore, dit-il à saint Augustin, qu'un petit enfant qui ne
sait pas marcher seul ; » et il lui demande son aide pour se sou-
tenir. La théologie lui réussit moins qu'aux autres docteurs de
cette époque, et d'ordinaire il s'en tient éloigné i il s'occupe plus
volontiers dé la morale. Ses lettres, pleines de foi et d'onction,
quelquefois spirituelles, avec un tour malin qui rappelle l'homme
du monde, eurent de son temps un succès qui l' étonna. Tillemont
trouve u qu'elles divertissent beaucoup plus qu'elles n'instrui-
sent. » Elles divertiraient davantage, si elles étaient un peu moins
verbeuses; ce défaut n'a pas tout à fait échappé à l'auteur, qui le
signale sans pouvoir l'éviter. Il paraît un jour très surpris qu'on les
trouve trop courtes : u Quant à moi, répond-il, elles me semblent
beaucoup trop longues. » Une autre fois, sentant qu'il n'en finit pas,
il se reprend lui-même avec une aimable bonhomie. « Mon frère,
dit-il, je m'aperçois que je bavarde, nimis garrio^ frat^r^ sentie. »
É
Digitized by VjOOQ IC
Saint paulin de nole. 69
Taime bien mieux ses vers, et lui-même assurément prenait plus
déplaisir à les composer qu'à écrire ses grandes lettres sérieuses. La
poésie fut toujours son faible secret. Il en avait pris le goût à l'école
d'Ausone en lisant les œuvres des anciens et celles de son maître.
11 continua d'écrire en vers après sa conversion, mais il lui fallut
beaucoup changer de méthode, il crut devoir renoncer à la mythologie
et ne plus chanter que des sujets chrétiens. Cependant il ne pensa
pas qu'il fût nécessaire de cesser d'admirer le passé et de se priver
entièrement des ressources de l'art antique. Il a exprimé toute sa
pensée à ce propos dans une lettre importante, mêlée de prose et
de vers, qu'il adresse à Jovius, l'un de ses amis. Ce Jovius, qui était
un bel esprit et un homme riche, avait eu la chance de recouvrer,
dans des circonstances extraordinaires et inattendues, une grande
somme d'argent qui lui avait été volée. Comme il était de ces let-
trés de l'école d'Ausone qui flottaient entre les diverses croyances,
chrétiens d'origine, païens d'imagination et de souvenir, il avait
attribué son bonheur à la Fortune et l'en avait remerciée. Paulin lui
écrit pour le reprendre de ce propos, contraire à la foi de sa famille
et de sa naissance ; il lui démontre un peu longuement, selon son
habitude, que tout ce qui arrive est l'œuvre de Dieu et non du
hasard. Il lui reproche ensuite de trop bien connaître les anciens
sages et d'ignorer les saintes lettres, « de trouver le temps d'être
philosophe, et de ne l'avoir pas d'être chrétien. » Il s'anime peu à
peu en attaquant la sagesse antique, et, contre son habitude et sa
nature, il devient dur, presque violent. « Laisse là, lui dit-il, ces
malheureux qui se vaulrent sans cesse dans leur ignorance, qui se
perdent dans les mille détours de leur savant bavardage, qui sont
les esclaves de leurs imaginations insensées, qui cherchent toujours
la vérité et ne la trouvent jamais. » Le voilà certes fort en colère;
pour être conséquent avec lui-m$me, il devrait conclure, après'ces
outrages, qu'il faut rompre tout à fait avec l'ancienne philosophie,
mais il ne va pas aussi loin, et sa conclusion est beaucoup plus mo-
dérée. « Il ne s'agit pas, lui dit-il, de renoncer à la philosophie, il
suffit de l'assaisonner de foi et de religion^ philosophiam nondepo-
nos licety dum eam fide condias et religione. » Et un peu plus^loin :
« Tu peux prendre chez les sages d'autrefois la richesse et la beauté
du langage, comme on garde quelques dépouilles d'un ennemi qu'on
a vaincu, afin que, délivré de leurs erreurs et revêtu de leur'élo-
quence, tu puisses prêter à la sagesse véritable cet éclat du discours
par lequel séduisait la fausse çagesse. » Ce sont les principes de
saint Paulin et de- tous les chrétiens sages : ils ne croient pas que
le christianisme fasse un devoir de répudier l'art antique, ils veulent
que l'on conserve des grands écrivains tout ce qui ne blesse pas les
croyances nouvelles, qu'on se contente de changer le fond et qu'on
Digitized by VjOOQ IC
70 BEYUE DES DEUX HORDES.
garde la forme. Ces principes non-fieuiemait Paulin les proclame^
mais aussitôt il les applique. Abandonnant la prose, qui n'est plus
capable d'exprimer l'ardeur dont son ^e est pleixke, il donne ses
(temiers conseils à son ami dans les vers les plus énergiques peut*
être qu'il ait écrits, et où les souvenirs de Virgile se mêlent à chaque
pas aux idées chrétiennes. « Allons, lui dit-il, prépare ta lyre,
excite ton âme inspirée, forme de plus vastes desseins. Laisse là les
sujets orctinaires de tes chants : une plus grande entreprise le
réclame. Cesse de chanter le jugement de Paris, ou la guerre des
géans. Ces jeux d'enfans convenaient À ta jeunesse; mainteiiant
que le progrès des années a mûri ton esprit, méprise ces muses
légères. » Et il termine en lui disant: a 0 toi, dont l'âme généreuse
brûle d'un feu divin, élève ton esprit jusqu'aux demeures célestes^
et pose ta tète sur les genoux du Seigneur^ Bientôt le Christ lais-
sera approcher tes lèvres ardentes de ses mamelles pleines d'un lait
sacré; alors je t'appellersd véritablement un poète divin, et je pui-
serai à tes chants comme à une source d'eau qui rafraîchit. »
Telle est la poétique de saint PauUn, qui pourrait se résumer par
le vers si connu d'André Chénier 2
Sur des pensera nonveaux, faisons des vers antiques.
Cette poétique est irréprochable, mais il faut avouer que saint
Paulin ne l'a pas toujours appliquée avec le même succès. Entraîné
par son zèle, il a quelquefois entrepris de traiter des sujets qui
dépassaient ses forces. Qus^d il met en vers les terriMes histoires
de la Bible, il a grand'peine à les reproduire avec toute leur éner-
gie. Dans son poème sur saint Jean, il a mal saisi et faiblesient
rendu la rude figure du Précurseur. Il égaie ce sujet austère par
quelques traits de bel esprit où l'on reconnaît l'ancien rfiéteur; il
n'ose pas dire qu'au désert saint Jean se nourrissait de sauterefies,
ei les remplace « par des fruits et des heri>es nés sur les rochers
sauvages. » ïl a essayé aussi de traduire qudques psaumes ; je ne
pari/erais pas de cette traduction, où !a poésie de l'original est pres-
que partout supprimée, si Paulin n'y avait introduit des change-
mens où son caractère se manifeste d'une manière •curieuse. Les
psaumes, comme on sait, contienn^t souvent des Boenaoes ef-
froyables contre les ennemis de Dieu; malgré sa foi ixAuste, Paulin
a. quelque peîne à n'être pas blessé de cette dureté ; il TeiflFace ou
radoucit* Au lieu de menacer sans pitié le coupable de la mort et
de la dwnnation étemelle, il éprouve le besoin de le rassurer et lui
annonce « que, s'il n'a été vaincu que par la chair et qu'il soit resté
fidèle par Te^it, quoiqu'il n'ait pas respecté toutes les prescrip-
tions de la loi et qu'il se soit souillé de quelques fautes, pourvu
qu'il ait conservé sa foi de dirétien, il ne sera pas exclu du terri-
Digitized by VjOOQ IC
SAINT VAJJLm DE NOLE. 71
toire de la cité céleste. » Dans le célèbre cantique que chantent
les filles de Sion a sur les bords des fleuves de Babylone, n admi-
rable poésie qu'ont répétée les malheureux et les proscrits de tous
les temps, quand il arrive au cri de colère de la fin : a Fille de Baby-
lone, heureux qui te rendra la pareille des maux que tu nous as
fait souflnr; heureux celui qui saisira tes petits enfans et leur
écrasera la tête contre les pierres! » ce doux poète ne peut se
résoudre à traduire ce passage cruel ; son cœur en est révolté, il
s'en tire, comme font souvent les théologiens dans Fembarras, par
l'allégorie. Les enfans de Babylone, nous dit-il, sont les péchés ;
il faut les saisir quand ils sont encore jeimes, c'est-à-dire quand
ils n'ont pas eu le temps de prendre racine dans le cœur, et ^les
écraser contre la pierre qui est Jésus-Christ. — Yoilà une exécution
qui ne coûtera de larmes ^à personne.
Saint Paulin réussit mieux dans les pièces d'un caractère plus
doux, où il chante les incidens de la vie privée. II a été l'un des
premiers, parmi les chrétiens, à cultiver cette poésie intime qui est
deveDue si importante chez les modernes. On trouve, dans le recueil
de ses œuvres, deux petits poèmes qui, sans être irréprochables,
contiennent de très bonnes parties et qui peuvent donner lieu à des
comparaisons intéressantes. L'un d'eux est un épithalame. Que de
souvenirs païens ce mot ne rappelle-t-il pas ? Quand on songe à ces
fêtes bruyantes et licencieuses qui accompagnaient les noces à Rome,
aux plaisanteries obscènes de la jeunesse, à la hardiesse brutale des
vers fescennins, on se dit qu'il fallait une certaine audace pour en-
treprendre de purifier l'épithalame et de le rendre chrétien. Ce qui
ajoute à la difiiculté, c'est que la noce que va chanter saint Paulin
n'est point une noce ordinaire; nous sommes vraiment id dans le
sanctuaire. C'est un clerc, fils de l'évèque de Capoue, qui ^ouse la
fille d'un autre évêque. Paulin et Thérasia assistent à la fête, avec
toute une assemblée de moines et de prêtres. On devine que l'épi-
thalame prononcé en cette pieuse ccHnpagnie ne ressemblera pas
à ceux qu'à la même époque le poète Gaudien composait pour les
princes et les grands se^neurs; en voici le début, qui est très gra-
cieux : « Deux âmes qui se ccMJvîennent s'associent dans un chaste
amour, purs tous deux, tous deux' enfans du Christ. Christ, attelle
à toD char ces deux colombes qui se ressemblent et place ton joug
l^r sur ces deux tètes dociles. » Aussh&t après, il marque la difié-
rence ctes fêtes nouvelles avec les anciennes : « Loin de cet hymen,
dit-il, les vains amuscraens du vulgaire; éloignez-vous d'id, Junon,
Véfius, Cupidom, noms de débauche et de perdition 1*. que la foule
le se prédpite pas en désordre sur les places richement décorées;
qu'on se garde de répandre sur le diemiii des branches d'arbres, de
courrir de feuillage le seuil de la porte; que persmme n'embaume
Digitized by VjOOQ IC
72 REVUE DES DEUX MONDES. .
l'air de parfums étrangers I » Ces divertissemens ne conviennent
pas à une noce chrétienne. 11 les remplace par un sermon qui
nous semble quelquefois plus édifiant qu'agréable. On y retrouve
pourtant l'homme du monde dans quelques descriptions piquantes
de la toilette des femmes, quand il conseille à la jeune épouse de
ne pas se parer de robes brodées d'or et de pourpre, d'éviter de se
mettre du fard aux joues et un cercle noir autour des yeux, de ne
pas altérer la couleur naturelle de sa chevelure, condamnant ainsi
en elle-même l'œuvre du créateur. « On ne vous verra pas, lui dit-
il, traîner par les chemins vos vêtemens parfumés, afiâ d'être suivie
à l'odorat partout où vous passerez, ou relever vos cheveux habi-
lement réunis, pour édifier comme une tour sur votre tête. »
Dans l'autre poème, qui était moins difficile et qui est aussi
beaucoup mieux fait, saint Paulin essaie cle consoler des parens.qui
viennent de perdre leur fils. Dès' le début, le sentiment chrétien
s'exprime avec une sincérité et une élévation qui nous touchent :
« Que dois-je faire? se demande le poète; ma piété hésite et se
trouble. Faut-il le féliciter ou le plaindre ? son sort est digne à la
fois de tristesse et d'envie. L'amour que j'avais pour lui me tire
des larmes des yeux, et le même amour me pousse à me réjouir.
Je le pleure d'avoir été si vite arraché à l'affection des siens ; mais
quand je songe à la vie qui ne finit pas, aux récompenses que Dieu
prépare pour les innocens, je le félicite d'avoir si peu vécu et de
jouir sitôt du bonheur céleste... Dieu ne l'a pas fait attendre. Du
haut du ciel, le Christ a rappelé à lui cette âme qu'il aimait, et il Ta
subitement enlevée à la terre pour qu'elle fût plus digne de vivre
dans l'assemblée des bienheureux. » Comme il arrive toujours à
saint Paulin, le milieu du poème languit; une fois entré dans les
exhortations morales et les souvenirs des livres saints, il ne sait
plus s'arrêter; mais la fin redevient très touchante. A propos de cet
enfant qui vient de mourir, il se rappelle celui qu^il a lui-même
perdu, il songe « à ce fils si désiré et que Dieu enleva si vite à des
parens qui ne méritaient pas d'avoir une postérité pieuse. » Il ima-
gine que les deux enfans se retrouveront dans le ciel et se recon-
naîtront sans s'être jamais vus. a Vivez ensemble, leur dit-il, vous
qui êtes frères, vivez amis dans Fétemitél Couple heureux, habitez
tous deux les lieux fortunés. Enfans, égaux par votre innocence et
puissans par votre piété, que vos chastes supplications effacent les
péchés de vos pères I » Il me semble qu'on peut dire, après avoir lu
ces vers touchans, que l'élégie chrétienne est trouvée.
M. Lagrange a fait très bien ressortir, par des citations et des
analyses, les qualités poétiques de saint Paulin ; peut-être même
est-il tenté quelquefois de les exagérer. On prend dans son livre
l'opinion que saint Paulin était le premier poète chrétien de cette
Digitizedbf Google
SAINT PAUUN DE NOLE. , 78
époque : c'est vraiment le mettre un peu trop haut. La première
place me paraît appartenir sans discussion à son contemporain
Prudence. Ce génie énergique et souple a su se pKer avec le même
bonheur à des genres très différens. Dans ses poèmes didactiques,
il rappelle quelquefois Lucrèce; il est aussi brillant que Glaudien,
quand il raconte les grands événemens de l'histoire; enfin il a
rendu à Rome la poésie lyrique qu'elle ne connaissait plus depuis
Horace. Voili des mérites qui effacent ceux de saint PauUn.M.Ébert,
dans son HUtoire de la littérature chrétienne^ fait remarquer
que les qualités et les défauts des deux poètes rappellent le pays
où ils sont nés. Prudence est Espagnol : on le sent à une certdne
emphase dont il a peine à se défendre; même dans les développe-
mens dogmatiques les plus arides il a l'ampleur et le souffle d'un
orateur. Son imagination est riche, colorée ; il aime le grand et
quelquefois le grandiose. Sa foi est inflexible ; elle ne connaît
guèçe de ménagemens, elle n'accepte pas de compromis. Quand il
discute avec un adversaire, il le traite sans pitié. « Misérable, lui
dit-il, si tu ne reconnais pas cette vérité, tu n'appartiens plus au
peuple du Christ : tu n'es qu'un malheureux du troupeau des
païens ! » Il cherche, en écrivant, les idées énergiques et les ex-
pressions violentes. Quand il dépeint le supplice des martyrs, il
ne nous fait pas grâce d'une torture : comme Sénèque le tra-
gique, son compatriote, comme les peintres espagnols du xvi* siè-
cle, il ne recule pas devant l'horrible.
Que saint PauUn est loin de toutes ces exagérations I II a pris de
son pays le goût des qualités tempérées : il aime l'élégance et le
bien dire. (Quelque sujet qu'il traite, il le ramène à lui ; il s'en sert
comme d'un prétexte pour une causerie qui suit les caprices d'une
conversation ordinaire. Ne lui demandez pas cette vigueur de rai-
sonnement, cet éclat de coloris qu'on admire chez le poète espa-
gnol. Ces grandes qualités lui sont étrangères, mais il a aussi
moins de grands défauts. Même dans ses momens de faiblesse, son
ton est sage et régulier. Il supplée à l'originalité qui lui manque
par le sens de la vie, par la finesse, par la raison, par l'esprit. En-
fin, ce qui nous charme de plus en lui, c'est qu'il n'approuvait pas
plus les excès dans les croyances que les exagérations dans le style.
Sa foi est vive, mais elle n'est jamais intolérante ni cruelle. Je ne
crois pas que saint Martin et lui eussent approuvé l'inquisition, qui
obtint tant de succès en Espagne. Cette sagesse, cette modération,
cette humanité leur font grand honneur; et ce n'est pas diminuer
leur gloire que de reconnaître, avec M. tbert, que ces qualités sont
aussi celles de leur race et de leur pays.
Digitized by VjOOQ IC
Ik BETUE DES DEUX MONDES.
IV.
De tous les ouvrages de saint Paulin, il ne nous reste à étudier
que les poèmes où il célèbre la fête de saint Félix. Tous les ans,
quand revient cette fête, le peuple des villes et des campagnes
voisines arrive au tombeau du saint, les mains pleines de présens;
Paulin apporte des vers. Les anniversaires se succèdent sans lasser
jamais sa piété ou épuiser sa verve. Aussi les poèmes qu'il a com-
posés à cette occasion, et qui portent le nom de Naialia ou Nator
licia^ forment-ils une partie considérable de son œuvre. On en a
conservé treize pièces entières qui contiennent près de cinq mille
vers : c'est beaucoup pour un sujet qui ne change pas; mais Paulin
a^su le varier en mêlant au récit de la vie et des miracles de saint
Félix la peinture du bonheur qu'il éprouve à vivre auprès de lui.
Malgré quelques longueurs et des redites inévitables, la lectuçe de
ces poèmes est pleine d'intérêt ; on y trouve des détails curieux
sur l'histoire du temps et un tableau animé de la dévotion popu-
laire.
Quel était donc le puissant attrait qui amenait saint Paulin des
rives de la Garonne au tombeau de saint Félix ? Au premier abord
on a quelque peine à le deviner. Saint Félix était un simple prêtre
de Noie qui, pendant les persécutions, avait bravé les ennemis de
l'église. Son histoire était restée assez incertaine, et il semble que
les martyrologes officiels ne s'en occupaient guère, puisqu'il est
impossible de savoir à quelle époque il a vécu; mais le peuple^on ne
sait pourquoi, en avait gardé un vif souvenir. Dans toute l'Italie
méridionale, on le regardait comme un des saints dont le secours
est le plus efficace; les pauvres gens surtout l'invoquaient avec con-
fiance, et la tradition avait successivement accumulé sur lui toute
sorte de miracles avec une libéralité qui effarouche un peu Tille-
mont. C'était donc dans toute la force du terme un saint populaire,
et l'on ne comprend pas facilement qu'un lettré, un homme du
monde comme Paulin, au lieu de choisir quelque grand évéque
ou quelque docteur célèbre, se soit senti de préférence attiré vers
ce prêtre obscur.
Ce qui, je crois, explique tout, c'est qu'on l'avait conduit, pen-
dant qu'il était encore un enfant, dans la petite basilique où le
saint reposait. 11 avait vu l'affluence des visiteurs le jour de sa fête,
les miracles qui s'opéraient par son intercession puissante, et les
élans de piété naïve auxquels s'abandonnait l'assistance. Il a ra-
conté, longtemps après, l'impression qu'il en avait reçue, a De tout
mon cœur, dit-il au saint, je me livrai à toi, et à ta lumière j'appris
Digitized by VjOOQ IC
SAUTE PAULIN DE ROLE. 76
à aimer le Christ, » ce qui parait indiguet que ce spectacle avait été
sa première émodon religieuse. Aussi lorsqu'aprës quelque temps
doQBé à la rie mondaine et aux affaires politiques, la dévotion se
ranima en lui, il lui sembla que c'était le souvenir de ses jeunes
années qui se réveillait, et il attribua naturellement à saint Félix
les sentimens nouveaux qu'il prouvait. I>ës lors il n'a plus qu'un
désir : il veut aller se fixer au lieu même où saint Félix a vécu, et
iDourir près du tombeau qui contient ses restes. Il lui demande
humblement la permission « de garder l'entrée de son temple, d'en
balayer le seuil tous les malins, de veiller la nuit pour en écarter
les malfaiteurs, et de passer le reste de ses jours dans ces pieux
devoirs, n Voilà le rêve de ce sénateur et de ce consulaire 1 II partit
enfin de l'Espagne, accompagné de quelques serviteurs, avec Thè-
rasia, et quand il fut arrivé à Mole, près de cette basilique qu'il ne
voulait plus abandonner , sa joie éclata en remerciemens à saint
Félix : a Sois bon et favorable à tous ceux qui te prient (1) ! Après
avoir bravé les flots de la mer et les flots du monde, je viens cher-
cher près de toi un port tranquille. Ici j'ai remisé ma barque et
je l'ai attachée à ton rivage : puisse l'ancre de ma vie y être à
jamais fixée I »
Ce souhait fut accompli-, saint Paulin ne devait plus quitter Noie,
n y séjourna trente-cinq ans, ne s' éloignant jamais qu'une fois
par année, pour aller à Rome prier au tombeau de saint Pierre et
de saint Paul, le jour de leur fête. Tout le reste du temps il le pas-
sant dans une maison modeste qu'il s'était construite auprès de
son saint protecteur. C'était une sorte de monastère où il vivait
avec quelques amis dans la prière et la pénitence. On n'y faisait
pas «de vœux, et l'on n'y obéissait pas à une règle précise et rigou-
reuse : la vie monastique n'avait pas été encore régulièrement
constituée dans l'Occident c(mime elle le fut plus tard; mais; on y
pratiquait déjà volontairement les austérités qui furent ensuite ^^or-
données dans les cloîtres. On y jeûnait une grande partie de l'an-
née, et souvent le premier repas était retardé jusqu'aux heures du
soir. On s'abstenait de viande et de vin, on s'habillait et on vivait
comme les plus pauvres. Au milieu de cette vie pénible qu'il s'était
imposée, Paulin se trouvait heureux. La joie la plus vive et la plus
sincère éclate dans tous ses vers; il y est épris de la pauvreté, comme
tant d'autres le sont de la richesse : a Pauvreté chérie, plus pré-
(1) Sis bonus o felix qu* tui»/ Ce aouyenîr de Vir^ contient de plus un Jeu de mot
war le nom de saint Félix. Paulin y eat revenu plus d'une fois, par exemple dans ce
TCTs, où il félicite Noie d'avoir un tel protecteur x
o feliz Feliœ tno tibi prœsole NoUI
C'est abui que le Ml esprit le montre Jowiu'au milita des ardeara de U dévotion.
Dipitized by VjOOQ IC
76 BEYUE DES DEUX MONDES.
cîeuse que tous les biens de l'univers, pauvreté du Christ, tu donnes
les trésors du ciel à ceux que tu dépouilles des biens de la terre! »
Jamais on ne sui*prend chez lui le moindre regret de la grande
situation qu'il a quittée ; s'il y songe quelquefois, c'est pour exalter
le bonheur qu'il goûte dans sa retraite, a Aucun des biens que je
possédais quand on m'appelait sénateur pouvait-il se comparer à
ceux dont je jouis depuis qu'on m'appelle un mendiant?»
Le grand jour de la petite communauté, ce jour qui rend tout le
inonde joyeux, et Paulin plus que personne, est la fête de saint Félix.
Cette fête se célèbre le 14 janvier : ce n'est pas un moment très
favorable aux divertissemens populaires, et même dans ce climat
heureux de l'Italie méridionale, il peut se faire que la saison soit
alors assez rigoureuse. Qu'importe à saint Paulin ? Quand arrive le
14 janvier, il est toujours décidé à trouver qu'il fait le plus beau
temps du monde. Si par une chance heureuse le soleil brille, il lui
semble que c'est le printemps qui commence au milieu des frimas,
et il est prêt à chanter avec l'épouse du cantique : « La pluie a
cessé, l'hiver s'est enfui, la voix de la tourterelle se fait entendre,
au sommet des arbres, la vigne en fleur embaume l'air de ses par-
fums, et le lys du ciel fleurit sur la terre. » S'il neige, il est tenté
de voir dans ces flocons qui tombent une sorte d'honmiage que le
ciel rend à son saint favori : « Regardez comme cette éclantante
blancheur partout répandue témoigne de la joie du monde. Une
pluie qui ne mouille pas descend des nuages ; toute la nature est
revêtue d'un voile blanc, la neige couvre les toits, la terre, les
arbres et les collines, comme pour faire honneur au saint vieillard
que nous célébrons. » Quant à lui, lorsqu'arrive ce jour « qui tarde
tant et passe si vite, » il est toujours prêt, a Le printemps, dît-il,
rend la voix aux oiseaux ; moi, mon printemps c'est la fête de Félix.
Quand elle revient, l'hiver fleurit, la joie renaît. En vain l'âpre froi-
dure durcit le sol, blanchit les campagnes, l'allégresse de ce beau
jour nous ramène le printemps et ses douceurs. Les cœurs se
dilatent, la tristesse, hiver de l'âme, se dissipe. Elle reconnaît l'ap-
proche de la chaufle saison, la douce hirondelle, le bel oiseau aux
plumes noires, au corset blanc ; et aussi la tourterelle, sœur de la
colombe, et le chardonneret qui gazouille dans les buissons. Tous
ces doux chanteurs qui erraient en silence autour des haies dé-
pouillées, tous ils retrouvent au printemps leurs chansons aussi va-
riées que leur plumage. De même j'attends pour chanter que l'année
ramène ce pieux anniversaire. C'est le printemps alors qui renaît
pour moi; alors le moment est venu délaisser échapper de mon âme
mes vœux et mes prières, et de me fleurir de chants nouveaux,
floribtAê et vemare novis. » Lorsqu'il écrivait ces jolis vers, il y
avait déjà sept ans qu'il était à Noie et qu'il assistait aux fêtes de
Digitized by VjOOQ IC
SAINT PAULIN DE NOLE. 77
saint Félix ; mais il y prenait le même plaisir, et son enthousiasme
n'avait pas vieilli d'un jour.
L'enthousiasme populaire ne se lassait pas non plus. Tous les
ans l'assistance était plus^ombreuse. On venait non-seulement de
la Campanie, de l'Apulie, des Galabres, de Naples et de Capoue, mais
du Latium et de Rome. « Rome, toute ûète qu'elle est de Pierre et
de Paul, se réjouit de voir le nombre de ses habitans diminuer
guand revient ce jour heureux. De la porte Capène se précipitent
des milliers de personnes que la distance n'arrête pas. La voie
Appienne disparaît sous la foule qui se presse. » Noie a grand'peine
à contenir cette multitude de gens qui lui vient de tous les pays.
Elle les loge comme elle peut. « Ce sont plusieurs villes qui se ser-
rent dans une seule. » l/n jour parmi ces visiteurs lointains on en
vit un qui venait encore déplus loin que les autres et dont l'arrivée
causa autant d'admiration que de surprise. C'était Nicétas, l'évêque
des Daces, qui parcourait l'Italie, et que la renommée de saint Félix
avait amené à son tombeau. Paulin se lia tendrement avec cet ami
de passage, et quand il s'en retourna chez lui il lui adressa une belle
ode en vers saphiques où il se plaisait à se figurer le retour de Nicé-
tas dans son pays, et se représentait les jeunes garçons et les jeunes
filles qui venaient, à sa rentrée, au-devant de leur évêque. « Qui
me donnera, disait-il, les ailes de la colombe, pour que je puisse
assister à ces chœurs qui, inspirés par toi , frappent les airs en
chantant le Christ? »
Les spectacles que donnait aux pèlerins la fête de saint FélLx
justifiaient leur affluence. La vieille basilique de Noie se décorait
ce jour-là de tous ses atours. « La voûte dorée resplendissait de
voiles blancs, l'autel rayonnait de lumières, l'air était embaumé de
parfums, l'éclat des lampes rendait la nuit plus brillante que le
jour, et la clarté du jour semblait augmentée par les flambeaux
qu'on allumait pour la fête. » Il était rare aussi que le saint ne fit
pas quelque miracle. La guérison des possédés était un des plus or-
dinaires; il les guérissait toute l'année, mais principalement le jour
de sa fête. Ces malheureux qu'on voyait quelquefois errer par les
chemins, a mangeant les poules crues et les bêtes mortes, et dis-
putant aux chiens leurs repas hideux, » étaient amenés de tous les
côtés à Noie. A l'approche de la basilique, ils se livraient à des
contorsions horribles. « Leurs dents grincent, dit saint Paulin,
leurs cheveux se hérissent, leurs lèvres sont blanches d'écume, leur
(ïorps tremble, leur tête s'agite d'un mouvement vertigineux. Tan-
tôt ils se prennent eux-mêmes par la chevelure et s'élèvent en l'air,
tantôt ils se pendent par les pieds. » L'exorciste les entraîne devant
le tombeati de saint Félix; alors commencent entre le prêtre qui
commande et le démon qui résiste les entretiens les plus étranges^
Digitized by VjOOQ IC
78 R£TUE D£S DEUX M0SDE8.
jusqu'au moment où il est forcé de quitter le coips dont il s'était
emparé. Quels cris de triomphe dans la foule quand on Tent^id
avouer sa défaite I et avec quelle allégresse on se précipite sur les
pas du malheureux qui s'en retourne g:iiéri 1
Mais le spectacle le plus extraorcBnaire et le phis curieux est en-
core celui qu'offre cette foule accourue de tous les pays pour célé-
brer la fête de saint Félix« Elle se compose surtout de paysans,
c'est-à-dire des derniers qui soient venus au christianisme, de ceux
qui s'étaient séparés après tous les autres et avec le plus de regret
de la vieille mythologie. Aussi n'étaient-ils encore chrétiens qu'à
moitié. Us gardaient avec obstination beaucoup de pratiques de
leur ancien culte, qu'une longue babiti^de leur avait rendues^
chères. Us arrivaient à Noie en famille, avec leurs femmes, leurs
enfans et quelquefois leurs bestiaux. Us continuaient à croire qu'il
n'y avait pas de meilleur moyen de se r^nrdre la Divinité favorable
que de lui faire des sacrifices sanglans, et ils s'empressaient d'offrir
à saint Félix le mouton ou le bœuf qu'ils immolaient autrefois à Ju-
piter ou à Mars. Comme ils venaient de loin , ils arrivaient le soir
et passaient la nuit sans dormir pour se préparer à la fête du len-
demain. C'était un souvenir de ces perviffilia ou veillées sacrées
qui précédaient les grandes cérémonies païennes; ces veillées, ils
ne les consacraient pas à la prière et au jeûne, comme il eût été
convenable de le faire ; ils les passaient en joyeux festins, ce qui
était encore une tradition ancienne que l'église avait supportée sans
rien dire pendant deux siècles; elle venait d'y renoncer avec éclat.
Saint Ambroise et saint Augustin s'étaient élevés contre cette ha-
bitude de célébrer la fête des martyrs par des repas qui souvent
dégénéraient en orgies , et leur exemple avait entraîné la plupart
des évêques. Saint Paulin se montrait plus accommodant. Il lui ré-
pugnait d'être rude à ces simples de cœur, et de contrister ces
braves gens qui ne savaient pas mal faire. Quand ils arrivaient ex-
ténués de fatigue, transis de froid, mourant de faim, il les laissait
se reposer et se réjouir sous les portiques où il leur donnait l'hos-
pitalité. Tandis qu'il jeûnait et priait, dans sa cellule avec ses com-
pagnons, il né se scandalisait pas trop d'entendre leurs chants
joyeux et le bruit de leurs verres. Seulement il nous raconte qu'il
imagina de faire peindre sur les murs des portiques des histoires
tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament, et se félicite beaucoup
d'avoir eu cette idée. Il comptait que les paysans, qui n'étaient pas
accoutumés à voir d'aussi beaux tableaux (1), les regarderaient avec
admiration l'un après l'autre et qu'une partie de la nuit se passerait
(1) Saint Paulin dit positiyement que ce n*étaît pas lliabitade de peindre dans les
églises des reproductions d*êtres animés, raro more; mais cet usage se répandit à
cette époque et devint MentOt général,
Digitized by VjOOQ IC
SAINT PAULIN DE mX£. 79
à les contempler, c P^idaiit qu'ils regardent, disait^il, ils ne boî-
?ent pts; c'est autant de pris sur le iestin, jam paucœ mperant
tptdaïUUnuhorœ. i>
La même bonhomie se retrouye dans qaelqoes-uns des miracles
qu'il nous raconte. Saint FéUx n'était si populaire que parce qu'il
se montrait fort complaisant pour les pauvres gens. Il éooutait
Tolootîers leurs réclamations, U exauçait leurs prières, et mâme,
quand leurs bêtes étaient malades^ il se cbargait de les guérir,
aussi est-il souvœt question dans ces récits des bœufisi, des mou-
tons, et surtout des porc^, qui faisaient toute la fortune des paysans
de'la Gampanie. Le bon Paulin s'égaie à ce propos sans scrupule.
Dans une des dernières pièces qu'il ait composées pour saint Félix,
il avoue qu'il a quelque peine à trouver un sujet nouveau, ci le n'a-
vais rien, dit-ii, pour le petit repas que je sers tous les ans à mon
protecteur. Le jour s'approchait pourtant, et je ne savais que lui
donner; mais il y a pourvu lui-même : il m'a envoyé deux porcs; »
c'est-à-dire deux histoires où il est fort question de cet animal.
Voîci la {uremière. Un paysan d'Abella avait fait vœu d'offrir un
porc à saint Félix; après l'avoir engraissé avec soin, il T amena
pour l'immoler le jour de la fête. C'était, comme on Ta vu, une
pratique païenne, mais Paulin ne s'en scandalisait pas. 11 accotait
labéte qu'on donnait au saint et en faisait distribuer la chair aux
pauvres, a Cette fois, dit-il, l'animal était si gros que sa vue fit
naître un appétit extraordinaire chez tous les indigens de la contrée,
qui espéraient bien le manger, a Cette espérance fut trompée. Le
paysan était un de ces avares qui donnent le moins possible et qui
rusent même avec les saints. Quand la bête fut immolée, il fit
mettre à part tout œ qui valait la peine d'être emporté, et ne laissa
pour les pauvres que les boyaux et l'intérieur. 11 s'en allsdt tout
heureux de s'en être tiré à si peu de frais, quand tout d'un coup,
en plein jour, sur une route unie, sans savoir pourquoi, il tombe
de chevaL Lorsqu'il veut se relever, il lui semble que ses pieds sont
liés à la terre et qu'il ne peut les en détacher. Pendant qu'il fait
des efftWts inutiles pour se remettre en route, le cheval s'en retourne
delui-m^e d'où il vient et rapporte au saint tout ce que le paysan
avait voulu garder pour lui. La viande est aussitôt distribuée aux
pauvres, et leurs prières obtiennent la guérison du malheureux, qui
s'empresse d'en venir remercier saint Félix. Paulin, selon son usage,
lui prête un long discours, dans lequel il se félicite d'avoir été si
promptement remis sans opération ni remède, et d'échapper ainsi
d'un seul coup non-seulement à la souffrance, mais à la médecine
« plus cruelle encore que la maladie. » •
Cette histoire finie, Paulin entame allègrement la suivante, car
Digitized by VjOOQ IC
80 BEVUE DES DEUX MONDES.
il a promis d'en raconter deux. « Maintenant, dit-il, au second ser-
vice. C'est le même plat que je vais offrir au saint, mais apprêté
d'une autre manière. » Je demande au lecteur la -permission de ne
pas reproduire ce récit, quoiqu'il ne soit pas sans agrément, mais
il ressemble trop au premier. J'aime mieux en rapporter un autre
qui présente plus d'intérêt et qui montre que la dévotion dans ces
contrées n'a pas changé de caractère. 11 s'agit encore d'un paysan
pauvre, qui n'a pour toute fortune que deux bœufs. Il s'en sert
lui-même, il les loue aux autres pour labourer les champs ou traî-
ner les chariots. C'est leur travail qui Iq fait vivre ; aussi a-t-il
grand soin d'eux. Il les nourrit mieux que lui ; « il les aime plus
que ses enfans, » et pour qu'il ne leur arrive pas de malheur, il
les a recommandés à saint Félix. Malgré cette protection puissante,
une nuit qu'il dort profondément, des voleurs s'introduisent dans
rétable et enlèvent les bœufs. Dès qu'il s'en aperçoit, le malheu-
reux, fou de désespoir, se rend à l'église de saint Félix, et il inter-
pelle familièrement le saint. Il lui reproche de n'avoir pas fait
bonne garde : devait-il le laisser dormir d'un somme aussi pro-
fond? ne pouvait-il de quelque manière effrayer les voleurs? il a
manqué d'une façon coupable à tous ses engagcmens. f Le saint,
dit-il, est mgn débiteur. Ne pouvant trouver ceux qui ont volé mes
bœufs, je m'adresse à celui qui devait les garder. Grand saint, tu
t'es fait leur complice, tu n'as pas tenu ta parole; je ne te lâche
plus. )) Comme il se croit lésé, il pense avoir le droit d'être exi-
geant. Il veut ses bœufs, et pas d'autres; il demande qu'on les mène
chez lui et qu'on ne lui donne pas la peine d'aller les chercher
ailleurs. Il n'ignore pas sans doute que le saint a là mauvaise habi-
tude d'être trop tendre, qu'il souhaite que les criminels se repentent
de leurs fautes et ne désire pas qu'ils en soient rigoureusement
punis. Il serait capable, dans sa bonté^ de laisser les bœufs perdus
pour ne pas perdre les voleurs; mais tout peut s'arranger : a Enten-
dons-nous ensemble, et que chacun de nous prenne sa part ; sauve
les voleurs, si tu le veux, mais fais-moi rendre mes bœufs. » Le
saint voulut bien accepter l'accord : « Il pardonna à la rudesse du
personnage en faveur de sa foi, et rit avec le Seigneur des injures
qu'on venait de lui dire. » — Pendant la nuit, les deux bœufs volés
rentrèrent tout seuls à l'étable.
Ce paysan que saint Paulin fait agir et parler d'une manière si
vivante était resté païen sans le savoir, et il ti-aitait saint Félix comme
il aurait traité Silvain ou Mercure. Il avait conservé cette vieille opi-
nion que la prière est une sorte de contrat qui oblige aussi bien
la Divinité que l'homme, et qu'on a le droit de se fâcher contre un
dieu qui ne reconnaît pas par quelque faveur les offrandes qu'il a
Digitized by VjOOQ IC
SAINT PAULIN DE NOLE. 81
reçues. Cest ce que pense encore aujourd'hui le Napolitain, et Ton
sait que, si le saint dans lequel il a mis sa confiance ne le protège
pas comme il le souhaite, il lui parle sans ménagement, et se croit
autorisé à l'accabler de menaces et d'injures. N'est-il pas étrange
de voir les mômes usages et les mêmes croyances se conserver sans
interruption dans les mêmes pays? Ainsi se continue l'humanité
plus fidèle qu'on ne croit, surtout dans les classes populaires, aux
anciennes habitudes et aux premières opinions, et gardant obstiné-
ment, sous les dehors qui se modifient, ce fond qui ne change pas.
(Test une étude-curieuse que de constater cette incroyable persistance
à travers les révolutions et les âges, et de montrer ce qui reste tou-
jours de l'homme ancien dans le nouveau.
Les derniers poèmes de saint Paulin présentent ^our nous un
intérêt triste et touchant. On y suit le contre-coup des graves évé-
Demens qui amenèrent la chute de Tempire. Jusque-Ià^rien n'avait
trouJbié ia sérénité du pieux poète. On ne saisissait pas dans ses
vers la moindre allusion aux affaires politiques : saint Félix les rem-
plissait tout entiers. On dirait à les lire qu'en quittant le monde
Paulin s'était promis de se désintéresser de toutes les préoccupa-
tions mondaines, de ne songer jamais ni à la paix ni à la guerre, ni
aux victoires ni aux défaites des légions, ni aux intrigues de cour, ni
aux ministres qui se remplacent, ni aux empereurs qui se succèdent.
Mais il lui devint difficile de persister dans son indifférence quand
le danger se rapprocha et que ces bruits de guerre qu'il ne voulait
pas écouter se firent entendre à côté de lui.
En AOO, il venait d'embellir de magnifiques constructions le tom-
beau de saint Félix. Autour de la vieille basilique h&bUement ra-
jeunie s'élevîûent des églises nouvelles, des portiques richement dé-
corés avec des logemens pour les pèlerins et des asiles pour les
pauvres. Il jouissait avec fierté de son œuvre, quand arrivèrent
de tous côtés des nouvelles sinistres : Alaric avec une armée de Goths
était en marche vers l'Italie. Cette fois la fête de saint Félix trouve
Paulin soucieux et ne parvient pas tout à fait à dissiper ses alarmes,
t Le voilà revenu, dit-il, le jour illustré par le nom de Félix. Ce serait
le moment d'éclater en chants joyeux, si les malheurs publics per-
mettaient de se livrer entièrement à la joie. N'importe; au milieu
même des batailles, que ce jour soit pour nous un jour de paix et
d'allégresse, et, quoique l'horrible guerre frémisse au loin, que rien
ne trouble la tranquille liberté de nos âmes! » Mais il n'est pas aisé
d'être tranquille quand on sait qu'un grand danger nous menace.
En vain Paulin essaie-t-il d'oublier qu' Alaric s'avaijce et que l'em-
pire est en péril, tout le ramène à cette pensée. Chacun des récits
qu'il fait et des souvenirs qu'il rappelle se termine par une prière :
ma ziTm. — 187S. ^
Digitized by VjOOQ IC
S2 REVUE I>£8 DlBUX MONDES.
(( Que Dieu sauve Rome, et que ce flot de barbares vienne se briser
contre l'appui du Christ. »
Effera barbaries Christo ftrasgeate dometar!
Six ans plus tard, en Â06, le danger est plus grand encore. Ba-
dagaise, un païen, presque un sauvage, traînant après lui toute une
cohue de barbares, s'est avancé jusqu'à Florence. L'alarme a été si
vive à Rome que beaucoup de grands personn^;e8 se sont enfuis.
Quelques-uns, les plus illustres peut-être, Mélanie, Pinianus, desceor
dant de Publicola, Turcius Apronianus, sont venus chercher un asile
à Noie, et ils attendent les événemens auprès du tombeau de saint
félix. Tout à coup on apprend que Stilicon a traversé l'Apennin
par une manqpuvre hardie, et qu'il a détruit l'armée de Radagaise.
On comprend l'ivresse de joie qui saisit à cette nouvelle des gens
qui se croyaient perdus. Aussi le poème de saint Paulin s'ouvre-
t-il cette année par un véritable chant de triomphe. Fidèle à son
habitude, il rapporte tout à saint Félix : c'est lui qui a imploré le
Seigneur et qui, avec l'aide de Pierre et de Paul, a obtenu qu'il pro-
longeât les jours de l'empire romain. « Et maintenant, ajoute-1>-il,
que nos craintes ont disparu, commb on aime, après l'orage, à re-
garder les nuages qui s'en vont, comparons aux terreurs passées
la sécurité présente. Qu'ils étaient sombres les jours de cette triste
année, ou plutôt de cette nuit qui vient de s'écouler, alors que, dé-
chaîné par la colère céleste, l'ennemi ravageait les cités de l'Italie !
Mais le Christ s'est laissé fléchir; il a étalé les merveilles de sa puis-
sance, et les barbares ont été exterminés avec leur chef impie ! »
Les frayeurs une fois dissipées, il ne lui reste plus que la joie de
posséder quelque temps des hôtes illustres, les premiers et les plus
grands de l'aristocratie chrétienne de Rome. « Ce sont, dit-il, des
fleurs nouvelles qui ont poussé dans le jardin de saint Félix; » et,
pour leur faire honneur, il se permet une petite débauche; il ajoute
au grave hexamètre, dont il s'est toujours servi jusque-là, des vers
de mesure diva^e, dans lesquels il célèbre « la merveilleuse fécon-
dité des nobles races, » et les grands exemples donnés à la Rome
des apôtres par ceux dont les s^cétres avaient été la gloire de la
Rome des consuls.
Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Le danger ne tarda pas
à reparaître, et cette fois Stilicon, que l'empereur venait de faire
assassiner, n'était plus là pour le conjurer. En AlO, Alaric prit
Rome d'assaut. Saint Paulin, qui était un patriote, comme Pru-
dence, comme Ambroise, comme Augustin, qui tenait de ses pères
la croyance au vieux dogme de l'éternité de l'empire, dut éprouver
à cette nouvelle un profond désespoir. 11 vit repasser les Ulustres
Digitized by VjOOQ IC
ES
li-
es
er
te
SAIKT PAULIN Dfi MOLE* 83
fagitifs auxquels, quatre ans auparavaut, il avait donné l'hospita-
bté. Mais le danger cette fois était plus grand ; ils ne s'arrêtèrent
pas à T^ole, qui était trop menacée ; ils allaient chercher un asile
plus sûr en Sicile, en Afrique, ou même à Jérusalem, auprès du
tombeau da Christ. Paulin, lui, ne songeait pas à fuir. Il avait ac-
cepté d'être évêque de Noie quand cet honneur était devenu un pé-
ril. Sans avoir d'autre arme que sa piété {pietate armatus inermi)y
il attendait de pied ferme les barbares, décidé à défendre contre eux
son troupeau.
Le pape Grégoire le Grand raconte que, les Vandales ayant pris et
emmené en Afrique un grand nombre d'habitans de Noie, saint Pau-
lin vendit tqus ses biens et ceux de son ég^se pour les racheter, u II
ne lui restait plus rien, quand une pauvre veuve vint lui dire que
son fils avait été fait captif et qu'on demandait une forte somme
pour sa rançon. L'homme de Dieu se mit à chercher ce qu'il pour-
rait hien lui donner, mais il ne trouva rien que de se donner lui-
même. » Il partit donc pour l'Afrique, prit la place de l'esclave, et
rendit le fils à sa mère. M. l'abbé Lagrange ne parait pas douter' de
la vérité de ce beau récit. Je voudrais en être aussi convaincu que
lui; mais, puisqu'il s'agit ici d'un disciple de saint Martin, il faut
lui appliquer les règles que son maître avait établies, et « ne pas
croire légèrement aux choses douteuses. » Assurément saint Paulin
était bien capable de faire ce que la légende lui attribue, mais il
me parait difficile de croire, si l'histoire était vraie, que ni le prêtre
Cranius, qui en racontant ses derniers momens a rappelé tous les
grands événemens de sa vie, ni aucun autre contemporain, n'en
aient parlé. Ce qu'Dranius raconte, ce qui me semble faire plus
dlicHmeur encore à saint Paulin , c'est qu'au moment de mourir il
pard(Hma à tous les hérétiques qu'il avajt retranchés de l'église, et
qu'il leur accorda la réconciliation et la paix; c'est qu'après sa mort
il ne fut pas seulement pleuré des fidèles, mais que les païens et les
Juifs suivaient ses obsèques, déchirant leurs vêtemens et disant
qu'ils avaient perdu leur protecteur et leur père. Ainsi, au milieu
d'un siècle violent, après les plus vives polémiques,, malgré l'ardeur
de sa foi, il sut conserver jusqu'à la fin les vertus les plus précieuses
et les plus rares, la tolérance et l'humanité ! C'est le plus bel éloge
qu'on puisse faire de lui : c'est par là qu'il a mérité l'honneur d'être
mis, à côté de son maître saint Martin, au premier rang des saints
français.
Gaston Boissier.
Digitized by VjOOQ IC
LE
COMMERCE DE LA CHINE
ET DU JAPON
Au moment où la Chine et le Japon étalent au Champ de Mars
les produits de leurs industries et attirent de nombreux visiteurs, il
n'est pas sans intérêt de mesurer le développement actuel du com-
' merce européen dans ces contrées et de faire connaître la nature et
la consistance des liens qui rattachent les marchés de l'extrême
Orient à ceux de l'Occident. Cette étude servira d'introduction natu-
relle à la visite que nous nous proposons de faire avec les lecteurs
de la Bévue dans les salles de l'exposition occupées par les Chinois
et les Japonais.
Après des vicissitudes dont nous n'avons pas à faire ici l'histoire,
les relations internationales ont pris un cours régulier. L'offre et la
demande se sont peu à peu équilibrées, les distances semblent
s'effacer chaque jour davantage, entre les ports de la mer de Chine
et les nôtres. L'Europe et l'Asie constituent désormais l'une pour
l'autre une clientèle normale et un débouché assuré, dont l'impor-
tance mérite d'être signalée. Dans quelles conditions s'exerce le
commerce européen en Chine et au Japon, quels sont les chiffres
qu'il atteint, les transactions qu'il comporte et les fluctuations qu'il
subit? Telles sont les questions sur lesquelles le lecteur nous per-
mettra de nous arrêter pour aujourd'hui, avant de passer à l'examen
des délicates merveilles que tout le monde a déjà voulu admirer.
L
On sait que la situation des étrangers résidait en Chine et au
Japon a été déterminée par des traités internationaux qui ont placé
Digitized by VjOOQ IC
LE COMMERCE DE LA CHINE ET DV JAPON. 85
leurs personnes et leurs intérêts sous la protection des consuls
installés dans les ports ouverts. Dans chacune de ces places, les
Européens peuvent s'établir eux et leurs familles ; ils peuvent cir-
culer de Tuneà l'autre librement, sous la condition de se munir d'un
passeport délivré par leur consul et de ne se livrer à aucun com-
merce clandestin dans les lieux intermédiaires. Ils peuvent égale-
ment se rendre, munis de passeports, dans les villes de l'intérieur;
mais, en l'absence de cette autorisation, ils ne peuvent sortir du
territoire restreint tracé autour de chaque settlement par l'auto-
rité locale d'accord avec les consuls. Dans les villes qui leur sont
affectées, ils peuvent louer des maisons ou affermer des terrains pour
y bâtir eux-mêmes, mais ils ne peuvent détenir le sol qu'à titre
d'emphytéose et non de propriété. Ils peuvent enfin s'entourer de
domestiques, de comptables, d'interprètes indigènes. Leurs biens
soot inviolables. Aucune coalition ne peut se former, aucune
société privilégiée s'établir parmi les indigènes pour entraver la
liberté du commerce ou lui imposer des prix arbitraires. Toutes
Ifô marchandises indigènes doivent cû-culer librement des villes
de l'intérieur jusqu'aux ports ouverts. En échange de ces faci-
lités, les navires doivent subir un droit de tonnage à leur entrée
dans les ports, et les marchandises sont sujettes à des droits d'im-
portatfcn et d'exportation fixés par un tarif annexé au traité et
d'ailleurs essentiellement perfectible; ces droits une fois acquittés,
les marchandises de provenance étrangère doivent circuler sans
en subir de nouveaux, dans tout l'intérieur.
Tel est le régime général sous lequel vivent les étrangers établis
en Chine et au Japon. On en comprendra mieux les conditions en
regardant de plus près l'activité d'un seulement tel que Shanghaï,
qui peut être choisi comme type. Jamais établissement n')eut des
commencemens plus difficiles; le climat malsain, les marécages qui
entouraient la ville et bordaient le fleuve, menaçaient sans cesse la
santé des Européens mal logés et mal nourris. Cependant l'essor
pris par le commerce de la soie engagea les gouvernemens français,
anglais et américain à demander des concessions, qui leur furent
accordées par le gouvernement chinois. Par là il faut entendre qu'ils
furent autoris^ à louer à perpétuité, moyennant une redevance
nominale, certains emplacemens, désignés pour chaque pays, et à
Is'y administrer à peu près librement. Il fallait absolument aux
hommes de la race blanche cette faculté de se bâtir de vastes mai-
sons, des rues larges et bien aérées, des squares, des* quais où les
navirjBs pussent aborder facilement pour charger et décharger leur
cargaison. Aussi la nouvelle ville sortit du sol comme par enchan-
tement, et l'on vit au bout de quelques années une sorte de
Londres, mieux aligné et moins brumeux, s'élever sur la rive du
Digitized by VjOOQ IC
80 BETUE DE$ VEUl MONDES.
Hwang-pu^ à côté du vaste et profond doaque de la yiUe chinoise*
Les Anglais et les Américains ne tardèrent pas à sentir l'avantage
de fusionner leurs concessions et de les placer sons une autorité
et une administration uniques. La France resta à l'écart» et s'admi-
nistra séparément.
Le régime des conceslsions anglo-américaines d'une part et fran-
çaise de l'autre diflère autant que le tempérament des deux races
et la forme des gouvemem^is métropolitains : c'est la république
chez nos voisins ; c'est chez nous l'absolutisme, qui régnait lors
de leur établissement à tous les degrés de notre administration.
Les résidens anglo-am^cains nomment un conseil municipal,
composé d'un président et de six membres, dont les pouvoirs sont
annuels et renouvelables. C'est cette assemblée, responsable devant
le corps électoral, qui vote et perçoit l'imp&t, règle les dépenses,
décide et accomplit les travaux publics, veille aux besoins de la
voirie, de l'édilité et de la sûreté publique, au moyen d'un per-
sonnel qu'elle nomme et qu'elle solde. Le consul n'intervient abso-
lum^t que pour opposçr son veto aux mesures qui seraient con-
traires au traité, pour trancher les procès entre ses nationaux ou
entre étrangers de nationalités différentes et pour r^ler au mieux
soit les contestations entre Européens et Chinois, soit les difficultés
entre la municipalité et le tao-tai (gouverneur) ou le vice^oi. Il
n'est que le ministre des relations extérieures de la communauté.
Quant à l'autorité chinoise, elle a sa part. Outre la perception de la
rente foncière, représentant le loyer des terrains, elle peut lever
des taxes, pourvu qu'il s'agisse de taxes communes à tout l'empire
et non de perceptions locales et vexatoires; elle doit apposer son
sceau sur les transferts de terrains pour que ceux-ci constituent
un titre de propriété valable ; enfin elle peut poursuivre les délin-
quans indigènes sur les concessions, pourvu que le mandat d'arres-
tation soit contrensigné par l'un des consuls.
Tout autre est l'organisation de la concession française. Ici,'''le
conseil municipal est présidé par le consul lui-même et choisi par
une assemblée de notables dont le consul arrête la liste ;■ il peut
être suspendu (le cas s'est présenté); ses délibérations ne sont exé-
cutoires qu'en vertu d'un arrêté du consul. C'est ce fonctionnaire
qui nomme aux emplois municipaux et révoque les titulaires; c'est
lui qui veille à la sécurité sur la concession. Il joue le rôle d'un
préfet ou d'un gouverneur de colonie; il est responsable, non
comme la municipalité voisine, devant des commettans appelés à
juger quotidiennement sa conduite, mais devant le ministre de
France confiné à Pékin et le ministre des affaires étrangères à Paris.
On voit qu'au lieu d'une république cosmopolite, établie sur un
terrain neutrei la France en ces parages couvre de son pavillon
Digitized by VjOOQ IC
LE COMMEHCE DE LA CHINE ET DU JAPON. ' 87
consulûre une véritable autocratie, établie sur un terrain qu'elle
traite comme terre française et dont elle s'engage implicitement
par \ài à garantir l'intégrité. Aussi, tandis que les concessions
fusionnées attirent le plus d'habitans et de contribuables, 2,500
Européens et 100,000 Chinois, la quasi-colonie française ne compte
que 460 étrangers dont 230 Français. Dans les ports de Tientsin et
de Canton , il existe aussi des concessions administrées de même.
Àilietirs, les ^ropéens ne sont que de simples locataires. A Canton
comme à Tientsin, la concession française est un terrain absolu-
ment nu, sur lecpiel aucun négodant français u'a jamais songé &
s'établir; seule Shanghaï, avec ses palais et ses larges voies éclai-
rées au gaz, ses wharvesy son luxe d'équipages, ses fêtes prmcières,
ofi6^ l'aspect d'une proq>érité peu commune.
Mais ici comme ailleurs au prix de quels dangers les Européens
«et-ils pu sauver et maintenir leurs établissemens f Sans parler des
«tannes perpétuelles et de la situation précaire des seitlements jus-
qu'en 1860, au bord de quels abîmes on s'est vu depuis lors, et
quelle énergie il a fallu déployer podr n'y pas glisser! Profitant de
la désorganisation complète dans laquelle l'immense révolte des
Taï-pings avait jeté l'e^opire, une insurrection locale se forma aux
portes de Shanghaï, pillant et brûlant les villages des environs et
menaçant les factoreries. Les bandes féroces des rebelles campaient
à un mille de la concession. Les troupes anglaises ne suffisaient pas
à veiller au salut de la population européenne, qui s'était organisée
en corps de volontaires et attendait l'ennemi de pied ferme. Après
divers aventuri^s, le major Gordon, un jeune et vaillant officier
anglais, prit le commandement d'un corps chinois, le disciplina,
farma et réussit à purger de rebelles toute la province (1863).
Faut-il rappeler les massacres de Tientsin, qui saignent encore au
cœur de la France, ou des faits moins connus et moins graves.
Biais non moins alarmans, comme l'attaque, en 1874, d'un navire
anglais, le Sparky par des pirates déguisés en passagers, et le
meurtre de tous les passagers européens? A Canton, à Tientsin, à
Shanghaï^ partout l'Europe semble un poulpe attaché aux flancs
(f une baleine que l'immense cétacé peut secouer à chaque instant.
La moindre omvulsion de ce grand corps peut nous perdre. Mais la
présence perpétuelle d'un danger qui éclate rarement amène une
sorte d'incrédulité, et l'énergie redouble avec l'incertitude des ré-
sultats; jamais le commerce ne fut plus actif qu'aux heures les plus
bquiétantes de la colonisation.
Le mot concession n'a pas au Japon le même sens qu'en Chine;
car il ne représente plus une portion de territoire dévolue à un état
étranger pour l'occuper à un titre quelconque. La concession est
l'espace limité dans lequel doivent habiter les Européens sans dis^
Digitized by VjOOQ IC
88 ' BEVUE DES DEUX MONDES.
ttnction de nationalité : là, et là seulement, ils peuvent louer des
terrains. et bâtir, mais à la charge de payer une rente annuelle au
gouvernement japonais. Gelui-d restait même au début le seul
administrateur de la concession ; c'était lui qui était chargé de la
voirie, de la police, de la création et de l'entretien des rues, de
l'arrosage et de l'éclairage. Les résidens essayèrent un moment
sans succès de gérer eux-mêmes les affaires municipales. Il fut
convenu en 1864 que les concessionnaires de Yokohaipa, formés en
une sorte de syndicat, se chargeraient de tous les travaux urbains
et y feraient face avec un prélèvement de 20 pour 100 déduit du
montant des rentes foncières dues à l'état. Mais ce système, pour
plusieurs motifs, fonctionna si mal qu'il fallut l'abandonner et de-
mander aux Japonais de reprendre la direction municipale, qui
rentra dans les attributions du gouverneur de Kanagawa. Les
étrangers se contentèrent de placer à côté de lui un directeur mu-
nicipal européen, qui veille sur leurs intérêts et porte leurs réclama-
tions ou leurs desiderata devant l'autorité indigène. A cet effet, les
étrangers se réunissent dans ^es meetings où sont arrêtées les réso-
lutions utiles. De cette façon, les charges municipales retombent
de tout leur poids sur le trésor japonais, qui reçoit 57,000 piastres
de rentes foncières et en dépense annuellement 70,000 pour la
police et la voirie de Yokohama.
Il est juste de reconnaître que sous ces deux rapports les étran-
gers n'ont pas à se plaindre, que le gouvernement a assumé les tra-
vaux onéreux de dessèchement du swamp qui s'étend derrière
Yokohama, et que si les rues du seulement ne sont pas éclairées au
gaz comme celles de Benten, la ville japonaise, c'est plutôt par suite
de la mauvaise entente des propriétaires européens que par la
faute des autorités locales. Mais il ne faut chercher ici ni l'écono-
mie, ni la vigoureuse impulsion de l'administration européenne de
Shanghaï. Tandis que les Chinois ne cherchent qu'à isoler les étran-
gers et à les laisser s'an'anger entre eux comme ils peuvent, les Ja-
ponais ne perdent aucune occasion de réclamer la gestion des
affaires mixtes, si onéreuse qu'elle puisse être pour leur ^bourse, si
accablante qu'elle soit pouB leur capacité. Yokohama est le princi-
pal établissement où ces questions aient une véritable importance,
parce que c'est à la fois le point le plus fréquenté et celui où l'af-
fluence étrangère a produit les plus grands changemens. A Osaka,
la concession est presque déserte, le nombre des Européehs s'élève
à 44. Il est de 35 à Hiogo, où les maisons sans locataires tombent en
ruine. Il atteint 234 à Nagasaki, où le petit îlot de Désima, en
forme d'éventail, continue d'être le quartier réservé aux étrangers
comme au bon temps des Hollandais. A Hakodaté, on compte
27 résidens. Seul Yokohama présente à la fois une population res-
Digitized by
Google
LE COMMERCE DE LA CHINE ET DU JAPON. 89
pectable de 1,500 résidens et l'aspect d'une ville quasi européenne.
Aujourd'hui la vie des immigrans a pris son assiette dans tous
ces ports ; une activité régulière a remplacé les fièvres et les Se-
cousses des premiers temps ; les dange^*s du dehors ont disparu et
avec eux les grosses aventures, les spéculations hasardeuses, les
gains énormes et subits, ainsi que les folies et les fêtes. Beau temps
évanoui qui a laissé plus d'un regret aux vétérans ! On courait biep
un peu risque, quand on s'aventurait dans la campagne, de rentrer
estropié, ou même de ne pas rentrer du tout ; mais quelles aubaines,
quels marchés et quelle intensité de vie chez ces spéculateurs placés
constamment à deux pas de la ruine ou du massacre ! La concur-
rence d'une part et la pacification des samuràî de l'autre ont calmé
tout cela. Le seulement a pris des allures monotones et casanières;
les courses, les régates, le tir suisse, des parties de cricket,
Tiennent à peine rompre de temps en temps cette uniformité. Les
affaires le matin, le club anglais ou allemand après déjeuner; puis
Il plupart du temps le retouis^à la colline^où chacun a un bungalow
bien aéré, telles sont les phases quotidiennes de l'.existence facile et
fastidieuse, où les plus robustes laissent peu à peu s'affaisser leur
esprit et leur corps. A mesure que la colonisation est devenue plus
aisée, le besoin de cohésion a décru, le sentiment de la solidarité
s'est refroidi, les liens du corps social se ^nt relâchés, et l'indivi-
dualisme a fait comme toujours cortège à la prospérité.
Seule, la presse étrangère fait entendre sa voix au nom de Ja
communauté. Trois journaux anglais : le Japan-MaiL le Japon-
Gazette^ le Japan-Herald et un journal français, rÉcho du Ja-
pon^ se publient à Yokohama. Il est difficile d'imaginer la liberté
et parfois la vivacité d'expressions avec laquelle ils attaquent les
actes du gouvernement, qui ne peut exercer aucune action sur eux,
si ce n'est par les voies amiables, et ne peut leur appHquer les lois
draconiennes qu'il a promulguées sur la presse. Cette franchise
gêne d'autant plus les maîtres du Japon que beaucoup d'indigènes
lisent les publications anglaises et y puisent des alimens pour
exercer l'esprit critique si développé chez eux. Ce n'est qu'à force
de précautions et en s'entourant du plus grand secret que les
ministres du mikado réussissent à tromper cette surveillance im-
placable; mais ils ont beau faire, une indiscrétion, un indice,
avertissent les rédacteurs alertes, et au moindre prétexte, jour-
naux de crier comme les oies du Capitole. Un Anglais a même
poussé l'intempérance polémique jusqu'à imprimera Yédo un jour-
nal en langue japonaise, où il se livrait à des censures au moins
sévères. Poursuivi, comme n'ayant fait que prêter son nom à un
journaliste indigène qui voulait esquiver les lois de presse, il dé-
montra que le journal était réellement à lui et soutînt son droit de
Digiti^ed by VjOOQ IC
90 BEVUE DES DEUX MONDES»
libre Anglais ; mais le ministre d'Angleterre, sir Harry Parkes, prit
sur lui de suspendre la publication, et invitale belliqueux polémiste
à dbnner une autre carrière à son ardeur.
A part cette exception, la presse anglaise mérite généralement
les mêmes éloges que celle de la métropole. Elle sait parler avec
feftneté de toutes choses et se taire . à propos. On ne la verra pas
attaquer les représentans officiels de la Grande-Bretagne , glisser
des insinuations* malveillantes sur leur caractère, et, si elle discute
leurs actes, ce sera toujolirs avec mesure et urbanité. Elle i^-endra
volontiers sa revanche à Tégard des autres Européens, qu'elle mal-
mène souvent sans pitié, distribuant sans trop d'égards les boutades
et les leçons, notamment à son confrère français. Le cabinet d'Yédo
s'inquiète plus qu'il ne veut l'avouer de cette publicité gênante, qui
lui rappelle à chaque heure la place considérable qu'occupe au
Japon l'élément européen et le contrôle qu'il y exerce. Telles sont
les institutions à l'abri desquelles fonctionne, au Japon et en Chine,
mi commerce d'échange dont nous allons étudier la nature et l'ac-
tivité dans chacun de ces pays.
II.
Ce n'est pas sans quelque honte qu'en faisant le dénombrement
des principaux articles du commerce européen avec la Chine on est
obligé de donner la première place à l'opium. La consommation
de cette drogue malsaine a été la cause déterminante sinon unique
de la guerre de 1840 ; elle fait encore, il faut bien le dire, la préoc-
cupation constante des consuls anglais dans leurs consciencieux
rapports. Après s'être élevée en 1866 à 64,516 piculs, elle avait
baissé en 1869 à 53,413; mais en 1875 elle s'est relevée à 66,461.
Ces chilïres ne comprennent d'ailleurs que les quantités entrées
dans les trade-ports. Quant aux quantités considérables qui passent
par la douane de Canton, elles échappent à tout contrôle. L'aug-
mentation des dernières années est d'autant plus douloureuse à
constater que la production indigène du Yunnan et de l'ouest s'est
accrue en même temps considérablement et que l'usage de ce
toxique paraît s'être de plus en plus généralisé.
Après l'opium, qui figure aux importations pour une somme de
240 millions de francs, viennent les cotonnades et les lainages, qui
atteignent ensemble 200 millions; les métaux figurent pour 23 mil-
lions , le coton brut pour 16 millions, le riz pour 11 millions, le
charbon de terre pour 6, les bois d'ébénisterie pour 7, les bois de
construction pour S. Les articles les plus demandés sont ensuite :
le ginseng, le sucre, les épices, les algues marines, l'indigo, la
sèche de mer, les nids d'hirondelles, les aiguilles, les allumettes.
Digitized by VjOOQ IC
LE œMMElCS DB LA CHINE SI BU JAPON. 91
les poissons secs ou salés, les huiles, le rotm, qui montent en*
sQoble pour' 187i à àà milUons, enfin 21 millions sont représentés
par divers articles.
En tête des exportations, il faut placer le thé, dont la Chine vend
sumellement à l'Europe pour iOO millioos de francs, et la soie
^ège ou en cocons, qui atteint 225 millions. Viennent ensuite : la
soie en pièces, 17 millions, et le sucre, là millions ; ià autres mîlr-
ik>Qs soDt représentés par la cannelle, les nattes, la porcelaine, le
ppier« et 26 par des articles divers. En résumé, le commerce dii-
Dois repose principalement sur l'échange de Topium et des coton-
lades de l'Inde et de Manchester contre le thé et la soie de Chine.
La clientèle chinoise constitue pour l'industrie anglaise une bran-
èe toute spéciale. Inutile, en effet, de chercher à faire accepter
on Fiîs du ciel une antre forme de vêtement ou un autre métrage
^ ceux auxquels ils sont habitués de temps immémorial. Il a donc
fùn installer à Manchester des métiers destinés à fabriquer les
pièces étroites dans lesquelles le tailleur diinois n'a plus que quel-
ques coups de ciseaux à donner pour découper le vêtement du coulie
6a du petit marchand. D en est de même des lainages. U est une
sorte de drap l^er teint en gros bleu qui vient d'Angleterre et dont
on ne trouverait pas à acheter une axme ailleurs que dans les
treaty-ports*
n s'ai faut bien que ces produits ne rencontrent aucune concur-
rence de la part de l'industrie indigène. Sans parler des tissus si
répandus en Europe sous le nom de Nankin, les tisserands chinois
Sibriquent aussi ces cotonnades bleues qui servent à l'habillement de
U classe ouvrière. Cruellement éprouvée par l'insurrection des Taï-
pings, qui avait arrêté tous les métiers, en forçant les malheureux
nUageois à se réfugier dans les villes murées et les consommateurs
à se pourvoir à l'étranger, cette industrie a regagné peu à peu le
terrain perdu, et feit d'autant plus de progrès que les manufacturiers
mglais, lancés dans une concurrence outrée, ont expédié des pro-
duits médiocres qui ont été rejetés. Le consul général d'Angleterre
a Pékin, dans son rapport pour 1876, signale ce fait à l'attention de
ses compatriotes en leur rappelant que les Chinois, s'ils se décident
leotement à retirer leur clientèle, se déterminent i-arement à la ren-
ée une fois reprise. Quant à la laine, l'industrie européenne n'a pas
i disputer le teiTain à des produits similaires. Le Thibet fournit, il
est vrai, d'excellente laine de chèvre, mais on n'en fait que des tapis
«fe haut prix, du même mérite que ceux de Perse ; la Mongolie
Mmit de grands troupeaux de moutons, mais leur laine est de
qualité inférieure. Quant aux plaines voisines du littoral, elles pour-
raient entretenir de riches troupeaux, mais elles sont consacrées
6»ns partage à des cultures plus intensives, plus rémunératrices.
Digitized by VjOOQ IC
92 BEVUE DES DEUX MONDES.
comme le thé, le mûrier et le coton. A part quelques draps russes,
les lainages anglais ont donc toute facilité pour se répandre, sur-
tout dans les provinces du nord, où la rigueur du climat en rend
remploi nécessaire.
Le thé chinois est trop connu aujourd'hui pour qu'il soit besoin
d'en parler longuement. On sait que cet arbuste donne des produits
essentiellement variables, suivant la qualité du terrain où il est
planté, Tépoque à laquelle est faite la cueillette (car il y a parfois
jusqu'à trois récoltes) et le soin apporté à la torréfaction des feuilles.
Le thé noir ne diffère du thé vert que par le mode de préparation ;
il subit une cuisson de plus, et perd une grande partie des principes
qui constituent ses qualités excitantes. Le thé dit de caravane, venu
à dos de chameau par la Mongolie et la Sibérie, était jadis fort jus-
tement estimé à cause de sa provenance méridionale; aujourd'hui
que la même qualité vient par Canton et Hong-Kong, il n'a plus
d'autre mérite que d'avoir échappé aux avaries du transport mari-
time. Enfin, sous le nom de thé en briques, les provinces du nord
consomment et commencent à expédier une qualité inférieure, qui
comprend les déchets et les feuilles médiocres pressées en blocs
compacts. Cette exportation a sensiblement augmenté dans ces
dernières années par suite de la consommation faite en Californie
et ailleurs par les innombrables émigrans chinois.
Les thés de Chine ont pour cliens fidèles les Anglais de toutes
conditions, chaque sujet du Royaume-Uni en consommant en
moyenne 2 kilogrammes par an. L'exportation directe pour la
France a commencé en 1874, et s'est élevée pour la première année
à 418,560 kilogrammes* Nous sommes encore, pour la plus grande
partie de notre consommation, .tributaires de l'Angleterre. L'Amé-
rique importe de très grandes cargaisons, mais elle s'est depuis
quelque temps habituée au thé japonais, qui fait une concur-
rence importante au thé chinois. Les essais faits dans l'Inde, Si Java
et en Australie pour cultiver le thé n'ont pu jusqu'ici changer sen-
siblement l'état du marché.
La s«ie, dont le nom a servi aux anciens pour désigner le peuple
qui, selon toute vraisemblance, en a le premier connu l'usage, est
encore aujourd'hui la principale industrie chinoise. Les soies grèges
sont d'une bonne et solide qualité. Celles qui ont été moulinées pai
les procédés primitifs des indigènes sont peu propres au tissage pai
nos métiers, et les négodans préfèrent les expédier à l'état brut,
contrairement aux tendances du gouvernement chinois, qui ho vou-
drait pas laisser dépérir cette industrie et serait disposé, assure-t-on,
à fournir à ses sujets les moyens d'améliorer leur fabrication. Quant
aux soieries, si la fantaisie européenne peut demander à l'Empire du
Milieu quelques-unes de ses tentures ou de ses étoiles écrues, il ne
Digitized by VjOOQ IC
LE COlOfERCE DE LA CHINE ET DU JAPON. 93
faut jamais perdre de vue que les tissus chinois, absolument inca-
pables de rivaliser avec notre industrie lyonnaise, sont néanmoins
maintenus à des prix relativement très élevés et par conséquent peu
engageaDs.
Le chiffre des affaires avec la Chine s'est élevé en 1873 à
1,188,431,503 francs, se décomposant en 590,366,&33 francs à
Timportation et 597,065,070 à l'exportation. C'était alors et c'est
encore aujourd'hui (1) la Chine qui s'enrichit à nos dépens, mais
Vintercour$e n'en est pas moins profitable à l'Europe en lui four-
nissant les matières premières et le débouché de plusieurs grandes
industries. L'Angleterre, par elle-même ou par ses colonies, ab-
sorbe près de i milliard, soit cinq fois plus que tous les autres
pays Réunis ensemble. La balance dç son commerce avec la Chine
est toute en sa faveur, puisqu'elle vend pour 546 millions de mar-
chandises et n'en achète que pour A 30. Le reste du continent eu-
ropéen au contraire, n'ayant que peu d'articles à fournir à l'Empire
du Milieu, y fait une recette de 5 milUons et une dépense de 56 mil-
lions. La Russie solde ses affaires par une perte de 25,209,000 francs
presque égale à leur chiffre total. Mais il ne faut pas oublier qu'une
grande partie des échanges avec la Russie ayant lieu par terre peut
échapper beaucoup plus facilement au contrôle de la douane chi-
noise, qui nous fournit les chiffres ci-dessus (2). En résumé, les
deux principaux intéressés dans ce vaste mouvement commercial
sont l'Angleterre et la Chine, Londres et Calcutta d'un côté, Shan-
ghaï et Canton de l'autre. Le rôle de la France est plus modeste.
Tandis que le pavillon anglais couvre 4,700,000 tonneaux et le pa-
villon américain 3,200,000, on n'en voit entrer sous le nôtre que
137,000, soit environ 1/70 du total des entrées et sorties.
Les détails qui précèdent ont déjà fait connaître sur quels arti-
des repose et comment s'exerce cette prodigieuse activité. La na-
Tigation à vapeur trouve un emploi facile, dans ces mers^ inhos-
pitalières aux bâtimens voiliers ; et des compagnies se sont formées
(1) Les chifEres de 1875 sont 523,981,700 à llmportation, —532,559,400 à PexporU-
tkn; la balance a platôt augmenté en fayeur de la Chine.
(2) Void pour 1875 le tableau représentant la part prise par les différentes nations
tt commerce chinois :
Possessions anglaises 79.29 pour 100
Continent européen moins la Russie ... 7.10 —
Amérique 6.29 —
Russie, via Odessa et m Sibérie 2.91 —
Japon 3.19 —
Philippines, Cochinchine, Siam, Java, etc. . 1.22 —
100.00
LimportaDce du commercé anglais tend à diminuer au profit des autres nations. Il
était en 1872 de 85 pour 100 et a constamment baissé.
Digitized by VjOOQ IC
9& REYTJE DES DEUX MONDES.
en grand nombre pour les navigations transatlantique et fluviale
ainsi que pour le cabotage entre les ports diinois. Toutefois deux
faits tendent à diminuer cette source de revenus pour les étrai>-
gers : c'est d'une part le bon marché croissant auquel tombe le
fret par suite de la grande concurrence des navires qui s'ofirent à
l'expéditeur; c'est d'autre part la formation récente d'une compagnie
chinoise pour la navigation à vapeur sur les côtes, dans les grands
fleuves et jusqu'au Japon. Le transport des coulies pour Gallao
n'intéressait que le Pérou et, dans quelques rares occasions, la
France, qui prétait parfois son pavillon à ce trafic. Il a aujourd'hui
cessé de se faire à Macao, dont la ruine n'a pas tardé à suivre cette
mesure généreuse, mais peut-être trop radicale, du gouvernement
portugais. Aujourd'hui la Gh^ne expédie plus d'émigrans qpe ja-
mais; mais ils partent de Hong-Kong, d'Âmoy et de Swatow sous
pavillon anglais.
• Quand on a parcouru les quais de Hong-Kong ou les rues de
Shanghaï, on n'est pas sans avoir encore besoin de quelques expli-
cations pour comprendre comment se pratiquent les transactions
internationales. On a rencontré dans des palais spacieux des gent-
lemen^ généralement peu affairés, qui mènent une vie élégante;
on a vu , au rez-de-chaussée de leurs habitations , des bureaux où
quelques employés européens ont sous leurs ordres un petit nombre
d'employés chinois. Au fond d'une cour ou même dans un enclos
séparé et entouré de murailles , des magasins , dont les lourdes
portes s'ouvrent de temps à autre pour laisser entrer ou sortir des
ballots. On a d'autre part coudoyé dans les ruelles de la ville indi-
gène de graves marchands à la figure parcheminée, au teint hâve, les
yeux cachés sous de grosses lunettes rondes à monture de corne.
Mais comment se fait le rapprochement entre ces deux sortes de
négocians d'allures si différentes, c'est ce que l'on ne saisit pas du
premier coup. Tout le commerce en effet repose sur un personnage
mixte attaché à chaque maison européenne, et sans l'intermédiaire
duquel on ne fait aucune négociation, le compradore.
Le compradore est un Chinois qui parle couramment l'anglais
ou tout au moins le pigeon (1), et possède des notions exactes sur
le mode de placement des marchandises européennes et les meil-
leures provenances des produits chinois. C'est lui qui, par ses re-
lations personnelles, procure à son patron la clientèle des courtiers
(1) Prononcez pidjinn. C'est la langue qui s'est faite toute seule dans ces parages pour
servir de moyen d'échange aux deux nations. C'est une sorte de patois composé do
mots anglais mal prononcés et disposés suivant la syntaxe chinoise. On se fera une
idée de ce singulier idiome en songeant que le mot môme qui le désigne n'est autre
que la transformation dans une bouche chinoise du mot anglais husinns et veut dire
en effet « langue des affaires. »
Digitized by VjOOQ IC
LE COMMERCE B£ LA CHINB ET DU JAPON* 95
iDdigënes et par suite lui fait faire presque tous ses marchés, au-
cune affaire ne se traitant ou du moins ne s' engageant directement.
Le compradore doit donc se renseigner sur les mercuri^es, sur les
Tsriations dans la qualité des produits de telle ou telle provenance,
sur le crédit et la solvabilité des contractans; en un mot, il a une
responsabilité considérable, sans être cependant assujetti à une
garantie quelconque. Une étroite camaraderie bu plus exactement
une solidarité complète règne entre tous les cotnpradores d'un
même settlementy qui forment une sorte d'association non pas juri-
diquement, mais moralement responsable pour les fautes d'un de
ses menobres, et jouissant d'un crédit illimité. Il est telle occasion
dans laquelle un énorme déficit fut cmistaté dans la caisse tenue
par on de ces employés. Les sacs d'argent, qui étaient censés re-
présenter le stock métallique d'une grande banque, avaient été rem-
jiacés par des sacs de plomb, et la fraude avait passé ainsi inaperçue
de plus d'un vérificateur. Le coupable demanda quelques heures
pour rapporter plusieurs centaines de mille taëls, et n'eut qu'à pas-
ser chez ses amis pour leur reprendre les capitaux qu'il avait placés
atre leurs mains. Tous les rieurs furent de son côté. La leçon pro-
fita-t-elle à la banque, dont les rëglemens méticuleux rendaient obli-
gatoire une encaisse aussi inutile? Le caissier avait ùàt une fortune
en faisant valoir l'argent ainsi déplacé.
Sans recourir à ces moyens frauduleux, le compradore peut fa-
cilement réaliser des bénéfices importans, parfois plus certains que
ceux de son patron accablé de frais généraux; il obtient de ce-
lui-ci une remise sur les aiOTaires , il en obtient une du négociant
indigène, il ajoute à cela quelques petites opérations personnelles
et place à gros intérêts ses premiers bénéfices; de sorte qu'avec
quelque intelligence (et quel Fils du ciel en manque en cette ma-
tière I), il arrive très vite à devenir un gros personnage avec lequel
le ch^ de maison traite de puissance à puissance. Ses conseils sont
écoutés, ses préférences sont décisives. On sait qu'à moins d'un
juste motif de plainte, le renvoyer ce serait se priver pendant long-
temps d'un employé nécessaire. Grâce à l'esprit de corps si déve-
loppa dans cette catégorie, et en général chez tous les Chinois, à
Toicontre des Européens, ils se mettraient en grève et force serait
de capituler. Ces égards qu'il exige, le compradore les mérite par
me sorte de dévoûment aux intérêts de sa maison, par une assi-
duité que rien ne lasse, une patience que rien ne rebute (et il en
faut dans les transactions entre Chinois), par des qualités solides
sinon aimables, qui en font un serviteur aussi indispensable que
iacheux*
Le compradore est loin d'être le seul intermédiaire par lequel il
liut passer pour arriver au productem: ou au consommateur. 11 n'a
Digitized by VjOOQ IC
96 REVUE DES DEUX MONDES*
lui-même affaire le plus souvent qu'à des courtiers qui sont en rap-
port avec le paysan ou le fermier. Ces courtiers tiennent dans leurs
mains, grâ(je aux avances qu'ils leur ont faites dans quelque mo-
ment difficile, les malheureux producteurs à qui ils font durement
la loi; mai$ eux-mêmes sont forcés de subir le contrôle et par con-
séquent de payer la bonne volonté du mandarin local qui peut, s'il
lui plaît, gêner leur négoce par mille vexations. Il faut donc faire
la part de ce fonctionnaire, celle de ses subalternes, celle du
moindre scribe , et la marchandise n'arrive à sa destination que
grevée de toutes ces taxes occultes, plus' inévitables que celles éta-
blies par la loi. C'est pour se fortifier contre ces exactions que se
sont formées, entre gens du môme métier, des corporations qui
réussissent à se défendre contre l'excès de l'injustice administra-
tive, en même temps qu'à dicter leur loi et imposer leurs prix aux
négocians étrangers incapables d'entamer cette autre muraille de la
Chine. Rarement ces derniers se lancent eux-mêmes dans l'inté-
rieur pour y traiter directement leurs affaires; ils ne trouveraient
que des autorités antipathiques, une population défiante, une clien-
tèle accaparée par les courtiers en titre , des prix maintenus avec
persistance par tout un district, et si, après bien des efforts, ils par-
venaient à vaincre ces obstacles pour expédier au port voisin un
convoi de marchandises, ils courraient de grandes chances de le
voir pillé par quelque bande de malfaiteurs. On voit qu'en résumé
le pouvoir' régulateur du commerce reste entre les mains chinoises,
et que la Chine n'achète et ne vend jusqu'à présent que ce qu'elle
veut, au prix qui lui convient.
Ce serait; sans doute faire trop d'honneur au négociant chinois
que de le représenter comme un modèle de délicatesse et de désin-
téressement, mais il sait à merveille qu^ l'honnêteté conmierciale
est le meilleur véhicule du crédit ; il est trop habile pour manquer
à ses engagemens, trop prudent pour en contracter d'exagérés. Les
relations avec lui sont parfaitement sûres, et, comme il constitue
l'une des classes les plus éclairées de la population, c'est sur lui
que les Européens peuvent le mieux compter pour leur ouvrir peu
à peu l'accès au cœur de la Chine; mais il faut se garder de brus-
quer les choses et de choquer les préjugés locaux. Les Anglais, qui
donnent ici le ton, sont des maîtres dans l'art de ménager les sus-
ceptibilités des peuples qu'ils subjuguent, de transiger avec les
croyances religieuses, les superstitions les plus absurdes et de se
faire respecter en respectant les autres.
Les opérations commerciales n'ont pas' pour unique objet des
articles de consommation; quelques-unes roulent aussi sur cette
marchandise plus délicate à manier que toute autre : l'argent. Les
banques européennes, en tête desquelles il faut citer la Hong-K,ong-
Digitized by VjOOQ IC
LE GOMMEBCE DE LA CHINE ET DU JAPON. 97
et-Shanghaï-bank, FOriental-bank et le Comptoir d'escompte de Paris,
sont venues porter une rude atteinte au monopole des grandes mai-
sons établies au début : les Jardine, les Russell, les Dent, qui étaient
seules en état, par l'importance de leurs capitaux, de fonder des
éiablissemens dispendieux comme ceux qui font la gloire de Shan-
ghaï. Aujourd'hui quiconque offre des garanties peut trouver dans
ces banques des capitaux qu'il rembourse avec ses bénéfices ; on
leur emprunte les fonds nécessaires pour les achats de soie, en leur
donnant la marchandise en gage jusqu'à son arrivée en Europe au
moyen d'une formalité désignée dans la langue du commerce sous
le nom de traite documentaire ; et, presque sans bourse délier, le
débutant bien accrédité auprès d'une banque peut louer des capitaux
pour une saison, les rembourser sur le produit de ses ventes à Lyon
ou à Londres et recommencer ainsi chaque année. La facilité de ces
opérations, en augmentant la concurrence, a rendu les bénéfices
Binimes, et le temps des rapides coups de fortune n'est plus.
IIL
La prospérité des settlements étrangers a subi de nombreuses
fluctuations dont il faut chercher le secret tantôt dans des pertur-
bations locales, tantôt dans des causes générales. Au lendemain des
traités, en 1861, on se plaignait que la guerre n'eût en rien aug-
menté les débouchés et que l'ouverture de nouveaux comptoirs
n'eût servi qu'à détourner la clientèle dans les anciens établisse-
mens sans en procurer une nouvelle à l'Europe. La rébellion des
Taï-pmgs sévissait alors dans toute sa force, et les marchandises
ne pouvaient arriver, à travers les bandes de pillards et d'incen-
diaires, jusqu'aux ports d'embarquements Mais, par un singulier re-
tour des choses d'ici-bas, cette rébellion, qui désolait le commerce
de la Chine, allait faire la fortune de Sanghw. Cette ville fut en effet
le foyer d'une msurrection partielle ainsi que toute la province du
Uangshu. Tout ce qui avait un patrimoine à défendre vint deman-
der l'hospitalité sur la concession européenne, respectée par la
révolte et défendue par les troupes anglaises. Des maisons bâties
» toute hâte reçurent les réfugiés, que l'on comptait par cen-
taines de mille; les terrains acquirent un prix exorbitant; tout le
monde se fit entrepreneur de logemens. Le sort de la guerre venait
d'amener dans la nasse européenne une riche capture que, pendant
trois ans, on exploita sans vergogne. Il faut avoir vu, disent les
témoins oculaires, Shanghaï à cette époque, pour se faire une idée
du mouvement qui l'animait et de la fièvre des affaires en présence
de ces consommateurs forcés, bloqués par les rebelles dans la ville
européenne.
lOJiB xrvm. — iS78.
t
Digitized by VjOOQ IC
A8 rnsniE DE5 DEUX IfOIflH»*
La fin de la révolte marqua aussi la fin de cette ère de prospérité
violente. Le Chinois avait eu beau goûter pendant trois ans nos pro-
duits, il retourna, dès qu'il le put, à son foyer en cendres, laissant
vides les maisons construites pour lui, dont les carcasses inutiles
sont aujouixl'hui en train de périr comme les carènes d'une flotte
naufragée. Plus de locataires, plus de ressources pour payer les
terrains achetés à crédit et les constructions élevées à force d'em-
prunts. La secousse avait été terrible ; elle fut salutaire. On com-
prit qu'il fallait renoncer aux bénéfices extraordinaires, aux coups
de bourse; qu'il fallait faire du commerce et non de la spéculation.
Jusque4à, on avait tout osé : un négociant faisaitvenir une immense
cargaison de tel ou tel article, sans connaître le moyen de l'écou-
ler, et faisait fortune ou faillite suivant qu'il avait deviné juste.
Deux maisons rivales envoyaient jusqu'à Singapore des steamers à
fortes machines au-devant de la malle, pour rapporter avant son
arrivée les dernières cotes des marchés anglais ou lyonnais, d'après
lesquelles on pouvait spéculer à coup sûr.
Aujourd'hui le télégraphe, qui arrive à Shanghaï de deux côtés,
par voie de Sibérie et par voie des Indes, a changé la situation. Une
concurrence plus vaste s'est établie ; l'Europe a produit en plus
grande, en trop grande quantité, et la dépréciation qui s'en est suivie
a diminué les bénéfices des intermédiaires. Les Chinois, de mieux
en mieux renseignés sur Tétat de la demande en Europe, ne fixent
leur prix qu'à bon escient. Ils se font eux-mêmes importateurs ou
exportateurs et s'approprient une partie des profits. En un mot, si
le chiffre d'affaires n'a que faiblement diminué, les avantages per-
sonnels qu'en retiraient les fondateurs de Shanghaï ont singulière-
ment décru. Qu'on ajoute l'encombrement général du marché euro-
péen dans certaines années, la baisse des soies à Lyon, et Ton
comprendra aisément d'où viennent les plaintes individuelles que
l'on entend retentir de toutes parts et que l'éloquence des statis-
tiques générales les plus consolantes ne calme pas.
L'histoire des treaty-ports n'est qu'une série de doléances, tantôt
d'un côté, tantôt de l'autre. Celles du gouvernement chinois ont
eu longtemps pour objet la contrebande effrénée qui se pratiquait;
les douanes placées entre les mains des mandarins étaient si mal
gérées qu'une bonne partie des entrées échappait à la surveillance
et qu'une faible partie des recettes accusées parvenait jusqu'au tré-
sor impérial. A la suite des traités de 1860, le produit (tes douanes
fut affecté au paiement de l'indemnité de guerre fixée à 8 millions
de taëls (ou 60 millions de francs); on n'avait pas réfléchi que, ces
taxes étant uniquement levées sur le commerce étranger, c'était
l'Europe qui allait faire les frais de l'indemnité qu'elle stipulait. Le
cabinet de Pékin se montra aussitôt fort empressé de porter l'ordre
Digitized by VjOOQ IC
LE COMMBBCE M LA CHINE ET DU JAPON. 99
et l'exactitude dvis cette administration, et ne crut pouvoir mieux
Caire pour cela que de la confier à des mains européennes. Sur le
conseil de lord Elgin, un Anglais, H. Hart, fut placé en 1861 à la
téta des douanes. Il est entouré d'un groupe nombreux d'Euro-
péens fort distingués, fort bien rétribués, recrutés parmi l'élément
le plus actif des légations et des consulats, dont le personnel se
trouve ainsi fort appauvri. Cette organisation fonctionne encore
sous ie même chef, qui est l'un des principaux personnages de la
Chine officielle ; elle a donné lieu au début à toute sorte de récri-
minations de la part des négocians étrangers, gênés dans leurs habi-
tudes; elle est reconnue aujourd'hui comme excellente et peut
donner une idée de la sagesse du gouvernement chinois, qui sait
faire violence à sa haine des barbares toutes les fois qu'il y voit son
avantage. Le tarif des droits fixes établis par le traité de 1860 est
d'ailleurs très modéré et peut passer pour le moins protecteur du
iDonde. Si on le compare avec le prix moyen auquel se vendent en
Chine les objets sur lesquels il porte, on trouve que les droits re-
présentent :
Pour l'opium. 6 3/4 pour 100 do la valear.
Poar les cotonnades supérieures . 6 7/10 —
Pour les cotonnades inférieures . 1 7/10 —
on, suivant la qualité/ ... 3 à 5 —
Pour les lainages supérieurs .. 3 à 5 1/2 —
Pour les lainages inrôriears. .. 2 à 3 1/2 —
Pjur les métaux 5 1/2 —
Pour le tbé noir 11 4/10 —
Pour le thé vert 8 0/10 —
PooT la soie grège 2 8/iO —
Pour les aUumettOB 5 —
Pour rhorlogerie 5 -—
En outre une série d'articles sont exempts de droits, quoique cer-
tains d'entre eux constituent une branche de commerce assez con-
sidérable. De ce nombre sont les denrées alimentaires destinées
aux consommateurs européens, le tabac à fumer, les spiritueux,
la parfumerie et la droguerie.
Dne fois débarquées et retirées de la douane, les marchandises
étrangères ne devraient plus acquitter, pour pénétrer dans Tinté-
rieur, que le droit de transit stipulé par l'article 23 du traité.
Moyennant le paiement de ce droit, toute marchandise de prove-
nance européenne ou à destination d'un comptoir européen est
affranchie en principe de toutes les taxes connues sous le nom de
li-kin, exigées à chacune des barrières qui couvrent la Chine d'un
réseau de douanes intérieures. 11 fallait en effet assurer la liberté
I de drcalation aux produits du commerce étranger et de l'industrie
iadigèDe, sans quoi l'ouverture des trade-ports n'eût été qu'une
f Digitized by VjOOQ IC
\
100 REVUE DES DEUX MONDES.
vaine comédie. Ces droits de ^transit, d'ailleurs très modérés,
s'élèvent à la moitié du tarif douanier et à 2 1/2 pour 100 sur les
objets exempts du droit d'entrée ou de sortie. Toute marchandise
étrangère voyageant vers l'intérieur doit être accompagnée d'un
passavant délivré par la douane du port de débarquement ; toute
marchandise indigène se rendant vers un treaty-port pour le
compte d'un étranger doit se munir d'une semblable passe à la
première barrière qu'elle rencontre. L'opium seul est excepté de
cette mesure protectrice. Il ne peut voyager dans l'intérieur que
comme propriété chinoise et sous le coup de toutes les taxes qu'il
peut plaire aux mandarins de lui imposer. Chaque caisse, dit-on,
supporte environ 20 livres sterling d'impôts divers avant même de
quitter le port ; s'il en est ainsi sous les yeux du consul anglais, on
peut juger du sort qui attend ce produit dans l'intérieur.
Mais il s'en faut de beaucoup que les dispositions des traités re-
latives au transit soient scrupuleusement exécutées. A la vérité,
dans les districts du nord et dans la province de Kwangtung, les /i-
kin ou taxes de barrières sont si faibles qu'il y a peu d'intérêt à en
exempter la marchandise par l'acquittement préalable du droit de
transit, et il est juste d'ajouter que, dans la généralité des pro-
vinces , les convois protégés par le passavant régulier cheminent
librement; mais, à l'inverse, dans les provinces du centre et sur le
cours du Yang-tse-kiang, les produits qui font route vers les ports
sont, en dépit de toutes les précautions prises par les expéditeurs,
en butte à toute sorte de vexations et de contributions, et les plaintes
à ce sujet n'ont fait qu'augmenter dans les dernières années.
Non pas que le gouvernement chinois viole ouvertement l'ar-
ticle 23 du traité ; mais, si les autorités locales ne perçoivent pas les
li'kin^ elles ont mille moyens de frapper la marchandise, soit en
cours de voyage par des taxes spéciales et extraordinaires pour la
guerre, pour l'indemnité de guerre, pour l'anéantissement de la
rébellion, pour la reconstruction des digues d'un canal ou d'un
fleuve, ou bien entre les mains du producteur et avant toute prise
de possession européenne, de sorte que les passes et les acquits ne
servent tout au plus qu'à éviter les retards, mais n'assurent pas la
franchise.
Aux plaintes des étrangers, le gouvernement chinois répond
qu'ils ne sauraient sans abus s'ingérer dans ses affaires intérieures
en critiquant des taxes générales ou locales dont il lui plaît de frapper
toutç une catégorie de produits. Il ajoute, la plupart du temps, que
les prélèvemens taxés d'arbitraires ont porté sur des marchandises
qui se couvraient d'un nom européen pour arriver aux ports de la
côte, en réalité, au compte d'un négociant indigène. Tout dernière-
ment, la suppression des li-kin était au nombre des conditions dont
Digitized by VjOOQ IC
LE COBIMERCE DE LA CHINE ET DU JAPON. 101
le ministre d'Angleterre à Pékin, M. Wade, avait déclaré au Tsung-
li-yamen qu'il faisait la rançon du meurtre de M. Margary (1).
Mais, il faut bien le reconnaître, la mauvaise volonté du pouvoir
central n'est pas, en cette matière, le seul obstacle à renverser;
l'insuflisance des revenus du trésor et l'absence de direction centrale
dans l'administration des finances publiques sont les difficultés fon*
damentales, qu'il faudrait préalablement vaincre avant de donner
satisfaction aux étrangers. Les Chinois oseront-ils mettre un Euro-
péen à la tête de leurs finances comme il l'ont fait pour leurs
douanes? C'est peu probable, et cependant ce serait le seul moyen
d'y mettre un peu d'ordre.
Ce n'est pas d'ailleurs le seul changement à l'état existant que
réclame le commerce européen. Outre certaines modifications au
tarif, il insiste surtout sur les moyens d'accélérer et de resserrer
les relations commerciales, sur la création de voies ferrées, de li -
gDes télégraphiques et de services réguliers de navigation fluviale,
enfin sur le droit pour les étrangers de s'établir dans l'intérieur du
pays. Mais le gouvernement de Pékin ne se soucie nullement de
fortifier des liens qui lui semblent des chaînes et de hâter le déve-
loppement du commerce avant que les industries nationales soient
en état de supporter la concurrence.
Paraître en voie de progrès aux yeux de l'Europe est le moindre
des soucis et la dernière des préoccupations des Chinois. Nous
sommes volontiers portés à les regarder comme des barbares obtus
et pétrifiés, parce qu'ils n'admirent pas sans réserve tous les pro-
duits de cette civilisation dont nous sommes si fiers. Notre orgueil
s'indigne, et notre rancune nous égare. Il faut en convenir; leurs
hommes d'état nous jugent froidement, nous, nos machines, nos
engins, nos idées, nos besoins et tout l'attirail branlant et compli-
qué de notre existence européenne ; ils ne se trompent ni sur les
mérites ni sur les misères de nos sociétés occidentales, ni sur le
degré d'aptitude de leurs compatriotes à notre genre de vie mo-
derne. Ils n'ont pas d'illusions sur nous et n'en ont guère sur eux-
mêmes. Ils savent à quoi s'en tenir sur notre fausse grandeur
comme sur leur force et leur faiblesse réelles. Chacun d'eux est
doublé d'un philosophe aussi dédaigneux de l'opinion des barbares
qu'il est peu friand de leur contact, et ne goûtant, de leur com-
merce forcé, que le profit positif qu'il en peut retirer. Malgré qua-
rante ans d'trUercoursey deux invasions, trois traités léonins, une
prodigieuse décomposition et une caducité manifeste, la Chine s'ap-
partient encore et a résolu de s'appartenir toujours en présence
de l'Europe impatiente et impuissante.
(1) Le traité de Che-fou, conclu à la suite de laborieuses négociations, a on effet sup-
primé les ii-kin^ en principe.
Digitized by VjOOQ IC
102 REVUE DES DEUX MONDES.
IV.
Au Japon, les négocians ont trouvé un terrain plus accessible,
quoique moins sûr qu'en Chine, et rencontré, dans la population, à
la fois moins d aptitude et plus de complaisance. Il manque en effet
au Japonais la plupart des grandes qualités commerciales. Tordre,
la méthode, la sûreté du coup d'œil, l'esprit large et Téconomie;
mais il a en revanche une intelligence très vive et très ouverte, un
grand amour des nouveautés, un certain empressement à satisfaire
l'acheteur, une vraie hardiesse de spéculation ; de telle sorte que
s'il fait médiocrement ses affaires; il aide les autres à faire les leurs.
On ne trouverait pas cinq ou six millionnaires parmi les indigènes,
et une fortune de 50,000 dollars passe chez eux pour considérable;
mais plus d'un négociant européen a fait fortune à leurs dépens,
tandis que peu de Chinois se sont ruinés en traitant avec les Euro-
péens. D'une manière plus générale, tandis que le commerce enri-
chit la Chine, il appauvrit le Japon, qui exporte beaucoup moins
qu'il n'achète et se dépouille ainsi de son numéraire.
Les articles du commerce d'importation sont plus nombreux
qu'en Chine. Il faut placer en premier lieu les tissus de toute
sorte, indiennes, calicots, flanelles, tricots, velours, lainages, couver-
tures, qui s'élèvent ensemble, en 1875, à 14,847,205 piastres (1).
Les métaux figurent pour 1,164,963 piastres; les armes et muni-
tions pour 44,576. Les articles divers, comprenant la verrerie, la
pharmacie, l'horlogerie, le pétrole, les machines, la chaussure,
la coiffure, le savon, le cuir, le vin, la bière*, les denrées alimen-
taires, atteignent le chiffre de 8,546,835 piastres. Enfin, sous le
nom de produits d'Orient, les statistiques révèlent l'importation
d'une somme de 4,863,488 piastres de marchandises d'origine chi-
noise, consistant principalement en sucre et coton. Parmi les tissus,
l'Angleterre fournit le plus gros contingent des cotonnades, mais la
France expédie en grande quantité des mousselines de laine qui con-
viennent parfaitement au goût indigène. Le cuir, les chaussures, le
pétrole viennent d'Amérique, les machines de Glascow et des ateliers
des forges et chantiers où elles sont fabriquées sur commande, l'hor-
logerie de Suisse, le savon, la parfumerie, la droguerie de France
et de Hollande, la bière d'Angleterre. La plus curieuse des révéla-
tions de cette statistique, c'est la quantité de produits chinois qui
se fraient un chemin jusqu'au marché japonais. Presque toutes les
industries européennes y ont un débouché plus ou moins considé-
(1) La piastre mexicaine, dont la valeur intrinsèque est de 5 fr. i5, sert & toutes les
tnDsartions internationales en Chine et au Japon. Son coura, après avoir atteint 5,85,
est tombé à 4,50.
Digitized by VjOOQ IC
LE COUMERGE DE LA CHINE ET DU JAPON. lOS
rable, depuis le fabricant de vélocipèdes jusqu'au marchand de para-
pluies à bas prix.
Les principaux objets d'exportation sont la soie grège et le thé,
le premier atteignant en 1875 5,739,691 piastres et le second
6,915,692. Viennent ensuite les graines de ver à soie pour 474,921
piastres, le cuivre pour 4-25,160, le tabac pour 201,148, la cire
v^étale, le camphre, le charbon, le poisson sec, le riz pour
1,874,942, et des articles divers s'élevant à 2,384,890 piastres,
parmi lesquels il faut ranger les laques et les porcelaines. Quand on
examine en détail les tableaux d*oii sont extraits ces chiAres, on
y remarque beaucoup moins de fixité que dans les documens cor-
respondans relatifs à la Chine. Le commerce a ici des allures moins
régulières et quelquefois capricieuses ; il subit les fluctuations du
seotinient public et reflète Tengoûraent qui se produit tantôt pour
an article, tantôt pour un autre, un jour pour les lapins aux
longues oreilles, le lendemain pour les chapeaux de haute forme.
Une seule colonne de ce tableau reste invariablement composée de
même, c'est celle des exportations, qui ne changent pas plus de
nature qu'elles ne s'accroissent. En d'autres termes, les rersources
demeurent les mêmes, limitées et médiocres, mais les achats aug-
mentent et les fantaisies se multiplient.
Nous ne dirons qu'un mot de chacun des produits indigènes et
des conditions de leur vente. La soie, par sa nature d'article de
luxe, est sujette à de grandes variations, et souffre de toutes les
catastrophes qui forcent le monde à serrer les cordons de sa bourse.
En 1868, au moment où l'insurrection des Taï-pings entravait la
production chinoise, elle se vendait 880 dollars le picul {ôÔ kilo-
grammes). Mais depuis les événemens (fe 1870 elle a subi une dé-
pression considérable; elle est tombée en 1S74 à 500 dollars; puis
elle a repris en 1876 des cours plus élevés. Pourtant les quantités
exportées n'ont pas cessé de diminuer. Outre la concurrence chi-
noise, qui, jetant sur le marché 80,000 balles par an, écrase sans
peine les 13,000 balles du Japon, la soie subit d'autres causes de
dépréciation. La première est le fléau du grainage qui s'est exercé
jusque dans ces dernières années; les producteurs japonais, allé-
chés par de gros gains, vendaient aux sériculteurs européens,
pour en faire des élèves, leurs meilleurs œufs de ver à soie, ne
gardant pour leurs propres magnaneries que ceux de qualités infé-
rieures; le mérite de leurs cocons et de leur soie s'en ressentait né-
cessairement l'année suivante ; ils avaient, comme Panurge, « mangé
leur bled en herbe. » A cette cause de dépréciation s'en ajoutait
une autre ; les fileuses japonaises, en se hâtant de beaucoup pro-
duire pour suffire au marché, se gâtaient la main. Heureuse-
ment le commerce des graines a complètement cessé; les cartons,
i
Digitized by VjOOQ IC
lOh REVUE DES DEUX MONDES.
après s'être vendus 4 dollars, sont tombés à presque rien, par suite
de la cessation de la demande, et les. éleveurs japonais n'en feront
plus; le gouvernement s'occupe d'améliorer la culture du mûrier
et la confection de la soie. Il a institué à Yédo une école de séricul-
ture, et à Tomyoka, par les soins de M. Brunat, une filature très
importante. Il compte vulgariser une méthode et des mécanismes
plus perfectionnés que les engins primitifs dont se servent les
paysannes.
C'est aux États-Unis que se rend tout le thé exporté du Japon ;
il y obtient, grâce à son bon marché et à une préparation spéciale,
un grand succès. Mais, comme il est arrivé pour la soie, les pro-
ducteurs ont voulu forcer leur récolte, ils ont jeté sur le marché
des feuilles cueillies et séchées à la hâte, en si grande quantité
que la marchandise s'est trouvée dépréciée. D'ailleurs l'Amérique
ne peut consommer au-delà de ce qu'elle importe actuellement, et,
comme elle est le seul client du Japon, beaucoup de planteurs ja-
ponais renoncent à cette culture, faute de débouchés rémunéra-
teurs. On sait que le thé japonais, d'un usage universel dans le
pays même, ne possède aucune des qualités de goût, de couleur et
de parfum du thé chinois, et n'aurait aucune chance de lui faire
concurrence en Europe.
Le tabac s'exporte peu. Les manufactures européennes en achè-
tent cependant annuellement quelques manoques destinées à faire
des mélanges. 2,640,000 livres seulement sortent des ports sur
une production de 52 millions de livres japonaises. Gomme le
tabac, le riz et le saki ou eau-de-vie qu'on en retire se consom-
ment sur place. L'exportation du riz n'est d'ailleurs pas libre; elle
est soumise au bon plaisir du gouvernement, qui tantôt l'autorise
et tantôt l'arrête, suivant qu'il y a ou non surabondance, mais de
manière à ne laisser jamais s'élever le prix de la denrée. On cal-
cule que près de 2 millions d'hectares de rizières produisent
27 millions de kokous (ou 48milUons d'hectolitres), dont 66,000
(ou 118,500 hectolitres) seulement sont exportés. C'est la première
de toutes les cultures aux yeux des Japonais ; pas un pouce n'est
perdu des terres arrosées où il peut pousser ; mais, faute de con-
fiance dans l'utilité des autres céréales, d'immenses plateaux où elles
pourraient prospérer restent incultes et déserts; le jour où ces
terres seraient mises en valeur, elles pourraient servir de grenier
aux pays voisins et à l'Europe elle-même.
La production du charbon, tiré principalement des mines de Ta-
kasima (près Nagasaki), va en augmentant : elle était en 1873 de
93,000 tonnes, elle est aujourd'hui de 174,000. La mine de Taka-
sima n'est pas seulement la plus abondante et la mieux exploitée,
c'est la seule qui fournisse un charbon de bonne qualité, brûlant
Digitized by VjOOQ IC
LE C03IMERCE DE LA CHINE ET DU JAPON. 105
sans eàcrasser les machines et ne donnant que 8 1/2 parties de
cendres.
Le tableau suivant montre comment s'établit la balance entre le
Japon et l'Europe :
IMPOHTATIOIIV. EXPORTATIONS.
i871
17,745,605
19,184,805
36,930,410 piastres.
i872
26,188,441
24,294,532
50,482,973 —
1873
27,440,068
29,660,994
48,105.062 —
1874
24,223,629
20,001,637
44,225,266 -
1875
20,467,067
18,014,890
47,481,957 -
1876
23,681,416
27,233,013
50,914,429 -
On voit par ces chiffres qu'à part la dernière année, où le marché
des soies a subi des fluctuations tout à fait extraordinaires, par
suite des craintes qu'inspirait la récolte française, le chiffre des
importations a constamment augmenté par rapport à celui des ex-
portations. Gomme corollaire, l'exportation des métaux précieux
et de la monnaie d'or est devenue diaque année plus considérable :
elle a atteint, en 1875, 13 millions 33,771 piastres. Si l'on com-
pare l'importance respective du commerce japonais et chinois, on
trouve que l'un est à l'autre comme 250 millions de francs sont à
1,188 millions, c'est-à-dire un peu plus de 1/5.
Les documens émanés des douanes japonaises n'indiquant ni la
provenance ni la destination des diverses marchandises, il est im-
possible de se rendre exactement compte de la part que prend
chaque nation dans ces échanges. On peut cependant s'en faire ap-
proximativement l'idée par le tableau des différens pavillons sous
lesquels ont voyagé les marchandises de toute sorte. Voici ce ta-
bleau pour l'année 1876 :
PAVILLOHS.
Anglais
356 navires.
301,832 tonnes.
Américain
167
.
237,182 —
Allemand
45
—
15,370 —
Français
38
—
47,803 —
Russe
29
—
10,273 —
Danois
10
—
4,180 —
Suédois
9
—
5,124 —
CaiinoU
9
—
5,799 —
HoUaodais
2
—
2,683 —
Hawaieo
1
—
473 -
666 navires.
630,719 tonnes.
La navigation a subi un ralentissement sensible, puisqu'en 1875
831 navires tonnant 951,523 tonnes et en 1874 899 navires
jaugeant 969,942 tonnes étaient entrés dans les difliérens ports.
En revanche, des compagnies japonaises se sont formées pour l'ex-
Digitized by VjOOQ IC
106 RETUE DES DEUX MONDES.
ploitation des lignes de la côte et de la ligne entre Yokohama et
Shanghaï, en touchant à Osaka et Nagasaki. Après de longs mois
d'une concurrence ruineuse, la compagnie américaine du Pacific-
Mail^ qui faisait le même trajet, a vendu sa flotte aux Japonais,
qui font désormais seuls le service postal, mais ne réalisent, comme
toujours, que des pertes sur ime entreprise montée à trop grands
frais.
En résumé, TAngleterre, rAmérique, l'Allemagne et la France
sont les principales puissances intéressées au commerce japonais ;
le Japon demande une infinie variété d'articles à l'industrie euro-
péenne et lui offre en échange ses prod uits agricoles : la soie et le
thé. Quant à ses industries nouvelles, malgré la place qu'il essaie
de leur donner dans les expositions continentales, elles ne lui rap*
portent pas encore de quoi couvrir les frais d'installation, et les
anciennes n'ont d'importance qu'au point de vue de l'art, témoiu
les chiffres d'exportation suivans : bronzes, 6,808 piastres; laques,
115,225 piastres; porcelaines, 19,870 piastres. En ajoutant ce qui
échappe à la douane, c'est à peine si les bénéfices des arts indus-
triels représenteraient tm million de francs.
V.
En passant de Chine au Japon, les Européens y ont transporté
les habitudes commerciales et le genre de vie qu'ils avaient con-
tractés en Chine. 11 ne faut donc pas s'étonner de retrouver dans les
factoreries de> Yokohama, avec moins de luxe et moins de gran-
deur, les mêmes mœurs qu'à Shanghaï, légèrement modifiées par
la différence de caractère entre les Chinois et les Japonais. L' em-
ploi des intermédiaires, quoique général, est ici moins nécessaire,
parce que le négociant japonais ne refuse pas d'entrer en rapports
directs avec l'Européen. Cependant, tout chef de maison étrangère
a son bantol qui lui sert d'intermédiaire et de courtier auprès des
indigènes, et en même temps un compradore chinois qui tient les
comptes-matières, garde les clés du ^adfown (magasin) et surveille
les employés japonais. Tandis que le compradore fait peu à peu
sa fortune, le banto amasse généralement peu ; mais il exerce son
intelligence, étend ses connaissances, et quitte souvent son patron
pour tenter les affaires, ou parfois, changeant de terrain, pour se
Jancer dans la politique; on en a vu en passe de devenir ministres.
Quand on parcourt les rues de Benten, il n'est pas rare de voir un
étranger, assis sur les nattes qui garnissent )a boutique d*an mar-
chand de soie, de thé ou d^ laques, discuter avec son hôte et faire
ses achats lui-même; mais c'est rarement ainsi qiie se font les
grandes affaires : elles passent d^ordinaire par plus de mains. Au-
Digitized by VjOOQ IC
LE COHM£BCE DE LA CHINE ET DU JAPON. 107
trefois c'étaient les karo des daïmios qui venaient avec des inter-
prètes s'aboucher avec nos résidens pour leur acheter des armes,
des miinitioDS, des équipemens et mille fantaisies; ils engageaient
leur prince à son insu, quelquefois en falsifiant son sceau, et leurs
successeurs refusaient de satisfaire à de pareils contrats. Aujour-
d'hui les grandes fournitures à faire au gouvemement se traitent
encore sous le manteau de la cheminée par l'intervention des vice-
mînistres, de leurs secrétaires et des subalternes de ceux-ci, sans
qu'aucun s'abstienne de percevoir son tribut. Quant aux commandes
faites par des particuliers, nos négodans ne les acceptent plus que
sur de bonnes garanties déposées dans leurs godowns et facile-
ment réalisables.
Le commerce de détail tient une grande place à l'importation, et
repose sur une coutume qui déroute un peu nos habitudes d'esprit
et qu'on pourrait appeler, si le mot n'était barbare, le polymor-
phisme du tra/jc. Nous sommes habitués à trouver un seul et même
genre d'articles chez un même boutiquier; ici des porcelaines, là
des étoffes, ailleurs des denrées alimentaires. Il n'en est pas de
même chez les débitans japonais; ils étalent ensemble et pèle-
mêle tous les objets de provenance européenne ; il n'est pas rare de
voir, dans la même montre, des lampes à pétrole, des boites de
sardines, des caleçons de tricot, des chapeaux de feutre, des cigares,
du savon, de la bière, des vins frelatés, des brosses à dents, et des
lithographies. Les indigènes ne font en cela qu'imiter les store--
keepers de Yokohama, qui tiennent tons de véritables bazars où
tous les articles sont confondus. Une seule spécialité ne suffirait pas
en effet, vu le petit nombre de consommateurs soit européens, soit
japonais, à défi*ayer un commerce. Le petit débitant d'Yédo ou des
grandes \âlles de l'intérieur vient donc faire à Yokohama sa pacotille,
et la vend conmie ces colporteurs qu'on rencontre dans nos pro-
vinces avec un magasin roulant. Souvent le négociant européen, las
d'attendre l'écoulement d'un stock excessif, vide son magasin dans
l'échoppe d'un petit débitant japonais et lui livre la marchandise
en dépôt, sauf à lui demander compte à un taux très modéré des
objets vendus. C'est ainsi qu'on achète parfois au rabais, dans les
rues d'Yédo, des articles qu'on paierait plus cher à Paris, sortant
de la même fabrique. C'est l'importateur en pareil cas qui supr
porte la perte ; quant aux intermédiaires, ils ne réalisent que des
bénéfices.
Les achats de marchandises destinées à l'exportation sont bien
plus sujets à la nécessité des intermédiaires. Il est interdit aux Euro-
péens de pénétrer dans l'intérieur. C'est là qu'il faudrait aller trou-
ver le producteur ; or le chemin est barré par les traités : le pro-
ducteur, il est vrai, dirige ses récoltes sur les ports, mais, ignorant
Digitized by VjOOQ IC
108 REVUE DES DEUX MONDES,
les conditions réelles du marché, il subit celles que lui font les
décrets, les courtiers et les accapareurs. En effet, malgré les stipu-
lations contraires des traités, le gouvernement se croit en droit
d'arrêter ou de restreindre la vente de certains produits, pour le
plus grand bien des industries sans doute et pour empêcher les prix
de s'avilir, mais au grand embarras des industriels qui se trouvent
gênés pour l'écoulement de leur production. D'autre part, les cour-
tiers font aisément la loi aux habitans de l'intérieur, qui ne peuvent
sans de grandes dépenses venir à Yokohama faire eux-mêmes leurs
affaires. Enfin des sociétés indigènes se sont formées, avec l'encou-
ragement du cabinet, dans le dessein d'accaparer certaines denrées
et de s'interposer entre le vendeur et l'acheteur pour leur dicter des
conditions factices. Ces corporations font main-basse sur tous les
arrivages de l'intérieur : en vain le paysan essaierait de se soustraire
à leur pression, il est assailli de conseils, aidé parfois de secours
pécuniaires et devient l'homme-lige de la « guilde. » De tels pro-
cédés sont la mort du conmierce sur lequel ils s'exercent, mais il
s'en faut que les Japonais aient compris encore le dogme de la liberté
en pareille matière; quand ils ont tiré d'un homme une corvée et
d'une industrie florissante une taxe, ils croient avoir fait merveille.
Il leur a toujours manqué, parmi leurs ministres, un économiste qui
sût se détacher des préjugés répandus, rompre avec la tradition des
pots-de-vin et débarrasser le commerce des entraves qui en para-
lysent l'essor. Celui-là ferait plus pour son pays en quelques années
que ne saurait fah-e en un demi-siècle la politique opposée.
Ces difficultés ne sont pas les seules que rencontre le trafic in-
ternational. S'il n'existe ni tarifs élevés de douanes, ni droits de
transit dans l'intérieur, comme en Chine, l'instabilité de la plupart
des maisons japonaises constitue un grand désavantage. C'est en
vain que pour traiter avec sécurité on leur demanderait des hypo-
thèques; le défaut de publicité et le danger de trouver toujours un
créancier occulte inscrit avant soi ôte toute valeur aux sûretés
immobilières. Reste donc le nantissement exigé pour couvrir le
négociant européen des différences qu'il peut avoir à subir; les
Japonais sont moins commerçans que joueurs, et bien souvent ne
déposent un gage que pour se procurer les fonds nécessaires à des
spéculations de hasard ^ur les cours des marchandises.
Une autre plaie des relations commerciales, c'est la variabilité du
change de la piastre et la rareté de la monnaie métallique indigène.
La baisse de la piastre a été la cause de vrais cataclysmes survenus
dans le commerce lyonnais. La quotité des bénéfices réalisables sur
certaines marchandises telles que la soie est en effet si minime que,
pour la changer en perte, il suffit de quelque dépression dans les'
cours des monnaies. Le mieux est alors de s'abstenir d'entamer au-
Digitized by VjOOQ IC
LE C03OiERC£ DE LA CHINE ET DU JAPON. 109
ciine négociation, et c'est le parti que prennent tous ceux qui peu-
vent faire face à leurs frais généraux. Les autres essaient de liquider.
Rien ne peut donner une preuve plus manifeste de Tétat d'inertie
du marché que la suppression récente de l'agence du Comptoir d'es-
compte à Yokohama. L'état général des diverses branches du com-
merce est loin d'être satisfaisant. L'Europe a concentré sur ce pays
trop d'efforts pour ne pas se ressentir dans une certaine mesure
de sa prospérité ou de sa détresse , et l'étude des intérêts européens
appelle nécessairement l'examen des causes qui modifient la situa-
tion commerciale du Japon.
Indiquons d'abord celles qui sautent aux yeux. La première est
l'encombrement du marché par un stock énorme de produits eu-
ropéens qui grossit sans cesse, les fabricans ne pouvant se résoudre
à arrêter leurs ateliers et expédiant toujours sans savoh* s'ils ven-
dront. Le pays est pauvre, le nombre des acheteurs est limité à la
population des villes, et, quoique séduits par toutes nos nou-
veautés, les Japonais, obligés de serrer les cordons de leur bourse,
les regardent d'un œil d'envie sans les acheter. Quelques anciens
daîmios consacrant leurs rentes à des fantaisies exotiques ne sont
pas une clientèle, et le peuple ne peut aborder que des articles d'un
extrême bon marché. Si du moins on pouvait remporter et rembar-
quer les marchandises refusées pour les offrir ailleurs ! Mais elles
ont supporté en entrant des droits de douane qui s'élèvent à 5 pour
100 sur les bois, le charbon, les machines à vapeur, le zinc, le
plomb, l'étain, les étoffes de coton et de laine, à 35 pour 100 sur les
liqueurs enivrantes et 20 pour 100 sur tous les autres objets. A la
sortie, elles subiront encore un droit de 5 pour 100. Ce n'est pas
ainsi grevées qu'elles pourront affronter les hasards d'un autre dé-
bouché. Le remède consisterait à introduire l'usage du drawback à
la douane japonaise et à restituer au réexportateur le droit perçu à
l'importation. Mais il faudrait pour cela le consentement du gouver-
nement, qui ne se prête pas à cette modification des traités, trouvant
sans doute, avec plus de raison apparente que de sagesse réelle,
qu'il n'y a pas d'inconvénient pour lui à voir se multiplier les offres
au-delà de ses demandes.
La seconde cause de marasme est l'incapacité où se trouve le Ja-
pon de produire assez pour faire face à la demande européenne.
Tandis qu'on lui offre plus qu'il ne peut consommer, il ne peut
vendre de quoi payer sa dépense annuelle , solde la différence à
son détriment en espèces et se ruine. « Un pays, dit Montesquieu,
qui envoie toujours moins de marchandises qu'il n'en reçoit se
met lui-même en équilibre en s'appauvrissant : il recevra toujours
moins, jusqu'à ce que, dans une pauvreté extrême, il ne reçoive plus
rien. » L'absence de numéraire est une gêne considérable dans les
Digitized by VjOOQ IC
110 REVUE DK8 DEUX MONDES.
négociations avec les Européens, qui ne sauraient que faire du pa-
pier-monnaie garanti par le mikado. Il faudrait, pour remédier à
cette dilTiculté, chaque année plus grave, trouver une nouvelle
source de richesse et un nouvel objet d'échange, ou apprendre à se
passer des Européens en fabriquant sur place les objets manufactu-
rés qu'on leur demande; ce sont les deux moyens auxquels on a
recours par l'exploitation des mines et la création de plusieurs in-
dustries nationales. Mais les mines semblent infiniment moins ri-
ches qu'on ne l'avait cru, et peu d'entre elles sont en état, quant à
présent, de donner des produits rémunérateurs (1) ; quant aux in-
dustries nouvelles, elles ne peuvent fonctionner qu'en ayant recours
à l'Europe pour leurs agencemens et leurs mécanismes, aux ingé-
nieurs étrangers pour leur direction , et elles ne fonctionnent qu'à
perte. Le Japon peut, il est vrai, fabriquer aujourd'hui des canons
et frapper des yen (piastres de 6 francs), mais il gagnerait à acheter
ses batteries au Creuzot et à faire frapper sa monnaie à San-Fran-
dsco. Il est en un mot hors d'état de tenir tête à l'Europe et de
résister à la concurrence du bon marché qu'elle lui oppose.
A ces maladies économiques, il se trouve toujours des médecins
de bonne volonté qui proposent leur remède empirique, et l'idée
de garantir les produits indigènes par un système protecteur n'a
pas manqué de partisans. Mais ce n'est pas alors qu'il se lance dans
les nouveautés qu'il sied au Japon de s'encombrer de cette vieil-
lerie jugée et rejetée par l'Europe : il lui serait beaucoup plus pro-
fitable d'accepter franchement la loi naturelle de l'échange, et,
laissant de côté des industries qu'il ne peut acclimater chez lui,
de développer la seule qui lui convienne, l'agriculture, pour ache-
ter au dehors ce qu'il ne fabriquera jamais à bon compte. Quant
aux vieilles industries nationales, telles que la laque, la porc^
laine, les tissus de soie, le bronze, leur premier élément de succès
est une originalité de conception et un fini d'exécution qui dimi-
nuent chaque jour et risquent de se perdre. Ce n'est pas en effet
impunément qu'on passe de la culture des arts aux préoccupa-
tions mercantiles, et du souci exclusif du mérite esthétique au
calcul des profits et du rendement. Le goût s'altère, la précipita-
tion engendre la négligence du détail et une médiocrité insuppor-
table dans des articles de luxe.
Le contact étranger a déterminé au Japon une révolution écono-
mique dont il est difficile de calculer dès à présent les dernières
conséquences, mais dont on peut dire qu'elle a déjà bouleversé le
pays. Institutions politiques, classifications sociales, mœurs, reli-
(1) Nous aurons occasion d*entrer à ce sujet dans quelques détails à l*aide des doca-
mens fournis sans doate par la section compétente de Texposition.
Digitized by VjOOQ IC
LE GCmHEBCE I>E LA CHINE ET bU JAPON. 411
gions, tout y est remis en question. Tandis que les étrangers se
plaignent qu'une barrière les empêche de pénétrer dans le pays et
de le transformer plus vite, les Japonais s'indignent de voir la
prépondérance acquise chez eux par ces nouveaux venus, qu'ils
qualifiaient tout haut de barbares, il n'y a pas longtemps. Aux
demandes d'ouverture complète, ils répondent en sommant les
étrangers de renoncer à la clause d'exterritorialité et de se sou-
mettre aux tribunaux indigènes , ce que ni l'orgueil ni la prudence
européennes ne sauraient admettre. Cependant, pour montrer à leurs
hôtes occidentaux qu'ils ne sont plus rebelles à la civilisation et
qu'ils ont droit d'être traités sur le pied de l'égalité internationale,
il n'est point de sacrifices que ne s'imposent les Japonais, mas-
quant, à grand* peine, l'état réel de leur pays derrière le décor de
fantaisie et l'européanisme de convention qu'ils étalent dans les
ports accessibles à nos navires. Au milieu de cette confusion, la
prospérité de l'empire est sans cesse menacée, et l'influence étran-
gère, qui pourrait sous une bonne impulsion profiter à toute la
nation, ne fait que mettre sa sécurité en péril.
On ne peut envisager ce spectacle sans se rappeler et répéter les
paroles par lesquelles Eugelbert Kœmpfer terminait au xviv siècle
l'histoire des mœurs et des institutions japonaises, alors que la bar-
rière qui les protégeait contre l'étranger venait de s'élever de toute
sa hauteur : « Civils , obligeans et vertueux, pourvus abondamment
de tous les besoins de la vie et jouissant avec cela des fruits de la
paix et de la tranquillité, une suite si continuelle de prospérités
doit les convaincre nécessairement, lorsqu'ils font réflexion sur la
vie libertine qu'ils menaient auparavant, ou qu'ils consultent les
histoires sur les siècles les plus reculés, que leur pays ne fut jamais
dans une situation plus heureuse qu'à présent qu'il est gouverné
par un monarque despotique et arbitraire, fermé et gardé de tout
commerce et de toute communication avec les nations étrangères, n
Hais ce n'est pas à l'Europe de se montrer aujourd'hui gardienne
plus attentive de l'isolement des Japonais que les Japonais eux-
mêmes. Ils ne négligent aucune occasion de se faire admettre dans
le concert des nations civilisées. Ils viennent avec entrain prendre
part à nos luttes économiques, et l'importance qu'ils ont donnée à
leur exposition actuelle dit assez qu'ils ont voulu attirer sur eux
l'attention de l'Europe et provoquer sur l'état de leur industrie im
jugement que nous essaierons prochainement de formuler.
George Bousquet.
Digitized by VjOOQ IC
dr:
LA
BANQUE DE FRANCE
PENDANT LA COMMUNE
L'INCENDIE DU PALAIS-ROYAL ET LA FIN DBS DÉLÉGUÉS.
■r' 'XIV, — l'incendie do palais-royal.
La journée du mardi 23 mai fut spécialement pénible pour Paris;
les incendies ne flambaient pas encore, les grands massacres n'a-
vaient point commencé, les otages n'étaient que prisonniers, l'exas-
pération et l'implacable colère n'avaient point envahi nos soldats;
mais le cœur des Parisiens était singulièrement oppressé, car l'on
ne savait rien de précis sur les mouvemens de l'armée française,
on ne comprenait pas alors le plan stratégique auquel elle obéissait,
et Ton trouvait qu'elle s'attardait singulièrement dans les zones
excentriques, laissant à la révolte tout le loisir de se fortifier dans
la vieille ville, facile à défendre et pleine de refuges. A la Banque,
fermée, presque prisonnière, quoique sur la défensive, ces impres-
sions d'angoisse étaient plus poignantes peut-être qu'ailleurs, car
on s'attendait à chaque minute avoir arriver les pantalons rouges,
qui n'arrivaient pas. On était très énervé, silencieux, comme toutes
les fois que l'on se trouve sous l'appréhension d'un danger inconnu,
(1) Voyez la Rwue du 15 mai, du !•' et du 15 juin.
Digitized by VjOOQ IC
LA BANQUE DE FHANCE SOUS LA COMMUNE, 118
Il n'y avait pas eu, à proprement parler, de mouvemens de troupes
féd&ées auxfenvirons de la rue de La Vrillière, mais bien des groupes
de gardes nationaux dépenaillés avaient rôdé autour de la Banque
et avaient jeté des regards peu rassurans sur ses portes closes.
Plus d'un qui s'était niaisement imaginé que la ^commune, par le
seul fait de son usurpation, allait enrichir a le prolétariat » se
disait, en voyant la Banque intacte et bien gardée, que toute
richesse était là et qu'il était bien dur de ne pas tenter au moins un
coup de force contre des caisses si bien garnies. Il était trop tard ;
les fédérés qui eussent voulu l'attaquer n'étaient plus en nombre,
et l'aspect de la Banque en armes les faisait réfléchir. Je crois
pouvoir aflSirmer que le 23, dans un des états-majors de l'insur-
rection, il fut très sérieusement question de se précipiter sur la
Banque, et, comme ils disaient dans leur grossier langage, de h la
chambarder. » Un chef de légion qu'il est inutile de nommer, car
f a échappé à toute recherche, mit fin à la discussion, en disant :
ttll n'y a rien à faire par là; ils sont en nombre et prêts. Le vieux
Beslay est avec eux, c'est un traître I »
Quelques vedettes placées sur les toits de la Banque annoncèrent
veis cinq heures et demie du soir que l'on apercevait de lourdes
fumées dans la direction du sud-ouest comme si un grand incendie
eût éclaté dans les Champs-Elysées. En temps de guerre, un incendie
partiel est uû fait pour ainsi dire normal, et il n'y avait pas de quoi
s'étonner ; on crut que des baraquemens allumés par un obus brû-
laient sur le champ de bataille et l'on n'attacha aucune importance
à cet incident. On se préoccupait beaucoup plus de quelques déto-
nations d'artillerie qui semblaient se rapprocher et indiquer que nos
troupes cheminaient vers la place de la Madeleine. Cependant on
levait involontairement la tête et l'on interrogeait le ciel; on n'y
voyait rien que quelques nuées blanches doucement entraînées par
le vent d'est ; nul reflet rouge, car, le soleil se couchant le 23 mai
à sept heures quarante-deux minutes, la nuit n'était pas près de
venir. Ce fut vers neuf heures du soir, quand déjà le crépuscule
avait fait place à l'obscurité, que l'on apprit, avefc un sentiment
d'inexprimable horreur, que les fédérés incendiaient les quartiers
qu'ils*étaient forcés d'abandonner.
ilt Le docteur Latteux, attaché comme médecin au personnel de la
Banque et faisant fonction d'aide-major dans le bataillon des em-
ployés, avait essayé le 22, au matin, de quitter le faubourg Saint-
Germain qu'il habitait pour venir prendre son service à la rue de
La Vrillière. Il lui avait été impossible de franchir les rues dépavées,
encombrées de barricades, pleines de coups de fusil et balayées par
des volées de mitraille. Retenu prisonnier par les fédérés, et res-
I iXTUi, * 1818. 8
Digitized by VjOOQ IC
11& KE^OE DES DEUX MONDES*
pecté en qualité de diirurgien, il avait établi rapidement une
ambulance où il soignait les blessés, se conformant aiitei au devoir
professionnel, qui ne peut, sous aucun prétexte, se préoccuper de
la nationalité ou des opinions de celui qui souffre. Le docteur Lat-
teux s'était pendant cette journée rencontré avec le colonel fédéré
J..., qui commandait en chef les barricades du quartier. Le 23» la
bataille se rapprocha, et la lutte se resserra de telle sorte autour
des insurgés que ceux-ci comprirent que toute partie était perdue
pour eux et qu'ils commenc^ent à se débander. Le colonel J...
faisait grand'pitié; s'il ne pleurait de terreur, peu s'en fallait* Ses
hommes, lui attribuant leur défaite, voulaient simplement le fusil-
ler, en vertu de tous les articles du code communard ; en outre il
se doutait bien que, s'il tombait entre les mains des soldats français,
il courait grand risque d'être expédié d'un coup de revolver au
coin d'un mur ; il se lameotait : — Que vais-je devenir ? 0 major,
sauvez-moi I — Le docteur Laiteux ne fut point inexorable ; il rasa
lui-même ce malheureux, le revêtit d'habits bourgeois, et le cachi
dans un appartement vide faisant partie d'une maison de la rue de
Lille. Lorsque le docteur crut avoir placé son colonel en sûreté, il
redescendit et recula d'épouvante. Le coup de clairon commandé
par Emile Eudes l'assassin avait retenti dans la rue de Lille ; è ce
signal, les incendiaires s'étaient lancés dans les maisons, et les bon-
bonnes de pétrole répandues avaient été allumées. Marchant droit
devant lui, le docteur avait pu traverser le Pont-Royal, le Carrou-
sel, la rue Richelieu, franchissant les barricades grâce à son uni-
forme de chirurgien-major, et, malgré bien des périls, il avait
réussi à pénétrer à la Banque.
Sauf les sentinelles disséminées en vigies dans les différons
postes dont la garde leur était confiée, tout le pei^sonnel de la
Banque était réuni dans la grande cour. Il y avait là non-seule-
ment le sous-gouverneur et les chefs de service, les enaployés, les
garçons de recette, les plantons, les ouvriers, mais les femmes et
les enfans des fonctionnaires qui ont logement à l'hôtel de La Vril-
lière. C'était presque une foule, cinq ou six cents personnes au
moins. L'arrivée du docteur Laiteux et les sinistres nouvelles qu'il
apportait produisirent une impression terrible. 11 y eut comme un
cri arraché à la colère, à l'inquiétude, au découragement. Ce fut
une houle qui agita tous ces hommes ; la plupart étaient mariés, ils
pensaient à ceux qui leur étaient chers et dont ils ignœraient le sort,
car ils étaient en permanence à la Banque et n'en sortaient plus
depuis que la bataille avait dépassé les fortifications. Le coeur a dû
faillir à plus d'un qui se demandait ce qu'au milieu de ce désastre
sa femme ou son enfant allait devenir. Où était le devoir à cette
Digitized by VjOOQ IC
LA BANQUE DE FRANCE SOUS LA COMMUNE. 116
heure de péril suprême ? près de la famille, ou dans la fonction
acceptée 7 II y eut certainement là, parmi ces honnêtes g^is réu-
nis, une minute d'angoisse et de doute qui fut atroce. Cinq ou six
u habits gris » semblèrent se conc^ter rapiden>ent, puis mar-
chèrent vers le marquis de Plœuc ; l'un d'eux lui dit d'une voix
étranglée : — Monsieur le sous^ouvemeur, nous habitons les quar-
tiers incendiés, nos enfans, nos femmes, nos mères sont là-bas,
dans les flammes ; laissez-nous partir pour aller à leur secours. —
If. de Plœuc était très ému, il répondit: — Je n'ai pas le droit de
m'opposer à votre départ, vous pouvez donc quitter la Banque, mais
je crois fermement que vous ne le devez pas. — Ce seul mot suf-
fit à faire évanouir une faiblesse trop humaine pour n'être pas
respectable. — C'est bien, monsieur le marquis, nous resterons.
— Et tous restèrent. Nulle consigne n'avait été donnée aux portes;
on était tellement sûr de cet excellent personnel que l'on n'avait
même pas songé à défendre aux concierges de ii tirer le cordon. »
Pendant cette nuit lamentaUe, pas un seul employé ne quitta son
poste. Tous, malgré l'angoisse qui les peignait, demeurèrent vo-
lontairement fidèles au devoir, prêts à se sacrifier au salut de la
Banque. Nous excellons en France à nous moquer des a employés ; »
des faits analogues à celui que je viens de raconter ne sont cepen-
dant pas rares parmi eux, aifinnent leur dévoûment, et devraient
nous apprendre à les respecter.
La nuit était venue, les teintes de pourpre dont le ciel était
revêtu disaient assez que le docteur Latteux n'avait rien exagéré;
de la JBanque même on pouvait croire que toute la partie sud-ouest
dé Paris était en feu. Le ministère des finances, les Tuileries, la
rue de Lille, le bas de la rue du Bac, projetaient des lueurs for-
midables qui, aperçues de Versailles, durent troubler jusque dans
leurs moelles ceux dont la retraite précipitée avait, le 18 mars,
livré Paris à la révolte victorieuse. Dans la Banque, on avait éteint
les lumières, mais chacun veillait. Tout le monde levait les yeux
en l'air, comme si l'on eût espéré reconnaître dans la marche des
nuages rouges l'emplacement et la direction des incendies. Lorsque
l'explosion des barils de poudre effondra la coupole des Tuileries
et que l'on en ressentit la commotion qui glissa sous le sol comme
un rapide tremblement de terre, cette foule atterrée, quoique réso-
lue, poussa un cri sourd : — Ah ! — Vers minuit, on entendit un bruit
de lourde charrette qui ferraillait dans la rue Badziwill ; des senti-
nelles signalèrent trois camions chargés de touries et de tonneaux,
escortés par quelques fédérés. On ne fut pas long à crier : — Halte-là !
au large ! — Une forte patrouille sortit de la Banque en reconnais-
sance; les gardes placés aux fenêtres armèrent bruyammrat leur
Digitized by VjOOQ IC
116 REVUE DES DEUX MONDES.
fusil. Les fédérés comprirent que la place allait promptement deve-
nir plus chaude qu'il ne leur convenait; ils tournèrent bride, s'éloi-
gnèrent, et furent rejoints par une demi-douzaine de chenapans en
uniforme qui, jusqu'alors, avaient occupé, sans danger, la barri-
cade élevée au carrefour de la rue des Petits-Champs et de la rue
La Feuillade. Ce chargement de pétrole était-il destiné à brûler la
Banque de France, devait-il allumer le Palais-Royal du côté de la
rue Beaujolais? Nous ne le savons pas; mais ce fut un avertisse-
ment que l'on écouta; M. de Plœuc fit immédiatement transporter
dans les sous-sols accessibles et que l'ensablement de l'escalier des
caves n'avait point obstrués les documens les plus importans de la
Banque, c'est-à-dire les registres des procès-verbaux du conseil, les
statuts, les registres d'inscription des actions, la statistique, les
archives. Ce transbordement de paperasses volumineuses fut opéré
très rapidement, avec autant d'ordre que de sang-froid.
Dans la cour, les femmes terrifiées s'agitaient et les petits enfans
pleuraient, sans savoir pourquoi, parce qu'ils voyaient leur mère
inquiète ; M. de Plœuc se demanda s'il n'y aurait pas moyen de
protéger ces pauvres créatures, de les faire sortir de Paris, qui de-
venait une fournaise toute édatante de coups de fusil, et môme, s'il
se pouvait, d'obtenir quelque cartel de sauvegarde pour la Banque.
Il alla trouver Charles Beslay et lui demanda de faire une démarche
en ce sens auprès des membres de la commune. Beslay partit im-
médiatement pour l'Hôtel de Ville. C'était une ruche de frelons
affolés; on se préparait à l'évacuer, le menuisier Pindy prenait ses
dispositions pour l'incendier, au moment où la commune se reti-
rerait, ainsi qu'on venait de le décider, sur la mairie du XI* arron-
dissement. Les estafettes galopaient sur la place ; tous les chefs
d'insurgés réclamaient du renfort; Delescluie, épuisé, suflîsait à
peine à signer tous les ordres qu'on lui présentait; le corps de
Dombrowski venait d'être apporté et déposé sur un lit tendu de satin
bleu dans une chambre qui avait été longtemps occupée par une
des filles de M. Haussmann, et qu'à cause de cela on appelait « la
chambre de Valenline; » tout le monde donnait des conseils, parlant
à la fois, et chacun accusait volontiers les autres de trahison. Théo-
phile Ferré, avec son nez de vautour, ses yeux et ses dents de loup,
parlait à Gabriel Ranvier, qui demandait de « grands exemples, » à
Raoul Rigault rouge du meurtre de Ghaudey, à Emile Eudes, qui
puait le pétrole du palais de la Légion d'honneur et de la Cour des
comptes. Ce que ces quatre forçats de la revendication sociale
concertaient entre eux, on l'apprit plus lard à la Grande-Roquette
et à la rue Haxo. Charles Beslay fut ahuri ; que venait-il faire dans
la caverne de ces singes mâtinés de chats-tigres? C'était peine per-
Digitized by VjOOQ IC
LA BANQUE DE FRANCE SOUS LA COMMUNE. 117
due d'essayer de leur arracher une proie. Il en fut promptement
convaincu. Nul ne voulait lui répondre, car, à cette heure d'exter-
mination, nul, sans s'exposer à un soupçon de trahison, n'eût osé
signer un ordre qui ne fût pas inhumain. Il parvint cependant jus-
qu'à Delescluze : — Est-ce donc vous qui avez ordonné d'incendier
Paris? — Non, répondit le délégué à la guerre d'une voix à peine
distincte, j'ai seulement recommandé de mettre le feu aux mai-
sons qui gêneraient notre défense, ou dont l'incendie pourrait pa-
ralyser l'attaque de Versailles. — Lorsque Charles Beslay lui parla de
faire évacuer les femmes et les enfans pour les soustraire au dan-
ger, Delescluze répondit simplement : — C'est impossible! — Il avait
raison; une évacuation n'eût été praticable qu'à la faveur d'une
suspension d'armes qu'aucun des deux partis en lutte n'aurait con-
sentie.
Pour revenir à la Banque, Beslay passa par la rue de Rivoli;
Tocéan de flammes qui voilait l'horizon lui prouva peut-être qu'il
ne suffit pas de parapher des décrets et de placarder quelques pro-
clamations pour rendre les hommes heureux et ouvrir l'ère de la
fraternité. Il était fort abattu lorsqu'il rentra à la Banque: — Il n'y
a rien à espérer, dit-il au marquis de Plœuc, il n'y a plus de gou-
vernement, plus de commune; il n'y a plus rien, tout est perdu. —
Comme il traversait la petite cour des caisses pour remonter dans
son appartement, M. Mignot, lui montrant le ciel en feu, lui dit :
— Eh bien ! citoyen Beslay, la voilà, l'œuvre de votre commune !
— Beslay laissa tomber sa tête dans ses mains et s'éloigna sans mot
dire ; mais au mouvement de ses épaules, on comprit qu'il sanglotait.
Vers quatre heures moins un quart du matin, des gens du quar-
tier frappèrent violemment à la porte et dirent : — Le feu est à la
Banque, à l'angle de la rue Baillif et de la rue Radziwill. On courut,
on grimpa sur les toits, on regarda; c'était une fausse alerte, mais
le Palais-Royal était en flammes, et les gerbes d'étincelles qui s'en
échappaient avaient fait croire à des habitans de la place des Vic-
toires que la Banque conunençait à brûler. Les fédérés, que com-
mandait le colonel Boursier, marchand de vin de profession,
n'avaient pas voulu, en eflet, quitter le Palais-Royal , « laissé
en l'air » par l'abandon de la place Vendôme , sans l'incendier,
et ils y avaient mis le feu avec beaucoup de méthode. Un premier
ordre de détruire le palais fut expédié par le coiùité de salut public
vers dix heures du soir, un second fut transmis à onze heures;
celui-ci était signé E. Eudes et ainsi conçu : « Incendiez et repliez-
vous sur l'Hôtel de Ville; en cas de refus, faites passer par les armes
les officiers. » — On a dit que cet ordre avait été apporté par Lul-
lier; cet alcoolique était, dans ses fréquens accès de folie furieuse,
Digitized by VjOOQ IC
118 REVDE DES DEUX MONDES.
très capable de se charger d'une telle mission, mais je crois que
l'on s'est trompé. On a dû commettre quelque confusion en pre-
nant son nom pour celui de L.-A. LeulÛer, colonel d'état-major,
directeur des ateliers de pyrotechnie, installés, dans les premiers
jours de mai, au Palais de l'Industrie. Ceci n'est qu'une supposi-
tion, mais elle me parait fondée, et je dois me hâter de dire qu'au*
cun des documens que j'ai consultés ne prouve que Lullier ou
Leullier ait été compromis dans l'incendie du Palais-Royal. Bour-
sier suffisait ; il y fut aidé courtoisement par le Polonais Kaweski,
par le garçon-boucher-colonel Victor Bénot, qui vinrent lui donner
un coup de main, après avoir brûlé les Tuileries et avant de mettre
le feu à la bibliothèque du Louvre. Un camion chargé de bonbonnes
de pétrole, traîné par une demi-douzaine de fédérés, entra dans
la cour du Palais-Royal. Sans plus tarder on se mit à la besogne.
Léopold Boursier avait pour collaborateurs dans cette œuvre patrio-
tique Joseph Hinard, capitaine d'état-major à la première légion,
Alfred Bernard, ouvrier bijoutier, colonel délégué du 1II« arrondis-
sement de Paris, et Pierre Rey, capitaine au l*" bataillon. Ces
quatre sacripans procédèrent méthodiquement après avoir mis dans
leurs poches beaucoup d'objets précieux appartenant au prince Na-
poléon et après s'être amusés à briser les glaces à coups de crosse
de 'fusil; peut-être quelques-uns de ces badigeonneurs au pétrole
se rappelèrent-ils avec orgueil que le 24 février 1848, le peuple
victorieux, « calme dans sa force et dans sa majesté, » avait jeté
par les fenêtres tout ce que renfermait le palais, meubles, tentures,
tableaux, objets de collection, en avait proprement fait, dans la
cour d'honneur, plusieurs tas que l'on avait allumés en riant beau-
coup. On allait recommencer, mais en se conformant aux lois du
progrès et en utilisant les moyens perfectionnés que la science four-
nit actuellement aux incendiaires. Trois foyers furent préparés : le
premier dans le pavillon de Valois, au rez-de-chaussée, au premier
et au second étage ; le second dans le bâtiment qui fait façade sur
la cour d'honneur; intelligemment et pour bien démontrer com-
ment la commune comprenait la protection des lettres, les huiles
minérales furent versées dans la bibliothèque; le troisième foyer
fut disposé de façon à enflammer le pavillon de Nemours et à
atteindre la Comédie-Française ; dans ce dessein l'on entassa au mi-
lieu du corps de garde, sur un monceau de sable, des bancs, des
chaises, des coffres de bois ; cela constituait un bûcher qui remplis-
sait presque toute la salle, on y cassa deux ou trois bonbonnes
de pétrole, et ainsi tout fut sagement disposé. Boursier, en colonel
prudent, avait fait refluer ses hommes sur l'Hôtel de Ville, où l'on
rappelait tous les isolés, afin d'en former de petits corps que l'on
Digitized by VjOOQ IC
LA BANQUE DE FRANGE SOUS LA COIIMUNE. 119
pût abriter derrière les barricades et opposer à la marche de Far-
inée française. — Ce furent Alfred Bernard et Joseph Hinard qui,
théâtralement, une torche à la main et aux cris de : Vive la com-
mune! mirent le feu aux foyers préparés. Il était alors environ
trois heures du matin.
Le pavillon de Valois, saturé de pétrole à tous les étages, s'en-
ilamma avec une rapidité extraordinaire, et bientôt les vitres écla-
tées laissèrent échapper les tourbillons de feu et de fumée. Les
habitans du quartier, éperdus, sachant que, si les flammes n'étaient
maîtrisées, tout le Palais-Royal, le Théâtre-Français, la rue de Ri-
chelieu, pouvaient brûler, se désespéraient et n'osaient sortir de
chez eux, car des fédérés embusqués dans les combles de Thôtel du
Louvre et derrière une barricade de la rue de Rivoli tiraient sans
merci sur tout individu qui faisait mine de vouloir combattre l'in-
cendie. Cela n'arrêta pas les hommes courageux qui risquèrent leur
vie pour sauver le quartier tout entier de la ruine certaine dont il
était menacé. Le premier qui prit l'initiative du sauvetage fut
M. Alfred Lesaché, graveur dessinateur ; demeurant rue de Valois,
il comprenait mieux que nul autre l'imminence du péril. Il réunit
quelques hommes de bonne volonté; on gréa une pompe que plu-
sieurs fois il fallut abandonner à cause de la fusillade que les fédé-
rés dirigeaient sur les sauveteurs ; des femmes, de pauvres vieux
hommes tremblotans et courbés apportaient des seaux d'eau ; on
cherchait des échelles, et Ton n'en trouvait pas. Il fallait faire la
part du feu, opérer des coupures dans les murailles, étouffer les
foyers incandescens en y poussant les cloisons de briques; ce
n'était pas l'énergie qui faisait défaut, c'étaient les outils, c'étaient
les bras. En sacrifiant le pavillon de Valois, on pouvait sauver le
reste du palais et empêcher l'incendie de gagner la Comédie-Fran-
çaise. Si le Théâtre-Français, tout rempli de décors, de pans de
bois, d'étoffes, de papiers, était seulement touché par le feu, c'en
était fait, tout était perdu. Pour éviter un tel désastre, il fallait du
monde ; où donc en trouver? A la Banque.
Le marquis de Plœuc n'était point sans crainte; si le feu se com-
muniquait à tout le Palais-Royal, s'il envahissait les boutiques de
parfumeur, les restaurateurs chez lesquels l'alcool eût avivé les
flammes, s'il atteignait les approches des vieilles et hautes mai-
sons où le passage Radziwill dessine les zigzags cpie l'on sait, la
Banque elle-même pouvait se trouver singulièrement compromise;
il pensait, en outre, que c'était un devoir d'humanité de combattre
l'incendie et de le limiter à la part que l'on ne pourrait lui arra-
cher. Il avait sous la main les trente ouvriers que l'on gardait en
hospitalité' depuis le lundi matin, il résolut de les utiliser et de les
Digitized by VjOOQ IC
120 REVUE DES DEUX MONDES.
faire concourir au salut commun. Il appela ces braves gens près de
lui, excita leur courage, fit appel à leur dévoûment et leur promit
une gratification que leur bon vouloir eût rendue inutile. Us ap-
partenaient tous à M. Frédéric Vernaud, entrepreneur de travaux
publics, et étaient placés sous les ordres directs de leur conducteur,
M. Louis Dupont. Ils n'hésitèrent pas et s'offrirent, sans condition,
à courir au Palais-Royal. Une pompe fut amenée, ils s'y attelèrent;
on ouvrit à deux battans les portes de la Banque, et ils apparurent
dans la rue de La Vrillière. Nul n'avait dormi dans le quartier, on
peut le croire. Tous les habitans des rues voisines, secoués par
l'inquiétude, étaient accoudés à leur fenêtre ou jasaient sur les
trottoirs. Lorsqu'ils virent les ouvriers traînant la pompe, ce fut
un cri unanime : Vive la Banque! Et pour mieux leur faire la route
libre, chacun se jeta valeureusement sur la barricade de la rue
Radziwill que ne défendait plus aucun fédéré, et s'empressa de la
démolir. Précédés, guidés par M. Louis Dupont, les vingt-neuf
ouvriers-maçons, tailleurs de pierre, terrassiers, menuisiers, ser-
ruriers et fumistes, partkent au pas de course. La petite pompe
sonnait joyeusement sur le pavé, pendant que la sinistre fusillade
de la guerre civile recommençait à crépiter dans le lointain. Le pre-
mier soin de M. Dupont, averti probablement par M. Lesaché, fut
de courir au poste du pavillon de Nemours, d'en faire enlever les
lits de camp, d'en démolir le bûcher préparé qui a braisait » sans
flamber encore, grâce au tas de sable dont l'action absorbante avait
en partie neutralisé celle du pétrole, et de préserver de la sorte
toute cette aile du palais contiguë à la Comédie-Française. Rapide-
ment on arma les deux pompes amenées dans la cour d'honneur
par les habitans du quartier, et l'on put attaquer l'incendie d'une
façon quelque peu sérieuse, malgré les coups de fusil isolés qui par-
fois venaient encore troubler les travailleurs sans les interrompre.
On avait pu monter sur la terrasse, briser les fenêtres et opérer le
déménagement d'une partie des objets précieux. « Ce que l'on a
sauvé du gouffre est incalculable, dit une lettre d'un témoin ocu-
laire qui fut toujours au poste le plus périlleux, tentures, meubles,
pendules, etc., etc., arrachés du milieu des poutres qui tombaient
du plafond du deuxième étage dans le grand salon d'attente; les
maçons se servirent de la lance comme de vrais pompiers ; ah !
les braves ouvriers I » A sept heures, trois pompiers de Paris, le
caporal Barthélémy, les sapeurs Polet et Fouquet, qui apparte-
naient au poste spécial de la Banque, sont envoyés par M. de Plœuc,
arrivent et, sous leur direction, les efforts de sauvetage deviennent
raisonnes et méthodiques. Quelques minutes après, cinquante
honmies du 12« bataillon, c'est-à-dire du bataillon de la Banque,
Digitized by VjOOQ IC
LA BANQUE DE FRANCE SOUS LA COMMUNE. 121
accourent conduisant une nouvelle pompe. Ce renfort est reçu avec
un cri de joie. Le caporal Barthélémy dit aux nouveaux venus : —
C'est bien ! maintenant nous sommes en nombre pour nous rendre
maîtres du feu ! — Si le massif du Palais-Royal, si le Théâtre-Fran-
çais et tout ce qui Tavoisine n'ont pas été détruits par l'incendie
pendant la matinée du 2à mai, on le doit aux secours opportuns, à
l'escouade des trente ouvriers, à la compagnie du 12* bataillon que
la Banque de France a dirigées sur le lieu du sinistre. Elle se proté-
geait de la sorte contre un danger éventuel, j'en conviens, mais ce
danger était encore assez éloigné pour qu'il y ait eu (|uelque mérite
à aller le chercher afin de lutter contre lui et de le vaincre.
Il fallait absolument empêcher le feu de glisser le long des com-
bles du Palais-Royal et d'envahir les vastes bâtimens de la Comé-
die-Française; le caporal Barthélémy, les sapeurs Polet et Fouquet,
M. Lesaché, M. Torribio, maître machiniste du théâtre, réunirent
tous leurs efforts, et parvinrent à pratiquer plusieurs coupures im-
portantes qui devaient arrêter le cheminement des flammes. On
avait de l'eau; les pompes du théâtre, celles du palais, celles de la
Banque, étaient amplement alimentées; on n'était pas encore maître
du feu, mais on avait du moins réussi à le concentrer et à protéger
les approches de la rue de Richelieu. Il était un peU plus de huit
heures du matin lorsque les premiers pantalons rouges apparurent.
Âh 1 quel cri : Vive la ligne! Des soldats du 90* et du 91® arrivaient
au pas de course, déployés en tirailleurs, par le jardin. M. Lesaché,
qui les avait aperçus le premier, s'était élancé sur la galerie et agi-
tait un drapeau d'ambulance; il criait : Au feul ^au feu! vive la
France! Les soldats se précipitèrent, et dès que leur présence fut
connue, tous les gens du quartier, sortant des caves et des ar-
rière-boutiques où ils s'étaient réfugiés, accoururent. On ne man-
quait plus de bras pour faire la chaîne, tout le monde s'y mit; cette
fois le feu, maté, fut forcé d'épargner ime bonne partie du palais et
n'eut à dévorer que le pavillon de Valois. La retraite, ordonnée par
Boursier aussitôt que les préparatifs d'incendie furent terminés,
avait été si rapide que les fédérés avaient abandonné dans le vesti-
bule du palais plus de 150 fusils, leurs sacs, leurs gamelles; les
soldats s'en emparèrent, et comme la plupart de leurs fusils étaient
vieux, ils les échangèrent contre les fusils neufs dont la fédération
avait su armer ses troupes. Malgré les progrès très sensibles que
l'on faisait contre le feu, le travail ne languissait pas, et pendant
que tous les toits des Tuileries s'écroulaient dans les flammes,
le Palais-Royal échappait à une destruction complète. Des escouades
de soldats aidaient les pompiers, les habitans du quartier, les ou-
vriers de la Banque; à midi l'incendie était dompté; vers cinq
Digitized by VjOOQ IC
122 BEVUE DES DEUX MONDES.
heures du soir, il fumait , ne flambait plus et commençait à s'é-
teindre. De tous les incendies allumés par ordre du comité de salut
public, celui du Palais-Royal est le seul qui fut partiellement do-
miné, ou du moins cerné de telle sorte qu'il ne put répandre ses
ravages sur les quartiers voisins; s'il n'eût pas été combattu ér.er-
giquement et rejeté sur son propre foyer, on ne peut vraiment se
jQgurer quels désastres il eût causés ; si la Banque de France eût
tardé d'une heure seulement à envoyer une première pompe et son
équipe d'ouvriers sous la conduite de M. Louis Dupont, le malheur
devenait irréparable, et tout le palais « marchand » était détruit.
Les négocians le comprirent, et ils firent entre eux une souscrip-
tion dont le montant, remis au marquis de Plœuc, fut distribué par
lui aux ouvriers qui, sur son initiative, étaient partis en volontaires
pour combattre le pétrole enflammé de la commune. Pendant la pé-
riode de la révolte, la Banque était restée chez elle, veillant sur
son trésor; elle n'en sortit qu'une seule fois, le 24 mai, à quatre
heures du matin, pour courir la première combattre un danger
qu'elle sut conjurer.
XV. — LE DOUBLE DU GRAND -LIVRE.
Pendant que la Banque de France sauvait le quartier du Palais-
Royal, elle était enfin sauvée elle-même et voyait mettre un terme
aux angoisses qui ne lui avaient pas été épargnées depuis le
18 mars. Les soixante-huit jours écoulés à travers des transes et
des inquiétude^ poignantes devenaient pour elle de Thistoire, his-
toire singulièrement pénible, mais glorieuse, et qui affirmait qu'à
tous les degrés de l'échelle administrative chacun avait fait son de-
voir sans marchander ni le dévoûment ni la fatigue. On avait sauve-
gardé l'existence même du crédit de la France, et après tant de se-
maines tourmentées on se retrouvait intact, diminué seulement de
quelques millions que l'état, représenté par le ministère des finances,
s'était engagé à rembourser. Ce fut dans la matinée du 24 mai que
les troupes françaises apportèrent la délivrance définitive. Les ha-
bîtans du quartier, examinant les rues désertes dans l'espérance d'y
voir passer quelques-uns de nos soldats, aperçurent un drapeau
tricolore déployé sur l'énorme barricade qui défendait les approches
de la place Vendôme. A sept heures du matin environ, les éclaireurs
du 58* de ligne, débuchant par la rue des Petits-Champs et par
le passage Radziwill, se montrèrent; bientôt des détachemens plus
nombreux les suivirent et prirent position autour de l'hôtel de La
Vrillière. Le bataillon de la Banque massé dans la cour, sous le
commandement de M. Bernard, était sous les armes ; la reconnaisr
Digitized by VjOOQ IC
Là Banque de frange sous la commune. 123
sance militaire fut faîte selon toutes les formes usitées; puis la
grande porte fut ouverte, et les soldats de la France prirent posses-
sion de la Banque. Il y eut une minute de vive émotion, tout le
personnel était là; le même mot s'échappait de toutes les lèvres :
Enfin ! Un seul homme peut-être ne partageait pas l'allégresse
générale, c'était le commandant Bernard ; il se disait sans doute
que le 12* bataillon, ayant suflS à garder la Banque pendant les
jours de danger, était bon pour la garder encore lorsque le péril
était passé, et que Ton aurait dû faire l'honneur de n'adjoindre au-
cune troupe régulière à des employés qui s'étaient volontaire-
ment transformés en soldats et qui seuls, dans tout Paris, avaient
imperturbablement maintenu le privilège de défendre l'établis-
sement auquel ils appartenaient. Le commandant Bernard avait
raison ; la Banque, ayant par elle-même, par elle seule, fait face à
toutes les éventualités dont elle avait été menacée, n'aurait pas dû
recevoir de garnison militaire. On le comprit plus tard, mais d'une
façon assez incomplète. Lorsque l'ordi^e fut donné de désarmer
tout Paris, le général Douay autorisa exceptionnellement le batail-
lon de la Banque à conserver ses armes.
Dès que les soldats eurent pénétré dans la cour, on hissa au-
dessus de la grande porte le drapeau tricolore, qui fut acclamé. A
huit heures, le général L'Hériller venait établir son quartier général
à la Banque et était installé dans les appartemens» du gouverneur.
M. de Plœuc put immédiatement faire partir des dépêches adressées
à M. Thiers, au ministre des finances, à M. Rouland : « Sans pou-
voir vous dire en ce moment ce qu'a été le personnel si dévoué de
la Banque pendant ces deux mois si douloureux, j'ai l'honneur de
vous faire connaître que ce matin à sept heures et demie la Banque
de France a été délivrée par la brigade du général L'Hériller. n
Les soldats étaient répandus dans les cours, M. de Plœuc se prome-
nait parmi eux, lorsque Ton prononça le nom de Beslay; il vit un
officier se retourner et l'entendit brusquement dire d'une voix me-
naçante : — Beslay, le membre de la commune? Où donc est-il? — Il
se hâta de répondre : — Un de nos employés porte ce nom ; quant à
Charles Beslay, il y a longtemps qu il a décampé. M. de Plœuc
courut à, l'appartement où se trouvait Beslay, et l'y enferma à clé,
après lui avoir dit : — Ne vous montrez pas aux fenêtres ; comptez
sur moi ; vous nous avez aidés à sauver la Banque, à mon tour je
vous réponds de vous sauver. — Beslay était for! triste et surtout
fort surpris; il comprenait que la commune s'effondrait au milieu
d'une série de crimes inexplicables, et disait avec son incorrigible
naïveté : — Qui jamais aurait pu prévoir celar — Tout le monde,
père Beslay, tout le monde ; quand on débute par l'assassinat, on
finit logiquement par le massacre et l'incendie.
Digitized by VjOOQ IC
124 REVUE DES DEUX MONDES.
La Banque n'avait plus à craindre un retour des fédérés; vive-
ment refoulés par l'armée française, reculant instinctivement sur
les quartiers du centre, regardant déjà avec inquiétude vers les hau-
teurs de Belleville et des Buttes-Ghaumont, ils s'en allaient, suivant
leurs maîtres éperdus, qui discutaient entre eux, faisaient des mo-
tions, cabotinaient jusque devant la mort, et qui, au lieu de se faire
simplement tuer sur leurs barricades , trouvaient moins périlleux
d'aller massacrer quelques vieillards à la Grande-Roquette. La rue
de Rivoli, l'Hôtel de Ville, l'Octroi, l'Assistance publique, en feu,
apprenaient que le comité de salut public s'était réfugié à la mairie
du XI* arrondissement, sous la protection de la batterie du Père-
Lachaise, qui tirait à toute volée sur 1^ place de la Goncorde, les
Tuileries et les Halles centrales. La Banque se trouvait sur la tra-
jectoire des projectiles ; plus d'un coup trop long ou trop court
vint l'avertir que tout danger n'était point passé pour elle; des obus
effleurèrent ses toits, brisèrent ses corniches; des balles perdues
ricochèrent le long de ses murs, et des biscaïens venus on ne sait
d'où cassèrent quelques-unes de ses fenêtres. Ge n'était là qu'un
dégât matériel insignifiant, comme presque toutes les maisons de
Paris eurent à en supporter pendant la bataille des sept jours.
Le jeudi 25 mai, les rues étaient à peine libres, et déjà cependant
le conseil général de la Banque était en séance. Dès que les régens,
MM. Durand, D^ière, Davillier, Fère, avaient pu passer, ils étaient
accourus, et, sous la présidence du marquis de Plœuc, ils délibé-
raient, ou plutôt ils causaient, car la Banque était sauve, il n'y avait
pas de mesure immédiate à prendre, et chacun était préoccupé de
cette résistance désespérée que l'on n'avait pas prévue. Dans cette
séance, on lut un récit des événemens qui avaient assailli la Banque
dans les journées du 22, du 23 et du 2à mai, récit rédigé par
M. Marsaud et que les régens écoutaient avec avidité. Gette lecture
venait de prendre fin , lorsque M. Rouland entra dans la salle du
conseil. On ne se revit pas sans quelque émotion. La séparation
avait été courte, mais les circonstances l'avaient rendue cruellement
longue, et plus d'une fois avaient failli la rendre étemelle. Le gou-
verneur remercia avec effusion les régens et le marquis de Plœuc;
il parlait en son nom, mais il était l'organe du gouvernement, qui,
de son refuge de Versailles, avait suivi de loin, il est vrai, mais avec
anxiété, les péripéties que la Banque avait eues à traverser. « Le
devoir seul a retenu les membres qui ont formé le conseil depuis
deux mois au poste le plus périlleux; ils en sont récompensés au-
jourd'hui que, par le salut de la Banque, se trouve assuré le salut
du crédit de la France et de la fortune publique. » Puis la conver-
sation se généralisa, et M. Denière dit : « Le ministère des finances
est détruit; le grand-livre de la dette inscrite est brûlé. — Mais
Digitized by VjOOQ IC
LA BANQUE DE FRANGE SOUS LA COlOfUNE. 125
il y a un double, dit M. Rouland, où est-il? — A la Caisse des dé-
pôts et consignations. » M. Rouland fit immédiatement appeler
M. Ghazal, le conti-ôleur, et lui dit : « Allez vite, je vous prie, à la
Caisse des dépôts et consignations; voyez si le double du grand-livre
peut être sauvé et prenez toute mesure pour le soustraire à l'incen-
die, s'il en est encore temps. » M. Ghazal ne se le fit pas répéter;
une compagnie de soldats du génie , appartenant au bataillon du
commandant Peaucellier, était dans la cour de la Banque, il l'en-
traîna avec lui et partit pour le quai d'Orsay (1).
Heureusement « le grand-livre » lui-même, qui occupait le second
étage du ministère des finances, n'avait pas été consumé ; du moins,
la portion représentant la dette inscrite actuelle avait pu être arra-
chée aux flammes, grâce au dévoûment extraordinaire du person-
nel, — employés et garçons de bureau, — resté à son poste. Dix
mille registres environ, formant ce que Ton pourrait appeler la par-
tie historique de la dette publique, furent dévorés par le feu , cbï
on s'empressa naturellement de sauve^ d'abord les forts cahiers
cartonnés, comprenant chacun mltle noms des créanciers de l'état
pour les émissions en cours aujourd'hui. C'était une masse de
quatre mille registres que l'on enleva du milieu des brasiers à tra-
vers des dangers et des difficultés qui auraient pu paraître insur-
montables à tout autre qu'à des gens dévoués jusqu'au sacrifice
d'eux-mêmes. Les autres, enveloppés par l'incendie, laissèrent échaj>-
per leurs feuillets rongés? par le feu, qui, sur l'aile du vent, allèrent
apjprendre aux départemens voisins que Paris brûlait. D'après la loi
du 2A août 1793, un double des registres de la dette inscrite doit
être fait sur fiches volantes et nominatives ; ce double, par une sage
précaution, ne peut jamais être déposé dans le local qui contient lé '
grand-livre, afin de diminuer les chances de destruction. — Le
double du grand-livre a été longtemps placé, rue Neuve-de-Luxem-
bourg, dans l'ancien couvent des Haudriettes réformées, auquel
l'Assomption servait jadis de chapelle. Lorsque, sous le second em-
pire, il fut question de prendre tout le massif de constructions en-
touré par les rues Saint-Honoré, Luxembourg, Mondovi et Rivoli
pour y établir l'Hôtel des Postes qui, encore à cette heure, fait abso-
lument défaut à Paris, le double^ comme l'on dit en langage admi-
nistratif, fut transporté à la caisse des dépôts et consignations , où
il fut installé sous la surveillance immédiate d'un fonctionnaire ap-
partenant au ministère des fmances. C'est ce double qu'il s'agissait
de préserver, s'il se pouvait, de l'action des flammes.
(i) Dans les Jours qui suivirent le 4 septembre, une députation se présenta à THôtel
de ^le et demanda, comme mesure urgente de salut, que Ton Jetât an feu le livre de
la dette inscrite. Henri Rochefort répondit assez spirituellement à l*orateur, et ajourna
tonte mesure de ce genre Jusqu'à la fin de la guerre.
Digitized by VjOOQ IC
126 REVUE DES DEUX MONDES.
Escorté du commandant Peaucellier, suivi de quatre-vingt-six sa-
peurs du génie, M. Ghazal se hâtait; la vue des Tuileries, qui n'étaient
qu'une fournaise, indiquait assez qu'il n'y avait pas un instant à
perdre. Depuis plus de trente-six heures que la rue de Lille était en
feu, n'arriverait-on pas trop tard? Eudes et Mégy avaient passé par
là, tout flambait; les étages supérieurs de l'hôtel de la Caisse des
dépôts et consignations poussaient des torrens de fumée rouge dans,
les airs; de larges traînées visqueuses et brunes, glissant le longdes
murs qu'elles engluaient, prouvaient que le pétrole avait été versé
dans les combles; par bonheur, les fortes boîtes en bois contenant
les douze ou quinze cent mille bulletins composant le double du
grand-livre « habitaient » le rez-de-chaussée dans une basse mai-
son presque isolée. Lorsque M. Ghazal pénétra dans l'hôtel, il aper-
çut sept pompiers (1) dirigés par deux jeunes hommes qui, tête et
bras nus, couverts de sueur, noire de fumée, s'escrimaient de leur
Aieux contre l'incendie : c'étaient M. Gaston de Boves, directeur du
syndicat des transports de^la guerre par voies ferrées, et M. De-
lambre, qui a cessé récemment d'ôtre préfet de la Charente. Tous
deux, avec une prodigieuse activité, s'employaient à préserver les
bâtimens que les flatnmes n'avaient point encore attaqués ; les pom-
piers les secondaient de leur mieux avec une pauvre pompe que
l'on alimentait vaille que vaille. Ils n'étaient guère aidés par un
employé subalterne de la maison qu'il vaut mieux ne pas désigner
et qui, ivre mort, roulant de droite et de gauche, disait en bavant:
A quoi bon se donner tant de mal, puisque c'est la fin du monde?
La compagnie du génie avait pour capitaine en second M. Féraud,
qni devait être tué le lendemain, et pour capitaine en premier M. Gar-
nier, le même qui, deux jours auparavant, avait si lestement jeté
un pont par où l'armée française put entrer dans Paris. Il y a des
hommes dont la vie n'est point inutile. M. Ghazal, le commandant
Peaucellier, les capitaines, les sapeurs coururent au petit bâ-
timent où les fiches du double étaient méthodiquement rangées
dans de lourdes caisses posées sur des tables; tout était intact. Mais
les combles brûlaient, les poutres , rongées par l'incendie et flam-
bantes, pendaient sinistrement sous la toiture eflbndrée; deux étages
ruisselans de flammes pouvaient s'écrouler tout à coup, ensevelir
sous les débris embrasés les salles qui renfermaient le double et lès
réduire en cendre. On forma une sorte de conseil et rapidement il
fut décidé que le double devait être transporté ailleurs. — Où? Les
voitures manquaient, les bras manquaient. Transborder jusqu'à la
Banque cette masse énorme de papiers, et les registres qui s'y ratta-
chaient, et les répertoires et les cartonniers remplis de documens
(1) Je crois qu'ils étaient de Rouen, mais Je n'ose raffirmer.
Digitized by VjOOQ IC
LÀ BANQUE DE FRANCE SOUS LA COMMUNE, 127
administratifs, il n'y fallait point songer. On prit un parti ingénieux
qui parait à toutes les éventualités et pennettait d'agir sur place.
Chacun se rappelle que pendant la période d'investissement,
lorsque Paris subit cet essai ^e bombardement à la fois cruel, inu-
tile et théâtral, — n'est-ce pas cela que les Allemands se sontdivertis
à appeler : le moment psychologique?» — qui tua quelques enfans
dans une école et quelques infirmes dans un hôpital, on reçut ordre
de disposer des monceaux de sable dans la cour des maisons, afin
d'amortir et de neutraliser le choc des obus. De cette époque, Thôtel
de la Caisse des dépits et consignations avait gardé dans ses deux
cours des tas de sable fort épais ; on allait en profiter pour enterrer
les bulletins du double, puisque Ton ne pouvait les enlever. Dans
le sable, les sapeurs du génie ouvrirent facilement des tranchées ;
on y apportait les fiches par paquets bien serrés, on les couchait les
uns à côté des autres, comme des œrcueils dans la fosse commune.
L'opération fut longue, mais menée sans encombre jusqu'au bout.
Lorsque, vers onze heures du soir, tous les bulletins eurent été
déposés dans leur lit de gravier, on repoussa le sable dessus ; cela
formait trois grands tumulus sous lesquels dormait la sécurité de
la dette inscrite; si le grand- livre avait été brûlé, comme on le
croyait alors, chaque créancier de l'état, grâce à l'initiative de la
Banque, grâce à l'intelligente activité de M. Chazal, du commandant
Peaucellier, du capitaine Garnier, eût retrouvé là le document au-
thentique qui affirme sa créance. Lorsque l'ensablement fut complet,
on jeta sur les monceaux des prélarts que l'on découvrit dans une
remise, des pavés, des dessus de poêle en faïence et tous les objets
incombustibles que l'on put trouver, car il fallait non-seulement
garantir les fiches contre les atteintes du feu, mais aussi contre
les infiltrations de l'eau lancée par les pompes. M. Chazal put
donner, dans la journée môme, avis à M. Denière que le double
du grand-livre Aait désormais à l'abri de toute destruction. Le bâ-
timent qui contenait les bulletins a été épargné par l'incendie, on
aurait donc pu éviter ce déménagement; soit; mais quels regrets et
quel labeur de reconstitution, si la maisonnette avait brûlé, comme
tout le faisait présumer !
M. Rouland n'avait fait qu'une courte visite à la Banque; il avait
été promptement reprendre son poste à Versailles; il y arrivait à
l'heure où M. Thiers, debout à la tribune de l'assemblée, disait aux
députés consternés : « Ne me demandez pas de vous consoler, je suis
inconsolable ! » Dans la matinée même, le chef du pouvoir exécutif
avait prévenu le gouverneur de la Banque de France que 40 mil-
lions lui étaient indispensables pour le lundi 29 mai ; M. Rouland,
I avant de quitter Paris, avait donc donné l'ordre de désensabler Tes-
Digitized by VjOOQ IC
128 HEVUE DES DEUX MONDES.
calier des caves, afin de pouvoir verser au gouvernement Targent
demandé. On voit qu'en ce, temps-là on n'accordait guère de repos
à la Banque : elle est à peine délivrée des obsessions de la conunune
qu'elle est obligée de fouiller dans sep coffres pour fournir à l'état
les grosses sommes que l'Allemagne réclame et qu'il est de notre
dignité de ne lui point laisser attendre. Mais, avant de procéder à la
délivrance des millions qui devaient être portés à Versailles, le con-
seil des régens, réuni en séance extraordinaire, s'occupa de témoigner
à;;tout le personnel de la Banque la reconnaissance que son impec^
cable dévoûment méritait. Le procès-verbal est à citer, car il cons-
titue pour la Banque un titre de noblesse d'une haute valeur. M. de
Plœuc ayant dit qu'il avait « le devoir de rendre un hommage tout
spécial au dévoûment et au courage du personnel pendant les deux
mois de si grandes épreuves, » le conseil, « en particulier, exprime
le désir que les quatre chefs principaux de l'établissement, MM. Mar-
saud, secrétaire général, Chazal, contrôleur, Mignot, caissier prin-
cipal, de Benque, secrétaire du conseil, dont le concours de tous les
instans n'a fait défaut ni au gouvernement de la Banque , ni au
conseil général, soient nommément désignés en témoignage des ser-
vices qu'ils ont rendus. » Enfin le conseil décide « qu'une médaille
d'honneur, dont le module et la suscription feront l'objet d'une dé-
cision ultérieure, sera frappée pour être distribuée comme un titre
permanent vis-à-vis de la Banque à chacim des employés présens à
leur poste jusqu'à la dernière heure. » Six cent quatre-vingt seize
fonctionnaires, employés, garçons de recette, subalternes, auxi-
liaires, reçurent cette récompense exclusivement honorifique (1).
Tous la méritaient, car nul d'entre eux n'avait été atteint de défail-
lance pendant ces deux mois d'une épreuve où Paris a failli périr.
Le samedi 27 mai, pendant que l'insurrection pétroleuse et meur-
trière, acculée sur les hauteurs de Belleville, cernée de tous côtés,
allait être, par un dernier effort, rejetée sur le faubourg du Temple,
où elle devait périr sans qu'un seul membre de la commune fût là
pour l'aider à pousser son dernier râle, la Banque faisait enlever
le sable qui oblitérait la cage de l'escalier des caves. Lestement on
fit cette besogne, et plus gatment que l'on n'avait travaillé huit
jours avant à enfouir toutes les richesses pour les mettre hors de
la portée des griffes et des torches des fédérés. Aussi le lendemain
dimanche M. Mignot put mettre 40 millions dans ses poches et les
porter à Versailles, où l'on était certain de les recevoir, puisque la
Banque les avait promis. Ce jour-là même, un des hommes qui
avaient signé les réquisitions du comité central et les premiers
(1) La valeur Sntpinsèqae de cette médaille ne dépasse pas trente francs. ,
Digitized by VjOOQ IC
LA BANQUE DE FRANGE SOUS LA COMMUNE. 129
reçus (Je la commune, Varlin, allait mourir. Sa mémoire, restée
chère aux partisans de toute insurrection sociale, est aujourd'hui
invoquée comme celle d'un martyr. Une sorte de légende s'est cris-
tallisée autour de son nom, et l'on a singulièrement dénaturé la vé-
rité. On a dit que « la réaction » avait conduit Varlin à la mort en lui
faisant traverser une voie douloureuse, pleine d'injures, de malé-
dictions et de coups; en est-on bien certain? On s'est volontaire-
ment trompé; si Varlin a été menacé, insulté, frappé avant de mou-
rir, c'est précisément par ceux-là pour lesquels il combattit le
18 mars,.qu'il appelait emphatiquement ses frères, et dont il avait
peut-être sérieusement rêvé le bonheur.
Le dimanche 28 mai, vers trois heures éie l'après-midi, VarUn
était assis place Cadet, à la table extérieure d'un café. Il n'avait en
rien modifié sa physionomie; il portait comme d'habitude ses che-
veux grisonnans rejetés en arrière et sa forte barbe acajou qui lui
cachait le /nenton et découvrait les lèvres. On a dit que, le matin
même, il avait été un des combattans de la dernière barricade de
la rue F6ntaine-au-Roi ; c'est une erreur. Cette barricade, comman-
dée par un clerc d'huissier, membre du comité central, nommé
Louis-Fort^né Piat, était défendue par une soixantaine de fédérés
de toute provenance, parmi lesquels on ne comptait pas un seul
membre de la commune : pas plus que ses anciens collègues de
l'Hôtel de Ville, Varlin n'était là; à cet égard, nulle hésitation n'est
possible, car on connaît exactement le nom des derniers soldats de
la révolte. Avec une grande imprudence, Varlin se montrai! donc en
public. Un homme décoré, qui, dit-on, était un prêtre revêtu d'ha-
bits bourgeois, l'aperçut et le dénonça à un lieutenant de la ligne,
qui le fit immédiatement arrêter. Ce prêtre, si c'en était un, eût
mieux fait, à mon gré, de continuer sa route. Si M»*" Darboy, si le
pèi^ Olivaint, si le père Caubert, ressuscites par miracle, eussent
passé par là et eussent reconnu Varlin, ils auraient certainement
détourné la tête et se seraient éloignés en priant pour cette âme
fourvoyée.
On a prétendu que, par un raffinement de cruauté, on avait
conduit Varlin jusqu'au sommet des buttes Montmartre. Il n'y eut
là aucune cruauté, mais un fait naturel ; imposé par la discipline
militaire. L'officier appartenait à la division du général Lav^aucou-
pet; celui-ci avait son quartier à Montmartre, et Vest là que le pri-
sonnier devait être mené, car le lieutenant n'avait point quaUté
pour statuer sur le sort d'un jmembre de la commune. On a dit
aussi que Varlin avait été attaché, que des liens serraient ses poi-
gnets jusqu'à lui faire gonfler lea nàains; je crois que c'est encore
une erreur, et que Varlin , laissé libre, marcha entre six soldats.
Digitized by VjOOQ IC
150 BEVUE DES DEUX MONDES»
Tant qu'a fut dans la rue Lafayette, dans le faubourg Poissonnière,
nul ne fit attention à lui. La population, exaspérée par cette'longue
lutte, par Tincendie, par le massacre des otages, réservait ses fu-
reurs et ses basses insultes pour les bandes de prisonniers que l'on
dirigeait sur les prévôtés ou sur Versailles; elle restait indiflférente àla,
vue d'un seul homme placé au milieu d'une petite escorte. Au coin
d'une rue, un groupe de curieux s'approcha; quelqji'ua lui cria : —
Gomment t'appelles-tu? — Il répondit orgueilleusenaent : — Varlial
— Chacun se regarda comme pour s'interroger; nul ne conoaissail
ce nom. Dès qu'il eut franchi les anciennes barrières et qu'il eut mis
le pied sur la gibbosité qui porte Montmartre, l'attitutte de la popHi-
lati(m fut modifiée, et te supplice commença. Il ét^dt là sur le terri-
toire de r émeute et du meurtre, sur ce fameux mont Àvontin qui
avait tant hit parler de lui le 18 naars ; il entrait dans lazcoe où le
général Lecomte et €lément Thomas avaient rencontdré la mort que
Fott sait. Variin put rapidement s'apercevoir que les opépions poli-
tiques et sociales préoccupent fort peu les gène doftl le plus vif
plaisir est d'être bourreaux. Dans la rue Ramey, dans kb me Fon-
tefwlle, les mégères de Montmartre, suivies de leuis petits, se
ruèrent sur le prisonnier, que les soldais eurent grand' peine à pro-
téger. Comme pour le général Lecomte, comme pour Clément Tho-
mas, on criait : — A mort! à mort! — On ne sait quel accès de
vertu subit avait envahi cette populace qui huriiait : — C'est ua as-
sassin! c'est lui qui a ti«é l'archevêque 1 c'est uâ incendiaire! A la
torture, il faut qu'il avoue! — La foule était énorme, plus de deux
mille femelles accompagnées de quelques mâles pressaient les sol-
dats, qui hâtaient le pas et s'ouvraient passage à coups de crosse*
Tarlin était impassible, très pâle, mais très ferme ; on lui jetait des
pierres, des ordures, on essayait de le frapper; on avait crié : —
Chapeau bas! — et un voyou d'un coup de latte lui avait enl%vé
sa coiffure. Se souvint-il à ce moment du lamentaWe cortège qui,
defïx jours auparavant, presque à la même heure, avait gravi la rue
de Belleville pour aller s'engouffrer dans la rue Haxo? Il y était; il
était au secteur, et, dans l'espoir de sauver les otages, il lutta contre
Hippolyte Parent, dernier chef de la révolte et cinq fois repris de
justice. Il est désolant que ce fait n'ait point été connu, car, sans
aucun doute, il eût aidé à protéger la vie de ce malheureux. L'heure-
n'était point à la 'clémence. Dans chaque insurgé prisonnier, on
voyait un des assassins de l'archevêque, dont le meurtre, plusqu«
tout autre, avait mis les soldate en fureur. La victoire frappait en
aveugle, elle fraf^a Variin.
La cohue qui renveioppaâl mugissait comme un ouragan; au
milieu des mille clameurs qui composaient son cri, on ne distinguait
Digitized by VjOOQ IC
LA BANQCE T>E TBANCE SOUS XA COMMUNE. 131
'qae deux mots : A mort ! On Arriva ainsi rue dos Rosiers, ée sinistre
mémoire, auprès dn général Laveauconpet. Les papiers trompés sur
Yaiiin ne laissaient aucoae hésitation sur son identité que du reste
al revendiquait hautement : — Oui , je suis Varlin , Lords-^n-
jaoïm Varlin; oui, j'ai été membre du comité central et de la com-
mune; j'ai étédél^é aux finances jusqu'au 22 avril; puis délégué
muK euhsistances; J'ai été directeur de la manutention ; j'ai été ad-
joint, le ^ mai, à la délégation de b guerre et <^uis le 21 je sois
■mleodaiit on t:hef de la garde nationde fédérée, w Ces aveux pno-
noncés très nettement, mais avec «[uelqiie jactance, entralnaii^t un
«ordre d'exécution. On voulut le fuE^ler dans le jardin, là même où
le Itérai /iOcomte était tombé. Cn officier dit : — l^on, pas dans
.aatro quartier ! — On emmena Vat^in*; quatre chasseurs, commandés
par un adjudant ^ous^flScier, l'entoonuent. La foule ortait : — Il
Uxti qu'flïi ie promène; encOTe 1 encore! Faites-lui faire le tour des
imttos ! — On a affirmé que les soldats avaient obéi 4 cette injonction,
c'est faux. Moins de dix minutes après être sorti de la me des Ao-
siers, Variin était mort (1). On le 06odaisit«u sommet de la colline,
à l'endroit d'où l'on découvre la plaine de Saint-0«en. L'adjudant
sou8-<)fiicier eut la sottise de lui faire une allocution. Variin, les deux
bras pendans le long du corps, se tenait très droit, regardant la
foule avec des yeux terribles. Deux soldats s'approchèrent presque
à bout portant et voulurent faire feu ; détail horrible, tes deux fu-
sils ratèrent. Les deux autres chasseurs tirèrent, il s'affaissa sur le
côté et ne remua plus; une balle, traversant le cœur, l'avait foudroyé.
Toute la touri)e battit des maiiïs, comme deux mois auparavant efle
avait applaudi en voyant tonfber Clément Thomas. Ainsi mourut
¥arlio pour avoir dédaigné son bon outil d'ouvrier et avoir demandé
à la révolte la réalisation de ses dhimères.
La façon irréprochablement courageuse dont il mourut fit croire
qu'il n'était pas mort, et que la justice sommaire de l'armée s'était
-égarée sur un faux Variin. Cnç lettre fort curieuse que f M sous les
yeux, écrite par des ouvriers relieurs qui l'avaient souvent fré-
quenté, dit : « Le Varlin que l'on a fusillé à Montmartre ne peut
^tre le vrai qui, était, paa* nature, un peu sournois et beaucoup pol-
tron; depuis treize ou quatorze ans que nous le connaissons, nous
n*av^ jamais cru chez lui à un acte quelconque de courage ou
d'éneïgie. » Cette observation est sans valeur.^ On a durei^te sys-
tématî^pKment nié la mort de queikpies personnages de la com-
mune ; on a été jusqu'à soutenir que Millière, que Deïescluze, que
(1) ie siûs pas à pas le récit d*nn témoin oculaire; ]*y lis : « Je me rappelle aussi
^^rèt VexdMrfîoii je regardai Pheure à ma moatre, H était & peine quatre heures, d
Digitized by VjOOQ IC
1S2 BEYUE DES DEUX MONDES.
Baoul Rigault, n'avaieût point été tués. Ce sont là des légendes dont
la réalité ne laisse même pas subsister l'apparence, mais gui servi-
ront peut-être plus tard à motiver d'étranges revendications. Il est
possible que nous voyions apparaître un jour quelque faux Raoul
Rigault, comme Hérodote nous raconte qu'il y eut un faux Smerdîs.
Quant à la très ferme attitude que Varlin a conservée non-seulement
devant la mort, mais devant les malédictions des bandes immondes
qui lui faisaient cortège, elle me semble très simple à expliquer.
Bien des êtres que l'on croit faibles et qui le sont se redressent et
trouvent en eux-mêmes une force d'extrême résistance lorsqu'ils
sont placés en présence de l'inéluctable; on dirait qu'ils empruntent
au destin quelque chose de son impassibilité. Ceci fut-il le cas de
Yarlin, on peut le présumer ; mais, lorsque l'on connaît les illusions
dont il s'était enivré, les efforts qu'il avait faits pour grouper tous
les ouvriers dans une sorte d'affiliation générale dont le seul poids
eût ébranlé les assises de la société française; lorsque l'on sait dans
quels rêves il vivait, on peut affirmer qu'il est mort résigné, car
l'heure qui a précédé son supplice a mis à nu devant lui les épou-
vantables instincts de ceux qu'il se croyait appelé à régénérer.
Pour lui, la foule c'était le peuple, et il comprenait trop tard, par
une sorte d'illumination suprême, en voyant comment elle le mal-
menait, lui son bienfaiteur et son apôtre, qu'en la conviant, sans
éducation préalable, à l'exercice de droits nouveaux, il n'avait fait
qu'ouvrir un champ plus vaste aux convoitises brutales qu'aucun
scrupule n'atténue. Il dut avoir là une impression horrible qui lui
donna en une seule minute la pénible expérience des longues exis-
tences. Il comprit la lâcheté des foules qui haïssent naturellement
les vaincus, car elles ne respectent que la force; il devina que
l'homme soustrait à l'action des lois redevient la bête féroce qu'il a
été dans les temps préhistoriques; il s'aperçut qu'il s'était trompé
en demandant aux instincts ce qui n'est que le produit de la lente
action de la morale et de l'instruction; il se sentit humilié jusque
dans les derniers replis de son âme par les traitemens que ses amis,
— ses frères, — lui infligeaient ; pour échapper à cette vision qui
lui révélait d'une façon foudroyante et insupportablement doulou-
reuse une série de vérités élémentaires qu'il ne soupçonnait pas,
il fut satisfait de mourir, et c'est pour cela qu'il est bien mort. Le
parti (jui réclame aujourd'hui Varlin comme J' un de ses martyrs*,
comme Tiin de ses héros, peut être certain que ce malheureux l'a
maudit avant de périr.
Il n'en fut point ainsi de Charles Beslay ; il n'eut point à faire.
Dieu merci, une aussi cruelle expérience personnelle, et les illusions
de sa sénilité survécurent à la défaite de l'insurrection qu'il avait
Digitized by VjOOQ IC
LA BANQUE DE FBANCE SOUS LA GOMlfUNE. 133
I
côtoyée, parfois blâmée et souvent contenue. Il put voir, lui, con-
trairement à Varlin, qu'il n'avait point créé d'ingratitude autour de
lui. II avait, dans une mesure considérable, porté secours à la
Banque, il l'avait protégée de son mieux, très eflScacement dans un
jour de grand péril ; la Banque fut reconnaissante, elle se referma
sur lui, le cacha, et lui donna une hospitalité que tous les employés
soupçonnaient et que personne ne trahit. Dans le seul intérêt de sa
séciuité, on ne lui permettait pas de sortir, mais on le laissait aller
et venir à sa guise dans toutes les parties de la vaste maison. Il était
cahne; il se frottait les mains et disait : — Je n'ai jamais été si heu-
reux. — Sa première pensée avait été de solliciter de M. Thiers un
sauf-conduit de trois jours pour mettre ordre à ses affaires, s'enga-
geant à revenir se constituer prisonnier ; il écrivit au président de
la république et au procureur général demandant à partager le §ort
de ses collègues de la commune, dont ,il répudiait les crimes, tout
en se déclarant partisan de leurs principes. — Ainsi, tandis que les
hommes jeunes qui avaient siégé à l'Hôtel de Ville se déguisaient et
ne reculaient devant rien pour se mettre à l'abri des lois, ce vieil-
lard s'offrait chevaleresquement en holocauste. Ces lettres, qui sont
du 30 mai, ne reçurent point de réponse. M. Thiers savait déjà à
quoi s'en tenir sur le rôle que le père Beslay avait joué à la Banque,
et il était décidé à ne jamais sévir contre ce doux aliéné. M. de
Plœuc, de son côté, qui s'entremettait fort énergiquement pour lui
obtenir un passeport, se chargea de lui faire entendre raison et de le
maintenir dans son appartement de la Banque jusqu'au moment où
sans danger on pourrait franchir une frontière. Charles Beslay prit
assez philosophiquement son parti de n'être point martyr. Il s'était
mis au travail et préparait très sincèrement de nouveaux statuts
qui élargiraient considérablement l'action de la Banque, et qui, je
me hâte de le dire, la ruineraient infailliblement, si jamais ils étaient
sq>pliqués. 11 eût voulu faire de la Banque de France le commandi-
taire du commerce, de l'industrie, de l'agriculture et des arts. C'est
fwrt simple : tout individu ayant besoin d'argent vient en chercher
à la Banque, qui s'empresse de lui en prêter sans intérêt; sur sa
bonne mine ; c'est cela que l'on appelle fournir des instrumens de
travail aux travailleurs; en outre l'argent n'est r^ndu que lor^ue
l'emprunteur est en mesure de le restituer. Cette opération, dont le
résultat n'est douteux pour personne, paraissait une trouvaille iner-
teilleuse au père Beslay, qui disait : — La Banque ne peut que s'enri-
chir par ce système, car chacun, faisant fortune grâce à elle, tiendra
à honneur de lui rapporter le capital avancée et des intérêts propor-
tionnels. — n expliquait ce qu'il appelait ses idées à M. Marsaud, à
H. Mignot, qui souriaient avec bienveillance et ne semblaient pas
Digitized by VjOOQ IC
13& lŒTCB DES DEUX MONDE»*
è
convaincus; le père Beslay, toujours de bonne humeur, leur disait 2
— Vous êtes des routiniers I — Lorsqu'on lui parlait de toutes les in-
famies froidement commises parles gens de la commune, il s'assoie-
brissait ; il avouait que Ton avait été a trop loin, » mais ajoutait aus-
sitôt : — On est venu les interrompre au milieu de Télaboration, on
ne leur a pas laissé le loisir de se constituer; ahl si nous avions eu
le temps, nous aurions fondé la société modèle et tous les peuples,
frappés d'admiration, nous eussent imités. — 0 periculosa simpli-
dtas 1
Je viens de relire un projet intitulé : Réformes à réaliser^ qu'il
écrivit pendant son séjour à la Banque, après la chute de la com-
mune; à son insu, il a rédigé là un code de confiscation dont le
premier article prescrit le remboursement de la dette publique. La
fia justifie les moyens; afin de dégrever l'état, on confisque les fOT-
tunes particulières, ou peu s'en faut; l'état r^rend sous une forme
ce qu'il vient de restituer sous une autre, à peu près comme un pro-
priétaire qui diminuerait 1,000 francs sur un loyer à la condition
que le locataire lui sa:*virait tous les six mois une rente de ôOO francs.
Le père Beslay étdt très fier de son projet ; il frappait av^c convic-
tion Sur son papier en disant : — L'avenir économique de la France
est là! — C'est possible, lui répondait M. Marsaud avec son bon sou-
rire dont la bienveillance ne dissimule pas toujours l'ironie, c'est
possible; mais je crois que nous ne sommes pas encore mûrs pour de
tels progrès. — Et Charles Beslay reprenait son refrain : « Vous êtes
tous des routiniers. » La fin de mai était passée et le mois de juin
aussi; les poursuites se ralentissaient, les grandes colères de la pre-
mière heure s'apaisaient lentement; le marquis de Pioeuc avait tou
prépu*é pour le départ de celui qu'il nommait en plaisantant son
prisonnier; il avait reçu du secrétaire de la présidence un passeport
qui l'autorisait à sortir de France avec deux personnes non dési-
gnées; ces deux personnes furent Charles Beslay et son fils, qui ne
voulut céder à nul autre le droit de l'accompagner. £n quittsmt la
Banque, où il ne devait jamais reparaître, le père Beslay fut très
ému ; il avait été profondément touché de l'hospitalité qui l'avait
accueilli et gardé. Lorsqu^il dit adieu aux chefs (k service avec les-
quels il avait pris la très douce habitude d'aller causer, il avait les
larmes aux yeux; on le vit partir avec regret : il était aimé, car sa
bonté ing^ue inspirait cette sorte de commisération attendrie que
l'on éprouve pour les « innocens. » Grâce à quelques précauti«Mte
très bien prises par le ntanquîs de PIcduc, les trois voyageurs arri-
vèrent en Suisse sans encombre. Beslay, malgré qu'il en dkt, ne
dissimula pas qu'il était satisfait d'avoir franchi la frontière- M. de
Plœuc le conduisit lui-môme jusqu'à l'asile qu'il s'était choisi, ao-
Digitized by VjOOQ IC
LA BANQUE D£ FRANCE SOUS LA COMMUNE. 135
quittant ainsi la dette de recoimaissance que la Banque avait con-
tractée envers le délégué de la commune.
Le procès de Beslay fut instruit selon les formes de la jurispru-
dence des conseils de guerre, et il se passa à ce propos un fait qui
n*a peut-être pas de précédens. Quoique Beslay fût absent, les dé-
positions de tous les témoins en sa faveur furent tellement una-
nimes qu'il fut l'objet d'une ordonnance de non-lieu. Il eût pu
rentrer en France, il préféra rester à Neufchâtel, où il s'était établi,
et où il essaya de nouvelles combinaisons financières dont le résul-
tat le plus positif consistait pour lui à ne jamais fermer sa bAurse
aui réfugiés, qui venaient y puiser souvent. Le parfumeur Babick,
enfant du règne de Dieu de Tordre des prêtres hospitaliers de la
religion fusionnienne, tenta de le convertir au dogme qu'il ^vait
inventé entre un pot de pommade et un flacota d'eau athénienne;
niais ce fut en vain, le père Beslay, qui a écrit : a J'étais impéria-
liste en i815, libéral en 4830, républicain qn 1848, maintenant
je suis franchement socialiste, » le père Beslay est mort incorri-
gible, incorrigiblement bon. Lorsqu'on l'enterra (mars 1878), les
réfugiés de la commune voulurent faire quelque sotte manifesta
tien autour de son cercueil; son fils s'y opposa, et fit bien.
XVI. — éFILO€DB.
François Jourde n'eut point le sort de Charles Beslay. Pendant
(pie les grands criminels de la commune se cachaient dans des re-
fuges préparés de longue main et parvenaient à passer les fron-
tières, le délégué aux finances ne trouvait personne qui s'intéressât
à lui et n'échappait que par hasard à une exécution sommaire. II
avait suivi le comité de salut public de l'Hôtel de Ville à la mairie
du XI^ arrondissement , s'était avec lui transporté à Belleville et
avait sans doute présidé à la dernière distribution d'argent (A 0,100 f.)
qai fut faite le samedi 27 mai, au matin, dans une petite maison
portant le n* 145 de la rue Haxo, entre quelques chefs de la révolte
encore présens et prêts à s'échapper vers un abri.
La commune n'est pAus, le comité central s'agite encore; nul
«semble dans les dernières convulsions de la défense; chacun se
bat à sa guise; quelques énergutnènes cherchent leurs complices
absens pour les fusiller. A ce moment, Jourde disparaît. Épuisé de
fatigue, sur pied depuis six jours, ayant à peine pris quelques
, hewes de repos pendant cette lutte pleine d'angoisses et de crimes,
à laquelle, quoi qu'il ait pu dire depuis, il ne s'est pas associé, il
entra dans une auberge de la rue du Chemin-Vert, monta dans
one diambre au cinquième étage, se jeta sur un lit et s'endormit
Digitized by VJOOQ IC
1S6 REVUE DES DEUX MONDES.
de ce sommeil frère de la mort que connaissent bien les fugitifs
lorsqu'une fois ils se croient en sûreté. Quand il se réveilla, le di-
manche au petit jour, la rue du Chemin-Vert était occupée par un
bataillob de ligne. Dès lors la fuite était impossible; il attendit.
Des perquisitions furent faites auxquelles il fut soustrait par inad-
vertance des soldats. Il fut imprudent; pour se rendre méconnais-
sable, il avait coupé ses cheveux et sa barbe. A cet instant de
suspicion universelle, c'était se dénoncer. Le logeur remarqua la
métamorphose et, dès le lundi 29, pria Jourde, — qu'il ne con-
naissait pas, -7- d'aller chercher asile ailleurs!
Jourde avait sur lui 9,770 francs, reliquat de son dernier compte,
et des papiers d'identité très nombreux, — trop nombreux peut-
être,* — au nom de Roux : passeport, cartes d'électeur, lettres,
quittances de contribution, laisser -passer franco -allemand; il y
avait là une profusion de renseignemens qui devaient exciter les
soupçons au lieu de les assoupir, fl'out le jour, il vagua dans Paris,
espérant peut-être que quelque porte compatissante s'ouvrirait de-
vant lui. Dans' cette longue promenade, il put comprendre à la joie
de la population l'horreur que l'insurrection avait inspirée. Paris
avait subi la commune ; mais délivré enfin, après toutes les satur-
nales qui l'avaient souillé, il se redressait contre elle, demandait la
mort des coupables et les eût étranglés tous, s'il eût pu les saisir.
Le Siècle constatait un fait douloureusement vrai lorsque, dans son
numéro du 27 mai 1871, il écrivait : « La vie des citoyens ne pè§e pas
plus qu'un cheveu dans la balance de^la justice populaiie; pour un
oui, pour un non, on est fusillé. » Pendant quinze heures, Jourde
marcha, et la nuit était venue depuis longtemps déjà lorsqu'il ar-
riva rue de la Glacière, où demeurait un vieux chiffonnier, ancien
ami de son père. Il connaissait cet homme depuis vingt ans, lui
avait rendu service pendant son passage à la délégation des finances,
et venait lui demander im asile sur lequel il avait droit de compter.
Il fut accueilli par un refus, et, comme il insistait, sollicitant pitié
pour,sa lassitude, il s'entendit menacer d'une dénonciation immé-
diate. C'est dur d'avcûr cru travailler au bonheur du prolétariat et
d'être rtçu de la sorte par un prolétaire. îl éprouva l'amertume
des bannis, pour qui tout cœur se ferme et toute porte se clôt. Il
erra dans les terrainâ déserts qui*bordent la Bièvre, évitant les pa-
trouilles, faisant des crochets pour passer loin des sentinelles nom-
breuses dans ce quartier, que l'on fouillait déjà pour y retrouver
Serisier, l'assassin des dominicains d'Arcueil. Il voulut revenir vers
le centre de Paris et fut arrêté à deux heures du matin, rue de
Grenelle-Saint-Germain, par des gardes nationaux porteurs du bras-
sard tricolore, que tous les fédérés du reste s'étaient empressés
Digitized by VjOOQ IC
LA BANQUE DE FRANCE SOUS LA COMMUNE. 137
d'arborer, dès le 22 mai, aussitôt que leur quartier était occupé par
les troupes françaises.
Conduit au poste et interrogé, il montra avec assurance ses pa-
piers d'identité simulée. Il soutenait qu'il se nommait Roux et qu'il
demeurait rue du Bac; on envoya chercher le portier de la maison
qu'il prétendait habiter; le portier ne le reconnut pas. L'aflfaire se
gâtait. Jourde était alors âgé de vingt-huit ans; l'étude des hommes
])* avait point encore mûri son expérience, et il donna une grande
preuve de jeunesse en se réclamant de son ancien maître de pen-
sion. Celui-ci vint, poussa quelques lamentations, et le dénonça.
Jourde se crut perdu, réservé à être tout de suite passé par les
armes; il n'eut point de faiblesse, il remit -immédiatement l'ar-
gent qu'il avait en poche, ne gardant que 120 francs qui lui ap-
partenaient. Quelques instans après son arrestation, Tordre fut en-
Toyé à tous les chefs de corps, par le maréchal duc de Magenta, de
ne plus procéder à aucune exécution. C'est ce qui le sauva. Après
avoir été dirigé sur le ministère des affaires étrangères, où il subit
un long interrogatoire, il fut « ligotté » et mené à l'ergastule du
Luxembourg. Il fut compris dans le procès fait aux membres arrê-
tés de la commune et comparut à Versailles devant le 3® conseil de
guerre. Du 7 août au 3 septembre 1871, lourde, en compa^ie de
ses coaccusés, resta sur la sellette. Son attitude fut remarquée :
c'était peut-être celle d'un coupable, à coup sûr ce n'était pas celle
d'un criminel; elle ne ressemblait en rien à celle des seize autres in-
dividus que l'on jugeait en même temps que lui. En relisant ces longs
débats, on reste frappé d'un fait important. Jourde s'occupe à peine
de la commune et du comité central ; il ne parle ni des massacres
ni des incendies, que nul du reste ne songe à lui reprocher ; ce
n'est ni un homme politique, ni un socialiste, ni un conspirateur
qui se défend, c'est un comptable qui fait effort pour prouver, et
qui prouve, que ses comptes sont en balance •et que sa probité est
à l'abri du soupçon. Tout lui semble indifférent, pourvu que ses
additions soient reconnues exactes et que l'on ne puisse élever de
doute sur son honorabilité professionnelle. Au. cours du procès, l'on
apprit que, pendant toute la durée de la commune, alors qu'il était
au pouvoir, sa femme, — sa maîtresse, — avait continué à aller
sinaplement blanchir le linge au lavoir public; que son enfant avait
l été envoyé à l'école gratuite, et que lui -môme prenait ses repas
dans un humble restaurant de la rue de Luxembourg. Le restaura-
teur présenta une facture justificative; du 16 avril au 22 mai,
Jourde, pour ses déjeuners et ses dîners, avait dépensé 224 francs.
I^ viveurs de l'Hôtel de Yille et de la préfecture de police qui,
assis sur les bancs du conseil de guerre, ont écouté cette déposition,
Digitized by VjOOQ IC
'i:.
138 BEVUE DES DEUX MONDES*
ont dû bien rire dans leur barbe en constatant la naïve sobriété de
Tancien délégué aux finances. Que ceci soit à la décharge de Jourde.
Il eut absolument tort d'accepter, — de rechercher, — une fonction
sous un gouvernement insurrectionnel, mais il sortit de la commune
les mains pures de sang, de pétrole et d'argent. Il a prononcé devant
ses juges 'un mot qui doit être retenu : « L'on a favorisé le départ
de Beslay, délégué à la Banque, et de Theisz, délégué à l'admi-
nistration des postes, parce qu'ils ont sauvé ces établissement;
mais tous deux relevaient de la délégation des finances; si la Banque
et les postes ont été sauvées, croyez bien que je n'y ai pas nui,
et que je mérite les mômes immunités que mes subordonnés. »
Sans nous permettre d'incriminer la chose jugée, il nous semble
que l'article 528 du code pénal, relatif à l'usurpation des fonctions,
suffisait' à le punir (1). Le conseil de guerre n'a point été de cet
avis, et Jourde fut condamné à la déportation simple.
Il fut envoyé à la Nouvelle-Calédonie et put utiliser ses aptitudes
de comptable à Nouméa. Il eut l'esprit de n'y pas rester trop long-
temps; aidé par un Allemand auquel il avait inspiré de l'intérêt,
il prépara un projet d'évasion très hardi, qu'il sut faire réussir.
Moyennant une somme de dix mille francs payables à Melbourne, un
capitaipe de vaissesgu américain mit le vaisseau qu'il commandait à
la disposition de Jourde et de ses amis, qui en profitèrent. Dans la
nuit du 20 mars 1874, Jourde, Ballière, Bastion- Granthille, partis
en canot de Nouméa; furent rejoints par Henri Rochefort, Olivier
Pain et Paschal Grousset, qui venaient de la presqu'île Ducos (2).
Les six évadés purent gagner le navire et ne tardèrent pas à rentrer
en Europe. Cela fit grand bruit dans le temps, et le ministère de la
marine ne fut point satisfait. A son arrivée en Suisse, Jourde éprouva
une cruelle déconvenue. Il pouvait croire qu'en qualité de ministre
des finances de la commune il avait droit à quelque reconnaissance
de la part des insurgés impénitens. Au milieu d'une ville en dé-
sarroi et de l'administration la plus fabuleusement incohérente qui
fut jamais, n'était-ce pas lui dont les eflbrts avaient réussi à
nourrh* une armée sans cohésion, une population sans ressource,
un gouvernement où le grotesque se mêlait si bien à l'odieux que
(i) Art. 258. Quiconque,. sans titre, se sera immiscé dans des fonctions publiques,
civiles ou miliuiros, ou aura fait les actes d*une de ces fonctions, sera puni d'un em-
prisonnemt^nt de deux à cijiq ans, sans préjudice de la peine de faux, si l'acte porte
le caractère de ce crime.
(2) Achille Bal Hère, capitaine d'état-major au bataillon des barricadiers, commandés
par le père Gaillard ; Charles, François-Bastien, dit Bastien Granthille, chef du 259» ba-
taillon insurgé; Paschâl Grousset, membre de la commune, délégué aux relations ex-
térieures; Olivier Pain, chef du cabinet de Paschal Grousset; Jourde et Rochefort soAt
connus.
Digitized by VjOOQ IC
LÀ BANQUE DE FRANCE SOUS LA COMMUNE, 139
l'on ne sayait jamais, au début, s'il fallait rire ou pjeurer d'avoir
à le subir? Certes un tel tour de force méritait quelques égards,
car jusqu'à la dernière minute, jusqu'au refuge suprême de la rue
Haxo, lourde avait apporté leur pitance à tous ces gens-là. Il ne se
doutait guère, pendant qu'il était en prison ou à Nouméa, de ce
({ae ses anciens complices avaient dit de lui; il eut tout le loisir de
l'apprendre en arrivant à Genève.
Un drôle de la pire espèce, incapable de tout'sentiment qui ne
serait pas naturellement bas, Yermesch, dont le rêve avait été
d'être à Rossel ce que Talleyrand fut à Napoléon !•% aussitôt qu'il
fut parvenu à Londres, après la chute de la commune, s'était em-
pressé de publier un de ces journaux immondes que Jean-Jacques
Rousseau désignait d'un nom que nous n'osons répéter. Cette
feuille, trempée de venin et rédigée par une vipère, s'appelait
k Qui-vive. Vermesch, qui, dans son Pire Duchine^ avait dé-
noncé tout le monde et surexcité jusqu'à la folie les penchans vi-
cieux des hébertistes, continuait le même métier parmi la bande
df assassins, d'incendiaires réfugiés loin de l'action des lois fran-
çaises et qui s'appelle orgueilleusement : la proscription. Poursui-
vant de sa haine ceux qui n'avaient pas su tout tuer, tout brûler,
il disait : a Nous ne sommes ici, et six ou sept mille hommes du
peuple ne sont à Nouméa et à l'Ile des Pins, que par la faute de
ceux qui sollicitèrent les premiers postes de la cité, sans avoir au-
cune des qualités nécessaires pour les remplir. Nous payons tous
pour leur sottise , et le sang de trente mille fusillés des journées
de mai retombera éternellement sur leur tète. )> — Je dis ici inci-
demment que le nombre des morts pendant les" journées de mai,
y compris les tués, les fusillés, les insurgés, les soldats, les otages,
les malades à domicile, les malades des hôpitaux, tous les décès,
en un mot, pour Paris, du 21 au 80 mai , s'élève exactement
chiffre de 6,667. — De tous les fonctionnaires de la commune, Jourde,
alors condamné, détenu, ou déporté, fut celui que Yermesch attaqua
avec le plus d'acrimonie. Pendant le mois de novembre 1871, le Qui-
vive s'acharne à baver sur l'ancien délégué aux finances. Le Basile de
la commune n'a point assez de calomnies pour lui, et il arrive, sans
effort, à dépasser en hideux et en grotesque ce que Marat a fait de
mieux en ce genre. D'après ce Yermesch, François Jourde ai volon-
tairement trahi le peuple de Pari3, au profit du gouvernement de
Versailles, et M. Thiers, en reconnaissance des services rendus, le
destinait à remplacer à la préfecture de police le général Yalentin,
démissionnaire. Tout ceci est agrémenté des épithètes de lâche, de
gredin, de mouchard et d'agent versaillais. Jourde fut très affecté
de ce torrent d'injures, derrière lequel il croyait voir l'opinion for-
Digitized by VjOOQ IC
l&O ' BEVUE DES DEUX MONDES.
myHèe par ses anciens amis de la commune ; erf ceci il prouva que
son intelligence était médiocre et qu'il ignorait que le mépris de
certaines âmes misérables est un titre au respect des honnêtes
gens. Il voulut obtenir une réparation de Vermesch, ce qui était
enfantin, et se fit réprésenter par Avrial et Lefrançais, qui, cooune
lui, avaient appartenu au parti socialiste, à la minorité de l'Hôtel
de Ville. Ce fut peine perdue ; le Vermesch débonda une fois de plus
son tonneau de fiel et lâcha sur Jourde uqe quantité d'insultes vrai-
ment extraordinaire. Sans Vermesch, on n'aurait jamais su ce qu'un
communard pouvait contenir de vilenies. Reprenant phrase à
phrase tout l'interrogatoire que Jourde a subi devant le 3* conseil
de guerre, Vennesch, conclut : « Il résulte donc des pièces qu'on
vient de lire que Jourde, de son propre aveu, n'est entré dans la
commune de Paris que dans le but de la trahir, de la priver de ses
moyens d'action et de la faire tomber le plus vite qu'il lui serait
possible dans les mains de ses ennemis... que, loin de dissimuler
son odieuse conduite pendant l'insurrection, il fait au contraire éta-
lage de sa honte et de son infamie... il a feint d'être touché d'un
mouvement populaire pour le faire dévier, dût s'ensuivre le mas-
sacre de toute une population. » — L'accusation est formelle ; elle
est à retenir, car, en la rapprochant de l'opinion émise par Lissa-
* garay, par Paschal Grousset et que j'ai citée déjà, on peut com-
prendre ce que le parti terroriste, la majorité de la commune, au-
rait fait de la Banque, si le vieux Beslay et si Jourde ne l'avaient
défendue; non point peut-être pour la sauver d'une façon abstraite,
mais parce qu'ils la réservaient à servir de moteur à la machine
économiste qu'ils avaient imaginée.
Que ce soit pour un motif, que ce soit pour un autre, ils ont
aidé 'au salut de la Banque de France, et nous devons, en toute
probité, leur en être d'autant plus reconnaissant, que les détritus
de la commune ne le leur ont point pardonné. La lutte a été
souvent très vive sur ce point dans les conciliabules secrets de
l'Hôtel de Ville; pendant que quelques meurtriers de bas étage,
Rigault, Ferré, se jetaient sur les magistrats, les prêtres, les
gendarmes, pour assouvir des vengeances aiguës et des haines per-
sonnelles , un bon nombre de blanquistes et de jacobins, sans né-
gliger précisément l'incarcération des honnêtes gens, voulaient éta-
blir ce qu'ils nommaient la terreur des capitaux, c'est-à-dire faire
main-basse sur toutes les grandes compagnies industrielles et finan-
cières confisquées au profit de l'état. Dans ce cas, la Banque eût été
la première à être dévalisée, et il est fort probable que les met-
teurs en œuvre du pillage se seraient retirés de là avec quelques
rentes pour aller vivre confortablement à l'étranger. Par les repro-
Digitized by VjOOQ IC
LA BANQUE DE FRANCE SOUS LA COMMUNE. Ihl
cbes que ces mandrins de la révolution permanente ont adressés à
Jourde ,il nous est prouvé que sa probité n'a pas fléchi, et qu'il a
été résolument le coimplice du père Beslay dans la résolution que
celui-ci avait hautement manifestée de protéger le crédit de la
France en ne permettant point que l'on portât à la Banque <Jes at-
teintes trop dures. Je le répète, Jourde ne faisait qu'émettre une
incontestable vérité, lorsque le 19 mai il écrivait : « Si je succom-
bais seulement une heure, vous savez ce qui en résulterait. » Il en
serait résulté l'anéantissement de 3 milliards (1).
Ces 3 milliards, la Banque, dirigée par M. de Plœuc, conseillée
par les régens, fortifiée par son bataillon, défendue contre les con-
voitises des jacobins par le bon vouloir de Jourde et de Beslay, la
Banque a su les conserver; mais, quoi que l'on ait pu croire, elle
n'est pas sortie absolument intacte de la crise invraisemblable
qu'elle a traversée en 1871. Elle avait cependant agi avec une ferme
prudence, et, lorsqu'elle avait vu que le compte courant de la ville
de Paris a'allait pas tarder à être épuisé, elle avait nettement signi-
fié au gouvernement que si l'état ne prenait pas à sa charge les
réquisitions qui lui seraient encore imposées, elle refuserait de s'y
soumettre et courrait les risques d'une aventure définitive. J'ai cité,
on se le rappelle, les lettres qui, à ce sujet, ont été échangées vers
la fin du mois d'avril entre le conseil de la Banque et le ministre
des finances. Le messager du sous-gouverneur, M. de Lisa, inspec-
teur, avait rapporté à cet égard les assurances les plus positives et
la formelle approbation de tout ce que la Banque avait fait. Les pa-
roles du ministre .pouvaient se résum^er ainsi : « Donnez le moins
d'argent possible, mais donnez ce qu'il faudra pour éviter un péril
sérieux; les sommes qui vous seront extorquées seront considérées
comme des avances faites à l'état, qui vous les remboursera. » C'é-
tait fort rassurant, car dans l'état des choses, alors qu'il était mo-
ralement impossible de faire approuver publiquement le contrat par
une sanction législative, la Banque et le ministre des finances avaient
qualité pour traiter. L'une et l'autre le croyaient du moins, car ils
^taient de bonne foi. Il parait qu'ils s'étaient trompés, et l'événe-
ment se chargea de le leur démontrer.
Du 20 mars au 23 mai, dominée par les événemens auxquels elle
ne pouvait résister, la Banque de France avait payé à la commune
révolutionnaire la somme de 16,695,172 francs qui avait été vio-
lenmient réquisitionnée; sur ce total, 9,401,819 francs formaient le
(1) Est-ce pour reconquérir Testime du parti dont Vermcsch est Torgane que Jourdo
a publié en 1877, à Bruielles, une brochure intitulée : Souvenirs cfun membre de la
commune^ et dans laquelle il a commis des erreurs trop manifestes pour ne pas pa-
raître Yolontaijres?
Digitized by VjOOQ IC
Ij^ B£VU£ DES DEUX MONDES..
compte courant de la ville de Paris^et 7,293,3S& francs provenaieiit.
des fonds apfxartenant à la Banque elle-même ou au public. Lai
\ille de Paris émit d'abord, dès le 2 août 1871, la prétention de ré-
clamer à la Banque le solde créditeur que celle-<i avait abandonné-
à la commune. C'était insoutenable^ et le ministère des finances mit
spontanément fin lui-même à ce comnaencement de eon&ît en écri-
vant au gouverneur (10 août 1871) « que la somme des 16 millions^
environ qui ont été payés par la Banque à la commune de Paris est
reconnue par nous comme dette, soit de l'état, soit de la ville; mais^
que le compte à faire sera fait entre la Banque et l'état, qui se porte
fort pour La ville de Paris. » Cinq jours après, sur les iasiances de
M. Rouland, M. Pouyer-Quertier écrivait de nouveau : « Je n'bésile
jms, puisque vous le désirer, à. vous dire que le gouvememeot
accepte toute la responsabilité des 7 millions et que la Banque n'a
aucun risque à courir pour cette soimme* L'état âe réserve seu-<
lement son droit de régler définitivement son compte avec la viUe
pour cette somme de 7 millions. » Il est fort probable que le mi-
nistre deà finances, en libellant cette lettre, qui équivalait à un eng»-
ment réitéré et qui reconnaissait* absolument la detta de l'état
envers la Banque, pensait à l'article 1'" du titre IV de la loi du
10 vendémiaire an iv, en vertu de laquelle « chaque commune est
responsable des délits commis à force ouverte ou par violence sur
son territoire. » Cette loi seule en effet couvrait la Banque de
France et lui assurait la restitution des sommes que l'insurrection
lui avait arrachées. A la fin du mois d'août, un traité intervint «itrela
ville de Paris et la Banque pour régler les conditions du rembour-
sement des 210 millions avancés pour frais de guerre en janvier
1871 (contribution imposée à la ville par les Allemands, au moment
de la signature de l'armistice.) Dans l'article 6 de ce traité, il est dit :
u Quant aux 7,293,383 û*ancs pris par les agens de la commime
i*évolutionnaire, mais sur les fonds propres de la Banque, ils seront
directement remboursés par l'état, qui s'en est reconnudé biteur.»
Tout cela est fort clair et n'a besoin d'aucune glose "pour être
compris. La Banque légitimement assurée de rentrer dans sa créance,^
sachant que le gouvernement avait quelques embarras d'argent, ne
se montrait pas exigeante et n'envoyait point de papier timbré à son
débiteur. On se disait : Le trésor est bon pour payer 7 millions, il les
paiera, puisqu'il les doit, puisqu'il a reconnu qu'il les devait, et
Ton attendait, •
On attendit si bien que le temps commença à paraître long. Le
gouverneur, sans perdre patience, voulut rappeler au ministre des
finances les engagemens solennellement pris; le 27 juin 1874, il lui
écrivit pour le prier de faire rembourser à la Banque les 7 millions
Digitized by VjOOQ IC
LA BANQUE DE FRi^fCC SOUS ÎJi COMMUNE* liS
qa'elle étah en droit ée réclamer. Le danger étadt passé, le souve-
nir des services rendus s'était «tfaft)U; on n'était ^ns aux jours oà
Ton disait à la Sanque : « Le crédit de la France est entre vos
mains, ne recoiez devant aucun saci^fioe pour le sacrver ; nous con-
sidérons comme avances faites à l'état les -sommes que vous «ere«
obKgés de payer à la comnmne.» Pour^ petites gensj'oorame voos
'et moi, c'étaiit là un ^engagenrant sacpé que plusieurs fois on avait
renouvelé sans hésitation; mais f éftat n*a pas de point d'honneur,
îl «est en cela semblable à la politîqtie, il n'a qoe des intérêts et se
moqne du qu'en dira-t>-on. A la Bancpie, qui demandait, pièces en
main, le remboursement de 7 milliofis, on offrit 1,200,000 francs.
C'était dérisoire, elle refusa. On haussa le chiffre de la somme pro-
posée ; on liarda, on mrarchanda sans parvenir à se mettre d'accord.
L'état ne démordait pas de ses prétentions i réduire une dette con-
ti-actée dans une vue de srint général; il niait que M. Pouyer^<)uer-
tier, ministre des finances, eût eu le droit d'engager effecrivenient
le trésor; il préféra faire, en quelque sorte, volontairement une
banqueroute partielle, et déclara tout net qu*fl ne paierait pas la to-
talité de la somme exigée. Le conseil général de la Banque rejeta
toute transaction. L'affaire fut portée devant le conseil d'état, qui,
jugeant au contentieux, rendit un arrêt défavorable à la Banque.
Je suis, je l'avoue, un pauvre clerc en matière de finances et je
suis persuadé que le conseil d'état n'a point agi sans raisons sé-
rieuses en prononçant cet arrêt qui m'étonne ; je croyais seulement
tivec quelque ingénuité que le vieil axiome : a Dette dîionneur ne se
prescrit, » indiscutable entre particuliers, arait aussi toute valeur
entre les grandes administrations et l'état. C'est là une erreur dont
il faut revenir. Lorsquelle sous-gouverneur, les régens, tous les
fonctionnaires de la Banque, se gardant bien d'imiter l'exemple que
leur avaient spontanément donné le chef de l'état, les ministres,
les administrateurs et jusqu'aux phis minces employés, restèrent
imperturbablement à leur poste, ils se mirent en révolte ouverte
contre l'insurrection et ne lui cédèrent pas. Quel que fût leur inté-
rêt personnel à la conservation du grand établissement financier
quHls représentaient, ils auraient été tentés de se mettre en sûreté,
et le souci très naturel de leur propre sécurité les aurait éloignés
de Paris, si fétat ne leur avait formellement déclaré qu'en restant
là où étaient le péril et l'honneur ils faisaient œuvre de salut pu-
blic et de défense sociale. Au lieu de porter devant le conseil d'étal
mte question qu'il suffisait de connaître pour résoudre, il fallait
consulter la finance de Paris et lui demander ce qu'elle pensait des
services que la Banquef lui avait rendus par son attitude pendant
U durée de la commune. Cette réponse n'eût point été douteuse.
Digitized by VjOOQ IC
ll^li KEYUE DES DEUX MONDES.
<^ar elle avait déjà été formulée, dès la fin de mai 1871, dans mie
adresse, solennellement portée à MM. de Plœuc, sous-gouverneur,
Durand, Davillier, Denière, Millescamps, régens, Fère, censeur.
Le haut commerce, la haute industrie, la haute finance, sont una-
nimes : a Permettez donc, messieurs, aux soussignés de venir vous
exprimer leur profonde reconnaissance pour le dévoûment sans
bornes avec lequel vous avez protégé les immenses intérêts qui
vous étaient confiés. » Si, à ce moment. Tétât avait déclaré qu'il
ne se considérait pas comme responsable du préjudice pécuniaire
causé à la Banque par les exigences de la commune, une souscrip-
tion, en quelque sorte nationale, ouverte dans les grandes régions
parisiennes, eût probablement fait rentreif dans les caisses de Thôr
tel La Yrillière les sommes que, sur l'autorisation du ministre des
finances, les régens et le sous-gouverneur avaient livrées à la com-
mune. Je ne puis juger TaiTaire en homme d'état ni en homme de
finances, car je ne suis ni l'un ni l'autre ; au point de vue de la
rectitude des relations, je la trouve peu correcte ; au point de vue
économique, je la trouve maladroite. Que la Banque ait à supporter
une perte de sept millions, c'est peu de chose, en vérité, j'en con-
viens ; mais cela diminue d'autant la valeur des billets en circula-
tion, et cela nous apprend que l'état, quitte à léser son intérêt moral,
peut nier ses dettes et refuser de les payer , lorsqu'il y trouve son
intérêt matériel, ce qui est une révélation qu'il eût mieux valu ne
point faire avec autant de simplicité. En outre, l'affaiblissement de
la protection que l'état doit à la Banque ne peut que produire l'aiTai-
blissement de la confiance que la Banque avait dans l'état, d'où
résulte l'affaiblissement du crédit public. Si les termes du procès
étaient soumis au verdict des chambres, il ï$e semble certain qu'une
majorité considérable donnerait gain de cause à la Banque. On se
rappellerait que, si, en avril 1871, une sanction législative n'a pas
été donnée aux engagemens pris, au nom de l'état, par M. Pouyer-
Quertier, c'est qu'alors il y aurait eu un péril excessif à proclamer
publiquement que le gouvernement prenait à sa charge les réqui-
sitions pécuniaires de la commune. Celle-ci, forte de ce décret,
eût vidé les caisses de la Banque et n'y eût pas laissé un centime.
La leçon ne sera pas perdue. La Banque, qui a tout fait pour la
France pendant la guerre et pendant la commune, sait aujourd'hui à
quoi s'en tenir; du haut de sa grandeur, elle peut accepter avec
quelque commisération l'ingratitude qui a payé ses services. Après
l'emprunt si extraordinairement accueilli par le monde entier et qui
servit à accélérer la libération du territoire, notre ambassadeur en
Angleterre célébrait, au banquet donné le 28 mars 1873 par le lord-
mah*e| les ressources prodigieuses de la France. Soit ; sur ce fait
Digitized by VjOOQ IC
LA BANQUE DE FRANCE SOUS LA COMMUNE. 1Â5
il ne faut point disputer. Mais qu'auraient été alors les ressources
et le crédit de la France, si la Banque avait été enlevée par les
hommes de la commune? et elle l'eût été, sans aucun doute, si elle
n'eût consenti à abandonner les sommes qu'on lui demandait, et
ces sommes elle ne s'est résolue à les livrer qu'après avoir reçu la
promesse que l'état les lui rembourserait. C'est ce qu'il ne faut
jamais oublier lorsque l'on parle avec orgueil de notre richesse. Le
meilleur de cette richesse était à la Banque ; si celle-ci avait été
dévalisée, la France faisait banqueroute. Cela valait bien que l'on
ne manquât pas aux engagemens spontanément consentis vis-à-vis
d'elle. Mieux que tant d'autres, elle a, dans ces jours douloureux,
bien mérité de la patrie, et nulle récompense collective n'est venue
lui prouver que la France ne l'ignorait pas. Lorsque dans une bataille
un régiment a enlevé un étendard ennemi, on décore le drapeau.
Le 19 juin 1859, après Magenta, quand le maréchal Mac-Mahon
décora le drapeau du 2* zouaves, il était tellement ému qu'il ne
pouvait parler. Le drapeau de la Banque, qui pas une seule mi-
nute n'a été remplacé par le haillon rouge, était digne de cette
distinction, et le jour où il a été relevé, en présence du petit ba-
taillon sacré qui l'avait gardé intact, emblème du crédit qu'il avait
eu à défendre, on aurait dû lui attacher à la cravate la croix de la
Légion d'honneur.
On m'a dit qu'éclairée par l'expérience la Banque s'était mi;se en
mesure de ne plus s'exposer aux avanies et aux périls dont elle a
été atteinte pendant les journées de la commune et qu'elle pouvait
désormais évacuer son encaisse, métallique ou fiduciaire, avec une
rapidité vraiment féerique. Toutes les dispositions sont prises; à la
première alerte, les caisses, les serres et les caves seraient vides.
Quels moyens la science a-t-elle mis aux ordi'es de la Banque? C'est
là un secret qu'il me sera d'autant plus facile de ne pas divulguer
que je ne le connais pas. Dorénavant du moins l'état n'aura plus
à refuser de rembourser des réquisitions forcées, puisque l'on n'en
pourra faire en présence de coffres dégarnis } la Banque n'aura plus
à sauver Paris du pillage, et elle n'aura plus à supporter une pçrte *
de quelques millions, sous le prétexte mal choisi qi*e ceux-ci re-
présentent pour elle une sorte de caution ou de prime d'assurance.
J'ai parlé d'ingratitude; on n'en a pas seulement témoigné à
l'institution financière elle-même, on en a témoigné aux hommes
qui l'avaient dirigée pendant la guerre et pendant la commune, à
ceux qui, sans compter, s'étaiei\t offerts à la France, à ceux dont
les prudens sacrifices avajent évité un désastre. Dès le 8 juin 1871,
M. Rouland est remplacé au gouvernement de la Banque par M. Er-
nest Picard. On se rappelle l'impression produite alors par ce fait
TDMB XXVlIk — 1878. 10
Digitized by VjOOQ IC
lia mEV€E DES DEUX MONDES.
sur l'opinion publique. Le conseil des régeas fut peu satisfait et ne
dissimula guère son méoonientement. M. Picard était un homme de
beaucoup d'esprit et qui cachait une extrême finesse sous des ap-
parences un peu lourdes; il se rendit rapidement compte de la si-
tuation et comprit qu'il aurait, en qualité de gouverneur de la
Eanque, à vaincre de^ diflicultés qu'il ne rencontrerait pas ailleurs.
Son ambition changea de but, et il troqua son fauteuil de gouver-
neur contre un portefeuille de ministre piénipotentiaire. II s'é-
pargna de la sone bien des ennuis, et laissa M. ftcMiland continuer
l'œuvre à laquelle il s'est consacré depuis déjà tanC d'années. Quant
au marquis de Plceuc, qui avait été le ci^itaine du vaisseau pendant
la tourmente et qui ne s'était point ménagé pour le conduire à boa
port au milieu des écueils dont il était entouré, peu s'en fallut, à
l'heure de la victoire, qu'on ne lui dressât un autel : Optimo
maximo. Lui du moins, il put croire qu'il avait inspiré un vif sen-
timent de reconnaissance au gouveniement; il n'a point perdu pour
attendre. Par un décret en date du 5 janvier 1878, signé du maré-
chal Mac-Mahon et rendu sur la proposition du ministre des finances,
« M. le marquis de Pteuc, sous-gouverneur à la Banque de France,
est Tîoramé sous-gouvemeur honoraire. » Dans sa lettre d'adieu au
conseil des régens, M. de Plœuo put écrire, sans s'exposer à être
démenti par personne : « J'emporte dans ma reti'aite la satisfaction
de pouvoir me dire qu'en toutes circonstances j'ai servi les intérêts
qui m'étaient confiés avec le plus entier dévoûmenU » Noos avions
cru jusqu'à présent que certains services éclatans faisaient les fonc^
|ions inamovibles ; la tentative de remplacenient dont M. Rouland a
été l'objet au lendemain de la commune, la révocation du marquis
de Plœuc quelques années î^rès son commandement en chef pen-
dant l'insurreaion , prouvent cpie nous nous étions trompé.
Maxime Du Camp.
2
Digitized by VjOOQ IC
QUESTION DES IMPOTS
Ul\
LES IMPOTS SUR LES ACTES.
Dans un précédent trarail, noua ayons dit, en parlant des taxes
indirecte^, que, si on criticpiait assez vivement les impôts de con-
sonimatioa, en revanche on prenait assez bien son parti de ceux
qui pèsent sur les actes. Ainsi les droits de timbre et <f enregis-
trement, ceux de succession et de mutation, les impôts qui frap-
pent les transports en grande et petite vitesse, môme ceux qui
existent sur les valeurs mobilières , tous ces impôts donnent lieu
à peu de réclamations, et trouvent généralement grâce auprès de
l'opinion publique. Nous les classons parmi les impôts indirects,
parce qu'ils ne sont point inscrijts sur un rôle nominatif à l'adresse
du contiîbuable et qu'ils sont perçus à l'occasion de certains actes ,
ou de certains faits. L'impôt direct, au contraire, est indépendant •
de tout acte ou de tout fait particulier; il vous prend lorsque vous
êtes dans une certaine position sociale qui est appréciée plus ou
moins exactement, et, une fois qu'il a été établi et réparti, il reste
fixe, quels que soient les changemens qui peuvent survenir dans le
revenu qui a servi de base, sauf toutefois des remises insigni-
fiantes pour non-valeur. Vous êtes inscrit à l'impôt de la patente
pour une somme déterminée, résultant de la classe à laquelle vous
appartenez comme industriel ou commerçant et de votre loyer d'ha-
bitation; vos bénéfices seront moindres une année que l'autre, n'im-
0) Vojfoc b Bemte éa 15 norembre et da l«r^âéceiiibre 1877,
Digitized by VjOOQ IC
1&8 .REVUE DES DEUX MONDES.
'porte, vous paierez toujours la même taxe. De même pour l'impôt
mobilier, qui repose aussi sur le loyer et qui est censé atteindre le
revenu. Ce revenu aura beau diminuer et vos charges s'accroître,
la taxe n'en sera pas moins due pour la somme qui a été fixée, et,
si vous voulez te faire réduire, il vous faudra diminuer l'importance
de votre habitation. De même encore pour la taxe des poites et fenê-
tres, qui reste stable, malgré la diminution de valeur qui, pour une
cause ou pour une autre, vient atteindre la maison sur laquelle elle
pèse. L'impôt foncier enfin, établi d'après un certain revenu sup-
posé, ne changera pas, quelles que soient les modifications qu'é-
prouve ce revenu. C'est l'avantage et le désavantage de ces taxes
pour ceux qui ont à les payer, avantage quand les bénéfices ou les
revenus augmentent, désavantage lorsqu'ils diminuent. Mais, dans
un cas comme dans Vautre, une fois réparties, elles doivent être
payées ; elles forment la partie assurée du budget, celle qui reste
indépendante de toute influence politique et économique. Il en est
autrement avec les impôts attachés à l'accomplissement de cer-
tains actes. Si j'ai intérêt à demander l'inscription au bureau des
hypothèques d'une obligation consentie à mon profit, ou à faire
enregistrer l'acte d'acquisition d'une propriété, intérêt encore à
faire un voyage en chemin de fer, ou à envoyer des marchandises
par grande ou petite vitesse, j'accomplis ces actes et je gaie l'im-
pôt qui y est attaché. Mais, si les circonstances financières ou poli-
tiques sont telles que je n'aie pas d'argent à prêter, point d'acqui-
sition à faire, point de voyage à effectuer et point de marchandises
à expédier, je m'abstiens, et je ne subis point de taxes. Il y a bien
quelques cas, il est vrai, où la taxe est encourue malgré la volonté
de celui qui est appelé à la payer, et souvent en raison même de la
misère où il se trouve lorsqu'on est soumis, par exemple, à des
poursuites judiciaires et qu'on est obligé de supporter des droits
de timbre et d'enregistrement ; mais ces cas, qui donnent lieu à
Ibeaucoup de critiques, et qu'on veut réformer dans une certaine
mesure, ne constituent pas, à vrai dire, la règle. La règle est qu'on
ne paie la taxe sur les actes que lorsqu'on a intérêt à le faire et
qu'il peut en résulter pour vous un avantage.
Maintenant s'ensuit-il que ces taxes sont bonnes, et qu'il n'y a
rien à dire contre elles? Tant s'en faut. Dans notre précédent tra-
vail sur les impôts de consommation, nous avons montré que le
principal mérite de ces impôts était de se payer petit à petit par
fractions minimes et de produire beaucoup, en gênant fort peu
le contribuable. Les taxes sur les actes ou sur les aflaires, comme
on voudra les appeler, car on peut leur donner l'un ou l'autre
nom, sont loin d'avoir ce mérite ; elles sont au contraire assez
Digitized by VjOOQ IC
LA QUESTION DES IMPOTS. 149
lourdes, se paient généralement en une fcâs, et, si elles produisent
beaucoup, ce -n'est^ pas sans dommage pour la richesse publique.
Nous le démontrerons tout à l'heure. Il est à peu près indifférent à
tout le monde de payer 5 ou 6 centimes de plus pour la consom-
mation d'un litre de vin, par suite de l'impôt; mais il n'est indiffé-
rent à personne de débourser tout d'un coup, pour l'enregistrement
d'un bail ou d'une quittance, une somme de 200 francs et plus, et je
prends les cas où l'impôt est le plus modéré. On aura beau soutenir
en théorie que les impôts qui se sentent sont les meilleurs, il n'en est
pas moins vrai que, dans la pratique et au poiift de vue du progrès
de la richesse, ceux qui ne se sentent pas valent infiniment mieux.
Mais au moins ces impôts sur les actes sont-ils bien fondés et bien
légitimes ?
Si l'on ne considère que les besoins de l'état et le droit qu'il a
comme souverain d'exercer des prélèvemens sur la fortune pu-
blique pour les services qu'il rend, tous les impôts sont légitimes,
à la condition d'avoir un caractère général et de peser également
sur tout le monde; mais c'est là une légitimité entendue dans un
sens très large, et qui peut n'avoir rien de commun avec l'utilité
sociale. Dans le sens le plus étroit du mot et certainement le meil-
leur, un impôt n'est légitime que s'il est bien en rapport avec le
service rendu, et pas trop dommageable à la richesse publique.
Cette dernière condition surtout est la plus importante. Cela ne
veut pas dire que nous séparions l'idée de justice de celle d'uti-
lité; les deux sont tellement liées qu'au point de vue social il ne
peut y avoir utilité, utilité durable bien entendu, sans qu'il y ait
en même temps justice. Du moment qu'un impôt ne nuit pas au
progrès de la richesse, on peut être sûr qu'il est juste. C'est à ce
point de vue principal que je me propose d'examiner les impôts sur
les actes.
• I.
Prenons d'abord celui du timbre. Cet impôt est établi sur cer-
tains actes qui ne peuvent avoir leur pleine efficacité que s'ils sont
revêtus de l'empreinte de l'état qu'on appelle timbre. C'est une
espèce de laisser-passer que le gouvernement leur accorde moyen-
nant finance. Vous faites une convention avec un particulier, l'état
exige d'abord qu'elle soit écrite sur un papier»revêtu de cette em-
preinte, et dont il règle la dimension. Elle ne pourra produire
d'effet utile en justice qu'à cette condition; vous organisez une so-
ciété financière ou industrielle par actions ou obligations; les titres,
avant fle voir le jour, devront être également revêtus du cachet de
Digitized by VjOOQ IC
150 REVUE DES DEUX HONI>E&.
l'étftt; les billets aa port^ixr, les effets de commerce sont assujettis
à la même formalité; les lettres de voiture, les récépissés de trans-
port^ les contrats d'assurance, les affiches sur les mufe, etc.,
d<Hvent être également timbrés; enfin vous écrivez à une adminis-
tration publique, à un ministre, à un préfet, pour revendiquer un
droit, vous devez le faire sur du papier timbré^, sous peine de voir
votre lettre non suivie d'effet. Depuis quelques années, on a encore
perfectionné cette iomiixtion du gouvernement dans tous les actes
de la vie sociale, en établissant un timbre mobile sur les reçus de
quelque mature qu'ils soient^ même lorsqu'ik ne portent pas libé-
ration pour le paiement d'une somme d'argent.
Si on n'examine l'impôt qu'au seul point de vue de la rémunéra-
tion du service rendu par l'état, il est bien évident que celui du
tinil»re est peu fondé. L'élat n'ajoute rien à la valeur de l'acte ou
du titre sur lequel il met son estampille. S'il s'agit d'une quittance
par exemple, la libération résulte du paiencient et non du timbre; et
s'il est question d'un billet de banque ou d'un effet de commerce»
le timbre n'en assure pas le remboursement. Il n'y a donc pas
de service rendu par l'état, à proprement parler, à l'occasion de
cet impôt; le gouvernement u e tout simplement de son droit réga-
lien, qui est d'établir des impôts là où il le juge à propos, et toute
la question à examiner est dans la quotité de la taxe. Si elle est mo-
dérée, personne ne soi^ra à la discuter; mais si, avec les surtaxes,
elle arrive, comme aujourd'hui pour les billets de banque et de
commerce, à être de 1 1/2 pour 1000 et qu'elle peut s'appliquer à
des milliards, on la discute et on cherche à l'éluder. On y arrive
en donnant au chèque un emploi auquel il n'était pas destiné, en le
faisant servir au même usage que les, effets de commerce. Qu'en
résulte-t-il? IXune part, que l'état perd une partie de ses droits,
puisque le chèque n'est pas taxé autant que le billet ordinaire,
et d'autre part que le commerce n'est point satisfait non plus parce
que le chèque ne lui présente pas absolument les mêmes avant%es
que le billet à ordre ou la lettre de change. Il y a donc dommage
des deux côtés. On peut considéi-er aussi comme très fâcheux l'abus
qui est fait du papier timbré dans les actes de procédure judiciaire
et dans les liquidations forcées.
Cet impôt a été beaucoup augmenté depuis un certain nombre
d'années; la simple feuille de papier, qui il y a quarante ans coûtait
S5 centimes, vaut maintenant 70 centimes, et la feuille double a
passé de 70 centimes à 1 fr. 20 cent. Pour justifier cette augmen-
tation, on dit que l'on a suivi en cela le changement qui s'est
opéré dans la valeur des choses et dans le progrès de la richesse;
il n'en coûte pas plus aujourd'hui de pay^ 70 centimes que S5 il
Digitized by VjOOQ IC
Ul QUE&TlOy DES IltfOTS. 151
y a quarante ans, et Tétat luinnéme ne reçoit pas davantage pro-
portionnellement à ses dépenses. Si ce raisconemeot était fondé, il
faudrait l'appliquer à tous les impôts et non à un seul. Pourquoi
n'aToir pas augmenté de même les impôts directs, Timpôt fonder,
Timpôt mobilier, l'impôt des portes et fenêtres? Je ne parie pas de
celui des patentes^ qui a subi beaucoup d'augmentation poui: d'autres
raisons. L'hectare de «erre devrait aussi payer le double de ce qu'il
payait il y a quarante ans, et il serait encore moins taxé proportion-
nellement au revenu qu'il donne. Il est vrai que depuis cette époque
la terre a subi beaucoup de centimes additionnels, mais ces cen-
times profiteiit ^ dea dépenses locales et non à l'état. En ce qui ooo-
oeme celui-ci, l'impôt foncier a été diminué et non augmenté. C'est
donc une mauvaise raison à mettra en avant, pour justifier une
surtaxe, que d'alléguer les changemens qui se sont opérés dans la
valeur des choses et dans le progrès de la richesse. Le rôle d'une
bonne administration financière est de profiter de ces changemens,
iïon point pour augmenter les impôts, mais pour leur faire reiidre
davantage, tout en leur conservant la nfiême base. C'est ainsi qu'on
a procédé en Angleterre depuis un certain nombre d'années. On a
fait mieux, on a diminué les impôts comme quotité et dans des
proportions considérables, et ils rapportent aujourd'hui, par le seul
fait de la plus-value, autant qu'ils donnaient avant le dégrèvement.
C'est Jà l'idéal qu'il faut avoir sous les yeux. Malheureusement tous
les états ne sont pas -en mesure de le réaliser et d'attendre les plus-
values; on a de grands besoins et on va au plus pressé en augmen-
tant les impôts qui paraissent devoir supporter plus facilement ime
augmentation. Ce qu'on peut dire en faveut du droit de timbre,
c'est que, sauf dans quelques cas que nous venons d*indiquer, il se
paie en somme assez facilement et ne trouble pas trop la ridiesse
publique. S'il donne 154 millions par an, ce qui est un gros chifi*re,
ce n'est pas seulement parce que la base en a été élargie et accrue,
c'est aussi parce qu'il y a plus de transactions résultant du progrès
de la richesse. On peut donc en prendre son parti, en désirant toute-
fois qu'il ne subisse plus de nouveaux accroissemens, car il est ar-
rivé à un maximum qu'on ne franchirait pas impunément.
Passons maintenant à l'impôt d'enregistrement. Ici nous ne
sommes plus en plein arbitraire, comme avec l'impôt de timbre. Ce
n'est plus la simple fantaisie du testateur qui a fait établir cette
taxe plutôt qu'une autre : l'état rend un service en échange duquel
il perçoit un droit; il tient des registres sur lesquels il fait inscrire
par abrégé ou m extenso divers actes qui concernent les partiwi-
liers; ces registres sont à la disposition de ceux qui ont besoin de
les consulter, et la mention qui s'y trouve fait foi contre les tiers;
on ne peut pas demander à 1 état de rendre ce service pour rien.
• Digitizedby Google
152 REVUE DES DEUX MONDES.
Autrefois beaucoup d'actes échappaient à renregistrement; ils y
étaient bien soumis en vertu de la loi et n'avaient d'effet en justice
qu'après avoir rempli cette formalité, mais on se contentait de les
faire enregistrer en cas de réclamation, en payant un simple ou un
double droit, et il n'y avait pas d'autre sanction. Aujourd'hui la
sanction est plus forte : tous les actes susceptibles d'être enregis-
trés, et qui ne le sont pas dans un délai déterminé, sont passi-
bles d'une amende tellement considérable que personne ne s'ex-
pose à l'encourir ; tous les actes sont enregistrés. Ce devrait être
une raison pour que le droit fût plus modéré. Il n'en est pas
ainsi dans la plupart des cas. D'abord cette .taxe eirt trop compli-
quée , elle présente un véritable dédale dans lequel on se perd,
et donne lieu à des discussions sans nombre entre les contribua-
bles et le fisc. Beaucoup d'hommes d'affaires et de gens de loi ne
sont occupés qu'à détourner le sens des actes pour les soustraire à
l'application du droit le plus rigoureux. On a calculé qu'il y avait
plus de deux cents dispositions légales régissant la matière. Cette
multiplicité est assurément un grave inconvénient.
Quant à l'impôt en lui-même, il est, je le répète, souvent trop
élevé. Je n'entrerai pas dans le détail des cas où s'appliquent
le droit fixe et le droit proportionnel, je prendrai tout de suite
ce qu'il y a de plus saillant dans l'application du droit propor-
tionnel, et choisirai un impôt qui rencontre peu d'opposition : je
veux parler de celui de succession. On trouve généralement qu'il
est bien établi, parfaitement légitime, et on serait plutôt disposé à
l'augmenter qu'à l'abaisser. Il est perçu à un moment très favo-
rable, lorsqu'on réalise une augmentation de fortune. Puis, com-
ment l'héritage arrive-t-il ? Il arrive par la consécration en votre
faveur du droit que possédait l'ancien propriétaire; c'est une espèce
d'investiture qui vous est *donnée par l'état, il est naturel que ce-
lui-ci la fasse payer et qu'il en demande même un prix assez élevé.
Voilà le raisonnement qu'on fait pour justifier cet impôt. On com-
prend ce langage dans la bouche de ceux qui considèrent le droit
de propriété comme émanant de la loi seule ; c'est le législateur
qui l'a établi, disent-ils, en vue de certaines considérations sociales;
il est le maître d'y mettre des conditions, et, s'il exige 9 et 10 pour
100 pour la transmission d'un héritage, on n'a pas à se plaindre, il
pourrait demander plus. — Si on se place à un autre point de vue,
si on croit que le droit de propriété ne dérive pas de la loi seule,
qu'il lui est antérieur et supérieur , qu'il est comme le fondement
sur lequel reposent les sociétés, alors les prétentions du fisc de-
viennent contestables, et on peut les trouver injustes, si elles sont
exagérées. Cette question du droit de propriété a été beaucoup
jdiscutée dans tous les temps, elle l'est encore beaucoup aujourd'hui.
Digitized by VjOOQIC
LA QUESTION DES IMPOTS. 15S
Dans un travail fort intéressant (1), M. de Laveleye nous apprend
qu'en Allemagne même, où la témérité de la pensée va quelque-
fois très loin, on admet généralement que l'institution de la pro-
priété appliquée au sol répond à la nature de l'homme, assure le
maximum de production, et paratt par conséquent indispensable
pour tout l'avenir qu'on peut prévoir ; et M. de Laveleye, tout en
rappelant que les lois sur la propriété ont varié suivant le milieu
social où elles étaient appliquées, ajoute lui-même que « si c'est la
loi qui définit la propriété, en détermine les privilèges, les obliga-
tions, la limite et les modes d'acquisition, ce n'est pas le législa-
teur qui crée le droit. » En effet, ce droit est dans la force des
choses; l'économie politique en le proclamant ne fait qu'indiquer
ce qui est la condition essentielle du progrès des sociétés et ce qui
les met^à même de remplir la haute mission civilisatrice à laquelle
elles sont appelées. Que l'état fasse payer à propos de toute suc-
cession un certain droit pour le service qu'il rend par l'inscription
sur ses registres de la mutation qui vient d'avoir lieu, rien de plus
juste, personne n'y trouvera à redire, si le droit est modéré. Mais
lorsqu'il s'agit de 9 potir 100 et que la dépense occasionnée par
l'inscription représente à peu près 1/2 pour 100, ce n'est plus un
set^ice qu'on paie, c'est un impôt qu'on subit, et il convient alors
d'examiner si, à ce taux excessif, l'impôt est juste et bien conforme
aux lois de l'économie politique.
Pour les successions entre descendans et ascendans, le droit est
de 1 pour 100, auquel s'ajoutent les deux décimes de guerre, ce
qui fait 1,20 pour 100; entre époux, il est de 3 pour 100 et, avec
les 2 décimes, de 3,60 ; entre frères et sœurs, oncles et neveux,
de 6 pour 100; entre grands-oncles et petits-neveux, de 7 pour
100; entre parens au-delà du à^ degré, de 8 pour 100; il s'élève
enfin à 9 pour 100 et à 10, y compris les décimes, entre personnes
non parentes, lorsque la succession résulte d'un testament. L'état
fait ainsi une grande distinction entre les successions directes et
celles qui passent à des parens éloignés ou à des personnes non
parentes : en la faisant, il rend hommage au principe du droit de
propriété et reconnaît que , lorsque la succession est directe et
continue en quelque sorte dans lés mêmes mains par une dévolu-
tion naturelle, conforme à la volonté du défunt, il n'a paé à inter-
venir, parce qu'il n'ajoute rien à un droit que l'on ne tient pafe de
lui. I| en est autrement lorsqu'il s'agit d'une succession par voie col-
latérale, et qu'il n'y a pas de volonté expresse du défunt; alors l'in-
tervention du législateur est nécessaire pour suppléer à cette vo-
lonté qui manque ; l'état vient et dit : Si ce n'est pas moi qui crée le
(1} Voyez la Revue du 15 fémer 1878.
Digitized by VjOOQ IC
154 BJEYIJB DES'DECX MONDES.
droit de propriété, j'ai au moms le pouvoir de déterminer la limite
au-delà de laquelle il ne pourra plus s'exercer, de même qu'il m'ap-
partient de fixer les délais de la prescription pour les acquisitions
irrégulières; c'est une mesure d'ordre public. Les parens ne se
connaissent pas toujours aiMielà d'un certain degré» ou, s'ils se
connaissent, le liai qui les unit est si faible qu'il ne peut consti-
tuer un droit rigoureux. Si pourtant je veux bien reconnaître ce
droit, je suis libi'e d'y mettre des conditions et de déclarer, par
exemple, qu'on n*héritera après tel ou tel degré qu'en payant 10
ou 12 pour 100. Personne ne peut le trouver mauvais ; il n'y a
aucun principe de violé : on ne viole pas la justice, puisque celui
à qui passe l'héritage n'y avait aucun droit primordial, et on n'of-
fense pas les lois de l'économie politique, car le défunt, en travail-
lant pour faire sa fortune, n'a pas été guidé par l'idée quet^elle-ci
dût passer exempte d'impôts à des collatéi-aux. « L'hérédité,
dit encore M. de Laveleye, est utile comme un stimulant à l'ac-
croissement de la richesse; mais, dans les successions collatérales,
elle ne doit pas s'étendre au-delà du degré où elle agit comme un
encouragement au travail et à l'épargne; »*et il proposerait volon-
tiers de la limiter au 5" et 6« degré. Il n'en est pas de même, à notre
avis, lorsqu'il y a une institution d'héritier faite par testament ; le
défunt a usé de son droit, il a choisi son héritier, et, si on veut
tâîfer celte transmission d'un façon exorbitante, on porte atteinte à
ce droit. Il importe d'autant plus de se montrer réservé à cet égard
qu'aujourd'hui surtout on a une tendance à favoriser les dispositions
testamentaires et à croire que la loi ne doit rien faire pour les
entraver. A ce point de vue donc, il paraîtrait équitable qu'on fît
une distinction entre les successions qui sont léguées par testa-
ment et celles qui ne le sont pas et doivent aller à des héritiers
au-delà d'un certain degré. Nous comprendrions qu'on fît payer 10
ou 12 pour 100 et même plus aux parens après le 4** ou 5* degré et
qu'on ne demandât pas plus de 2 ou 3 pour 100 aux légataires à
titre quelconque comme aux époux. Ces 2 ou 3 pour 100 seraient
censés représenter le service que rend l'état en inscrivant la muta-
tion sur ses registres, et, quant aux 10 et 12 pour 100, ils seraient
le prix de l'investiture spéciale qlie la loi veut bien accorder aux
héritiers * éloignés et qu'elle aurait pu leur refuser. En adoptant
cette modification, diminuant les droits d'uh côté et les augnoen-
tant de l'autre, on arriverait peut-être à obtenir les mêmes recettes
et à désintéresser le fisc. Alors tout serait pour le mieux.
On a proposé un autre changement ; on a demandé qu'on fit
comme en Angleterre et qu*on tînt compte, pour le droit à perce-
voir, de l'âge de la personne qui est appelée à succéder. Il est bien
évident que, si cette personne est âgée, elle a moins de chance de
Digitized by VjOOQ IC
LA QUBSTfOH DES MP0T8. 155
détenff longtemps l'héritage que si elle est jeune. Pourquoi lui
faire payer le même droit? On poorrait se servir des tables de
mortalité, comme pour les assurances sur la vie, et établir l'imp&t
suivant l'âge. En Angleterre, on donne satisfaction k cette idée en
capitalisant la succession à des taux différas. Vn revenu foncierde
100 iiv. sterl. est estimé i,900 liv., si l'iiéritier a un an^ 1,6A1 liv.
sterl. s'il a trente ans, 1 ,9â2 livres sterling s'il a cinquante ans, enfin
5âl liv. sterL s'il a soixante-quînKans. Cette distinaion paraît en
effet fort juste. L'état ne doit pas spéculer sur la trop grande fré-
quence des mutations, et, quand il est probable que cette fréquence
aura lieu, il peut en tenir compte. L'idéal, au point de vue de la
justice, serait que toutes les propriétés subissent les mêmes droits
de mutation, dans un certain laps de temps, comme elles sont sou-
mises chaque année au nnéne impôt foncier. Cette distinction pour-
tant perdrait de son intérêt si les droits élevés ne s'appliquaient
qu'aux successions ab intestêU au-delà d'un certain degré. Per-
sonne ne s'en inquiéterait. En définitive, quand une succession
arrive à quelqu'un qui n'y a aucun droit primordial et qui n'est
point institué par testament, il n'y a pas grand inconvénient à ce
qu'elle soit soumise deux fois à la même taxe dans un espace de
tempi^ assez court, tandis que, si la taxe s'applique ou à des par-
rens assez proches ou à des héritiers par testament, c'est une
atteinte portée au droit de propriété et qui est d'autant plus sen-
âble que l'inopôt se renouvelle souvent. On peut faire la même ré-
flexion à propos d'une autre réforme qui avait été indiquée par la
dernière commission d'enquête agricole : elle demandait qu'on ré-
duisit les droits de succession, lorsqu'ils auraient été acquittés de-
puis moins de trois ans. Ce projet de réforme n'avait encore en vue
que les droits élevés; s'il ne s'était agi que de 2 et 8 pour 100, cela
n'en valait pas la peine, et d'ailleurs la demande eût été injuste, car
à chaque mutation l'état est obligé d'intervenir, il rend un service
qui doit être payé.
Mais la réforme la plus urgente à notre avis est celle de la dé-
duction des dettes dans l'actif d'une succession. Un homme meurt
laissant des charges plus ou moins considérables, attestées par des
obligations certaines, inscrites même au bureau des hypothèques,
elles absorbent la moitié ou les trois quarts de la succession, N'im-
porte, on paiera le droit sur tout l'héritage, comme si celui-ci était
absolument libre; on ne déduira rien cte l'actif. C'est là* évidem-
ment une prétention excessive, contre laquelle on réclame en vain
depuis Boird>re d'années. Quelles sont donc les difficultés? On al-
lègue <;ue,«i le trésor entrait dans lavoie de la déduction des dettes,
il serait exposé à toute espèce de fraudes; il n'y aurait plus de
Digitized by VjOOQ IC
156 RE? CE DES DEUX MONDES.
successions exemptes de charges : toutes ou la plupart se présen-
teraient en accusant un «passif plus ou moins considérable, sans
qu'il fût possible de distinguer les dettes réelles des dettes fic-
tives. Cette objection a toujours prévalu. Quelque grave (pielle
soit, elle ne peut pas servir à consacrer une immense injustice.
Quoi! une succession sera obérée au point de laisser un actif in-
signifiant, juste assez élevé pour empêcher l'héritier d'y renoncer,
cet héritier offrira d'en faire la preuve, et on refusera, parce qu'il
paraîtra plus commode, pour éviter toute difficulté, de ne tenir
aucun compte des dettes 1 Alors ce n'est plus 8 ou 10 pour 100
qu'on prélève, c'est souvent 18 ou 20 ; c'est une véritable expro-
priation qu'on opère, et pourquoi? pour favoriser le repos et la
tranquillité des agens du fisc. On aura beau dire, la conscience pu-
blique se révoltera toujours contre une pareille iniquité, et n'admet-
tra jamais qu'on doive payer sur une succession chargée de dettes
comme sur une autre qui n'en a pas.
Il en résulte dans l'application des choses assez singulières.
Une succession de 100,000 francs s'ouvre, elle est grevée de
50,000 francs de dettes hypothécaires, on paie le droit comme si
la dette n'existait pas. A quelques jours de là, le créancier des
50,000 francs vient lui-même à mourir, on porte la créance à
l'actif de sa succession et on exige encore le droit, de sorte que
le fisc aura reçu deux fois pour la même créance, la première
fois en refusant de la reconnaître au passif d'une succession, la
seconde en l'admettant à l'actif de l'autre. Il y a pourtant là quel-
que chose de contradictoire qui choque la raison et la justice. Est-il
donc impossible de se mettre à l'abri de la fraude? Un ancien chef
de division de l'administration même de l'enregistrement, M. Abel
Lemercier, indiquait, dans une brochure qui a paru en 1867, un
moyen qui ne manquerait peut-être pas d'efficacité. Lorsqu'un hé-
ritier déclarant une succession, disait-il, produirait le titre d'ime
dette enregistrée, contractée envers des tiers et non échue avant
le décès , affirmant qu'elle n'est pas éteinte et qu'il la reconnaît
parfaitement, cette déclaratioa pourrait faire foi contre lui devant
les tribunaux. En sens inverse, lorsque l'héritier d'une succession
au profit de laquelle une créance aurait existé viendrait déclarer
qu'elle n'existe plus et qu'elle a été payée avant le décès, on pour-
rait se servir égalenaent de cette déclaration pour faire prepve de la
libératioft. — Enfin, si ces moyens ne i^ffisaient pas, il faudrait en
chercher d'autres, car le procédé actuel est inique, quelque peu
odieux, et il n'est même pas démontré qu'il enrichisse beaucoup
le fisc. En effet, l'héritier qui est en face d'une injustice aussi
grande dérobe tout ce qu'il peut aux regards du trésor pour dimi-
Digitized by VJ-OOQ IC
l-A QUESTION DES IMPOTS. 157
nuer ses charges, et il croit ne pas engager sa conscience, il sait
qu'a\ec ce cpii reste, et qu'il ne peut soustraire, il paiera encore
plus qu'il ne doit réellement ; la non-déduction des dettes est donc
une incitation à la fraude. On dira que la fraude existerait encore
si le fisc agissait autrement; c'est possible, mais alors le contri-
buable saurait qu'il engage sa conscience, et le trésor pourrait tou-
jours user des moyens de contrôle dont il dispose. Il n'en use pas
lorsqu'il est en présence d'une succession dont le passif est no-
toirement considérable, et il laisse la fraude s'accomplir, ce qui
fait que la plus grande inégalité règne dans la perception dij^
droit. Les^gens scrupuleux se soumettent aux exigences du fisc,
paient l'impôt sur toute la succession sans en rien distraire, les
autres trouvent moyen de ne pas payer plus qu'ils ne doivent, et
souvent moins. Voilà à quoi on arrive avec un principe vicieux; les
uns passent à côté, les autres le subissent dans toute sa rigueur.
II,
Voyons maintenant un autre droit de mutation excessif également
et qui se justifie peut-être encore moins que certaines applications
de l'impôt de succession : je veux parler de celui qui est perçu à
l'occasion des mutations d'immeubles, à titre onéreux. Ce droit,
avec les centimes additionnels qui y sont afférens, est aujourd'hui
de 6,60 pour 100, et si on y ajoute les frais accessoires d'actes et
les honoraires du notaire, on arrive à faire payer 9 et 10 pour 100
pour toute mutation d'immeubles; et qui est-ce qui subit ce droit?
— En apparence c'est l'acquéreur, la loi le dit ainsi, mais en réa-
lité c'est le vendeur. Dans la plupart des cas, on vend par nécessité
et on n'est pas en mesure de faire la loi à celui qui achète. — D'ail-
leurs le prix se règle sur le revenu net que donne la propriété, dé-
duction faite des charges, y compris l'impôt, et si ce revenu,
d'après les conditions du marché, doit être de 3 ou de 4 pour 100,
il faut bien que le vendeur prenne à son compte tout ce qui pour-
rait le diminuer. Et quel service rend l'état pour exiger un pareil
droit de 6,60 pour 100? Il se coi^nte de faire tianscAre sur ses
registi^ l'acte de mutation^ c'est un service qui pourrait être lar-
gement rétribué avec 1/2 ou 1 pour 100 au plus. D'après un ta-
bleau dressé par M. Vignes dans son traité des impôts, les droits
sur la transmission d'immeubles à titre onéreux ont rapporté, en
1869, 139 millions pour une valeur de 2 milliards 400 millions,
tandis que les transmissions au même titre de valeurs mobilières
n'ont donné que 24 millions pour une valeur de plus de 10 mil-
Digitized by VjOOQ IC
158 .REVUE DE6 DEUX MONDER
iiards. Les matautions d'immeubles sont donc particaliërement gre*-
vées d'un droit excessif. On en cherche en vain la raison.
Quand on établit un impôt, il faudrait autant que possible l'as-
socia au progrès de la richesse; c'est là ce qui en fait la légitimité.
L'état peut dire au contribuable : C'est sous ma protection et avec
mon concours que le progrès dont vous profitez a eu Keu; j'en
viens réclamer ma part. Il n'en est pas ainsi avec les droits d'en-
registrement. On ne peut pas 'dire d'une façon absolue que plus il
y a d'actes enregistrés, plus il y a de richesse ; c'est souvent le
contraire qui arrive. Ainsi on remarque que dans les années calami-
teuses traversées par la disette, la guerre et les révoltitions, où
il y a beaucoup de poursuites en expropriation, les recettes de
l'enregistrement augmentent plutôt qu'elles ne diminuent. Les
mutations d'imnieubles à titre volontaire même qui ont lieu dans
ces' années-là sont loin d'être un signe de richesse. Pour quels
motifs donc a-t-on porté les droits à un taux aussi élevé? Nous
n'en connaissons pas d'autres que ceux qui inspirent les souve-
rains dans les états barbares lorsqu'ils ont besoin d'argent. Un
pacha, dit Volney dans son Voyage en Egypte et en Syrie^ voit un
individu planter un arbre ou bâtir une maison, il le fait venir et lui
dit: « Tu as de l'argent, puisque tu plantes et que tu bâtis; tu
vas m'en donner une part, » et il n'ajoute rien de plus. Le fisc, dans
un pays civilisé comme le nôtre, n'agit pas autrement avec le droit
de mutation. Il voit un individu qui vend un immeuble et un autre
qui l'achète, il se dit qu'il y aura de l'argent échangé, et îl en de-
mande sa part, sans examiner s'il y a droit ou non. Qu'en résulte-
t-ii? Qu'en Orient on ne plante ni ne bâtit, pour fie pas av(Hr à faire
la part du pacha ; on enfouit son argent, et le pays reste stérile.
Chez nous, on n'enfouit pas soa argent, parce qu'on a d'autres
moyens de l'utiliser; mais on» se garde bien, autant (ju'on le peut,
d'acheter des immeubles: d'abord pour ne pas payer le droit exces-
sif auquel l'acquisition est soumise , et ensuite parce qu'à cause
de ce même droit on aurait de la peine à s'en défaire plus tard«
Il n'y a aucun pays où l'impôt de mutation soit aussi élevé qu'en
France; il est de 1/2 pour 100 en Angleterre, de 1 pour 100 en
Prusse, de*2 et 3 pour 100 ailleurs. L'adramistration a si bien senti
que le droit de «transmission à 6,60 était excessif «qu'elle l'a diminué
des deux tiers en ce qui concerne les aliénations du domaiae public,
des forêts de l'état par exemple. Pourquoi cette distinction ? Pour-
quoi ce qui est bon pour l'état ne le serait>-il pas pour les particuliers?
D'ailleurs le fisc n'y pondrait rien. Nous ne craignons pas de dire
qu'avec une réduction de moitié dans le droit et im allégenirat
sensible dans les frais accessoires, les transactions sur pro-
Digitized by VjOOQ IC
LA QVE&Tieir DES mHTTS. 15^
priétés iimnobSières seraieikt beaucoup plus nombreuses, au
grand arrantage de tout )e monde. On eomprend qu'il y ak une
différence dans le droit lorsqu'il s'agît de traosmiâsion de valeurs
molûliël^, et particulièrement d'actions et d'(^igations : la fosrce
des choses le veut ainsi; on aurait trop de facilité pour échapper
as fisc, si les droits étaient élevés. Mais l'écart,, au taux oà il
est, ne se justifie pœnt. On ne peut pas admeUre qu'on prenne
6 pour 100 dans un cas et 2 et même i/â pour 100 dans l'autre.
11 en résulte que noft-seulement les transactions sur immeubles
sont plus rares, naais encore qu'elles sont le plus souvent entachées
de fraude : on déclare moins que le prix réel. Si le droit était plus
modéré, la fraude serait moindre, et il ne serait pas imposable
qu'au bout de très peu de temps, avec plus deifréquence dans les
mutations, plus de sincérité dans les déclarations, le fisc ne retrou-
vât à peu près Féquivaleal de ce qu'il aurait abandonné. Ainsj, au
point de vue de la justice comme au point de vue de l'économie poli-
tique, r impôt de mutation sur les immeuUes, tel qu'il existe aujour-
d'hui, est aussi loin d'être irréilrochable.
Est-on plus heureux avec les droits qui grèvent les transp<H!ts?
Nows éliminons tout de suite ceux qui concernent la poste ; ceux4à
sent parfaitement légitimes et représentent l'équivalent d'un sep-
vice rendu. On peut même trouver qu'ils, ne scmt pas très élevés,
p^ rapport au service. Pour em demander la diminution, il faut se
pfaurer à un autre point de vue et se dire que, l'état ayant un
grand intérêt à multipher les correspondances, intérêt de civilisa-
tion d*abord pour faeâiter l'échange des idées, intérêt matériel en-
suite pour dévelbpper les relations conraierâaies, il fût une chose
utile pour lui-même et pour tout le monde lorsqu'il abaisse la taxe
des lettres; c'est ce qui a eu lieu tout récemment sur l'initiative
heureuse du ministre des finances, M. Léon Say.
Ce qu'il faut examiner plus attentivement, ce sont les droits que
l'état trouve bon de percevoir sur les transports en grande et pe-
tite vitesse, particulièrement par chemins de fer; ces droits sont de
2 décimes on de 20 pour 100 pour les transports à grande vitesse
et de 5 pour IQO pour cetix à petite vitesse. Les premiers ont r^
porté, en 1877, 70 milHons environ et les seconds 23 millions, — en
tout près de 100 millions. Il ne faut pas réfléchir longtemps pour
être convaincu que cet impôt n'est pas bien fondé. Les 5 pour 100
sur les transports en petite vitesse scmt une charge nouvelle ajoutée
à la production du pays, et, quand on est serré d'aussi près que
nous le sommes par la concurrence étrangère , que toutes les teiK
dimces des peuples sont de réduire de plus en plus leurs frais de
production pour se disputer les marchés du monde, ce n'est pas
nne idée heureuse à coup sûr d'avoir imaginé cet impôt.
Digitized by VjOOQ IC
160 BEVUE DES DEUX MONDES.
On aura beau dire que la production pour l'intérieur y est seule
soumise, que le droit n'est pas perçu quand la marchandise est
destinée au dehors; la distinction est illusoire, les 5 pour 100 grè-
vent la production sous toutes ses formes. La marchandist, avant
de partir pour l'étranger, n'en a pas moins payé les 5 pour 100 sur
toutes les matières premières qui ont servi à l'établir. S'il s'agit
d'une étoffe, elle les a payés sur la laine, le coton ou la soie qu'on
a dû faire venir de plus ou moins loin ; elle les à subis encore sur
le combustible qu'on a brûlé dans l'usine, sans parler de l'élévation
de la main-d'œuvre qui en résulte aussi; il faut que tout cela se
retrouve dans le prix de vente au dehors. Du reste, la critique que
nous faisons de, cet impôt est un peu rétrospective, il n'y avait
qu'une voix pour le condamner. Il vient d'être aboli, et dispa-
raîtra le l**" juillet prochain.
L'q)inion n'est pas aussi sévère à l'égard des deux décimes qui
frappent les transports à grande vitesse. De quel droit pourtant l'é-
tat vient-il les réclamer? Veut-il faire payer aux compagnies la fa-
veur qu'il leur a accordée de constVuire et d'exploiter les chemins
de fer? Cette faveur n'a pas été gratuite; on en a débattu les condi-
tions dans des cahiers des charges, où l'état ne s'est pas oublié.
Il a stipulé par exemple qu'on transporterait au quart de place
les marins et les militaires, et pour rien ses propres dépêches. Il
imposait en outre des frais de contrôle assez lourds. Enfin les
compagnies de chemins de fer paient, comme toutes les autres
industries, les taxes générales, l'impôt foncier, l'impôt mobilier,
celui de patente, des portes et fenêtres, d'enregistrement, etc.
Elles sont de plus as^jetties à une taxe spéciale qui a été créée
particulièrement contre elles, celle du timbre sur tous les titres
qu'elles émettent. N'était-ce pas assez? La compagnie du Nord, dans
son rapport pour 1877, constate que, sur une recette brute de
123 millions, cette compagnie a payé à l'état, tant directement qu'in-
directement, une somme de 80 millions. Si on établit la même pro-
portion sur la recette de tous les chemins de fer, qui aujourd'hui
dépasse 800 millions, le profit de Tétat serait de près de 200.
Gela représente environ 25 pour 100 du produit bryt ; il n'y a pas
une autre industrie qui soit aussi fortement taxée. On aurait pu
s'en tenir là et ne pas ajouter les 2 décimes dont nous parlons.
On^a fait comme pour l'impôt de succession et de mutation, on
* jugé que ce serait facile à percevoir, et on n'a pas cherché d'autre
raison. On a pensé d'ailleurs que, la taxe se confondant avec le prix
du transport, on s'en apercevrait à peine; cela était déjà très peu
vrai avec le premier décime; on ne paie pas indifféremment 60 cen-
times au lieu de 50, et 11 francs au lieu de 10; mais, quand on y a
ajouté le deuxième et qu'il a fallu débourser 70 centimes au lieu de
Digitized by VjOOQ IC
LA QUESTION DES IMPOTS. 161
50, 12 francs au lieu de 10, et 120 francs au lieu de 100, alors la
taxe a paru exorbitante, et le mouvement des voyageurs a dû s'en
ressentir. Sans doute, si on compare les recettes d'une année à
l'autre, on les trouve toujours en augmentation, et on peut être
tenté de croire que la taxe n'exerce aucune influence fâcheuse. Ce
n'est pas ainsi qu'il faut considérer les choses. La richesse chez nous
a une telle élasticité qu'elle se développe quand même malgré tous
Içs obstacles; seulement il est permis de supposer qu'elle se déve-
lopperait davantage encore si ces obstacles n'existaient pas. Qu'on
supprime demain les 2 décimes sur les transports à grande vitesse,
et il y aura certainement une circulation plus grande de voyageurs,
et avec elle un mouvement d'affaires plus considérable. Élever les im-
pôts sur un point peut être le moyen de leur faire rendre davantage
sur ce point- là, mais ce n'est pas toujours celui d'obtenir plus de l'en-
semble des taxes. Or il n'y a que l'ensemble qui intéresse l'état. Ce
qui importe à celui-ci, ce n'est pas que tel ou tel impôt rapporte
plus, c'est que tous donnent davantage et qu'on ne perde pas d'un
côté ce qu'on gagne de l'autre. Pour bien faire comprendre notre
pensée, supposons qu'un impôt mal conçu donne 40 ou 50 millions
par an et qu'il nuise pour un centième seulement au progrès de la
richesse. Si ce progrès est de 3 milliards par année, et il doit bien
être de ce chiffre aujourd'hui en France , le préjudice annuel causé
par le mauvais impôt sera de 100 millions. Il aurait mieux valu ne
pas l'établir. — Il se peut que les 2 décimes qui augmentent sensi-
blement le prix des transports aient cet inconvénient, et que les
76 millions qu'ils rapportent soient plus que perdus par le ra-
lentissement qu'ils amènent dans le progrès de la richesse. L'état,
en face de la fortune publique, est comme l'administrateur d'un
grand domaine qui doit chercher ce qui améliore l'ensemble de ce
domaine plutôt que telle ou telle partie en particulier. Pour joutes
ces raisons donc, il nous paraîtrait utile que l'état réduisit la charge
des 2 décimes qui pèseut sur les transports. Il ne faut pas perdre
de vue qu'en Angleterre, pays essentiellement commerçant, cette
taxe est de 5 pour 100 seulement, et qu'on parle tous les jours de la
supprimer.
Dans le même ordre d'idées, on peut trouver à redire encore
contre l'impôt de 8 pour 100 sur le revenu des valeurs mobilières.
On a pourtant cru faire merveille en l'établissant. On a dit : Voilà
des valeurs qui constituent une partie notable de la richesse pu-
blique, et qui, sauf pour un léger droit de transmission auquel elles
sont soumises, ne paient rien à l'état sur le revenu qu'elles donnent,
tandis que le revenu de la terre et des immeubles est grevé de
5 ou 6 pour 100 et souvent de plus. C'est une inégalité qu'il faut
Tom ixyuu — 1878. 11
Digitized by VjOOQ IC
faire apparaître au aom de la juslke. Maintenaot, au poiat de vue
de réconomie poliiique, on a ajouté : Qu*est^e qu'vui impâi de
a pour 100 sur dea valeurs qui oi&eQt tant d avantages,, qu'oa peut
enaporter avec, soi et transmettre avec la plus grande facilité? Ce
qu'on leur deos^axàde est un bien nûnce tribut qui n'en peut pas
troubler réconoixûe ni arrêter le développement. Et en effet, de-
puis que l'impôt existe, ces valeurs, n'ont pas cessé de s'acaroitre>
et les cours en sont de plua en plus élevés. Il semble docicque
l'impôt est bien justifié, et que le& craintes qu'on pouvait avoir au
d^ut n'étaient pas fondées. Cependant^ si on y regarde de prte,
on trouve qu'il n'est pas aussi iaolTensif qu'il en a l'air; d'abord il
y & d'au très valeurs Boobiliërea que celles qui sont sg^us forme d'ao*
tions ou d'obligations; les parts d'intérêts dans une grande indu»*
tiie, la possession entre trois, ou quatre personnes d'un établisse^
ment de commerce, sont bien aussi des valeurs mobilières; pourquoi
sont-belles exemptes de l'impôt du revenu? Les sociél^ indu&*
tfielles ou financières, qui émettent des actions et des ob^gationa,
ont payé comme les établissemens particuliers l'impôt foncier, la
taxe des patentes, celle des portes et fenêtres, les droits d'enre^
gistrement; elles sont soumisses en outre à un droit de timbre
sur leurs titres; pourquoi donc leur faire payer encore, par un
privilège spécial, l'impôt sur le revenu? Le petit rentier qui tire
1^000 francs par an de ses valeurs mobilières, actions ou obliga*
tions^ subit une retenue de 30 francs, et les trois ou quatre grands
industriels ou commerçans associés qui se partagent 3 ou AOO^OOO fr.
de bénéfice ne paient rien de l'impôt sur le revenu. Il fout avouer
quet cela n'est pas de la bonne justice distrib«itive. Nous vou-
drioi3s demander aussi en vertu de quel principe on exempte
la rente sur l'état» C'est, dit-on, pour ménager le crédit public. Si
le goij^vernemeort imposait sa rente, elle baisserait, et on lui ferait
payer plus cher les emprunts qu'il aurait à contracter dans l'ave^
Eir. Cette raison ne suffît pas pour consacrer une injustice; il est
exorbitant que celui qui a 10,000 francs de rente sur l'état ne
paie riea^ tandis que celui qui n'a que 1,00Û francs en obligatioiis
de chemins de fer ou autres est grevé de 30 francs par aa.
D'ailleurs l'injustice ne profite pas à l'état autanX qu'on peut le
supposer. Tous les genres de crédits soat solidaires, surtout lors<-
qn'ilfi énaanent de la même source. Il ne faut pas oublier que l'état
a promis une garantie d'intérêt aux obligations de chemins de fer» et
ai celles^!, à cause de l'impôt,, n'ont pas tout l'essor qju'elles de-
vraient avoir, il est le premier à. en souffrir. La garantie ne fonctionne
que dans certains cas, lorsque les lignes ne tou missent pas des rever<
1UIA3 sui&sana po^tr couivrir les dépenses qu'elles ont occasioanées.
Digitized by VjOOQ IC
Quel €st l%rtfrtt de i'étet? Que ies compagnies empruntent aux
meilleures ccmdhions possibles, hTm que Tafincnlé à couvrir Mit
mornâre. Or, si fimpét #e * pour lOd enlève S© centimes &« re-
tenu ffiine obligation, les prêtews ifte donnenom pas 4e même
capital pour 14 fr. 60 cent. tl'in%érêts que pour 16 fr. 11 Caiidra em-
prunter davantage, et fa diflBérence retombera à ia charge 4e
Tétat par la garafitre. Aujcrurd'hiri, en vertu de oeftte garantie, le
gouvernement paie aux compagnies utm quarantaine de millions
par Tin, et il reçoit île Fnnpôt sur les valeurs mobilières une somme
qui n'«st pas même équTvatente *: elle a é«é ea 1877 de *5 miUioas.
Nous tne prétendons point qiÊet, sanis Timpôt, la garantie cesse-
rait d*étre eflectàve : loin de là; mais «elle wirait iieu po«r on
chiffre moindre. — A ce droit de 8 pour 100 «qui friçpe te reroou
des valeurs mobflières s'ajoute un autre impôt de transnxrssîon
qui ^srt de ^0 centimes pour 1©0 fr. du capital coté à la Bourse pour
les titres au porteur, et de 50 estimes pour les litres nominacifs,
indépendamment de Timpèt spécial du liimlire. Tous ces droits
réunis font qu'une obligation de cbemin de fer *u pondeur <50tée
SW francs subit «ne retenue de i fr. là ceirt. e* ne rapporte en
réalité que 18 fr. 86 cent, au lieu de IS francs; «t, s'il s'agit d'une
valeur à lots, -où !a prime de remboursemewt peut être considé-
rable, comme pour une obligation tie la ville de Paris, qui est
cotée 500 francs, le revenu descend à !8 fr. 80<5ent. au lieu de
15 francs, c'est une réductîxMi de 10 pour lOO. On ne peut pas ad-
mettre qu*i ce taux l'impôt soit compî-èlement inolfensif. Si on le
paie aisément dans les entreprises prospères, il b*«« -est pas de
m6me dans t^elles qui ont une existence précaire : la défakaiion k
faire par suite de l'impèt dans le revenu des titres «st en moy^ne
de 6 à 7 pour 100 ; eBes sont donc obligées d'emprunter à «n taux
pins onéreux. Ikms notons pas jusqu'à dire qve les petites lignes de
chemins de fer par -exemp^le qui ont feit failfite, et que l'état vient
de racheter, ont été ruinées par ces impôts-, il y avait malbeuneu-
sement trop de causes pour tjpi'il en fût ainsi; cependant il pa-
raîtra étrange que Tétat ait perçu pendant plusieurs années un droit
sur des revenus qui n'existaient pas et qui n'étaient qu'un prélève-
ment sur le capital. Cet impôt sur les valeurs mobilières offre en-
core cette particularité qu'il frappe les titres qu'il faudrait le
plus ménager : ils émanent d'entreprises qui ont pour base Tas-
sociation des capitaux, c'est-à-dire la forme de crédit la plus dé-
mocratique qu'il y ait, et, au lieu de leur donner une prime
d'encouragement, on leur inflige en quelque sorte une pénalité.
On conviendra que l'anomalie est bizarre dans un pays de sufiragt
universel.
Digitized by VjOOQ IC
16& REVUE DES DEUX MONDES.
J'ai fini Vexamen des taxes qui pèsent sur les actes ou sur les
aflfaîres, et je crois avoir démontré qu'elles ont très peu des qua-
lités qui constituent les bons impôts : elles sont lourdes, en général,
ne se paient pas par fractions minimes, et si elles rendent beaucoup,
ce n'est point toujours sans dommage pour la richesse publique.
Que faut-il en conclure? Qu'il y a lieu de les réviser dès aujourd'hui
et de les diminuer sensiblement. On voudrait que ce fût possible.
Mais nous sommes en présence d'autres nécessités plus urgentes.
Nous avons un budget qui, avec les centimes additionnels, touche à
S milliards et dont l'équilibre assuré est nécessaire au maintien de
notre crédit; on ne peut pas risquer de le compromettre par de$
remaniemens de taxes qui, bien que fondés en principe, n'en au-
raient pas moins pour premier effet d'amener des diminutions de re-
cettes. Seulement il faut se dire qu'aussitôt que la situation sera dé-
gagée et que nous aurons des excédans, nous devrons les appliquer
particulièrement à ces remaniemens.
Il y a un critérium infaillible pour juger du mérite d'un impôt :
c'est l'inlluence qu'il exerce sur la richesse publique; l'impôt se
paie-t-il aisément, sans faire naître de découragement dans la pro-
duction et la consommation, alors il est bon et il est juste, car la
répercussion en est certaine ; il entrera dans le mouvement général
de la richesse, pèsera également sur tout le monde et deviendra
une charge définitive du revenu brut de la société. Aucun homme
réfléchi et de bonne foi ne peut nier qu'à ce point de vue, qui est
l'essentiel, les taxes sur les actes sont moins favorables que celles de
consommation. Pourquoi sont-elles mieux accueillies? Tout simple-
ment parce qu'elles ne sont point mêlées comme les autres aux pré-
jugés et aux passions politiques, et qu'on ne s'en sert pas pour se
faire des réclames auprès de la masse électorale; dès lors les gouver-
nemens ont beau jeu pour les augmenter autant qu'ils veulent. Mais,
si elles excitent moins de plaintes que d'autres, cela ne prouve pas
qu'elles soient meilleures, cela prouve seulement que les peuples
n'entendent pas toujours bien leurs intérêts.
Victor Bonnet,
Digitized by VjOOQ IC
LES
COIVFLITS DES POUVOIRS Pl'BLICS
SOUS L'ANCIEN RÉGIME
ir.
LE ROLE DES PARLEMENS DANS LES PRÉLUDES
DE LA RÉVOLUTION.
L
Louis XIV savait par rexpérience de sa jeunesse à quels dangers
les régences exposaient le pouvoir royal et le repos du royaume.
Il voulut les prévenir en réglant les conditions du gouvernement
intérimaire qui devait après sa mort présider aux destinées du
pays, et par son testament il institua un conseil dont il donna
la présidence, avec voix prépondérante, à Philippe, duc d'Orléans,
son cousin et son gendre de la main gauche, ce prince ayant
épousé en 1692 M"* de Blois, fille légitimée de M™* de Montespan.
La faible santé de Louis XV, alors âgé de cinq ans, laissait au
duc d'Orléans l'espoir de saisir la couronne. Il avait l'ambition tra-
ditionnelle des branches cadettes, des ressentimens à venger (2),
(i) Voyez la Heme da 15 Jaio.
(2) Son père avait remporté sur Guillaame d'Orange la victoire de Cassel, et de-
puis ce brillant fait d'armes, Louis XIV, par un misérable sentiment de jalousie,
l'avait relégué dans un stérile repos. Un jour quil demandait pour sa femme malade
l*aatorisation de s'asseoir sur un fauteuil à dossier au lieu d'une chaise pliante, il se
▼it brutalement refuser cette faveur, parce que Louis XIV ne voulait pas, comme il
le dit dans ses Mémoires, rapprocher le frère trop près du roi. Le régent avait eu à
soufiTrir des mêmes ombrages, et il n'est pas besoin de rappeler que dès 1708 il avait
entamé des négociations secrètes avec l'Angleterre en yae d'une révolution dynastique*
Digitized by VjOOQ IC
166 BETUE DES DEtJX ]C<mi>B6.
et le jour même de la mort du grand roi, il fit cerner le Palais de
Justice, comme l'avait fait d*Épernon, par le régiment des gardes,
qui était devenu la légion prétorienne de la monarchie. La plupart
des présidens et des conseillers étaient gagnés d'avance, comme si
les coups d'état devaient toujours trouver en France des complices
parmi ceux à qui la garde des lois est confiée. Philippe leur de-
manda la régence pour lui seul, en ajoutant : « J'ose assurer,
messieurs, que je «aurai la mériter par mon zèle pour le service du
roi, par mon amour pour le bien public et surtout étant aidé de vos
bons conseils et de vos sages remontrances. » — Le testament fut
cassé, Philippe proclamé régent, et quinze jours après il rétablissait
le droit de remontrances (1).
Les deux pouvoirs étaient les obligés l'un de Vautre; dans les
premiers momens, ils marchèrent en parfait accord; mais la bonne
entente fut rompue par le système de Law. A côté de beaucoup
d'erreurs, ce système contenait sur le crédit public, la mobilisation
et la circulation des valeurs, la production de la richesse, des vues
justes et neuves dont la science financière moderne a profité. Le ré-
gent fut séduit comme les Pariî;iens, toujours faciles à s'enthousias-
mer pour ceux qui font briller à leurs yeux le mirage de bénéfices
fantastiques; seul au milieu de l'engoûment général, le parlement
comprit que le régent, qui favorisait les plus aventureuses opéra-
tions de Law en croyant organiser le crédit, n'organisait que la
banqueroute, et n'enrichissait que les fripons de ronsâqucnre.
De 1716 à 1721, il ne cessa de signaler par ses remontrances et de
condamner par ses arrêts les manœuvres empiriques et souvent
frauduleuses à l'aîde desquelles le gouvernement s'efforçait, comme
on dit aujourd'hui, de soutenir l'affaire.
Le 19 juin 1718, parut sur la refonte des monnaies un édit
désastreux qui masquait une indigne escroquerie, sous les appar-
rences d'avantages considérables offerts au public. Le parlement
protesta vigoureusement, et le chancelier d'Argenson lui apprit en
ces termes comment le régent entendait s'éclairer de ses bons
conseils : « Il semble que le parlement a porté ses entreprises
jusqu'à prétendre que, sans son aveu, le roi ne peut rien, et que le
parlement n'a pas besoin du consentement et de Tordre du roi
pour ordonner ce qui lui plaît. Ainsi, le parlement pouvant tout
sans le roi, et le roi ne pouvant rien sans son parlement, celui-ci
deviendrait bientôt législateur du royaume, et ce ne serait plus que
sous son bon plaisir que sa majesté pourrait faire savoir à ses
sujets quelles sont ses intentions. »
Les magistrats n'en continuèrent pas moins d'exercer sur toutes
{î) Sur le coup d*état du régent, Isambert, ÂncUnnes Lois, t. XX, «23, 628, XXI, 9.
Digitized by VjOOQ IC
LES PÂBLEMEN8 S003 l'àNCIEN BÉGIHE. 167
ks Opérations du Système la surveiUance ta plus sévère. En i720»
ils refusèreal d'enregistrer Tédit qui convertissait la compagnie
des Indes en compagnie de commerce. Le gouvernement répon-
dit par des lettres de cachet qui les exilaient à Pootoise ; mais
au xviir siècle, dans ce siècle rénovateur si grand par certains
côtés de son histoire, la eorruptioo et la frivolité ne perdaient
jamais leurs droits. Le soir du jour ou l'exil fut signifié, le régent,
qui voulait rester en bons termes avec messieurs de la cour, afm
de se ménager l'avenir, envoya 200,000 livres au procureur-géoé-
ral, qui les accepta avec reconnaissance, et une somme plus
forte au premier président pour sa table. Pontoise devint un pays
de cocagne; le monde élégant de Paris s'y rendit en foule, dit
Duclos, et les visiteurs y trouvèrent le triple avantage de faire une
partie de campagne, un bon dîner chez les e&ilés et un acte d'oppo-
sition au gouvernement, ce qui a toujours été de bonne compagnie
chez nous.
Les querelles commencées sous la régence se continuèrent pres-
que sans trêve pendant le règne de k>uis XV» soit au sujet des
affaires administratives, fmancières et juridiques, soit au sujet de
la bulle (hvgenitus. Enregistiée en 1713, c'est-àr-dire à une époque
où le droit de rwnontrances était enlevé au parlement, cette bulle»
lorsque ce droit lui fut rendu, réveilla les querelles tbéologiques
qui avaient troublé le règne de Louis XIV. Le parti janséniste,
auquel appartenait la grande majorité des membres de la haute
magistrature parisienne, refusait d'y souscrire, et en appelait au
futur concile, parce qu'il n'admettait pas l'infaillibilité du pape
agissant de son autorité privée. Les molinistes» au contraire, qui
comptaient dans leurs rangs la plus grande partie du clergé et les
jésuites, l'acceptaient comme article de foi, et voulaient la faire
reconnaître au double titre de loi de l'église et de l'état.
Le pape, disait le parlement, ne peut introduire de nouveaux
articles de foi dans la tradition catholique, sans consulter l'église
universelle réunie en concile œcuménique; le roi ne peut ériger la
bulle en loi du royaume, sans porter une grave atteinte aux liber-
tés gallicanes. Celte bulle d'ailleurs, par des interprétations abu-
sives, prête à ceux qu'elle condamne des opinions qu'ils n'ont
jamais eues, et contre lesquelles ils sont les premiers à protester :
les contraindre à s'y soumettre serait attenter à leur conscience
et commettre un acte de tyrannie.
Le pape, disaient à leur tour les molinistes, n'introduit aucune
nouveauté dans la tradition. Le jansénisme n'est qu'une hérésie
déguisée qui renouvelle Pelage et Calvin. Les conciles l'ont con-
damnée vingt fois, et la bulle ne fait que confirmer leurs canons.
Le roi est le ûls aîné de l'église, son premier devoir est de la
Digitized by VjOOQ IC
168 REVUE DES DEUX MONDES.
défendre, il y est engagé par le serment du sacre, — et lui-même
se mettrait en révolte ouverte contre elle, s'il ne donnait pas à ses
décrets la sanction du pouvoir qu'il tient de Dieu.
Le fond de la dispute, il n'est pas besoin de le rappeler, roulait
sur la grâce, le libre arbitre et la prédestination. Il n'était pas
donné à des légistes de porter la lumière dans ces ténébreuses
questions, quand les plus grands esprits de l'église n'avaient
jamais pu les résoudre que par des subtilités scolastiques qui prê-
teront éternellement à la controverse. En voulant rendre la bulle
obligatoire par ordonnance royale, les molinistes sortaient de la
théologie et soulevaient les plus graves problèmes des sociétés
humaines ; ils touchaient à la liberté de conscience, aux rapports
de l'église et de l'état, au pouvoir du pape et du roi. On n'avait
pas oublié les persécutions de Louis XIV, la destruction de Port-
Royal, la violation de ses tombeaux, les honteuses victoires rem-
portées par le grand roi sur des pierres et des ossemens. L'ombre
du père Letellier se dressait derrière l'archevêque de Paris ; on se
sentait menacé, et dans la population civile chacun tenait à honneur
d'être janséniste, sans s'inquiéter de savoir ce qu'était le jansénisme,
et se rangeait du côté du parlement, parce qu'il combattait le corps
épis'opal, qui favorisait le despotisme civil pour exercer sans ob-
stacle le despotisme religieux. Ce sont les mots de l'époque (1).
Aviant d'administrer les sacremens : mariage, communion, ex-
trême-onction, les curés molinistes de Paris exigeaient de leurs
paroissiens un billet de confession constatant qu'ils n'étaient pas
infectés de l'esprit de la secte, ou, à défaut de billet, une solennelle
adhésion à la bulle Vnigenitus. Aussitôt que ces exigences se pro-
duisaient, le parlement, qui les avait interdites par de nombreux
arrêts, mandait à sa barre le curé réfractaire, le décrétait de prise
de corps ou l'exilait. Lorsqu'il paraissait un bref ou un mandement
épiscopal, il supprimait le bref, interjetait appel comme d'abus, et
entamait des poursuites contre l'évêque (2). Cet appel, qui n'est
plus qu'une pure formalité comportant un simple blâme, avait sous
l'ancien régime un caractère rigoureusement coercitif, car il entraî-
nait la saisie du temporel, c'est-à-dire le séquestre des biens ecclé-
siastiques dont les revenus tenaient lieu des traitemens que l'état
fait aujourd'hui au clergé. Les évêques en appelaient au conseil du
roi, qui cassait les arrêts du parlement; celui-ci, à son tour, cassait
(i) « La plus grande partie de Paris est janséniste : le peuple, la bourgeoisie, et
même au-dessus. La liberté est chère à tous les hommes. » Journal de Barbier,
(2) Journal de Barbier, t. 1, p. «1, U5, 149, 290, 292; IV, 221, 351 ; VI, U2. —
On trouvera à la Bibliothèque nationale le recueil de tou* les actes du parle «nent re-
latifs aux billets de confession dans les manuscrits du fonds frauçais, n" 14,038 et
14,053 à 14,058.
Digitized by VjOOQ IC
LES PÂRLEMENS SOUS L' ANCIEN REGIME. 169
les arrêts du conseil. Louis XV, tiraillé entre Rome, Tépiscopat et la
magistrature, ne savait quel parti prendre. Quoiqu'il détestât les
jansénistes, par la seule raison que Louis XIV les avait détestés et
persécutés, il usait envers eux d'une assez grande modération, et
demandait avant tout aux deux partis de garder à Tégard de la
bulle un silence respectueux. C'était parler à des sourds.
Au mois de mars 1752, le parlement décréta de prise de corps,
pour refus de sacremens, le curé de Saint-Étienne-du-Mont. Son
arrêt ayant été, comme toujours, cassé par le conseil, il présenta le
15 avril des remontrances où il cherchait à prouver, en rejetant
sur le clergé la responsabilité de la crise, qu'elle ne pouvait se pro-
longer sans mettre en péril la monarchie et le catholicisme : « L'im-
piété , disait-il non sans raison , s'est servie des discussions qui
régnent entre les ministres de la religion pour attaquer la religion
môme. L'incertitude qui s'introduisait sur ce qui établit la légitimité
de la foi a été le moyen qu'elle a employé pour s'insinuer dans les
esprits, » et il ajoutait « qu'en laissant le clergé moliniste décider
arbitrairement des causes qui pouvaient exclure de la participation
aux biens de l'église, on le rendait l'arbitre de l'état et de la fortune
des citoyens, car il pouvait mettre l'interdiction aux sacremens à
telles conditions qu'il lui plairait. Le refus de les accorder était en
outre une excommunication déguisée qui dénonçait aux yeux du
peuple les fidèles qui en étaient l'objet, et les diffamait publi-
quement. »
Louis XV se contenta de répondre qu'il renouvelait ce qu'il avait
déjà prescrit pour imposer silence sur des querelles que l'on voulait
faire renaître. — Les querelles recommencèrent tout aussitôt. Le
9 avril 1753, le parlement fut exilé à Pontoise, et remplacé par
une diambre royale. Les Parisiens se montrèrent fort irrités. Le roi
pouvait résider avec la cour à Versailles, à Choisy, à Fontainebleau
ou partout ailleurs, ils ne s'en plaignaient pas, et l'on eût dit qu'ils
se sentaient plus libres; mais ils tenaient au parlement, comme les
Romains au Capitole. L'exiler, c'était les frapper au cœur, leur en-
lever le seul pouvoir qui pût les défendre contre l'arbitraire. On
accabla la chambre royale de tant d'épigrammes et de mépris qu'elle
fut dissoute et le parlement rappelé le 17 août 1754. Sa rentrée
donna le signal d'une nouvelle lutte, et d'une lutte d'autant plus
grave qu'elle allait mettre en cause le principe même de la mo-
narchie.
IL
Par une remarquable coïncidence, le parlement se jeta résolu- .
ment dans les voies révolutionnaires au moment où paraissaient
les premiers volumes de \ Encyclopédie^ le Discours sur Vori-
Digitized by VjOOQ IC
170 , ItEVCE BE8 DOTX MOWW».
gine de Vinégnliié parnki len hcmmeit, le Contrat sorialy le Ttt-
bleau économique^ c'est-à-dire durant la péiiode qui s'étend de
i7^2 à 1765. Complioe inoonsctent des philosophes dont il faisait
brûler les livres, il OTOourageait par son exemple n le fanatisme
€on(re Tautorité du roi^ qui était, dit Barbier, général dans Paris, »
et ralliait dans une opposition oonvmune « tous ceux de la secte jan-
séniste ou un peu républicains. » Un abfme de jour «n jour plus pro-
fond se creusait entre la couronne et la nation, lorsque la guerre
de sept ans \int l'approfondir encore*
Un édit de mai 17À9 avait créé une caisse d'amortissement; uq
nouvel édit du 7 juillet 17&Ô en confirma inexistence. Elle devait
recevoir une somme annuelle de A4 millkins; mais les millions pri-
Tent une autre route. Des impôts onéreux forent établis. Les trai-
tans profitèrent «du prétexte <le la guerre pour pressurer indi-
gnement les contriboables et voler sur un seul bail des fermes
4i millions. On acceptait sans trop se plaindre les sacrifices néces-
sités par les besoins réels et prouvés de Tétat; maïs on ne voulait
pas des dépenses « qui enlreienaient la mollisse et la volupté (I); »
on ne reconnaissait pas k Louis XV le droit de disposer de la for-
tune publi;(ue comme d'une propriété privée. Les provinces, qui
supportaient des changes énormes, sans profiter comme Paris <te8
TÎces et du luxe d'une société corrompue et prodigue, éclataient en
murmures. — Leurs parlemens multipliaient les remoiilra ces :
« Le royaume le plus florissant de l'univers, disaienl-ils, penche
vers sa chute. Les maux sont à leur comble et présagent l'avenir
k plus effi-ayant (^), La progression des impôts est poussée à un
tel excès qu elle ne peut avoir de terme que la destruction de la
monarchie. » En 17^, ils formèrent, comme au temps dt^ Mazarin,
sous le nom à^union dea cliisse^^ une alliance offensive et défen-
sive avec le parlement de Paris, parce qu'ils se regardaient tous
comme les nienibres d'un seul et mèn>e corps, dont ce parlement
était la tète, de môme que la tour dut Louvre était au moyen âge
te (hirf souver4iin de tous les flefs da royaume. La li^ue et la
fronde renaissaient sous une nouvelle &M*me, wiais dégagées de
l'alliance compromettante des ambitions princières et des (lassions
religieuses. La monarchie devait en ressentir un ébi*auiemeiit pro-
fond (â); mais à qui la faute?
(1) Parlement de T^ouen, remontrances du 4 mai 1760.
(2) l'arlemoiit de Hunnes, remouirdnces du 17 août 1753 et Parlement doOreiiobl«,
17 aofti 1703.
(H) L«s contemporains ne s'y trompaient pan; Tavocat Barbier, érho fidèle des
bmiis do son temps, écrivait : • Si Ton parfimt à diminoor l'autorité do» parU^icns
et Ipurs prétendus droits, il n'y aura plus d'o .siacJos à un despoiisrae assuré. Si, att
eootrairo, ils s*unihS3nt pour s'y opposer par des fortes déxuarcties, cela ne peut 6tre
SttiTÎ que d*uue «évokoioa dans I^tat. •
Digitized by VjOOQ IC
LES PÂRLBIIEIIS S0U6 l' ANCIEN RÉGIME. l7l
Le gouvernonent ayant imposé un droit d'entrée sur toutes le»
ailles» te parlement de Besajiçon fit défense aux agens du fisc d'en
opérer le recouvrement sous peine de wïort. Des lettres de cachet
décrétant l'exil ou k prison furent décernées contre trente^ux
conseillers. La plupart des pariemens du royaunae, celui de Paris
en tête, prireot leur parti, et le 24 mai 1759 il présentait pour
les défendre des remontrances qui étaient comme la préface de la
déclaration des droits de l'homme. Tout en protestant eocore de
son respect pour la personne sacrée du roi, il démentait ce respect
par la fierté de ses paroles. Il ne se borne plus, en effet, comme
par le passé, à donner dès avis sur un fait particulier, à discuter
des édits bursaux, à demander l'élargissement des magistrats incar-
cérés, il s'élère des faits particuliers à l'examen des principes, et
c^est le pouvoir royal lui-nïèroe qu'il aiet en cause. Il en cherche
rorigine, en fixe les limites et den>ande, en invaqmmi le» droit» de
la nation, en attarfuaut les irrégularités du poueoir absolu^ si le roi
est le seul maître, s'il suffit qu'il parle et qu'il veuille pour être
ob^i. Louis XV ne s'abuse pas sur la portée de ce langage. Il n'or-
donne plus de garder le silence sur ses édits; il cherche à justifier
son pouvoir. « La plénitude et Vuniversalité de l'autorité existent,
dit-il, dans sa personne; il en use comme ît le juge convenable, et
le droit de la nation n'est point distinct des lois dont il est la source
et le principe (1). »
La question des finances, en soulevant de continuels conflits,
ramenait à tout irotant la discussion sur les irrégularités du pourvoir
absolu. En 1756, sur un budget de âl2 millions, Louis XV en avait
prélevé 117 au moyen des acquits au comptant (2), sorte de mandats
à vue en usa^çe depuis François !•% qui ne portaient que la signature
royale, le chiffre de la somme à payer, sans aucune indication sur
la nature du crédit, et que les trésoners généraux brûlaient à la fin
de chaque année, en présence du roi. Le parlement de Paris, en
1760, protesta dans les termes les plus sévères contre un abus
aussi criant, et profila de l'occasion pour attaquer plus vivement
encore Vmttorité arbitraire qui présidait aux opérations finaa-
dères. « H est temps, disait-il, de faire régner l'ordre dans les
finances de l'état et de mettre des bornes fixes et invariables au
chiflre toujours croissant de dépenses inconnues, » L'opinion pu:-
{i) Journal de Barbier, t. VIT, p. 131, 172.
(î) Les accfvits s» eompcant n^étaieut poivA apt4i<y«ôs Mvletteiit, eonmie le dMsrrt
queliiues- écrivains^ aux, iépans^* persoMoUes du roi , mais- aussi aux dcpeanses géoé-
raies de l'état, et surtout aux affaires étrangères, mais ils n'eu constituaient pas moias
Qft grave danger pour ia bonne administratiaa det finances, puisqu'il» mettaient le
budget à IVmière discrétion du prince et que celui-ci pouvait prélever sur le trésor
toutes les somme» qu'il lui plaisah de prendre.
Digitized by VjOOQ IC
172 REVUE DES DEUX MONDES.
blique et la magistrature des provinces le soutenaient avec une
grande énergie, mais plus elles insistaient sur la nécessité des
réformes, plus Louis XV s'obstinait dans une résistance aveiigle.
Poussé par les coteries de la cour qui lui représentaient le parle-
ment comme un corps indisciplinable, ennemi déclaré de l'autorité
royale, il promulguait en décembre 1760 un édit où il affirmait
de nouveau avec aigreur son omnipotence absolue. « Les parle-
mens, disaitr-il, élèvent leur autorité à côté et même au-dessus de
la nôtre et réduisent notre pouvoir législatif à la seule faculté de
leur proposer nos volontés, en se réservant d'en empêcher l'exécu-
tion. Ils agissent sous notre nom contre nous-même, et ils ont su
faire au peuple une loi de la désobéissance... Nous les avons vus
enfanter successivement des idées nouvelles, se livrer plusieurs
fois à des interruptions et des cessations de service, donner des
démissions combinées et nous disputer ensuite le droit de les rece-
voir... Nous leur défendons de se servir des mots d'unité, d'wm-
versalité^ de classes^ et leur rappelons que nous ne tenons notre
couronne que de Dieu. » Le parlement fit des remontrances et
reçut du roi une réponse très sèche. Le 4 décembre, il rendit tîn
arrêt contre la réponse; le roi lui répondit le jour même plus sè-
chement encore. Le 5 il rendit un nouvel arrêt, et le 7 un lit de
justice le contraignit à biffer sur ses registres le texte des remon-
trances.
Le lit de justice ne fit qu'envenimer la lutte ; elle durait encore
lorsque la paix dite honteuse fut signée le 10 avril 1763. Pendant
sept ans la nation][avait été soumise aux plus durs sacrifices ; elle
n'en avait recueilli que des désastres, et, lorsqu'elle espérait des
jours meilleurs, elle apprit, par un édit et une déclaration du même
mois, que les impôts de guerre, vingtièmes et capitation, étaient
prorogés pour plusieurs années au mépris des engagemens les plus
formels ; que de nouveaux impôts étaient établis et des double-
mens appliqués comme la superindiction romaine à une foule
d'anciennes 'taxes.* Louis XV, dans le préambule de l'édit, cher-
chait à s'excuser, il parlait du soin qu'il avait mis à ne choisir que
les impositions les moins onéreuses, en attribuant aux malheure des
temps la nécessité^où îl se trouvait de faire peser sur ses sujets de
nouvelles charges. Aussitôt les parlemens de Paris, de Rouen, de
Rennes, de Bordeaux, de Toulouse, de Provence, de Franche-
Comté, la cour des aides, les chambres des comptes jetèrent le cri
d'alarme et dressèrent contre le roi un véritable acte d'accusation :
a^Sire, disaient-ils^dans leurs remontrances (1) dont nous reprodui-
(1) En voici l'indication : Paris, 27 novembra 1755; 3 septembre 1759; 17 décembre
17()3; 16 janvier 1764. — Rouen, 6 novembre 1753; 4 mai 1763; 16 juillet 1763. —
Rennes, 30 décembre 1703; 12 janvier 1764. — Grenoble, 17 aoat 1763. — Tou-
Digitized by VjOOQ IC
t
LES PABLEMENS SOUS l'aNCIEN BEGIME. 173
sons textuellement quelques phrases, on ose vous proposer de vio-
ler ce qu'il y a de plus sacré sur lerre, votre parole royale. On
vous représente les lois comme un obstacle qui borne votre puis-
sance, on vous cache qu'elles en assurent la durée. Votre majesté
donne à ses peuples l'assurance qu'elle ne veut régner que par les
lois et les formes sagement établies dans le royaume; et cependant,
au lieu des lois, c'est une volonté arbitraire et flottante qui dirige
tout. On veut forcer la magistrature à abandonner à ses oppresseurs
les derniers restes d'une liberté qu'elle ne peut défendre. Le peuple
est égaré dans un dédale d'impôts destructeurs dont le nombre
s'est tellement accru et s'accroît tellement tous les jours qu'il est
presque aussi difficile de les énumérer que de les acquitter. Ces
impôts ont ruiné les contribuables, sans enrichir Tétat. La paix est
aussi redoutable que la guerre. D'immenses richesses, une opu-
lence monstreuse, ne peuvent assouvir, chez d'infâmes traitans, la
soif d'ag^fuérir. Ils insultent à la misère publique, et donnent par
leur faste la preuve de leurs malversations. La situation empire
chaque jour, et ce n'est plus à la justice du roi, mais à sa pitié que
s'adressent ses sujets. »
Ce fier langage n'était que trop justifié. Les parlemens de pro-
vince citaient à l'appui de leur dire des faits lamentables, et mon-
traient les campagnes dépeuplées par l'émigration, la terre sté-
rilisée par le fisc cessant de produire, comme si le soleil avait
cessé de briller, les cultivateurs hors d'état de payer l'impôt, et
de nourrir leurs familles. Ce sombre tableau n'était point chargé.
Depuis le commencement du règne, la disette avait été permanente.
Dans le ressort de Pau, la disparition de l'aident avait forcé les
campagnards à revenir aux échanges en nature. En 1739, le duc
d'Orléans avait porté au conseil un morceau de pain de fougère, et
l'avait posé sur la table en disant : « Sire, voilà ce que vos sujets
mangent (1). » En 1751, les bestiaux étaient si rares que le fournis-
seur de r Hôtel-Dieu de Paris ne put se procurer l'approviJonne-
ment de cette maison.
Qu'avait fait le gouvernement pour soulager ces misères ? se
demandaient les parlemens, et ils partaient de là pour soumettre
à la plus judicieuse critique tout le système de l'impôt, en signa-
ler les vices, dénoncer les malversations, l'impitoyable dureté des
commis (2) et montrer que la ruine du trésor et des sujets avait
louse, avril et 22 décembre 1673. — Pau, 17 août 1763. — Aix,9 Janvier 1761. — Con-
seil souverain du Roussillon, 16 août 1753. — La plupart de ces remontrances sont à
ptine mentionnées par les historiens modernes. Elles ont toutes été imprimées, et
nous avons eu le hasard d*en trouver une dnllection à peu près complète.
(1) Mémoires du marquis d^Arg^nson publiés en 1857, t. II, p. 24.
(2^ On peut Juger par un seul fait de ce qu'étaient ces commis ramassés par les fer-
Digitized by VjOOQ IC
17& Rsvci nés deux mùkùss.
pouir cêuse pf emiàire la faculté que s'attribuait. le» roi d-ijsDj^oser et
de dépeoser «jj^bitraireiBent^ sai>& aoc^tec aiicuQ contrâleu Pour
mettre liaurs actes d'accord avec kurs^ {Muroles.» ils refusôcejot d'en-
regiâtrof kd édita bursaux. paroauilgués depui& la sigoaiujQ de la
paix. Le Foi, pour les y contraindre, envoya le* ix^arécbal de RLcher-
lieu à Pau, le due d'Harcourt à Bouem, le sieur du Mesnil à Gre^
noble, etc.-, les troupes furen.t mises sous les armes, les salles
d'audience eavahiesn. le» ooagistratSi violemmest arrachés de leurs
siégea* Le sang coula dans le Diauphiaé, et rexesi^^le des émeutes
révalutionnaires fut donné aux Parisiisns en 1763 par les popula*
tions des provinces qui ikent, psurtaut cause coounuae avec le&
magistrats.
L'opposition du parlement de Paria,, comme chef de l'union des
classes, lui avait acquis, une immense popularité; elle s'accrut
encore lorsqu'il eut enregistré Tédit du 2& nnvembre 17ÔÂ, qui
su{>primait Tordre de Jésus. Mafô il était à la fois corps politique
et corps judiciaire, et à ee dei'uier litre il était resté le représentant
attardé des tribunaux du mayea âge. Deux fois dans la même année
en 1766, il jeta sur Téchafaud deux victimes^ LalIy-ToUendal ef
dô la Barre, dont la sang a laissé sur son histoire une de ces ta-
chiea que Les siècles n'effacent pas. La conscience pubtique fut
révoltée. Le nom de bourreaux- de la Towrmlle circula da nouveau
dans les foules, et Louis XV jugea que le revirement de l'opinioii
lui permettrait de frapper un coup- décisif sans provoquer aucun
trouble : il s'y prépara de longue main; mais la nomination de
l'abbé Terray, créature de la Du Barry, au contrôle général des
finances en 1769„ rendit au parlement son ancienne popularité.
Ceit babile escroc, que Mirabeau appelle un monstre^ et qui n'avait
du prêtre que: la tonsure, inaugura son entrée aux affaires par des
opérations qui violaient effrontément Les lois les plus élém.entaires
de l'équité. Les cours souveraines firent des remontrances, le roi
tint un Ut de justice, et le parlement de Paris suspendit ses fonc-
tions, aux applaudissemens du public. Après divers incidens qu'il
est superflu de rappeler ici, il fut exilé en masse par lettres de
cachet le 20 janvier 1771, et remplacé par le conseil d'état. Le
13 avril suivant, le roi abolissait la cour des aides, supprimait avec
remboursement Les offices vénaux et héréditaires de la magistra-
ture de Paris, auxquels il substituait des offices viagers et grar-
tuits à sa nomination, et créait un nouveau parlement, composé en
grande partie de membres du grand conseil. Les parlemens de pro-
miev's généraux et les souA-traitans dans I09 bas-food& dos grandes Tilles. Sto nom*
broux arrêts dju^ oonAoU pocteiU qua las imdi^idus qui se présenteront à. la cour ûoà
aides pour être rcçuf coomûd dcn lsro»s lei awoat sfta& g^una iaioriibatioa. dor we ot
dostoMn»
Digitized by VjOOQ IC
LES PABUMBirs BOOS l'âNCtOf RÉGIME. 17S
fincft foreat également »ippriTné$ et réorganisés la même tntté«.
Lecbancelier IIaiipeou,qui CMduisrt cette grave affaire, avait é«é
prretnier présidem à Parie. En 17M, il avait sigi^ des remontranoes
très sévères dont tx)uis XV s'était montré fort irrité. Devenu ministre,
il oublia conitne tant d'arutres en arrivant au pouvoir sea principes
et 80D passé, et pourstirvit avec acharnement la destruction de la
compagnie à laquelle il avait appartenu et qu'il avait encouragée
dans sa résistance. La nouvelle constittition de la magistrature rtfta-
iisait des réformes importantes. En abolissant la vénalité, Maupeou
pouvait dire avec raison « qu'il rétablissait les tribunaux dans leor
dignité première et leur véritable noblesse. » Il en ouvrait l'aiOOèRs
i io«s les citoyens; il défendait aux juges, en leur assurant an
traitement fixe, de « prendre des parties aucune rétribution sons
le mom d'épices, vacations et autres dénominations quelconques. »
Le iKMnbne des ressorts et des appels étadt diminué, ce qui épar-
gnait aux plaideurs des déplacemens et des frais considérables. La
simplification de la procédure complétait les grandes ordonnances
de L'Hôpital et de Louis XIV ; mais ces mesures, excellentes au point
de vue judiciaire, servaient à masquer un coup d'état. Maupeou
voulait mettre la couronne Ikprs de greffe^ et, tout en laissant à la
nouvelle magistrature te droit de remontrances, il l'entourait de tant
de restriaions qu'il en rendait l'exercice complètement illusoire. Les
dernières voix qui pouvaient s'élever librement étaient étouffées,
et les amélioi-ations, quelque avantageuses qu'elles fussent, ne
compensaient pas aux yeux du pays les inconvéniens du silence.
L'indignation fut générale ; on donna comme une flétrissure le
nom du ministre au nouveau parlement. La cour des aides, les
chambres des comptes des provinces, les chambres de commerce,
les bailliages, les élections, un grand nombre de municipalités
unirent leurs protestations à celles du parlement. Maupeou, cons-
pué, chansonné, accusé « d'une ambition venimeuse mêlée d'une
frénésie de bassesse, » comparé à Séjan, aux maires du palais, au
Grand Turc, fit distribuer pour se défendre quatre-vingt-seize bro-
chures, qui toutes lui attirèrent de vertes répliques. Une di>cussion
passionnée s'engagea dans des pamphlets que la police s'efforçait
en vain de saisir (1). « Si votre résistance n'avait pas un terme, avait
dit ie ministre aux pariemeouires, vous ne seriez plus les officiers
du roi, mais ses maîtres. » — a Quelle est donc cette résistance?
(i) Les plus importans de ces pamphlets ont été reproduits dans le rociipil intitulé:
Itf Sff»rU de la Uberlé tl dm vair>oiism9^ contre U despotisme tlu sirur ds Maupeou.
LttdM, 177i-1T75, 0 Yol. i«-8«. Ce recueil est Tua dos dooumons les plus curieux
4m rWKtaire poliiiqse du xviii* bièdft. Il peut dooaer lieu à bien des rapprochemeot
anlrt U diMoliftlioo 4tt parleOMOt en 1771 fl it diMtlaUoa M ia dMinlM^ dot députés
en 1877.
Digitized by VjOOQ IC
176 REVUE DES DEUX MONDES.
répondaient les publicistes, une résistance purement passive, qui
se borne à Tinaction, à ne pas consentir l'injustice, à opposer non
la force qui combat, mais la conscience qui arrête, mais la prière,
les supplications, le cri toujours subsistant des lois... » Les écri-
vains ne se bornaient pas à flétrir les édits de suppression et le
maire du palais qui les avait contre-signes ; ils remuaient toute
notre histoire pour prouver que les premiers Francs n'avaient ja-
mais subi de pareils outrages, que les libertés de la nation étaient
au-dessus de toute atteinte. Le roi, disaient-ils, a cédé à un mouve-
ment de colère, et ils rappelaient cette phrase du Songe du Verger
écrit par ordre de Charles V : « La colère des rois est un présent de
la mort. » Les mots qui serviront de ralliement aux hommes de
89 : libertés publiques, civisme, droits sacrés de la nation, escla-
vage, dépôt inaliénable des lois, reviennent à tout instant sous leur
plume. Une nouvelle langue s'est formée, et la révolution, qui avait
posé ses prémisses dans la magistrature par l'union des classes, a
fait un pas en avant.
Des livres qui datent de notre temps même accusent le parle-
ment d'avoir contribué sous Louis XV autant et plus peut-être
que les philosophes à ébranler la monarchie, à briser les ressorts
du gouvernement. Mais parler ainsi c'est dire que Louis XY pouvait
tout oser sans qu'il fût permis, même aux gardiens des lois, de
l'avertir et de se plaindre; c'est réhabiliter Dubois, Terray, Pom-
padour. Du Barry, les lettres de cachet, le gaspillage des finances ;
c'est admettre, comme l'a écrit Louis XIV, u que la volonté de Dieu
est que quiconque est né sujet doit obéir sans discernement, et
qu'il y a toujours plus de mal à contrôler qu'à supporter les mau-
vais gouvernemens dont Dieu seul est juge (I). » Si les ressorts de
la monarchie ont été brisés, c'est qu'en refusant à la nation ce
qu'elle demandait de légitime, la royauté l'a poussée à tout exiger
et à tout prendre.
IIL
Louis XVI, en montant sur le trône, était animé des meilleures
intentions. Il avait toutes les vertus privées qui manquaient à ses
prédécesseurs; en d'autres temps, elles auraient assuré sa gloire;
mais, comme Louis le Débonnaire, il se trouvait jeté au milieu
d'une de ces crises redoutables où les qualités même des rois se
(1) Voir pour les théories absolutistes de Louis XIV formulées par lui-même ses
Mémoires, édit. dfl 1816, t, I, paae 57; et l'excellente édition de M. Drovss, 1860, t. H,
p. 209, 238, 2>5. En reitn matière, le grand roi est parfaitement d*accord avec Bossuet,
qui a écrit dans la Politique tirée des propres paroles de l Écriture sainte un code de
despotisme qui laisse bien loin derrière lui le Prince de Machiavel.
Digitized by VjOOQ IC
LES PARLEMENS SOUS l' ANCIEN REGIME. , 177
tournent contre eux; son malheur fut de régner au moment où
la monarchie s'écroulait, condamnée comme le paganisme par son
âge, dttmnata vetustate. L'affaiblissement des idées religieuses
avait changé l'objectif de la vi3 et remplacé le problème du bon-
heur étemel par le problème du bonheur terrestre. Le droit divin,
c'est-à-dire le plus ferme appui du trône capétien, était ruiné sans
retour. Pour les hommes qui dirigeaint l'opinion, il n'y avait de
divin que la Divinité, de souverain que la justice. Louis XVI fut
sommé de réaliser les principes qui étaient devenus l'Évangile des
temps nouveaux, d'associer ses sujets à l'exercice de la souverai-
neté, de réformer l'impôt, de liquider la dette, en un mot d'organi-
ser la monarchie sur les bases d'un droit qui était la négation
complète du droit ancien. Le malheureux prince se trouvait comme
emprisonné entre cette perpétuelle contradiction. La lutte était en-
gagée entre le passé et l'avenir. Quelque résolution qu'il prît, fût-ce
même les meilleures, il rencontrait toujours des obstacles, il sem-
blait même les créer à pk»:sir en défendant les doctrines de ses pré-
décesseurs, en affirmant comme Louis XV la plénitude et l'univer-
salité de son pouvoir, et l'on eût dit qu'il était voué à la fatalité qui
dans le drame antique poursuit les races royales maudites par les
dieux (t).
Pour satisfaire l'opinion, et rendre en même temps hommage à
la tradition monarchique, Louis XVI rétablit le parlement, malgré
l'avis de Turgot, le 12 septembre 1774. La plupart des conseillers
et des présidons appartenaient à d'anciennes familles de robe;
ils héritaient des préjugés de leurs ancêtres, en même temps
que de leurs charges, et, comme toutes les corporations puis-
santes qui s'attachent au passé parce qu'elles lui doivent leur
grandeur, le parlement se montra plein de défiance pour les
réformes (2) : conversion de la corvée personnelle en prestations
en argent, payables par les propriétaires fonciers, suppression
des maîtrises et des jurandes, abolition de la torture, établis-
sement des assemblées provinciales. Il fallut pour les faire enre-
gistrer des lettres de jussion et des lits de justice; mais ce n'é-
taient pas des réformes partielles, toutes sages qu'elles fussent, qui
pouvaient prévenir l'effondrement de l'ancien régime. L'organisa-
(1) Sou8 aucun autre règne, Topinion ne fut plus mobile. Avant Louis XVI, les rois
n'avaient jamais eu qu'un seul surnom : Charles le Sage, Charles le Victorieuse, Louis
le Grand Louis XVI en a eu cinq qui marquent les diverses p'^riodos do son règne
et de son agonie : 1783, Louis le Bienfaisant, — 1789, Restaurateur de la Liberté,
— 1790, roi des Français, — 1792, M. Veto, — 1793, Louis Capet.
(2) On en trouvera le tableau dans un livre fort intéressant, récemment publié par
M. Sémichon : les Reformes sous Louis XVI ^ 1 vol. in-S'^.
TOHB ULVUI» — i878» 1*2
Digitized by VjOOQ IC
178 . RBTUB SES DEUX MOHDHS.
tion politique et sociale restait la même; la sodété était toajouns
fondée sur la hiérarchie des castes et le privilège; le roi était tou-
jours le roi du sacre et de la délégation divine. Ses actes portaient
toujours la vieille fornrïule : de notre certaine science^ pleine pui$^
sance et autorité royale. Il disposait toujours en maître irrespon-
sable de la fortune publique; ses ministres étaient restés omnipo-
tens comme lui. La lutte, sous le précédent régne, s'était engagée
sur la question du pouvoir absolu, elle se posa dans les mêmes
termes.
La guerre d'Amérique avait laissé après elle un déficit considé-
rable. L'assemblée des notables tenue à Versailles le 22 février 1787
s'était séparée sans rien résoudre, et les aveux du contrôleur
général de Galonné sur la situation du trésor avaient déchiré le ban-
deau qui couvrait tous les yeux. Le mot de banqueroute circulait
vaguement ; il fallait à tout prix trouver des fonds. Deux édits sur
le timbre et la subvention territoriale furent enregistrés en lit de
, justice, le 6 août, et, comme si le gouvernement eût pris à tâche
d'iiTiter l'opinion, le chancelier signifia au parlement « que le roi
était le seul administrateur de son royaume; qu'il devait trans-
mettre à ses descendans son autorité telle qu'il l'avait reçue de
ses augustes ancêtres et qu'il ne souffrirait pas qu'il y fût porté la
moindre atteinte. » Le lendemain le parlement rendit un arrêt décla-
rant que tout ce qui s'était fait dans le lit de justice était nul et non
avenu ; le 15, il recevait un ordre d'exil. Son absence de Paris
excitait toujours un grand mécontentement, non-seulement au point
de vue politique, mais aussi au point de vue du commerce de
détail, car les marchands perdaient la clientèle des plaideurs,
clientèle importante, puisque le ressort s'étendait sur 10 millions
d'habitans. Louis XVI, qui craignait sa bonne ville, leva la consigne.
Messieurs de la cour, comme on disait alors, furent rappelés, et le
19 novembre le chancelier leur présenta deux édits portant création
d'emprunts graduels et successifs pendant cinq ans. Le roi se rendit
dans la salle des séances, et prononça, commedans le lit de justice
du 6 août, un discours qui ne pouvait qu'irriter des esprits déjà
surexcités : «Je ne souffrirai jamais, dit-il, qu'on me demande avec
indiscrétion ce qu'on doit attendre de ma sagesse et de mon amour
pour mon peuple. » Le chancelier, pour rendre la leçon plus bles-
sante encore, ajouta : n Au roi seul appartieiit la puissance souve-
raine. Le pouvoir législatif réside dans sa personne, sans dépendance
et sans partage.. Il n'est comptable qu'à Dieu seul du pouvoir
suprême. » C'était un nouveau défi jeté à l'opinion. L'édit fut dis-
cuté pendant sept heures. Le premier président recueillit les voix,
et il se disposait à les compter, lorsque le garde des sceaux, s'au-
Digitized by VjOOQ IC
(
LES PARLE1CBN& SOUS L ANCIBN BKGIME. 179
tonsant de la présence du roi> traaâforma la séaaee en lit de justice
et ordcAna reoregistrement pur et siA^pla. Le duc d'Orléans, qui
siégeait connue pair et priaee du saag^ les cooseillera Duval d'Éprér
ménil et Goislard réclamèrei&t ea termes irFÎtés contre celte surprise.
Le duc fut exilé le soir même dans sa teri-e du Raiscy^ et les deux
coQseillers enlevés la ttuit de leur domkile. Le pajrlement attendit
en silence l'occaâion de prendre une revanche éclatante, et le
& avril 1788, au moaieat où les empruntis étaient ouverts, il dé-
clara qu'ils étaient illégaux» attendu que F enregistrement avait été
fait par trabiso&y et que la simple volooté du roi n'était pas une
forme nalianale. Le k mai suivant, d'Épvéménil et Goislard rendi-
rent coiapte à loates les chanbres assemblées des mesures qui
avaient été prises contre eux. La cokut rédigea séance tenante des
remontrances où les ministres étaient fort maltraitésu « Si le roi
suivait leurs maximes, disait-elle, les rois ne r^;i»eraient plus par
la loi, mais par la force, sur des esclaves, substitués à des sujets. »
La délibération se prolongea pendant la nuit, et sur les onze heures
le régiment des gardes françaises entoura le palaks. de jufitice, et en
ferma toutes les issues comme au temps de d'Ëpernoo et du régent,
car rien n'était changé dans les traditions monarchiques, que Le
18 brumaire et le 2 décembre n'ont fart d'ailleurs que continuer.
Le capitaine d'Agoust exhiba des ordres,, qui enjoignaient de lui li-
vrer d'Kpréménil et Goislard. a Nous sommes tous d'É^iréménil et
Goislard, répondirent les parlementaires. Si vous voulez les enlever,
enleveiHiious tous^ n D'Agoust s'arrêta devant cette imposante mani-
festation, mais, en disant qu'il avait Tordre d'employer la forte s'il
était besoin. Les deux conseillers se nocomèrent, et furent emmenés
par les gardes (1).
Dans ces graves occurrences, Louis XVI fit exactement ce que
Louis XV avait fait en 1771. Le 8 mai, il tint un Ut de justice, et
dans le discours d'ouverture il affirne^ comme toujours son omni-
potence absolue. <« Le parlement, dit-il, a osé élever l'opinion de
chacun de ses membres à la hauteur de ma volonté (•2). Les parle-
mens de province se sont permis les mêmes prétentions et les
mêmes entrejjffises. Je dois à mes peuples, je me dois à moi-même,
je dois à mes successeurs d'arrêter de pareils écarts. » Le chance-
lier fit connaîu-e ensuiiîs les di^ositions d'une ordonnance qui réor-
ganisait Tordre judiciaire^ enlevait le droit d'eiatfegiôtremeat à tous
(1) Cetic scène est racontée pla& ou moin& oiactement daca les Histoires de France,
Poar **cn former ane idée précise» il faut U lire dans le récit môme qu'en a fait le par-
lement Ce r»»cit est reproduit dans les Archives parlementaires, t. I, p 358 et suiV.
f2) li. C^ÎMt 96 soufenait peut-étte 4e cotte phrase lorsqu'if disait & Ift chaoïlteB
dtft dii^tâ^ : & Voua a^âlèveiM jMwift vos ioaultu à la kwitaïur âa inva m^pàsL »
Digitized by VjOOQ IC
180 BEVUE DES DEUX MONDES.
les parlemens du royaume y compris celui de Paris, et le transfé-
rait à une cour plénière composée de princes du sang, de pairs du
royaume, de grands officiers de la couronne et de douze membres
des cours souveraines, tous nommés d'office.
L'institution de la cour plénière provoqua une explosion gé-
nérale, et l'union des classes se reforma plus menaçante encore.
Dans plusieurs provinces, les avocats et les procureurs cessèrent
leurs fonctions; les municipalités, les maîtrises des eaux et fo-
rêts, les amirautés rédigèrent des factums d'une extrême violence,
en demandant si le roi voulait introduire le despotisme orien-
tal. On rappelait les engagemens les plus solennels foulés aux
pieds, les impôts établis ou prolongés illégalement, « la profana-
tion à main armée du sanctuaire de la justice. » Le parlement de
Rennes, comme représentant de la nation bretonne j défendit sous
peine de mort d'obéir aux nouveaux magistrats; la Normandie
invoqua la grande charte de Louis X qui garantissait à perpétuité
le maintien de sa constitution judiciaire. Le gouvernement, qui
voyait partout son autorité méconnue, eut recours à l'envoi de
commissaires extraordinaires, cette dernière réserve des pouvoirs
aux abois. A Rennes, la population les accueillit aux cris de : A bas
les exécuteurs de l'injustice ! Le régiment de Rohan entra dans
la ville pour les soutenir, baïonnette au fusil. 11 fut criblé de
pierres, et le sang allait couler, lorsqu'un capitaine, M. de Nouain-
ville, jeta son épée devant la foule, en s' écriant : « Mes amis,
ne nous égorgeons pas; je suis citoyen comme vous. » L'agitation
était grande partout, et plus grande encore dans les provinces qu'à
Paris. Le clergé suivait le courant; convoqué en assemblée géné-
rale extraordinaire, il envoya au roi, le 13 juin 1788, des remon-
trances qui ne le cédaient en rien à celles des parlemens : « Le
peuple français, disait-il, n'est pas imposable à volonté. Substi-
tuer à des corps anciens, dépositaires des lois et de la confiance
publique, une cour unique et dépendante, transporter à des mains
étrangères les droits naturels de la nation qui ne les a jamais
aliénés, c'est exciter des alarmes et une consternation qu'il est de
notre devoir de déposer dans le sein paternel de votre majesté.
Les tribunaux sont dans le silence et l'éloignement; daignez leur
rendre une activité sans laquelle la religion du législateur ne peut
être éclairée. » Au lieu de céder de bonne grâce devant ces mam'fes-
tations, Louis XVI essaya d'y mettre un terme, en ordonnant le
28 juin à tous les corps constitués du royaume de suspendre leurs
délibérations sur les édits promulgués au dernier lit de justice;
mais bientôt, effrayé d'une agitation qui ne faisait que grandir, il
supprima la cour plénière, trois mois après l'avoir constituée, et
Digitized by VjOOQ IC
LES PARLËBIENS SOUS l'aNCIEN RÉGIBIE. ISl
rendit aux cours souveraines leurs anciennes attributions. A dater
de ce jour, la situation devint de plus en plus menaçante, et les
causes les plus diverses précipitèrent la catastrophe.
Le budget de 1788 se soldait par un déficit de 5i ,830,840 livres
sur les dépenses ordinaires, et de 105,897,052 livres sur les dé-
penses extraordinaires. Comment combler ce vide? Le parlement
avait déclaré les impôts illégaux, les contribuables se refusaient à
les payer. Les collecteurs n'osaient pas les poursuivre, de peur
d'être poursuivis à leur tour. Les prêteurs gardaient leurs capitaux,
parce que l'édit n'avait point été vérifié dans les formes ordinaires,
et que la volonté seule du prince n'était pas une garantie légale.
Louis XVI se montrait aussi opiniâtre à défendre ce, qu'il appelait
les prérogatives de sa couronne que la nation était ardente à les at-
taquer. Les anciens rouages administratifs ne marchaient plus ; les
nouveaux ne marchaient pas encore. Les assemblées provinciales
se heurtaient à chaque pas aux débris de l'ancien régime. Habi-
tués à concentrer toutes les affaires dans leurs mains et à parler
en maîtres, parce qu'ils parlaient au nom du roi, les intendans
voulaient garder leur autorité deux fois séculaire, et, comme le dit
M. de Tocqueyille, « la confusion subsistait toujours entre le pou-
voir qui doit exécuter et celui qui doit prescrire. » Les mesures
d'ordre général étaient entravées par les intérêts contradictoires
des castes, par le morcellement du royaume, composé de pays de
droit écrit et de droit coutumier, de provinces séparées entre elles
par des privilèges qui formaient autant de constitutions particu-
lières, de villes et de fiefs où la condition des personnes et des
terres changeait à chaque pas. Les parlemens de Bretagne, de Nor-
mandie, de Bourgogne, luttaient à l'envi contre les tendances cen-
tralisatrices du gouvernement, et comme ceux de Rennes, de
Grenoble, ils s'efforçaient de maintenir les dissonances adminis-
tratives, juridiques et financières qui se rencontraient d'un res-
sort à l'autre. Les pays d'états, les assemblées provinciales étaient
également impuissantes à sortir de l'impasse où les enfermaient les
anciennes institutions. L'assemblée des notables avait vainement
cherché à résoudre les problèmes posés par le contrôleur général
de Galonné. Elle s'en remit, comme les parlemens, comme la na-
tion tout entière, aux états-généraux, du soin de trouver une solu-
tion. Louis XVI regardait la convocation comme un jeu dangereux -y
mais les états, malgré leur longue suspension, faisaient partie inté-
grante des institutions monarchiques ; il ne pouvait répondre par
un refus, et la révolution lui força la main au nom du vieux droit
capétien. Les états de 89, transformés en assemblée nationale, dé-
placèrent la souveraineté. Le parlement n'avait plus rien à faire
Digitized by VjOOQ IC
1S2 &EYUB DES DEUX MONDES.
dans cette société nouvelle, où la nation, cherchant son salut en
eUe-inême, refwrenait pour elle seule le droit d'enregistrement, et
le décret du 7 septembre 1790 le fit disparaître, sans, qu'une seule
voix s'élevât pour le défendre.
Ce corps illustre a sans doute commis bien des fautes, et son
histoire est pleine de contradictions qui justiHent quelques-^ins des
reproches auxquels il a donné lieu. Il s'est fait le défenseur des
erreurs traditionnelles relatives à la culture, à l'alimentation pu-
blique, à rioduslrie, au prêt à intérêt, aux lois somptuaires; la
liberté de la pensée l'edrayait comme un danger social, et il Ta mise
hors la loi, dans Tuniversifé, dont il était devenu en iLhb^ le légisr-
lateur suprèmp, dans le théâtre, qu'il a frappé à certaines époques
d'une interdiGti(Hi absolue^ dans la littérature, sur laquelle il a exercé
une répression tyrannique. 11 s'est fait au xvi* siècle le complice
des persécutions, mais il a bien racheté sa faiblesse et ses erreurs.
Quand la royauté fermait la bouche aux états-généraux, il parlait
pour eux, et prenait leur place. En défendant l'autorité judiciaire
contre les empiétemens de l'autorité adnûnistrative, il a préparé la
séparation des pouvoirs. Les letti*es de cachet, les attentats contre
la liberté individuelle, les juges de tyrannie^ la violation des formes
légales, n'ont pas eu de plus redoutable adversaûre. Il a maintenu
les droits de Tétat contre Rome, contre les empiétemens du haut et
du bas clergé, et, s'il a mis la main à l'encensoir, il l'a fait pour
arracher la société civile, aux redoutables étreintes de la société
ecclésiastique. Dans les questions de finances et d'impôts, il a voulu
soustraire la nation au joug de la glèbe fiâcale, à la rapacité des
traitans, aux catastrophes des banqueroutes, â la ruine et à la mi-
sère, et par-dessus tout il a proclamé cette maxime fondamentale
du droit public moderne : que les lois, pour être obéies, ont besoin
d'une autre sanction que la volonté d'un seul homme. Les pi*in-
cipes au nom desquels il a lutté ont reçu de la constituante une
consécration solennelle, et cette grande assemblée n'a fait que codi-
fier les remontrances, lorsqu'e le a inséi*é dans le pacte organique
du le septembre 1701 ces mémorables articles : « Il n'y a point
en France d'autorité supérieure à celle de la loi. Le roi ne règne
que par elle, et ce n est qu'au nom de la loi qu'il peut exiger
l'obéissance... La constitution délègue exclusivement au corps
législatif le pouvoir d'établir les contributions, d'en déterminer ia
nature, la quotité, la durée et la perception. »• C'est par ce grand
côté de son histoire que le parlc^ment malgré ses fautes a droit au
respect et à la reconnaissance de la postérité.
Ch. Lo^ANDRE.
Digitized by VjOOQ IC
LE
ROMAN D'UN PEINTRE
DBBNIÈKB PABTIB (!)'
XIV.
Trois ans de vîe assiir(^e, et de vie assurée à Paris, c'étdt pour
Laurensi plus de bonheur qu'il n'en avait jamais espéré. Aussi avec
quelle ardeur se mit-il au travail! Exact aux leçons de l'École des
Beaux-Arts, assidu à l'atelier Cognîet, attentif surtout au Louvre, oJi
il faisait trois ou quatre stations chaque semaine, s' enivrant de la
vue des chefs-d'œuvre, se grisant aux créations merveilleuses de
Véronèse, de Titien, de Ribeira, il menait une existence d'activité
morale extrême, ne respirant que pour la peinture, qu'il aimait da-
vantage à mesure qu'il la connaissait mieux.
De cette contemplation enthousiaste des maîtres, de ce labeur
quotidien acharné devait résulter une première œuvre pleine de
promesses. Au salon de 1863, notre jeune artiste exposa la Mort de
Caton (TUlique. Ce tableau, auquel le jury décerna une mention
honorable et qu'on peut voir au musée de Toulouse, représente
Caton assis au bord de son lit, le buste droit, s'enfonçant un poi-
gnard dans les entrailles. La sombre résolution d'en finir avec la
vie, la douïeur inséparable des derniers instans sont exprimées sur
le visage du farouche stoïcien avec une surprenante énergie de pin-
ceau. Laurens indiquait déjà ce qu'il pourrait quand Tétude pa-
tiente de rhomme, la connaissance des secrets intimes de son art
(I) Yoyez la Rêvuê du i» et da i5]am.
Digitized by VjOOQ IC
184 REVUE DES DEUX MONDES.
auraient développé les aptitudes qu'il tenait de la nature et dont il
ne savait encore que montrer les germes, dénoncer, pour ainsi dire
que les rudimens.
Mais en môme temps que cette mention honorable sur vélin il
recevait un autre papier, fort mince celui-là, qui lui coupa bras et
jambes. L'odieux cbiOon lui annonçait qu'il avait touché le dernier
terme de la pension à lui servie par la ville de Toulouse, que désor-
mais, pour vivre, il devait compter uniquement SHr son travail.
Travailler pour vivre! Allons, la nécessité, un moment clémente,
le ressaisit à la gorge. Comme avec Antonio Buccaf errata , comme
chez l'oncle Benoît, il entrevit la lutte, et fut épouvanté. 11 avait peur
surtout, à gagner le pain pour se nourrir, de perdre le sentiment
élevé qu'il gardait de son art, de noyer un idéal entrevu et déjà
amoureusement caressé en des préoccupations mesquines de rapi-
dité d'exécution, d'abolir l'artiste en un mot et de créer l'homme de
métier. Il sentit à un mouvement généreux de son être tout en-
tier qu'il n'abdiquerait pas, qu'il subirait les dernières épreuves
de la misère avant de livrer le plus mince tableautin, le plus léger
croquis, au bas desquels il ne pourrait pas écrire dignement son
nom. Puisqu'il venait de peindre la mort volontaire de Marcus Por-
tius Caton, le cas échéant, il serait stoîque comme lui.
C'est dans ces dispositions tragiques que, bouquinant un jour le
long des quais, vers lesquels le poussait une curiosité invincible,
— la curiosité de savoir, — le hasard fit tomber sa main sur un
livre ayant tilre : Considérations sur les causes de la grandeur des
Romains et de leur décadence. Il prit plaisir à feuilleter ce vieux
tome relié en basane, à la tranche rouge défraîchie. Rappelé à son
enfance vagabonde, il crut tenir entre S9S doigts le livre d* Heures
romaines de sa mère, et son âme incontinent vola vers la petite
patrie du Lauraguais.
Pourtant, tandis que, dédoublant son être, la moitié de luî-m(*me
visitait la terre natale, l'autre moitié lisait sur le quai Gonti. Il se
passa tout à coup une main sur le front comme pour y rappeler
ses esprits absens, et poursuivit avec un redoublement d'efforts. Le
chapitre étalé devant ses yeux était ce chapitre vengeur où Montes-
quieu marque au fer rouge la face hideuse de Tibère. Laurens, en-
core que dépourvu de culture littéraire, était remué jus ju'au fond
des entrailles par cette prose brève, hautaine, où chaque mot re-
couvre une pensée. Le soc puissant du génie entrait en plein humus,
et des fumées généreuses, pronostic de la magnifique moisson fu-
ture, s'échappaient de toutes parts. Ayant étudié la grande figure
de Galon, où il n'avait trouvé qu'à admirer, à aimer, il parut intéres-
sant au jeune artiste d'étudier Tibère, où il ne trouvait déjà qu'à
Digitized by VjOOQ IC
LB ROMAN d'un PEINTRE, 185
mépriser, à haïr, II lui semblait qu'après avoir vécu avec le dieu
pour l'exalter, il oserait aborder le monstre pour le flétrir.
Ses renseigaemens pris à la Bibliothèque Sainte-Geneviève,
Laurens tenta une Mort de Tibère qui figura au salon de 1864.
L'œuvre a de la sévérité dans l'arrangement, de la force dans l'ex-
pression générale, elle se ressent de la concision de Tacite et de la
sobriété de Montesquieu, relus à satiété, mais elle manque d'éclat.
Deux personnages seulement : Tibère, couché, se débattant dans
les dernières convulsions de l'agonie ; Caligula, penché sur le mo-
ribond et lui arrachant l'anneau impérial du doigt. Le geste d'avi-
dité féroce par lequel Caligula tend sa griffe de fauve pour dépouil-
ler l'empereur est très heureusement rendu, et on frissonne à la vue
de la bête immonde de Caprée, livide, déjà raidie, mais respirant
encore, forcée d'assister impassible à l'effroyable larcin qui livre le
pouvoir suprême à son héritier.
Une partie de cette toile, d'une ordonnance parfaite, à laquelle il
ne manqua pour s'imposer qu'une coloration plus montée, un peu
moins de sécheresse dans le faire, partie qu'il faut louer sans
réserve, c'est la draperie qui, pareille à un étroit suaire, enveloppe
Tibère de la tête aux pieds. Jean-Paul Laurens, en maintes ren-
contres, nous a fait admirer 'depuis de quelle façon magistrale
il entend la disposition de la draperie sur le corps humain. Je
rappellerai en passant llérodiade et sa fille^ ouvrage médaillé au
salon de 1867, où l'on trouve ces plis amples et superbes qui re-
portent involontairement l'esprit à ces arrangemens épiques où le
grand Buonarotti se complaisait. Dans la Mort de Tibère^ ce sont
déjà les mêmes enroulemens très habiles de l'étoffe, la même sou-
plesse du vêlement autour d^s menàbres dont l'anatomie doit trans-
paraître toujours, les mêmes reliefs pleins d'éloquence et d'énergie;
mais l'œuvre, pour être restée dans des conditions trop acadé-
miques, pour n'avoir pas su se dégager du cadre étroit de la tradi-
tion, fut à peine aperçue. Blessé tout ensemble et enhardi par ces
dédains, l'auteur, devinant les difficultés infinies de 1 histoire, où
tendait son organisation austère et grave, se jura à lui-même de
poursuivre la voie choisie et de n'avoir de cesse que, par quelque
succès éclatant, il n'y eût marqué son sillon.
Vers cette époque, notre artiste, en proie aux plus cruels soucis,
s'éloigna des camarades avec lesquels il travaillait un peu bruyam-
ment rue de l'Ouest et vint s'installer au sixième étage d'une mai-
son de la rue de Chabrol. Bien que déjà, par une réserve excessive,
réserve qui chez lui tenait autant de la timidité que d'une singulière
hauteur de nature, il se fût préservé des relations vulgaires, qui
volent le temps et n'ajoutent rien à l'âme, au moment de Uvrer la
Digitized by VjOOQ IC
180 BJftfDB DES DBUX MONDES.
bataille détisiye de sa carrière, il éprouvait le besoin d'être plus
seul. L'appartement sous les toits comprenait deux pièces fort eu-
guës. On peignait dans la moins étroite, on couchait dans l'autre.
C'est dans ce logement grand comme la main que, par l'intermé-
diaire d'un ami commun, Antonin Mule, vers les premiers jours de
l'année 1866, je connus Jean-Paul Laurens. Je vois encore un jeune
homme élancé, à la barbe blonde, à la joue creuse sous la pom-
mette saillante, à l'œil gris de fer, au nez imperceptiblement écrasé,
m'accueillant à la porte non sans quelque mélange d'embarras.
Une toile qui devait figurer au prochain salon remplissait l'ate-
lier. Laurens me fit les honneurs de son couvre, m'en expliqua le
sujet. Ce tableau, intitulé assez bizarrement Moriar, montrait
Jésus recevant des mains d'un ange la couronne d'épines qui
bientôt ceindra sa tête au Golgotha. La figure du Nazaréen, belle
de douceur et de noblesse, me toucha peu, malgré la qualité supé-
rieure du dessin; mais en revanche l'ange à genoux, le front in-
cliné, les traits enveloppés d'un voile comme redoutant la vue du
Fils de Cieu, me saisit. L'artiste qui, ayant à représenter un Dieu,
s'était eObrcé de le trouver en des abstractions où. manquent les
muscles, les nerfs et le sang, quand il avait voulu créer le sombre
messager céleste, était revenu franchement à la nature humaine, le
commencement et la fin de l'art, et, au lieu de mettre aux pieds
du Sauveur nous ne savons quel être malingre, sans vigueur comme
tout ce qui n'apas de sexe, y avait jeté une femme^ une vraie femme,
une femme à la splendide chevelure, au sein nu, robuste et foite,
riche de tous les dons de la vie.
Laurens, en parlant de son art, s'échauffa, et, secouant sa gène
première, devint plus libre, plus communicatif. 11 m'ouvrit ses car-
tons pour me montrer quelques dessins d'après la Bible. Je fus
émerveillé. La composition avait généralement de la grandeur, et
la ligne était d'une sévérité ample, d'une noblesse altière qui im-
posaient. Je me souviens d'une Vision dÉzéchiel qui m'enchanta.
Dieu le père, réfugié dans la hauteur des cieux,est environné d'une
légion d'anges armés de glaives. Plusieurs envoyés de la colère
divine se sont détachés des bataillons sacrés qui enveloppent Jé-
hovab, et, la trompette retentissante collée aux lèvres, volent au-
dessus des hommes, vautrés aux jouissances de la béte. Cette
scène, majestueuse et grandiose d'un côté, abjecte et sinistre de
l'autre, était rendue avec une hardiesse, une fermeté de crayon,
une entente sobre des détails, une disposition simple des éti-es et
des choses qui m'arrachèrent un cri d'admiration.
— C'est beau, cela, c'est très beau ! répétairje lui serrant la main.
Nous étions devenus amis.
Digitized by VjOOQ IC
LE fiiMJM d'un feuttrï. 187
XV.
Quand l'amitié intellectuelle existe à de certaines profondeurs
entre deux hommes, il est bien rare que le cœur ne se metle p^ de
la partie. Désormais j'allais aussi souvent rue de Chabrol que Lau-
rens venait souvent rue de Puteaux, Il s'était établi enti-e nous,
par des causeries répétées, par ces épanchemens que ne «avent pas
retenir les natures sincères, des relations d'idées, de sentimens, qui
nous rendaient nécessaires l'un à T autre et nous faisaient une vie
nouvelle pleine d'un charme pénétrant et doux. Quels entretiens
interminables, et parfois aussi quelles discussions à propos du der-
nier livre, du dernier tableau 1 Ahl quelles heures délicieuses, où
le sang échauffé par le travail se rafraîchissait, où le cerveau tour-
nant comme une roue de feu dans la tête ralentissait son mouve-
ment, où l'on pouvait rire enfin, après avoir mouillé de larmes
peut-être la toile ou la page sur laquelle on avait été impuissant à
rendre d'un trait décisif son idée.
Cependant, tout en sacrifiant quelques rares journées à des tra-
vaux inférieurs, garanties du pain quotidien , — il peignait des
faïences, dessinait des objets de sainteté pour des vitraux, enlevait
d'une pointe spirituelle une caricature pour le Philosophe^ aidait
Louis Duvaux à brosser un plafond, — Jean-Paul Laurens ne se
départait pas une minute de la préoccupation du grand art. Afin de
maintenir son esprit dans les hauteurs sereines où il se complaisait
comme dans son élément naturel, il le Twurrissait de saines et fortes
lectures. Tandis que la main courait à la diable sur l'émail cru ou
sur la pierre lithographique, son œil demeurait ouvert sur un livre.
Aujourd'hui c'était la Bible qui le passionnât, demain c'était Es-
chyle, un autre jour Shakspeare.
Il avait déjà essayé un Ilamlety se promenant sur la plate-forme
d'Elseneur, obsédé de pensées orageuses, l'œil hagawl, presque
fou, et son âme, dévorée de la soif du beau, revenait sans cesse à
cette grande œuvre du plus profond, du plus sublime des poètes,
et s'y désaltérait abondamment. Que de croquis d'Ophélie coulant
au fil de l'eau ! de Macbeth, ici acclamé par les sorcières, là sortant
de la chambre du roi Duncan 1 d'Oihello levant le poignard s ir Des-
demone endormie! Mais une scène à laquelle il s'obstinait, à la-
quelle il revenait toujours avec un nouvel acharnement, c'était la
scène du cimetière, dans Ilamlet. Hamlet, tenant un crâne à la main,
sondant les secrets de la vie et de la mort, lui communiquait à la
fois des tressaillemeos d'admiration et d'épouvante. Certes, Eugène
Digitized by VjOOQ IC
188 REVUE DES DEUX MONDES.
Delacroix avait posé sa griiïe de lion sur ce sujet, et il était peut-
être bien téméraire à lui de l'aborder; qu'importe! l'émotion qu'il
éprouvait, le bouleversement où le précipitaient des visions harce-
lantes, rélevaient au-dessus des craintes puériles du plagiat, et il
ébauchait sur la toile, la faïence, le papier, des tertres croulans sur-
montés de croix, des fossoyeurs enfouis dans les tombes jusqu'aux
aisselles, un spectre vêtu de noir marchant dans un sentier pavé
d'ossemens humains.
En même temps que ces rares livres de choix, auxquels je ne veux
pas, pour me montrer absolument fidèle, oublier d'ajouter une vieille
édition des Confessions de saint Augustin^ les Considérations de
Montesquieu, un Tacite de Panckoucke, et quelques volumes dépa-
reillés d'un Dictionnaire historique acquis sur les quais, en même
temps que ces rares livres tenaient en éveil les facultés nées d*hier
de Jean-Paul Laurens, ils contribuaient à lui former un caractère
ferme et viril. Parvenu tard à l'instruction, n'ayant reçu qu'une
culture d'effleurement à Toulouse, et encore d'une main de femme,
on nç saurait croire avec quelle force le génie agissait sur ce jeune
homme de vingt-cinq ans, quelles empreintes profondes il gravait
d'un coup dans cette âme.
Les salons de 1867 et de 1868, où Jean-Paul Laurens exposa
Une jeune fille morte^ Vox in desertOy Ilérodiade et sa fille et le
portrait de l'auteur de cette étude, furent un pas en avant du côté
du dessin, de plus en plus large, avec cette aisance, cette souplesse
de la ligne capable d'envelopper toutes les formes et de les faire
vibrer. Malheureusement la couleur demeurait pâle, froide, sans
grand relief, montrant des places sourdes d'où la lumière ne parve-
nait pas à se dégager. Par-ci par-là, à travers ces diverses toiles, des
notes apparaissaient, attestant des facultés surprenantes de coloriste
instinctif, facultés à dire vrai encore indécises, embarrassées, matées
par les souvenirs de l'école. Quand le tempérament robuste de l'ar-
tiste, encore garrotté dans la tradition, briserait-il ses liens et s'aflîr-
merait-il par un coup déterminé? La tête de la jeune fille morte,
le paysage pelé des bords de la mer où le Précurseur crie : « Je suis
la voix dans le désert, » les mains du portrait étaient des morceaux
supérieurs, et ces morceaux disséminés ne laissaient aucun doute
sur une délivrance prochaine.
En attendant le jour rayonnant où éclaterait aux yeux de tous
l'œuvre qu'il ne pouvait réaliser encore, mais qu'il sentait, qu'il
entrevoyait au fond de lui-même, Laurens, harcelé d'ennuis intimes
qui le pénétraient aussi douloureusement que des flèches aiguës,
se consumait, dépérissait. Décidément il n'avait pas prévu une ba-
taille si rude, et il était telle heure où il désespérait de la victoire.
Digitized by VjOOQ IC
LE ROMAN d'VN PEINTRE. 189
Pour comble de malheur, il était malade. Son estomac, après avoir
subi les épreuves des auberges d'Antonio Buccaferrata à travers le
Midi , puis du Cheval blanc à Toulouse, puis des crémeries de la
rue de l'Ouest, puis des brasseries du quartier des Martyrs, avait
fini par se révolter à la violence de tant d'assauts successifs et re-
fusait de rien recevoir, étant incapable de rien digérer. Le jeûne
presque absolu auquel il était condamné maintenait ses facultés
sensitives et pensantes en un état d'exaltation qui m'inquiéta vive-
ment. Dans cette excitation de tout son être, chauffé à blanc par la
fièvre, son cerveau, illuminé de visions grandioses, semblait avoir
redoublé de vigueur et de puissance.
Laurens, vers cette époque, relisait beaucoup ses livres favoris,
surtout les volumes incohérens de son vieux Dictionnaire hisio-
rique. Un beau matin, le hasard de ses recherches sans but le fit
tomber sur ce nom : Boni face VIII. Que de tableaux il devina, il
entrevit dans la vie si dramatique de ce rude champion de la pa-
pauté ! Boniface obligeant son prédécesseur Célestin V à abdiquer
la tiare; Boniface et l'envoyé de France, Guillaume de Nogaret; Bo-
niface fou à travers le Vatican; Boniface verrouillant les portes de
sa chambre, se heurtant la tête aux murailles, mordant de rage le
bâton qui lui sert à assurer sa marche; Boniface se jetant sur son
lit et s' étouffant lui-même dans les plis serrés de ses couvertures,
toutes ces scènes, exaspérées, effroyables, stimulaient en lui sa com-
préhension native du grand et le sollicitaient à la fois.
— Ahl si Shakspeare avait été peintre, s'écria-t-il en me rap-
portant le soir ses impressions et ses rêves, quels chefs-d'œuvre il
nous, eût laissés! A côté de la folie du roi Lear, il nous aurait mon-
tré la iolie de Boniface VIII. Un roi fou, c'est gentil, certainement;
mais un pape, c'eût été magnifique. Et puis, sans toucher à la puis-
sance des papes, plus étendue à cette époque demi-barbare que celle
des rois, songez au décor, an costume, détails si importans pour le
peintre I La chambre du Vatican pour fond, puis la tiare, les chapes,
les robes rouges, violettes, blanches, les mitres d'or ou d'argent, les
hauts candélabres, les encensoirs d'un si beau style gothique, les
frocs des religieux de tous ordres, les étoffes de soie, de pourpre,
tout ce luxe merveilleux de l'église romaine presque au-dessus des
richesses de la palette, des éblouissemens du pinceau I
Je Técoutais ravi.
— Ah! reprit-il, si Shakspeare...
— Mais votre art a son Shakspeare, interrompis-je. Vous ne pen-
sez donc pas à Michel-Ange?
— C'est vrai. Pourquoi Michel-Ange n'a-t-il pas abordé ces sujets
admirables 7
Digitized by VjOOQ IC
190 K£¥VE <DE6 DElTi: ttQfNUBS.
— Quand Bwynwotti réalisait le monde de ses créations si fortes,
les temps n^étaîent pas encore venus <le juger l'église. Il y a un
mouvement critique absolument contemporain. Toutefois Michel-
Ange, dans r<BUvi-e énorme eu Jugement dernier^ a flétri plus d'un
épisode de 1 histoire ecclésiastique, et il n'a pas plus oublié Bo-
niface VIII que ne l'avait oublié Dante au chant XIX de son Enfer.
Il réfléchit.
— Cest égal, dit-il, ayant l'air de répondre 4 des objections
intimes, en dehors de l'effet décoratif qui se trouve nécessairement
amalgamé au fond de tout tableau se rapportant & l'église, une fi-
gure comme celle de Boniface VllI offrirait, j'en suis sûr, un intérêt
très puissant ; sans compter que, parmi les papes, xm ^n Tcncontre-
raît évidemment plus d'une autre qui lui ressemble., •
— Vous n'en rençontrerie* pas beaucoup. Pour l'honneur de
Thumanité, les tempéramens de cette violence sauvage, les carac-
tères de celte scélératesse inouïe, sont rares. Néanmoins, si vous
persistiez à vouloir tenter des sujets demeurés vierges, ou peu s'en
faut, peut-être découvririez-vous dans les vies de Grégoire VII,
d'Innocent IH, d'Etienne VU, de Sixte-Quint, des traits qui ne se-
raient pas indignes de vos efforts.
— Mais voilà le diable : il faudrait aussi beauco^, beaucoîiip de
talent.
— Eh bien, vous aurez beaucoup de talent.
— Je suis malade.
— Bah ! vous guérirez... Un paysan robuste comme vous Têtes
ne se laisse pas désarçonner pour si peu... He vous troublez pas,
vous travaillerez encore.
11 me regarda avec des yeux brillans.
— Ah ! la pauvreté, l'odieuse pauvreté, qui me poursuit depuis
le berceau!., murmura-t-il.
Une note de désespoir soufflait dans son accent. Je lui serrai la
main. Nous fûmes un long moment silencieux.
-^Mon ami, lui dis-je enfin, le mal dont vons souffrez n'intéresse
votre santé générale en aucune façon. Maintenant n'accusez pas trop
la pauvreté, elle n'est pas seule coupable. Le cervea», lui aussi, a
fait son ceuvre dans cette crise. Le flux perpétuel de pensées qui
bouillonnent dans votre tête, votre travail excessif, le Imt des plus
légitimes espérances sans cesse éloigné, tout cela vous maintient en
un état d'excitation dont les effets ont été tout d'abord préjudicia-
bles à votre estomac, dès longtemps éprouvé, mais qui, pour moi,
un peu physiologiste, s'est propagé à la machine tout entière. Allez
pour quelqu-e temps à Fourquevaux, i Toulouse, où vous voudrez,
mais quittez Paris. Ah! si, ramené aux amusemens de votre enfance,
Digitized by VjOOQ IC
U ROMAN b'uSI PEUITRB. 191
TOUS êtres capable de trouver du plaisir à lendre des gluaux aux
chardonnerets de vos plaines^ comme vous nous reviendriez de là-
bas refait, rajeuni, nouveau l Vous avez besoin de prendre un bain
de nature au pays natal. En route pour le Lauraguais !
— Et là-bas que ferai-je?
— Rien, parbleu !
— Et vivre?
— Vous brouterea Therbe des champs. L'herbe de Fourquevaux
ipous vaudra mieux que le bifteck de Paris.
— Quel fléau que la pauvreté !..
— Voyons, Laurens, est-ce pour faire fortune que vous avez
songé à être peintre ?
— Non certes ! c'est pour faire de la peinture, et de la vraie, si
c'est possible, s'écria-t-il fièrement.
— A la bonne heure!.. Écoutez-moi une minute. L'École des
Beaux-Arts a eu tort de ne pas vous envoyer pour trois ans à Rome ;
mais vous irez en Italie un jour. Ce jour-là, poussez }usqu*à As-
sise. Il existe à Assise des œuvres des vieux primitifs, de Giotto et
de Taddeo Gaddi entre autres, qui me paraissent faites pour vous in-
téresser particulièrement. Je vous recommande, dans l'église in-
férieure du ck^re, car vous admirerez deux églises superposées,
je vous recommande les quatre figures de Giotto, ce précurseur de
Michel-Ange, et, parmi ce» figures, celle intitulée: la Pauvreté. Le
sujet est simple : saint François se tient debout devant une vieille
femn^ en baillons et lui passe au doigt Taniieau des fiancées... Mon
cher, tous ceux qui poursuivent un idéal supérieur doivent, comme
saint François aspirant au ciel, avoir le courage d'épouser la men-
diante déguenillée qu'il rencontra sur sa route et de faire bon mé-
nage avec elle durant des années^ quelquefois durant toute la vie.
Certes, à aucune époque les grands talens ne furent plus largement
dédommagés, plus généreusement payés de leurs efforts qu'ils ne
le sont maintenant ; nmis il y a une condition : il faut que les
grands tatens ne connaissent pas les impatiences des petits et ne
s'irritent pas de voir passer devant eux la tourbe bruyante des naé-
diocres, des remuaxis, avides de tout posséder aujourd'hui, devinant
bien qu'ils ne posséderont rien den>ain. Croyez-moi, l'art, l'art di-
vin, repousse également et ceux qui le traînent au tapage éhonté
du charlatanisme et ceux qui le ravalent aux préoccupations ab-
jectes du gain. S'il est agréable, à la miDUte si brève de la vie, de
oulever beaucoup de poussière et de bruit, d'empiler beaucoups
d'écus, il est glorieux de laisser un morceau qui traversera les gé-
nérations.
— Mais ce morceau fameux, le réaliserai-je jamais?
Digitized by VjOOQ IC
192 BEVUE DES DEUX MONDES.
— C'est en visant sans trêve et sans repos à le produire qu'un
jour il jaillira de vous en quelque sorte à votre insu. La loi sainte
du travail apportant toujours sa récompense trouve sa justification
en art surtout. Admettons d* ailleurs que le chef-d'œuvre dont mon
amitié s'entête à vous croire capable ne sorte jamais de vos mains,
qu'aurez-vous perdu à tendre obstinément vers lui? Non-seulement
cette poursuite où je vous convie, par le jeu perpétuel des facul-
tés, redoublera la souplesse, la sûreté de votre main, mais vous
sentirez jour à jour, en renouvelant votre essor vers des sommets
peu accessibles, votre âme devenir plus vaste pour comprendre ,
plus ferme pour aborder l'exécution des desseins qu'elle aura con-
çus. A cingler sans cesse vers le soleil, il ne peut y avoir que profit.
— Vous m'effrayez, mon ami: si j'allais succomber dans la lutte,
car enfin il ne s'agit de rien moins pour moi que d'être un grand
peintre ou de n'être point,
— Être ou ne pas être , comme dit Hamlet, que vous aimez.
— Je tremble: le but que vous me montrez est si haut!
— Vous grandirez jusqu'à lui.
— Pourtant, si vous disiez vrai !
— Je dis vrai. Pensez donc à la force mystérieuse qui vous fit
quitter vos parens, qui plus tard vous détacha des peintres décora-
teurs, qui vous rendit la misère de Toulouse supportable, qui vous
permet encore maintenant, quand une maladie cruelle tente de vous
abattre, de ne pas capituler. C'est sur elle que je compte pour vous
aider à franchir les obstacles quelconques de votre voie. Si vous d^
viez être un artiste de peu, croyez-moi, vous n'auriez point éprouvé
l'enthousiasme qui, de Fourquevaux, vous précipita tout enfant dans
l'inconnu, et, au lieu de vivre à Paris dans les tourmens intellec-
tuels où je vous vois , vous ensemenceriez ou moissonneriez avec
les vôtres les plaines dévorantes du Lauraguais. Cet inconnu, qui ne
sollicitait nul être à Fourquevaux, qui ne charmait que vous seul,
est à mes yeux une preuve irrécusable de votre élection , et quand
un homme est élu, il n'est donné à rien ni à personne de l'empê-
cher d'attel: »re son niveau. La nature, qui fait les peintres comme
elle fait les poètes, vous a choisi visiblement, et vous avez le droit
de compter sur vous-même, car la nature ne se trompe pas.
II me sauta au cou.
— Eh bien? lui demandai-je.
— Eh bien ! je vous fais mes adieux, je pars.
Le lendemain en effet il quittait Paris.
Digitized by VjOOQ IC
LE ROMAN d'un PEINTRE. 198
XVI.
Âpres un séjour de trois mois dans le Midi, Laurens, un soir de
novembre , surgit tout à coup au seuil de la maisonnette des Bati-
gnolles. Plus de découragement, santé physique et santé morale
lui étaient revenues. Son pied avait touché le sol natal, et notre
moribond s'était senti revivre. Ce fut une fête.
On parla peinture naturellement. Là-bas, tout en se livrant à de
longues courses pour absorber le plus d'air et de soleil possible, il
avait beaucoup réfléchi, pensé, étudié, jugé. — Son œuvre, jus-
qu'ici, n'était pas bonne, il ferait mieux désormais. Bien des sujets
hantaient son esprit, les uns à peine entrevus, les autres arrêtés
déjà en des lignes rigoureuses, définitives. — Il prit un crayon
et, sur une page blanche, m'esquissa en quelques traits son projet
de tableau pour le prochain salon : Jésus guérissant un démcH
niaque. Avec une complaisante confiance, il étala sous mes yeux
d'autres ouvrages qui se dégageaient à peine de la première
conception , mais qui prendraient forme peu à peu et qu'il réali-
serait. Les idées, se détachant sous le souffle d'une espérance toute
neuve après la maladie, tombaient sur moi nombreuses, pressées,
comme en automne tombent les fruits d'un arbre secoué par le vent.
— Vous verrez ! me répétait-il, vous verrez !
Mais Laurens, qui, dans le redressement de sa santé refaite,
voyait la carrière unie et plane comme la main, reprenait à peine
son élan pour s'y lancer à corps perdu, quand il fut contraint d'a-
bandonner sur le chevalet Jésu^ guérissant un démoniaque ébau-
ché, et de repartir incontinent pour Toulouse. Dne dépêche lui
apportait la triste nouvelle que M"* Villemsens était à toute extré-
mité, et qu'elle désirait le voir avant de mourir.
En diverses rencontres , dans ces momens heureux où l'amitié,
violentant en quelque sorte notre âme, en fait couler librement tout
ce qu'elle retenait enfoui, Laurens m'avait entretenu de la famille
Villemsens. Je savais la mort de son premier maître, survenue deux
ans auparavant à la suite d'une attaque de paralysie; je savais la
maladie de celle qui, à Toulouse, avec une bonté admirablç, s'était
faite son institutrice attitrée. Ce que je n'ignorais pas non plus,
c'était le sentiment tendre que mon ami , attaché à d'anciennes
^ impressions, à d'anciens souvenirs bien chers, avait voué à M"« Ma-
deleine Villemsens. Des visites trop fréquentes au boulevard du
Prince-Eugène, chez M™' Gauthier, une riche batteuse d'or du fau-
bourg Saint- Antoine, parente des Villemsens, un certain type de
vierge au profil allongé, aux grands yeux très purs et très doux,
TOia xxYin. — 1878» 13
Digitized by VjOOQ IC
type caressé sur la toile , sur la faïence , sur le papier avec une
complaisance accusatrice, m'en vivaient dit long sur le cœur de l'ar-
tiste, ardemment épris de l'enfant qui avait vu ses souffrances, ses
lutte»' des mauvais jours, qtti peui^étTe les 'atvaiti plus d'aune fois
soulagées d'un sourire. Mais une chose^ me ' révéka 4a profondeur de -
laï'passion qui avait faif brèche au ctpur de Uauren^ oe fiortiu»-
gtahd- desÉiiiï intitulé : I0 P&^ti^mt otniêt. Lar traductioii deCbarles
Baudelaire venait de vmitxQ'kAi^mtf&^\t%' Hi^èireê esemtoMiwaire^
dôBd^arPoé; lesuns' adraiitlieBt V AsmitsiTmV de l^ rtt$' Stèrpuêy le
Seambée dor, les autfes*/^ Ghkrt noir; iBCattrrMléumr; notre an-
tiste, dominé par des préoccupationsr'imimesidélioieuees, aitad^cit
mPorttait ovéêlây lanouvelle'qiri termine' le second \K)ltime; et sY'
alteobnu
En. œ très court récit, PÔ6' monir^ r/i>^»en l«rtte' avet \k'v4e:
(0 ufif' peintre' s'adwme' à faire- vivre surik'teilè le»' traité de' làr
fcfwne^a'il aime. Exalté- par somidée, if prend'à'l'acoMnplÈssenwentP
d^^ sa tfttlie' a un prtaisir vif î et' brûlantJ »• Mais* le' medfele; qm^
durant de longues semaineB «• s^est assts a¥ec d(meeur dame la*
soit!toeetihautechambre'd\ine< tour isolée; wvOitMrsasantïé se des*
sêell^ peu à peu et ses e^its» s^aflfeiiblir: »- L'ul, daflfs^ uiftensorcel-
lei»ent effroyable, ne rerwarque rien*, iltrafrarUè'; — Ew vértié, c'est
la> v*e même! s'écri&^t-il d'une voix éclatante, la^dfemièreuonche
posée. — Il se retourne' pour regarder sonidô4#: elte étaiimorte.
Dans^ledessin, auqueM^aurens* n'aivavt pà^ hé.^veé à donner' le titre
niénie de rH(stmrê^ «r/r«arrfi/wiV^' d^ Edgar ' Poé, deux figtrres'
émergent do miKea d'un; arranjpcmem^ fantwtWfUe singtilièrement
biKwrre : en bas, parmi les^ ombres vaporeusee, des ombres de rêve;
laifigare fiévreuse, enftttmiiée; ttîwt yenxr, de l'auteun en bàwt, daw»-
iVoadrei ovale dècritpar le romander,,ei»p4«in«lumtèreidéale; la
figure adorable de la-tnen^iméel.
Jean**Paul Laorens ne s'attarda) p«»'àfToul(nis»;.Lejy derniers' de-
i^wré rendus à M^ Villemsens', qu'il soigna jusqu'à la dernière
hetreavec l'affection ^dévouée dun fils, il revint à Paris et seremit^
aoi travail d'arrach^piedj Autant l'année 1869 liriatttit été- radëf,
autant' Tannée^ 1869 'lui futiolémente; D'abord il goûta 4a' joie im^
rtwiise d'assarier ai s» vie scelle' que dépuis longtemps sen'awnr'
ai^élue, puis son> tièkaiï Jé$us gnérimnnt uwdM^ontaque* obtint
isaeimédaiHe atr^sttkMi^
Dans'cette' (mivrôrnotfvelle^ < cm peirvaii constatereneore rabseneer «
dmâitMeftH' vis-à^vis» dtt 'principal personnïige; au profil trop mwieev
alla' (*etelure fWe amielée, revêtu du manteau bleu tmdltionwBK^
l#rawt'€fesimait» vers celui qu'il veut^ guérir de^l'invaeion du ma)kii
ei^ril par un giêirte ittî pw tbôâftpali C'était? mwtifèstè;. Weu:^ qufe^
Digitized by VjOOQ IC
ljaurei)3 'B'avAit vji nulle p^r^, îrcontimwt à J!e»)harr^Qi^; mais
gu^l morc^u que le démoaiaftue, accroupi ^r te sol parmi tes
caiUojux dxi (îiheraial Quelle, 3cteace.de Tanatoxate daos les IjjgA^
^ brisées ,de ce coifps disteflué, tordu, ; ravagé parûtes puiseauces de
rablme .et .se, débattant spua L'influence victorieuse de Jésus de. Naza-
reth 1 L'^lïreuxcoiubatfijue.te ciçl et Tenfer sie livrent daus le^ mem-
Jhre3 du possédé, .ainsi gu'ep un. champ ijctes,, était partout ins/crit
,avec une^iugulière étequeucQ„etdans,le torse, ^. la .mu3culatui;e ,con-
yulsée, et dans.run des 4?jca3,. cachant, à demi te face.par un.mnuYe-
^ment de. honte devant le jguédssjçur , divin, et dans lee jjamb^>du
,jnalade, .ramenées, comme «'il tentait, uneflort pour se. mettre .à^|[e-
.noux.sans. qu'il lui fûtjpermis d'y.réussir.^Et^puis quel pays^ que
.cette ValUe ides tomimu^c où «e p^gsse ,1a scène I Des muraiÛos
.blanches, encore.des murailles blanche;^,. de ce blanc oru, inteusjç,.qui
nous reporte aux ^ppintr.es 4umioew tde ,l!Orient : è^ Delacro^, à
Decamps, ;à Bida.*.
/En .dépit de te, médailte^ue .venait de lui .décerner tejury, Tjex-
jposition. n'Avait, pas enj(jorexlos,ses piortes.que .Lawen^, dontU^^t
ianxieux.icberchait taujîaursi, analysait. «ans fce$se et, sa, manière et
ses idées, eut l'intuition de tous tes défauts de son i œuvre. —.Le
démoniaque, c'était ça,. mais Jésus U* T-^vecila»françhise,de ceux
)à. qui la solidité de . tews jreins igarwtit des revanphos ^tertensfis, il
.^ jugea rsévj&pement.
Une après-midi du »mois.de .janvier d870, ^ rue .Xarann^, .où Lau-
rens s'était installé depuis son mariage, nous, feuiUetÛGinst ensemble
dans l'atelier te Bible»de Shenoor. ,11 referma le, livre, tout, à coup,
jpr^saé, après, te vueide;plançbes,, dont quclqMes^nfl6/*0ttt»|ort j"e-
fmarquablesj.de teireiun^reteur^urluiiTOême.
r^.CÎQst. étonnant, naexdit-ild^ité,' comme te téte/dMrCbwst.d^
.jn0ure.t(xu]ownsfaiblç,.vid§,»ia/?(prw2i^, passez-moi ce motd!argot,
.au milieu de cQsxoQ^positi^ns par^ci par-là ,grandia^e$. rÏQUtea tes
autres, figures j;^pir;ent ^t. pensent,. eÛ«s ontdâSJpo^mûnS(da^l^fia
jpçi(i:ine,r.et.dape;te tôte.un,cei;v:eau; jûaUe-rià n'^a rien dwièî^,tes
.côte?». rien derrièrArl^,os.du front.
---JlIon.ami,ril e^t iniiuiment,plu3rfecite,à'W
,iamiliarité.avi8c Jes hommes .gu'av^c Dteu. ,Ayec tes .bomow, ^wms
, av.ons, des .contacts, de.réalité, qui ,nQUs écteirentraivAicrfiieu,, nojps
.j^B4)(vi/vons.entr.etenirqujeides.wntacts.d'iimaginati
- Alors, .i^eUm vau?i, «1 feudcait »rwQwer,à donner me M^iie
Dieu avec le pinceau?
— Voyez où en est, chez nous et ailleurs, la peinture religieuse.
— Elle ne brille pas en effet d'un éclat bien vif. Pourtant cite fut
à une autre époque la plus complète expression de l'art.
Digitized by VjOOQ IC
106 BETUE DES DEUX MONDES*
— Je ne songe pas à le nier. Fra Ângelico, Pérugin, Hantegna,
quelques primitifs flamands, Van Eyck par exemple, quelques Alle-
mands, Albert Durer surtout, furent de grands peintres religieux.
— Et Raphaël? et Michel-Ange? et Titien? et Tintoret? et les Yé-
ronèse? et Ribeira? et Rubei^? et Rembrandt? et cent autres?,.
— A mon avis, ceux-là se contentèrent d'être de grands peintres.
Certes, je ne connais pas de scène, tant de l'Ancien que du Nouveau-
Testament, où ces hommes prodigieux ne se soient essayés, et, si on
ne craignait de se montrer peu respectueux en des matières si déli-
cates et si hautes, on pourrait dire qu'ils ont mis une singulière
obstination à tourner et à retourner la Trinité sous tous les aspects
possibles. Leur œuvre est admirable, sublime, tout ce que vous
voudrez; mais dans ces splendeurs incomparables de la forme, dans
toute cette richesse de la chair, matée par les sombres doctrines du
moyen âge et brusquement ressuscitée des morts, dans ces ron-
deurs sensuelles, ces attitudes absolument humaines, je ne saisis
pas la moindre trace d'inspiration religieuse. La renaissance, vouée à
Tétude de l'antiquité grecque et romaine, chassa les anges dont les
rêves mystiques des cloîtres avaient rempli le monde; il n'y eut
plus que des hommes désormais.
— Et c'est avec l'homme que l'art doit vivre?
— Uniquement avec lui... A moins de vouloir condamner l'art
à créer, comme vous le disiez vous-même très justement, des fi-
gures qui n'auront pas de poumons derrière les côtes et pas de
cerveau derrière les os du front.
— C'est si beau, la Bible 1 c'est si beau, l'iîvangile!
— Vous avez raison. Mais, pour interpréter les Testamens, il faut
y croire 2 voilà le difficile par le vent qui souffle au xix* siècle. Un
jour, Michel-Ange, regardant le Triomphe de la Vierge du maître
de Fiesole, s'écria transporté d'admiration : « — Ce n'est pas pos-
sible, il faut que Fra Giovanni soit allé prendre ses modèles au pa-
radis. » — Michel-Ange ne se trompait pas : Fra Giovanni, en
effet, avait pris ses modèles au paradis, car sa foi lui en ouvrait les
portes. .. Maintenant, pour en revenir à ce qui vous touche, comme
l'ardeur de vos convictions religieuses ne me parait point assez ro-
buste pour porter votre essor jusqu'au ciel, au lieu de vous creuser
la tête à chercher un type qui vous paraisse représenter Dieu, son-
geant aux conditions étroites de la peinture, imitez les maîtres de
la renaissance et faites franchement des hommes, des hommes en
chair et en os. Pour les fils de ce siècle, il n'est pas d'art en dehors
de l'humanité...
Digitized by VjOOQ IC
LB ROMAN d'un PEINTRE. 197
XVII.
Le trait dominant du caractère de Jean-Paul Laurens est l'obs-
tination. Quand une idée a fait brèche dans son cerveau, la discus^
sion est le maillet qui enfonce le coin plus avant dans la tête, au
lieu de l'en arracher. Quel entêté fut Ingres ! et, pour ne pas nous
borner aux artistes proprement dits, quel autre entêté fut La-
mennais !
A propos de l'auteur farouche des Paroles d'un croyant^ il me
vient un souvenir en mémoire. Comme un de ses amis lui signalait
une erreur commise dans une citation au troisième volume de
V Essai sur l'indifférence en matière de religion et lui offrait ses
bons offices pour aller recueillir le texte véritable à la bibliothèque
Richelieu :
— N'en faites rien, lui dit Lamennais.
— Cependant...
— C'est inutile.
-^ Je vous en supplie, permettez que je vous éclaire...
— Je vous trouve plaisant de vouloir m'éclairer 1 interrompit
Topiniâtre Breton,^ se fâchant.
— Pardon, insista l'autre, toujours courtois, il ne s'agit que
d'une citation à redresser, et je ne vois là aucun motif à prendre
les armes. On ne saurait admettre que le génie, quand il cite, soit
autorisé à faire des citations inexactes.
Lamennais regarda son interlocuteur avec ime sorte de pitié ; puis,
sans se préoccuper le moins du monde de tempérer l'acre ironie de
ses paroles :
— On voit bien que vous ne savez pas, vous, ce qu'il est, le
génie! Mon cher, le génie va droit devant lui, car une de ses condi-
tions est d'avoir des œillères.
Toutes nos conversations, tous nos débats à propos de la pein-
ture religieuse, d'un abord si difficile, en des temps où l'analyse a
de proche en proche tué la croyance, n'empêchèrent pas Laurens
de tenter encore un tableau religieux. Maintenant qu'il avait une
famille, que, pour subvenir à des charges nouvelles, il venait d'ac-
cepter courageusement les modestes fonctions de professeur de
dessin dans les écoles municipales de la Ville, le bruit courut que
Tauteur de Jésus chassé de la synagogue^ par sa persistance à choisir
des sujets tirés de l'Évangile, faisait sa cour à l'administration, la-
quelle a beaucoup d'églises à meubler. L'envie essayait sa pointe
mur sa chair. Enfin !..
Avec Jésus chassé de la synagogue^ le pas fut décisif, et désor-
Digitized by VjOOQ IC
198 BEVUS DES DEUX MONDES.
mais il devenait impossible de ne pas compter avec Jean-Paul Lau-
rens. L'œuvre s'imposait non-s«ilement par le groupement habile
des personnages, fort nombreux vers le fond, par la qualité du des-
sin, d'une merveilleiuse précision 4e contour dans UBe Joule où les
4êt6s teDdent à se confondre dès que les plans divers ne s<Mit pas
(rigoureusement marqués^ mais aussi par l'éclat très vibrant du ton,
que le jeune artiste n'avait jamais su «nouter k ce |>ûtkit. 0 jme! la
Hsouleur, cette fameuse couleur tant >cfaerciȎe, papce qu'il ai'^fit pas
de peinture en dehors d'elle, la couleur était trouvée, on la IreûAÂtJ
Le type du Christ, à la poursuite duquel nous afvons vu Laurens
is'acharner dans Marùir >et dans Jésus guérissant un 4émûniaqu^^
Avait été découvert, lui aussi. Ge n'éiait pdus cel^le figiu^e pâle, œ
front sans pensée, ces yeux hleus sans chaleur, fiiiesque sans vie^
des tentatives premières. Cette fois l'artiste, s'arrachant aux théo-
ries de l'école, qui l'avaient un moment asservi, au lieu de s'obs-
tiner à tourner ses regards du côté du ciel , qui ne répondait
pas à ses interrogations répétées, les avait tournés du 4:ôté de la
terre, et la terre lui avait répondu. Il s'était souvenu, au moment
d'esquisser scaa principal personnage, d'avoir lu quelque part, peut-
^étse dans l'Évangile, peut-être <laDiS son bizarre iDictiomiaire Listo^
rique, peut-être dans saint Augustin, que « iésus était le.plufô beau
des enfans des hommes, n et, coHune rien 110-4)6$ ne .saurait être
plus divin que la beauté, en réalisant la beauté, juoa ami Bvait,réa-
liséDieu. Jésus, repoussé de la tribune où il vient de .pïïoclamer des
vérités éternelles, redresse la tète d'unaKHivemetut aJtier et regarde
k multitude soulevée qui le menace, av^ec des yeux à la fois tiers et
doux. Toute son attitude de hautain mépris^ tempéré par la bonté
d'un Dieu que nul affront ne saurait atteindre, fait penser laux mots
que lui prêtent les livres saints : a Misereor satper turbam^ j'ai pitié
-de la fouie. » C'est pour les Juifs exaspérés que Laurens a réservé
les vigueurs étonnantes de sa palette, riche désormais de la. gamme
-conîplè^e des toms. Le personnage vu de fprofil qui^ de son bras
tendu, désigne le fils de l'artisan, fiUus fabri^ à la fureur du peuple,
est d'une allure superJae; celui qui hurle derrière Jésus impassibie
et reporte involontairement le souvenu* à la scène ^grotesque et
sublime de la crucifixion de Callot a une incroyable iatensité de
vie; quanta un troisième, quilève leMton surTikOHime-Dieu, 41
est, dans cette lutte sauvage, d'une décision qui fait frémir. Une
iSeufe figure ime trouble devant cette toile déjà puissante, .où iphsB
d'rune.tète s'enlève, avec uii relief que l'artiake, plus daiûr,.Be rdépas-
serait pas aujourd'hui, c'est la figure du ^and-prètre assis sur .un
banc près de la tribune, tenant sur ses genoux te livre de la loi.
^©ufiquoi ce èanc nfest^lpaevide^? Pourquoi fautJJque,je.Teacontre
Digitized by VjOOQ IC
pdgté Mk. m^^effltrd (jm mie Tsmbne aux wiBards déclamatoires, et
vidfes de Jowpeaer, auK benshommes^ msupportablemeïit creuxr de
Restout?
Tout fe têmps^ que' Jésus ehassé d& la m/nagogue derrreura^ exposé;
Jeao^Païul Laurent vécut dtas la fièvre. Son tableau, accroché dans
lar sttHe dû fond- o*i le public ne s'arrête guère, qu'il traverse seu^
lement peur sortir; était placé très^ désavantageusement. Comment
le- ftire retirer dfe là? — 0 sainte* cymaise, refuge de tant A' exempta
aussi inviolables que médiocres, quand me sera-tMl donné de t' ap-
procher, de te voir, *e te toucher? — A certaines piqûres de^ bons
camarades, jusque4à fort dédaigneux, il devinait que, pour la pre^
mière fois, il avait touohé^ juste; mais la presse se taisait ou à peu
pï*Bi QueV martyre*!'
ÏYJIL
L'horrible guerre de 1870 éclata. Comme chacun de nous^ Laa-
rens, chassé de son atelier par des préoccupations poignantes, vagua
à travers les rues,, lisant les affiches, lisant les journaux, deman-
dant aux groupes anxieux des nouvelles des événemens» AiTreuses
nouvelles! la patrie gisait à terre et saignait. par mille plaies. Pour,
lui, l'angoisse que nous avons tous connue après les défaites
de Reichshofien et de Forbach,. après les luttes héroïques de
Gravelotte et de Saint-Privat,. se compliquait d'une douleur intime
accablante. Quand le prince royal de Prusse, dont on annonçait la
marche sur Paris, aurait investi la grande ville, que deviendrait-il
avec sa femme à peine remise d'une crise douloureuse,, avec son
enfant âgé de six mois?.. S'il filait subir les privations d'un siège^
les siens succomberaient certainement... Il vit son foyer, né d'hier,
ce nid où déjà étaient éclos tant de rôves d'avenir, s' abîmer dans
le désastre du pays,, et il fut épouvanté.
Cependant on annonçait les derniers départs de la ligne d'Orléans,
qjil d'un jour à l'autre risquait d'être coupée. Un soir, Laurens
s'^entassa avec sa femme et son enfant dans un wagon à bestiaux et
partit pour Toulouse. Puisqu'on organisait une jeune armée là-bas,,
une fois les siens en sûreté, on ne lui refuserait pas un fusiL..»
Il se morfondit de longs mois... Les. mobiles de la Haute-Garonne
avaient été dirigés vers la Loire, et on parlait d'y envoyer les mobi-
lisés; mais les régimens de mobilisés, où l'on avait versé les
hommes mariés, mal instruits,. mal équipés, n'étaient pas dans des
conditions à faire campagjie,-et on différait sans cesse de les ea-
voyer à l'ennemi... Quel chagjin.de ne pas,ôtramis,àjnêmede.bciUei:
quelques cartouches I
Digitized by VjOOQ IC
200 BEVUE DES DEUX MONDES.
Quand, après ces douloureux mois d'exil, Jean-Paul Laurens ren-
tra à Paris et voulut se remettre au travail, il hésita sui^ le sujet à
entreprendre. Sa tête, avec toutes les têtes chez nous, ne rêvait que
nouveaux combats ; il lui semblait impossible que quelque glorieuse
revanche ne nous fût pas prochainement réservée. Non, non, la
fortune ne pouvait avoir trahi notre pays à ce point. Sous le coup
de ces rêves tragiques, à travers lesquels il entrevoyait la France
guerrière plus grande, plus forte, plus puissante que jamais, d'une
pointe hardie il crayonna plusieurs dessins qu'il jeta à la foule
comme des notes de son patriotisme enflammé. Je vois encore une
bataille de Reichshoffen, furieuse, terrible, avec des chevaux em-
portés, de lourds cuirassiers couchés à terre, des blessés héroï-
ques, les uns se relevant sous la mitraille qui fauche les hommes
ainsi que la grêle fait les épis et se précipitant à la lutte, les
autres à bout de force, ayant perdu d'ailleurs la longue latte dans
l'effroyable bagarre, montrant leurs poings crispés, leurs faces san-
glantes à l'ennemi qui s'avance et les écrase avec la précision
implacable d'une machine d'acier.
J'ai vu également rÉpée de Dieu^ composition biblique sévère,
d'une rare élévation. Jéhovah perce du glaive un monstre vomi de
l'abtme qui ose lever jusqu'à lui sa tête hideuse d'oiseau de proie,
hérissée des pointes d'une couronne royale. Le sang pleut à larges
gouttes de toutes parts. Au bas de cette page vengeresse était tracé
ce verset : « L'heure viendra, car il est écrit : Les justes luiront
comme le soleil dans le royaume de mon père. Que celui qui a des
oreilles pour ouïr, entende. » Mais ces nobles préoccupations de
la patrie pliant sous des revers inconnus, entamée dans son unité
sacrée, devaient engendrer bientôt des œuvres d'un caractère plus
personnel à la fois et plus haut. D'après Laurens, le crime de
la France égorgée sur les champs de bataille avait eu deux au-
teurs : l'empire, qui venait de déclarer la guerre sans avoir rien
fait pour la préparer; l'église, qui, nous ayant brouillés avec l'Ita-
lie, l'avait empêchée de voler à notre secours. C'est de cette double
pensée, gonflée des irritations de la défaite, que naquirent et la
Mort du duc dEnghien et le Pape Formose^ dont j'ai parlé à la pre-
mière page de cette étude. Pour notre artiste exaspéré, la Mort du
duc d'Enghien c'était l'empire rendu odieux à tous par la vue du
guet-apens de Vincennes; le Pape Formose et Etienne, c'était l'é-
glise étalée au grand jour avec ses atroces passions intestines, ses
vengeances monstrueuses, ses luttes à huis clos où l'homme, quand
il ne monte pas aux idéales puretés, aux divines douceurs de l'ange,
descend à toutes les hontes, à tous les abaissemens, à toutes les
cruautés de la bête. Le succès fut grand.
Digitized by VjOOQ IC
LE ROMAN d'un PEINTRE. 201
Avec la Piscine de Bethsaîda^ exposée au salon de 1873, Jean-
Paul Laurens revint à sa chère peinture religieuse, essayée à plu-
sieurs reprises avec des chances si diverses. Mais cette fois c'était
un renouvellement. Le peintre arrivait d'Italie, et en rapportait le
sentiment de sa force. La vue des chefs-d'œuvre, qui diminue les
rachitiques, les achève, agrandit au contraire les robustes en les
révélant absolument à eux-mêmes. Dans cette œuvre tout à fait ori-
ginale, on ne trouve plus ces figures encore un peu minces de Jésus
guérissant un démoniaque^ de Jésus chassé de la synagogue; elles
sont abandonnées comme ces faux amis qui nous ont trahis, que
nous ne voulons plus revoir, et l'artiste, se dégageant pour jamais
de la gaine étroite de la tradition, fait en avant un bond démesuré.
Rien de mieux conçu, de plus largement exécuté que cette page
sobre et ferme, d'un accent aussi mâle que fier. Autour de l'eau de
la piscine, qu'un ange de tournure michelangesque agite douce-
ment, grouillent vingt personnages dans les attitudes les plus pitto-
resques. Des fonds un peu noirs, rendus encore plus opaques par
l'ôinbre qu'y projettent les grandes ailes déployées du messager
divin, une multitude émerge en se pressant. Chacun, se souvenant
que (( le premier qui descend dans la piscine après le mouvement
de Feau est guéri, » pousse son voisin, le bouscule pour arriver.
Oa lit sur ces têtes de malades, tourmentées, livides, l'effarement,
l'angoisse, l'avidité bestiale de la vie. Quelques-uns de ces mal-
heureux parviennent à se débrouiller de la tourbe, et touchent
presque l'eau régénératrice. C'est pour ceux-là, sur qui tombe la
lumière singulièrement obscure de ce lieu sinisire, que Jean-Paul
Laurens, après avoir brossé d'élan les physionomies emmêlées des
profondeurs, a réservé toutes les vigueurs , toutes les hardiesses de
son pinceau.
Quoi de plus attendrissant que cette jeune mère serrant son nou-
veau-né sur son sein tari, au moment de le plonger dans la piscine !
Quoi de plus touchant que ce père soulevant dans ses bras son fils,
que. gagne la mort, pour l'approcher de l'onde sacrée! Et le vieux
paralytique couché à droite, au bord même du réservoir, où pour-
tant il ne lui sera pas permis de se baigner, son infirmité le
clouant sur place et personne dans cette cohue étouffante ne son-
geant à lui ! L'infortuné, par des efforts surhumains, s'est traîné
jusque-là, mais il lui faudrait quelque souplesse des membres à
présent pour descendre. S'il bouge, il ne peut que faire une chute
et se noyer. Il n'est pas de spectacle plus cruel que le spectacle de
cette misère dédaignée, foulée aux pieds par les égoïsmes environ-
nans. Afin de mieux indiquer cette épouvantable loi de la conser-
vation individuelle qui, dans toutes les crises sociales, — peste, fa-
Digitized by VjOOQ IC
202 MEVUE DES DEUX JCONDSS.
mine, guerre, — ravale Thomme au niveau de la brute, Jean-Paul
Laurens a retiré de la foule de ces infirmes la figure de ce moribond et
Ta en quelque manière exposée à part. Cet isolement où il confinait
ce personnage capital lui a permis à la fois de produire un effet très
dramatique au point de vue de Tidée qu'il tenait à exprimer, et, au
point de vue de Tart, de traiter à fond le morceau. Le paralytique,
qui, dans un suprême sursaut de sa macbine,^' est bissé sur ses deux
coudes, montre un torse rugueux, étudié dans ses moindres reliefs,
dans Taflaissement maladif des muscles appauvris, avec cette ardeur
tenace, patiente, que Zurbaran poussa jusqu'à la rage. La tête dou-
loureuse, penchée en avant, est trouée de deux yeux inquiets, obsti-
nément fixés sur Teau qui guérit. — « Ah! si quelqu'un m'aidait !...»
— Le ventre creusé, les cuisses amaigries, les pieds aux bouffissures
blafardes, les bras arc-boutés contre le sol et soutenant avec peine
tout le poids du corps, où monte à tra.vers le treillis des nerfs ap-
parens comme des ficelles la rigidité cadavérique, ont été observés,
fouillés, traduits, mais sans minutie, abondanuneot, .grassemeat,
puissamment.
XIX.
Cependant Jean-Paul Laurens, qui venait d'être l'objet de dis^
eussions retentissantes^ ces orages qu'ont essuyés tous l'es grands
talens, par une souplesse merveilleuse de son organisation, aban-
donna tout à coup las sujets terribles jusqu'à l'épouvante où il
s'était complu, et parut se rasséréner. Le salon de 1874 nous le
montre en effet doux, affectueux, presque tendre, avec le Cardinal^
le Portrait de Marthe^ SaiiU Bruno refusant les offrandes de Uogcr
comte de Calabre.
Certainement ce cardinal tout rouge, s'enlevant sur le rouge avec
des saillies hors du cadre qui lui dorment une étonnante iiuenslté
de vie, a l'aspect plus redoutable que rassurant, et sa tête dure e$t
moins débonnaire que menaçante. Mais quel vis^e charmant,
en dépit d'une vague expression de souffrance, que le portrait
de Marthe! II y a là des touches d'une légèreté, d'une grâce, d'un
velouté adorables, et si le Cardinal^ par son âpreté sauv^gQ, n^e
rappelle ces rudes hommes d'église comme Carav^ge errant en, pei-
gnit plus d'un chez les chevaliers de Malte, le Portrait de Murthe^
par sa distinction sans apprêt, fait défiler devant mes yeux U troupe
charmante des infantes de Vélasquez.
Toutefois l'œuvre principale de cette année iutie SaùU Jirurufy
vaste toile destinée à une 4es églises 4e Paris.
Digitized by VjOOQ IC
EÉT tOlïÉSf B'mr PEINTRE. 808
Softw fe porche roman (Tun antique monastère, un groupe de
chartreux se tîenf debcrut. S*mf Bruno est posé un peu en avant. Le
mouvement par feqùel i! détourne la tête pour ne pas vofr h pn>-
fusion d'objets précieux que les envoyés du comte de Calabre dé-
posent à ses pieds, et le geste de ses deux mains (piî repousse ces
richesses , sonrt d'une sincérité , d'une justesse incomparables.
Conrmenooffsomnies loin de Gîrodet et de l'attitude déclamatoire jus^-
qvi*au ridicule quTT impose à Hippocrate refusant les prôsens tf Ar^
taxercès! Maïs JeaiJ-Paul Laurens, dont le caractère profond ne re^
pousse pas une pointe d'ironie, s'est gttdé de ne pas compatir à la
faiblesse humaine et de nous faire des saints de tous ses religieux.
B en est un , caché juste derrière Bruno, qui coule un regard de
convoitise vers les aiguières d'argent, tes burettes d'or, les plats
niellés de rayures éclatantes, tes coffrets étîncefans de pierreries.
Celui-là, comme Fatteste son visage d'adolescent, est sans doute un
tiovice qm' n'a pas dit encore adieu à toutes les vanités humaines,
qui cherche encore w ce détachement dans ht mort du cloître, » ainsi
que s'exprime saint Benoit dans une lettre à sa soeur Scholastique,
ot tes autres sont parvenus.
Les députés du comte Roger sont traités avec la simplicité large
des vrais peintres qui, loin de ruser avec la diffîcuhé, vont droit i
elte et la surmontent naïvement par la vertu unique du don. Je ci-
terai la figure inclinée devant saint Bruno, la barrette à la main.
Quelle nobIe*»se dans Tattitude de ce seigneur se courbnnt pour
parler à un saint, et avec quel art ce personnage est drapé dans son
aropte robe de velours lert où la lumière ruisselle à flots ! Du reste
la lumière, partout épandue, est un des charmes de ce tabteau. Il
faut voir le caractère communiqué par l'in^lacable ciel de Cahibre,
que ne traverse pas le plus mince nuage, à l'architecture des cloî-
tres, aux murailles élevées du couvent, percées çà et là, irréguliè-
rement, de fenêtres étroites comme des meurtrières, trous noirs
sor un blanc cru aveuglant.
Saini Bnmo refttsant les offrandes de Boger eomte de Calabre^
où pour la troisième ou quatrième fois Jeal^•PauI Laurens touchait
juste, lui mérita la croix de chevalier de la Légion d'honneur.
Pour peindre cette sombre toite qu'il a intitulée : le Pape For-
mose et Etienne VII^ Jean-Paul Laurens avait dû ouvrir l'histoire
ecclésiastique ; il y prit un goût décidé et revint souvent à ce Kvre,
Les luttes violentes des papes, d'abord simples évoques de Rome,
pour asseoir teur domination sur la ville, leurs efforts persistans
pour l'imposer au monde, les guerres où ils avaient du s'engager
pour soutenir teurs prétentions exorbitantes à la possession de la
terre, \()q[tieliie^ leutraiait downée en gttrâ'e;' » diaprés les mots
Digitized by VjOOQ IC
ZOh REYUE DES DEUX MONDES.
hautains d'Innoœnt III, le trône de Pierre s'élevant au-dessus de
tous les trônes dans les mêlées obscures et sans trêve du moyen
âge, tout cela tenait haletante la pensée de notre artiste, ouverte
désormais à la compréhension des grandes choses humaines, des
spectacles compliqués de la vie.
Mon ami prit un intérêt immense, et de tout son cerveau, et de
toutes ses entrailles, à suivre l'idée catholique se répandant des
bords du Tibre aux extrémités de l'univers, domptant les peuples,
brisant les rois, pliant les volontés, broyant les résistances sur son
passage u comme la meule fait le froment. » Que de tableaux il
entrevit à la lueur de ces coups de foudre, dont la papauté ne se
montra jamais avare pour protéger les intérêts du ciel, qu'à toutes
les époques elle se plut à confondre avec les intérêts misérables de
sa puissance et de son orgueil I Dans ce combat furieux des souve-
rains pontifes, les bras toujours levés pour pétrir le monde à leur
guise et lui imposer leur empreinte, un sujet parut attachant entre
tous à Jean-Paul Laurens : V Excommunication. Rome excommu-
niant les princes, excommuniant les nations, suspendant les affaires
humaines, arrêtant la vie dans les pays avec lesquels elle entretenait
des * démêlés, quelle page! Il fouilla notre histoire nationale et p3Î-
gnit coup sur coup, la colère au bout du pinceau, deux œuvres qui
constituèrent son exposition de 1875 : r Excommunication de Ro-
bert le Pieuxy — Vlnterdit.
Avec Robert^ nous sommes dans une salle du palais. Cette salle,
de proportions monumentales, large comme une église, paraît en-
core plus vaste, vidée qu'elle vient d'être par la foule des courti-
sans et des varlets. Tout à l'heure, le roi et la reine, seuls main-
tenant dans ce désert, assis sur le trône en des attitudes de
consternation et de désespoir, se réjouissaient au milieu de la cour
en fête, bruissante comme une ruche, se complaisant aux joyeux
devis. Quelle catastrophe est donc survenue? Pourquoi ce sceptre
par terre? Pourquoi ces bancs, où les coussins de velours gardent
encore les empreintes molles des grands officiers et des belles dames,
apparaissent-ils dépeuplés ? Que signifie ce cierge, long comme un
cierge pascal, renversé brutalement de son haut chandelier de cui-
vre, bavant sa cire fondue sur les dalles, empestant l'air de sa fumé^?
L'église est passée par là.
En effet, à droite, dans l'ombre transparente d'un arceau à plein
cintre, disparaissant des personnages vêtus d'habits sacerdotaux.
En avant, la croix, portée par quelque moine qu'on ne voit pas ;
puis un religieux en simple bure; puis un prêtre en dalmatique;
puis, fermant le cortège, mitre en tête et crosse en main, enve-
loppé d'une chape aux plis onctueux et lourds, le légat a latere^
Digitized by VjOOQ IC
LE ROMAN D UN PEINTRE. 205
cet exécuteur des hautes œuvres de Rome, qui se retire, après avoir
terrassé Fennemi de la puissance divine, lentement, majestueuse-
ment, dans la pompe splendide d'une procession. De Texcommuni-
cation du roi, coupable d'avoir épousé sa parente malgré les
défenses canoniques, découlaitnaturellement l'interdit du royaume,
qu'il fallait délier de son prince à tout prix.
Jean-Paul Laurens, dans une seconde page beaucoup plus âpre
de ton que la première, mit un acharnement féroce à représenter
dans quel effroyable désarroi, dans quel anéantissement pire que la
mort, la papauté était capable de précipiter le pays qui lui résistait,
qui osait se rebeller. contre le ciel. On parle des paysages de Salva-
tor Rosa, de l'énergie sauvage que déploya cet artiste original,
amant de la nature farouche, bouleversée; mais qu'est cette horreur
comparée au spectacle de tout un peuple, naïf dans sa foi, attendant
devant ses temples fermés l'heure de se réconcilier avec son Dieu,
hurlant miséricorde, se déchirant la poitrine au milieu des sanglots?
Qu'est cette énergie comparée au sentiment de haine furieuse que
suscite dans l'âme la vue de cette jeune fille morte, couronnée de
roses virginales, attendant un fossoyeur qui ne doit pas venir, car le
cimetière est clos lui aussi et la terre sainte est défendue aux morts?
En vérité, voilà un sublime paysage. Celui-là n'est pas fait de roches
éboulées, de cavernes infernales, d'épouvantables cataclysmes sur-
venus dans les vallées, sur le haut des monts; celui-là est fait d'un
simple pan de mur, d'une simple croix de bois, d'un simple coin de
terre ; mais ce mur, cette croix de bois, cette terre, sont imbibés de
larmes, imprégnés de tous les désespoirs, de toutes les misères de
la vie, et nul ne les regardera qui ne sente incontinent se mouiller
ses yeux.
Du jour où Jean-Paul Laurens eut exposé Vlnterdity il fut mani-
feste que notre école possédait non pas seulement un peintre d'une
vigueur exceptionnelle, mais un penseur hardi, inquiet de voies
nouvelles, soucieux de dégager son art des sujets piteux où on le
ravale, pour l'élever à des manifestations intellectuelles dignes de
lui, plus hautes et plus complètes.
Le salon de 1876 nous montre Jean-Paul Laurens identique à
lui-même; le seul progrès à constater avec François de Borgia de-
vant le cercueil d'Isabelle de Portugal et le Portrait de l'artiste^
c'est un parfait équilibre des forces. De la longue pratique du
travail, de l'expérience absolue de la palette, de la connaissance
entière du sujet traité résulte enfin l'harmonie. Plus de heurts, de
disparates, de hasards; la beauté se dégage naturellement, sans
secousses, comme d'elle-même, du dessin, de la couleur, de tous
les moyens d'art arrivés à leur épanouissement.
Digitized by VjOOQ IC
« L'^mpei^tïf Gharies-Quiiït a chargé Frtittçoife d^ Bl3t*gitt> tfateP
côttipagner* à^ Grenade le corps de T impératrice ' lâiife'd'le. A^s^lèt
cérémonie defs flinémillesj Erawçois fait' otivrif Ië'ctet*fciieSl'afm»d0
teconnaîtiiB le'oadavre^destt soUvefa4he*défûme. A la Vue'de ctB'vi^
sage autrefois plein d^attt^îts, à préscfn t' défiguré^. éé)y
Ainsi s'exprime le livretl
Quel drame que dette stèWe^P
François de Borgiaf, debout devant' 1« çettueil» ouvert v se' dé^-
côuvi^e respectueusement* et regarde. Séfe^ traita» immobiles^ tt^iH^
sèftit, en dépit d'un effbi*f de la volonté-, un atfendfiasfemfent mêlô
d'effroi. Il a connu' rimpératrtce si belle !^ — Oh! épouvantable
néant; impénétrable inconnu' où' nous dèfvonsr tous chavirer! — Pav
Texpression que l'artiste a sudormer à cette tête, que ravagent in^
tërieurement les idées sinistres de la fin de toutes les choses et de
tous les êtres, nous devinona les réstolutiotfs suprêmes que va
prettdt^e l'envoyé dé Gharles^uînt' et' qui un jour liei détacheront
du monde à jamais. A côté de cette figure' assombrie de François
de Borgia; préoccupé de renoncement, se détache le visage aimable
de sa' très jeune femme, minois frais et charmant,, rond comme le
minois d'un enfant. Chose singulière; — ^et comme (Jette expression
est bien de la jeunesse, qui proteste contre la mort, qui ne veut
pas croire à la mort! -^ dans' l'attitude de ce personnage, retevé
d'un costume éclatant, il y a plus de curiosité que de terreur:
L'archevêque de Grenade, qui vient de donner la deraière ab-
soute dans ^immense cathédrale aux arceaux mauresques, encore
toute flambante de la lueur des cierges, ttoute parfumée de l'odeuï*
de l'encens, l'archevêque de Grenade occupe le côté gauche du ta*-
bleau, dans une pose majestueuse et recueillie. Quel parti habile
Laurens a' tiré de la' mitre d'argent et de la chape noire de ce
prélat penché, récitant l'office des morts: In ptiradimim dedw-
cant eam atigetiL. Ces notes discrètes forment le plus heureux
contraste avec le luxe dés candélabres^ dés cierges' armoriés, des
tabourets galonnés d'or qui environnent l'impératrice défunte, avec
les chiffons de soie, les velours écarlates qui débordent le cerï*
cueil étalé, surtout avec la robe de brocart ruisselante dis^ perles,
dans laquelle lisabelle se raidit, prise comme en une gaîne de mé*
tal. Cette simplicité dans la vie d'un côté, cette richesse dans la
mort de l'autre, sont d'un effet tragique.
Le portrait que Jean^Paul Laurens a peint de lui-même pour la
ville de Florence est un morceau de premier ordre. Peut-être y
eut-il de l'a maladresse à exposer ces quelques pouces de peintune
magistrale en même temps que Franç&is de Borgia devoM fe eer^
cueil d'Isabelle^ car ils détournèrent un peu l'attention de- cette dei»>
Digitized by VjOOQ IC
lùère^ œuvre. QtDttanquèrent de.lui,pomr coup. Après. la ,Pw<:i»f de
Beihsaiday \a JUort,4u.,duc.d*JS^ghieny Saint Bnuko ^refnmiU iks
offrande de, Boger comiede\C^abt?eyQn,sàwùi de qiioi4»>^reiarU3le
éxm Cfp^ble en fait d'fai$iaire. ;MaÎ8<#ii,.^aoR9it ce i(|ue ^devioo-
,draieot ses facultés .deiaog«e<haWiMQ,jle jour, oi^^ au liWfde^se .dé-
^plqyer isur de .Urgiçs .surfaoes, d^as .wnetwôlée fUMii&ie.deipei^m-
]^e^,.eIIes(SQiaieat çoodamoéesiaux idîrnan$ioos d'iW^peutcadfe,
à une tête unique qu'il faudrait serrer .detfirè^, àt laquelle il.fAudcait
tîo^riu^er à chaque .touche k vie ,pDQpi;e 4u i»iodèle,,la ^vie que
<^liacun( peut juger.. le, /?or/r«iïd^ Mmthe^\\erPoNmit4eJl^F. F.,
malgré le chtarme du premier, la conseieiKe du : second, n'^vraient
,pas. convaincu le pubUcdes-Cban^ps^Élysées,, les artistes. priucipalo-
wenî,.fort difficiles à hou droit. Ceite fc^is Tépreuve fut concluante :
,j9n parla de la^précision si savante ,d*Hoilbeitn, du coloris si chaud
de ïUien; la presse, devant 'CieHPCofiluîélancQUque et, fier, fut una-
lunxe .à j^pplaudir, et J^n-J^^uLLaur^s, pour avoir niarquié d*w
trait déÂôitif sa, phy$ÎQa9^e, compta uœ victoire de ^ plus. rHais
François de Boryia et le portrait de l'auteur oe,Q<«i$Uu*èrentî pas,
en d876, toute rexpositioude) notre peintre.. ild^ona -en «eulre^ orne
dessins qui soint autant de cocnpositionsiU-èsorigiuales.Cefi dessins,
destinés à illustrer uue édition nouvelle. de i l/wi/i^iVw . <te J^w«*-
C/irisiy par im parti pris étrange de L- artislç,. résolu à choisir ses
sujets en dehors du livre qu!il s'agit < de 'faire ivalwr, forment une
œuvre des plus remarquables.
r Quand on est habitué à rendre<la ebaârdes viviaosiet des morts,
que réaliser avec V/mii/Uion, cet éJan mystique verSila patcie^/^
leste, ce terrain fait de nuages où les pieds nwrtels efifonoeilt,«'OÙ
l'âme seule peut reposer ison. vol 7 Laurens, troublé, enlevé par la
Jeclure de ceriaius : chapitres radmii^ables, un nvonaentiav^t^oolu,
en un coin de sa QervelIe,désorii)ais uniquement ouverte «aux ohcises
qui s^nt de l'humanité, découvrir {quelque noble et belle figuce' de
ja Foi, de la Chasteté, delà Reljgioq, de L'Humilité. iHéJasI joes
ombres lumineuses , entrevues, dans un, rôve, s'évanouissaient dès
.fpi'il essayait de les serrer dans des lignes, de less arrêter daas une
forme, de les animer :d'uûe couleur. Le divin, ^à son grand en-
uni, lui demeurant iutajpgiblq, iliiucliua vers l'humain, que aes
doigts pouvaient saisir.
L'histoire ecclésiastiquer figurait toujours dans sa bibliothèque; il
a rouvrit et y moissonna à, pleines mains. A propos d'un verset 4e
ÏJmiianonsur « la Siciqn^ des choses divines, » il montra ^saiat
ïbwnas d'Aquin, le ,plus -vaste,génie de l'église, écrivant la Somme
iAAt/o^i^//^ dans, saimodeste cellule de religieux; à propos ; d'-une
ligne sur u l'ambition des hommes, » il (SlMii^maa^ÀjUcmiW^f^âqu^
Digitized by VjOOQ IC
2aS BEVUE DES DEUX MONDES.
de Toul, auquel Hildebrand, qui doit être un jour le grand Gré-
goire VII, alors simple moine à Cluny, reproche d'avoir accepté la
tiare de Tinfluence de l'empereur d'Allemagne, au lieu de la rece-
voir de l'autorité légitime de l'église; après un mot sur « le remords
que le crime laisse dans les cœurs, » il ressuscite Marianne, femme
d'Hérode le Grand, et cette ombre, débarrassant ses bras des liens
qui les retiennent captifs, fait voir à son meurtrier la blessure sai-
gnante qu'elle porte au flanc.
La route une fois ouverte à travers l'histoire, les sujets, qu'il
ne s'agissait plus que de relier au texte par le fil ténu d'un rap-
prochement, abondèrent, et Laurens se jeta dans la mêlée. Quelles
jouissances il éprouvait à se promener ainsi à travers les âges, à
toucher telle ou telle figure de son choix, car, Y Imitation dé-
veloppant devant lui les perspectives morales sans bornes , toute
l'humanité lui appartenait avec ses élévations et ses abaissemens,
avec la mer immense de ses passions, où il lui était donné de
plonger à plaisir I Désormais il avait toute liberté de faire grand,
et il fit grand en effet.
En crayonnant la charge fameuse de nos cuirassiers à Reichshof-
fen, Jean-Paul Laurens, encore tout allumé par nos désastres de la
veille, entrevit pour la première fois le sujet de t État-major au--
trichien devant le corps de Marceau; mais, plus fjuniliarisé avec les
choses pittoresques de l'église : les mitres , les chapes, les encen-
soirs, les croix, qu'avec les accessoires redoutables de la guerre :
les costumes de cent couleurs, les sabres, les fusils, les canons, les
chevaux, il n'osa pas essayer la peinture militaire sans une étude
préalable et attendit.
Une occasion ne tarda pas à se produire, qui le ramena à son
idée et réveilla toutes ses envies : l'administration des beaux-arts
venait de lui confier la décoration d'une des coupoles du palais de la
Légion d'honneur. Pour réaliser son œuvre, qui devait être l'insti-
tution de Tordre, Jean-Paul Laurens se procura quantité de livres;
il les lut avec avidité et bientôt présenta un projet qui fut agréé.
Sur les degi'és d'un amphithéâtre immense sont assis le premier
consul, fondateur, les grands chanceliers Lacépède, Mortier, Mac-
donald, Exelmans en brillans uniformes; puis, au centre de la cou-
pole, dans l'azur du zénith, une femme superbe, déployant ses bras
nus, écrit, sur un grand livre que lui présente un génie aux rac-
courcis énergiques, les noms rayonnans des élus. Cette décoration
sobre, d'une ordonnance habile, avec ses figures plafonnantes, ra-
ma&sées pour ainsi dire en quelques lignes maîtresses, est d'un
effet tout à fait noble et n'est pas sans grandeur. Mais Jean-Paul
Laurens pensait à Marceau,
Digitized by VjOOQ IC
LE ROMAN DUrf PEINTRE. 209
Un jour, traversant une rue étroite du quartier Saint-Victor,
le rendez-vous habituel des modèles, notre peintre, qui mar-
chait front baissé, absorbé par les visions de son rêve, releva par
hasard la tête. Devant lui, à deux pas, se tenait, dans une pose
à la fois élégante et robuste, un garçon magnifique, son visage
pâle encadré de splendides cheveux noirs bouclés. Évidemment
c'était quelqu'un de ces admirables enfans des Abruzzes comme
l'Italie, la terre éternellement féconde de la beauté, en produit
tant pour nos ateliers de Paris.
— Ah ! s'il avait des cheveux roux, quel Marceau I se dit Laurens.
Puis, ayant encore une fois examiné ce jeune homme immobile,
beau comme un antique, au bord de ce trottoir parisien :
— N'importe! je l'arrête et je m'y mets, continua-t-il, fasciné.
Le lendemain il commençait V État-major autrichien devant le
corps de Marceau.
Dans une salle à hautes boiseries dans le goût de Louis XVI,
contre un de ces paravens jaune-serin si communs au siècle dernier,
un lit a été dressé à la hâte sur des bancs trapus et lourds. Marceau,
habillé de son riche uniforme aux brandebourgs d'argent, la main
droite à la garde de son long sabre recourbé, est étendu là. A la
beauté surhumaine de son visage, à l'aisance parfaite de son attitude,
au calme merveilleux de ses membres demeurés souples dans la
mort, on dirait, non d'un général en chef tué dans la bataille, maïs
d'un jeune dieu endormi. Cette tête a la pâleur et la sérénité du
marbre ; elle est visiblement faite pour l'immortalité.
Au chevet de ce lit rustique, dont les couvertures à ramages
criards, l'oreiller bouffant, ont les reliefs de la réalité, se tient Kray,
« ce vieux et respectable guerrier, » pour employer les expressions
du Rapport officiel du 21 septembre 1796. Kray e5t assis, le front
appuyé contre son poignet droit, qui serre un mouchoir où coulent
des larmes silencieuses ; le poignet gauche se crispe frénétiquement
sur l'un des genoux. Cette figure, la plus importante assurément
de l'ouvrage, est peinte en pleine pâte, avec la puissance, la pro-
fondeur, le faire audacieux, l'énergie indomptable de Géricault,
le peintre rude des soldats. Au-dessus de ce personnage, dont
Vassiette franche, admirable de naturel, provoque l'émotion, se
dressent les deux médecins militaires, plastronnes de velours gre-
nat, qui ont soigné le général. L'un d'eux, courbé par l'amertume
d'une perte irréparable, étouffe ses sanglots derrière l'oreiller du
mort ; quant à l'autre, il montre une face bouleversée par un chagrin
immense, mais cette face ne sait pas pleurer. Ce contraste entre
la douleur qui s'abandonne et la douleur qui se maîtrise est d'un
effet poignant*
SDMI ZXTMI. — 1878i 14
Digitized by VjOOQ IC
Cependant, tandis, que de .ce côté-ci ,du .tableau. se. passe une
jscène de conaternation muette qui serre le cœui:, de,l!autjpe<içôtéae
.passe nue scène d'un aaraotène tout.aussi attendrissant, r mais « plus
.dou;c. L'acchiduc .Charles na reû4u Je corps.de Marxzaau qu'Alla
.ûonditiou, glorieuse pour nous, qu'il lui serait permis d'a^si$l»r,aux
funérailles du général en .chef. de l'armée françaiae. Donc.avaut
Ja cérénvonie, Charles défile avec, «on étatnpfiajor de^wait celui qui
iïant de fois l'atenu en.écheç,.t3ût de foisilui a.iniljgé la défei^e.
L'attitude de l'archiduc, découvert, légèrem!ent,injcJiué.Yers,le Jitx>ù
repose son vainqueur de la.yeillÇrestàlafoisde^iplusireçpecUieuses
et.des plus .nobles. On pressent .à son air recueillii,.à la^gravité im-
posante de toute sa per»sonne, en quel estime il tenait.r.ennemi dont
une balle tyrolienne vient de lexiélivrer. Le peintre,, doué d'un flair
gui ne laisse rien échapper, n'a, pas manqué de;tirer leiplus heu-
reux parti de la casaque blanche, brodée d'or, du prince autrichien
ainsi que des divers costumes, où le blanc domine, des officiers qui
l'accompagnent. Que de têtes dans cette cohue, épaisse étudiées,
creusées, modelées avec le soin le plus attentif .et qui .«'jeul^Men^,
/çà et là, vivantes comme des .portraits I
Enfin, cette fois, Jean-Paul Laurens lavait créé ;de toutes pièces
une œuvre pleine, achevée, complète. Peut-être, — et la xriti/que
n'oublia pa& de le lui reproche^, — peut-être., abordant Axn sujet
si .vaste, l'ay ait-il resserré en des limites trpp étroites, peut-être
ses personnages, paraissaient-ils entassés, peut-être aurait-il, pu
varier, en la relevant de quelques acceqs vifs, la tonalité. générale un
.peu sourde. Mais, si l'artiste écouta, le public ne voulut rien /en-
tendre devant une toile qui lui arrachait des lara^es et quj, dans
nos malheurs actuels, par l'hommage rendu à un des iéros.de
AOti-e. histoire,! lui faisait, plus, chère la. patrie.
JLeJui;y, entraîné à son tour, décerna. i Jean-Paul I^urens la, plus
h,aute.réqamp.ense dont il di^posç, la, grande médaille. d'houni^ur.
.XX.
'He voici parvenu au bout Ue ma tâche. J'ai conté l'enfance en-
thousiaste de Jean-Paul Laurens, les premiers, battemens en quelque
sorte de sa voca ion; j'ai conté sa jeunesse la! crieuse, livrée ià
toutes les souffrances du corps, à tous les tourmens î*. Tesprit; j'ai
conté son œuvre. page à page, avec amour, sans red^^uter la mo;}0-
tonie qui devait inévitalxlernent résulter d'une si longue suite de
descriptions. Si, .comme l'a écrit un grand écrivain, « après, avoir
admiré son ami, il n'est ri in de plus ,dQUx guevde.le àxK^^ ".j'^i
goûté cette douceur dans sa plénitude.
Digitized by VjOOQ IC
Assez d'autres, dans cette mêlée perpétuelle de l'art, d'où ne sor-
tent vivans, en dépit de nos applaudîssemens comme de nos atta-
ques, que les chefs-d'œuvre faits pour s'imposer à l'avenir, jugeront
sévèrement l'auteur de la Piscine de Bethsaîda^ de Vlnterdity de
Saint Bruno refusant les offrandes de Roger comte de Calabre^ de
VÉtat-maj/ov auirichier^ denamt lé cevps de Marcmvt.. Il nt'a paru
qu'àm#i''in(lbm&ait Une mis^ién à la fois^pJus inftfme et {dus pro-
fonde ; celle de toucher l'homme beaucoup plus avant que l'ar-
tiste. Avec les renseignemens que je fournis sur Jean-Paul Laurens
broyant lescotrielirard'Antoûio Buccafetrataf^ sur Jèart-Pîaul Laurens
chichement nourri chez Marianne Parmentier à Toulouse, sur Jean-
Paul Laurens luttant à Paris pour son pain, désormais un critique,
plus habile que je ne le suis à lire dans les créations du pinceau,
sera mis à même de se rendre absolument compte de l'inspiration
un peu triste, souvent brutale, parfois cruelle, du paysan de Four-
quevaux, et de le placer au rang qjui lui revint. C'est le service que
j^aurai rendu à Thomme que j'aime*.
Maintenant, — et ceci sok dit sans l'arrièrerpensée d'attribuer à
cette libre et familière biographie une autorité décisive^. -^ eslHil
impossible à l'amitié d'être impartiale? Je ne le crois pas. Je pensa
au contraire qjyie l'amitié entre deux êtres généreux peut ne rien
connaître de mesquin et laisser à chacun l'indépendance enlise
de son jugement. Cette indépendance, je l'ai eue^ et par^d parr4^
j'en ai usé« Certes, je ne me défends pas d'avoir incUné vers l'ad-
miration : sans parler de je ne. sais quel orgueil irrésistible qui loe
poussait à trouver meilleur ce qui me semblait bons, le privilëgB
d'un ami n'est pas seulement de voir ce que l'ami a réalisé, mais,
puisqjLi'il lui a été donné de pénétrer au. sanctuaire de son âmes
de prévoir ce qu'il réalisera..
Digitized by VjOOQ IC
LES ATTENTATS
DU H MAI ET DU 2 JUIN 1878
Le 1*' janvier 1871, Versailles fat le théâtre d'une fête dont le palais
de Louis XIV s'étonna; il s'en étonne encore. C'était une fête qu'un
Hohenzollern s y donnait à lui-même. Il y eut une réception de gala»
suivie d'un banquet à l'hôtel de la préfecture. Un vieux souverain leva
son verre pour saluer l'année qui commençait; puis le grand-duc de
Bade porta la santé de son beau-père et de son futur suzerain. Il
rappela que Frédéric-Guillaume IV avait dit vingt et un ans aupara-
vant : « Une couronne d'empereur ne peut être gagnée que sur les
champs de bataille. » Il ajouta : — Cette parole s'est brillamment ac-
complie. Vive sa majesté Guillaume le victorieux ! — A quelques jours de
là, le 18 janvier, le nouyel empire germanique fut solennellement pro-
clamé dans la galerie des glaces. On vit se dresser un autel recouvert
d'un drap rouge, où se détachait l'image d'une croix de fer; cet autel
était environné de drapeaux. Un chœur de soldats entonna le cantique :
«Tout l'univers fête le Seigneur, » Quand on eut chanté la liturgie, le roi,
qu'entouraient les représentans de toutes les familles souveraines de
l'Allemagne, ordonna à son chancelier, récemment nommé général de
division, de lire la proclamation qu'il adressait au peuple allemand. Il
y annonçait que, cédant aux instances des princes et des villes libres,
il s'était fait un devoir de restaurer la couronne impériale et de la po-
ser sur sa tête. Il en donnait acte à ses peuples et appelait sur eux
comme sur lui-même la bénédiction du ciel. Le grand-duc de Bade
s'écria: — Vive sa majesté Tempereur d'Allemagne! — L'assistance
répéta ce cri, et la musique militaire exécuta l'hymne national prus-
sien (1).
(1) Histoire diplomatique de la guerre franeo-allemande, par U. Albert Sorel, t. Il,
p. 145 et 146.
Digitized by VjOOQ IC
LES ATTENTATS DE BERLIN. 213
Si, se mêlant à l'auguste assemblée, quelque grand ou petit prophète
avait assisté à cette cérémonie, si, éclairé d'une lumière miraculeuse, il
avait annoncé que huit ans plus tard Guillaume le victorieux serait
exposé à d'odieux attentats, que huit ans plus tard, au cœur de sa capi-
tale, ce vieillard respecté et respectable devrait deux fois en trois se-
maines disputer sa vie à des assassins, et que ces assassins ne seraient
ni des Danois, ni des Autrichiens, ni des Alsaciens, ni des vaincus, ni
des annexés, mais qu'ils appartiendraient à la race des annexans et des
vainqueurs, qu'ils seraient de vrais Allemands tout chauds du désir
d'ôter la vie à leur empereur, assurément Balthasar n'aurait pas mis au
cou du nouveau Daniel un collier d'or et ne l'aurait point vêtu d'écarlate.
Il est à présumer qu'il l'aurait chassé comme un misérable fou, en le
priant d'aller délirer et vaticiner ailleurs. Non, le 18 janvier 1871 au-
cun des princes de la famille royale, aucun des dignitaires et des
grands vassaux de l'empereur d'Allemagne n'a vu une main mystérieuse
tracer sur les murs du château de Versailles des mots terribles et me-
naçans ; aucun d'eux n'a vu se refléter dans l'une des arcades de la ga-
lerie des glaces, parmi les pilastres, les chapiteaux dorés, les trophées
de bronze et les guirlandes, les sinistres figures de Hœdel et de No-
biling. Oui pouvait croire qu'après de tels succès, après de tels services
rendus à la grandeur de son pays, un monarque si triomphant et si
populaire serait en butte à ces haines sauvages qui ont soif de sang et
qui hasardent tout pour en boire? Qui pouvait penser que les derniers
Jours d'un règne si glorieux, en faveur duquel la fortune semblait avoir
épuisé toutes ses complaisances, seraient assombris par d'atroces for-
faits? Il en va ainsi. On se flatte de posséder les secrets de la Provi-
dence, d'avoir lu dans ses conseils, d'être à la fois son confident et son
mandataire; on cause familièrement avec elle, on se charge d'annon-
cer au monde ses volontés, et pourtant on ne prévoit ni Hœdel ni No-
biling. On se croit protégé par l'éclatant prestige de la victoire, par la
reconnaissance de tout un peuple, par l'autorité que donnent les longs
bonheurs, et déjà l'homicide pensée a germé dans la tête d'un fana-
tique. Elle y couve lentement dans la nuit, le crime est près d'éclore,
et demain l'assassin, qui se prend pour un Guillaume Tell, s'écriera
comme lui : — « Mon serment est une dette sacrée, je la paierai. C'est
un noble gibier que je guette. Si le chasseur risque mille fois sa vie
pour atteindre un misérable chamois, il s'agit ici d'une proie plus pré-
cieuse, je vise au cœur de mon ennemi. Devant moi défilent le mar-
chand soucieux, le pèlerin à la ceinture légère, le moine dévot, le
joyeux ménétrier, le colporteur et son cheval pesamment chargé. Ils
passent tous leur chemin, ils vont à leurs affaires; mon affaire à moi,
c'est de tuer. »
Les attentats du 11 mai et du 2 juin ont produit en Allemagne la
Digitized by VjOOQ IC
214 BETUÈ DKS ôEtrtr WyM)ES'.
plus* vive, far plus proftwide impression ; ils om excrté partbtit une indi-
gnation môlé'c die bonté et' de terreur. Petr s'en est ftiMu qu'on ne crftt
à un vaste complot, qui mettait rfempire, là société mêtne en péril. Pteti-
diant quelques jours la fureur dès' dénonciaiions* a sévr à Bferlîn cofmmef
une épidémie, et cettte fiireur a étë^ encouragée par la' police, qui a cotr»-
ttime de réparer ses iraprévoyances de la veilfe par les déiaucties* dèf
arèle du lendemain. Cependant rien' n^a prouvé jûsqfu'âujourd'huï que
Htedel et Hbtiiling aient eu des* complicesviV se pourrait que le docteur
comme l'crovrier ferblantier n'feussent' pris' conseil que d'eu)p-môn»es;
de leur iina-gihaiibn' perverse et^ dte leur têtte mal^db. Le grand' pontife
du communisme, ie fondateur de l'Association internationale des otï-
vrièrs; M'. Kàri M'anc, s'est hâté de déclarer que les* doctrines dfe la âé^
mocratie socitile n'ont rien à voir dans « Fentreprise des deux régicities,.
qpr'elles en sont aussi innocentes que de la catastrophe du GmndÉUc-
tigurOM die la réunion du congés k Bterfin. » Sans contredit, il serait
injuste de rendre le socialisme responsaWe' de tous les crimesr qui se
commettant en son nom, de toutes les maruvaises pass ons qui tra-
vaillent les bas-fonds de la société, de toutes' les haines' qui ftrmentent
dans Fes âmes aigries et dévorées. On ne peut nier loutefôisr qu'îl^ ne
soit rallié naturel' de tous les mécontens, et s^rl n'approuve pas les
crimes; il niet peu d'empressemn-nt à les flétrir. Le* socialisme eîït pRis
qu'une doctrine, le socialisme est une' religion, et toutes les reli^^)ns'^
les plus impures comme les plus saintes, allument dans les cœurs de
sombres enthousiasmes. Tout dogme a ses fanatiques, et le fanatisme a
peu de scrupules et n'a point de pirié.
Nous parlions ici même, il y a quelques semaines, des principales
raisons qui expliquent le singulier ascendant qu'a pris en Allemagne la
démocratie sociale, la vogue dont elle y jouit. Ehns le nombre, il en est
une que par discrétion nous n'avions p^)int indiquée et qu'ont signalée*
dernièrement certains journainc progressistes d'outre-Rhin, beaucoup
moins discrets que nous. On a plus d'une fois accusé M. de Bismarck
d'avoir coqueté avec le socialisme. Dans les hiistoires qui ont courues
ce sujet il faut faire la part de la légende et même du roman. Il n'est
point démontré que M. de Bismarck ait fait fumera Ferdinand Lassallb'
quelques-uns de ses meilleurs cigares, et qui oserait prétendre qu'il'
ait du goût pour les doctrines socialistes? mais il n'a jaraai:^ eu tfinvin-
cibles répugnances à l'égard des représentans de ces doctrines. Il ré-
sulte de la déclaration de M. Karl Marx, récemment publiée par le Dailif
News, et de la rectification que M. Lothar Bûcher a insérée dans une
feuille de Berlin, que l'un des confidens du chancelier de l'empire;
Tun de ses favoris, lequel prend part aux travaux du congrès en qiialitô
d'archiviste et de secrétaire, est un ancien socialiste, qui fut l'admira-
teur, l'ami chaud de Lassalle, et qui n'a jamais renié son maître. Il
Digitized by VjOOQ IC
LES J^XTEKTAJS . UE BS^ilN* ; i2t5
est côttaîn aussi que le fondateur de l'Internationale fut .invité jadis
,và r</^xUger le buUe(in financier du moniteur o0iciel.de Prusse; on l'avait
assuré qu^on Lui laisserait. la pleine liberté de ses ppinions et le droit
,de fixer .ses honoraires. Ne savait-on pas déjà q.u!il n'avait tenu qu^à
.M. Lieliknecht de devenir Tiui des rédacteurs ordiuair|^d'un très grand
ÎO'imal trêH oûkieux, dirigé alors. par un ex-révolutioonaire de la, plus
belle eau? Nous Tavons coonujadis, ce, révolutionnaire, qui estnaort
depuis; il parlait de Marat avec estime, de Babœuf avec enthousiasme.
M. de Bismarck méprise trop les hommes pour attacher une grande
im[ ortimce à burs opinions; il lui .suffît que les gansqu'il emploie ne
soient pas des sots, qu i s entrent dans sa pensée, qu'ils s'acquittent
avec intelligence de la tache pour laquelle il les paie. Dans ces temps
heureux où tout lui réussissait, alors que la fortune était l'humble ser-
vante de son audace et qu'il n'avait qu'à, ouvrir la main pour en faite
sortir un .événement, cet honame extraordinaire savait user de tous, les
.mi»yens, ce servir dc:tout le monie. S'il ,a toujours détesté le.parle-
jnentarisine, il n'a jamais eu de préjugés contre la révï)Iutiim. 11 esti-
mait que les socialistes étaient des fous moins incurables et moins xlan-
gereux que les libéraux, et.il savait gré àLassalle des croupières que
cet éloquent tribun taillait aux progressistes; c'était un dogue de forte
taille qu'il halait après eux. Nous ne lui en. faisons point de reproche;
nous n^ius souvenons qu'il écrivait un jour au plus austère de sesamis:
— (( Ceux qui me traitent d'homme d'état sans conscience me font tort;
ils devraient d abord ssayer eux-mêmes leur conscience sur le champ
de bataille des affaires. »
Éclairé par lex^rience, M. de Bismarck a conçu, paraît-il, de sotu-
daines inqui 'tudes, et il dénonce à pleine voix le péril social. Aujour-
d'hui qu'il a dissous le ReuhslaQ parce que le Reiclistag refusait de com-
prendre la gravité de la situation, de s'associer à ses patriotiquies
perplexités et de prendre des mesures exce[)tionnelles contre le socia-
lisme, que doit-il penser de la bénévole indulgence qu'il témoigna jadis
à lu commune, que sans doute il n'absolvait point, mais à4aquelle il
accordait génércusemeut le bénéfice des circonstanc s atténuantes? S'il
en avait le temps, si Thonnète et laborieux courtage dont il s'occupe
lui laissait plus de loisirs, il devrait relire le fameux discours qu'il pro-
nonça le 2 mai 1871, à la seule fin d'étabir que 1 insurrection de la
commune n'était pas absolument déraisonnable, qu'il crevait y décou-
vrir « un noyau de raison. » II affirmait que plusieurs des chefs de cette
insurrection Irava liaient tout simplement à doter la France d'une meil-
leure organisation municipale, à lui donner quelques-unes des libertés
dont jouissent les. Allemands. A la vérité il accordait qu'à ces commu-
nanls, h' nt)6:es et presque sages, étaient venus se joindre des repris
de justice, des .pillards, des ,gens de sac et de corde, uneicume a qui
Digitized by VjOOQ IC
216 REVUE DES DEUX MONDES.
avait imprimé au mouvement un caractère dangereux pour la civilisa-
tion, » et un certain nombre de républicains internationaux venus de
l'étranger, parmi lesquels il comptait des Belges, des Anglais, des Ita-
liens, des Polonais; mais le travail de ces termites n'avait selon lui rien
d'inquiétant. Que la France fût malade, c'était son affaire; l'Allemagne
était à l'abri de toute contagion. C'est ainsi qu'à sa façon il répétait al-
lègrement le fameux Sttave mari magno de Lucrèce :
Non que le mal d*aatnii soit un plaisir si doux,
Mais son danger noas plaît quand U est loin de nous.
A la fin de l'année suivante, le 20 décembre 1872, M. de Bismarck,
qui reprochait au comte Arnim de souhaiter le rétablissement de la
royauté en France , lui écrivait : « Je suis persuadé qu'aucun Français
ne s'aviserait jamais de nous aider à reconquérir les bienfaits d'une
monarchie, si Dieu faisait peser sur nous les misères d'une anarchie ré-
publicaine. G^est une qualité éminemment allemande que de montrer
une pareille bienveillance pour le sort d'un voisin hostile. Mais le gou-
vernement de sa majesté a d'autant moins de raisons de suivre ce pen-
chant peu pratique, que tout observateur attentif a dû remarquer com-
bien les conversions politiques ont été et sont encore nombreuses en
Allemagne depuis Vexperimentum in corpore vUi fait par la commune
sous les yeux de l'Europe. Les rouges sont devenus libéraux modérés,
les libéraux modérés sont devenus conservateurs , ceux qui faisaient
une opposition doctrinaire se sont convertis au sentiment des intérêts
de l'état et de leur responsabilité à son égard. La France est pour nous
un salutaire épouvantail. » Il ajoutait : « Si la France représentait un
second acte du drame interrompu de la commune (chose que je ne
désire point par humanité), elle contribuerait à faire sentir davantage
aux Allemands les bienfaits du régime sous lequel ils vivent, et aug-
menterait leur attachement aux institutions monarchiques. » Voilà les
leçons que donnent les événemens aux esprits superbes dont les pas-
sions troublent la clairvoyance naturelle. Cette France malade, cette
France moribonde, que M. de Bismarck abandonnait ironiquement &
ses eooperimenta in anima vili, se porte assez bien ; la saine et sainte
Allemagne crie à tout l'univers qu'elle se sent malade et qu'elle est
obligée, poir se sauver, de recourir aux lois d'exception. De quel côté
des Vosges fleurit aujourd'hui la propagande communiste? Lequel des
deux peuples met dans la circulation le plus d'idées subversives, le plus
de formules malfaisantes? Puisse la sanglante tragédie qui vient d'être
représentée sous les tilleuls de Berlin servir à la France de salutaire
épouvantant
Nous ne serons pas aussi indulgent pour Hœdel et Nobiling que M. de
Digitized by VjOOQIC
LES ATTENTATS GE BERLIN, 217
Bismarck le fut jadis pour la commune ; nous ne chercherons pas à dé-
couvrir dans leur attentat o un noyau de raison. » Les assassins comme
les incendiaires politiques méritent peu de pitié; il faut laisser à leurs
avocats le soin de leur trouver des circonstances atténuantes. Us désho-
norent les idées qu'ils prétendent servir, ils sont les héros du crime
inutile et bête. Quant aux socialistes très nombreux qui n'ont jamais
assassiné personne ni brûlé aucun édifice public, nous ne savons si
M. de Bismarck a pris les meilleurs moyens de déjouer les efforts de
leur active propagande. Le socialisme serait moins redoutable, nous
l'avons dit, s'il ne mêlait à ses utopies, à ses erreurs, des idées géné-
reuses qui, méconnues des sages, se sont réfugiées chez les fous, dont
elles font prospérer Findustrie. Nous doutons qu'on ait raison de la dé-
mocratie sociale par des mesures exceptionnelles, plus tyranniques et
plus blessantes qu'efficaces, gui transforment les juges en prévôts et
les condamnés en martyrs. Les fous qu'on met hors la loi n'ont-ils pas
le droit de se vanter qu'ils souffrent persécution pour la justice? Nous
doutons aussi que les réformes économiques projetées par M. de Bis-
marck, le rachat et l'exploitation de tous les chemins de fer par l'état,
le retour au régime protectloniste, soient un excellent antidote contre
les idées fausses, contre les mauvaises passions qu'il se propose d'ex-
tirper. Vous ne combattez pas le socialisme, vous en faites, et le socia-
lisme d'en bas n'a jamais eu d*allié plus utile que le socialisme d'en
haut. Comme le remarquait l'autre jour un sagace économiste, M. Paul
Leroy-Beaulieu, « la théorie protectloniste, qui n'est pas autre chose
que la proclamation du droit aux bénéfices, entraîne naturellement la
reconnaissance du droit au travail. »
Après tout, M. de Bismarck est fort indifférent aux questions de doc-
trine, il est le moins doctrinaire des hommes. En toute chose, il ne re-
garde qu'aux résultats, et en matière d'économie politique il ne prend
guère au sérieux que la prospérité du fisc. On peut lui reprocher d'avoir
été oscillant, décousu, dans sa politique intérieure, on pourrait écrire
l'histoire de ses variations ; mais sur certains points il n'a jamais varié,
et il est des intérêts qu'il n'a jamais perdue de vue. Il a toujours voulu
créer à l'empire qu'il avait fondé des ressources financières qui le ren-
dissent indépendant du bon ou mauvais vouloir des états particuliers.
Un autre objet lui tient singulièrement au cœur; il entend que le bud-
get de la guerre, définitivement fixé, soit soustrait aux délibérations du
parlement. Quand il aura atteint ce double but, quand il aura conquis
à la pointe de l'épée l'indépendance financière et militaire de l'empire
germanique, il sera content de lui et des autres. Nous ne croyons pas
que l'empereur Guillaume ait des opinions très arrêtées touchant le sys-
tème protecteur et l'uiilité des impôts indirects; mais, comme son pre-
mier ministre et encore plus que lui, il désire ardemment que l'armée
Digitized by VjOOQ IC
218^ BfiVUff DB»' DBW MOUDES*
dont il est le' chef et- le pratrdîen nesoit phw soumise au* contrôîè; ex^
posée *aux' chicanes de MM: Edouard Lasker et Elig^^DfeRiihler. En 1B73;
lé gouvenrement impérial demanda au Keichsiagde fixer à jamais par
une loi le^ chiffre' de Tarméè active en temps de paix. Le Bhiât$tmj sa
souvint de ce qu'avait dit préci^'demntent'M'. Lasker: — <f Si Ton ob*
ttent'de^rous que vou^renonciez à voter chaque année le budget mili-
tidre; vous aurez'rédtiit vos droitS^ à'une vaine apparence; Appelons la
chose par son nom; vous investirez le gouvememeni d'un pouvoir dic-
tatorial, cft les' dictatures ne sont supportables que Iorsqu%'l!i s sont
provisoires: n La résistance dwBeich^dg afflige» profondément Tempef*
rew Guillaume. Le 22 mars; jour anniversaire' de sa naissaneei il' dit à
ses géoératnr, qui lui apportaient leurs félicitations et leurs' nmix;
cpi'unecrise dangereuse menaçait l'armée, lîs'étt^ifpromis que le^ sort
dfo cette arniée quiluiéUitsl'chèfe serait réglé'unefbis pour toutes^ et
son* avenir assuré; c'était l'héritage cfufl voulait laisser a son fliset à
sespeupiesî pour prosé^er leur sôreté contre tous les ennemis du^ de-
dans et» du dehors. 11 ajouta que les difficultés qu'on lui suscitait trou-
blaient le soir de sa- vie. L'aflfeire se termina par une transaction, par
un accommodement. On vota le septennat militain»^, et reffecrif en
temps depaix fut fixé au chilfro de /i01,659 hommes^à partir du î*' jan-
vier 1875 jusqu^au 51 décembre 1881. L'avenir éta4t réservé.
Toutes les fo s qu'il s'est* agi de râH*mée et de ses intérêts, Tempe-
réur Guillaume est entré en scène, il s'est découvert, il s'est exposé, il
a prononcé le mot décisif, et l^g partis se sont inclinés, hormis les pro^
grossistes, hormis surtout les soc'alistes. Rien n'a servi pins utilement lai
cause du socialisme que les protestUions qu'il a élevées contre Texcès
des charges* milita-res, le bourgi^ois lui en a su gré. L'impôt toujours
croissant pesait lourdement sur l'Ailemagne, qu'inquiétait le m^irosme
prolongé de son commerce et de ses industries; elle a lu avec plaisir des-
journaux qui s'appliquaient à lui démontrer que lès grosses épauleltes.
étaient la'oause de loutle mal, qu'elles ruinaient le pays, que leoporal
lui-mêfaie ooAïait trop cher. L'empereur Guillaume s^est plaint en 187[t
que les chicanes des libéraux troublaient le soir dfe sa vie; jl ne- soup-
çonnait pas d'autres épreuves bien plus cruelles qui l'a'tsndfeiient. AJ
qui en voulaient Hœdel et Nobillffg? Ge n^est ptis un Hbhenzoll-rn, ce'
n^est pas un vieillard ju'^teraent honoré, ce n'est pas le roi de Prusse
qu'ils ont tenté de détruire, c'est le chef militaire de- l'empire a'ie-
nrand; o'est' le budg^ de' la guerre, lls-n'ôint pas vu la't^te, iîs n'ont'
pas vu la couronne; ils n'ont vu que le casque. Les assassins ont Tes*-
pritcoart; leur clairvoyance ne va pas plus loin que l'ebout de leur' re-
volver ou dé leur fusil, et il» se* figurent qu'une chevrotine' est une so^*
lution.
Au' leactemain' dô Tattentat^ de Htedfel^ le gouvwDemenr impériaP
Digitized by VjOOQ IC
LES ATTENTAIS JDB BEaUW, 3â9
s'empressa de .proposer de^ mesures répressives contre le socialiaoaa.
,SoD projet de loi fut rédige, libellé, bâché en quelques, heures, et ce
n'^t pas en matière de législation qu*on peut dire ^ue le ten^ps.ne fait
rien à J'affaire;. c'est dans ce^enre de littérature qu'il .importe le j)lus
de mesurer son langage, de peser ses mots. Ce .projet contenait un ar-
ticle <6 ainsiicon^ : a Quiconque entreprend publiquement par lapa-
jrole ou par des écrits., de miner Tordre existant légal .ou moral, sera
puni d'une jpeine d'emprisonnement dont la durée sera au moins de
,trozs mo»s. » Cat article. effraj^a lernnseil fédéral ; il comprit qu'on lui
demandait de supprimer en Allemagne le droit de discussion, 11 com-
4)rit aussi qu'empêcher les Allemands de discutez:, c'est les empêcher de
vivre. UJui vint des scri^pules, il rejeta l'article fi;; mais ceux qu'il con-
serva .ne laissaient pas d'être iortTigoureia, fort inquiétans. En défi-
jxitive, on conférait à la4)oJiaeJe droix .de Jfrqiiper d'interdit les journami:
et le6 réunions soci>ilJjstes; on lui laissait en même .tetpps le soin.de
dôûnir le nocialisme, de découvrir où il xu)mmeasice .et oîj il iinit; c'est
une question fort délicate. Il existe en Allami^gne de pieuses associa^
tioos q\xï s'appliquent ii résoudre chrétiexmement le problème social,;
.allait-on livrer :ces bons chrétiens à la discrétion de la police? D'autre
j;mrt on trouve dani> toutes les universités germaniques d'ihonorables
professeurs qui portent le nom de socialistes de la.chaire«. lis se feraieat
un cas de conscience ;de tuer nneimouche; il est \xai^qu'en revancbeiU
n'y a pas jusqu'aujourd'hui une ^eule mouche qui leur doive son bon*
iieur.Ce sont des hommes dignes. de ^oute esti me. autant qu'inofTensifs;
Jjaur science eet pour le moins aussi i?cconunandcible que la cosmolo-
.nigologie de Pangloss,et, commf^ ce .grand philosophe, ils démontrent
admirablement qu'il n'y a point d'eUet sans cauae..Ne secait^-il pas dur
de tenir sous les verrous taus ces utopistes d'eau douce?
Un trait distlnctif des Allemands est, qu*iJs ont en toute chose le .goût
^t le génie du compliqué, même quand ils font des lois de salut so*
xial. Leurs gouvernemens s'avisent-ils détrangliox les lib-^tés pu-
bliques, on ,peut d'avance .être oeriain que le nœud de la corde seta
.très savant. Le prqjet du^gouvernemeatin^périal était à la fois fort bru*-
tal et fol compliqué. On attribuait au conseil .fédéral le droit d'approu-
ver ou d'improiiver dans le délai d'un mois les mesures décrétées par
la police.; ,roais, comme l'a remarqué M.Bennjgst^n, le conseil fédéral
.ne siège :que pendant une partie de l'aimée. C'étaitîsoumetire la police
à un contrôle int(^rmittent et on ne craint d'être blàiné que par les
ifens qui sont toujours ià. On avait cru aussi devoir. attribuer au Reichs-
tag .la;fjoulké de confirmer nu de casser .les décisions du conseil iédé-
iial,; mais ;le JiAiclistag a d'assez longues vacances ; étaitril ,tenu d'y
^renoncer,? Quand le projet lui fut soumis, il eut bientôt fait de le décla-
jer inaccejitahle. Le gouvernement, se le ,tint pour dix .et rnogea son
Digitized by VjOOQ IC
220 BETUE DES DEUX MONDES.
frein en silence; il sentait que le parlement était approuvé de la na-
tion. Soudain, sortant d'une trappe, Nobiling flt son apparition sur la
scène de l'histoire, où il avait, pensait-il, un grand rôle à jouer. L'Alle-
magne entendit un second coup de feu, qui la flt tressaillir; cette fois
l'empereur était grièvement blessé. Aussitôt tout changea de face; Té-
motion prévalut sur le raisonnement, et le Reichstag fut blâmé. On ju-
gea que le moment était venu de le châtier et de le dissoudre. — Nous
ne fournirons pas à ces messieurs l'occasion de se réhabiliter, s'écria
M. de Bismarck; nous les renverrons devant le pays avec le stigmate
du régicide au front.
La dissolution du Reichstag a été pour M. de Bismarck un vrai coup
de partie. Il savait bien qu'après le second attentat il obtiendrait faci-
lement de la résipiscence de cette assemblée le vote de toutes les lois
de précaution ou de vindicte qu'il jugerait à propos de lui présenter;
les chefs de la majorité libérale lui en donnaient l'assurance. Mais il a
pensé que l'occasion était bonne pour en finir avec une chambre pleine
de scrupules et de difficultés qui lui marchandait son appui ; il a voulu
mettre à profit les circonstances pour se procurer un parlement plus
souple, plus docile, prêt à entrer dans ses vues économiques, à épouser
ses nouvelles théories financières et peut-être à proroger indéfiniment
le septennat. Qu'il suffit de peu de temps pour changer entièrement les
situations! Au mois de décembre de l'année dernière, après les voyages
mystérieux de M. de Bennigsen à Varzin, on s'était flatté qu'un accord
avait été conclu entre le chancelier et les nationaux-libéraux et que
les chefs de ce parti allaient enfin obtenir des portefeuilles. Le contrat
a été résilié, les libéraux ont persisté à faire au chancelier des conditions
qu'il jugeait inacceptables. On s'en est pris à M. Lasker, c'est toujours
à lui qu'on s'en prend, il inspire à M. de Bismarck une insurmontable
antipathie. Aujourd'hui la rupture est consommée. Depuis longtemps le
ménage allait mal ; l'homme était impérieux, hautain, cassant, la femme
était vétilleuse, fertile en objections, quelquefois acariâtre, sans cesse
à cheval sur ses droits; elle aimait à discourir, à argumenter en forme.
On a fini par se séparer; mais on sait qu'en Allemagne les divorces ne
sont pas toujours des événemens tragiques. Les époux divorcés y en-
tretiennent souvent d'assez bonnes relations; on y a môme vu plus
d'une fois un mari se promener en public avec ses deux femmes, l'an-
cienne et la nouvelle, qui, faisant assaut de coquetterie, se disputaient
Thonneur de lui plaire.
Cependant les libéraux ont éprouvé tout d'abord une surprise désa-
gréable, des anxiétés assez vives qu'ils n'ont pas réussi à dissimuler.
L'événement les prenait au dépourvu. M. Thiers a dit un jour devant
la commission des trente : a Le pays est sage, les partis ne le sont
pas. » Dans uno lettre que M. de Bismarck adressait au comte Arnim
Digitized by VjOOQ IC
LES ATTENTATS DE BERUN. 221
le 23 décembre 1875, il relevait ce mot avec éloge : — « M. Thiers,
disait-il, a caractérisé suivant les règles de la courtoisie parlementaire
le phénomène qui se reproduit dans tous les pays à constitution repré-*
sentative et qui explique pourquoi il est bon de donner aux gouverne-
mens la faculté de dissoudre les assemblées électives, à savoir que les
électeurs sont ordinairement plus circonspects, plus sensés, plus pa-
triotes que les chefs des partis organisés au sein du parlement ou dans
la presse, lesquels sont en général les plus avancés de la secte. » A la
vérité les libéraux allemands peuvent se rendre cette justice qu'ils n'ont
manqué ni de circonspection, ni de sagesse, ni de patriot sme ; leur
seul crime est de se réserver le bénéfice d'inventaire, ils ne sont pas
a des bismarckiens sans phrase. » — Il n'y aura jamais de parti bismar-
ckien, disait un homme d'état ; la fascination, si grande qu'elle soit, ne
l'est pas à ce point. Pour engendrer un parti personnel, il faut être ou
Mahomet ou Bonaparte. Bismarck est tout-puissant, mais il n'a que son
chien qui lui soit complètement dévoué. — Mais, si tranquille que soit
leur conscience, les libéraux savent que l'art d'interroger les électeurs
a été poussé fort loin par certains hommes d'état, que la Prusse est une
nation profondément royaliste, et que la réponse du pays ne serait pas
douteuse, si le gouvernement lui demandait : — Êtes-vous pour votre roi
et empereur ou pour ses assassins ? — Or ils craignent que le gouver-
nement n'ajoute : — Si vous êtes pour le roi, votez pour nos candidats;
si vous êtes pour ses assassins, nommez des libéraux. — Aussi, à peine
remis de leur émoi, ont-ils eu hâte de causer avec leurs électeurs et de
leur dire : — Nous détestons les socialistes, nous exécrons les assassins
et nous sommes prêts à prendre toutes les mesures nécessaires pour
conjurer le péril social; mais faites-y bien attention, il ne s'agit pas
seulement du socialisme, il s'agit de douanes, d'impôts indirects, de la
prorogation du septennat, il s'agit de porter atteinte à nos droits consti-
tutionnels. Redoutez les tours de gibecière, et que le ciel vous tienne en
garde contre les escamoteurs.
L'homme qui jadis prenait parti pour M. Thiers contre les trente , et
qui l'an dernier a été le grand ennemi du 16 mai français, s'est décidé
subitement à faire, lui aussi, son 16 mai. Réussira-t-il dans son entre-
prise? Les circonstances lui sont propices; les imaginations ont été vi-
vement frappées de ce qui s'est passé sous les tilleuls. M. de Bismarck
mettra à profit les inquiétudes des uns, l'indignation des autres. 11 s'est
bien gardé d'ajourner les élections; elles auront lieu à la fin de juillet.
11 n'a pas usé du délai de soixante jours que lui accordait la constitu-
tion; il n'a pas voulu laisser aux émotions le temps de s'émousser, aux
électeurs le temps de réfléchir, aux libéraux le temps de se reconnaître
-et d'aviser. On lui prête le projet de recourir à la méthode des candi-
datures officielles. Nous nous rappelons que dans un discours prononcé
Digitized by VjOOQ IC
022 WNm nos ^Mnx of oin>iai
j)«r (Itti len 1868, il réclaoMi pour le gouvememeitt le -dvoH ffaiDotr
/bautemeot .ses préférences électonates, le droit dlavoiri ses t^aodidals.
i( Beaucoup d'électeurs, disait^îl, ia'oDt pas d'autre rr^gle 4e conduite
.que le désir de voter en touteoQsafiioB contre le i^tniverneHient; nous
entendons leur iacilîter leur Itohe. Si nous ne disions pas nettement
»qui sont nos hommes , ces électeurs risqueraient de sfy iromper et de
iaire à leur insu ides tchoii .quirootis seraient agréables. Nous aoos
(Croyons lenusde laséclairer et de. lenr épargner. une si grave mépriae^v
iDansceimèmed^eours, M. de Bismarck déclarait ^e, si le gouveme-
jment a le droit de proposer ses- candidats, lil ne lui rest pas permis de
Jes imposer, mi d'assurer leur succès par des violences déguisées, par
.des manœuvres ou (par des distributions inégales de faveurs. Les élec-
'teurs prussiens ont résiaté dans les années du conflit à deiredoutabtos
épreuves., Si M. ^tBismarck néussit à ee procurer le parlement qu'il
:dé8ire, s'il remportetlanslesprochainesélectionsunéclalant triomphe,
ice : qui fCjt encore douleuK, c'estàHo&del, c^est à NobUtngqu'ilien sera
iredevable, et il caura prouvé aiosi que les assassins peuvent servir à
«quelque chose.
lAu surplus, te n'est pas, lui qui rpr^arera les> élections: il a dans ce
imoment de lourdes occupations sur les bras. Jl est engog*^ d^honneur
à faire réussir ie coqgrès .qu'il préside avec une incomparabfe virtucv-
rSttié, également maUretlans rartde tdaciaer^es habiles et d'intimider
^les novices. Les combinaiBons qu'm araitpu foroierau oommencemeat
fde la. guerre d'Orient ont tété «déjouées par le»révciJ inattendu de TAn-
.gleterre, de <« cette femme tmalade, «> avec Jaquelie on ne comptait
'plus,>et c'est )pourquoi lia presse. officieuse de Berlin se montre aujour-
fd^ui aussi pacifique qu'elle Pétaitpeu quand éUe-encourageait chaque
onatin la Russie à tout oser. Après avoir favorisé 'les complications, on
.p'efforce de les conjurer, 'Lesimarcbands de .veart n'ont pas retiré d^
rieur commerce le bénéfice qu^iis en.)attendaient, lordBeaconsûeld les
a dérangés, et ils s'appliquent à refermer l'outre des tempêtes. Si,è
{force de patience et «d'habileté M. deiBIsmarcfc réussit, comme nous
l'espérons, à mener à bonne fin son honnête courtage, Tœuvre de paix
qu'il aura accomplie lui rendra en Allemagne toute sa popularité d^au^
•trefois, iqui avait souffert quelque atteinte. Pendant qu'un rameaji
d'olivier à la main il travaille è pacifier l'Europe, c'est te comte Otto
idciStolberg, tvioe-chtncolier de l'empire et vice-^présidtot du mrnis^
tère prussien, qui est appelé à <tircr l'épée pour conduire la campagne
•électorale. Son nom et 6on caractère ^ sont une garantie pour leslibé^
>rau](,^uirfoat appel à sa modérationet l'adjurent de mesurer >égalo-
fmentrà tous les partis le iveot et le soleil. Jeune encore, le comte de
.Stolberga déjà passé bien des années dans le service de l'état et oo-
(mp&â^ postes importons, iha écépniaidmt supétieuride ila^protinae
Digitized by VjOOQ IC
LES ATTBNf ÀTâ* U» ' BEttLtlT.* 2(25'^
do^HwwTfe, président de îa^ch^imbre^dè^ sfeigrïeurs dè'P^usde^ëtamN-
bassadettrd'AlleBiagne'à Vienne. Dâïis^ totïtfes^ c«y fonctions; en Hanovre^
sturtout^-if^a sauméJiager ses ennenais'sans' dfepibîiie à se^' amis: Oh Pi'us**
sîen disait : — « ^èW8* attendons pow dévenir aimarbiës* noas' autres '
Alleinands dU'n«rd, de savoir' à* quoi cela peut bien servir; » Si bon'
Pnwsien qu'il; soit. le comte de Siolbei gi a' détouvert qutf l^esprii' de'
oonciliatioa et la coforteisie sont des q\ia!ïtésr mm-seulement aimables;
mais'Utilës» Aussi^ler libébux espèrent qu'il ne poussera pas les choses'
àfrextrême; que conduites par liii, les élections ne seront pas un com-
bat «à outrance, l^ goaveitiement prusso-^allemantf-petrt se croire inté-
ressé à aiftéblir leparti naiionaMibéîrai; il'ne petit' se flatter de le dé--
tr^ïire, et il swrafit probablèfmwit' fbit' embamrassé; s'il se^ trt)ttvaH en
présence 'diune ctitarHbreHnlrmmbk:
— « Laiterreurf entretenue d&Ett'tôirterAlIfeitiagne' pal- dès' airesta-
tlottâi et les nuages* de ■ peussiètiô soulevés^ pat* la presse ' dès^ reptiles;
lisoDS-dous dvns'IaTécenrte dëèlàrûtimi dé Ml Kfârl Marx, ne sont que des
maooeuvrMt érectorales pour'fhiresorti^des wnes un Reichstag qui aide
IL de Bismartk à résoudre le'probl^ônre'paVad6iar dont il s'ôcrope de^
puis longtemps, c'est-à-^dire^^à'doterPAllemagne de toutes les ressources
finanacières d'un état moderne; ere« mtfme t^tnps à imposer de nou-
veau à la nation allemande lé régime' politique détruit par la tempête*
de 1848-. » M. Kari Marxrrâisonne en émigré, il s'abuse sur le caractère*
et les visées de' M^ de^ Bismarck!. On peut croii^ que le chancelier de
l^empire ptopweraau'fotinr parlement' des lois coercitives ou prohibi-
tives à régardide la presser, du droit de' réunion et d'association; mais*
il ne réveipas destnestaurtitlons impossibles^. — « Ml de Bismarck, noms
disait Tun» de seS' amis, est' un oonservatem* radical et un radical con-
servateur.. »> On peut s^en- remettre' à lur, il ne' fera jamais de la poîi-
tique d« talon rouge; il n'ira pas cHere!)er se» insfiiratlons à la cour nî
dwra le^satristiejj; Hnfe croit pas aux vie^« moyens de= gouvernement;
et il sak surtout qu'après les' avoir* détruits, il ne' fVut pas sonjçer à les
itossusciter: Les' deu^hommes qu'il a lé plus' étudiée et qu'il' peut'api-
peler SI®' maîiiièSï sowt le grtind Frédéric; qui lui a appris Ik politique'
étwirgèr©^ ettl^empereufip' Napoléon' Iir, dém' il a profondément médité'
lefi 3iiccèsiet1w^revers'. W; de'Bismafrct ri'ésfpas unré^ciionnaire mys^
tique, M. de Bismarck est un césarien, et César doit trouver moyen dé
vivre aveele.sQlf^age universel.
Gmome' Ml Morxi^ lesî diverses fVaetîotis' dû pttrti dû tttte etdëlàf
OBDix'S^abannlonneottàl d%iranges illusiot». Les^const^<ateursr prussiens <
Se flaltM^quei l^himrQidu triomphe a> enfin' sonmé; et leur imaginattoti'
Dêesorcfosei'pÉtisrtèii. Ils parlent tout hairt dèrestaurt^'lâ'monarchle^
dô^ drok. divin^tempérée' par* une chambre des^ seigneurs* eti par dëst
ooiMisMires; ji» parleoftl aussi' de^ ressusciter' les jurandes* et tes mal^
Digitized by VjOOQ IC
22& BETUE DES DEUX MONDES.
trises, de réglementer à leur façon Findustrie, la bourse, le commerce,
de supprimer le mariage civil et le droit de libre établissement, de
rendre ses antiques prérogatives à Torthodoxie évangélique, d'emmail-
lotter et d'emmitrer la société moderne; le maillot et la mitre du
summus episcopus, voilà le salut. Chacun d'eux a sa marotte, et ils font
tous en ce moment beaucoup de rêves, beaucoup de gestes et beau-
coup de bruit. On voit au salon de celte année un tableau curieux, qui
représente un agneau mort, gisant dans la neige. Sa mère la brebis le
protège de ses quatre pattes, et, la tète levée, elle bêle lamentablement
pour appeler le berger au secours de son inconsolable détresse. Tout
autour sont rangés en cercle une centaine de corbeaux, qui n'osent en-
core approcher, la brebis les intimide; ils attendent qu'elle soit partie
ou qu'elle ait succombé à sa douleur ; mais déjà ils contemplent avec
bonheur leur proie, qui ne peut leur échapper, et ils aiguisent leur
bec. Ce tableau est une image assez fidèle de ce qui se passe aujourd'hui
en Prusse. L'agneau est mort, puisqu'on l'a dissous; la presse libérale
pousse près de ce cadavre de douloureux gémissemens, qui ressemblent
au bêlement effaré dune brebis; les conservateurs de toute nuance
s'imaginent qu'elle n'a plus qu'un souffle dévie, ils se régalent d'avance
du festin qu'on leur prépare, ils aiguisent leur bec pour la grande curée
des chimères. M. de Bismarck n'aurait garde de dire un mot qui p&t
les affliger, ce n'est pas à la veille des élections qu'on gourmande ses
amis ou qu'on décourage aucune espérance; mais il sait ce que valent
et ce que pèsent leurs utopies, il sait que la bonne volonté ne suffit
pas pour rétablir l'ancien régime dans un pays qui a pour voisins un
empire consiitu'ionnel, de petites royautés parlementaires et une grande
république. M. de Bismarck a peu de goût pour les chevaliers de la
table ronde et pour les burgraves de la chambre des seigneurs. Il a
récemment coupé sa moustache et il laisse pousser sa barbe blanchie,
mais il ne portera jamais perruque. Les revenans ne comptent pas; dans
la lutte qui va s'ouvrir en Allemagne, il n'y a de combattans sérieux
que la monarchie césarienne et le régime parlementaire, entre eux est
le débat. Non, quand par impossible M. Lasker et M. Richter ne seraient
réélus ni l'un ni l'autre, quand la brebis viendrait à mourir auprès de
Fagneau, les corbeaux ne feront pas le copieux festin après lequel ils
soupirent.
Les grands de la terre proposent, et Nobiling dispose. L'empereur
Guillaume s'est vu dans la nécessité de déléguer temporairement le
pouvoir à son héritier ; si le prince Frédéric-Guillaume ne règne pas
encore, c'est du moins lui qui gouverne. Cet honneur doit lui peser. Il
est dur d'arriver au pouvoir dans un moment de crise, et il est pénible
pour un prince qui s'est acquis une réputation de libéralisme de pré-
luder à son règne par une campagne contre les libéraux parmi les-
Digitized by VjOOQ IC
LES ATTENTATS DE BERLIN. ^25
quels on croyait jadis qu*il choisirait ses ministres. Oui, les ministres
de l'avenir sont aujourd'hui des proscrits; mais les réactionnaires peu-
vent-ils espérer que le prince secondera leurs haines et leure passions ?
II a prouvé sur les champs de bataille qu'il possédait cette hardiesse de
cœur, celte fermeté tranquille du soldat, qui est héréditaire dans sa
race; il n'a donné à personne le droit de penser qu'il aura le triste
courage de démentir son caractère, de rompre avec son passé, d'af-
fliger ses amis en trompant leur confiance. — Je me défie des succès
faciles, je ne crpis qu'aux choses difliciles, disait-il un jour. — Sans
doute il s'appliquera à concilier avec Topinion qu'on a de lui les néces-
sités d'une situation qu'il n'a pas créée; mais cette situation ne sera
pas commode. Pendant de longues années, le gouvernement prusso-
impérial n'a eu qu'à commander, la fortune toujours empressée le ser-
vait à souhait, et la vague venait à lui. La vague s'est lasst^e, aujour-
d'hui il faut l'attendre ou l'aller chercher. Avec la sûreté de coup d'œfl
qui lui est propre, le chancelier a vu tout le profit qu'il pouvait tirer
de l'incident des attentats. Il compromet le Kronprlnz, qui a l'air d'es-
compter son règne; il le sépare de son parti. Néanmoins on peut affir-
mer, sans être un prophète, que l'empire croulera ou que le nouveau
rifoe, quoi que fasse M. de Bismarck, cherchera et trouvera son point
d'^^pui dans le parti libéral.
i
G. Valbert.
t
TOM xivm. — 18W, 15
Digitized by VjOOQ IC
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
dO Jaia 1878.
* Que parle-t-on maintenaDt des affaires sérieuses, du congrès de Bep-
Kn ou des élections prochaines de France et d'Allemagne, de la nécessité
de coordonner notre régime commercial et de poursuivre jusqu^aa
bout notre réorganisation militaire, de tous ces intérêts pratiques faits
pour occuper les esprits attentifs? Que parle-t-on de tant de choses
modestes et utiles accomplies ou préparées par la raison, le détournent
et le travail patient? La r<^publique athénienne qu'on vent nous donner
et que nous ne refusons pas n'est pour le moment occupée que 'de
fêtes, d'anniversaires, de réunions et de plaisirs. L'autre jour c'était en
plein bois de Bovlogne^ sous un soleil d'été, cette revue à laquelle pré-
sidait M. le maréchal de Mac-Mahon, que des princes de tous les pays
illustraient de leur présence, et où les regards exercés ont pu mesurer
la transformation çpniinue, progressive de notre jeune armée. Aujour-
d'hui, à l'heure qu'il est, Paris, devenu un instant le rendez-vous du
monde, de la province et de l'étranger, Paris est tout entier aux réjouis-
sances, à Toubli du lendemain.
On voulait à tout prix une fête rare, unique, splendide, qui éclipsât
les fastes de l'eihpire : le gouvernement s'est mis à Tœuvre avec une
conscience parfaite, il a convoqué ses maîtres de cérémonies populaires.
Il a eu le bon goût de mettre de côté tout esprit de parti, de choisir un
jour bien neutre, bien inoffensif, auquel ne se rattache aucun souvenir
de dissension civile, et c'était de la chance de trouver ce jour prMlégié
dans un calendrier qui depuis quatre-vingts ans et plus compte tant^e
« journées» de couleurs différentes. Il a réussi, il n'a rien néglig*^, ni
les illuminations éblouissantes, ni les drapeaux, ni les feux d'artifice,
ni les concerts aux Tuileries, ni pour le soir les retraites aux flam-
beaux. Le programme est complet; mais il faut une ombre à tous
les tableaux. Le conseil municipal de Paris s'est chargé de mettre
l'ombre à la journée du 30 juin, — il y a mis comme préface le H-
4icule de sa mauvaise humeur. Le conseil municipal s'est tenu pour
Digitized by VjOOQ IC
aBetKÊé dans sa dignité parce i}ue M« le ministre de l'intérietir Ta invité
le ph» honnêtement du monde à coopérer ai^ daa commissions d'ar^^
rcmdissement aux préparatife de la fête. Oo aurait dû te charger du céré^
mooian Le conseil municipal est un trop grand* personnage pour se ce^
fondre avec desimplesmairesd'arfondisseitientot de modestes mendbires
des bureaux de bienfaisance^ On M anH cependant proihis rimugunn
tien d'une statue de la république; mei^ cette sialue qu'on inauguré
a«)0Qrdliui au Trocadéro n'est qu'une feusse image pour le conseil tty^
nidpal, ^ elle n'a pas le bonnet phrygien! Bref les édiles pffirisîene se
eont fait prier, et ce n'est pas sans peine qé^ils ont fini p^ se décider à
voter quelques fonds pour illuminer lee édifices mvaidpaui; encore
«4-11 failu leur assurer qu'on i» n^glîger^t pas de mettre dans les
illuminations le chiffre de la république en verres de cœleuri» Cétaît
essentiel^ sans cela la république eûl été en périls et même avee la sa-
tisfaction des verres de couleur, M. le préfei de la Seioe m'a pas échappé
aux objurgatiOBS des ééUes, qui se sont vengée sur lui de leurs mé^
comptes, en le traitant comttie un simple suppôi de réactiofs. M* le mî^
4iistre de l'întérieury il faut Faveaer^ ne s^est pas ému outre meeurede
ee petit tapage assez baroque et pessaMemadt puéril qve le eon^il
municipal a voulu donner comim> préluda aux réjouiasaiiccB publiques
d^aujourdfbui.- i
Lee fét^, lés anniversaâres, les eentefl^Area, ne manquent certes pas
depms quelque temps. H y en a de lentes parts et à teut propos. On
semble se jeter avec une sorte d'imperlence sur taules les eccasione de
pavoiser, d'illuminer otf de proncucer des discours. Il ne faudrait pas
cependant en abuser, et le mieux ser»if d^ mettre une certaine Sd^
biîété, de se berner à ceux de c^ aflmrvenmres qui peuvent tfvehr ud
caractère sérieux , ^ om pour objet db raviver quelque souvenir nsH'
tmnal ou d'honorer quelque mémoire itlestre et Inconieelée. Celui qu'on
célél^rait, il y a quelques jours, à VersaWes en l'honneur du généra!
Hoche est devenu comme mie tradition, et cet anniversaire a du moins
le mférite de ne rappeler qu'une généreuse vie prématurément tfm^
ehée. Faire du jeune héros l'homme d'un parti, ce senait une altération
de rhlstonre. Hocbe a justement la fortune de ne point apparaître
comme un homme de parti, de rester un fifs de la révolution qui tfa
tremrpé dans aucun excès révotutiennaire, qui a failli au contraire êa^
le victime des fureurs révoluilenaaires; il a le glorieux etteu*dlant pri^
vitëgjB de s'être révélé en quelques années brillant capitaine, politique
plein d'une modération précoce, et d'avoir disparu presque mystérieu-
eement de la scène en laissant duns rhiétoire l'attendrissant souvenir
d'une jeunesse trop tôt évanouie. O^e seraif-il devenu s'il avait vécu?
e^eit une question qfui se reproduli toujours et à laïquelle personne m
peut répendre. C'est dans tous les cas* une mémoire pure feite pour
rastav populaire, peur éU'e smnée et i^dspeetée. L'ànni^isaire de Hodie
*
Digitized by VjOOQ IC
228 REVUE DES DEUX MONDES.
est une fête à Versailles, la ville natale de 4*béroïque jeune homme, et
il est aussi l'occasion recherchée, préparée, d'une de ces réunions où
la politique s'invite elle-même à l'abri des souvenirs de patriotisme.
Les circonstances changent seulement L'an dernier, cet anniversaire
de la naissance de Hoche était célébré au milieu des luttes les plus vio-
lentes, au lendemain de la dissolution de la chambre, avant la bataille
des élections, et les discours Ressemblaient à des déclarations de guerre.
Cette année, tout s'est passé paisiblement comme au lendemain d'une
victoire, et*le banquet traditionnel, présidé par M. Feray, inauguré
par un toast à M. le pr(*sid6h[)t de la république, s'est terminé par un
de ces discours que M. Gambetta fait quelquefois quand il est bien in-
spiré, quand il peut se défendre à demi des excitations du dehors et des
emportemens de parti.
Au fond, dans ce discours d'une éloquence chaleureuse, d'une véhé-
mence savamment contenue, il y a particulièrement sur deux ou trois
points des paroles dont M. Gambetta devrait toujours se souvenir, dont
il devrait faire un programme et une règle, et qu'il pourrait rappeler
souvent à bon nombre de ses anU-s. Les combats de l'an dernier sont
finis, ils se sont terminés mieux qu'on ne pouvait l'espérer, et M. Gam-
betta, en constatant que c'est la France qui a vaincu, ne craint pas de
dire noblement qu'on doit a se montrer clémen( au lendemain du
succès; » il ajoute que la clémence n'exclut pas le sentiment de la force,
qu'il en est au contraire inséparable et il fait consister cette force
accompagnée de clémence à a frapper peu, mais juste. » Fort bien! Il
n'y a qu'un mot de trop qu'il faudrait effacer, qui ne serait qu'une in-
fatuation arrogante et offensante, qiii n'appartient pas à la politique.
Il ne s'agit pas de u clémence » entre des adversaires qui se retrouvent
chaque jour face à face dans le parlement comme dans la nation. On
n'est pas a clément, » parce qu'on reconnaît le droit de toutes les opi-
nions, de toutes les dissidences, et même de toutes les oppositions.
M. Gambetta a voulu dire sans doute que la modération est la vertu la
plus nécessaire, quoique la plus difficile, des partis victorieux, et nen
n'est certes plus juste. Oui vraiment, la modération dans le maniement
des choses et des hommes est la meilleure et la plus prévoyante des
politiques; elle est nécessaire à toutes les époques» elle l'est surtout
dans un temps, dans un pays où tous les partis ont été tour à tour vain-
queurs ou vaincus, où tous les gouvernemens se sont succédé, laissant
des souvenirs, et où le dernier régime qui survit hérite de tout un passé
avec lequel il doit compter.
Cette république qui existe aujonrdliui, qui a triomphé de bien des
résistances et de bien des préventions, qui a le mérite d'être le seul
régime possible, cette république, on veut sans doute la fonder régu-
lièrement et lui donner la durée. Groit-on qu'on la fera vivre en la do-
tant d'anniversaires de guerre civile, en la confondant avec des souve-
Digitized by VjOOQ IC
• REVUE. — CHBONIQUE. 229
nirs néfastes, en lui créant des étapes d'agitatioû, en annonçant d'avance
* qu'on se résigne à une trêve pendant i^êxposiiion, mais qu'à la fin de
l'année, au commencement de Tannée prochaine au plus tard, après la
réélection du sénat, on poussera la victoire à bout ? Croit-on qu'on fi»*-
tifiera la république en l'identifiant avec des préjugés de partie eu lui
imprimant le caractère d'une domination exclusive et jalouse, en pour-
suivant jusque dans leurs modestes emplois les plus humbles fonction-
naires, en laissant la porte ouverte à toute sorte de représailles et
d'Sccusations ? C'est là cependant ce qu'on fait trop souvent, ce qu'on
, voudrait aussi imposer au gouvernement, sans prendre garde qu'au lieu
de montrer de la force, on ne montre que la faiblesse d'un parti in-
quiet et peu sûr de lui même, étourdi encore de sa victoire. On cède à
de petites vanités ou à des passions vulgaires, et voilà pourquoi M.Gam-
betta témoignait certainement l'autre jour d'un véritable esprit politique
lorsqu'il rappelait devant l'image de Hoche la nécessité de cette modé-
ration qu'il appelait de la <( clémence. » M. Gambetta, qui parle si bien
quand il le veut, aura toujours raison de célébrer la modération dans
ses discours, à la condition de la pratiquer dans ses actes, de la faire
accepter par ses amis et de ne pas demander au gouvernement de la
sacrifier à de vulgaires intérêts de parti.
Il y a un autre point où M. Gambetta s'est montré parfaitement cor-
rect et sérieusement prévoyant. Que l'orateur de l'anniversaire de Hoche
se soit imposé pour la circonstance le singulier devoir d'attribuer à peu
près exclusivement à un parti, au parti républicain tout ce qui a été
fait pour la réorganisation des forces militaires de la Fcance depuis
quelques années, c'est une faiblesse peu digne de son talent. La vérité
est au contraire que depuis sept ans tout ce qui intéresse l'armée a été
un sujf't presque sacré, patrietiquement réservé, devant lequel toutes
les passions de parti se sont inclinées. On a pu discuter avec animation
toutes les lois, toutes les propositions de crédit qui se sont succédé, —
au moment où le scrutin s'est ouvert, il n'y a plus eu habituellement .
qu'un vote presque unanime comme il n'y avait qu'un# même pensée
de bien public, la pensée de tout donner pour la reconstitution de la
puissance militaire de la France; mais ceci n'est rien. M. Gambetta, en
se croyant obligé de payer cette rançon à l'esprit de parti, n'a pas
moins prononcé des paroles d'une prévoyante justesse, faites pour être
rscueillies. n Entendons-nous, a-t-il dit, en rappelant les bienfaits de
la révolution, entendons-nous, et que personne ne s'y méprenne. Quand
je parle de la révolution française dans l'armée, je parle di s conquêtes
qui ont été faites au point de vue de la constitution même des droits
du soldat et de Toffîcier... Je ne parle nullement de tout ce qui pour-
rait être indiscipline et discussion du commandement à tous les degrés,
et qui n'aboutirait qu'à la confusion et à l'anarchie. L'armée est la re-
présentation exacte et complète de la France... Élevée au-dessus des
Digitized by VjOOQ IC
2$0 BETUE DES DEUX MONDES. t
•
querelles et en dehors dé l'arèDe des,partis, uniquement préoccupée de
son instructie», de son avancement moral et intellectuel, l'année s^ab- *
strait de la politique... » Rien de mieux assurément; on ne saurait afflr-^
mer d'un trait plus éloquent et plus expressif que l'armée doit rester
en dehors de la politique, que la discpline doit être «plus que Jamais
immuable et inflexible, n c'est le langage de M. Gambetta lui-même;
mais alors, pendant qu'on parle ainsi devant la statue de Hoche, il ne
faudrait pas que le parti dont M. Gambetta est le chef parût obéir à
un esprit tout différent, pour ne pas dire opposé. ^
Non en vérité il ne faudrait pas qu'on publiât des rapports de parle-
ment livrant à des discussions toujours redoutables les conditions de
l'obéissance militaire, les règles les plus élémentaires de la discipline.
Il ne faudrait pas qu'on fit un crime à M. le ministre de la guerre de
donner un commandement supérieur à un général qui n'a que des
titres militaires au lieu de le donner à un autre général fort brave sans
doute, mais de promotion plus récente, en qui se serait révélée une
vocation soudaine pour le service de la république. U ne faudrait pa3
intervenir sans cesse dans Tintimité des rapports militaires, s'interpo*
ser par des récriminations, même par des dénonciations entre le dief
de l'armée et ses subordonôés. Il ne faudrait pas aller en procession aiH
près de M. le garde des sceaux pour hii porter des plaintes peu sérieuses
contre son collègue de la guerre, pour obtenir de lui des circulaires
destinées à désavouer le langage tenu par M. le général Borel. Qu^a
donc pu dire de si extra(Mrdinaire, de si menaçant M. le général feorel?
Quelques jours avant la suspension des travaux parlementaires, pressé
par une interpellation à propos de quelque vulgaire incident local, il ar
pris vivement la défense de cette troupe aussi modeste qu'utile de la
gendarmerie; il a couvert de son autorité, de sa responsabilité, de vieux
soldats qui dans tous les coins de la France représentent la sécurité
publique; il a refusé de livrer ces honnêtes serviteurs au caprice dss
• partis, de s'exposer à désorganiser un si précieux service, et il a verte*
ment ajouté : (f En accepte la responsabilité qui voudra, moi je ne l'ac^
copierai jamais I » M. le ministre de la guerre n^a vraiment pas commis
d'autre crime, il s'est soulagé par quelques mots de vérité; mai&cela
semble avoir suffi pour troubler de fortes têtes comme M. Madier de
Montjau et M. Floquet, qui ne paraissent pas avoir les mêmes vues que
M. Gambetta sur la discipline, qui se sont aussitôt portés courageuse- <
ment auprès de M. le président du conseil pour sauver la répuMique
visiblement menacée par la gendarmerie française et par M. le géséral
Borel. M. le président du conseil est un homme patient à ses heures^
qui a tout écouté sérieusement, qui a répondu à tout de son mieux, et
qui pourrait bien être resté persuadé dans le fond de sa conscience que
la république est plus menacée par M. Louis Blanc et M. Madier de Mont-
jau que par la gendarmerie et par M. le général Borel.
Digitized by VjOOQ IC
BEYUB* •— CHBONIQUE. 231
t
La* moralité de tout cela, c'est que, s'il y a une république qui a sa
meilleure garantiei dans rhonneur et la modération d'un gouvernl-*
ment sensé, qui parle quelquefois aussi par la bouche de' M. Gambetta,
quand M, Gambetta est bien inspiré, il y a malheureusement aussi une
autre république qui voudrait tout agiter, dans Tarmée comme dans l'ad-
ministration, qui, si on la laissait faire, deviendrait bientôt pour sa
ruine le régime de la confusion et de l'anarchie. Il faut choisir. L'autre,
jour justement, ces deux républiques se sont trouvées en présence au
sein du conseil municipal de Paris, dans ces discussions qui ont pré-
cédé la fête du 30 juin. M. le préfet de la Seine, un peu poussé à bout,
a fini par dire dans un mouvement d'impatiencç qu'il y avait deux ma-
nières de servir la république, que ceux-là l'avaient sans doute bien
servie qui l'avaient fait vivre jusqu'à présent, — a et, a-l-il ajouté en se
tournant vers les édiles, je suis convaincu que vous ne tarderiez pas
à la perdrel » — A quoi le conseil a répondu en protestant de « son dé-
voûment inaltérable à la république. » C'est toute la question. Qu'en
pense M. Gambetta? S'il est l'allié de ceux qui comprennent ^a repu- *
blique comme le conseil municipal de Paris, avec le bonnet phrygien,
avec la guerre aux processions religieuses, à la gendarmerie, à la dis-
cipline de ran;née, à l'inamovibilité de la magistrature^ que signifie son .
langage devant la statue de Hoche? Si le langage qu'il a tenu est l'ex-
pression de sa pensée, d'une politique réfléchie, pourquoi se réfugie-
rait-il plus longtemps dans des subterfuges de tactique? Pourquoi
accepterait-il de paraître en connivence avec ceux qui auraient bientôt
ruiné par leurs excès ou par leurs puérilités un régime qu'il soutient et
qu'il veut sans doute faire vivre ?
Cette question , qui assurément a sa gravité pour le repos de notre
pays, elle se dégage incessamment d'une vie intérieure qui pourrait
être calme, qui l'est en apparence, et où les passions des partis se plai-
sent à mettre l'incertitude. Elle est destinée à renaître plus d'une fois
vraisemblablement, elle se reproduira surtout à la session prochaine,
quand le renouvellement du sénat aura mieux fixé la situation parle-
mentaire. Mors l'exposition sera finie, elle ne sera plus ce qu'elle est
aujourd'hui , un frein salutaire, et la diplomatie réunie à Berlin aura
aussi depuis longtemps terminé ses travaux. Pour le moment, le congrès
de Berlin en, est encore à ces délibérations intimes qui préparent le
dénoùment public, il parait du moins assez avancé pour que la paix
soit vraisemblable sinon absolument assurée. À dire toute la vérité, on
aurait eu moins d'inquiétudes sur le résultat déûniiif de la délibération
qui a eu tant de peine à s'engager si on avait connu tout d'abord les
négociations qui ont préparé la réunion du congrès, qui, après s'être,
nouées entre Londres et Saint-^Pétersbourg, ont dû n^êlre point ign(^
rées des autres cabinets, au moins à Berlin et à Vienne. Le hasanl
d'une divulgation faite par un journal anglais a livré le secret de ces
Digitized by VjOOQ IC
232 REVUE DES DEUX MONDES,
t
négociations, et si au premier instant il a pu y avoir quelque 'doute
' sur l'authenticité de la révélation, l'incertitude a été bientôt dissipée :
les transactions qui ont été' adoptées, qui sont à peu près déjà con-
nues, ne sont que la conCrmation des arrangemens secrets que le
journal anglais le Globe a été Je premier à divulguer. Le point capital
de ces transactions jusqu'ici, c'est ce qui touche la Bu garie, dont le
t traité de San-Stefano faisait une seule principauté allant du Danube à
la mer Egée, dont TEcirope fait aujourd'hui deux provinces, Tune, la
Bulgarie proprement dite, limitée par les Balkans, livrée sous une in-
dépendance nominale à la Russie, l'autre prenant le nom de Roumélie
et restant par une dernière ficiion sous une ombre de protectorat ot-
toman.
La combinaison nouvelle pourrait passer j^our une victoire diploma-
tique, elle ressemblerait à une satisfaction donnée par la Russie %ux
intérêts européens, si la concession n'était plus apparente que réelle,
si la ligne de défense des Balkans laissée aux Turcs n'était rendue
absolument vaine par l'attribution de SoOa à la Bulgarie du nord,
c'est-à-dire à l'influence russe. Au fond, il faut voir les choses dans
leur vérité, c'est le démembrement de la Turquie, c'est le partage
. d'un empire acp^pté, sanctionné par un amgrès. Cesi le seul moyen
' d'éviler de plOs graves complicaiions, cVst lo. prix de la paix, dira-
t-on; soit! le spectacle n'est pas moins étrange, il ne s'était pas vu
depuis longtemps, et si desnices d'administration, des oppressions in-
térieures suflîsent pour légitimer le partage diplomatique d'un empire,
c'est un progrès nouveau de droit public qui peut conduire loin.
L'attentat dont l'empereur Guillaume a* failli être la victime au com-
mencement du mois et qui a précédé de si peu la réunion du congrès
de Berlin, cet attentat a fort heureusement sans doute trompé les es-
pérances du criminel qui l'avait prémédité et qui Ta accompli. Peut-
être cependant est-il destiné à laisser quelques traces, et, sanst avoir
positivement ouvert une crise politique en Allemagne, il, pourrait bien
avoir contribué à décider une situation. S'il n'a pas eu le triste suco^^s
que se promettait le meurtrier, il a eu du moins ce premier et cruel
résultat de mettre en danger la vie de l'empereur, d'ébranler profondé-
ment une organisation d'octogénaire. 11 a révélé des intensités de pas-
sions anarchiques, des vi(»lences d'hostilités qu'on ne soupçonnait peut-
être pas, qui ont suscité aussitôt une vague inquiétude, et, s'il n'a pas
été la cause unique et directe de la dissolution du Reichstag, que le
gouvernement vient de prononcer, il a été tout au moins le prétexte,
, l'occasion; il a précipité une résolution qui remet tous les partis en pré-
3ence devant le^pays, qui rallume des conflits d'opinions dans des circon-
stances assez graves pour que l'émotién soit dans tous les camps. En
un mot, l'attentat de Nobiling, suivant de si près l'attentat du ferblan-
tier Hœdel, a créé une situation qui, sans être par elle-même une crise,
Digitized by VjOOQ IC
.REVUE. — CHRONIQUE. ' 23S
pourrait être le coHunencement d'une •crise, If paint de jdépart d'une
certaine évolution du gouvernement et des partis. En France aussi il
va y avoir des élections d ici à peu de jours; mais ces élections sont
partielles» peu nombreuses, et^ans tous les cas, quel qu'en soit le ré-«
sultat, elles ne peuvent modifier les conditions parlementaires. En Al-
lemagne, aux élections du 30 juillet, c'est un renouvellement complet
du parlement provoqué ou hâté par les derniers att ntats; c'est le pays
tout entier que le gouvernement interroge, comptant obtenir de lui la
réponse qu'il désire, une majorité acquise à la politique qu'il médite
et à ses nouveaux projets Or quelle est cette politique? Quels sont les
plans qu'on se propose do soumettre au nouveau Reichstagl C'est le
secret de M. de Bismarck, qui au milieu des travaux de» congrès de
Berlin est certainement préoccupé de l'état do l'Allemagne, et qui ne
s'emploie peut-être si activemenr, si impatiemment à maintenir la paix
que pour retrouver toute sa liberté dans les affaires intérieures de l'em-»
pire, dont il reste l'arbitre.
Le chancelier d'Allemagne sent visiblement aujourd'hui le besoin
d'écarter le péril de complications extérieures, d'assurer la paix du con-
tinent, et il sent aussi le besoin d'avoir de bonnes élections, c'est-à dire
des élections favorables à ses idées. Il compte vraisemblablement y
léussir, d'autant mieux qu'il pourra se présenter au scrutin du 30 juillet
avec un traité européen signé h Berlin, constatant son influence per-
sonnelle en m^me temps que le prestige de l'Allemagne. Ce que M. de
Bismarck se propose de faire, on ne le voit pas bien encore. S'il a pris
le parti de dissoudre le parlement, c'est sans doute parce qu'il ne trou-
vait plus dans 1« dernier Heichstag le genre d'appui qu'il désirait. Les
difficultés qui se sont élevées au sujet des mesures à prendre contre les
propagandes socialistes %i démagogiques n'auraient pas ét>, à ce qu'il
semble, un nH)tif suffisant. Ces difficultés ne se sont produites que parce
que les projets qui avaient été présentés n'avaient peui-être pas été
soutenus avec assez d'autorité, parce que M. de Bismarck lui-même était
absent, parce qu'»-nfin l'attentai de Nobiling n'avait pas éclaté. Aujour-
d'hui, dans tous les camps parlementaires, sauf dans la petite tribu so-
cialiste composée d'une douzaine de membres, on paraissait disposé à
voter tout ce qui serait présenté; on n'aurait probablement rien refusé
au chancelier. La question des mesures ri^pressives contre le socialisme
n'a donc pu être que par occasion, par circonstance, la cause de la dis-
solution do Reichstag. Évidemment M. de Bismarck, tout en songeant
à demander des armes contre la démagogie, a d'autres préoccupations,
d'autres intentions. Il a depuis longtemps ses idées sur l'org misation
des finances fédérales par un système d'impôts indirects, sur le régime
commercial de 1 empire, sur les chemins de fer. C'est pour l'application
de ces idées qu'il ne se sentait pas soutenu .comme il le vouait dans le
dernier parlement, et plus d'une fois il s'est impatienté des résistances
Digitized by VjOOQ IC
33& ' RETUE DES DEUX MONDES»
quil rencontrait même 4e la part de ceux qui semblaient toujours prôts
à lui offrir leur alliance. De plus, il n'est point impossible que le chan-
celier ait été quelque peu impressionné par ces récens attentats, par
toutes ces agitations d'une démocratie importune, qu'il ait éprouvé
quelque trouble au sujet de ces conflits religieux où il s'est engagé de*
puis quelques années, et qu'il ait senti la nécessité d'un moment d* ar-
rêt ou de réaction. On a même parlé de négociations plus ou moins se-
crètes qui auraient été nouées avec le Vatican depuis l'élection du
nouveau pape, il est clair dans tous les cas que la campagne religieuse
s'est singulièrement adoucie depuis quelque temps. M. de Bismarck est
homme à se servir de tout le monde, même des révolutionnaires s^il
pense, en avoir besoin; il s'en sert, il se réserve de n'être pas leur
obligé, et il ne craindrait pas de leur fausser compagnie pour retourner
à la réaction, s'il le croyait nécessaire, sans s'arrêter même parmi les
libéraux qui voudraient le retenir.
C'est en réalité tout cela qui s'agite dans cette mêlée électorale qui
commence en Allemagne. C'est sur tous ces points que les partis
prennent position par leurs professions de foi et leurs programmes. Toutes
les nuances d'opinions se produisent. Déjà il y a les manifestes des
nationaux-libéraux, des progressistes, du parti du centre catholique»
du parti de l'empire, des vieux conservateurs, sans parler des sociar
listes qui sont l'ennemi commun et qui ne restent pas inactifs. La
lutte menace jcertainement d'être vive, et à voir certaines polémiques
on dirait les hostilités déjà ouvertes entre le gouvernement et les na-
tionaux-libéraux, qui ont longtemps soutenu le chancelier, qui semblent
maintenant se replier vers les progressistes pour fdirmer avec eux un
corps de bataille ou d'opposition. Le gouvernement, bien entendu,
est prêt à se défendre; il paraît assez disposé » réaliser le mot du comte
Eulenbourg, ministre de l'intérieur, qui disait récemment qu'on res-
terait dans la loi, mais qu'on irait jusqu'au bout de la loi. Or la loi
offre de singulières ressources en Prusse. Que sortira-t-il de ces élec-
tions? Si le scrutin donne au gouvernement la majorité qu'il désire,
qui l'aidera à triompher, un certain mouvement de réaction nesi point
à coup sur invraisemblable. Si Topposition l'emporte, il faudra peut-
être s'attendre à de Fim prévu.
Que le monde politique s'occupe de l'Orient ou de l'Occident, de l'ex-
position universelle ou du congrès de Berlin, des fêtes qui se succèdent
ou des élections qui se préparent, la mort à travers tout ne poursuit
pas moins son œuvre; elle n'a pas besoin du secours d'obscurs meur-
triers pour frapper ses coups, pour aller chercher de royales victimes
au sein du bonheur comme dans la disgrâce. L'autre jour, à Paris
même, au milieu des joyeux tumultes du moment, s'est éteint un prince
découronné par la guerre, .le roi George d^ Hanovre. C'était un vaincu
de 1866 qui, malgré sa parenté avec la maison régnante d'An^leterret
Digitized by VjOOQ IC
RETUE* — CHI09IQUE. 2S&
«
avec la princesseimpérialef d'Allemagne, n'avait pas été épargné par k
politique de M. de Bismarck, et avait vu son royaume transformé tout
simplement par l'annexion en province prussienne. Exilé depuis plus
de dix ans, atteint de cécité, il avait su faire respecter une infortune
simplement et dignement supportée. Depuis qu'il avait cessé de règnert
il était devenu l'hôte de la France, et, par une coïncidence bizarre,
c'est à Paris qu'il a eu les funérailles d'un souverain. Ce roi dépossédé,
aveugle et bienveillant, hôte d'une république empressée à lui rendre
les derniers honneurs, aurait suffi pour prouver que les révolutions po-
pulaires ne sont pas les seules qui dépouillent les princes de leur cou-
ronne. C'est \v^ des jeux de la fortune dans notre temps; mais qu'est-
ce qu'un vieux roi expirant dans l'exil^ disparaissant de la scène,
auprès de cette autre jeune victime que la mort vient de choisir
cruellement dans toute la grâce de l'adolescence, dans Téclat du bon-
heur et du rèjne à Madrid ?
Rien certes n'est plus pathétique, plus émouvant que cette fin si
prompte, si imprévue de la jeune souveraine espagnole. Kn quelques
jours tout a été fini, le mal a fait son œuvre av» c une rapidité fou-
droyante! La mon s'est acharnée sur cette aimable existence qui com-
mençait. La reine Mercedes, fille de M. le duc de Montpensier, avait à
peine dix-huit ans; il n'y avait pas six mois qu'elle était entrée dans le
palais de Madrid, le front ceint de cette couronne que le roi Alphonse
avait été charmé et fier de partager avec sa cousine. Ce mariage avait
étécomme un gracieux roman où le cœur seul avait parlé, d'où la rai-
son d'état et les calculs politiques avaient été bannis; il avait été salué
dans le pays tout entier d^un mouvement spontané de sympathie. Cette
reine, qui n'était enccMre qu'une enfant, avait, aux yeux de beaucoup
d'Espagnols, le mérite d'être elle-même une Espagnole, et pour tous
elle avait la séduction de la grâce. Le choix du roi avait été ratifié par
le sentiment populaire. Tout paraissait sourire à ce jeune couple si bien
doaé; tout semblait se réunir pour faire de cette union le gage d'une
pro6f>érité durable. C'était comme la consécration définitive de ce jeune
règne, qui en peu de temps, avec le concours d'un habile ministre, a
certainement porté d'heureux fruits. 11 ne date que de quelques années
à peine, en effet, et il a reudu à l'Espagne la paix intérieure, la monar-
chie constitutionnelle, le régime pai*lementaire, une armée nouvelle;
il vient d'en finir avec une insurrection qui depuis dix ans séparait
presque complètement llle de Cuba de la métropole, qui n'avait fait
que grandir dans les dernières révolutions. Â cette restauration accomr
plie il y a quelques années, conduite avec une raison précoce par le
souverain, avec une persévérance pleine de dextérité par le premier
ministre, à cette restauration l'Espagne a dû de reprendre son rang
parmi les puissances régulières, de rentrer dans la voie ou tous les pro-
grès sont possibles sans secousses nouvelles. Le mariage du roi semblait
Digitized by VjOOQ IC
236 BEVUE DES DEUX MONDES.
^voir fixé cette situation en prdhiettant uû long avenir, en scellant
sous les plus aimables auspices Tunion de la dynastie et du pays.
Un instant a suffi pour flétrir ces promesses, la mort impitoyable a en«
levé de ce monde celle qui était la grâce de ce jeune î*ègne. De ce riant
bonheur qui était entré au palais de Madrid avec la reine Mercedes, il
ne reste plus que le deuil cruel qui accable ce roi de vingt et un ans,
qui est ressenti par lEspagne et a excité aussitôt une émotion univer-
selle. La reine Mei-cédès n'avait pas eu le temps d'inspirer une ombre
d'inimitié, elle était faite pour avoir toujours une douce influence. La
politique se tait autour de ce tombeau si prématurément ouvert, et
pour le roi Alphonse c'est une vie nouvelle qui commenar par une poi-
gnante affliction de cœur, par une sévérité imprévue de la destinée.
GH. DE MAZADE.
Pat-ys en onutreken (Paris H ses etwirons), par M. Ed. Baiken Hoet. Amsterdam, 1878. —
In dagen ran strijd (Pendant les jours de luUe), par M. A.-S.-C. Wallis, 8 vol. Amst«r-
dam. ISTTS.
La littérature néerlandaise s'est enrichie dans ces derniers mois de
deux ouvrages qui, à divers titres, ont droit à notre intérêt. Celui dont
nous parierons en premier lieu s'occupe de nous, de la France, tout
spécialement de Paris, et il se compose d'une série d'aperçus pleins d'o-
riginalité sur notre civilisation française, son histoire, et son état présent.
Bien de plus instructif pour nous que les impressions des étrangers
sur notre pays, — à la condition, bien entendu, qne ces étrangers soient
sérieux, impartiaux, capables de juger sainement. Il s'en faut qu'ils
le soient toujours. Je me rappelle que, voyageant en Allemagne quelque
temps avant la dernière guerre, je découvris, oublié dans un coin de
wagon, un livre allemand qui avait la prétention de faire connaître à
ses lecteurs Paris et la vie parisienne. Si l'on s'en fût rapporté au perspi-
cace écrivain, Paris n'eût guère été qu'un lieu de plaisirs suspects dont
le bal Mabille aurait été le centre rayonnant. C'était déjà la mode en
Allemagne de faire à tout bout de champ le prqd^'S de la frivolité fran-
çaise, de la corruption française, surtout 4o Timmoralitô parisienne.
Ce livre me vexa, et je fus enchanté d'apercevoir à la dernière page une
note en français, écrite au crayon, probablement par le dernier pos-
sesseur du volume, et qui étaii ainsi conçue : « Ce livre est l'œuvre d'un
Allemand très léger qui, . dans le pot-au-feu parisien, a pris l'écume
pour le bouillon. » La comparaison n'était pas très noble, mais elle était
juste. Ce qui ût que je laissai le livre où je l'avais pris, l'abandonnant
à ses destinées et faisant des vœux pour qu'il tombât en bonnes mains.
Le fait est qu'à l'étranger les ouvrages où nous sommes fort mal jugés
surabondent. Le plus souvent ils proviennent d'observateurs superficiels
Digitized by VjOOQ IC
BEYUE. — CHRONIQUE. 2S7
qui s'imaginent nous connaître parce qu'ils ont passé cinq ou six semaines
à Paris, dont ils a ont vu que la surface dorée. Nos sciences, nos arts,
nos industries, notre vraie vie de. famille, ce qui fait le fond résistant
de la société française est demeuré pour eux lettre close, t^e désagré-
ment n'est pas à craindre avec M.^usken Uaet. Non-seulement il a sé-
journé assez longtemps parmi nous pour nous bien connaître, mais de
plus une secrète sympathie qui tient peut-être au san.^ (car sa famille
est originaire de France et alla s'établir en Hollac^e lors de la révoca-
tion de redit de Nantes), une certaine affinité de goûts et d'esprit le
prédisposaient à comprendre et à bien apprécier noire génie national.
Ce n'est pas qu'il ait pour nous exclusivement des éloges. Ses
critiques, celle entre autres où, contrairement à l'idée qu'on se fait de
nous en Europe, il nous reproche ce qu'il y a de routinier dans notre
caractère, ne manquent ni de justesse ni de sévérité. Mais, en somme,
c'est un juge impartial, et nous n'avons pas à nous plaindre de ses
appréciations.
G est surtout au point de vue dès richesses d'art de Paris et de ses
environs, y compris Compiègne, Fontainebleau, Chambord, que M. Bus-
ken Huet s'est attaché à décrire notre pays. 11 me semble difficile qu*un
Néerlandais ne se sente pas pris du désir de venir voir tant de belles
choses décrites en style charmant par un écrivain de son pays, car
M. Busken Huet est un des meilleurs prosateurs de la Hollande. D'abord
théologien, prédicateur très original, puis ayant quitté le ministère
pastoral , il se voua au journalisme, rédigea pendant plusieurs années
le Journal de Harlem, et alla aux Indes néerlandaises pour y rédiger le
Message de Java {Java Bode), auqu3l il collabore toujours. Entre temp
il a publié quelques nouvelles, et surtout un grand nombre de critiques
philosophiques et littéraires. Nous ne seridns pas surpris si cet esprit
quelque peu inquiet et remuant avait enfin trouvé sa vocation définitive
dans la critique d'art. Il fait preuve d'une véritable érudition dans cet
ordre de connaissances et d'un goût pur, large en ce sens qu'il aime
tous les genres de beau, sévère pourtant en ceci, que dans tout genre il
lui faut l'exquis. Le point de vue qui domine dans ses appréciations et
qui nous explique peut-être comment il a su rattacher les questions
d'art à ses anciennes études, c'est le point de vue historique. Ce qui
nous frappe le plus dans ses considérations sur notre architecture,
notre peinture, notre statuaire française, c'est le lien qu'il montre rat-
tachant les productions d'une époque au genre et à l'esprit de la civi-
lisation contemporaine. H y a des chapitres où plus d'un Français trou-
verait des rapprochemens tout nouveaux pour lui.
Çà et là nous aurions bien quelques réserves à faire. Ainsi au com-
mencement M. Busken Hupt semble encore partager l'erreur très ré-
pandue qui rapporte au génie germain l'invention de l'architecture
gothique. C'est une erreur suiBsamment réfutée aujourd'hui, en Aile-
Digitized by VjOOQ IC
238 BEVUE DES DEUX MONDES.
magne môme, et qu'il a du reste rectifiée indirwtement dans une autre
partie de son ouvrage. Ses jugemens sur notre littérature moderne
pourraient parfois gagner à une révision plus sévère. Par exemple, nous
ne saurions admettre que M. Flaubert, parce qu'il a écrit Madame Bovary^
soit le premier de nos romanciers, ni que Rabagas soit le chef-d'œuvre
de M. Sardou. Nous serions plus disposé à rendre hommage à la finesse
et à la sûreté de ses apprt^ciations quand il traite de nos peintres et de
nos statuaires des trois derniers siècles et du nôtre, quand il décrit les
beautés de Chambord et les élégances du parc de Saint-Gloud. Il y a un
charmant chapitre consacré au Petit-Trianon, aux souvenirs qu'il éveille
et au changement d'idées dont il est le précurseur à la fois idyllique
et menaçant. Ce que nous tenons aussi à relever, c'est que, contrai-
rement aux allégations fréquentes de la critique étrangère, M. Bus-
ken Huet discerne nettement un caractère national, original, très fran-
çais dans les œuvres de nos artistes, anciens et modernes, en qui l'on
♦ne voulait voir que des copistes plus ou moins heureux de Tltalie et
de la Flandre. Si nous nous permettions d'émettre un vœu, ce serait
que M. Busken Huet continuât en France et hors de France ses études
esthétiques. Ses travaux antérieurs, son vaste savoir historique, bien loin
de nuire à ses jugemens en fait d'art, contribuent au contraire à leur
donner plus de solidité.
C'est on tout autre genre de livre que le second ouvrage néerian-
dais dont nous voulons dire aussi quelques mots. Il s'agit d'un roman
en trois volumes, M dagen van strijd, par A.-S.-C. Wallis, et ce n'est
plus commettre une indiscrétion que de révéler le véritable nom qui
se cache sous ce pseudonyme. Ce roman est l'œuvre d'une femme,
d'une jeune personne, fille de l'éminent professeur de philosophie
d'Utrecht,M. Opzoomer, et qui s'était déjà fait connaître sous le môme
pseudonyme par des poésies très goûtées. Ce roman trahissait son
origine féminine par une certaine prolixité jointe à une délicatesse de
sentimens qui anime rarement les productions du sexe fort. On en ju-
gera jusqu'à un certain point par ce rapide aperçu.
Un jour, d'été en 1563, une ^ religieuse du couvent d'Ilmenoude en
Gucldre, la sœur Clara, qui avait d^ns le pays la réputation d'une
sainte, fut priée par un jeune homme du nom d'Edward Melville de
venir assister sa mère mourante. Là elle apprit une douloureuse his-
toire. La mourante, née à Utrecht, avait été dans sa jeunesse d'inné
rare beauté. Recherchée par un jeune Melville, elle avait commis la
faute de se laisser enlever par un comte de Brénis, qui l'avait épousée
secrètement, puis Tavait abantionnée, elle et l'enfant qu'elle portait
dans son sein. Cet enfant était Edward, et il devait son nom de Mel-
ville au fait que, repoussée et maudite par les siens, sa mère avait
trouvé un refuge à Anvers auprès de son premier amant, qui lui avait
pardonné. 11 avait môme adopté son fils, à la condition que Tofifant
Digitized by VjOOQ IC
B£TCE. — CBRONIQUE. 239
n'entendrait jamais parler de son vrai père- Melville était mort. Johanna,
sentant sa fin approcher, avait voulu revoir le village d'ilmenoude, té*
moin de son court bonheur, et elle conOa à la soeur Clara tous ses se*
crets, eu lui fsusant promettre qu'elle ne les révélerait à son fils qu'en
cas d'absolue nécessité.
Grâce à.ia sœur Clara, Edward, que la mort de sa mère laisse sans
ressources, entre à Bruxelles en qualité de secrétaire chez le baron de
Vredenborg, vieil érudit ne sortant pas des vieilles chroniques, et se
consolant ainsi de la mort de ses deux femmes. Sa fille Hélène était
élevée par lui comme si sa vie eût dû s* écouler au milieu des parche-
mins, bourrée de savoir, parlant grec et latin, sans aucun plaisir de
son âge, et ne connaissant d'autre homme, outre son père, qu'un cer-
tain Reinout de Meerwoude, le a traître » du drame. En effet, d'une
constitution chétive, envieux, >^dicatif, ce Reiuout avait voulu parve-
nir par le savoir et par l'intrigue. De là sa liaison avec le vieil érudit et
sa fille. 11 se croyait sur elle des droits incontestables lorsqu'il décou-
vrit que Tamour, un amour encore inavoué des deux côtés, s'était glissé
dans le cœur d'Hélène et du jeune secrétaire. Aussitôt il ne songe plus
qu'à empêcher leur union. Il y réussit; car, assez avant dans les bonnes
grâces de la gouvernante Marguerite de P:urme, il fait inviter Vredenborg
et Edward à une grande fête au palais. Là Edward rencontre une
Italienne du nom de Sylvia, sent pâlir son amour pour Hélène et quitte
la maison du savant pour devenir )e précepteur d'un jeune de Viale.
Nouvelle complication : le comte de Yiale n'est autre que son père.
C'est par cupidité qu'il avait abandonné la mère d'Edward pour hé-
riter d'un oncle très riche, qui avait posé pour condition que son
neveu épouserait une femme par lui désignée. 11 n'avait pas hésité, et
il avait obtenu à prix d'argent du curé d'ilmenoude que la page du re-
gistre où son mariage était inscrit serait enlevée. Puis il se trouva, après
la mort de l'oncle, que la jeune fille indiquée par lui était moins riche
qu'on ne l'avait cru. Il rompit donc avec elle au mépris de ses sermens.
La fiancée délaissée se réfugia dans un cloître et devii>t la 8œur Clara
dont nous avons parlé. Quelques années après il épousait définitivement
une des plus riches héritières de la contrée. Le comte de Viale était un
des confidens iptimes de Marguerite de Parme, ardemment opposé aux
idées de réforme politique et religieuse qui agitaient les Pays-Bas. 11
menait souvent chez la gouvernante le précepteur de son fils, celui-ci
recevait l'accueil le plus flatteur, et c'est ainsi qu'il devint l'époux de
Sylvia. La pauvre Hélène, que Reinout croyait avoir reconquise par là,
demeure au contraire fidèle à son premier amour et repousse ses offres
de mariage. Plus que jamais irrité contre Edward, Reinout trouve
moyen de faire de lui un espion inconscient» Edward en effet se laisse
gagner aux idées protestantes et cache même dans son appartement le
pasteur de la Tour, huguenot français dontla tête était mise à prix. La
Digitized by VjOOQ IC
2A0 BETUE DES DEUX MONDES. ,
contagion gagne son élève lui-même. Le comte de Viale l'apprend, de-
vient furieux, le sentiment paternel (car il sait qu'Edward est son fils)
Tempêche seul de déférer le jeune hérétique à l'inquisition. Mais ils
doivent se séparer, d'autant plus qu'éclairé par une invitation non dé-
guisée de la gouvernante, qui l'engage à se rallier pour la forme au
parti du prince d'Orange et à continuer au milieu même des révoltés
son métier d'espion, le jeune homme a découvert le rôle odieux qu'on
lui a fait jouer, et refuse avec indignation.
Nous le retrouvons en Gueldre, où il sauve la sœur Clara et ses com-
pagnes des fureurs des iconoclastes. Reinout a enfin forcé Hélène à lui
accorder sa main, si elle ne veut pas que son vieux père meure ruiné
et déshonoré. Offensé dans sa vanit^^ personnelle par le comte de Viale,
il entend l'immoler à sa haine aussi bien qu'Edward, dont la pensée
remplit toujours le cœur d'Hélène. H espère jouir enfin de sa ven-
geance longuement préméditée, quand il est convaincu de trahison
par les hommes du parti réformé et doit recourir au suicide pour
échapper au supplice. Le fiU du comte «le Viale périt dans une échauf-
fourée, en voulant sauver le pasteur qu'Edward avait caché chez lui.
La bonne sœur Clara veut rapprocher Hélène et Edward, et se rend avec
elle au camp des insurgés. C'était fa veille de la bataille d'H -iligerlee.
Tout se découvre enfin et s'explique. Déjà Edward, désenivré, avait senti
renaître son premier amour. Hélène se rendra en Allemagne, où elle
attendra les événemens. Mais le lendemain Edward tombait sur le champ
de bataille où la liberté de son pays remporiait sa première victoire.
Telle est cette histoire déroulant d'une manière trop lente ses nom-
breuses péripéties. Cependant la lecture en esi attachante. Nous n'aimons
pas beaucoup le genre du roman historique, il y a toujours une victime, ou
l'histoire, ou le roman, souvent tous les deux à la fois. Il est toutefois
facile de comprendre qu'un puissant attrait ramène les écrivains
néerlandais vers ce temps ht^roïque où leur nation se forma aux cris de la
liberté naissante et des victimes d'une tyrannie implacable.
Nous espérons que A.-S.-C. Wallis ne s'en tiendra pas à cette œuvre,
en somme remarquable. Qu'il se pénètre un peu plus de cette maxime
de Boileau, qui ne lui est pas littéralement applicable, mais dont il y a
toujours quelque profit à tirer : •
Qui ne sat se borner ne sat jt^ais écrire,
qu'il choisisse désormais ses sujets dans notre vie contemporaine. Son
incontestable talent de romancier s'y déploiera plus à l'aise, ainsi que
cette délicatesse féminine et charmante qui lui a déjà inspiré de raviâ-
sans coups de pinceau dans ses Jours de combat. albert réville.
Le direcUur-gtranl, C. Buloz*
Digitized by VjOOQ IC
LE ( • • ! ! '( >" '•; ! >
JOURNAL D'UNE FEMME
PRBrMlàRB PABTIB*
Celui qui signe ces pages n'en est, à proprement parler, que
l'éditeur. Comment elles lui ont été confiées, comment il a été au-
torisé à les publier, quelles modifications de détail lui ont été im-
posées, ce sont autant de questions dont le lecteur ne se souciera
guère si cette autobiographie l'intéresse, et encore moins si elle ne
l'intéresse pas. 0. F.
Mai 1872.
Quand j'étais au couvent, mes notes trimestrielles se terminaient
presque invariablement par cette définition de ma personne morale :
a Heureux caractère; esprit sage; gravité au-dessus de son âge;
nature bien équilibrée. Cependant conscience un peu inquiète. »
— « Conscience un peu inquiète, » — je ne dis pas non. Pour
le reste, j'en demande bien pardon à ces dames, mais c'est tout à
fait le contraire. Puisque mes chères maltresses s'y sont méprises,
il n'est pas étonnant que le monde s'y trompe de même. Je me
figure que mon apparence extérieure est la cause de ces faux juge-
mens. Je suis très brune et pâle ; mon visage, d'une correction en*
nuyeuse, est aussi sévère que peut l'être un jeune visage féminin.
€ne myopie assez prononcée prête une expression d'indifférence
endormie à mes yeux noirs (dont l'éclat, sans cette fâcheuse cir-
constance, serait certainement insoutenable). De plus j'ai naturelle-
ment une manière tranquille de parler, de marcher, de m'asseoir,
et de ne pas faire de bruit qui achève de donner à l'observateur
l'illusion d'une sérénité impassible. Je n'ai aucun désir et je n'ai
ton jxrou — 15 juillet 1878* 16
Digitized by VjOOQ IC
S&2 wswm DES DECT mmm».
aucun moyen de redresser à cet égard l'opinion publique abusée,
et, jusqu'à nouvel ordre, mon livre à serrure saura seul que cette
grave, sage et bien équilibrée Charlotte est au fond une jeune
personne excessivement romanesque et passionnée.
Et voilà précisément pourquoi j'inaugure si tard ce magnifique
livre à serrure, acheté d'enthousiasme trois jours après ma sortie
du couvent, et qui attend depuis trois ans mes premières confi-
dences» Vingt fois je me suis assise devant ces pages blanches,
brûlant, — comme le barbier du roi Midas, — de leur livrer mon
secret; vingt fois « ma conscience inquiète » m'a fait jeter la plume.
Elle me disait, cette conscience, que j'allais entreprendre une
chose imprudente et mauvaise; que l'habitude de tenir registre de
mes impressions, de raffiner mes senti mens, de caresser mes rêves
et de leur donner un corps, aurait une conséquence inévitable :
celle d'exalter en moi ce fonds romanesque et passionné qui est
une disposition dangereuse chez une femme^ qui pouvait être fatal
au repos et à la dignité de ma vie, et que je devais bien plutôt
m'efforcer sans cesse d'assoupir et d'éteindre.
Quelques paroles que ma chère grand' mère a dites ce soir m'ont
enlevé. Dieu merci, ces scrupules. — Nous avicHis eu quelques
personnes à dîner. On a joué ensuite au jeu du secrétaire : on écri«
vait des questions sur des bulletins; on pliait les bulletins, et on
les brouillait dans une corbeille ; chacun devait prendre une ques-
tion au hasard, et y répondre tant bien que mal. Mais un de nos
hôtes, un jeune député de la chambre, qui se pique de profondeur,
s'arrangeait toujours de façon à se réserver sa propre question afin
d'y répondre avec plus d'éclat. Il s'était donc demandé à ]ui-n>ême :
— « Qu'est-ce qu'une femme de devoir? » — J'étais chargée de
dépouiller les bulletins, et je lus en môme temps sa question et
sa rép<»se, — qui était ainsi conçue : — « Une femme de devoir
est une femme qui ne cherche pas de romans dans la vie, — car il
n'y en a pas de bons ; — qui n'y cherche pas la poésie, — car le
devoir n'est pas poétique; — qui n'y cherche pas la passion, — car
la passion n'est que le nom poli du vice. »
tn concert de murmutes flatteurs, dans lequel j'avais la lâcheté
de faire ma partie, a salué cette belle sentence, pendant que l'au-
teur trahissait son incognito par un modeste sourire. Il a été toute-
fois troublé dans son triomphe par une exclamation de ma grand'-
mère, qui avait suspendu brusquement son travail de filet : — Oh I
ohl pardon! s'est-elle écriée, mais je ne laisserai pas passer de
pareilles hén^sies devant ces jeunes femmes ! — Sous prétexte d'en
faire des femmes de devoir, est-ce que vous voulez en faire des
sottes, jeune puritain?... D'abord je ne comprends pas cette manie
fu'on a d'opposer toujours la passion au devoir, — la passion par-
Digitized by VjOOQ IC
U KMJaNAL d'une F£iaf& SAS
ci*- le devoir par-là, — comme si l'un était nécessairement le
contraire de l'autre. •• Mais on peut mettre la passion dans le de*
voir... et non-seulement on le peut, mais on le doit...etje vous
dirai même, mon cher monsieur, que c'est là le secret de la vie des
honnêtes femmes... car le devoir tout seul est bien sec, je vous
assure!.. Vous dites qu'il n'est pas poétique?., c'est pwf alternent
mon avis, — mais il faut (pi'il le devienne pour qu'on ait du plaisir à
le pratiquer... et c'est précisément à poétiser le vulgaire devoir que
nous servent ces dispositions romanesques contre lesquelles vous
lancez l'anathëmel — Si vous vous maries jamais, essayez donc
d'épouser une femme qui ne soit pas romanesque, et vous verrez ce
qui arriverai
— Qu'est-ce qui arrivera? a dit le jeune député.
— Eh bien , il arrivera que tout lui paraîtra plat et insipide dans
la vie... son mari d'abord, — veuillez m'excuser 1 — puis son foyer,
ses enfans, sa religion même !.. Ah I mon Dieu I ce n'est pas contre
les idées romanesques qu'U faut mettre en garde la génération pré-
sente, mon bon monsieur, je vous assure... le danger n'est pas là
pour le moment... Nous ne périssons pas par l'enthousiasme, nous
périssons par la platitude... Mais, pour en revenir à notre humble
sexe, qui est seul en question, voyez donc les femmes dont on
parle à Paris, — je dis celles dont on parle trop, — est-ce leur
imagination poétique qui les perd? Est-ce la recherche de l'idéal
qui les égare? Eh! Seigneur! ce sont, pour les trob quarts, les
cervelles les plus vides et les imaginations les plus stériles de la
création !.. Mesdames et mesdemoiselles, a ajouté ma grand'mëre,
croyez-moi, — ne vous gênez pas... soyez enthousiastes, soyez ro-
manesques tout à votre aise... Tâchez d'avoir un grain de poésie
dans la tête, — vous en serez plus facilement honnêtes et plus sû-
rement heureuses... Le sentiment poétique au foyer d'une femme
c'est la musique et l'encens dans une église... c'est le charme dans
le bien!
Ainsi a parlé ma chère grand'mëre, — que Dieu la bénisse! — et
voilà pourquoi j'ouvre enfin à l'heure de minuit et dans la paix de
ma conscience mon précieux livre à serrure, voilà pourquoi j'ose
me dire en face de moi-même : — Bonsoir, romanesque et pas^
sionnéeCharbttel
20 maL
J'étais hier dans mon boudoir, tourmentant mon piano et per-
fectionnant mes vocalises, quand Cécile de Stèle, mon amie d'en-
fance et ma plus chère camarade de couvent, entra comme un
tourbillon suivant sa coutume, me prit les mains, me présenta
ses deux fossettes roses et me dit de sa voix brève et ardente : -^
Digitized by VjOOQ IC
2A& BEVUE DES DEUX MONDES.
Charlotte, es-tu toujours ma sœur chérie, mon guide, mon soutien,
ma petite mère spirituelle, mon cœur d'or et ma tour d'ivoire?
— Pourquoi cette litanie, ma mignonne?
— Parce que tu peux me rendre un service immense... Imagine-
toi que mon père s'en va...
— Le général quitte Paris?
— Oh I pour quelques semaines seulement. Il va faire une tournée
d'inspection en province;... pendant ce temps-là, il m'envoie à la
campagne, — dans l'Eure, — chez ma tante de Louvercy... au fond
des bois... Ma tante de Louvercy est la meilleure des femmes,
mais elle vit seule... là... dans son vieux château avec son fils...
mon cousin Roger, tu sais?., qui est à moitié fou depuis qu'il a
été si affreusement blessé pendant la guerre... il n'a plus de bras...
plus de jambes... plus figure humaine, pauvre garçon!., ça fait la
plus grande pitié... mais enfin, tu juges quel intérieur 1 — Aussi,
j'ai dit à mon père : — Mon père, j'irai;... mais c'est l'exil, c'est le
désespoir, c'est la mort... à moins que vous ne me permettiez
d'emmener Charlotte d'Erra... — Emmèrfe Charlotte d'Erra, m'a dit
mon père... — et alors je t'emmène !
— Mais, ma chère petite...
— Oh! ne dis pas non, je t'en prie... ou j'expire à tes pieds!..
Fais-moi ce sacrifice... Qui sait d'ailleurs? nous ne nous ennuierons
peut-être pas... à nous deux, nous nous en tirerons... nous monte-
rons à cheval, nous jouerons à quatre mains... et puis enfin il y a
bien quelques voisins par là autour... eh bien, ma chère, nous
leur ferons tourner la tête... toi avec ton insolente beauté, moi
avec mes petites facultés, — avec ce je ne sais quoi qui m'est
propre, et qu'on appelle communément — du chien I
Je fronçai mes noirs sourcils, et de mon contralto le plus grave : —
Comment dis-tu cela, Cécile?
Elle se dressa sur ses pointes d'un air de bravade, et me mon-
trant ses petites dents aiguës, elle répéta : — du chien I
— Qui est-ce qui t'apprend cet argot-là?
— Mon père ! dit-elle.
— Eh bien ! ta mère gronderait ton père, si elle vivait.
Elle me regarda fixement avec ses grands yeux clairs quijs'em-
plirent de larmes, elle me baisa les mains, et reprit à demi-voix
d'un ton suppliant : — Tu viens, n'est-ce pas?
— Mais, ma chérie, je ne peux pas quitter ma grand'mère!
— Ta grand'mère?.. je l'emmène aussi! j'ai pensé à tout; j'ai
écrit à ma tante, et voici, de sa main, une invitation des plus pres-
santes pour ta grand'mère... conduis-moi chez elle.
Deux minutes après, Cécile se précipitait dans le salon en
poussant brusquement la porte; ma grand'mère, qui s'effraie du
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'UNE FEMME. 2A5
moindre bruit, tressaillit entre ses trois paravens : — Ah ! mon Dieu !
il y a un malheur... je parie qu'il y a un malheur!., voyons, dites-
le tout de suite... qu'est-ce qu'il y a... qu'est-ce qu'il y a?
— C'est une lettre de ma tante de Louvercy, madame.
— Oh! pauvre M"* de Louvercy! pauvre femme!., comment va-
t-elle?.. comme elle est éprouvée!., et son pauvre fils?., ah! mon
Dieu! les pauvres gens!., eh bien, qu'est-ce qu'elle me veut?
— Si vous avez la bonté de lire, madame ?
Ma chère grand'mère lut la lettre, et prit un air soucieux; quand
elle releva les yeux, elle vit Cécile agenouillée à ses pieds sur le
tapis, les mains jointes, et tendant vers elle son joli visage et ses
deux fossettes.
— Vraiment?., voyez-vous cela? dit ma grand'mère : — Ardez le
beau museau !
— Vous voulez bien, madame? dit Cécile.
— Mon Dieu! ma chère petite, reprit ma grand'mère en lui bai-
sant le front, je vous dirai qu'en thèse générale je n'aime pas folle-
ment les déplacemens... je les ai même en profonde horreur...
Mais d'une part je vois que c'est une petite fête arrangée entre
Charlotte et vous... d'autre part, M°^* de Louvercy m'adresse un
appel si tendre, si chaleureux... elle m'inspire d'ailleurs tant de
compassion, pauvre femme !.. Cependant entendons-nous bien, ma
gracieuse... quant à me déplacer, j'aime assez à faire une installa-
lion un peu sérieuse. Aller quelque part pour entrer et pour sortir,
pour défaire mes malles et pour les refaire sans respirer... non,
cela, non! Je ne voudrais certainement pas m'imposera madame
votre tante, mais enfin, voyons... cette invitation, pour combien de
temps?
— Madame, pour le temps qu'il vous plaira... six semaines...
deux mois...
— Ah I bon !.. c'est même trop ! — dit ma grand'mère.
Bref, il a été convenu que nous irions dans une dizaine de jours,
la comtesse d'Erra et moi, rejoindre à Louvercy mon amie Cécile,
qui est partie dès hier. Dix jours nous sufliront à peine pour effec-
tuer nos préparatifs, qui sont considérables; on en jugera par ce
simple détail, que ma grand'mère emporte ses trois paravens, afin
de conjurer les courans d'air qui doivent faire rage, dit-elle,
dans ce vieux château. Je surveille avec mon calme trompeur ces
étonnans emballages, tout en rêvant secrètement de beffroi, de
tour du Nord, de galeries pleines d'ancêtres et de fantômes, et
aussi de ce pauvre mutilé à demi fou, qui mêle sans doute ses
plaintes aux gémissemens du vent dans les longs corridors. —
Tout cela, hélas ! m'enchante.
Digitized by VjOOQ IC
2A6 BBYra DES DEUX MONDES.
28
Tai reçu ce matm de Cécile une lettre qui me présente le séjour
de Louvercy sous des couleurs nouvelles, — moins sombres, mais
peut-être moins attrayantes pour moi. — La voici textuellement:
Château de LouTercy, 27 maL
« Ma diérie, tu vas frémir.*, c'était un piège! — A qui se fier
désormais?... Mon père... ma tante... tous deux si généralement
estimés, d'une existence jusqu'à ce jour irréprochable, s'unir tous
deux dans un ténébreux complot contre une laible enfant 1
« C'était lundi, — à cinq heures du soir. — J'arrive à la gare (où
il y a par parenthèse un aveugle qui joue la Marseillaise sur son
flageolet, — je te dis cela pour que tu t'arrêtes à cette gare-là, et
pas à une autre), j'arrive donc à la gare, et je tombe dans les bras
de ma tante : — Bonjour, ma bonne tante I — Bonjour, ma nièce!
— Nous montons en voiture... Nous n'avions pas échangé quatre
paroles que je sentais du micmac dans l'air... embarras de ma
tante, langage mystérieux, mots couverts... — U y a quelques per-
sonnes ail château,... on a craint que je ne m'ennuyasse trop en
attendant mon amie Charlotte... — Oh! ma tante; pouvez-vous
croire?.. — On a réuni une petite société en rapport avec mon âge,...
deux jeunes femmes parentes de feu M. de Louvercy, M"" de
Sauves et de Chagres... — Merci, ma tante. — Puis leurs deux ma-
ris... — Bravo, ma tante! — Puis les deux frères de ces dames...
deux jeunes gens fort bien... remarquablement bien... — (A part,
avec trouble.) — Hem! hem! — (haut avec indifférence.) Vraiment,
ma tante • — Et dites-moi, avez-vous apporté de jolies toilettes,
ma nièce? — Ordinaires, ma tante... j'étais si loin de m'attendre à
trouver du monde chez vous! — A votre âge, il faut s'attendre un
peu à tout, mon enfant!..
« Saisis-tu, ma belle? vois-tu pomdre le complot?., vois-tu se
dessiner le paysage?
a Enfin nous entrons dans la cour du château; il y a un bassin au
milieu, avec des cygnes dedans et sur les bords M"*" de Sauves
et de Chagres avec leurs maris et leurs remarquables frères for-
mant un intéressant groupe de famille. Je salue, je rougis, je
saute à terre, j'embrasse M"*" de Sauves et de Chagres, et je cours
vite changer de robe, pendant que l'écho répète derrière moi :
— Elle est charmante... elle est charmante... elle est charmante!
« Mes soupçons, extraordinairement éveillés dès cette première
heure, n'ont fait que se confirmer dans la soirée, le lendemain, et
les jours suivans. Le sinistre château de ma tante s'est transformé
subitement; c'est un lieu de plaisance, une résidence enchantée,
un théâtre de fêtes galantes et de tournois chevaleresques, — avec
Digitized by VjOOQ le
LE JOCKNéL d'une FEMIIE. 2i7
une Yagae odeur de fleurs d'oranger dans la coulisse. Promenades à
pied le matin, cavalcades dans la journée, danses et charades le
soir. Personnellement je sois gâtée, choyée, idolâtrée. Mes goûts,
mes moindres désirs sont compris, devinés, comblés, avant que je
les exprime. C'est une émulation touchante... Je souhaite secrète-
ment un bouquet de camélias! — le voilà! — un sac de chez Bois-
sier... le voici ! — une perruche feu? voilà une perruche feu... une
cage dorée pour la mettre? voici la cagel.. la lune? voici la lune!
« Tu vois, ma chérie, combien les circonstances sont giaves...
Hus l'ombre d'un doute I ma p^fide tante et mon coupable père ont
résolu de me marier toute vive. U y a à&xx prétendans entre le&*
quels je suis mise en demeure de choisir. Permets-moi de te les
présenter. — M"" de Sauves et de Chagres ont donc chacune
un frère, et ces deux jeunes gens, qui sont cousins, portent le
même nom de famille, — MM. René et Henri de Valnesse. C'est
ici le cas de me rappeler ces parallèles historiques dans les-
quels tu excellais au couvent (entre Gharies-Quint et François I*',
par exemple, te souviensr-tu? — « SiTun était plus habile politique,
l'autre était plus vaillant guerrier, » et caetera). Pour appliquer à
MM. de Valnesse ce procédé de rhétorique, je te dirai que, si
Tun est brun, l'autre est blond, — que, si l'un fait usage d'un pince-
nez, l'autre se sert d'un monocle... que l'un chante des romances
s^timentales qui me font pleurer, et l'autre des chansonnettes co-
miques qui me font rire, que tous deux ont également bonne mina
à pied et à cheval, qu'ils sont tous deux beaux valseurs, causeurs
aimables, parfaitement élevés, d'une fortune à peu près égale, et
tous deux, si j'en crois certaines apparences, également disposés à
mettre cette fortune aux pieds de l'innocente personne qui t'écrit
ces lignes.
(( Tu me diras : — Ton choix est-il fait? — Non, ma divine,
mon choix n'est pas fait. Ils me plaisent à peu près au même degré,
et, comme je ne puis les épouser tous les deux, j'attends la sage
Charlotte pour prendre ses conseils et pour ressentir une préfé-
rence. Ton choix sera mon choix, et ton dieu sera mon dieu! —
Arrive donc, 6 ma chérie, sans aucun retard, car tout cela est
terrible, et tu comprends qu'il y aurait peu d'humanité à laisser
longtemps dans une situation aussi violente la plus tendre des
amies. — Cégu^e ob Stèle. »
a Post-scriptum. — Pendant tout cela, mon pauvre cousin Roger,
sombre et farouche, se tient dans sa tour, et n'en sort guère que
pour couru* les champs dans un panier auquel il attelle des chevaux
vicieux. Ma tante prétend qu'il les choisit exprès et qu'il veut se
tuer... Bien triste, n'est-ce pas? — Bonjour, chérie, viens vite. »
Cette lettre m'a beaucoup troublée. Cécile est presque une sœur
Digitized by VjOOQ IC
248 REVUE DES DEUX MONDES.
pour moi. Quoique nous soyons du même âge, il y a toujours eu
dans l'affection que je lui porte une petite nuance maternelle. Le
grand événement qui se prépare pour elle me remplît d'émotion, de
joie, et aussi d'inquiétude. Je voudrais tant qu'elle fût heureuse!.,
elle mérite tant de l'être, la chère fille I C'est une nature si atta-
chante, si gracieuse, si sincère! Une tête un peu folle; mais un
cœur sain et pur, toujours prêt au dévoûment, toujours prompt au
repentir. Il y a en elle, comme elle aime à le répéter, de Fange et
du diable, mais surtout de l'ange. Cette légère, vive et tendre
créature a besoin, il me semble, plus que toute autre femme, d'être
bien mariée, bien aimée et bien guidée.
Aussi je m'effraie beaucoup de la responsabilité que son aimable
confiance m'impose. Je suis bien jeune et bien inexpérimentée pour
diriger le choix duquel sa destinée va dépendre. J'y mettrai du
moins tout mon zèle et toute ma conscience. Il me semble que je
serai plus difficile pour elle que je ne le serais pour moi-même.
MM. de Valnesse n'ont qu'à bien se tenir... Voici venir l'archange
à l'épée flamboyante qui veille aux portes du paradis.
Ch&teau de Louvercy. ^ 6 juin.
Mon rêve est accompli ; il y a une tour du Nord... et même j'y
suis logée I — C'est admirable.
Mais procédons par ordre. Nous sommes arrivées cette après-
midi, ma grand-mère et moi. En descendant du wagon, nous avons
aperçu d'abord l'aveugle et son flageolet, puis M"' de Louvercy et
Cécile dans un landau découvert, puis deux jeunes cavaliers qui
caracolaient dans la petite cour de la gare, en calmant de la voix
et de la main leurs chevaux que le sifflet de la locomotive avait un
peu effarés. Sur un regard furtif de Cécile, j'ai reconnu les deux
prétendans, et j'ai passé aussitôt une curieuse inspection de leui's
personnes, pendant qu'ils me faisaient, à ce qu'il m'a paru, la
même politesse. Ma première impression a été favorable. Ce sont
deux physionomies rassurantes, gaies, ouvertes, deux figures d'hon-
nêtes gens; mon cœur s'est épanoui.
Nous roulions cependant sur la route blanche au milieu d'un
nuage de poussière avec nos cavaliers d'escorte à chaque portière.
Les pommiers normands et leurs bouquets de fleurs roses défilaient
à droite et à gauche. Le ciel était d'un doux bleu d'opale. Cécile,
dans une toilette couleur du ciel, rayonnait, me serrait les mains,
lançait un sourire par-ci, un sourire par-là, pour maintenir la
balance, et nous étions heureuses... Mon Dieu ! qu'il fait bon vivre
quelquefois I
Je n'avais pas vu M"« de Louvercy depuis plusieurs années. Elle
a étonnamment vieilli. Ses cheveux sont devenus tout blancs, et
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'uNE FEMME. 2A9
encadrent du reste à merveille son beau visage douloureux. Elle a
sous les yeux deux sillons bleuâtres que les larmes ont certaine-
ment creusés. Elle parle peu de ses chagrins, et le plus souvent
par allusion. Je Tentendais, chemin faisant, conter à ma grand' mère
conunent le malheureux état de son fils l'avait absorbée longtemps
tout entière ; mais elle avait dû se souvenir enfin que Cécile n'avait
plus sa mère, et qu'elle avait aussi des devoirs envers elle. Tout cela
était dit sur le ton d'une réserve extrême, sans appuyer, et avec
un sourire de bon accueil, très touchant sur ce fond d'inconso-
lable tristesse. La pauvre femme est d'autant plus à plaindre que
son fils était charmant, dit-on, avant cette horrible blessure qui l'a
mutilé, estropié et à moitié défiguré.
Le bruit des roues s'assourdit tout à coup sur le gazon et sur
la mousse ; nous entrons dans l'avenue, sous un berceau de ver-
dure au fond duquel j'aperçois la façade du château, élégante et
sévère, style renaissance, je crois. — Voici la cour, qui est en
même temps un jardin fleuri ; voici les cygnes qui battent des
ailes sur notre passage. M""* de Sauves et de Chagres, qui font
flotter leurs m'ouchoirs sous la vérandah, messieurs leurs maris
qui jettent leurs cigares et qui agitent leurs chapeaux. C'est un
triomphe. — Ils sont fort agréables à voir, ces deux jeunes mé-
nages, et sentent bon.
L'instant d'après, Cécile nous installe, ma grand'mère et moi,
dans notre appartement. Pendant que je secoue la poussière du
voyage, elle m'interroge avec fièvre : — Eh bien... dis vite! A vol
d'oiseau, comment les trouves-tu?
— A vol d'oiseau, je les trouve bien, très distingués.
— Vrai?., que je t'embrasse!., mais lequel préfères- tu... dis
vite... le blond ou le brun?.. M. René ou M. Henri?
— Je ne préfère jusqu'ici ni l'un ni l'autre... et toi, ma mi-
gnonne?..
— Ne t'ai-je pas écrit que je t'attendrais pour ressenth: une pré-
férence ?.. tu me diras celui qui te plaît le mieux, et je le prendrai.
— Je t'assure, Cécile, que ta confiance m'écrase.
— Écoute. Je vais te mettie à table entre ces deux messieurs...
tu vas les étudier, les étudier à fond, tu entends?.. Je vais te dire
ce que je désire savoir, — et sur quoi tu dois les examiner plus
particulièrement, — et après le dlaer tu me rendras compte du
résultat... Eh bien, je désire savoir d'abord quel est celui des deux
qui a pour moi l'attachement le plus vrai et le plus solide, — en-
suite, — et ceci est très important, — quel est celui qui a le meilleur
caractère, — puis lequel est le plus intelligent et le plus instruit...
car je veux un mari qui me fasse honneur, puis lequel a l'âme la
plus généreuse et la plus charitable, je tiens beaucoup à ce détail.. •
Digitized by VjOOQ IC
250 UTUB DBS DEUX HORDES.
puis lequel aime le mieux à voyi^er, — ça, j'y tiens beaucoup
aussi. •• ensuite lequel?.. Me ris donc pas, Charlotte, c'est très
s^ieuxl
— Je ris, ma Cécile, parce que tu en demandes vraiment trop
pour une seule séance... £n^ je m'appliqueraL.. je ferai de mon
mieux.
Cécile me laisse alors ayec ma femme de chambre, et je m'apprête
pour le dtner. Je mets une toilette très simple, une toilette de con-
fidente : couleurs sombres, demi-corsage, un chiffon de dentelles
dans les cheveux, à l'espagnole; une rose rouge piquée par-dessus...
je ne fais pas peur, et cela suffit.
II me reste encore avant le second coup de cloche le temps
d'examiner mon installation. Elle dépasse mes espérances. C'est
une chambre de princesse captive, tendue de vieilles tapisseries à
verdure, grande, sombre, mystérieuse, et dont les fenêtres ont
des embrasures profondes comme des chapelles. Je suis, je l'ai dit,
en pleine tour du Nord ; cette tour est un très haut pavillon carré
d'une mine féodale et d'une date beaucoup plus ancienne que le
reste du château dont il forme l'aile droite. Il est spécialement con-
sacré à l'habitation de M. Roger de Louvercy, qui peut plus
aisément y satisfaire ses goûts de retraite et d'isolement. On a
même élevé depuis quelque temps une grille transversale masquée
d'une palissade qui sert pour ainsi dire de frontière entre la tour
et le château, et qui permet à ce malheureux jeune homme de
vivre complètement à l'écart quand cela lui convient; cela lui con-
vient toutes les fois qu'il y a des étrangers chez sa mère, car il a
la triste manie de se croire pour tout le monde, excepté pour sa
mère, un objet d'horreur et de dégoût. — Quelques bàtimens,
récemment construits, lui composent une cour particulière où il a
ses écuries et son chenil, et qui lui donne une sortie sur la cam-
pagne. 11 peut ainsi aller et venir sans traverser la cour prmdpale.
M. Roger occupe les appartemens du rez-de-chaussée , et nous
sommes logées, ma grand'mère et moi, au premier étage; nous
avons été admises, m'a dit Cécile, dans ce lieu sacré comme étant
les personnes les plus 'tranquilles de la société. Nous sommes d'ul-
leurs en communication avec le château par des corridors ménagés
à chaque étage, et nous pouvons circuler librement sans êtie expo-
sées à rencontrer M. de Louvercy. Cependant Cécile nous a pré-
venues qu'il montait quelquefois au second étage pour travailler
dans la bibliothèque; mais, a-t-elle ajouté, rien ne vous sera plus
facile que de l'éviter... pauvre garçon !.. vous entendrez sa béquille
sur l'escalier 1
Malgré cette recommandation, je m'étais promis secrètement, je
l'avoue, de saisir un jour ou l'autre l'occasion d'apercevoir ce
Digitized by VjOOQ IC
ai wuBNAL d'okb iebime. 2&1
sombre Asgradé : ma curiosité a été dès cette première heure
satisfaite et même punie, car ma compassion sympathique pour
cette grande infortune a beaucoup de peine à se soutenir après ce
que j'ai vu et snutout entendu. La fei^tre de mon cabinet de Un-
lette 9^ ouvre sur la petite cour où sont les écuries réservées à l'usage
particulier de M. de Louvercy. J'adievais de planter ma rose
rouge dans ma dentelle» quand cette cour a subitement retrati
d'un tumulte confus de piétinemens, d'aboiemens, d'appels» de cris
impatiens et» il faut bien le dire» d'épouvantables jurons. J'ai légë-
rraient écarté le rideau» et j'ai entrevu deux énormes terre-neuves
sautant aux naseaux d'un cheval qui était tout blanc de sueur et
d'écume» puis uiœ espèce de panier dog-^arU ^ dans ce panier
M. de Louvercy, trop aisément reconnaissable à son bras et à sa
jambe mutilés ; quant au visage, je n'ai guère distingué que deux
longues moustaches blondes — et pendantes, à la tartare. H. de
Louvercy appelait d'un ton de véritable furie deux domestiques qui
sans doute ne l'attendaient pas sitôt» et qui accouraient éperdus.
Il les a salués d'une nouvelle vdée de paroles sauvages» pendant
qu'ils l'aidaient à descendre de son panier. J'avais vite refermé mon
rideau, et je n'en ai pas vu davantage. J'étais navrée. Cette révolte
me gâte son malheur. — Mon voisin» nous ne voisinerons guère.
Enfin nous voilà à table. Cécile m'a placée, suivant scm pro-
granoone, entre les deux jeunes rivaux. J'ai donc à ma droite M. de
Vakiesse le brun» et à ma gauche M. de Valnesse le blond» arrange-
ment qui» par parenthèse» semble étonner passablement M*"' de Lou-
vercy. Cécile s'est mise en face de nous pour mieux surveiller mes
opérations. Elle est à côté du curé de Louvercy qu'elle s'évertue à
faire rire pendant qu'il boit. Elle rit elle-même de tout son cœur»
tout en m'excitant de l'œil à m' acquitter de mon devoir. Elle pense
évidemment que j'y apporte un peu de mollesse. La vérité est
que je rencontre des difficultés imprévues : MM. de Valnesse 8(mt
fort polis l'un et l'autre; mais ils ne se prêtent pas à mon enquête :
ils me répondent à peine ; il y a je ne sais quoi qui les paralyse.
Us me regardent avec une sorte de stupeur inquiète ; ils paraissent
très préoccupés de la rose rouge que j'ai dans les cheveux. — Ce
n'est pourtant pas de cela qu'il s'agit» mes bons messieurs.
A peine hors de la saUe» Cécile me prend à part : — Eh bieni
qu'as-tu découvert?
— J'ai découvert qu'ils sont timides... c'est déjà quelque chose.
— Timides l s'est écriée Cécile... parce que tu ne les encourages
pas assez... Il faut les encourage... si tu veux qu'ils s'apprivcnsent
et qu'ils s'épanchent 1
Cela m'a paru raisonnable. Je les ai encouragés tout doucement»
et en effet» le café aidant, j'ai vu qu'ils s'aj^rivoisaient peu à peu.
Digitized by VjOOQ IC
252 REVUE DES DEUX MONDES.
Ils ont chanté tous deux pour moi. Tous deux m'ont fait valser à
plusieurs reprises, et après chaque valse je les gardais un mo-
ment auprès de moi pour jouir de leur conversation. Pendant ce
temps-là, Cécile errait dans le salon avec des façons étranges, tan-
tôt éclatant de rire sans motif, tantôt bousculant violemment la mu-
sique sur le piano. Tout à coup elle a disparu, et après quelques
minutes, craignant qu'elle ne fût souffrante, je me suis mise à sa
recherche.
Je l'ai aperçue dans la cour du château à travers les demi-té-
nèbres du crépuscule : elle allait et venait d'un pas précipité comme
quelqu'un qui fait sa réaction après le bain. Je me suis avancée :
elle a feint de ne pas me voir et a continué sa promenade en me
tournant le dos. — Je l'ai appelée :
— Cécile 1
— Quoi?
— Tu soui&es?
— NonI
— Eh bien, qu'est-ce qui arrive?
— RienI
Je l'ai regardée en face, et elle a repris : — Mais non... rienl«.
rien du moins que je n'eusse dû prévoir, si j'avais un peu moins
de candeur !.. Dès que tu arrivais là... avec ta figure de déesse...
il était bien clair que j'étais perdue !.. Ah I mon Dieu! ce n'est pas
ta faute si tu es faite comme cela... je ne te reproche rien... c'est-
à-dire... pardon I tu pourrais te dispenser d'être coquette, ma
chère... quand une femme est belle comme toi... si elle se met à
être coquette par-dessus le marché... alors, bonsoir !.. il n'y a plus
rien de possible !
— Véritablement, Cécile, je ne sais pas si je dois rire ou me
fâcher.. Qu'est-ce que cela signifie? Comment I tu me pries, tu me
repries et me supplies d'étudier ces deux jeunes gens...
— Eh bien, tu les étudies trop, ces deux jeunes gens... et ils
t' étudient trop aussi I
— Enfin, quoi ?.. veux-tu que je m'en retourne?
Elle m'a saisi les mains : — Oh I non !.. — et après une pause en
s' attendrissant : — Je suis bète, n'est-ce pas?.. — Elle a jeté sa
tète sur mon sein, et s'est mise à pleurer.
Je l'ai consolée comme on console les enfans, et elle a repris tout
à coup avec sa vivacité et sa tendresse habituelles : — Écoute... j'ai
une idée superbe... tu choisiras pour toi celui qui te plaira le mieux,
et^, je prendrai l'autre... nous serons cousines, presque sœurs,
ce sera délicieux... il est juste d'ailleurs que tu choisisses avant moi,
tu m'es supérieiu^e à tous égards I C'est très juste... très juste l
— Ma chérie, tu es la meilleure petite créature de la terre;
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL D UNE FEMME. 253
mais je n'accepte pas ta combinaison... et persuade-toi bien ceci :
MM. de Valnesse ne sont et ne peuvent être pour moi que des
prétendans à ta main : ce titre leur donne à mes yeux un caractère
absolument sacré, et m'interdit jusqu'à l'ombre d'une arrière-
pensée, d'une prétention personnelle, — qui me semblerait une
offense grossière à la délicatesse et à l'amitié. — Me crois*tu?
es-tu rassurée?
— Je te crois et je t'adore !.. — Viens continuer tes études!
Nous sommes rentrées dans le salon, où j'ai continué mes études,
mais plus modérément, puisque le zèle a ses dangers.
... Le vieux beffroi tinte. •• quel charme dans la nuit et dans les
bois!..
— Grand Dieu ! deux heures du matin ! — N'avez-vous pas de
honte, mademoiselle?
i2 Juin.
Le mouvement est-il synonyme du plaisir, et suffit-il de s'agiter
pour s'amuser? En ce cas je m'amuse trop. — « Que faisons^ious
ce matin? que faisons-nous cette après-midi? que faisons-nous ce
soir? )) — C'est le refrain de la maison... et nous voilà partis à
pied, à cheval, en voiture, ne regardant rien, brûlant tout, avec un
entrain, des rires, des grelots, qui nous accompagnent au retour,
qui se mettent à table avec nous, dansent avec nous, chantent avec
nous, et ne nous quittent pas même dans les corridors.
Ce matin de bonne heure j'ai voulu me donner le rafraîchisse-
ment d'une promenade solitaire dans le parc, en bonne fortune avec
moi-même. Je descendais de ma tour à pas de loup, et j'étais à peu
près au milieu de l'escalier quand subitement un bruit sec, marte-
laot les marches au-dessous de moi, m'a avertie de l'approche de
M. de Louvercy, qui se rendait apparemment à la bibliothèque. Je
me suis arrêtée toute saisie... J'allais bravement tourner le dos et
me sauver dans ma chambre... Il n'était plus temps! nous étions
face à face, M. Roger et moi. En m' apercevant là tout à coup, il a
pâli comme s'il se fût trouvé en présence d'un spectre : il a fait
un geste embarrassé comme pour saluer, et dans son trouble il a
laissé échapper sa malheureuse béquille qui a roulé dans l'escalier.
Je ne puis rendre l'expression de profonde détresse dont son pauvre
visage s'est alors empreint : c'était un mélange de douleur, d'hu-
miliation et de colère. Il tenait fortement la rampe de sa main
droite, tandis que son bras gauche mutilé et sa jambe rétractée de-
meuraient en l'air sans soutien. J'ai descendu à la hâte quelques
marches, j'ai ramassé sa béquille, je suis remontée vivement et je
l'ai replacée sous son bras. Il a fixé sur moi son œil d'un bleu
sombre, et m'a dit simplement d'une voix basse et grave : — Je
Digitized by VjOOQ IC
25& BETUB DES DEUX MCMiVDES.
TOUS remercie! — Puis il a continué son chemin, et moi le mien.
Cette petite scène m*a un peu remise avec lui. D'abord je lui ai
su un gré infini de vouloir bien m'épargner les bordées soldatesques
dont il paraît si prodigue ; ensuite, malgré l'antipathie involon-
taire que m'inspirent en général les êtres difformes, je suis loin de
le trouver aussi repoussant que Cécile me l'avait dépeint. Il est
manchot, et il a une jambe raccourcie et comme paralysée; mais le
visage est beau et pur, et la légère balafre qu'il a sur le front ne le
défigure pas. Il a bien à la vérité un air sauvage et un peu égaré,
mais qui doit tenir surtout à Tétat inculte de sa chevelure et de
ses longues, trop longues moustaches.
J'entrais dans le parc, quand Cécile m'a aperçue de sa fenêtre :
trois minutes après, elle foulait l'herbe à mes côtés en sautillant
comme un oiseau. Je lui ai conté ma rencontre avec son cousin :
— Ah ! mon Dieu ! comme il a dû jurer 1
— Pas du tout.
— Tu m'étonnes. — Au fait il est de bonne humeur aujourd'hui :
il attend son ami ce soir.
— Quel ami?
— Le commandant d'Éblis, tu sais?
— Non, je ne sais pas... qui est-ce?
— Je croyais te l'avoir dit... c'est lui qui a sauvé Roger à Coul-
miers... Ils étaient très Hés depuis longtemps, depuis Saint-Cyr...
Au moment où ce pauvre Roger venait d'être fracassé par cet obus,
H. d'Éblis l'a enlevé dans ses bras, comme un enfant, au milieu
du feu, et sous les pieds des chevaux... c'est très beau ! — et de-
puis il n'a pas cessé d'être parfait pour lui... Il a même trouvé
moyen de le rattacher à la vie en lui persuadant d'écrire l'histoire
de cette affreuse guerre... Ils s'occupent de cela ensemble...
M. d'Éblis vient le voir souvent... Il lui apporte tous les documens
qui peuvent lui être utiles pour son travail... il est lui-même très
instruit, très savant... chef Jescadron d'état-major à trente ans...
c'est très joli I
— Mais dis-moi donc, ma chérie, est-ce que ce ne serait pas un
troisième larron, ce monsieur-là?
— M. d'Éblis f s'est écriée Cécile. Ah! grand Dieul ma chère,
autant épouser Croquemitaine!.. Il est sévère... il est terrible!..
Je l'aime pourtant assez à cause de sa conduite avec Roger...
Nous nous sommes du reste à peine entrevus deux ou trois fois...
n parait me regarder comme un bébé, et moi je le regarde comme
un père ! — Mais parlons sérieusement, Charlotte, ne penses-tu
pas qu'il serait temps de me décider entre MM, de Vatoesse?
— Rien ne presse, il me semble,
— Je te demande pardon !
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL U VUE FEMME* 265
— Ta situation entre ces deux messieurs n'a rien de désagréable.
— Vraiment..^ tuicroiscela?.. et mon cceur^.. mon faihie ooeur,
^'en iaîs-tu I
— U a parlé?
— Non... mais il est impatient de parler*** il brûle de p«*ler.*«
donne-kii la purole l
. J'ai vu pourtant qu'elle n'y tenait pas autrement. J'ai répondu
par je ne sais quelle plaisanterie, et nous Aonmies rentrées au cbâr
4eau où la dodie du déjeuner nous rappelait.
la vérité est que le choii entre les deux candidate me semUe
fort difficile. Le résultat de mes observations et de aies informa*
tions il leur ^ard continue d'être à la fois satisfaisant et enibarrwh
sanC : satisiaisant» parce qu'ils sont doués tous les deux de qualités
pré<ieuses ; embarrassant, parce que ces qualités me paraissent i
peu près égales chez l'un et chez l'autre. Il y a même dans leur
genre d'esprit, dans le tour de leur caractère et dans leur per-
sonne physique des traits de ressemblauce qui s'expliquent d'ail-
leurs su/Tisamment par leur très proche parenté. En somme, je
crois qu'ils sont tous deux de la meilleure espèce de jeunes gens
qu'il y ait. Ce sont deux bons enfans, qui ont de jolis goûts et
d'aimables talens, une intelligence un peu ordinaire, mais hono-
rable, des sentimens élevés, une grande délicatesse de point d'hcm-
neur. Ils supportent leur rivalité et leurs prétentions mutuelles avec
une courtoisie chevaleresque qui fait plaisir.
«.. Mon Dieu! j'aime tant Cécile que j'aurais souhaité pour
elle un mari absoluaient parfait, une exception, une élite exquise.
Mais serait-il sage de poursuivre un idéal, qui peut-être n'existe
pas, quand on a sous la main un à peu près déji si rare, et qu'on
ne retrouverait peut-être jamais? Un homme tout a fait supérieur
n'a-t-il pas presque toujours, autant que je puis le présumer, des
défauts de caractère égaux à ses facultés, et qui sont comme l'en-
vers de ses mérites ? N'y a-t-il pas en réalité plus de garanties de
bonheur pour une femme dans cette honnête moyenne que MM. de
Valnesse représentent avec grâce et avec distinction?
« Ma conscience inquiète » se torture pour résoudre œs
grosses questions qui intéressent une si chère destinée. — Mais
j'admire véritablement la singulière tranquillité d ameavec laquelle
Cécile, — quoi qu'elle en dise, — attend mon arrêt pour prononcer
le^ien. Je ne me suis jamais, pour mon compte, trouvée à pareille
fête; mais je me figure que j'y apporterais moins de calme et plus
de détermination personnelle.^. £nfm, nous verrons bien 1
Môme jour. — Minuit.
Cette soirée a été moins bruyante et moins banale que les soirées
Digitized by VjOOQ IC
256 BEYUE DES DEUX MONDES.
précédentes. — La présence du commandant d'Éblis a jeté un
froid, dit Cécile. Je pense qu'elle a simplement élevé un peu le dia-
pason habituel de notre petit cercle. — J'ai remarqué souvent dans
le monde cette influence étrange qu'exerce par sa seule présence
un homme vraiment distingué. Il donne, sans le vouloir et sans le
savoir, une âme nouvelle ^ux choses. Qu'il parle ou qu'il se taise,
peu importe; il est là et cela suffit. Chacun se hausse plus ou moins
jusqu'à lui, et se sent vivre davantage. 11 s'établit un courant plus
actif et un niveau supérieur. Les moindres incidens prennent de
l'intérêt, les plaisirs ont plus de retenue et plus de saveur. On est
inquiet et bien aise qu'il soit là. On est quelquefois comme soulagé
quand il s'en va; mais on le regrette, et on se sent diminué par
son absence; on s'aperçoit qu'on n'attache plus d'importance à ce
qu'on dit, parce qu'il ne l'entend plus, ni à ce qu'on fait, parce
qu'il n'en sait rien.
Cette aprèsHmidi, M. de Louvercy s'était rendu à la gare avec son
panier pour y attendre le commandant d'Éblis ; je me trouvais, un
peu par hasard et un peu par curiosité, dans mon cabinet de toi-
lette quand ils sont entrés tous deux dans la petite cour des écuries ;
au bruit des roues, j'ai soulevé mon rideau : M. d'Éblis venait de
sauter à bas du panier, et tendait les bras en riant à M. de Louvercy,
qui, en riant aussi, s'est laissé glisser jusqu'à terre sur la poitrine
de son ami. Il y avait, à ce qu'il m'a semblé, dans cette petite cé-
rémonie affectueuse, comme un rappel touchant de la scène terrible
de Couhniers, et j'ai aimé à me représenter les émotions violentes
de la bataille et la fièvre de l'héroïsme sur ces deux visages en
ce moment sourians et tranquilles.
M. d'Éblis est venu dîner avec nous. C'est un homme d'une taille
moyenne et d'une apparence un peu raide, avec cette élégance
sombre et correcte qui caractérise les officiers en tenue civile. Il
faut avouer qu'au premier aspect il y a en effet quelque chose d'ex-
trêmement sévère et même de dur dans sa physionomie : de
beaux traits froids, un teint bistré, d'épaisses moustaches en herse,
des yeux très noirs et très calmes, voilà ce qu'on voit d'abord, et
cela n'est pas très rassurant. Mais le plus léger sourire qui appa-
raît sur tout cela y répand un air de bonté qui rend la confiance.
On prend tout à fait courage dès qu'il dit quelques mots, car sa
voix est singulièrement douce et musicale. C'est une surprise et
un charme que d'entendre cette musique sortir de ces effrayantes
moustaches.
J'ai eu plusieurs fois ce plaisir pendant le dîner, ayant été placée
à table près de M. d'Éblis. Nous avons commencé par nous taire
tous deux; j'étais intimidée, et peut-être au fond n'était-il pas
beaucoup plus brave que moi : car enfin, s'il a sa mine sévère, j'ai
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL D UNE FEMME. 257
aussi la mienne , et j'ai remarqué souvent que je produisais d'abord
un eiTet de terreur. — Puis tout à coup, brisant la glace : — Ma-
demoiselle, m'a-t-il dit» j'ai beaucoup entendu parler de vous au-
jourd'hui.
— r Gomment cela, monsieur?
— Je sais déjà que vous êtes compatissante pour les malheureux.
— Monsieur I..
— Vous ayez été bonne ce matin pour mon ami Roger... Je sais
cela.
— Mon Dieu I tout le monde, je crois, à ma place aurait agi
comme moi.
— Sans doute... tout le monde fait l'aumône... mais il y a la
manière...
Je lui ai dit que j'étais flattée de son compliment, parce qu'il
devait se connaître en bonnes œuvres, attendu qu'il avait été cer-
tainement pour M. Roger plus secourable que je ne l'avais été moi-
même, et que je n'aurais jamais l'occasion de l'être.
Il s'est incliné, et il a repris d'un accçnt doux et triste : — Je
ne sais pas si je lui ai rendu un grand service... en le tirant de là!
Nous étions partis. Il n'y avait plus de raison pour nous arrêter.
Nous avons donc continué de nous dire des choses aimables, tout
en nous informant mutuellement et adroitement de nos goûts et de
nos dégoûts sur toutes choses, en particulier sur la musique de
Wagner, qu'il aime et que je n'aime pas.
Nous avons été malheureusement interrompus par une étrange
folie de Cécile. — Cécile, toujours préoccupée de faire rire son curé
pendant qu'il boit, s'est avisée tout à coup de saisir deux cerises
accouplées par la queue et de les planter à cheval sur son nez, en
levant son joli minois pour les maintenir en équilibre. On a ri, et
HM. de Valnesse ont applaudi avec enthousiasme. Alors Cécile a
appelé un domestique, a séparé les deux cerises, et les a mises cha-
cune sur une assiette, en disant au domestique : — Portez cette
assiette à M. Henri de Valnesse. — Portez cette autre assiette à
M. René.
Pendant que ces messieurs passaient fièrement les cerises dans
la boutonnière de leur habit, le commandant d'Éblis regardait la
scène avec des yeux démesurément ouverts. Cécile s'en est aperçue
et lui a dit avec son audacieuse naïveté : — Vous semblez étonné,
commandant?
— Pas du tout, mademoiselle.
— Pardon... vous avez l'air très étonné... voyons, soyez firanc...
ma plaisanterie vous paraît du dernier mauvais goût, n'est^e pas ?
— Mademoiselle, tout ce que vous faites ^ne parait charmant.
TOMB uyni. — 1878. 17
Digitized by VjOOQ IC
258 RETUE DES DE1]X MONDES*
— Non— VOUS avez raisoD... G'étaU de très mauvais goût., mais
je vais vous expliqua* mon caractère, commandant... Il est très
compliqué, il est mixte en quelque sorte, et vous allez comprendre
pourquoi... c'est qu'il y a en moi un ange et un diable 1
— Mon Dieul mademoiselle, a dit H. d'Éblis, vous avez à cet
^ard bien des camarades... Nous avons tous en nous un ange
que nous tâchons plus ou moins d'écouter, — et un diable que nous
tâchons plus ou moins de faire taire... Au reste le diable qui vous a
suggéré de vous mettre des cerises sur le nez ne doit pas être un
bien méchant diable I
— Je vous remercie, commandant, a repris Cécile; la leçon y
est... mais elle est douce. Comme je le disais ce matin à votre belle
voisine, vous êtes un père pour moi I
M. d'Éblis a salué en souriant, et nous avons poursuivi le cours
de notre conversation en tête-à-tête. Si j'en crois certains indices»
ce vaillant soldat serait, comme disent les épitaphes, aussi bon fils
que bon ami. 11 a ime façon grave et teodre de dire : — « ma
mère » — qui me parait être toute une révélation. Ce mot revient
avec insistance sur ses lèvres : — « C'est à cause de ma mère...
Ma mère le désirait... Cela platt à ma mère. » — U a même dans
une minute de distraction laissé échapper le mot : — « maman I n
— U a rougi faiblement sous son hâle, et s'est repris ; mais cette
appellation enfantine prononcée par cette voix douce et ce mâle
visage n'était pas sans charme.
Après le dîner, Cécile est venue avec sa grâce sans égale tendre
la main au commandant, afin de signer sa paix avec lui. Ils ont
causé ensemble dans un coin assez longtemps en me regardant par
intervalles, de sorte que j'ai compris qu*ils parlaient de moi. Puis
Cécile en passant m'a dit à demi-voix : — Ma chère, tu fais des ra-
vages dans Tétat-major !
Je ne voudrais pas faire de ravages ; mais, si cela signifie que
ma personne lui est sympathique, j'avoue tout bonnement que j'en
suis bien aise.
Un instant après, on m'a demandé de chanter quelque chose. J'ai
une voix de mezzo-soprano assez forte et assez cultivée, mais je
n'aime guère à la produire en public ; on le sait et on me laisse en
général tranquille. Cependant je me suis mise au piano, et j'ai com-
mencé Tair de Norma^ — Casta dim. Ma surprise a été vive et ma
mortification ne l'a pas été moins, quand j'ai vu au bout de quel-
ques mesures le commandant d'Éblis ouvrir discrètement la porte du
salon et disparaître. J'ai trouvé le procédé médiocre. Je n'en ai
pas moins continué de perler mes sons avec le soin consciencieux
que j'apporte à ce que je fais. Je venais de terminer au milieu d'un
murmure flatteur, lorsque M. d'Éblis est rentré, il est venu à moi :
Digitized by VjOOQ IC
us JOUBNAL d'une FEMM£. 259
— Mademoiselle, m'a-t-il dit en me montrant une fenêtre
qu'on avait entr'ouverte à cause de la chaleur de la soirée, Roger
est là sur le banc, dans la cour. Il vous serait infiniment recon-
naissant si vous aviez la bonté de redire cet air de Narma. — Bien
volontiers l — et j'ai repris l'air de tout mon cœur.
J'ai été bien récompensée de ma peine. M"»« de Louvercy, qui
s'était tenue toute radieuse auprès de la fenêtre pendant que je
chantais, s'est penchée au dehors, à l'instant où je quittais le
piano, et a échangé quelques paroles avec son fils. Puis elle s'est
avancée, m'a pris les mains, et m'a embrassée en me disant d'une
voix émue : — Merci pour lui et pour moi, c'est la première fois de-
puis bien longtemps que je vois un peu de bonheur dans ses yeux.
C'est vraiment un succès que d'avoir fait sortir ce sauvage de
son antre ; j'en suis toute fière, et je vais dormir là-dessus comme
une bienheureuse.
SSJniii.
Dq>uis huit ou dix jours, j'ai interrompu mes écritures, j'avais
été reprise de mes scrupules ; je craignais de donner un corps à
des chimères en les fixant sur ces pages ; j'avais peur de fortifier,
en m'y complaisant, des impressions qu'il valait mieux laisser se
dissiper dans le vague de l'air. — C'est encore ma grand'mère qui,
sans le savoir, m'encourage à suivre mon fatal penchant, et à con-
tinuer mes relations confidentielles avec mon livre à serrure et
avec moi-même.
Quand je suis entrée chez elle ce matin pour lui souhaiter le bon-
jour, elle m'a embrassée plus tendrement que de coutume, puis
gardant une de mes mains dans les siennes : — N'as-tu rien à me
dire, ïnon enfant ?
— Je crois que si, grand'mère.
— Ahl.. M. d'Éblis te fait la cour, n'est-ce pas?
— Je ne sais pas si M. d'Éblis me fait la cour, ma chère
grand'mère : car il ne me dit pas un mot qui ressemble de près ou
de loin à une déclaration. Mais il parait aimer à se trouver avec
moi ; il me parle avec une sorte de respect, de confiance,*et en même
temps de timidité, que je ne lui vois pas avec tout le monde. Il
m'adresse personnellement tout ce qu'il dit, et il recueille les moin-
dres choses que je dis moi-même, comme si toutes mes paroles
étaient des perles... Si cela s'appelle faire la cour à une femme, je
crois vraiment qu'il me fait un peu la cour.
— Je l'ai remarqué, a dit gravement ma grand'mère, — et cela
ne f ennuie pas, tout cela?
— Non.
— Non... naturellement... mais enfin le feu n'estpas à la maison,
n'est-ce pas? Tu n'en es pas folle, de ce monsieur?
Digitized by VjOOQ IC
260 REVUE DES DEUX MONDES.
— Folle, non.
— Il te plaît, simplement?
— Un peu.
— Oui... eh bienl à moi aussi I — Écoute, ma chère enfant,
nous ne sommes pas venues ici pour chercher un mari, mais enfin,
si nous l'y trouvons, autant le prendre ici qu'ailleurs, n'est-il pas
vrai?.. Seulement tu conçois, ma chère petite, qu'une affaire de ce
genre-là est des plus sérieuses, et qu'il est bon d'y réfléchir à deux
fois... Pour mon compte, dès que j'ai entrevu les allures du person-
nage, je n'ai pas attendu trois minutes pour récolter des informa-
tions auprès de M"** de Louvercy; — de plus, j'ai écrit à Pai-is, je
me suis renseignée de tous côtés... Eh bien! de toutes ces investiga-
tions il semblerait résulter qu'il n'y aurait pas d'objections graves,
au contraire! — Mais permets, chère petite... Sache bien que ni
mon opinion ni celle des autres ne doivent influencer tes senti-
mens personnels... il n'y a pas d'objections graves, voilà tout : fa-
mille, réputation, fortune même, tout ça est très bien, très conve-
nable... Mais malgré tout, je t'en conjure, ma chérie, ne cède pas
trop vite, trop légèrement à ta première impression 1 prends le
temps de l'approfondir... Je te connais si bien, ma fille... tu serais
si malheureuse, si tu n'étais pas heureuse!.. Tu es de celles qui
n'aiment pas deux fois, et celles-là, il ne faut pas qu'elles se trom-
pent... Quand tu auras ouvert ton cœur à un sentiment tendre, quand
l'amour, pour tout dire, y sera entré, il y restera; il s'y assoira
comme sur un trône royal qu'on ne quitte qu'avec la vie !
L'ange qui est en moi, comme dit Cécile, m'avait dès longtemps
murmuré tout bas, quoique dans des termes moins bienveillans,
les vérités que m'a fait entendre tout haut ma grand'mère. Il m'avait
mise sur mes gardes : il m'avait avertie que mon premier amour
serait un amour unique, tout-puissant, étemel, et qu'il faudrait le
bien choisir ou en mourir.
Ce sont là des phrases : mais je les pense.
Aimer un homme qui mérite toute mon affection, toute mon
estime, tout mon respect et être aimée de lui... voilà le rêve 1 —
Est-ce que vraiment, vraiment, je serais près, tout près de l'at-
teindre?.. Voyons un peu.
Qu'un homme comme M. d'Éblis, d'un extérieur en même temps
agréable et imposant, d'un ton exquis, d'un mérite exceptionnel,
d'un caractère à la fois héroïque et doux, qu'un homme ainsi fait
et presque parfait réponde à toutes les ambitions d'un cœur de
femme, rien, hélas I de plus simple ! — u'une jeune fille qui se
sent ou se croit honorée des attentions particulières de cet être
d'élite en soit flattée et touchée ; qu'elle trouve un plaisir singulier
dans ses relations quotidiennes avec cette intelligence supérieure
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'cNE FEIIME. 261
et cette âme charmante; qu'elle éprouve une ivresse secrète à la
pensée d'échanger cette intimité de quelques jours contre une éter-
nelle union... rien de plus simple et de plus naturel encore!
Mais ce qui me paraît malheureusement moins naturel et plus
douteux, c'est qu'un homme comme M. d'Éblis, qui peut choisir à son
gré, il me semble, par toute la terre une compagne digne de lui,
se soit attaché sérieusement en si peu de temps à cette pâle et
romanesque Charlotte. On croit si aisément ce qu'on désire I Ne me
fais-je pas illusion ? Ne suis-je pas dupe de quelques politesses de
surface qui s'adressent à moi ne pouvant s'adresser ailleurs?.. On
est à la campagne... on s'ennuie... on voit Cécile fort entourée et
fort occupée, et moi dans l'abandon... On trouve cela un peu in-
juste, et on me rend quelques soins par humanité...
N'est-ce que cela?.. Il n'est pas capable pourtant, ou je me
trompe bien, de troubler par pure distraction le repos d'une femme 1
Mais comment aurais-je pu lui plaire? Par quels mérites? Si j'en
ai quelques-uns, il ne peut pas les connaître. Je ne me révèle pas
facilement : je ne conte pas mes secrets. Je ne lui dis rien, que ce
que je dois lui dire, des banalités.
Je sais bien que je suis assez belle, et sans doute, à première vue,
c'est un attrait, même pour un homme comme lui. Mais s'il n'y
avait que cela, combien de femmes plus belles que moi n'a-t-il pas
rencontrées dans sa vie ?
Je me figure, en y pensant bien, que ma principale vertu à ses
yeux et celle qui peut-être me gagne sa sympathie, c'est ma com-
passion obligeante pour son ami Roger. Il est évident que son amitié
pour M. de Louvercy est chez lui une passion dominante, et qu'il
doit aimer tout ce qui la flatte. Dès le jour de son arrivée, j'avais,
sans y songer, caressé sa faiblesse, et depuis, en y songeant peut-
être un peu davantage, j'ai eu souvent l'occasion de toucher cette
fine pointe de son cœur. — Il faut savoir que M. Roger est devenu
depuis quelques jours, grâce à l'influence affectueuse de M. d'Éblis,
notre commensal habituel. La première fois qu'il 'a consenti, sur
les instances du commandant, à occuper sa place à table au milieu
de nous, l'étonnement a été grand, et grande la fête, surtout pour
sa mère. La pauvre femme rayonnait. Il avait fait couper ses che-
veux et pris soin dç sa toilette, ordinairement fort négligée. Son
beau visage pâle et farouche s'est éclairé et adouci peu à peu dans
notre compagnie, quoiqu'il s'assombrisse et se contracte encore
terriblement toutes les fois que le moindre incident lui rappelle ses
infirmités, — par exemple quand il a besoin d'un secours étranger
pour se servir à table, pour s'asseoir, ou pour se lever. C'est dans
ces petites circonstances que je trouve moyen de lui témoigner la
pitié réelle qu'il m'inspire. Habituellement, après le dîner, il va
Digitized by VjOOQ IC
262 BBYUE DES DEUX MONDES.
s'asseoir quelques instans sur an des bancs du jardin qui sont
placés sous les fenêtres du rez-de-chaussée. L'autre soir^ Cécile et
moi, le voyant mal à l'aise sur ce banc, nous nous flmea un signe :
Cécile courut chercher dans le salon une pile de coussins qu'elle
me passait par la fenêtre : M. d'Éblis, à qui je les remettais à me-
sure, essaya de les disposer de façon à soutenir le bras et la jambe
du blessé. Mais il s'y prenait mal ; je le grondai en riant de sa gau-
cherie ; je dis à M. de Louvercy : — Permettez-moi, monsieur ! — et
j^ajustai les coussins avec l'adresse supérieure d'une femme. Comme
M. de Louvercy me remerciait avec un peu de gêne, M. d'Éblis lui
dit gaîment : — Quelle bonne ambulancière, n'est-ce pas, Roger?
M. d'Éblis me parait plus reconnaissant de ces simples attentions
que celui qui en est directement l'objet. Il me regarde alors d'un
œil profond^ pensif, et vraiment, je crois, presque attendri. Du
reste les sentimens qu'il peut éprouver pour moi ne se trahissent
que par ces légers mouvemens de gratitude, et par l'espèce de plaisir
avec lequel il semble rechercher ma présence et mon entretien...
— Est-ce assez, mon Dieu I pour qu'il soit sage d'ouvrir mon
cœur? d'y nourrir cette prédilection qui n'est sans doute encore
qu'une rêverie passagère, mais qui demain, si je m'y abandonne,
sera peut-être une passion infinie 7. .
5 JoUlet.
Ce matin, après une nuit presque^sans sommeil, je me suis levée
dès l'aube, c'est-à-dire à sept heures, et j'ai résolu de faire une
chose extraordinaire. J'ai mis sous mon bras mon divin livre à
serrure, j'ai pris mon ombrelle d'une main, de l'autre mon néces-
saire en bambou qui contient tout ce qu'il faut pour écrire, et je
suis sortie discrètement de la tour du Nord par la porte du sud. En
face de cette porte il y a une grande avenue ; dans cette avenue il
y a à main gauche une allée tournante ; au bout de cette allée
tournante, il y a un bosquet , et dans ce bosquet une statue de
Flore, de Cérès ou de Pomone, avec une table rustique et trois
chaises. C'est un endroit charmant, surtout par une belle matinée
d'été comme celle-ci. Il y règne un demi-jour religieux : les feuil-
lages retombent et s'entre-croisent dans un épais lacis qui laisse à
peine voir quelques coins de ciel bleu. Le soleil jette çà et là sur le
sable, sur les chaises, sur les épaules de fa déesse, quelques
bandes lumineuses, quelques rayons qui semblent tamisés par les
vitraux peints d'une église. Une vague odeur d'oranger s'évapore,
avec la rosée, des grappes blanches des acacias, — et pour tout
achever, on entend sortir d'une ravine qu'on ne voit pas le babillage
musical du petit ruisseau qui alimente l'étang aux cygnes, et qui
passe par là on ne sait comment.
Digitized by VjOOQ IC
LB JOURNAL D'UNE FBMMB. 263
On ne sait pas dayantage pourquoi la pensée est venue à H "^ Char-
lotte d'Erra de choisir ce lieu délicieux pour y écrire le récit de sa
soirée d'hier. Peut-être a-t-elle voulu encadrer richement dans Tor
et dans les fleurs un simple épisode de sa vie déjeune fille qui pour-
rait devenir, — si Dieu le permettait dans sa bonté, — la première
page de la vie d'une femme.
Hier après le dîner nous nous étions, suivant notre usage quoti-
dien, répandus dans la cour du château, pour y respirer l'air frais
du soir, mêlé aux parfums des roses et des cigares. M. de Louvercy
fumait et se prélassait sur son banc favori au milieu des coussins
dont nous l'avions comblé. Cécile, toujours agitée comme une
étoile, eut tout à coup l'idée malencontreuse de jouer avec la bé-
quille de son cousin. Elle l'examina d'abord timidement; puis elle
se familiarisa avec elle, et s'en servit pour faire son apprentissage
de chasseresse* Son père lui a envoyé ces jours-ci un petit fusil
avec lequel elle se propose de détruire tous les lapins et tous les
écureuils du parc. En attendant elle s'exerçait à porter les armes
avec cette béquille, à épauler, puis à mettre en joue des li^ins
imaginaires représentés par MM. Henri et René de Valnesse. Je
voyais cependant M. Roger froncer péniblement les sourcils, et le
commandant d'ÉbUs mordre sa moustache; je lançais à Cécile des
regards sévères ; mais je perdais mes peines. Encouragée par l'ad-
miration expansive de se^ deux soupirans, elle aggrava cruelle-
ment son étourderie en plaçaiit la béquille sous son bras, et en
essayant de marcher un pied en l'air comme son pauvre cousin
mutilé. Elle fît quelques pas dans la cour en cet appai-eil, avec un
grand sérieux, et sans l'ombre dé malice, simplement pour voir,
disait-elle, si c'était bien inconmaode. M. Roger affectait de sourire;
mais son front était chargé de colère. Je m'en aperçus ; j'allais cou-
rir à Cécile pour l'avertir; mais M. d'Éblis me prévint, il alla rapi-
dement jusqu'à elle, et lui dit à demi-voix avec vivacité quelques
mots que je n'entendis pas. Mais j'entendis parfaitement Cécile lui
répondre: — Toujours des leçons 1 — Celle-ci est trèsméritée, je
crois, dit M. d'Éblis. — Elle parut comme saisie, et elle hésita un in-
stant entre son diable et son ange; puis elle revint à pas précipités
vers la maison, posa doucement lalJéquille contre le banc, et, déta-
chant du treillage qui entoure la fenêtre une branche de jasmin, se
mit en devoir de la passer dans Thabit de M« de Louvercy en lui
disant : — Que je vous fleurisse, cousin I
H. Roger lui arracha la fleur des mains, et la jeta sur le sable :
— Vous êtes une folle 1 dit-il. — U se leva aussitôt, me salua
légèrement^ et rentra chez lui.
Dès qu'il eut disparu, Cécile joignit les mains et haussa les
épaules : — Il y a des momens où je me tuerais 1 s'écria-t-elle.
Digitized by VjOOQ IC
26& REYUE DES DEUX MONDES.
— en même temps elle se laissa tomber sur le banc, cacha sa tête
dans ses mains et nous entendîmes qu'elle sanglotait. M. d'Éblis
échangea avec moi un regard d'intelligence et un sourire; puis se
penchant vers Cécile: — Voyons, mademoiselle, — lui dit-il, —
c'est excessif, ce désespoir!... Pour si peu de chose.^. un enfantil-
lage!.. Eh bien, quoi! ajouta-t-il en ramassant la branche de jas-
min,— voulez-vous que je la lui porte, moi, votre fleurette? — Tout
en pleurant elle fit signe qu'elle le voulait bien ; puis elle releva
un peu la tète, et souriant à M. d'Éblis à travers ses larmes : —
Toujours un père pour moi! dit-elle.
Nous nous éloignâmes alors un peu pour la laisser se remettre. —
Tous les hôtes de M°' de Louvercy se promenaient çà et là par
groupes, en causant à demi-voix comme pénétrés par la beauté de
la soirée. Elle était tiède et superbe. Une lune éblouissante rem-
plissait la vaste cour de sa limpide clarté ; il y avait un glacis
d'argent sur l'eau du bassin au milieu duquel les deux grands
cygnes dormaient immobiles dans leur blancheur de neige. Tout en
échangeant quelques paroles indifférentes, nous allions et venions,
M. d'Éblis et moi, entre l'extrémité du bassin et les premiers arbres
de l'avenue, dont la nef, au milieu de toute cette lumière, demeu-
rait sombre comme une cathédrale à minuit. Après un silence, je
dis à M. d'Éblis : — Une scène si douce et si paisible doit former
un singulier contraste avec vos souveniïl^ de guerre, n'est-ce pas,
commandant 7
Il s'arrêta : — Est-ce que vous avez le don de seconde vue,
mademoiselle ?
— J'ai à peine le don de première vue , dis-je en riant ; car je
suis très myope... Mais pourquoi cette question, monsieur ?
— Parce qu'en ce moment même, mes souvenirs me reportaient
précisément à une scène de ma vie militaire, à une soirée comme
celle-ci, mais moins douce, quoique aussi paisible.
— Puis-je savoir ?
Il hésita, soupira, puis s'inclinant légèrement : — Oh ! mon Dieu !
oui. — J'étais alors sous Metz... Dans la soirée dont je parle, le
27 octobre, j'avais été chargé de porter quelques ordres dont le sens
ne me paraissait que trop clair... Je devais en particulier arrêter
dans sa marche un de nos régimens, dont j'ai oublié le numéro.
Je l'avais rejoint et arrêté en effet... J'allais repartir... J'attendais
seulement que mon cheval eût un peu soufflé... Nous nous trouvions
alors dans une plaine près d'un village nommé Colombey, je crois ;
les horribles tempêtes qui marquèrent ces jours sinistres s'étaient
apaisées pour quelques heures ; une lune tranquille se reflétait dans
les flaques d'eau qui couvraient la campagne. L'imagination fait des
rapprochemens étranges. Il y a certainement peu de rapport entre
Digitized by VjOOQ IC
I£ JOURNAL d'une FEMME. 265
le décor riant qui nous entoure ici et ces marécages désolés; cepen-
dant ce clair de lune sur l'eau me les rappelait tout à l'heure,. .. et
ces beaux cygnes qui dorment là me faisaient songer à mes dragons
d'escorte, immobiles comme eux dans leurs manteaux blancs... Le
régiment, en attendant de nouvelles instructions, gardait ses rangs,
l'arme au pied. On avait allumé un grand feu de bivouac, autour
duquel quelques officiers s'entretenaient à voix basse d'un air
morne... Des bruits de capitulation couraient depuis la veille dans
les camps... Le colonel, qui était un homme déjà mûr, à moustaches
grisonnantes, allait et venait solitairement à quelque distance, en
froissant dans sa main l'ordre que je lui avais apporté. — Tout à
coup il s'approcha de moi et me saisit le bras : — Capitaine, me
dit-il avec l'accent d'un homme qui va en provoquer mortellement
un autre, deux mots, je vous prie !.. — Vous venez du quartier
général... vous devez en savoir plus long que moi... C'est la fin,
n'est-ce pas ?
— Ttfon colonel, on le dit, — et je le crois.
— Vous le croyez?.. Comment pouvez-vous croire une chose
pareille?
Il lâcha mon bras avec une sorte de violence, fit quelque pas, et,
revenant à moi brusquement, il me regarda dans les yeux :
— Prisonniers, alors ?
— Mon colonel, je le crains.
Il y eut encore un silence : il demeura quelque temps devant
moi dans une attitude de réflexion profonde, puis relevant la tête,
il reprit avec une émotion extraordinaire dans la voix :
— Et les drapeaux?
— Je ne sais pas, mon colonel.
— Ahl vous ne savez pas?
Il me quitta de nouveau, et marcha à l'écart pendant cinq ou six
minutes ; s'avançant alors vers le front de ses hommes, il dit d'un
ton de commandement : — Le drapeau !
Le sous-officier qui portait le drapeau sortit du rang. — Le colo-
nel saisit la hampe d'une main, et levant l'autre vers le groupe des
tambours : — Ouvrez un ban ! — dit-il.
Les tambours battirent.
Le colonel s'était approché du feu, portant haut le drapeau : il
posa la hampe sur le sol, promena un regard sur le cercle des offi-
ciers, et se découvrit : — ils l'imitèrent tous aussitôt; la troupe
attentive gardait un silence de mort. — Il eut alors un moment
d'hésitation; je voyais ses lèvres trembler; ses yeux étaient attachés
avec une expression d'angoisse sur le glorieux lambeau de soie dé-
chirée, triste image de la patrie. Enfin, il se décida : il fléchit un
genou, et coucha lentement l'aigle dans l'ardent foyer. — Dnc
Digitized by VjOOQ IC
266 EEVUE DES DEUX MONDES.
flamme plus vive jaillit soudain, et éclaira plus nettement les yisages
pâles des officiers. Quelques-uns pleuraient.
— Fermez le ban I dit le colonel , — et pour la seconde fois ré-
sonna la batterie lugubre des tambours détrempés par la pluie.
Il remit son képi, et vint vers moi : — Capitaine, — me dit-il de
sa voix la plus dure, — quand vous serez là-bas — ne vous faites
aucun scrupule — aucun — de raconter ce que vous avez vu !•. Je
vous salue.
— Mon colonel, lui dis-je, voulez-vous me permettre de vous
embrasser?
Il m'attira violemment sur sa poitrine, et me serrant à m'étoufler :
— Ah! mon pauvre enfant! murmura-t-il, — mon pauvre enfant!
A ce point de son récit, M. d'Éblis se détourna, et j'entendis une
sorte de sanglot. Je ne pus m' empêcher de lui tendre ma main. —
Il parut étonné ; il la prit et la pressa avec force : — N'est-ce pas,
vous comprenez tout ce qu'on souffre dans ces momens-là?
— Oui. — Et comme je retirais ma main, il la retint douce-
ment. — Si quelque chose au monde, ajouta-t-il, pouvait les faire
oublier, ce serait un moment comme celui-ci!
Je ne répondis pas, et il me rendit ma main.
Après quelques pas faits en silence : — Si nous rentrions ? lui
dis-je.
— Hélas ! tout ce que vous voudrez !
Et nous rentrâmes.
Rien de plus. — Mais 'de la part d'un homme si réservé et si
loyal, n'est-ce pas beaucoup, — n'est-ce pas tout? — Ses paroles,
quand je me les rappelle, quand je les relis, me semblent presque
insignifiantes; mais le ton qu'il y mettait, cet accent si profond, si
tendre, si pénétré, — n'était-ce pas celui d'un cœur qui s'offre, se
dévoue et se consacre ? Véritablement je le crois, — et, si j'en juge
par moi-même, il suffit d'un instant pareil, d'un seul instant où
deux âmes se touchent et se confondent si étroitement, pour qu'elles
s'appartiennent l'une à l'autre pour jamais, sur la terre et dans le
ciel. — Mon Dieu I je vous en prie, faites que je ne m'abuse pas I
43 JuiUet.
Depuis quelques jours, je n'ai pu trouver le couri^ de reprendre
ma plume. Je ne sais ce qui se passe; je ne sais quel mauvais génie
a touché le château de sa baguette, et y a subitement assombri tous
les esprits, aigri tous les caractères et transformé tous les cœurs,
— hélas ! excepté le mien.
Les premiers symptômes de ce bouleversement se sont manifestés
dans la soirée même qui m'avait laissé une impression si heureuse
— et, j'en ai peur, si décevante. Quand j'eus rejoint Cécile sous
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'une FElDfB. 267
les fenêtres du salon après m'étre séparée de M. d'Éblis, je crus voir
qu'elle me boudait, et je lui en demandai la raison. Elle se fit,
suivant l'usage, un peu prier pour me la dire, puis, comme j'insistais,
elle m'entraîna sous les lilas, et me déclara, sur un ton de sérieux
et d'amertume fort extraordinaire dans sa bouche, que j'étais une
mauvaise amie, que je négligeais complètement ses intérêts, que je
trahissais sa confiance, que je m'amusais elle ne savait à quoi,
pendant qu'elle restait en l'air entre ses deux prétendans dans une
situation horriblement pénible et même ridicule, — Je courbai la
tête sous cet orage, reconnaissant à part moi que j'avais un peu
mérité ses reproches, et que depuis quelque temps, je m'étais
effectivement plus occupée de mes intérêts que des siens. Je la
calmai de mon mieux, en prétextant toujours l'embarras du choix,
et en lui promettant d'avoir très prochainement avec elle une con-
versation décisive où j'essaierais de fixer nos communes irréso-
lutions.
Il parait que dans ce même moment une querelle beaucoup plus
grave éclatait entre le commandant d'Éblis et M. de Louvercy^ A
quel propos ? Personne n'a pu me le dire. J'ai appris seulement de
M°*« de Chagres que M. de Louvercy, qui était d'abord rentré chez
lui après sa petite scène avec Cécile, était bientôt revenu dans la
cour; qu'il avait accosté M. d'Éblis à l'instant où je le quittais, et
qu'il s'était engagé avec lui sous la voûte ténébreuse de l' avenue-
Là on les avait entendus parler tous deux avec une extrême anima-
tion ; M"** de Chagres m'a dit que la voix de M. de Louvercy surtout
témoignait d'une sorte de colère ou de douleur presque folle. On
les vit ensuite traverser la cour en silence, M. d'Éblis soutenant
M. de Louvercy, qui semblait marcher avec plus de peine encore que
de coutume. Peu de minutes après, on venait chercher en toute hâte
M""* de Louvercy, parce que son fils était tombé dans une violente
attaque de nerfs. A la suite de cet accident, il a été deux ou trois
jours sans reparaître parmi nous.
M. d'Éblis, de son côté, nous a beaucoup délaissés pendant le
même intervalle : il restait enfermé toute la journée avec son ami,
ou bien il courait les champs en sa compagnie, et nous ne l'aper-
cevions qu'aux heures des repas. Il était remarquablement triste et
silencieux; son attitude à mon égard était embarrassée, son lan-
gage d'une froideur toute nouvelle et comme affectée. S'il m'était
possible d'imaginer qu'il eût été question de moi dans sa querelle
avec M. Roger, et que ce dernier m'eût calomniée auprès de
M. d'Éblis, véritablement je le croirais. Mais c'est là évidemment
une supposition inadmissible. Quel qu'ait été d'ailleurs le sujet de
leur dissentiment, il n'en reste aucune trace entre eux. Leur union
amicale paraît même plus étroite que jamais; on la dirait fortifiée
Digitized by VjOOQ IC
268 BEVUE DES DEUX MONDES.
par quelque lien nouveau. Cette nuance est surtout sensible dans
la manière d'être de M. Roger, qui apporte dans ses rapports avec
M. d'Éblis je ne sais quelle grâce attendrie, comme s'il avait quel-
que chose à se faire pardonner. Il est clair que les torts sont de
son côté. Mais quels torts ?
M"* de Louvercy le sait apparemment, car elle est plus pensive
qu'à l'ordinaire. Par contagion sans doute, ma grand'mère se montre
préoccupée, et MM. de Valnesse eux-mêmes, ainsi que leurs sœurs,
révent dans les coins.
Pour moi, je ne m'appesantirai pas sur ce que j'éprouve. — Je
volais dans le ciel parmi les astres ; on m'a subitement coupé les
ailes, et je suis tombée lourdement sur la terre. Voilà tout. — Je
m'efforce d'oublier cette illusion radieuse d'un instant : — Je ne le
puis pas. Je crains de ne le pouvoir jamais.
22 JuiUet.
Ne me suis-je pas trop hâtée de désespérer ? Il me semble qu'a-
près cette bourrasque mvstérieuse tout rentre à peu près dans
l'ordre accoutumé. M. d'Eblis avait certainement ressenti quelque
contrariété très vive, qui a d'abord dominé chez lui tout autre sen-
timent et dont il a eu peine à secouer l'obsession. Mais enfin il a
chassé peu à peu ce nuage et parait avoir repris toute sa liberté
d'esprit. Il a repris en même temps avec moi ses habitudes de cau-
serie aimable et confiante, bien que je lui trouve toujours, quand il
est près de moi, je ne sais quoi de triste et de contraint. — Il a pour-
tant sous son grave extérieur un grand fonds de gaîté que Cécile a
le don d'émouvoir tout particulièrement. Ce caractère fantasque et
charmant, honnête et fou l'intéresse et le divertit; il blâme et il
aime ces caprices, ces espiègleries mêlées de grâces et de bur-
lesque auxquelles elle se complaît.
Hier matin, par exemple, elle avait résolu d'essayer son fusil et
son adresse dans le bois qui fait suite au parc. Nous l'avions tous
accompagnée : M. d'Éblis, en sa qualité de militaire, avait été requis
pour présider à cette dangereuse expédition. — Les lapins cou-
raient dans le bois comme des souris dans un grenier. Il est à peine
utile de dire que Cécile n'en tua pas un seul, mais qu'elle faillit
par compensation estropier MM. de Valnesse, qui s'empressaient de
grimper aux arbres dès qu'elle mettait son fusil en joue.
Comme nous revenions gaîment de cette infructueuse campagne
en suivant un chemin creux qui longe le bois, Cécile aperçut tout
à coup au beau milieu de ce chemin et devant la barrière d'un her-
bage une de ces cruches de grès brun dans lesquelles on trait les
vaches. — Tiens I dit-elle, — une cruche qui se promène toute seule
là-bas I — Dépitée de son insuccès sur les lapins, elle eut aussitôt
Digitized by VjOOQ IC
!£ JOURNAL d'une FEMME* 269
la triomphante idée de prendre sa revanche sur cette malheureuse
crache : elle épaula vivement son petit fusil, et tira : — Touché !
s*écria-t-elle. — Et la cruche en effet s'éparpillait en éclats pen-
dant qu'un ruisseau de lait se répandait sur le sol. Au même in-
stant la laitière, que nous n'avions pas vue d'abord parce qu'elle
était occupée de refermer la barrière, apparut brusquement dans
le chemin. C'était une petite paysanne d'une dizaine d'années dont
les cheveux d'un blond pâle étaient couverts d'une espèce de bé-
guin : — En apercevant le désastre de sa cruche, la pauvre fillette
leva et baissa les bras par un mouvement de profonde conster-
nation; puis après une pause de stupeur muette, elle fondit en
larmes, en murmurant que sa mère allait la battre.
— Non 1 non 1 sois donc tranquille 1 lui cria Cécile, — je vais te
le payer, ton lait! — Tout en parlant, elle s'était avancée d'un pas
rapide, et, remarquant alors que le fond de la cruche brisée renfer-
mait encore une assez grande quantité de lait : — Comme cela se
trouve! dit-elle. J'ai une soif de loup! — Elle se pencha, enleva avec
précaution ce fond de cruche, l'approcha de ses lèvres, et but le
lait avidement; — puis elle s'arrêta un peu pour reprendre ha-
leine, et voyant l'air d'admiration avec lequel nous la regardions
tous, — car elle était tout à fait charmante avec son fragment de
cruche à la main, — elle sourit de toutes ses fossettes :
— Un Greuze I — dit-elle.
Après quoi elle se remit à boire. — Quand sa soif fut apaisée, il
restait encore du lait dans le tesson. — Qui est-ce qui en veut? —
demanda-t-elle. — M. de Valnesse le brun saisit le tesson avec
enthousiasme et y mouilla ses lèvres.
— C'est vingt francs 1 — dit Cécile.
Le jeune homme tira sa bourse en riant, et lui donna un louis.
M. de \a\nesse le blond but à son tour.
— Vingt francs! — répéta Cécile. — A vous, commandant! dit-
elle ensuite à M. d'Éblis, qui n'en revenait pas.
— Moi, mademoiselle, dit-il, je n'aime pas le lait... mais voici
mes vingt francs.
Cécile mit alors les trois louis dans la main de la petite laitière
blonde : — Tiens I lui dit-elle, ne pleure plus, mon amour ! — et
elle l'embrassa avec bruit sur les deux joues.
Nous continuâmes notre marche. Cécile était un peu soucieuse ;
au bout de quelques pas : — Monsieur, dit-elle au commandant
d'Éblis, pourquoi n'avez-vous pas voulu boire après moi ?
— Mais, mademoiselle, j'ai eu l'honneur de vous le dure : —
parce que je n'aime pas le lait.
— Ne mentez pas... c'était encore une leçon! quand nous serons
à dix, nous ferons une croix, n'est-ce pas? — Au surplus, je ne
Digitized by VjOOQ IC
270. RB?IIE DBS DEUX MONDES*
VOUS en veux pas I non, sérieusement, je sens que je gagne beau*
coup en votre compagnie, commandant*. • encore quelque temps de
ce régime disciplinaire, — et je serai une petite perfection !
Il y avait dans cette plaisanterie plus de vérité qu'elle ne le pense
sans doute. Elle a un respect particulier pour H. d*Éblis, et elle
s'observe beaucoup devant lui. Elle le consulte de l'œil, comme
malgré elle, sur ses faits et gestes, et s'arrête souvent en pleine
étourderie quand elle découvre sur son visage le plus léger signe
de désapprobation ; tout en rongeant un peu le frein , elle recon-
naît son maître et lui obéit. Bref, elle subit, à un assez haut de^ré,
comme tout le monde du reste, l'autorité de ce caractère ferme
et doux, de cet esprit élevé et un peu dédaigneux. La société de
M. d'Éblis, si elle pouvait en profiter avec suite, lui serait cer-
tainement très salutaire. Je ne connais que lui et moi en ce monde
qui ayons cet empire sur elle. Ah I si jamais, — si jamais le rêve
dont je me suis bercée venait à se réaliser, — la chère oréature,
entourée sans cesse de nos deux amitiés, de nos deux influences,
deviendrait véritablement, comme elle le dit, une perfection, — et
la plus aimable des perfections !
26 juiUet.
Je suis encore toute émue, toute bouleversée d'une conversation
que je viens d'avoir avec Cécile. — Sensible aux reproches qu'elle
m'avait adressés l'autre jour, j'avais repris de tout cœur le cours de
mes observations et de mes études sur les mérites relatifs de MM. de
Valnesse. Toutes réflexions faites, ma préférence s'était arrêtée sur
M. René, qui me paraît décidément d'un naturel moins léger et
d'une intelligence plus cultivée que son cousin Henri. Tout à l'heure,
— après le déjeuner, — j'ai dit mystérieusement à Cécile que
j'a,vais à lui parler. — Ah! très bieni m'a-t-elle répondu assez
sèchement. Et de quoi? — Mais... de ce qui t'intéresse si fort. —
Rien ne m'intéresse si fort !.. enfin voyons !
Un peu surprise de ce début, je l'ai emmenée sous les sapins du
parc : — Eh bien ! ma chérie, lui ai-je dit, mon choix est fait I
— Ah ! Tu y as mis le temps I
— Le choix en sera meilleur, ai-je repris en riant. — Je lui ai
conté alors mes longues hésitations; puis je lui ai énuméré toutes
les raisons qui me semblaient faire pencher la balance en faveur de
M. René.
Elle m'avait écoutée d'un air singulier, les lèvres serrées, les
yeux distraits, frappant çà et là les troncs d'arbres du bout de son
ombrelle. Quand j'ai eu fini :
— Il y a un malheur, a-t-elle dit, c'est que moi je préfère l'autre.
— Quel autre T
— Maisi M. Henri, naturellement.
Digitized by VjOOQ IC
u MmauOs i>'uNE femhb. 271
— Le malheur n'est pas grand, ma mignonne... car, ainsi qne je
te Tai dit, je ne vois entre ces deux messieurs que des différences
à peine saisissabies, des nuances, — et dans cette égalité de conre-
nances, de qualités et de mérites, il est bien clair que c'est ton goAt
personnel qui doit prononcer et l'emporter.
— Ainsi, toi, a repris Cécile, tu épouserais M. René?
— n ne s'agit pas de moi.
— Mais enfin Tépouserais-tu, si tu étais libre de le faire ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne l'aime pas.
— C'est-à-dire qu'il ne serait pas digne de toi,... mais qu'il est
assez bon pour moi I
— Ma chérie, ai-je répliqué tranquillement, si tu le veux bien,
nous remettrons cet entretien à un moment où tu seras de meilleure
humeur.
— Non I c'est que vraiment, s'est-elle écriée en agitant son om-
brelle, c'est une chose incroyable... blessante... que cette fureur
que vous avez tous de vous débarrasser de moi, — mon père, ma
tante... et toi enfin!.. Au reste, je ne suis pas votre esclave... on ne
marie pas les filles de force... et je te le dis nettement, ma chère...
comme je le dirai à mon père et à ma tante : — Je ne veux pas
me naarier I
— - Quant à cela, ai-je dit, rien n'est plus facile, ma chère enfant.
— J'aime mieux cent fois rentrer au couvent !
— Pardon, ma chérie, ce n'est pas dans un couvent que tu de-
vrais entrer, c'est dans une maison de santé... En attendant, je
rentre, moi, dans ma chambre.
Je m'éloignais, — car ma patience, qui est grande pourtant, était
à bout. — Elle m'a retenue par le bras : — Charlotte !.. ne m'aban-
donne pas... je suis malheureuse ! — et, suivant sa tendre manière,
elle s'est jetée à mon cou en pleurant.
J'étais profondément troublée, car ce mot : — je suis malheu-
reuse 1 — avait fait jaillir dans mon esprit une lueur effrayante. —
Mais enfin, ai-je murmuré à travers les caresses que je lui prodi-
guais, qu'est-ce qui se passe ?.. qu'as-tu ? '
Elle me répondait en secouant la tête, et en balbutiant des paroles
entrecoupées : — Rien... rien... je ne sais pas... je ne sais vrai-
ment pas!..
Quand je l'ai vue un peu remise, je l'ai de nouveau pressée'^de
questions; elle me regardait par instans fixement, comme si elle
eût été sur le point de me confier quelque secret; puis elle soupirait
et se taisait.
Enfin elle a pu me donner une explication telle quelle de son
Digitized by VjOOQ IC
272 REVUE DES DEUX MONDES.
émotion et de son désordre : — Tant qu'elle apercevait le mariage,
m*a-t-elle dit, dans un horizon lointain, elle l'envisageait avec l'in-
souciance d'un enfant; mais à mesure qu'il lui apparaissait dans
une perspective plus proche et plus réelle, elle en comprenait mieux
le sérieux caractère, et elle reculait devant une détermination qui
devait entraîner le bonheur ou le malheur de toute sa vie. Elle a
conclu en me suppliant de la laisser encore réfléchir pendant quel-
ques jours.
Je lui ai fait simplement observer qu'elle soumettait ces messieurs
à un noviciat un peu long, et que, si elle restait encore quelque
temps sans manifester une préférence pour l'un où pour l'autre, on
pouvait craindre de les voir partir tous deux un beau matin dé-
couragés.
— Eh bien, bon voyage 1 a dit Cécile.
Nous sommes rentrées, et je suis aussitôt montée chez moi; j'avais
hâte de me trouver seule, pour essayer de remettre un peu d'ordre
et de calme dans mes idées. — Je n'y parviens pas; ma tête et mon
cœur sont affolés... Il ne m'est pas possible de me méprendre sur
les sentimens de Cécile; il n'y a pas deux façons d'interpréter son
indifférence toute nouvelle à l'égard de MM. de Vahiesse, ses paroles,
ses silences, ses pleurs... Elle aime — ou elle croit aimer M. d'Éblis.
— Voilà son secret!.. Grand Dieul est-ce possible?.. De toutes les
douleurs qui peuvent m'être infligées, de toutes les afflictions que
mon imagination peut concevoir, celle-ci serait assurément une
des plus amères. — Une rivalité de cœur, une lutte de jalousie
entre Cécile etmoil.. un combat où je devrais sacrifier ou la plus
chère amitié — ou le plus cher amour! Quelle épreuve!., et je
n'ai même pas à prier le bon Dieu de me l'épargner... elle est ve-
nue... elle existe.
J'ai beau faire, j'ai beau élever ma pensée de toutes mes forces,
je ne puis désirer que son amour soit partagé... je ne le puis! —
Tout ce que je puis faire, — et je le ferai, — c'est d'apporter dans
cette triste lutte une droiture, une loyauté irréprochable, — de ne
pas dire un mot qui puisse desservir Cécile, pas un mot non plus
qui puisse trop me servir moi-même, — d'attendre enfin, le cœur
déchiré, mais la conscience en paix, qu'il choisisse entre nous
deux... S'il me choisissait enfin, Cécile souffrirait sans doute
cruellement, pauvre fille! — pourtant je le crois, — telle que je la
connais, — si vive, si tendre, mais si légère, elle se consolerait...
Moi, jamais!
Dès le principe, son inclination le portait plutôt vers moi que vers
elle. Une femme ne se trompe pas à ces choses-là. — Ma grand*-
mère d'ailleurs l'a remarqué, — et puis enfin, quoique je sois bien
loin de le valoir, il y a, il me semble, entre nos deux personnes,
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL D UNE FEMME. 278"
nos deux caractères plus de rapport et d'harmonie. Depuis cette
douce soirée où nous nous entendîmes si bien, je l'ai trouvé, il est
vrai, plus froid, plus réservé avec moi; mais il avait quelque chose
sur l'esprit. Il s'est montré aussi un peu plus occupé, ou pour
mieux dire plus curieux de Cécile; mais elle l'amuse, je crois, plus
qu'elle ne lui plaît... Qui sait cependant?.. Ah I ma pauvre chérie!
quel mal tu me faisi
... On m'appelle pour la promenade de l'après-midi. M. d'Éblis
nous accompagne. Maintenant que mes yeux sont ouverts, la moin-
dre circonstance, le moindre détail, peuvent être une révélation
décisive...
Le Boir da même Jour.
11 est arrivé, dans le cours de cette promenade, une aventure
singulière à Cécile.
Nous sommes montés en voiture vers deux heures pour aller faire
une visite au curé de Louvercy, qui nous avait préparé une partie
de pêche. Son presbytère, qui touche à l'église, est situé à quel-
ques kilomètres du château, sur le bord d'une petite rivière qui est,
je pense, un affluent de l'Eure. La moitié de la bande s'est installée
dans le jardin du presbytère, qui s'avance en presgu'ile dans la
rivière, et s'est mise en devoir de pêcher. M. d'Eblis, M"*® de
Ghagres, son mari et moi nous sommes restés dans le cimetière,
qui est un des plus jolis cimetières de village qu'on puisse voir.
L'église elle-même, perdue dans les arbres, est un gracieux monu-
ment du xv^ siècle, dont le porche et les fenêtres ogivales sont
des bijoux de ciselure. M. d'Éblis s'était proposé de la dessiner.
On nous avait apporté des chaises, et nous formions un groupe
autour de lui en surveillant son travail, et en admirant aussi les
jeux de la lumière sur l'eau et dans le feuillage; car la journée
était magnifique. Il y a au bout du chemin qui longe le cimetière
un vieux pont en bois jeté sur la rivière, et en face, de l'autre côté
de l'eau, une colline rocheuse couronnée d'un panache de ver-
dure. Nous regardions tout cela, assis sous l'ombre d'un vieil if qui
dégageait, sous les feux du jour, une odeur de résine.
Nous avons bientôt vu apparaître Cécile, qui s'était vite ennuyée
de la pêche, — et peut-être aussi de l'absence de M. d'Éblis. —
Elle est venue rôder et voltiger comme un papillon autour de lui ;
puis elle s'est mise à parcourir le petit cimetière en lisant les épi-
taphes à demi-voix. Mais il y avait une chose qui attirait surtout
son attention, et qui n'a pas tardé à l'absorber tout entière; quel-
qu'un était mort dans le village, et on avait creusé au milieu du
cimetière une fosse qui devait être sans doute remplie le lendemain
matin. Cette fosse ouverte éveillait à un degré extraordinaire l'in-
TOMB xxvm. -- 1878. 18
Digitized by VjOOQ IC
27& EFfUB DES DEUX MONDES.
térêt de Cécile; après s'en être approchée plusieurs fois avec un
mélange de curiosité et d'inquiétude, elle s'enhardit peu à peu, et
voulut en voir le fond. Mais cela était difficile parce que de tous
les côtés la tombe était entourée de l'amas de terre et de cailloux
(ju'on en avait retirés, et qui s'écroulaient sous le pied. — Cepen-
dant elle tenait à son idée ; pour pouvoir se pencher sur la fosse
sans danger, elle saisit fortement d'une main la cime d'un petit
cyprès qui croissait sur un tertre voisin , et s'appuyant de l'autre
sur son ombrelle, nous la vîmes ployer son buste frôle, et plonger
dans la fosse un regard avide. — M. d'Éblis avait dressé la tête ; il
saisit d'un coup d'œil cette scène étrange, éclairée par le plein
soleil de l'été, ce corps charmant courbé sur ce trou sinistre, ce
jeune et frais visage à demi souriant, à demi teirifié: — il tourna
à la hâte la feuille de son album, comme pour fixer rapidement ce
souvenir sur l'autre page. — Puis se levant tout à coup : — Prenez
garde, mademoiselle! — crîa-t-il. — Mon Dieu! prenez garde!
Nous nous étions tous levés du même mouvement : — Le cyprès
auquel Cécile se retenait d'une main avait été à moitié déraciné le
matin par le travail du fossoyeur; il cédait et venait à elle; en
même temps les décombres s'éboulaient sous ses pieds... Elle per-
dit l'équilibre, jeta ses bras en avant, poussa un cri, et disparut
dans la fosse béante.
Nous courûmes pénétrés d'une impression qu'il m'est difficile de
rendre. Je m'étais sentie, pour moi, comme traversée de la tête aux
pieds par un éclair glacé. — Nous fûmes bientôt arrivés. — La
pauvre fille s'était relevée; elle était debout au fond de cette fosse,
les cheveux dénoués, immobile, tout éperdue, nous regardant avec
im sourire de folle.
MM. de Valnesse étaient accourus comme nous au cri qu'elle avait
poussé. Chacun émettait en désordre son avis pour la tirer de
cette horrible tombe. On lui tendait les mains, mais vainement.
— On sait combien ces fosses mortuaires sont profondes. — Quel-
ques-uns de ces messieurs disaient qu'il fallait aller chercher des
cordes, les autres des chaises, une échelle : Cécile cependant pa-
raissait être dans un état d'exaltation nerveuse qui pouvait devenir
dangereux en se prolongeant.
La voix calme et impérative de M. d'Éblis fit taire tout le monde;
il nous écarta du geste : — Allons, mademoiselle, dit-il en riante
ne perdons pas la tête... C'est une niaiserie, cet accident... un
peu de sang-froid et dans une minute Vous serez sortie de là... je
suis très fort en gymnastique... vous allez voir ça 1 Attention I
laissez-moi passer les mains sous vos deux bras!.. — 11 s'était
agenouillé à demi sur les débris : il souleva Cécile par les épaules
en lui souriant, et en l'encourageant du regard; et se redressant
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNÂI. d'une FElfflE. 275
lui-même peu à peu, il lui fit prendre pied sur le sol. Maïs en ce
moment elle défaillit» ses yeux se fermèrent, et elle demeura sans
mouvement dans ses bras, pâle comme une morte, les lëyres
entr'ouvertes.
— Il ne faut pas, nous dit M, d'Éblis, qu'elle se retrouve ici
quand elle va revenir à elle... Je vais la porter dans ce champ de
pommiers, là-bas... c'est plus gai.
Il sortit alors du cimetière, tenant toujours sur sa poitrine Cécile
évanouie ; nous ouvrîmes devant lui, de l'autre côté du chemin, la
barrière du champ de pommiers : à l'instant où il se baissait pour
la déposer doucement sur l'heite, elle ouvrit les yeux, le regarda
deux secondes sans se rendre compte, puis se rappelant et lui sou-
riant : ... Un père pour moi 1 — murmura-t-elle. Elle referma aus-
sitôt les yeux, et s'évanouit de nouveau.
On avait apporté de Teau: je lui baignai les tempes; je d^fis un
peu son corsage, et elle ne tarda pas à r^rendre sa connaissance.
— Un quart d'heure après, nous repartions pour le château. Pen-
dant la route, nous affections tous de tourner l'aventure en pld-
santerie, et d'en rire très haut, sans réussir tout à fait à dissiper
l'impression superstitieuse qu'elle avait laissée dans l'esprit de
Cécile, car, tout en essayant de rire avec nous, elle est restée très
pâle et très pensive.
Peut-être cependant devra-t-elle son bonheur à ce lugubre inci-
dent. Je marchais à côté de M. d'Éblis tandis qu'il la portait dans
ses bras, et j'ai pu observer l'expression de son visage penché sur
cette jolie tête endormie : ce n'était p^ seulement de la sympadiie
et de la pitié, c'était la plus tendre admiration... — Il y a sans
doute dans la faiblesse même de cet être délicat qui a toujours
besoin d'être protégé un attrait puissant pour ime ^e forte.
— Ahl ma Cécile, — la Providence est pour toi J
30 juillet.
— Rien de bien nouveau. Cécile est de plus en plus domptée sous
le joug et sous le charme de M. d'Éblis : cela est évident, et tout
le monde commence à s'en apercevoir. Quant à lui, je ne sais
qu'en penser. C'est une énigme. 11 y a certainement dans sa ma-
nière d'être avec Cécile de la curiosité éveillée et amusée, du goût,
de l'intérêt vif, de l'affection même, — mais rien, il me semble, de
passionné, rien qui vaille, — si j'ose le dire, — un de ces regards
que je trouvais si souvent attachés sur moi autrefois, et que main-
tenant encore je crois surprendre par instans. Sa voix même , en
me parlant, a des troubles singuliers qu'elle n'a pas avec Cécile..*
— Qu'estHoe qui se passe dans ce cœur-là ?
Je me promenais ce matin dans le parc en me le demandant, et
Digitized by VjOOQ IC
276 AEVOE D£S DEUX MONDES.
^n me le demandant, j'avoue que je pleurais un peu. Je n'ai pour-
tant pas les larmes très faciles. Mais cette agitation continuelle et
contenue à laquelle je suis en proie, cette rivalité sourde avec ma
meilleure amie, ces combats intérieurs entre ma conscience et
mon devoir, entre ma malheureuse passion et mon amitié désolée,
tout ce martyr, — car, c'en est un, — m'a ébranlé affreusement les
nerfs. — Au détour de l'allée solitaire où je me promenais, j'ai vu
subitement apparaître M°*® de Louvercy; comme j'essuyais mes
larmes à la hâte. M"® de Louvercy, qui avait son mouchoir à la
main, m'a paru faire le même mouvement que moi. Elle aussi
venait de pleurer. Elle n'a pu se remettre aussi vite que moi : —
Vous me surprenez, m'a-t-elle dit, dans un de mes momens de
grand découragement.
— Est-ce que M. Roger est plus souffrant, madame? ai-je demandé.
— Physiquement, non... mais son état moral me désespère... J'a-
vais cru pendant quelques jours, depuis qu'il a consenti à prendre
un peu de distraction au milieu de nous, j'avais cru à un peu d'a-
mélioration de ce côté; mais c'était une illusion.. Je me figure même
que cette rentrée dans le monde lui a fait sentir plus vivement la
rigueur de ses disgrâces, qu'elle a exaspéré ses regrets, ses humi-
hâtions... vous ne pouvez le savoir, vous... mais moi j'en suis chaque
jour témoin, — il a des exaltations révoltées, des fureurs d'ange
déchu qui m'épouvantent comme mère, hélas! et comme chré-
tienne... Ah! ma chère enfant, a-t-elle ajouté en me prenant les
mains, contre de telles infortunes, il n'y a que Dieu ! — Et il n'y
croit pas, — ou bien, ce qui est pire peut-être, il lui en veut! — Il
fuit l'église comme un lépreux... Si une seule fois il priait, je sens
qu'il serait apaisé, sinon consolé... Mais il ne veut pas... il m'aime
bien pourtant.. • et jamais depuis son malheur je n'ai pu obtenir de
lui qu'il priât... je me suis mise à ses genoux... il ne veut pas!..
Et la pauvre[femme a laissé un libre cours à ses pleurs. Nous étions
là toutes les deux à nous regarder douloureusement, trouvant je ne
sais quelle consolation à rapprocher nos deux tristes cœurs.
1«» août.
Cette journée comptera dans ma vie.
Gomme il y a moins d'entrain au château depuis quelque temps,
on n'avait arrangé aucune promenade pour aujourd'hui, chacun
est resté chez soi ou dans le salon. Après avoir griffonné les lignes
qui précèdent, j'ai eu l'idée de retourner dans cette allée mélanco-
lique où j'avais rencontré M°** de Louvercy, et d'y reprendre la rô-
,yerie qu'elle avait interrompue. J'allais y entrer, quand j'ai entendu
derrière moi un bruit de pas rapides; je me suis retournée, et j'ai
reconnu M. d'Éblis. — Pardon, mademoiselle, m'a-t-il dit avec son
Digitized by VjOOQ IC
LE JOUBNAL D UNE FEUME. 277
plus grand air de gravité : voulez-vous me faire l'hoimeur de m'ac-
corder quelques minutes d'entretien.
Sur ces paroles, mon cœur s'est arrêté net, et quand il a>e-
commencé à battre, la secousse a été si violente que j'ai cru sentir
mon être se dissoudre... J'avais compris que le moment était venu,
et que le mot de ma destinée allait être prononcé.
. — Monsieur, ai-je répondu en dissimulant de mon mieux, mais
fort mal, je le crains, mon émotion, — je vous écoute.
Il était très ému lui-même ; il a marché d'abord en silence^à mes
côtés: puis il a repris : — Mademoiselle,'mon indiscrétion va vous
sembler grande... elle vous prouvera du moins la profonde et respec-
tueuse confiance que vous m'inspirez, puisque je veux faire^dépen-
dre de vous le bonheur ou le malheur de mon existence... Mieux
que personne au monde, mademoiselle, vous êtes en situation de
bien connaître M"* Cécile de Stèle... vous êtes amies d'enfance..-
vous avez été compagnes au couvent, n'est-il pas vrai ?
— Oui, monsieur.
— Vous avez pu étudier et juger à fond son caractère, son'esprit...
Avant de lui ollrir ma main, de lui consacrer ma vie, puis-je vous
demander ce que vous pensez d'elle?
— Tout le bien possible.
— Vous sentez, n'est-ce pas, mademoiselle, qu'il n'y a rien de
banal dans mes questions... je vous en conjure, qu'il n'y ait rien
de banal dans vos réponses... M"* de Stèle est une jeune^fiUe fort
attrayante, cela se voit assez... pleine de grâce et de distinction...
brillante et spirituelle, je sais tout cela... Mais son caractère est un
peu bizarre : il m'étonne... il m'effraie même un peu, je vous
l'avoue... eh bien, je vous le demande, à vous qui avez dû en pé-
nétrer tous les mystères, que peut-on en espérer ou en redouter?
— Cécile, monsieur, n'a jamais connu sa mère... elle a été élevée
par son père, dentelle est l'enfant unique et qui l'a un ^ peu et
même beaucoup gâtée... Voilà l'explication des in^alités d'humeur,
des bizarreries, des caprices qui ont pu vous frapper. Mais son
naturel est excellent : elle est la plus tendre, la plus sûre>t la plus
dévouée des amies; elle sera la plus tendre, la plus sûre et la plus
dévouée des femmes, — à une condition pourtant, — c'est qu'elle
sera bien guidée et qu'elle aimera son guide.
— Je vous demande pardon mille fois, a-t-il repris, mais croyez-
vous qu'elle puisse aimer un homme d'un caractère aussi différent
du sien que je puis l'être par exemple, un homme dont le sérieux
presque sévère forme un si fort contraste avec sa^légèreté, — au
moins apparente... Vous ne répondez pas?
— C'est que je cherche mes mots,... mais non ma pensée; car ma
pensée n'hésite pas... Je crois donc, monsieur, que, s'il y a un
Digitized by VjOOQ IC
278 BEVUE DES DEUX MONDES.
homme précisément qui puisse attacher Cécile, la réformer dans ses
petits défauts, développer encore ses grandes qualités, en faire enfin
une femme honnête, fidèle et heureuse, c'est vous.
Il s'est incliné profondément, — puis après une pause : — Bn-
fin-. vous l'aimez beaucoup, n'est-ce pas?
— Beaucoup.
— C'est un grand' éloge... Je vous remercie, mademoiselle.. •
je la reçois avec une absolue confiance de votre main.
Nous nous étions rapprochés du château : il en a repris le chemin
après m'avoir encore remerciée et saluée du geste et du regard; pour
moi, dès qu'il a été loin de ma vue, je me suis assise sur un des
bancs de l'allée, car, après m'être soutenue pendant cet entretien
par un effort de courage et de fierté, je sentais la terre se dérober
sous moi.
Tout était dit : dès cet instant, ma pauvre vie était manquée;
mon cœur de vingt ans portait une blessure qui ne se fermera pas.
Mais comment comprendre de la part d'un homme d'honneur,
d'un homme de goût, une démarche semblable? par quelle inspira-
tion secrète, par quel raflinement barbare a-t-elle pu lui être dictée?
Il m'est impossible de le concevoir.
— A-t-il eu quelque conscience du supplice horrible qu'il m'in-
fligeait? Je ne sais, cela s'est passé ainsi, voilà tout.
Dès ses premières paroles, dès le premier coup reçu, je n'ai
plus eu qu'une seule préoccupation, c'était de sauver à ses yeux ma
dignité de femme et aussi de dominer le mouvement de basse ja-
lousie qui eût pu me pousser à calomnier Cécile. Peut-être cette
préoccupation a-t-elle été excessive, et m'a-t-elle entraînée dans
l'éloge au-delà même de ma pensée et de la vérité. Mais l'excès dans
ce sens valait mieux que dans l'autre.
Cependant je n'étais pas au bout de mes épreuves de la journée.
— Dès que j'ai pu me tenir sur mes pieds, je me suis remise en
marche pour essayer de calmer mon agitation. J'allais devant moi
sans savoir où... Je traversais une des principales avenues du parc
quand un bruit de roues m'a fait retourner. C'était M. Roger de
Louvercy dans son panier. Il était seul, car, malgré les supplica-
tions de sa mère, il refuse le plus souvent d'emmener son domes-
tique, suivant sa manie de repousser tout secours étranger à moins
de nécessité absolue.
Il allait grand train , à sa mode ordinaire : en m'apercevant, il a
ralenti avec difliculté le pas de son cheval, qui est fort vif, puis, l'ar-
rêtant tout en l'air à deux pas de moi : — Vous ne voulez pas vous
promener, mademoiselle? m'a-t-il dit avec son sourire toujours un
peu amer et ironique.
— Non... je vous remercie bien.
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL D UNE FEMME. 279
— Est-ce mon cheval qui vous fait peur, ou moi ?
— Ni l'un ni l'autre.
— Eh bien, en ce cas, accordez-moi le plaisir de votre compagnie.
— 11 me semble, ai-je dit, que cela ne serait pas très convenable.
— Oh ! convenable I.. a-t-il répondu en secouant la tête : — Hélas !
avec moi tout est convenable I... D'ailleurs nous ne sortirons pas de
nos bois... Allons I vous ne voulez pas... Je vous fais horreur déci-
dément I
J'ai vu redoubler la pâleur et la tristesse habituelles de son visage :
j'ai été prise d'un sentiment de pitié, et puis en ce moment toute
espèce de diversion était la bienvenue, enfin j'avais la tète à demi
égarée, et tout m'était égal.
— S'il ne s'agit, ai-je dit, que d'une promenade dans le parc, je
veux bien.
Je suis alors montée dans le panier, non sans m'y reprendre à
deux fois, car le cheval, un pur sang d'un noir de jais, s'agitait
beaucoup, et M. de Louvercy avait grand'peine à le maintenir de sa
main unique. Nous sommes aussitôt partis d'une allure très rapide.
— Au bout de quelques pas : — Vous avez manqué votre vocation,
mademoiselle I m'a dit en riant M. de Louvercy.
— Comment cela ?
— Vous étiez née pour être sœur de charité... Il y en avait une
dans l'hôpital d'Orléans, pendant que j'y étais, qui vous ressem-
blait un peu... Gela m'a saisi la première fois que je vous ai vue...
Moins belle pourtant... est-ce que vous êtes d'origine créole?
— Non; je suis Parisienne... Et elle vous a bien soigné, cette
sœur?
— Trop bien I m' a-t-il répondu avec un soupir.
— Pourquoi trop bien ?
— A quoi bon me conserver une vie qui ne pouvait plus '^être
qu'un fardeau pour moi-même et pour les autres ?
— Vouleî^vous me permettre devons dire, monsieur, que vous me
semblez un peu injuste envers la Providence ? Elle vous a cruelle-
ment frappé sans doute, mais n'êtes-vous pas trop insensible aux
consolations qu'elle vous a laissées et qui font défaut à tant d'autres
malheureux ?
— Quelles consolations, mademoiselle, je vous prie?
— Mais, votre mère d'abord, son incomparable tendresse, — puis
aussi les soins d'une amitié si dévouée et si rare... enfin l'étude, le
loisir de vous y livrer,lesjoiesqu'elle donne, la considération qu'elle
promet...
— Oui, a-t-il répliqué amèrement, tout cela peut empêcher qu'on
ne devienne fou... mais c'est toutl et encore il y a des momens^où
je crois l'être... où je le suisl
Digitized by VjOOQ IC
280 HEYUE DES DEUX MONDES.
II a gardé le silence pendant quelques secondes, secouant les
guides comme par distraction et tourmentant la bouche de son
cheval qui n'avait pas besoin d'être excité. II n'a pas paru s'aper-
cevoir d'abord que la béte s'impatientait et gagnait à la main, —
et il a repris : — Vous avez vu d'Éblis ce matin?
— Oui. Il me quittait quand vous m'avez rencontrée.
— Ah I... — quel brave honmae, n'est-ce pas î
Je répondais : Oui — d'un simple signe de tète; il m'a regardée:
— Vous êtes bien pâle, mademoiselle... je l'avais déjà remarqué...
est-ce que vous êtes souffrante ?
— Non.
Il a eu sur les lèvres un méchant sourire, et, comme s'il l'eût fait
exprès, il a de nouveau secoué les guides sur les reins du cheval, qui
s'est décidément affolé... Nous étions emportés. Le cheval, dans
sa course furieuse et désordonnée, a failli nous briser contre les
barres de l'avenue, a tourné violemment sur sa droite, et s'est lancé
à toute vitesse sur un chemin public qui aboutit, je ne l'ignorais
pas, à un lavoir ménagé sur le bord de la rivière, très escarpée en
cet endroit.
M. de Louvercy essayait de calmer son cheval de la main et de la
voix ; mais il n'y réussissait pas : nous courions toujours comme le
vent ; les arbres défilaient comme des visions ; j'éprouvais une sorte
de vertige. — Nous touchions à l'extrémité du chemin, et nous
apercevions déjà les miroitemens du soleil dans l'eau.
M. de Louvercy s'est tourné vers moi : — Mademoiselle Charlotte,
m'a-t-il dit froidement, avec ce regard farouche qu'il a dans ses
mauvaises heures, — tenez-vous beaucoup à la vie?
En vérité non, je n'y tenais pas beaucoup. Un simple mouvement
de mes sourcils le lui a dit.
— C'est égal, a-t-il repris, ce serait dommage 1
Je ne sais s'il a pour dompter son cheval un secret qu'il n'avait
pas voulu employer jusque-là : mais presque aussitôt, sur quelques
paroles accompagnées de légers mouvemens de main, cette bête s'est
apaisée; elle s'est mise à une allure raisonnable, et nous avons pu,
avant d'avoir atteint la rivière, nous engager dans l'embranchement
d'un autre chemin.
M. de Louvercy, dont j'avais, malgré tout, admiré le sang-froid,
— car nous avions certainement couru danger de mort, — m'a dit
alors tranquillement : — Que je ne tienne pas à la vie, moi, cela se
comprend trop... mais vous I C'est un mystère 1
— C'est un mystère, ai-je répété en souriant.
— Chagrins d'amour î a-t-il repris d'un ton d'ironie sombre, — et
après une pause : — si belle... et dédaignée, — ce serait étrange 1
— Monsieur, lui ai -je dit très vivement, votre malheur vou3
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'uNE FEMME. 281
donne de grands privilèges : il ne vous donne pourtant pas, je
suppose, celui d'offenser une femme.
— Ne vous ai-je pas dit que j'étais fou ? ,
— Je le vois, monsieur ; mais il fallait me prévenir.
11 s'est tu longtemps. Il mordait ses lèvres avec tant de force que
j'en ai vu jaillir une goutte de sang. — Enfin il a repris d'une voix
très émue : — Mademoiselle, je suis indigne de l'honneur que vous
m'avez fait... je le reconnais, et je vous prie humblement de me
pardonner.
— C'est bien, monsieur... Si nous retournions?
Nous étions alors assez loin dans la campagne ; car j'apercevais à
travers les arbres la petite église de Louvercy.
— Retournons! a-t-il dit tristement. Mais, mon Dieu, rentrerons-
nous fâchés, ennemis?.. Voyons, mademoiselle... y a-t-ilquelque
chose au monde qu'un pauvre misérable comme moi puisse faire
pour vous prouver son profond respect, et pour effacer le souvenu:
d'une parole odieuse?
Une idée soudaine m'est venue : je me suis rappelé ce que M"* de
Louvercy m'avait dit le matin de la douleur que lui causait l'es-
pèce d'impiété révoltée de son fils... Je voyais la petite église tout
près de nous...
— Oui, lui ai-je dit tout à coup, vous pouvez faire une chose
qui vous rendra mon estime et qui vous vaudra même mon amitié...
voilà l'église là-bas... — venez-y prier avec moi.
Ses sourcils se sont subitement contractés, et d'une voix assez
douce pourtant :
— Ma mère vous a parlé?
— Oui.
— Vous le voulez?
— Oui.
— Allons 1
Peu de minutes après, noils arrivions sous le jardin du presby-
tère qui est contigu à l'église. Le domestique du curé, qui tra-
vaillait dans le jardin, a levé la tête au bruit ; M. de Louvercy l'a
appelé et l'a prié de tenir son cheval. Je suis descendue et je l'ai
aidé lui-même à descendre. Puis nous sommes entrés dans le
cimetière, et nous avons franchi le porche ogival, à la vive sur-
prise du domestique, qui n'a pas coutume de voir M. Roger dans
ces parages. .
L'intérieur de l'église est fort simple ; une petite nei blanche et
nue. — Je précédais M. de Louvercy, dont la béquille résonnait sur
les dalles et sous la voûte. Nous avons gagné entre deux rangs de
chaises la place réservée à M""* de Louvercy. Je lui ai indiqué
une chaise basse couverte d'un coussin, et je lui ai dit àdemi-
Digitized by VjOOQ IC
282 REYUE DES DEUX MONDES.
voix : — Le prie-Dieu de votre mère. — Puis je l'ai soutenu par le
bras pendant qu'il s'y agenouillait; il se laissait faire comme un
enfant. 11 s'est accoudé la tête dans sa main» et je me suis age-
nouillée à côté de lui. — Pendant que je priais pour nous deux de
toute mon âme, son cœur a éclaté, et je l'ai entendu pleurer à
sanglots.
Quand nous nous sonmies relevés, me montrant son visage inondé
de larmes :
— Voyez, m'a-t-il dit, ce que vous faites faire à un soldat I
— Aussi vous êtes pardonné I lui ai-je répondu en lui tendant la
main.
Nous sommes repartis aussitôt, toujours d'un grand train, mais
sans folie. Son émotion calmée, il est devenu presque gai, et s'est
mis à interpeller les paysans que nous rencontrions çà et là sur la
route, s'inlormant de leurs affaires, et me contant leur histoire avec
intérêt. Je savais déjà au reste que sa misanthropie ne l'empêchait
pas de faire beaucoup de bien dans le pays, où il est aimé.
Nous venions d'entrer dans le parc quand nous avons aperçu au
détour d'une allée trois personnes marchant lentement devant nous :
c'étaient M'°* de Louvercy, M. d'Éblis et Cécile. — Ils ont paru fort
surpris de me voir en la compagnie de M. Roger. — Ma mère,
s'est-il écrié en riant, j'ai cru enlever M'** d'Erra, et c'est elle qui
m'a enlevé... et savez-vous où elle m'a conduit 7. . Non!., vous ne
vous en doutez pas... Allons, je veux lui laisser le plaisir de vous
l'apprendre !
J'ai sauté à terre : j'ai pris à part U^* de Louvercy, qui semblait
de plus en plus intriguée, et je lui ai dit à l'oreille : — Je l'ai mené
à l'église... il a prié I
Elle a poussé un cri, et me serrant sur son cœur avec une sorte
de violence :
— Ahl ma chère... chère enfant! — Et après une pause et un
long soupir :
— J'ai donc tous les bonheurs à la fois... car, vous savez ?.•
Cécile... — et elle me l'a montrée près de M. d'Éblis.
— Oui, je sais, ai-je dit.
— Qui aurait jamais pensé qu'elle fît un choix aussi sage, et que
lui, de son côté... enfin Dieu a ses jours!
Cécile cependant m'avait pris le bras, et elle a dit à sa tante d'un
ton suppliant : — Laissez-moi seule avec elle!
M"»« de Louvercy et M. d'Éblis se sont alors éloignés doucement
en causant avec M. Roger, qui avait mis son cheval au pas. — Cé-
cile m'a entraînée et m'a fait entrer avec elle, en suivant un court
sentier tournant, dans une partie très retirée du parc qu'on nomme
l'Ermitage. La tradition du pays veut qu'il y ait eu autrefois en ce
Digitized by VjOOQ IC
LE JOUBNAL d'UNE FEHME« 28S
lieu une habitation d'ermite dont on croit retrouver les traces dans
quelques débris de maçonnerie à demi recouverts aujourd'hui par
un tertre gazonné. La seule ruine à peu près intacte est un très pe-
tit et très vieil édifice en forme d'arche cintrée, sous l'abri duquel
jaillit dans une étroite citerne la source du ruisseau qui traverse le
bois. Il y a là un terrain assez vaste qui parait avoir été le jardin
de l'habitation détruite, et qui forme aujourd'hui une clairière apla-
nie, une sorte de promenoir dans lequel on a conservé çà et là des
groupes d'arbres de haute futaie. C'est un site d'un aspect singuliè-
rement doux et sauvage, une espèce de vallon sacré, de solitude
gracieuse, qui fait rêver à ces coins de paysage où l'on place, au-
près de quelque fontaine antique, des scènes de nymphes et de
bergers.
Cécile m'y a conduite en silence : puis me regardant avec une
tendresse inquiète et me sautant au cou tout en larmes : — ^Âh I
s'est-elle écriée, je te le volel.. je te le volel
J'ai mêlé mes larmes aux siennes, en lui rendant ses caresses et
en murmurant : — Quelle folie!., à quoi vas-tu penser?.. Ne gâte
donc pas ton bonheur à plaisir !
— Tu as été si bonne pour mo?, a-t-elle poursuivi en pleurant,
si généreuse... il me l'a dit... Ahl c'était toi seule qui étais digne
de lui... toi seule!.. Tu ne l'aimais pas trop, dis?
— Mais, non, ma chérie... sois donc tranquille... de la sympathie
seulement!
— Moi, je l'adore!.. Écoute... c'est ici, dans cet endroit char-
mant, qu'il m'a dit qu'il m'aimait... qu'il m'a demandé si je voulais
être sa ieomiie... c'est ici que je voudrais être enterrée quand je
mourrai... crois-tu que ce soit possible?
— Je ne sais pas, ma mignonne... mais tu dis des choses
absurdes, tu sais ?
— C'est que je suis un peu folle, vraiment?.. Mais sera-t-il
heureux avec moi. . . le crois-tu ?. . je voudrais tant qu'il fût heureux I
— Il sera heureux, ma chérie.
... Enfin rien ne m'a été épargné. — J'abrège ce récit, 'car le
cœur me manque.
Que vais-je faire maintenant? — Je verrai demain... Je consul-
terai ma grand'mère. Je suis décidée à tout lui dire.
s août
Ma grand'mère a appris hier soir, comme tout le château, le grand
événement des fiançailles de Cécile. Quoique certainement contra-
riée et môme indignée au suprêmç degré, elle a reçu la nouvelle
avec un calme, une sérénité, un sourire, qui m'ont été d'un bon
exemple. — Elle m'a dit simplement en me quittant^sur l'escalier :
— Il a un drôle de goût, ce monsieur \
Digitized by VjOOQ IC
28& REVUE DES DEUX MONDES.
Ce matin elle m'a prévenue, et elle est entrée chez moi comme
je m'éveillais d'un bien court sommeil. — Après m'avoir embrassée
en me serrant fortement la main : — Ma belle mignonne, m*a-
t-elle dit, M"** de Sauves et de Chagres viennent de m*annoncer
qu'elles partent aujourd'hui avec leurs frères... Eh bien, je te
déclare que je trouve leur conduite ridicule... C'est avouer son
désappointement... son dépit... c'est mesquin... c'est misérable!..
Nous sommes plus fières que cela, n'est-ce pas, chère petite?
— Oui, grand'mère.
— Nous savons souffrir dignement, nous autres, et, quoique ce
soit fort ennuyeux, nous resterons encore ici quinze jours ou trois
semaines pour sauver l'honneur... Du moins c'est mon avis... T'en
sens-tu le courage?
— Je lâcherai.
— D'ailleurs, ma chère petite, la fuite en pareil cas n'est pas
plus raisonnable qu'elle n'est honorable... Il vaut mieux s'habituer
aux choses, les regarder en face, en user l'impression... tu ne
penses pas?
— Je ne sais pas encore.
— Enfin, tu verras... Si cela dépasse tes forces, nous partirons...
Je te demande pardon, mon enfant, si je brusque un peu ton cha-
grin — au lieu de m'attendrir avec toi... c'est plus sage, vois-tu...
il ne faut jamais caresser sa douleur..^ embrasse-moi... je t'aime
bien! — Et elle s'est sauvée chez elle pour s'attendrir toute seule,
je crois.
Quant au résultat de mes méditations de la nuit, le voici : J'ai si
souvent entendu dans le monde tourner en risée les amours éter-
nels et traiter de fabuleuse la constance du cœur, surtout chez mon
sexe, que j'éprouve un peu de scrupule à me croire sous ce rapport
une exception : il m'est cependant impossible d'imaginer que mon
cœur, à moi, s'ouvre jamais, même dan3 le plus lointain avenir, à
un sentiment qui en chasse celui que j'y avais admis : à tort ou à
raison, je suis persuadée que j'aimerai toujours l'homme que j'ai
aimé une fois de toute ma passion, de toute ma raison, de toute la
puissance de mon être et de ma vie. Il ne m'est pas même pos-
sible d'imaginer qu'avec un tel sentiment dans le cœur je puisse
jamais m'unir à un autre. A moins donc qu'il ne se produise en moi
un changement bien grand que je n'attends pas et que je ne sou-
haite pas, je ne me marierai jamais. Tant que ma grand'mère me
restera, je vivrai près d'elle et pour elle. Si je lui survis, je ren-
trerai dans le couvent où j'ai passé ma jeunesse, et je n'en sortirai
plus. Je sens que je n'y serai pas trop malheureuse : j'y porterai
sans doute d'amers regrets, mais j'y trouverai des consolations.
A part môme la poésie du cloître et la familiarité si douce des
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'uNB FE34ME. 285
choses divines, j'y trouverai dans mes humbles fonctions d'insti-
tutrice l'illusion du dévoûment maternel, puisque je n'en dois
connaître que l'illusion. Ce que j'ai fait autrefois pour Cécile, je le
ferai pour d'autres, et ce sera ma famille.
Ceci réglé pour l'avenir, je me conformerai pour le présent aux
intentions de ma grand'mère : sa fierté est d'accord avec la mienne.
Je rougirais de manifester par un brusque départ un dépit humi-
liant. Je souflrirai beaucoup sans doute; mais j'ai épuisé, je crois,
dans la journée d'hier, tout ce qu'on peut souffrir en ce genre.
8 août.
Ma grand'mère a eu aujourd'hui avecM"' de Louvercy une longue
conférence dont je ne puis absolument d viner le sujet, et qui
parait avoir eu pour résultat de modifier nos projets. Au lieu de
partir dans quinze jours, nous partons demain. Elle vient de m'en
prévenir, en alléguant que nous avions assez fait pour notre dignité.
Elle avait le front très soucieux, et M'"^ de Louvercy, quand je l'ai
vue sortir de la chambre de ma grand'mère, avait le visage décom-
posé. Il ne s'est cependant rien passé de blessant entre elles; leur
attitude mutuelle le prouve : elle est affectueuse et même tendre,
quoique empreinte d'une tristesse particulière. Je renonce à péné^
trer ce nouveau mystère, qui me préoccupe assez peu. L'important
pour moi, c'est que nous nous en allions* J'avais, je l'avoue, trop
présumé de mon courage, il était à bout. — Le départ des Valnesse
et de leurs sœurs me laissait le plus souvent seule en présence des
deux fiancés; j'étais le témoin souriant de leurs tête-à-tête, de leurs
amours, de leur bonheur, — le témoin souriant et désespéré. La
jalousie est une douleur d'une complication affreuse; elle ne dé-
chire pas seulement le cœur, elle le dégrade. On ne se sent pas
seulement torturé, on se sent avili. La blessure n'est pas franche,
elle n'est pas saine ; l'orgueil ulcéré, l'envie, la haine s'y mêlent,
l'enveniment et la souillent. Il n'y a pas une âme passionnée, je
suppose, qui ne soit, à quelque heure maudite, capable de ces
indignes sentimens ; le mérite n'est pas d'en être incapable, mais
de les détester et de les vaincre. — C'est ce que j'essayais de faire,
avec l'aide de Dieu. Mais je suis heureuse de partir.
J'ai promis à Cécile de revenir pour son mariage, si elle se ma-
riait ici, mais je pense que la cérémonie doit avoir lieu à Paris, et
je préfère beaucoup cela.
M. de Louvercy n'a pas assisté ce matin à notre déjeuner. Il ne
viendra pas dîner ce soir. Il est, parai t-il, assez sérieusement souf-
frant. Je remarquais en effet, depuis quelques jours, qu'il avait
Tair plus languissant et plus maladif que de coutume. Je regrette
de partir sans Tavoû: revu. Je ne le reverrai probablement jamais,
Digitized by VjOOQ IC
286 BEVUE DES DEUX MONDES.
car il ne quitte pas Louvercy, et j'espère bien n'y jamais revenir.— :•
Pauvre garçon 1 je lui saurai toujours gré de ce qu'il a fait pour
moi.
9 août.
Quelle nuit I
La surveillance de nos emballages m'avait tenue sur pied jus-
qu'à une heure du matin. J'avais depuis un moment renvoyé ma
femme de chambre, et je commençais à me défaire, quand j'ai cm
entendre une porte s'ouvrir discrètement sur le palier en face de
la mienne, puis un léger bruit de pas, des craquemens de boiseries,
et des froissemens d'étoQes sur les marches ; quelqu'un descendait
l'escalier avec mystère. Surprise et agitée par je ne sais quelle
crainte vague, j'ai entr' ouvert doucement ma porte, et j'ai vu une
faible lueur au bas de l'escalier; en même temps un murmure de
paroles entrecoupées, et, à ce qu'il m'a semblé, de gémissemens
étouffés, montait jusqu'à moi. Je me suis penchée sur la rampe et
j'ai pu reconnaître M"* de Louvercy arrêtée sur le palier du rez-de-
chaussée, un bougeoir à la main ; elle avait le front appuyé contre
la porte de l'appartement de son fils, et prêtait l'oreille attentive*
ment. — Tout à coup elle a ouvert cette porte avec une extrême
précaution, et s'est glissée dans l'appartement.
J'étais là, inquiète et haletante, depuis deux ou trois minutes,
quand un cri de femme, un cri aigu, douloureux, s'est fait entendre
dans le grand silence de la nuit. — Je me suis précipitée, j'ai
descendu l'escalier follement, et je me suis trouvée devant la porte
que M"»* de Louvercy avait laissée entr'ouyerte. Elle donne dans
une sorte de cabinet de travail qui précède la chambre de M. Roger.
Ce cabinet était plongé dans les ténèbres, mais quelques rayons de
lumière y pénétraient à travers la portière qui le sépare de la
chambre voisine. — Je prêtais l'oreille à mon tour avec angoisse, et
mon cœur battait à coups pressés dans ma poitrine ; M™* de Lou-
vercy était entrée dans la chambre, elle sanglotait, et sa voix s'éle-
vait par intervalles avec des accens de supplication désespérés. —
Aucune voix ne lui répondait. — J'ai été prise d'une terreur mor-
telle ; j'ai cru que quelque malheur était arrivé... J'ai fait presque
sans y penser quelques pas dans le cabinet, et j'ai soulevé sans
bruit un coin de la portière. — En face de moi, j'ai vu M. Roger
de Louvercy assis dans un fauteuil près d'une table ; il avait Timmo*
bilité et la pâleur d'un spectre, et il regardait d'un œil fixe, sans
parler, sa malheureuse mère qui était prosternée devant lui les
mains jointes, et battant de son front les genoux de son fils. — J'ai
pu voir aussi sur la table une grande lettre cachetée de cire, et
tout auprès une de ces boîtes oblongues en palissandre où l'on
enferme les pistolets de prix. — Enfin M. Roger a murmuré sour-
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'une FESiME. 287
dément d'un ton irrité : — Jean aurait mieux fait de se taire L.
(Jean est son ancien soldat qui est aujourd'hui son domestique de
confiance.)
— Ohl je t'en prie!., a répondu M"* de Louvercy à trarers ses
sangbts : et moi ne suis-je donc rien... rien pour toi, mon Dieu!
11 a encore hésité ; puis je l'ai vu se courber, prendre le front
de sa mère et le baiser. — Pardon 1 — a-t-il dit. — Cette heure
de folie est passée... bien passée, je vous le promets 1
— Tu me le promets... tu me le promets vraiment, mon enfant
chéri? •
— Je vous le promets... seulement qu'elle parte... je vous en
supplie 1 que je ne la revoie pas... n'est-ce pas ?
— Oui... oui... c'est convenu, tu sais... elle part demain... ce
matin même !
— Et qu'elle ignore toujours cela!
— Toujours, oui 1
* — Eh bien, allez, ma mère, et reposez en paix... Pardon encore...
allez «î paix... vous avez ma parole... je vous le jure... je vous le
jure!.. Emportez ces armes, si vous voulez!
Pendant qu'ils se tenaient embrassés, je suis sortie à la hâte ;
j'ai gravi l'escalier et je suis rentrée chez moi. — J'y ai passé le
reste de la nuit dans d'étranges réflexions.
Dès que le jour a paru, je suis allée chez ma grand'mère et j'ai
eu avec elle un long en^etien. Elle a pu m' apprendre alors pour
quelle raison M"* de Louvercy l'avait priée d'avancer notre départ;
mais c'était inutile : depuis un moment, je le savais.
Je vais dormir un peu, et puis je reprendrai.
Môme jour.
La résolution que j'ai prise cette nuit a été très longtemps et très
vivement combattue par ma grand'mère. — Ma chérie, m'a-t-elle
dit, tu sais qu'en principe je ne hais pas le romanesque;... mais
ceci l'est vraiment trop!.. A ton âge, avec ta figure, ta tournure,
ton éducation, ta fortune, — épouser un invalide, certainement
c'est très beau, très généreux, très poétique, mais franchement
cela dépasse un peu la mesure!.. Et encore permets, ma chère
enfant, si tu prenais une détermination semblable en temps ordi-
naire, en toute liberté d'esprit et de cœur, avec calme et sang-
froid, en pleine possession de toi-même eniin... à la bonne heure !
— Mais ce n'est pas cela... Tu viens d'éprouver un désenchante-^
ment, une déception très sensible... mon Dieu! par parenthèse, je
ne comprendrai jamais ce qui a pu se passer dans la cervelle de ce
monsieur-là!., quoi qu'il en soit, ma charmante, tu es dans un de
ces états de l'âme où s engendrent les fausses vocations. .•. il faut donc
Digitized by VjOOQ IC
288 BEVUE DES DEUX MONDES.
te défier beaucoup d'un premier mouvement d'enthousiasme qui
peut n'être qu'un mouvement de désespoir... Au moins attendons...
attendons quelques mois... laissons le temps passer sur cette idée*
là... si elle se confirme, si elle se consolide, eh bien, on verra!..
Mais je ne ferais vraiment pas mon devoir si je te permettais de t'en-
gager dans une pareille aventure sous le coup de ton chagrin de
cœur, sous le coup aussi de l'émotion que t'a causée la scène tra-
gique de cette nuit!
Telles ont été, en bref résumé, les objections de ma grand'-
mëre ; je les ai combattues à mon tour de toute ma conviction et
de toute mon éloquence : — Sans doute j'étais un peu romanesque ;
mais elle-même n'avait-elle pas encouragé en moi ces dispositions?
Ne me les avait-elle pas recommandées comme des garanties de
dignité et même de bonheur?.. Sans doute j'avais le cœur malade
et brisé; mais ce cœur malade n'avait-il pas précisément besoin
pour se relever et se soutenir de la diversion d'un grand devoir,
d'un généreux dévoûment? Ne devait-il pas trouver uniquement
dans le bonheur des autres la consolation et l'oubli de son propre
bonheur perdu ?.. — Je ne lui ai pas caché l'intention formelle où
j'étais d'entrer un jour au couvent, si jamais j'avais le malheur de
me trouver seule au monde; dévoûment pour dévoûment, celui
dont l'occasion se présentait à moi n'avait-il pas un caractère plus
élevé, plus pieux, plus attachant, moins égoïste enfin , que le
simple renoncement au monde et l'abnégation un peu banale de
l'institutrice?.. — Quant à attendre, ce serait hasarder peut-être
tout le mérite et tout le bienfait de mon action ; qui sait si dans
l'intervalle ce malheureux jeune homme ne retomberait pas dans
un de ces accès de désespoir auxquels je venais de le voir en proie,
si sa mère serait comme cette fois avertie à temps, s'il n'y suc-
comberait pas?.. Ce qu'il y avait de certain du moins, c'est
qu'attendre ce serait me faire perdre, à moi, la meilleure partie de
ma récompense, la joie que je me promettais de voir ces pauvres
gens passer soudain de l'excès de la douleur à un bonheur ines-
péré, d'en être la cause, de descendre tout à coup dans leur vie
sombre comme un ange de lumière... que cette seule minute de
mon existence jetterait sur le passé, sur le présent, sur l'avenir,
un apaisement, un charme et une consolation infinis I
Ma chère grand'mère, tout en pleurant beaucoup, a bien voulu se
rendre à mes raisons. — Hélas! ma pauvre fillette, a-t-elle mur-
muré pour conclure, le monde dira que nous sommes deux folles!
— Ce sont, ai-je dit, des folies que Dieu doit bénir.
— J'en conviens, a dit ma grand'mère; — mais il y a mainte-
nant une autre difficulté qui me saute aux yeux.
— Ah! mon Dieu, laquelle?
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'uNE FEMME. 289
— Gomment allons-nous nous y prendre avec les Louvercy?..
Je dois rendre justice à la pauvre mère ; en me confiant la malheu-
reuse passion de son fils, elle n'a pas paru admettre un instant la
supposition, — vraiment inimaginable d'ailleurs, — d'un mariage
entre vous deux; le jeune homme très évidemment ne l'admet pas
davantage... et ça fait honneur à son bon sens... mais alors...
quoi?.. Il va donc falloir s'offrir, se jeter dans leurs bras, sans
dire gare?.. C'est impossible, ma fille... c'est tout à fait incorrect!
— Mais, grand'mère, puisque nous sommes sûrs qu'ils ne me
refuseront pas?
— Ah ! bon! il ne manquerait plus que cela !.. Enfin, c'est une
négociation très délicate, très délicate !
— Voulez-vous m'en charger, grand'mère?
— Ah! mon Dieu, pourquoi pas?... quand on prend du galon,
on n'en saurait trop prendre!.. Puisque nous sommes dans les
irrégularités jusqu'au cou, une déplus, une de moins... c'est in-
difierent!.. Mais enfin pourtant, j'imagine que tu vas d'abord
l'adresser à la mère ?
— Bien entendu I ai-je dit.
... C'est pourquoi je viens de faire demander un moment d'en-
tretien à M"' de Louvercy, et dans quelques minutes je serai chez
elle.
Môme jour.
M"* de Louvercy était chez son fils quand on lui a transmis mon
message. Elle est aussitôt montée chez moi. Son visage, un des plus
nobles que je connaisse, était encore tout pâle et comme meurtri
des terribles émotions de la nuit : elle m'a souri pourtant, mais
d'un air distrait comme une femme dont la pensée était à mille
lieues de la surprise que je lui préparais. — Ma chère enfant, m'a-
t-elle dit, vous voulez me faire vos adieux... vous êtes aimable...
je suis bien aise moi-même de vous faire les miens sans témoins
pour mieux vous dire combien je vous regretterai, combien je vous
remercie d'avoir été si obligeante... si compatissante... pour nous
tous.
Elle m'avait pris les mains en parlant : — elle a vu que j'étais
extrêmement troublée, et a senti que je tremblais. — Ses traits
défaits se sont comme tendus tout à coup, et ses yeux ont cherché
les miens avec une expression d'étonnement et de vague soupçon.
— Madame, ai-je dit en balbutiant un peu, j'ai un pardon à
vous demander... j'ai été bien indiscrète la nuit dernière...
Elle m'a regardée avec une fixité plus intense et plus profonde.
— Je vous ai entendue passer... puis j'ai entendu vos pleurs...
j'ai craint que vous n'eussiez besoin de secours ^je suis descendue...
ton xxvnu — 1878. 10
Digitized by VjOOQ IC
^90 REVUE DES DEUX MONDES.
— Vous savez tout! s'est-elle écriée toute tremblante à son tour.
— Je sais tout... oui, — je suis profondément touchée des sen-
timens que j'ai inspirés à votre fils, très touchée aussi de son infor-
tune... enfin, madame... — et je me suis rapprochée d'elle tout
doucement, — voulez-vous que je sois votre fille?
Tout son corps a frémi d'une secousse soudaine : ses yeux dila-
tés, stupéfaits, presque égarés, demeuraient attachés sur les miens :
ses lèvres entr'ouvertes étaient agitées de faibles convulsions. —
Elle a murmuré tout bas : — Non! ce n'est pas possible 1...
— Voulez-vous de moi pour votre fille? ai-je repris en lui souriant.
— Ah!.. — quel cri elle a jeté! quel cri de mère... d'heureuse
mère!
Je ne sais plus trop ce qui s'est passé dans les minutes qui ont
suivi. J'avais à demi perdu le sens, elle aussi. Elle me serrait,
m'embrassait, m'étouflait, m'appelait des noms les plus tendres,
priant, pleurant, nous mêlant Dieu et moi dans ses élans de recon-
naissance... — Ah! quel bon moment!
Dès qu'elle a pu se retrouver, se reconnaître un peu : — Mais
mon Dieu!., et votre grand'mère? a-t-elle demandé avec anxiété.
— Elle consent.
— Ah! venons chez elle. — Elle m'a entraînée chez ma grand'-
mère. Après les premiers transports, qui ont été très vifs de part et
d'autre, ma grand'mère a fait observer qu'avant de nous y aban-
donner davantage, il serait peut-être bon de sonder les intentions
de M. Roger. — Ah ! Dieu! s'est écriée M'*"' de Louvercy : mon pau-
vre garçon! Tout ce que je demande c'est qu'il ne meure pas de
joie... mais je ne veux pas lui faire attendre plus longtemps ce
bonheur-là!.. — Et se voyant tout à coup dans la glace avec ses
beaux cheveux blancs tout dénoués et en désordre : — Comme je
suis faite!.. Il va me croire folle! — Elle a un peu lissé ses che-
veux, et s'est dirigée vers la porte du pas leste et délibéré d'une
jeune fille : en réalité l'éclat de ses yeux, l'épanouissement de son
visage, semblaient l'avoir subitement rajeunie de dix ans. — A l'in-
stant de sortir, elle s'est arrêtée, et se retournant: — 11 ne me croira
pas... — a-t-elle dit, — véritablement il ne me croira pas!., et elle
me regardait timidement. — J'avoue que je mourais d'envie de
l'accompagner.
Ma grand'mère, emportée par l'enthousiasme du moment, m'a
poussée par les épaules : — Oh! mon Dieu! vas-y, ma chère...
puisque nous nageons en pleine incorrection... vas-y I
M'"* de Louvercy a passé mon bras sous le sien, et m'a emmenée
presque en courant. — Pendant que nous descendions l'escalier :
Quel contraste avec c^ite horrible nuit I — m'a-t-elle dit en m'em-
brassant encore. Elfe a ouvert la porte de l'appartement du rez-de-
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'UNE FEMNE. 291
chaussée; — elle m'a priée tout bas d'attendre une minute dans le
cabinet de travail ; — puis elle a levé la portière, et elle est entrée
dans la chambre de M. Roger.
A peine seule dans ce cabinet, j'ai été saisie brusquement par
l'étrangeté, et, — pour dire le mot, — par l'inconvenance, au moins
apparente, de ma situation. J'avais beau me rappeler tout ce qui
pouvait justifier ma démarche, tout ce qu'il y avait d'exceptionnel
dans les circonstances qui me l'avaient conseillée, dans l'état mal-
heureux de M. Roger et dans la réserve qu'il lui imposait, j'avais
beau me dire que par la force des choses les rôles ordinaires se
trouvaient en quelque sorte renversés entre nous deux, — je n'en
étais pas moins là, à sa porte, attendant son bon plaisir comme
une esclave d'Orient, et, — n'étant pas d'humeur très humble, —
cela me semblait tout au moins fort désagréable. Ce sentiment de
malaise s'accusait plus péniblement à mesure que ma solitude se
prolongeait, et qu'on me laissait le temps de la réflexion, sur lequel
je n'avais pas compté. Mon imagination m'avait représenté cette
scène comme devant être une répétition exacte, vive et rapide, de
celle qui m'avait tant émue un instant auparavant. .. un étonnement,
im cri, un élan, un transport !.. Mais au lieu de cela les minutes
succédaient aux minutes; j'entendais à travers l'épaisseur de la
portière des chuchotemens à demi-voix, des échanges de confidences,
un dialogue raisonneur, une sorte de discussion en règle... Le sang
me quittait le cœur et le parquet flottait sous moi, quand la portière
s'est enfin soulevée, me montrant le visage de M"** de Louvercy, —
non pas triste précisément, — mais sérieux et un peu inquiet.
— Voulez- vous venir, mon enfant? m'a-t-elle dit doucement.
— Je suis entrée dans la chambre : — M. de Louvercy était de-
bout, appuyant son genou blessé sur une chaise : ses traits, dont
l'expression habituelle est tourmentée et sarcastique, avaient abso-
lument perdu ce caractère; une sorte de mélancolie grave et
presque solennelle en rehaussait fièrement les lignes pures; ses
yeux, cerclés de sillons bleus, m'ont paru un peu humides. Il a attar-
chéson regard sur moi, et m'a dit en parlant très lentement connue
pour contenir une émotion près d'éclater :
— Ma mère, mademoiselle Charlotte, m'a fait connaître le senti-
ment de bonté angélique qui vous amène ici... Si je n'étais pas
infirme comme je le suis, je serais à vos pieds... Je n'accepte pas
cependant votre sacrifice... mais il suffit que la pensée vous en soit
venue pour que ma vie en demeure consolée et charmée... pour
que ma reconnaissance la plus profonde... la plus tendre... vous
suive partout, et vous bénisse à jamais !.. Maintenant, mademoi-
selle, je vous en suppUe, ne prolongez pas utô épreuve... qui dé-
passerait vraiment la force d'un homme.. • laissez-moi ferme dans
Digitized by VjOOQ IC
292 BEVUE DES DEUX MONDES.
la résolution que Thonneur me commande;... vous m'en estimerez
mieux... encore merci... et adieu!
Il s'est incliné très bas en me saluant. — Sa mère pleurait en
silence.
— Je me suis avancée de quelques pas vers lui, et je lui ai fran-
chement tendu ma main. — Il l'a prise, et l'a pressée avec force : —
Mon Dieu ! — a-t-il dit tout bas. — Puis me regardant longuement :
— Excusez-moi, mademoiselle... je ne trouve pas de paroles...
j'ai le cœur si plein, l'esprit si troublé... je passe si brusquement de
l'abîme au ciel! Mais du moins laissez-moi vous prouver combien
j'étais sincère tout à l'heure... combien je crains vraiment d'abu-
ser d'un mouvement de générosité, d'un élan d'enthousiasme...
Veuillez, je vous en prie, prendre quelque temps pour réfléchir...
Dans quelques mois, — dans un an par exemple... si vous persistez,
si vous n'êtes pas plus effrayée qu'aujourd'hui de votre grand dé-
voûment... eh bien, oui, j'accepterai... Mais jusque-là souffrez que
je vous dégage de toute obligation, que je vous rende votre absolue
liberté.
Comme il avait gardé ma main, je n'ai pas eu besoin de la lui
donner pour sceller notre convention, dont M"" de Louvercy a paru
très satisfaite, espérant peut-être, — et peut-être avec raison, —
qu'elle aurait le sort de beaucoup d'autres traités modernes.
Pour moi, j'ai répondu simplement : — Gomme vous voudrez,
monsieur; mais je ne changerai pas... Au revoir... à tantôt... car
vous n'exigez plus que nous partions aujourd'hui, je suppose?.,
vous nous accorderez bien un sursis de quelques jours?
11 a secoué la tête en souriant, et il a baisé ma main. < — Nous
nous sommes alors retirées, sa mère et moi.
Ma grand'mère, en apprenant le résultat de cette conférence, a
déclaré que la conduite de M. de Louvercy lui paraissait parfaite-
ment correcte et honorable. Je pense de même, et après avoir été
si fort choquée et mortifiée du peu d'empressement qu'il mettait à
m' accueillir et à me répondre, je regretterais beaucoup maintenant
qu'il eût agi autrement. Je lui sais gré de ses hésitations et de ses
scrupules, bien que j'y sente, à la réflexion, quelque chose de plus
que ce qu'il m'a dit. — Oui, sans doute, il craint d'abuser d'un
mouvement d'enthousiasme romanesque qui pourrait être sujet au
repentir; mais il craint aussi d'accepter le don d'un cœur blessé,
qui n'est peut-être pas encore et qui ne sera peut-être jamais guéri
de sa blessure. Car il est certain qu'il a soupçonné tout au moins
mon attachement pour M. d'Éblis. 11 ne pouvait se permettre de
me demander une explication à cet égard ; mais, si délicate qu'elle
puisse être, je la lui donnerai un jour ou l'autre, et comme il est
honnête homme, il sera content de moi... Oui, c'est un cœur blessé,
Digitized by VjOOQ IC
I
LE JOURNAL d'uNE FEMME. 293
un cœur saignant que je lui oflfre ; mais un cœur pourtant dévoué
et fidèle.
25 août.
J'ai été bien inspirée. — Je ne veux pas pourtant me mentir à
moi-même. Je ne suis pas heureuse : je ne peux plus l'être. J'ai
entrevu un bonheur trop grand, trop parfait, pour que je me con-
sole jamais de l'avoir perdu. — Mais enfin l'obsession de cette
pensée unique a cessé; ma vie a retrouvé un but et un avenir; je
me suis fait un devoir qui en remplit le vide» qui m'occupe et qui
m'attache. C'est une tâche attrayante que de relever peu à peu une
âme désolée, de la tirer du désespoir, de lui rendre la paix et le
sourire, de la ramènera la soumission, au bonheur, à Dieu. Voilà
las soins auxquels je me consacre avec un intérêt tendre qui croîtra
sans doute chaque jour comme l'afiection d'une mère pour son
enfant malade, et qui ne laissera rien regretter, je l'espère, à celui
qui en est l'objet.
Dès à présent, il voit, il comprend tout ce que je lui donne, et
avec quelle sincérité. Je lui en dis quelque chose : il devine le reste,
et il paraît heureux. Gomme je m'en étais doutée, notre convention
ne tient guère : il insiste, il est vrai, pour que j'en observe les
délais; je ne résiste pas, mais je reste, et il ne s'en plaint pas. Je
crois que nous nous marierons dans quelques semaines.
Il a donc fallu confier ce grand secret à Cécile et à son fiancé. Je
n'ai rien appris, je crois, à M. d'Éblis; il m'a dit simplement : —
Cela est digne de vous. — Quant à Cécile, après quelques secondes
de complète stupeur, elle est entrée dans une sorte de convulsion
joyeuse et tendre qui dure encore. Nous serons cousines, à demi
sœurs : c'était son rêve. Et puis, elle se figure que ce mariage va
resserrer encore notre intimité, que nos deux existences vont pour
ainsi dire se confondre. A cet égard, elle se trompe; elle restera
la plus chère de mes amies; mais il est probable que nous vivrons,
pendant quelque temps du moins, plus séparées que par le passé.
Le découragement avait empêché jusqu'à présent M. de Louvercy
de céder aux conseils des médecins, qui lui recommandent le séjour
du midi et du bord de la mer. Maintenant il veut vivre. J*ai déjà
parlé d'un établissement à Nice pour l'hiver, et j'ai vu qu'il m'en
savait gré, pour plus d'une raison peut-être.
Je ferme ici mon livre à serrure, pour ne le rouvrir jamais, j'es-
père. Je pense qu'une fois mariée une femme ne doit plus avoir
d'autre confident que son mari. — Adieu donc, romanesque et pas-
sionnée Charlotte!
Octave Feuillet.
iLa dernière partie au prochain n^)
Digitized by VjOOQIC
FLORENCE
DEPUIS L'ANNEXION AU ROYAUME D'ITALIE
II
l
L'INSTITUT DES HAUTES ÉTUDES. LES 6RAMDS TRAVAUX PUBLICS
ET LA 8ITUATI0I FIIAMCIÈ&E DE FLOREMGE.
I. Dell' Istituto tuperiort di studii praiiet e di perfaionamtnio in Firenze, oturmiooi e pro-
pose dell' adtocato OtUtio Andrencci, iii-8*, Plonnce, 1910. — II. ReltuUme tull' ordtna^
mnUo ê ampliammto deW UtUuto superion, letta dal comm. Ubaldino Penzzzi, in-li, Flo-
rence^ 1814. •— III. Assoeicizione cottituzUmale toseana. Rapporlo tulle eondizioni flnanziarie
del commune di Firenze, Florence, 1877. — IV. Mantelliai, Tre lettere sut easl di Firtnze,
Borne, 1818. — Y. La quesUone di Firent, tratUta dal depotalo Adriano Mari ; memoria
e allegati, in-S*, 1818, Florence. — YI. BudgeU, rapporta de la commiaûon da badget, pé-
titiom da manidpe de Florence, de 1818 A 1818.
Il y aurait, dans ce siècle de révolutions, un livre curieux et pi-
quant à écrire : ce serait l'histoire comparée des gouvememens
provisoires de l'ancien monde. On s'abstiendrait de passer l'Océan ;
dans les républiques de l'Amérique centrale et méridionale, il y a
trop peu de différence entre le provisoire et le définitif. L'historien
aurait assez à faire, depuis 1789, avec les gouvememens provi-
soires français, belges, allemands, polonais, autrichiens, hongrois,
italiens, espagnols et autres. A tous, il reconnaîtrait des carac-
tères communs qui s'expliquent par leur origine, la révolte contre
les pouvoirs établis ou l'insurrection contre l'étranger. L'irrégula-
rité de leur naissance, les hasards de leur composition improvisée
et tumultuaire, l'incertitude de leur lendemain les condamnent à
(i) Voyez la Hwm du l*' mai.
Digitized by VjOOQ IC
FLORENCE DEPUIS L ANNEXION. 295
une hâte fiévreuse. Héritant de situations troublées et confuses, ils
professent ou ils affectent une confiance puérile dans reflîcacité
des solennels exposés de principes et des décrets révolutionnaires :
ils mettent à Tordre du jour le patriotisme et la vertu , ils pré-
tendent guérir en une heure des maux qui sont l'œuvre des
siècles, ils croient aux remèdes secrets et aux panacées humani-
taires, ils s'enivrent de leur parole ; leur autorité soudaine et pré-
caire leur monte à la tète. Il ne dépend d'ailleurs point d'eux de
méditer et de se recueillir. Les passions qui les ont poussés au pou-
voir exigent des satisfactions immédiates. Le parti qui triomphe
sent bien que ses mandataires ne peuvent pas compter sur le temps;
pourquoi leur ferait-il un crédit qui ne serait qu'une duperie?
Ainsi talonnés sans relâche par des impatiences et des défiances
sans cesse renaissantes, ces malheureux gouvememens, malgré le
mérite personnel et les hautes qualités morales de quelques-uns de
leurs membres, s'usent très vite dans une agitation presque tou-
jours stérile. Quand ils ne disparaissent pas dans quelque catas-
trophe tragique, ils ont à lutter par les armes contre ceux mêmes
qui les acclamaient quelques semaines plus tôt, ou bien c'est la
raillerie qui les mine et les ébranle. Lorsque sonne peureux l'heure
de céder la place à des pouvoirs réguliers, les tribuns les plus po-
pulaires, les patriotes les plus ardens sont souvent à tel point
discrédités qu'il ne leur reste plus qu'à s'effacer et à se perdre dans
la foule, heureux si au bout de quelques années on leur rend jus-
tice, on leur tient compte de la pureté de leurs intentions, des
fautes qu'ils ont évitées, de tout le mal qu'ils ont empêché.
Ces caractères communs, Thistorien les trouverait, plus ou moins
marqués, à peu près partout; mais il distinguerait bien vite, entre
ces pouvoirs de même titre et de semblable origine, des différences
sensibles, qui tiennent soit aux circonstances, soit aux tempéra-
mens divers des pays où ils sont nés. Pour n'indiquer ici que deux
de ces nuances, ce serait peut-être en France qu'il rencontrerait
les gouvememens tout à la fois les plus honnêtes et les plus can-
dides, les plus faciles à l'illusion, les plus éloquens, les plus pro-
digues d'allocutions brillantes et de phrases sonores. Chez les Ita-
liens au contraire, chez ce peuple que, jusqu'à ces dernières
années, nous connaissions et nous jugions si mal, on citerait plus
d'un chef issu de la révolution qui est resté assez maître de lui-
mèrae, assei avisé d'esprit, assez sobre de proclamations et de pro-
messes pour que sa popularité ait survécu à sa dictature éphémère
et que son œuvre n'ait pas été emportée par une violente réaction.
Ce n'est pas, est-il besoin de le dire? à Garibaldi que nous son-
geons. Dans le royaume des Deux-Siciles, le hardi conquérant s'est
livré à une véritable débauche de paroles imprudentes et pom-
Digitized by VjOOQ IC
296 REYUE D£S DEUX MONDES.
peuses, de décrets souvent enfantins, parfois dangereux. Quand il
a fait hommage de sa conquête à Victor-Emmanuel, le temps pres-
sait; on ne sait ce qui serait advenu des provinces méridionales si
Garibaldi et ses colljJ)orateurs n'avaient en toute hâte remis le pou-
voir à une administration plus capable de rassurer les intérêts,
d'arrêter des vengeances qui pouvaient sembler légitimes, et de
garantir la paix intérieure. Ceux auxquels nous pensons, sans même
remonter jusqu'au sage et noble Manin, ce sont les hommes d'état
dont l'habile conduite sut, après Villafranca et le traité de Zurich,
rattacher au royaume subalpin, malgré toutes les difficultés du de-
dans et du dehors, l'Italie centrale tout entière, c'est Farini dans
l'Emilie, c'est surtout, en Toscane, Ricasoli, le baron de fer^ comme
on l'avait surnommé à Florence.
Nous n'avons point à rappeler ici comment, malgré les regrets
et les résistances de la diplomatie française, malgré l'ardente op-
position de patriotes aussi justement respectés que Montanelli, la
persévérance et la froide énergie de Ricasoli surent conduire la
Toscane au plébiscite du mois de mars 1860, où l'annexion au
royaume d'Italie fut demandée par 360,775 votans sur 386,AA5. Ce
que nous tenons à constater, c'est que, pendant sa courte durée, un
peu moins d'un an, ce gouvernement de transition eut assez de
liberté d'esprit pour concevoir la pensée de plusieurs des fonda-
tions qui devaient compenser ce que Florence perdait au départ des
grands-ducs. Plus de cour, un palais vide; hier encore capitale
d'un état souverain, Florence tombait au rang de simple ville de
province. Pour la dédommager, il fallait des institutions qui, de
quelque manière, rendissent à la noble cité la position éminente
dont semblait devoir la dépouiller cette déchéance au-devant de la-
quelle il lui plaisait de courir, dans l'intérêt de cette Italie une et
forte dont la grande image commençait à se dessiner sous les yeux
de l'Europe surprise et encore incrédule. L'idée nationale, en tra-
vail d'enfantement, exigeait de tous, des individus comme des
cités et des peuples de l'Italie, un sacrifice complet et sans arrière-
pensée. Cette abdication, Florence la signerait de bonne grâce et
sans marchander. Elle était engagée par son passé; de Dante et de
Machiavel à Niccolini, encore vivant (1), n'étaient-ce pas les grands
Florentins qui avaient le plus contribué à faire naître et à entretenir
dans l'âme inquiète de l'ItaUe morcelée cette aspiration et ce rêve
qui soudain prenaient corps, par un concours imprévu de circon-
stances heureuses ? Avant d'entrer dans le domaine des faits,
l'unité nationale n'avait-elle pas été comme ébauchée sous les
(1) Voyez, dans la Rmm$ du 15 juillet 1806, Tétude de M. de Mazade sur Niccolini
et la vie toscane.
Digitized by VjOOQ IC
FLORENCE DEPUIS L ANNEXION. W7
voûtes de Santa-Croce, dans cette église où reposaient les uns
auprès des autres, sans distinction d'origine, les plus illustres
morts de toute l'Italie?
Cependant, tout en accomplissant ce sacrifice, il convenait de
tQut disposer pour en atténuer les fâcheux effets, pour concilier
les intérêts de Florence et ceux de l'Italie. C'est ce que comprit
tout d'abord le gouvernement provisoire. Pénétré de la responsa-
bilité qu'il assumait, il chercha les moyens d'attirer dans les murs
de Florence un nouveau courant de visiteurs empressés et respec-
tueux, de la refaire ce qu'elle avait été déjà plusieurs fois, le ren-
dez-vous des esprits les plus cultivés de l'Italie, un foyer de chaleur
et de lumière. Le dernier grand-duc avait commencé la restaura^
lion du palais du podestat sans autre intention que de préserver de
la ruine un curieux monument de l'ancienne architecture toscane;
ce fut son successeur intérimaire qui eut l'idée d'y établir ce Muêée
national dont nous avons tâché de faire ressortir l'intérêt et l'im-
portance. C'est au même régime qu'il faut •eporter l'honneur
d'avoir voulu rendre à Florence ce qui lui manquait depuis long-
temps, une école de haut enseignement où ceux qui fréquentaient
ses musées, ses bibliothèques et ses archives pussent apprendre i
tirer parti de toutes ces richesses.
De la même époque date aussi le premier projet de quelques-
uns des grands travaux qui, depuis une quinzaine d'années, ont
embelli et agrandi Florence ; mais la fureur des constructions n'a
commencé que plus tard, quand Florence fut devenue capitale du
royaume. Il en coûte d'ailleurs plus cher pour remuer des terres et
de la pierre que pour éveiller et nourrir les intelligences; ingé-
nieurs et architectes expédient les millions autrement vite que les
professeurs les mieux rétribués, que les antiquaires et les savans
les plus jaloux d'enrichir les galeries ou les cabinets et les labora-
toires confiés à leurs soins. Florence aurait pu, sans compromettre
ses finances, faire la part aussi belle à ce noble laxe de l'esprit;
elle eût même doublé les dépenses qui figurent de ce chef à son
budget qu'elle ne se fût point encore exposée à la faillite. Ce qui
la épuisée, c'est cette maladie que l'on a appelée \h fièvre dumoel-
lon^ maladie qui, du Paris impérial, s'est répandue dans l'Europe
entière et a plus ou moins atteint presque toutes les grandes villes
du continent.
I.
Par un décret en date du 22 décembre 1859, le gouvernement
provisoire toscan, sur la proposition du marquis Ridolfî, ministre
de l'instruction publique, décidait la fondation à Florence d'un in-
Digitized by VjOOQ IC
298 KEYUE DES DEUX MONDES.
stitut de hautes études pratiques et de perfectionnement {htituto
superiore di studii pratici e di perfezionamento). A l'appui de
cette décision, le ministre pouvait invoquer des souvenirs qui, pour
remonter à une époque déjà lointaine, n'en étaient pas moins res-
tés présens à la mémoire des patriotes florentins. L'établissement à
Florence d'un centre d'enseignement supérieur n'était point une
nouveauté sans précédens; c'était au contraire la réalisation d'une
pensée qu'avait conçue la république florentine dans le cours de ce
grand siècle où son génie avait enfanté presqu'à la fois la Divine
Comédie de l'Alighieri, le dôme d'Arnolfo di Gambie, les pein-
tures de Giotto. On a conservé le texte des considérans par lesquels
la seigneurie justifiait en 1321 le projet de cette création : on y
sent le même amour du grand, on y reconnaît la même largeur de
vues, on y entend retentir le même accent libre et fier que dans le
fameux décret de 1296 par lequel la république avait décidé la re-
construction de la cathédrale et avait ordonné à l'architecte « d'y
déployer la plus h^ute et la plus somptueuse magnificence qui se
pût mventer, de manière que toute l'industrie et toute la puissance
des hommes ne pussent faire église ni plus belle ni plus grande, »
La nouvelle université [studium florentinum) s'organisa donc,
vers le milieu du xiv* siècle, sur le modèle de l'université de Bolo-
gne, la plus ancienne de l'Italie. Toute la science du temps y fut re-
présentée par des maîtres dont plusieurs ont laissé un nom célèbre.
Ce fut là que, pour la première fois en Occident depuis la chute de
l'empire romain, le grec fut enseigné dans une chaire publique; en
1360, Léonce Pilate, engagé tout exprès sur la recommandation de
Boccace, vint expliquer à Florence le textç d'Homère pendant que
Boccace lui-même y commentait la Divine Comédie. De 1429 à
1435, Philelphe avait là jusqu'à 400 auditeurs; dans la semaine, il
leur expliquait les auteurs grecs et latins , et tel était le zèle des
élèves et du maître, que celui-ci donnait parfois jusqu'à trois leçons
par jour; le dimanche, il interprétait le poème de Dante dans l'é-
glise même de Sainte-Marie-des-Fleurs. Un peu plus tard, Marsile
Ficin enseignait la philosophie platonicienne avec un aussi brillant
succès.
En 1451, l'université florentine comptait 42 professeurs, mais
vers la fin du xv* siècle et dans toute la première moitié du siècle
suivant la vie de la république fut si agitée et si précaire, si trou-
blée par les vicissitudes de la politique italienne et par les luttes
des partis que bien souvent la seigneurie ne sut pas trouver dans
sa caisse les 2,500 florms d'or qu'exigeaient les dépenses courantes
de l'université. 11 arrivait alors que les professeurs n'étaient pas
remplacés; certames chaires restaient vacantes, ce qui suspendait
ou tout au moins ralentissait la vie universitaire. Cependant, mal-
Digitized by VjOOQ IC
I
FLORENCfi DEPUIS l' ANNEXION. 209
gré ces embarras, Florence ne pouvait se résoudre à s'eflFacer de-
yant Pise, à lui céder la gloire d'appeler et de retenir dans ses
murs, autour de maîtres célèbres, la jeunesse italienne; ne fût-ce
que par jalousie, elle recommençait toujours, entre deux crises, à
s'occuper de son université, elle tentait de détourner à son profit le
courant qui portait les étudians vers les écoles de Pise, plus an-
ciennes que celles de Florence. Après la dernière révolte de Pise
contre la suprématie florentine en 1497, l'école de Pise fut même
fermée par les vainqueurs et le resta pendant plus de cinquante
ans; les cours en avaient d'abord été transférés à Prato, puis ils
s'étaient fondus avec ceux de Florence.
Les choses allèrent ainsi jusqu'au moment où Pise et Florence se
virent réunies, dans une même servitude, sous le sceptre des Mé-
dicis, devenus souverains héréditaires de toute la Toscane. L'intérêt
du prince était de ne pas laisser Pise mourir tout à fait ; peut-être
aussi trouvait-il avantage à éloigner de sa capitale un élément tou-
jours remuant, la jeunesse universitaire. On nattait pas encore as-
sez loin des dernières convulsions de la liberté florentine pour que
l'esprit républicain d'autrefois ne pût se réveiller par accès à Flo-
rence. A Pise, les étudians seraient plus faciles à surveiller; dans
ces rues vides et mornes, leurs cris, s'ils en poussaient, resteraient
sans écho.
Cosme, premier grand-duc, rétablit donc en 1543 l'université de
Pise dans tous ses honneurs et privilèges séculaires ; Florence ne
garda que quelques cours de théologie, de lettres italiennes, latines
et grecques. Dans la seconde moitié du dernier siècle, la dynastie
de Lorraine ajouta plusieurs chaires. Ainsi Léopold fonda à Flo-
rence un enseignement élémentaire du droit pour les aspirans aux
emplois inférieurs de la magistrature et de l'administration. 11 y
eut aussi des cours de philosophie morale, d'histoire sacrée et pro-
fane, de botanique, de mathématiques ; d'autres s'ouvrirent à l'aca-
démie des beaux-arts. Tous ces cours ne formaient point un sys-
tème complet et régulier d'études universitaires, couronnées par la
collation de grades; cependant, malgré cette absence de sanction,
malgré les lacunes et les variations de ses cadres, cet enseignement
dut contribuer à entretenir chez les Florentins le goût des choses de
l'esprit, à leur conserver le droit de passer, jusqu'à ces derniers
temps, pour les plus intelligens et les plus cultivés de tous les Ita-
liens.
Ces cours étaient destinés à tous ceux qui voulaient compléter
leur instruction générale; sur la proposition du savant bibliothé-
caire de la Laurentienne , Bandini, Léopold en fonda d'autres d'un
caractère tout scientifique et tout spécial. La bibliothèque Lauren-
tienne était une des plus riches de l'Europe en manuscrits orien-
Digitized by VjOOQ IC
300 REVUE DES DEUX MONDES.
taux; mais, faute d'orientalistes, ces trésors ne profitaient à per-
sonne. Un prélèvement opéré sur les bénéfices ecclésiastiques fournît
les fonds nécessaires pour rétribuer de nouveaux professeurs; ce
furent des bénédictins de Vallombreuse qui durent enseigner le
grec, l'hébreu, l'arabe et le syriaque. On voulut ainsi préparer des
érudits capables de faire honneur à la bibliothèque dont le soin leur
serait confié. Le catalogue du fonds oriental avait été rédigé et im-
primé en 17&2 par un des Âssemani : il y aurait à le tenir au cou-
rant; de plus, il conviendrait d'expliquer et de publier les plus cu-
rieux de tant de textes inédits. Nulle part on n'était mieux placé
qu'à Florence pour remplir cette tâche ; on y possédait une admi-
rable suite de caractères orientaux, celle qui avait été fondue à Rome
en 1630 par les ordres du cardinal Ferdinand de Médicis.
Les académies, avec l'émulation qu'elles excitent et l'échange
d'idées qu'elles provoquent, contribuèrent aussi à compenser, pour
Florence, la perte de son université. On peut regarder comme la
première société Savante qui se soit fondée en Europe ce groupe
d'adorateurs du génie antique et de la philosophie platonicienne qui
se réunissait à jours fixes dans la villa médicéenne de Careggi ;
Marsile Ficin en était le président naturel, et Laurent le Magnifique
prenait un vif plaisir à partager ces entretiens et ces discussions.
Ces conversations, qui se poursuivaient pendant de longues heures
sous les cyprès et les chênes verts d'une maison de campagne flo-
rentine, rappelaient en efiet celles qui s'étaient tenues jadis au bord
du Céphise attique, sous ces peupliers et ces platanes dont Sophocle
a chanté la fraîche verdure. Le souvenir des jardins d'Académos
n'avait ici rien de déplacé; mais il a fallu cette puissance d'appro-
priation dont tous les idiomes ont le secret pour que ce même
terme en vint à désigner dans toutes les langues de l'Europe des as-
sociations qui n'eurent bientôt plus qu'un rapport très lointain avec
l'illustre modèle que s'était proposé, dans son enthousiasme naïf,
l'académie platonicienne des Médicis. Celle-ci fut dispersée et dé-
truite par les troubles de Florence en 1521; mais l'idée et le goût
ne s'en perdirent pas. Elle eut des héritières : Y Académie florentine^
à laquelle en 1542 Cosme !•' remettait l'autorité, les honneurs, les
privilèges et les émolumens qui avaient appartenu jusqu'alors au rec-
teur de l'université; plus tard V Académie de la Cruscaj en 1582, qui
se chargea tout particulièrement d'étudier et de perfectionner la
langue italienne. La Toscane, sur ces entrefaites, avait produit Gali-
lée; c'était à Florence qu'il avait passé toute la dernière moitié de sa
vie, et il y laissait des élèves distingués. Ceux-ci, sous le patronage
du cardinal Léopold de Médicis, fondèrent en 1657 Y Académie del
Cimetito^ dont la carrière fut courte, mais brillante. Comme l'Acadé-
mie de la Crusca avait précédé l'Académie françùse, l'Académie del
Digitized by VjOOQ IC
FLORENCE DEPUIS L'âNNEXION, 301
Cimento fraya la voie à notre Académie des sciences et à la Société
royale de Londres. Un cabinet de physique fut formé et doté des
meilleurs appareils, des instrumens les plus exacts que l'on connût
alors; de belles expériences furent exécutées et firent sensation dans
toute l'Europe savante.
Après la dissolution de cette académie, amenée par l'éloignement
de son protecteur et par des jalousies intérieures, l'esprit qui l'avait
suscitée ne périt pas à Florence ; il y fut représenté, dans le cours
du siècle suivant, par une société de botanique^ à laquelle Voltaire
tint à honneur d'être associé ; il le fut par Y Académie des Géorgo-
philesy dont les recherches et les travaux contribuèrent beaucoup
à cette prospérité agricole et économique dont la Toscane fut
si fière sous le règne de Léopold ; il le fut surtout par le Musée
de physique et d'histoire naturelle^ dont les premiers élémens
avaient été réunis par les Médicis, mais qui ne prit tout son déve-
loppement que sous les princes de la maison de Lorraine. Ce fut
alors que, par de nouvelles acquisitions et par un classement scien-
tifique tel que le comportait le temps, cette collection fut mise en
état de rendre service à tous ceux qu'intéressaient les choses de la
nature. Une des séries que l'on y remarquait le plus, c'était celle
des pièces anatomiques en cire colorée, dont le secret avait été
apporté en Toscane par un habile modeleur sicilien, Giulio Zummo;
continués et dirigés à Florence par de savans chirurgiens, ces
travaux avaient fini par doter le musée d'une suite riche et curieuse.
Rien d'analogue, paralt-il, n'existait alors dans les galeries de
l'étranger.
Léopold avait fondé un observatoire; les jésuites en avaient un
autre qui, après la suppression de leur ordre, devint propriété de
l'état. Le testament d'un savant jésuite, le père Ximénès, Sicilien
qui s'était établi à Florence, avait assuré les fonds nécessaires pour
la création et l'entretien de deux chaires, l'une d'astronomie, l'autre
d'hydraulique. Les titulaires en furent désignés en 1786 ; le même
fonds permettait d'acheter tous les livres et tous les instrumens né-
cessaires. Les ressources que fournissait cette riche dotation avaient
donné à Léopold l'idée de s'en servir pour reconstituer l'Académie
del Cimente et pour faire du musée un centre de haut enseignement
scientifique. Le départ de Léopold, appelé à régner sur l'Autriche,
puis les guerres de la révolution ajournèrent tous ces projets; ils
ne coHMnencèrent à se réaliser qu'en 1807, pendant la courte durée
du royaume d'Étrurie. Alors sbc chaires furent établies au musée,
pour l'astronomie, la physique, la chimie, l'anatomie comparée,
la botanique, la géologie et minéralogie. Encore contrarié par le
jnalheur des temps, cet établissement reprit une nouvelle vie sous
la dynastie lorraine, après la restauration de 181A; il eut des pro-
Digitized by VjOOQ IC
302 BEVUE DES DEUX MONDES.
fesseurs éminens, comme Nobili pour la physique, Parlatore pour
la botanique, Âmici pour l'astronomie. Avec ce dernier, l'obs^-
vatoire de Florence fit d'importantes observations et de belles dé-
couvertes.
Gomme les autres facultés, la faculté de médecine avait été trai^*
férée à Pise en lôAS ; mais Florence avait gardé ce dont ne pouvait
la dépouiller aucune volonté prindëre , des hôpitaux comme en
possèdent seules les grandes cités populeuses, conune n'en pouvaient
offrir ni Pise ni Sienne, villes d'université, Florence avait surtout
son hôpital général de Sainte-Marie-Nouvelle, un des plus vastes et
des plus beaux établissemens de ce genre qu'il y eût en Europe, celui
peut-éire dont l'organisation commença le plustôt à se rapprocher
de ce qui nous semble aujourd'hui le type normal du service hos-
pitalier. Un des traits qui le distinguèrent tout d'abord ce fut l'im-
portance qu'y prit et les fruits qu'y porta l'enseignement clinique;
nulle part on ne trouverait une suite plus ancienne et plus riche
d'observations médicales recueillies sous la dictée des maîtres et
conservées avec soin par une longue série d'élèves apprentis
{apprendisti)^ comme on les appelait, et de médecins assistans
{astanti). Il y avait là déjà des habitudes prises, des traditions
créées; en 1789 un règlement de Léopold vint leur donner force de
loi en astreignant tout élève en médecine ou en pharmacie des uni-
versités toscanes à un stage de deux années dans les hôpitaux flo-
rentins. Les cliniques de ces hôpitaux, complétées par quelques
cours spéciaux, par les leçons de l'amphithéâtre et par la pratique
de la dissection, constituaient ce que le décret appelait F école flo-
rentine. C'était l'université qui conférait ce que l'on nomme en
Italie la laurea^ c'est-à-dire le grade académique, le titre de docteur;
mais pour avoir la permission d'exercer la profession de médecin,
pour être inscrit dans le collège des médecins et chirurgiens ou
dans celui des pharmaciens, il était indispensable d'obtenir les cer-
tificats qui prouvaient que l'on avait accompli ce stage dans les
conditions voulues d'assiduité et de progrès. C'était ainsi au corps
médical des hôpitaux de Florence qu'il appartenait de prononcer en
dernier ressort siu- les candidats qui avaient été chercher à Pise
l'enseignement théorique.
Les règlemens de 1840 et de 1844 avaient encore confirmé et
développé cette organisation ; ils avaient porté à quatre le nombre
des années de stage que l'on devait faire dans les hôpitaux floren-
tins; ils avaient aussi créé plusieurs cours à l'usage des étudians.
L'ensemble de ces cliniques et de ces cours formait ce que l'on
avait appelé, dans la langue administrative, la section enseignante
de V Université de Pise. Cette section avait des collections propres,
musées pathologique, physiologique^ micrographique, elle avait ses
Digitized by VjOOQ IC
FLOHENCE DEPUIS l' ANNEXION, SOS
laboratoires, où se faisaient toutes les analyses, où se poursuivaient
toutes les recherches demandées par les maîtres. Quant aux cada-
vres, ils étaient fournis, en nombre suffisant, par les hôpitaux d'une
ville de 180,000 âmes. Il y avait progrès depuis le temps où, vers
1580, le grand-duc François P*", dans sa sollicitude pour l'école, qui
voulait disséquer, avait promis de lui fournir tous les ans un con-
danmé à mort (1).
Ainsi, depuis môme qu'elle avait perdu son université, Florence
n'avait pas cessé de garder ou, grâce aux vues éclairées de ses
princes, elle avait reconquis et groupé presque tous les élémens
d'un enseignement supérieur pourvu de ces instrumens et de ces
matériaux nécessaires que fournissent les bibliothèques et les ar-
chives, les musées, les cabinets de physique et les laboratoires, les
grands établissemens hospitaliers. Sous des noms et sous des
formes qui n'avaient cessé de varier, elle possédait ainsi conune
l'ébauche et le noyau de ce que nous appellerions une faculté de
droit, une faculté des lettres, une faculté des sciences, une faculté de
médecine ; mais aucun lien ne rattachait l'un à l'autre ces élémens
épars. Cette dispersion même et cette instabilité diminuaient beau-
coup les heureux effets que l'on aurait cru pouvoir attendre d'une
telle accumulation de ressources et des leçons de maîtres souvent
fort distingués. C'est à ce mal que le gouvernement provisoire vou-
lut remédier en créant un large cadre où tous ces élémens se
trouveraient rapprochés et réunis, où ils seraient encore fortifiés
et fécondés par les rapports qui s'établh-aient entre eux et par la
fondation de chaires nouvelles, exigées par les besoins de la science
en progrès.
Le décret de 1859 divisait l'institut en quatre sections, étudesde
droit {studii legali)^ sciences physiques et naturelles {srienze fisiche
e naturali)y philosophie et philologie {filosofia e filologxa), enfin
études de médecine, de chirurgie et de pharmacie {sezione medico^
chirurgica di Santa Maria nuova). D'après les considérans du dé-
cret et les idées que développa le ministre dans son discours d'ou-
verture le 2S janvier 1860, voici quelle était la pensée dont
s'étaient inspirés les fondateurs de la nouvelle école.
L'ordre des études universitaires est établi partout en vue d'un
diplôme à conquérir et d'une profession à exercer. Les examens en
suite desquels est conféré ce diplôme sont combinés de manière
que la société soit assurée de trouver chez tous ceux qui s'enga-
geront dans les carrières dites libérales un minimum de connais-
sances spéciales, par lequel on se sente garanti contre les consé-
quences dangereuses d'erreurs trop grossières commises par le
magistrat, le professeur, le médecin, l'ingénieur, par les hommes
(i) Galazd, Storia M gran-ducato, Ut. IV, ch. 50.
Digitized by VjOOQ IC
30A REVUE DES DEUX MONDES.
dont le titre suffit à commander une certaine confiance. L'ensei-
gnement de ce que nous nommons les facultés s'en tient donc
d'ordinaire aux parties de la science qui comportent d'utiles et
faciles applications; il ne se charge pas non plus de rompre à la
pratique ceux qui auront bientôt les leçons de l'expérience. Il ne
saurait donc guère faire une place aux théories encore incertaines
et discutées, ni à celles qui, par suite de leur complication, ne peu-
vent être comprises que d'un petit nombre d'esprits préparés par
une discipline spéciale. Obligé de se mettre à la portée des intelli-
gences moyennes et de les conduire dans un temps donné jusqu'au
seuil de la carrière désirée, il ne peut leur offrir que des idées qui
soient tout ensemble admises par tous et aisées à saisir, pour tout
dire en un mot, que la science faite, dans ce qu'elle a de plus gé-
néral, de plus uni et de plus accessible.
Cependant, à côté de la science faite, il y a la science qui se fait,
et c'est de beaucoup la plus intéressante; c'est elle qui ouvre à
l'esprit le domaine illimité du possible, que ses hypothèses et ses
intuitions hardies illuminent d'éclairs soudains et brillans. Au-des-
sus des théories qui se répètent d'année en année, dans tous les
cours de tous les pays, et qui sont ainsi devenues comme les lieux
communs de l'enseignement supérieur, il y a, dans l'ordre des
sciences exactes, ces sommets des hautes mathématiques d'où l'œil
embrasse sans effort, dans tous leurs détails, les provinces et les
cantons des régions inférieures. Il y a de même, dans les sciences
historiques et philologiques, ces procédés de comparaison et de
critique, ces méthodes délicates et fines qui fournissent les moyens
de contrôler les doctrines courantes et qui enseignent à dégager la
vérité des témoignages contradictoires et de la multitude confuse
des faits ou du moins à la serrer de plus en plus près, par de
lentes et sûres approches. De pareilles études, de telles recherches
ne pourront jamais attirer et retenir qu'un bien petit nombre de
jeunes gens; elles exigent une vocation toute spéciale, une passion
sincère, et du loisir ; elles veulent de plus, pour être cultivées
avec fruit, l'institution de cours spéciaux où le professeur soit aussi
indépendant que l'élève des préoccupations et des nécessités d'un
examen à préparer; elles réclament enfin tout un appareil d'instru-
mens de travail libéralement placés à la disposition de cette labo-
rieuse élite. Ceux qui s'engagent dans cette voie, on ne saurait le
leur dissimuler, font un sacrifice ; au point de vue de la fortune et
des honneurs, ils doivent se résigner d'avance à se voir dépassés
par ceux de leurs contemporains qui se hâtent d'atteindre un but
professionnel. La société profitera tôt ou tard de ces investigations
patientes et désintéressées; il n'est pas en effet d'invention scienti-
fique, si spéculative qu'elle paraisse aux esprits superficiels, qui
Digitized by VjOOQ IC
FLOBENCE DEPUIS L*ANNEXION. 305
n'aboutisse un jour à quelque application pratique, qui ne conduise
à quelque prc^rès matériel. En attendant, Térudit ou le savant et
les disciples qu'ils groupent autour d'eux ne demandent aux pou-
voirs publics qu'une seule faveur, l'assurance d'être pourvus des
moyens qui leur sont nécessaires afin de poursuivre leurs travaux,
la certitude de n'être point arrêtés à chaque pas par le manque de
ressources. Comme la vertu, la sainte curiosité trouve sa récom-
pense en elle-même; elle la trouve dans les émotions de la re-
cherche et les joies de la découverte.
C'est dans cet ordre d'idées que devait, quelques années plus
tard, se placer chez nous le ministre de l'instruction publique qui
fonda à Paris, en 1868, Y École pratique des hautes études. Moins
d'un an après, M. Duruy quittait le ministère. Il n'a donc pu veil-
ler lui-même sur l'enfance et sur les premiers pas de sa fille, qu'il
avait vu accueillir, lors de sa naissance, par bien des préventions
et bien des résistances; mais si justes et si libérales étaient les pen-
sées dont il s'était inspiré que son œuvre, en dépit de toutes les
attaques, lui a survécu. Loin de l'emporter avec tant d'autres
ruines, nos désastres en ont affermi les fondemens et assuré l'ave-
nir. On a senti qu'elle avait un rôle à jouer, qu'elle pouvait utile-
ment contribuer à remettre en honneur parmi nous le goût de
l'exactitude et le sens critique; aussi possède-t-elle aujourd'hui
une riche dotation et une variété d'enseignemens que son fondateur,
dans ses rêves même les plus ambitieux, n'avait peut-être jamais
espéré lui donner.
Quoique plus âgé d'une dizaine d'années, l'institut florentin n'a
pas eu des destinées aussi brillantes; mais la faute en est bien
moins aux hommes qu'aux circonstances. D'une part, en Italie,
l'argent a manqué. La dépense de la nouvelle école aurait dû être
supportée, tout au mcjpis en grande partie, par l'état, surtout à par-
tir du jour où Florence devint capitale; mais, depuis qu'a été faite
l'unité, la richesse nationale ne s'est pas développée dans les
mêmes proportions que les impôts qui la frappent. Les taxes ont
augmenté plus vite que la production, et le plus clair du revenu a
d'ailleurs été absorbé par les dépenses miUtaires. L'armée, la
flotte, les grands travaux publics ont réclamé trop de millions pour
que l'Italie pût faire de grands sacrifices en vue de l'instruction
publique. Encore ceux auxquels on s'est résolu ont-ils dû profiter
plutôt à l'instruction primaire qu'à l'enseignement supérieur; les
écoles élémentaires n'existaient pour ainsi dire pas dans les pro-
vinces méridionales (1). Déplus, on ne saurait le nier, les chambres
(1) Vojrez, dans la Bevm du 15 août 1868, Tétade de U. Marc-Monnier intitulée
VluaU à Vœuvre de 4860 à 4868.
ion xxYin. — 1878. 20
Digitized by VjOOQ IC
306 BETUE DE6 DEUX MONDES.
italiennes, distraites par d'autres soins qui pouvaient paraître plus
pressans, n'ont accordé qu'une médiocre attention aux questions
d'enseignement : ministres et publicistes ont tenté plus d'une fois
de les y intéresser; mais tous ces efforts les ont laissées assez in-
différentes, et l'opinion ne s'est jamais assez émue de ces appels
pour forcer la main au parlement (1).
Dne autre raison de cette différence de fortune , c'est que Flo-
rence, alors même qu'elle avait reçu le titre de capitale, n'avait pas
une situation comparable à celle que Paris occupe en France. Elle
n'avait pas la même puissance pour attirer à elle toutes les forces
vives d'une grande nation, pour appeler dans ses écoles, du fond de
toutes les provinces, tout ce que l'Italie pouvait avoir de jeunes es-
prits curieux, capables d'apprécier le charme et le prix de cette in-
struction vraiment supérieure. Il n'y avait pas de courant établi ; il
n'y en aurait pas de sitôt. La Toscane est bien petite, et chacune
des régions qui l'environnent avait son centre universitaire, vers le-
quel ses enfans seraient conduits par l'empire d'habitudes et de
souvenirs plusieurs fois séculaires. D'ailleurs, en tout pays, le
nombre est très restreint de ceux qui s'élèvent jusqu'à l'amour dé-
sintéressé de la science, qui voient dans l'étude autre chose que le
vestibule d'une carrière plus ou moins avantageuse. La vocation
même n'y suffit pas. Plus d'un, qui aurait pu suivre avec honneur
cette route et qui en sentait le secret désir, s'est trouvé retenu et
ramené en arrière par la pauvreté; il fallait avoir le plus tôt pos-
sible un métier qui payât le pain de chaque jour. Cest ainsi que,
dans ce Paris même qui prélève son tribut sur toute la France et
que fréquentent tant d'étrangers, il est, à l'Ëcole des hautes études,
plus d'un cours que le professeur ne se prépare jamais à recom-
mencer sans éprouver quelque inquiétude, sans se demander s'il
aura, à la rentrée, au moins un ou deux élèves.
Ce que se proposaient les créateurs de l'institut florentin, ce
n'était donc pas de fonder une université de plus, c'était de créer
à côté, ou, si l'on veut, au-dessus des universités, une école qui ré-
pondît à des désh-s et à des besoins d'esprit que celles-ci n'étaient
pas appelées à satisfaire. Gênée par le défaut de ressources et con-
trariée par les événemens, la tentative n'a eu qu'un succès incom-
plet; mais ce n'en reste pas moins un honneur singulier pour les
hommes d'état florentins que d'avoir précédé la France dans cette
voie, que d'avoir tracé d'une main sûre, en pleine crise révolution-
naire, le cadre et le programme d'un enseignement qui doit trouver
(1) U nous sufSra de citer le travail qu^un ancien ministre du royaume dltalie,
M. MaUeud, a pablié dans la Bmme da i«' octobre 1803 sous ce titre : Vlnstruction
publique et la réforme universitaire en Italie,
Digitized by VjOOQ IC
FLORENCE DEPtTS L'aMNEUON* 807
aujourd'hui sa place dans le système d'instruction publique de tout
peuple civilisé.
L'institut commençait seulement à s'oigamser quand, en 1865, à
la suite de la fameuse convention de septembre, Florence remplaça
Turin comme capitale de l'Italie. On pouvait croire que la nouvelle
école bénéficierait de ce diangement ; il n'en fut rien. Uétat ne fit
que peu de chose pour l'institut, et, d'autre part, ce fut pour les
professeurs une tentation dangereuse que le désir d'attirer au pied
de leurs chaires l'élite de cette population flottante qu'amenait avec
lui le gouvernement. C'étaient des étrangers qui allaient au cours
comme au théâtre, pour y chercher une leçon d'italien; c'étaient des
dames de la haute société, jalouses de protester par leur présence
contre le préjugé qui accuse les femmes italiennes d'avoir l'esprit
peu cultivé; c'étaient des officiers auxquels pesait le désœuvrement de
la vie de garnison ; c'étaient les membres du parlement, les jours où
les chambres ne siégeaient pas, voire même les jours où elles sié-
geaient. Ceux des professeurs qui avaient la parole facile et brillante
attirèrent donc la foule; les autres cherchèrent à les imiter. On se
comparait volontiers alors à notre Collège de France. C'étaient les
mêmes cours à portes ouvertes, qui, de 186A à 1871, eurent leurs
grands succès et leurs jours d'éclat.
Nous ne prétendons pas que de tels cours fussent inutiles ou dé-
placés; ils étaient, pour une ville telle que Florence, un noble luxe,
une décoration digne tout à la fois de son passé et de sa situation
nouvelle. Cependant, on ne saurait le nier, l'institut, en s'engageant
dans cette voie^ s'écartait du but que lui avaient marqué, du rôle
que lui avaient assigné ses fondateurs; il cessait de mériter le titre
qu'ils lui avaient donné; il ne perfectionnait pas l'éducation scienti-
fique commencée dans les universités, il n'enseignait pomt, par des
exercices pratiques, l'application des méthodes; il devenait un athé-
née, semblable à tant d'autres, et l'on sait comment les athénées
finissent 1 Leur enseignement n'a pas, comme celui des universités,
la sanction de l'examen ; il n'a pas non plus cet attrait persistant de
la recherche personnelle et passionnée qui se rencontre partout où
l'élève, dans un laboratoire ou dans une conférence, est associé aux
travaux et aux découvertes du maître. L'athénée, de quelque nom
qu'il s'appelle, est mis à la mode par deux ou trois professeurs élo*
quens; mais, comme ni le public qui le fréquente, ni les profes-
seurs ne se renouvellent, dès que l'éloquence s'épuise ou qu'elle se
répète, le public s'éloigne. La mode avait été pour beaucoup dans
le succès ; elle fait de même, à un certain moment, la décadence et
le vide.
Au bout d'une dizaine d'années, la plupart des professeurs de
l'institut, parmi ceux mêmes qui avaient le mieux réussi , se sen--
Digitized by VjOOQ IC
308 REVUE DES DEUX MONDES.
taient las d'avoir à trouver toujours de nouveaux sujets, toujours
de nouveaux effets pour des auditeurs qu'ils avaient rendus exi-
geans. De plus, en 1871 Florence perdait son titre de capitale; le
départ successif des chambres, du gouvernement, des ministères,
en refaisait une ville de province; il éclaircissait les rangs de ces
curieux sur lesquels on s'était accoutumé à compter et auxquels on
avait sacrifié les vrais élèves. Enfin une grande université natio-
nale remplaçait à Rome, dans les illustres bâtimens de la Sapienza^
la vieille université pontificale ; on y appelait aussitôt plusieurs des
professeurs les plus distingués de l'institut, et c'étaient encore des
chaires vacantes, après bien d'autres qui déjà manquaient de titu-
laires. Quelques-unes n'avaient jamais été remplies : d'autres ne
l'avaient été que pendant un an ou deux. C'est ainsi qu'avait dis-
paru, après avoir eu à peine un commencement d'existence, la sec-
tion qui devait se vouer à l'étude du droit, de l'administration et de
la politique (1). La plupart des ministres avaient montré peu de
bonne volonté; ils s'étaient laissé prévenir soit par des jalousies pro-
vinciales, soit par les clameurs persistantes de l'université de Pise.
Dictées par les mêmes sentimens , des attaques répétées s'étaient
produites dans la presse et dans le parlement; on avait proposé plu-
sieurs fois la suppression de l'institut. Cette suppression n'avait
pas été prononcée ; mais était-ce vivre que de continuer à durer
dans des conditions si précaires? Il fallait aviser, sous peme de
donner raison aux ennemis qui se hâtaient de proclamer que l'é-
preuve était suflBsante et que l'entreprise avait avorté.
Florence avait alors pour syndic ou maire un homme qui porte
dignement un nom célèbre dans l'histoire de la république, et qui
aime sa ville natale comme l'aimaient les vieux Florentins, les con-
temporains de Dante et de Machiavel. M. Peruzzi avait été ministre ;
ses amis, ses anciens collègues étaient au pouvoir. Il en profita pour
négocier une convention qui, ratifiée par la loi du 30 juin 1872, est
aujourd'hui la charte de l'institut. Les frais d'entretien durent se
partager entre l'état, la province et la ville. L'état se chargeait des
traitemens; mais la province et le municipe promettaient de verser
par annuités, en six ans, 360,000 livres. Cette ample allocation de-
vait servir à l'agrandissement des laboratoires et au développement
des collections. De plus, l'état et le municipe s'engageaient, chacun
en ce qui le concernait, à faire bientôt jouir l'institut de vastes et
beaux bâtimens , voisins de la place Saint-Marc, qui étaient alors
occupés par des troupes et par des bureaux du ministère de la
(1) En 1861, deux chaires étaient déjà vacantes dans cette section ; en 1865, il y en
avait cinq on six dlnoccopéet, mais on s'inscrivait encore pour des cours qui ne se
faisaient pas. On se décida enûn Tannée suivante à refuser les inscriptions, et on fit
savoir qu'il ne serait pas pourvu aux chaires.
Digitized by VjOOQ IC
FLORENCE DEPUIS L' ANNEXION. 309
guerre; ce local lui serait livré lorsque serait achevé le transfert à
Rome de tous les services publics. Enfin l'école était placée sous
la direction d'une sorte de conseil supérieur dont M, Perûzzi fut
nommé président, comme premier magistrat de la cité; dans ce
conseil, à côté de commissaires royaux , entrèrent les représentans
de la province et les délégués du municipe.
C'était surtout la section des sciences naturelles qui devait pro-
fiter de cette subvention ; c'est elle qui l'a dépensée presque tout
entière. Un laboratoire de physiologie, comme celui du professeur
Maurice SchifiF, avec les observations et les études qui s'y poursui-
vaient, faisait honneur à Florence; mais il coûtait très cher. En at-
tendant l'évacuation des locaux promis, il a fallu aussi installer les
sdences expérimentales dans une belle et vaste maison de la rue
Gino Gapponi^ et l'adaptation de cet édifice à sa nouvelle destina-
tion n'a pu se faire sans de fortes dépenses. Aujourd'hui les fonds
alloués par la convention de 1872 ont été dépensés, et l'on ne peut
guère en espérer d'autres d'une pauvre ville aux abois que vient de
frapper la faillite. De son côté, l'état parait avoir assez mal rempli
sa part des engagemens pris en commun. La section n'a plus en ce
moment que quatre professeurs titulaires. Quatre chaires sont va-
cantes : celle de physique depuis une dizaine d'années, celle de
chimie depuis cinq ou six ans, celle de physiologie depuis trois ans.
Certains des chargés de cours qui les occupent sont tout à fait à la
hauteur de leur tâche, comme le docteur Herzen, fils du célèbre
publiciste russe, qui enseigne la physiologie; mais ces professeurs
à titre provisoire sont rétribués d'une manière tout à fait insuffi-
sante; ils ne peuvent donc, dans cette situation précaire, avoir l'au-
torité qui leur serait nécessaire, ni entreprendre des travaux et des
recherches à longue échéance. Depuis la mort de Donati, il n'y a
plus eu de cours d'astronomie. Pour la botanique, on vient de nom-
mer professeur le savant et hardi voyageur 0. Beccari ; mais il se
trouve maintenant à Java : cet enseignement et celui de la minéra-
logie sont donc aussi confiés à des agrégés.
Un pareil état de choses a eu les résultats que l'on en pouvait
attendre. Le vide se fait autour de ces chaires auxquelles l'état
semble porter si peu d'intérêt. Chaque professeur, titulaire ou
chargé de cours, doit par semaine deux leçons publiques et une
conférence, celle-ci réservée aux véritables étudians. Je ne sais quel
nomlye d'auditeurs irr^uliers amène aux leçons publiques une
curiosité qui varie suivant les saisons; mais j'ai sous les yeux V An-
nuaire de l'institut^ qui contient la liste nominative des étudians et
auditeurs pour F année scolaire 1876-1877. J'y trouve inscrits, dans
la colonne de la section des sciences physiques et naturelles, cinq
noms pour la première année d'études, deux seulement pour la se-
Digitized by VjOOQ IC
310 BETUE DES DEUX MONDES.
coude. II y avait donc, en tout, pour cette section, plus de profes-
seurs que d'élèves. La section confère cependant des diplômes qui
permettent de tlevenir professeur dans les gymnases, lycées et
instituts techniques. Pourquoi, malgré les dépenses faites à son
intention et les avantages qu'elle présente, malgré le mérite re-
connu de la plupart de ses maîtres, est-elle ainsi abandonnée? Pour
le dire, et pour signaler le remède, il fendrait vivre à Florence ; mais
fl y a là une situation qui mérite d'appeler l'attention des ministres
et de tous ceux qui s'intéressent en Italie au progrès de la science.
Il en est tout autrement de la section de médecine et de chirur-
gie. Elle répond à des besoins qui se faisaient sentir bien avant la
fondation de l'institut, elle s'appuie sur des traditions qui remon-
tent déjà très haut dans le passé. Elle donne donc à plus d'une cen-
taine de jeunes gens, pendant deux années, un enseignement qui
parait des mieux calculés pour compléter celui plus théorique qu'ils
ont reçu à l'université. Ici, ce sont les exercices cliniques, les au-
topsies de l'amphithéâtre, les travaux de l'école pratique et les
analyses du laboratoire qui jouent le rôle principal. Le nombre res-
treint des élèves qui suivent ces leçons doit les rendre encore plus
profitables. Dans de grands centres comme Paris, il n'y a jamais
assez de place autour du lit des malades pour tous ceux qui vou-
draient écouter les observations du professeur ; il n'y en a jamais
assez autour des tables de dissection pour tous ceux qui désire-
raient étudier l'anatomie sur le cadavre. Sans doute, après bien
des retards, on a enfin décidé d'agrandir la faculté de médecine de
Paris, et les constructions entreprises remédieront, en partie du
moins, à ces inconvéniens ; mais il en subsistera toujours quelque
chose, il y aura toujours encombrement, ne fût-ce que dans les salles
des hôpitaux. Les plus zélés n'en soufiriront pas ; ils sauront tou-
jours s'assurer la jouissance privilégiée de toutes les ressources
mises à leur disposition; mais les tièdes trouveront là un prétexte
commode pour se dispenser de savoir ce qui serait trop pénible à
apprendre, ils y trouveront une excuse spécieuse dont leurs maîtres
mêmes ont, paratt-il, à tenir compte dans les examens.
La section de philosophie et de philologie n'avait ni les mêmes
antécédens ni la même fonction sociale que la section de médecine
et de chirurgie ; elle semblait même avoir moins de racines dans
le passé de Florence et moins répondre aux goûts du siècle que la
section des sciences physiques et naturelles, qui a tant de peine à
vivre. Elle aussi, elle aurait risqué de s'éteindre au milieu de l'in-
diflférence publique, si de bonne heure elle n'avait compris les
dangers de la voie où les circonstances l'avaient engagée. C'est
surtout à M. Pasquale Villari que revient l'honneur d'avoir aperçu
et signalé le péril. M. Villari est peut-être aujoxuxi'hui le premier
Digitized by VjOOQ IC
FLOBSN€£ DEPUIS l' ANNEXION. 811
historien de l'Italie, et personne ne connaît comme lui le xv« et le
iTi^ siècle ; son histoire de Savonarole et le premier volume de sa
grande histoire de Machiavel, qui a paru l'an dernier, ont déjà été
traduits en anglais et en allemand (1)» Né à Naples, il fut, après la
révolution, appelé à diriger l'École normale de Pise; en 1865, il fut
nommé professeur d'histoire à l'institut de Florence, et en 1867 il
ajoutait à cette chaire la présidence de la section. U est du petit
nombre de ceux qui, en Italie, s'intéressent aux questions d'ensei-
gnement; il a rempli avec distinction les fonctions de secrétaire
général du ministère de l'instruction publique.
Comme tous ceux qui se font une juste idée du véritable rôle de
l'enseignement supérieur, M. Villari estime que cinq élèves, jeunes et
assidus, valent mieux pour le professeur et pour le pays que cent
auditeurs de rencontre et de passage. Si vous avez des élèves, de
vrais élèves, dont vous ayez étudié, l'esprit et dont vous puissiez
suivre les progrès, vous ne vous contentez pas de leur transmettre,
dans un bnllant langage, des résultats généraux comme en veulent
les gens du monde, mais vous leur enseignez à pratiquer les mé-
thodes dont ils se serviront, — ils ont l'avenir devant eux, — pour
faire avancer la science et pour dépasser leurs maîtres. La préoccu-
pation constante de M. Villari a donc été de changer peu à peu
l'athénée en une école spéciale, où la conférence réservée aux
étudians remplacerait, autant que possible, la leçon publique,
toujours plus ou moins oratoire.
Le premier point, c'était d'assurer le recrutement de cette école.
On y parvint en obtenant du ministre, pour la section, en 1867, le
drcHt de conférer des diplômes {diploma cCinsegnamento e di ma-'
gUtero). Comme la laurea des universités, ces diplômes ouvrent la
carrière de l'enseignement. En dépit d'une équivalence théorique
dont personne n'est dupe, les diplômes florentins ont, aux yeux du
ministre, une autre valeur que ceux qui émanent des deux tiers des
vingt et quelques universités italiennes, legs embarrassant du passé.
Quand il s'agit de pourvoir à quelque haute classe d'un lycée, on
n'ira pas préférer un lauréat de Sassari, de Messine ou d'Urbin
à un élève distingué de MM. Villari, Comparetti ou De Gubematis.
C'est donc, par le fait, une véritable école normale qu'a fondée
à Florence M. Villari, et, pendant la durée de l'année scolaire qui
s'achève en ce moment, les cours {corsi normali) en étaient suivis
par trente-cinq élèves. En même temps la section, fidèle à la pensée
dont s'étaient inspirés ses fondateurs, a voulu rester aussi une
école des hautes études. Elle assure aux futurs maîtres de la jeunesse
(1) La Staria di Girolamo Savùfuurole e de suoi trnipiy 2 vol. in-S^»; Florence, Le-
fflonnier, 1850. -* Nicolà MaecMawUi $ % suoi tmpiy i vol. iii-8«; Florenoe, Lemoii-
nier, 1817.
Digitized by VjOOQ IC
312 REVUE DES DEUX MONDES.
itaUenne le minimum de conûaissances qui leur est indispensable;
mais elle offre aussi aux esprits plus curieux c le superflu, chose si
nécessaire. » A côté des cours réglementaires qu'on est obligé
de suivre pour obtenir cette espèce de diplôme d'agrégé, j'y trouve
d'autres cours intitulés cour* complémentaires^ cours de perfection-
nement^ qui sont suivis par une douzaine d'élèves, j'y trouve
un cours de paléographie et de diplomatique, qui en réunit à peu
près autant et dont l'une des leçons est faite aux archives d'état,
sur les parchemins mêmes; j'y trouve enfin une école des langues
orientales, qui parait très prospère. Le cours de sanscrit a sept
élèves, celui d'arabe cinq, celui d'hébreu en réunit jusqu'à seize;
trois étudient le chinois. Gomme notre École des hautes études, la
section a sa Bibliothèque^ dont plusieurs volumes ont déjà paru ; j'y
remarque, à côté de mémoires dus à des professeurs et savans
d'une notoriété européenne, comme MM. Michel Amari et Domi-
nique Gomparetti, une étude sur le tumulte des Ciompi^ travail
historique, rédigé d'après des documens inédits, qui n'est autre
chose que la thèse présentée par un des élèves de l'institut, M. Garlo
Fossati, pour l'obtention du diplôme. Enfin une académie orientale^
dont les membres principaux sont les professeurs mêmes de la
section , travaille à faire connaître les trésors que renferment les
manuscrits des grands dépôts florentms, et a déjà entrepris plusieurs
publications importantes.
Aucun règlement ne défend aux professeurs les leçons publiques;
mais la plupart d'entre eux en ont perdu le goût et l'habitude de-
puis qu'ils sont assurés d'avoir des élèves, dans le sens propre du
mot. Il en est encore cependant quelques-uns qui ouvrent à deux
battans, au moins une fois par semaine, les portes d^ la salle où
ils enseignent. Le nom même de cette salle a quelque chose d'en-
gageant; elle s'appelle la « salle de la bonne humeur {sala di buon
umore). » L'institut, en attendant qu'il soit dans ses meubles, la
prend à bail de l'académie des beaux -arts avec quelques autres
pièces plus petites, où se donnent les conférences. G'est dans les
leçons à portes mi-closes et dans les conférences que se fait le tra-
vail utile. Il y a là, pour donner l'exemple et pour élever le niveau
des études, plusieurs maîtres éminens, de ceux qui seraient partout
à leur place, même dans les plus illustres universités du continent.
Les résultats ne se feront point attendre, pourvu que les épreuves
par lesquelles passe aujourd'hui Florence n'atteignent pas l'institut
florentin, ne l'arrêtent pas en pleine carrière à l'heure même où il
semble avoir trouvé sa voie et s'être mis en mesure de répondre
aux espérances qui avaient salué sa naissance.
Ces épreuves, qui menacent amsi la sécurité du travail scienti-
fique, sur qui l'opinion doit-elle en faire peser la responsabilité?
Digitizeci by VjOOQ IC
FLORENCE DEPUIS l' ANNEXION. 31S
Est-ce sur les hommes, est-ce sur des circonstances qui furent plus
fortes que toutes les volontés? C'est ce qu'il convient d'indiquer,
sous toutes réserves et sans entrer dans le détail. Il est en pareille
matière bien des choses qui devaient échapper au regard d'un pas-
sant, fût-il le plus attentif et le plus désireux de s'éclairer. D'ail-
leurs nous ne sommes point financier, nous n'avons pas la préten-
tion d'y voir clair dans ces budgets de Florence où, dit- on, les
commissions d'enquête, toutes composées qu'elles fussent d'hommes
spéciaux, ont eu beaucoup de peine à s'orienter et à se reconnaître.
IL
C'est le 26 avril 1865 que Florence a été déclarée capitale du
royaume d'Italie. La noble ville avait son amour-propre, que justi-
fiaient assez son incomparable histoire, son passé glorieux; elle se
sentit tout d'abord tenue à faire honneur au choix dont elle était
l'objet, aux suggestions de la France, à la décision des chambres
italiennes. Ces hôtes illustres qu'elle attendait, le roi, le parlement,
les ministres, elle leur devait un accueil qui pût adoucir les regrets
laissés par Turin et faire taire le bruit des réclamations que quel-
ques autres grandes cités de la péninsule auraient pu être tentées
de soulever. Florence avait été jusque-là, que l'on nous passe l'ex-
pression, une ville d'ancien régime. C'était le moyen âge qui l'avait
construite; il y avait partout laissé son empreinte si profondément
gravée que les siècles n'ont pu l'effacer. Églises, hôtel de ville, pa-
lais, tous les édifices y tenaient plus ou moins du château-fort; le
charmant génie de la renaissance y avait prodigué ses décorations
les plus exquises sans réussir à en égayer la sévérité. Ces rues
étroites que l'émeute était toujours prête à barrer, ces hautes mu-
railles dont elle avait tant de fois battu de ses flots les puissantes
assises, tout rappelait ici les troubles et les agitations de la plus
orageuse des démocraties. Une fois celle-ci supprimée par l'accord
des Médicis et de Charles^Quint, Florence n'avait pas eu grand ef-
fort à faire pour s'adapter, comme capitale d'un petit état monar-
chique, aux conditions de sa nouvelle existence. La république flo-
rentine avait toujours aimé le grand; la cour des ducs de Toscane
et leur administration avaient donc pu tenir à l'aise dans les édi-
fices que leur avaient légués les ambitieuses générations des siècles
de liberté. On n'avait pas eu besoin d'élargir le cadre; il avait suffi
de renouveler l'ameublement des palais, de créer des musées, de
donner à Florence un beau jardin public, les cascine^ de couvrir
d'aimables villas tous les coteaux voisins.
Florence avait donc fait im peu de toilette; mais sous ses grands-
ducs elle ne s'était point développée ni agrandie. Jusqu'à ces der-
Digitized by VjOOQ IC
31i REVUE DES DEUX MOIfDES,
niers temps, la manière de vivre, les habitudes n'y avaient guère
changé; les étrangers raillaient la sdbriété, on disait même lapi^-
cimonie florentine. Le Florentin restait indifférent à certaines con-
ditions d'hygiène, à certaines recherches de bien-être qui sont en-
trées partout dans les moeurs des peuples civilisés. Alors même que
Taisance ne lui manquait pas, il habitait volontiers, loin de toute
vue et de toute verdure, une ruelle triste et sombre. Les montagnes
voisines isont riches en sources fraîches et pures; il n'en contmuait
pas moins à boire sans se plaindre la mauvaise eau des puits qui
avaient désaltéré ses ancêtres. L'hiver est froid à Florence; il y
neige, il y gèle souvent; on y a vu plus d'une fois l'Amo pris à
glace d'une rive à l'autre. Pourtant le feu n'était pas dans les habi-
tudes, même chez les gens riches. Un voy^^ur anglais raconte une
visite qu'il fit il y a une vingtaine d'années à un vieux noble flo-
rentin. C'était par un jour d'hiver; la tramontane soufllait à vous
donner l'onglée. M. T... trouva son ami dans une chambre glaciale,
un bonnet fourré sur la tête, enveloppé d'un ^>ais manteau dont
le col était retroussé. Le vieillard grelottait et se plaignait amère-
ment du temps. « Pourquoi donc ne faites-vous pas de feu? de-
mande avec surprise M. T... — Oh! je n'en fais jamais. Le feu,
c'est malsain. — Mais quand il fait encore plus froid qu'aujour-
d'hui, quand l'Amo charrie? — Je me mets au lit, et j'y reste toute
la journée. »
Partout où il y a des bureaux et des cartons verts, il est de tra-
dition que nulle part on ne se chauffe aussi bien que dans les mi-
nistères. Que l'on soit en monarchie ou en république, allez dcmc
demander à un employé de ménager le bois du gouvernement I
Aujourd'hui à Rome, dans les bureaux de tous les grands services
publics, les poêles ronflent du mois de décembre au mois de mars.
Ce sont les Turinois, accoutumés à garder le coin du feu pendant
leurs longs et rudes hivers, qui ont apporté ces habitudes d'abord
i Florence, puis ensuite à Rome. 11 n'en était pas de même en Tos-
cane, au temps du grand-duc. Alors l'usage condamnait à se mor-
fondre ceux mêmes qui, partout ailleurs, jouissent de ces bons
feux, à la flamme sonore et claire, qui brûlent aux frais de l'état;
tout au plus leur accordait-on le brasero et quelques pincées de
charbon ou de poussier. Alliez-vous dans un ministère le matin, un
peu avant l'heure du travail, vous y voyiez rangés dans l'antichambre
les scaldini des employés. Aux dimensions de chacun de ces four-
neaux, vous pouviez juger de la dignité de son maître. Celui du
«hef de division était presque un petit poêle; celui de l'expédition-
naire n'était qu'un réchaud microscopique, à se chauffer le bout
ies doigts. Quant au ministre, peut-être avait-il une cheminée
ilans son cabinet; mais, si c'était un Florentin de bonne race et
Digitized by VjOOQ IC
FLORENCE DEPUIS L ANNEXION. 815
fidèle aux vieux usages, il ne permettait point qu'on rallumât,
a Le feu, c'est malsain. »
Aujourd'hui, dans toutes les maisons des quartiers neufs, il y a
des cheminées à la prussienne, où Ton brûle le chêne mêlé au
coke. Le bois est cher ; il faut le faire venir d'assez loin. On en con-
somme pourtant beaucoup ; pour trouver des locataires, les vieilles
maisons et les anciens palais se sont aussi munis, tant bien que
mal, d'appareils de chauffage. Les immigransdes autres provinces
italiennes apportaient à Florence des besoins que Ton n'y avait
guère éprouvés jusqu'alors ; pour qu'ils ne se sentissent point trop
dépaysés, on a tenu à satisfaire ces besoins et ces goûts. On s'est
donc mis à cette tâche avec un empressement, disons le mot, avec
une précipitation qui prouvait plus de courtoisie que'de prudence.
On a voulu faire de Florence une ville moderne sans lui enlever sa
physionomie originale ; on a voulu élargir le cadre sans le briser,
adapter à des temps et à un rôle nouveau la Florence'qu'avait en-
fantée le r^ime du patriotisme municipal et de l'Italie morcelée,
transformer l'ancienne cité républicame, l'anden chef-lieu de l'é-
troite Toscane en une digne capitale du grand état qui^venait de se
fonder au sud des Alpes.
Au point de vue du goût, on ne saurait que louer le plan qui a
été suivi, la discrétion avec laquelle ont été accomplis les change*-
mens nécessaires. On a respecté l'ancienne ville, celle qui était
comprise dans l'enceinte du xin^* siècle, la troisième ][et dernière des
enceintes florentines. On s'est contenté de redresser 'et d'élargir,
par de rares démolitions, quelques voies qui ne sufiisaient plus
aux exigences d'une circulation devenue beaucoup plus active que
par le passé; on a prolongé certaines rues et dégagé certains édi-
fices ; mais on ne s'est point livré à cette fureur ..de destruction
dont parait possédé, par exemple, le municipe de Milan. A Milan,
tout autour du dôme, les vieux quartiers ont été éventrés en tous
sens; on a fait disparaître ainsi nombre de maisons^curieuses par
leur architecture ou intéressantes par les souvenirs historiques qui
s'y rattachaient.
L'édilité florentine s'y est prise autrement; elle s'est défiée
d'elle-même: pour ne pas céder à la tentation, elle ne s'y est point
exposée. Une fois que l'on a commencé des percemens, on n'est plus
maître de s'arrêter. Toute avenue amorcée veut être achevée, coûte
que coûte, quoi qu'elle écrase sur son cheiofiin. Une fois qu'elle est
terminée, eUe appelle d'autres voies qui lui fassent pendant, ou
qui la coupent en dessinant avec elle ces angles droits, la joie et
l'orgueil des ingénieurs. Préfets, maires et conseillers municipaux
se trouvent atteints ainsi d'une sorte d'ivresse. La poussière blanche
que soulève et que répand dans l'air le pic des démolisseurs a je
Digitized by VjOOQ IC
316 REVUE DES DEUX MONDES.
ne sais quelle action funeste sur les cerveaux ; elle grise les plus
sages. On anéantit alors, sans hésiter, un capital énorme, des mai-
sons qui pouvaient durer longtemps encore, des arbres souvent
séculaires; on brise tous les liens qui tiennent l'homme attaché,
par la vue et par la mémoire, aux choses connues et aux lieux
familiers. On le déracine, on l'arrache du milieu de tous ses sou-
venirs, que Ton jette au vent.
La faute eût été plus grave, l'impiété plus notoire à Florence que
partout ailleurs. Là il n'est pas une maison, on pourrait presque dire
pas une pierre, qui n'ait^ son histoire. Quelque tracé que l'on eût
adopté, pour se détourner des églises et des palais les plus fameux,
toute avenue qui serait partie de la place de la Seigneurie n'aurait
pu faire un pas sans se heurter à quelque mémoire sacrée. Tout
d'abord, elle aurait rencontré quelqu'ime de ces maisons aux-
quelles est resté attaché le nom d'un Dante ou d'un Michel-Ange,
d'un Galilée ou d'im Machiavel, d'un Benvenuto Gellini ou d'un
André del Sarto; auriez-vous osé l'abattre et en effacer la trace?
Rien n'aurait été plus contraire au sentiment, aux usages italiens.
Dans toute l'Italie, du nord au midi, le voyageur est frappé du
grand nombre de plaques de marbre qui l'avertissent que telle ou
telle demeure a été habitée par tel ou tel personnage plus ou moins
célèbre. Au premier moment, il sourit des termes pompeux de
toutes ces inscriptions commémoratives ; de ces grands hommes
ainsi signalés à la postérité, plus d'un est à peine connu hors de la
cité qui l'a vu naître, il n'a même pas une ligne dans ces diction-
naires biographiques où sont classées jusqu'aux étoiles de sixième
grandeur. A la réflexion, vous êtes plus juste; vous comprenez
quels services a dû rendre à l'Italie ce culte des aïeux, ce tendre
respect assuré à toutes les gloires nationales et locales. N'est-ce
point là une des forces secrètes qui, pendant les siècles d'oppres-
sion et de servitude, ont tenu bandés les ressorts de l'âme italienne,
l'ont préservée du désespoir et de l'abdication ? Ainsi partout écrite
par fragmens, proposée aux regards sous une forme sensible, l'his-
toire du pays éveillait dans les cœurs une émulation féconde ; alors
même que le fardeau du présent était le plus lourd, le passé, qui
ne se laissait point oublier, répondait encore de l'avenir.
Sans doute les maisons menacées n'auraient pu se réclamer toutes
d'aussi nobles patrons ; mais les bâtimens au seuil desquels ne se
serait point dressée pour les défendre quelque ombre vénérée, ceux-
là mêmes auraient eu à faire valoir d'autres titres. Ici, c'est au coin
d'une rue quelque fresque effacée, où l'œil du connaisseur sait en-
core retrouver et goûter le charme sincère et la grâce pénétrante
des vieux maîtres. Là, dans maint palais déchu que ne signale aucun
guide se cache quelque belle ordonnance architecturale, un élégant
Digitized by VjOOQ IC
FLORENCE DEPUIS l' ANNEXION. 317
escalier, une ample et sévère loggia^ comme celle du Bargello, ou,
dans un coin, sous les toiles d'araignée noires de poussière et de
fumée, quelque fin détail d'ornementation, quelque précieuse figure
décorative jadis sculptée par un élève d'Orcagna ou de Donatello.
On ne conçut donc pas la pensée d'ouvrir à travers la ville un de
ces sillons meurtriers que nous avons vu si souvent déchirer les
flancs et comme la chair de Paris; on se contenta d'agrandir la cité.
Celle-ci ne pouvait guère se développer sur la rive gauche; l'étroit
quartier d'0//r' Amo y est resserré entre le fleuve et des collines
assez raides, qui sont mieux faites pour recevoir villas et jardins en
étage que pour porter des quartiers urbains. Il en est autrement sur
la rive droite. Là, entre l'Arno et les dernières pentes du mont Ri-
naldi, s'étend une plaine assez spacieuse, dont la Florence d'autre-
fois n'avait occupé qu'une partie. L'espace n'y manquait pas pour
des constructions, qui se prolongeraient aussi loin qu'il le faudrait
pour loger tous les nouveaux venus. Rien n'empêcherait d'oflrir à
ceux-ci, dans des habitations bâties tout exprès, tous les agrémens,
toutes les recherches du bien-être moderne. On a donc abattu le
mur d'enceinte ; sur son parcours ont été dessinés de larges boule-
vards, qui se sont très vite bordés de maisons d'une sobre élégance,
dont beaucoup ont des jardins. En arrière de ces boulevards, entre
eux et la campagne, s'est interposée toute une bande de quartiers
neufs qui devaient former autour de la vieille ville comme une ai-
mable et fraîche ceinture. Par malheur, le transfert de la capitale à
Rome et la gêne financière ont arrêté les travaux commencés. Dans
bien des endroits, la chaussée est faite, les bandes des trottoirs sont
posées; mais les maisons n'ont pas poussé, ou elles sont restées
inhabitées. Depuis cinq ou six ans, le nombre des appartemens inoc-
cupés augmente chaque année à Florence. Si la vie a plus que
doublé à Florence depuis une vingtaine d'années, les loyers en ce
moment y sont à très bas prix.
L'aspect que présentent ces nouveaux quartiers est fort agréable
là où ils sont achevés et peuplés. Vous en entendrez cependant cri-
tiquer l'aménagement par les Florentins pur sang, restés fidèles à la
vieille ville. Nos pères, disent-ils, savaient ce qu'ils faisaient. Dans
leurs rues étroites, bordées de hautes maisons aux murs épais, ils
étaient mieux protégés contre les chaleurs de l'été, contre les vents
froids de l'hiver. Sur ces larges boulevards, dans ces (larges rues,
parmi ces maisons plus basses, de décembre à mars, la tramontane
soulève des flots de poussière et vous coupe le visage en deux ; pen-
dant la canicule, le soleil y chauffe tout à son aise les murailles et
le pavé; de la rue il fait une fournaise, des appartemens autant d'é-
tuves. Les habitans des nouveaux quartiers n'osent pas nier tout à
fait ces inconvéniens ; mais, disent-ils, quand les arbres des jardins
Digitized by VjOOQ IC
318 REVUE DES DEUX MONDES.
et des boulevards seront devenus grands, leur ombre versera la
fraîcheur au passant. D'ailleurs, lorsque Tété il y a un peu de brise,
on la sent mieux dans ces voies spacieuses que dans les ruelles de
l'ancienne Florence. Nous n'avons jamais habité les bords de l'Ârno
que dans la saison tempérée, au printemps ou en automne ; nous
n'avons donc pas qualité pour juger ce procès. Les modernes archi-
tectes florentins sont gens de goût ; nous craignons pourtant qu'ils
n'aient commis là une erreur analogue à celle où sont tombés les
architectes allemands qui, en bâtissant la nouvelle Athènes, se sont
trop souvenus de Munich et de Stuttgart. Dans les siècles où l'on
n'avait pas assez de science pour imiter, de parti-pris, tel ou tel
modèle étranger, chaque peuple, guidé par un secret et sûr instinct,
a presque toujours trouvé d'emblée et fidèlement pratiqué le genre
de constructions qui convenait le mieux aux conditions hygiémques
du milieu où il était appelé à vivre.
Ce qui pourrait contribuer à atténuer ces défauts des quartiers
neufs, ce serait l'eau, jaillissant de nombreuses fontaines, répan-
due à profusion par l'arrosage municipal, sur la voie publique,
distribuée largement, en vertu de concessions payées, dans les
maisons particulières et dans leurs jardins. Amener l'eau à Flo-
rence en quantité suffisante, ce fut une des premières préoccupa-
tions de l'édilité florentine. On y réussit de deux manières. D'une
part, la ville acheta et conduisit jusque dans ses murs, par un long
aqueduc couvert, l'eau pure et fraîche de belles sources qui jail-
lissent dans la montagne, au-delà de Fiesole. D'autre part, une ga-
lerie filtrante fut pratiquée au-dessus de Florence, le long de l'Arno.
Les eaux ainsi recueillies sont élevées par une pompe à feu dans
un vaste réservoir, auprès du viale dei Colli^ et de là dirigées vers
les différens quartiers de la cité.
Rien de plus utile et de mieux justifié que ces travaux ; mais l'ar-
gent a manqué pour les conduire jusqu'au point où les bienfaits
s'en feraient sentir à tous, où le capital engagé commencerait à
porter intérêt. Le municipe, en raison de sa détresse, n'arrose
guère les boulevards et les rues; dans beaucoup de celles-ci, les
tuyaux ne sont d'ailleurs pas encore posés, et il n'y a point de
prises d'eau. On aurait dû commencer par fairej partout la canali-
sation; tout au contraire, en dehors d'un certain nombre de grandes
voies, on n'a mis l'eau que dans les rues où elle a été demandée
par quelques propriétaires s'engageant à^enjprendre une quantité
dont le prix annuel paie la dépense des travaux à exécuter. Or, sur
beaucoup de points, on n'a pu réunir les engagemens nécessaires.
Par indolence et par économie, bien des gens continuent à se con-
tenter de l'eau de leur puits; s'ils avaient à leur porte une eau
meilleure et plus saine, s'ils la voyaient couler légère et pure du
Digitized by VjOOQ IC
FLOR£N€£ DEPUIS l'aIïNEXION. 319
robinet de leur voisin, s'ils n'avaient qu'à parler pour jouir aussitôt
des mêmes avantages, peut-être se décideraient-ils ; mais il faut
s'entendre à plusieurs, former un syndicat, remplir des formalités.
On attend donc, et ce n'est pas la gêne actuelle qui hâtera le mou-
vement. Jusqu'à nouvel ordre, la ville ne retire donc du louage des
eaux qu'un très mince revenu.
Il s'est passé quelque chose d'analogue pour les marchés. Tous
les étrangers qui ont séjourné quelque temps à Florence connaissent
ce dédale de ruelles qui se croisent en tous sens, entre la via
Tomabuoni et la via Calzaioli^ dans le voisinage de Tarchevéché;
les artistes surtout y font de fréquentes visites. C'est là qu'était au
moyen âge, c'est là qu'est toujours resté depuis lors le principal
marché de la ville, celui dont le poète Antonio Pucci nous a laissé
une si curieuse description dans le poème qu'il lui a consacré, au
commencement du xiv* siècle. Dans sa naïve admiration, le poète
s'écrie, vers le début de son œuvre :
Mercato recchio al rnondo è alimento
E ad ogni altra pfazza il pregio serra.
« Le vieux marché nourrit le monde entier; il emporte le prix sur
toute autre place I » Les peintres partageraient encore cette admi-
ration : rien de plus amusant et de plus varié pour l'œil que la
foule animée et bruyante qui s'agite dans l'ombre de ces ruelles,
que les gerb^ de fleurs odorantes, les monceaux d'herbes et de
légumes, les corbeilles de fruits rouges ou dorés qui s'entassent,
ici dans les échoppes branlantes, là sur le sol même, où l'on peut à
peine poser le pied. Par places, profitant de quelque étroite per-
cée, de gais rayons de soleil pénètrent jusqu'au fond de ce fouillis ;
ils éclairent quelque brun visage de campagnarde, entouré d'un
mouchoir rouge noué sous le menton ; ils font ressortir les tons
riches et chauds des figues violettes ou des pêches empourprées;
des énormes grappes de raisin rose. Le soir, à la lueur vacillante
des torches dont la flamme est battue et courbée par le vent, le
spectacle est plus étrange encore. Ce qui ajoute à l'originalité des
aspects, c'est que l'art florentin n'a pas dédaigné de mêler ses élé-
gances à tout ce déploiement de vie ruétique, charnelle, grossière.
La loggia sous laquelle se vend le poisson a été dessinée par
Vasari; ses fmes colonnes ioniques, ornées de médaillons qui re-
présentent des dauphins, font un piquant contraste avec les étaux
et les masures qui les entourent. A chaque pas, le regard s'arrête
sur un tableau tout fait; il ne reste plus qu'à le transporter sur
la toile.
On ne saurait s'étonner que Tadministration municipale se soit
placée à un point de vue quelque peu différent : ce n'est point son
Digitized by VjOOQ IC
320 EEYUE DES DEUX IIONDES.
rôle d'être aussi sensible au pittoresque. A ses yeux, ce marché
avait un grand défaut : vu Tétroitesse des rues où il se tient et leur
encombrement, il est à peu près impossible d'en assurer le net-
toyage quotidien. Les débris de matières animales et végétales s'y
amassent par terre et s'y corrompent dans tous les coins; il s'en
exhale des odeurs qui se font sentir à distance. De plus, dans de
pareilles conditions, la surveillance et la police sont très difficiles.
Enfin le marché, avec son installation toute rudimentaire, rapporte
très peu à la ville. On décida donc l'érection d'un marché central,
construit tout entier, à l'imitation des halles de Paris, en fer et en
verre. Aujourd'hui ce marché existe, tout près de Saint-Laurent ; il
a des caves spacieuses et fraîches; il est haut, vaste, bien aéré;
mais vous n'y trouverez ni marchands ni acheteurs. A peine quel-
ques places y sont-elles occupées; depuis qu'il est achevé, il n'a
guère servi qu'à donner quelques fêtes pendant le carnaval. Les
étalagistes du vieux marché sont restés sourds à tous les appels
que le syndic leur a adressés de sa voix la plus insinuante. Per-
sonne ne veut donner le signal du départ. « Si je m'en vais, dit
chacun, mes cliens me suivront-ils là-bas? Ils ont leurs habi-
tudes; ils n'aiment point à être dérangés. Plutôt que d'aller me
chercher à Saint-Laurent, ils s'adresseront à mon voisin, qui sera
resté 1 Dans votre grande halle, ouverte à tous les vents, nous gèle-
rons l'hiver, et, sous ces vitrages, l'été, nous étoufferons. J'aime
mieux mon échoppe^ ici, dans ce cher coin bien abrité, au pied du
palais des Vecchietti ou de celui des Amieri. Là, je ne crains ni la
tramontane, ni le soleil, je me trouve bien en toute saison. » Pour
décider à l'émigration tous ces obstinés, il aurait fallu jeter bas les
vieux murs auxquels ils s'appuient, restes des demeures et des tours
de la plus vieille noblesse de Florence, jadis tout entière groupée
autour de la place du marché; il aurait fallu exproprier à la fois
tous ces détaillans. Alors enfin, chassés de chez eux, ils se seraient
décidés, comme un essaim sorti de la ruche maternelle, à venir
s'abattre et s'installer dans le marché central ; une fois que la ville
les aurait tenus là, elle leur aurait bel et bien fait payer leur place,
et l'opération aurait pu devenir fructueuse. Faute de ce complé-
ment nécessaire, elle se solde, jusqu'ici, par une perte sèche ; on ne
s'est pas senti en mesure de tenter l'expropriation du Marché-Vieux,
et les halles restent vides.
' De tous les grands travaux entrepris dans ces dernières années,
le seul qui ait été vraiment conduit jusqu'à son plein et entier
achèvement, c'est la création d'une admirable promenade, le viale
dei Colli^ ou boulevard des collines. Les caséine^ dont s'était si
longtemps contentée la Florence grand-ducale, n'avaient plus paru
suffire à la capitale de l'Italie. Elles ont pour elles le voisin^e du
Digitized by VjOOQ IC
FLORENCE DEPUIS l' ANNEXION. 321
fleuve et de beaux ombrages; mais elles sont situées en plaine et
elles manquent de vue. On souhaita quelque chose de plus varié et
de plus ouvert, qui pût rivaliser, par la diversité des aspects et par
l'étendue des horizons offerts au regard, avec le Pincio romain et
la route qui, à Naples, contourne le Pausilippe. A cette fin, un
habile officier du génie, le commandant Poggi, a dessiné, sur les
coteaux qui s'élèvent au sud de Florence, un superbe boulevard,
qui a près de 5 kilomètres de développement. Par une suite de
lacets à pentes douces bien ménagées, ce boulevard va du quai de
l'Amo, près le pont suspendu d'amont, jusqu'à la porte Romaine.
La voie est large de 18 mètres; la chaussée est macadamisée; des
deux côtés régnent des trottoirs pavés de belles dalles de pierre des
Apennins. Us sont bordés d'arbres qui ont été plantés déjà grands
et qui poussent à merveille; ici ce sont des chênes verts, là des
marronniers, plus loin des platanes. La promenade est, le soir, tout
entière éclairée au gaz ; il y a, de distance en distance, des prises
d'eau pour l'arrosage.
La route atteint son point culminant au-dessus même de l'Arno,
près San Salvatore de' Francescani. Là, sur le Monte aile Croci,
s'élargit une vaste place en hémicycle, qui domine le fleuve et la
ville. C'est la place Michel-Ange, qui a été inaugurée le 14 sep-
tembre 1875, pour le quatrième centenaire de la naissance du plus
grand des Florentins. Au milieu s'élève un monument composé
de copies en bronze : le David se dresse sur un piédestal de marbre,
auquel sont adossées quatre des statues du tombeau des Médicis.
Au-dessus, un élégant café, la petite église des franciscains dans
ses noirs cyprès, celle que Michel-Ange appelait « la belle pay-
sanne, » puis, plus haut, San Miniato, ses vieux murs qui lui
donnent l'air d'une forteresse, sa tour délabrée, son élégante façade
en marqueterie de marbre. Au-dessous, une série de terrasses,
plantées de fleurs et d'arbrisseaux, qui s'étagent jusqu'à l'Amo. Un
large bassin et un jet d'eau, avec les brises qui s'insinuent par les
gorges de la montagne, doivent donner quelque fraîcheur pen-
dant les chaudes soirées d'été.
La ville paraît plus grande d'ici que de Fiesole ou des coteaux voi-
sins; on est au-dessus même des toits. Pourtant, lorsqu'on a dans
la mémoire l'aspect des principales capitales de l'Europe ou même
celui de Rome et de Naples, Florence garde l'apparence d'une assez
petite ville; cette impression serait encore plus marquée sans les
quartiers neufs, où les maisons sont espacées. Pour qu'une telle cité
ait pu jouer dans le monde de la pensée et des arts le rôle qui a été
le sien, combien il faut qu'elle ait vécu d'une vie intense et forte!
Comme la plante humaine [lapianta uomo)^ pour prendre un mot
xifni. — 1878. 21
Digitized by VjOOQ IC
822 REVUE DBS DEUX MONDES.
d'Alfieri» a dû croître ici plus vigoureuse que partout ailleurs, peiH
dant trois ou quatre siècles, depuis la première aube de la renais-
sance jusqu'au coucher de son soleil I
Si des objets les plus proches on porte ses regards vers les plus
éloignés, on jouit d'une vue qu'il n'est pas facile d'oublier. L'œil
embrasse tout le val moyen de l'Amo, depuis Pontesieve jusque vers
Empoli. Par-dessus les crêtes des collines qui dominent la ville,
par-dessus les clochers des couvons et les tours carrées des villas,
on suit la double ligne des monts qui, à l'ouest, s'écartent d'une
part vers Sienne, de l'autre vers Prato et Pistoie. A l'est, au con-
traire, vers hrezio, ils se rapprochent, et le terrain s'élève rapide-
ment.
De la place Michel-Ange, le boulevard conduit à une autre espla-
nade, la place Galilée; celle-ci est entourée d'un jardin qu'égaient
des eaux vives et de riches parterres. De ce point, la vue est diffé-
rente ; elle glisse sur un ravin qui descend à l'Amo, entre des côtes
couvertes de vignes, de cyprès et de maisons de campagne. C'est
un paysage bien plus restreint, mais aimable encore et pittoresque.
On redescend ensuite jusqu'à la porte Bomaine, par le boulevard
Machiavel.
Sur l'élégance et la noblesse de cet ensemble, il n'y a qu'une
voix : la promenade des collines sera bientôt une des plus juste-
ment célèbres de l'Europe. Les Florentins en sont fiers. On leur en
fait volontiers compliment, a N'est-ce pas, vous répondent-ils, que
c'est vraiment une chose impayable? » On saisit le jeu de mots, on
sent ce qu'il cache de regrets et d'appréhensions. Ce boulevard a,
paraît-il, coûté un argent fou; il a fallu acheter les terrains, et, si
près de la ville , ils se payaient cher; il a fallu creuser la route au
flanc de la montagne, la daller, la planter, y établir les canaux pour
l'eau et le gaz, consolider les pentes. L'an dernier, des glissemens
se produisaient encore au-dessous de la place Michel-Ange et me-
naçaient de la faire descendre avec son monument dans le lit de
l'Arno; on a dft reprendre en sous-œuvre, à grands frais, les tra-
vaux de terrassement. En l'absence même de pareils accidens, l'en-
tretien de la promenade et des jardms qui en dépendent est fort
coûteux.
IIL
Par cet exposé, tout incomplet et sommaire qu'il soit, on peut se
faire une idée du caractère des travaux qu'a entrepris, depuis 1860
et surtout depuis 1865, le municipe florentin , dirigé d'abord par
M. Cambray-Digny, puis, pendant ces dix dernières années, par
Digitized-by VjOOQIC
FLORENCE DEPUIS L ANNEXION . 323
M- Peruzzi. La voirie améliorée et la circulation rendue plus facile
dans la vieille ville, sans destructions ni bouleversemens qui la dé-
figurassent, par de sobres et discrètes retouches , la fondation de
quartiers neufs disposés de manière qu'aucun point n'en fût très
éloigné du centre, c'est-à-dire de la place du Palais -Vieux, des
eaux abondantes et salubres conduites à Florence et distribuées
dans toutes les parties de la cité, l'approvisionnement et l'alimen-
tation mieux assurés par une nouvelle organisation des marchés,
une merveilleuse promenade créée aux portes mêmes de la ville,
dans un site charmant, toutes ces entreprises en elles-mêmes étaient
bien conçues; elles s'inspiraient d'une idée juste, d'un naturel et
légitime désir de progrès. Favorisées pai- les circonstances et con-
duites à terme, elles devaient, selon toutes les prévisions, mettre
Florence en état de jouer plus brillamment son rêle de capitale,
elles devaient la faire plus commode, plus saine, plus agr^le à
habiter. En même temps^ on pouvait compter qu'à toutes ces dé-
penses correspondrait une augmentation proportionnelle du revenu.
Les plus prudens mêmes semblaient n'avoir aucun doute à ce sujet;
tout au plus différait-on d'avis sur la question de savoir combien
d'années seraient nécessaires pour rembourser les sommes emprun-
tées et pour amortir le capital très considérable qui serait absorbé
par ces travaux.
On est loin aujourd'hui de ces espérances. Le 16 juin dernier,
une affiche apposée au Palais-Vieux portait à la connaissance du pu-
blic la banqueroute définitive de la ville de Florence. Syndic et con-
seillers municipaux avaient donné eaisemble leur démission quel-
ques semaines auparavant; ils avaient été remplacés, comme l'exige
la loi italienne, par un commissaire royal chargé d'administrer la
ville jusqu'à convocation des électeurs. Le conseil qui venait de se
dissoudre avait , au printemps , prorogé pour trois mois l'échéance
de toutes les dettes municipales ; on avait cru qu'avant l'expiration
de ce délai le ministère et le parlement se seraient enfin décidés,
qu'ils auraient accordé ces secours que, depuis deux ans et plus,
la malheureuse ville implorait à mains jointes. Les secours n'étaient
pas venus, et l'heure des échéances dUTérées sonnait au milieu du
désarroi général; la caisse était encore plus vide que trois mois au-
paravant. Le temps des illusions était passé pour les débiteurs
comme pour les créanciers. Le commissaire a donc signé un arrêté
en vertu duquel les paiemens de toute nature sont suspendus indé-
finiment. Le même arrêté ordonne la cessation de tous les travaux,
à l'exception de ceux qui sont absolument indispensables.
On a beau s'attendre à de pareils coups; lorsqu'ils vous frappent,
on éprouve toujours une sorte de stupeur mêlée de colère, comme
Digitized by VjOOQIC
324 REVUE DES DEUX MONDES.
si l'on n'avait pas été prévenu. Il est difficile de savoir ce qui se
passe dans la tête d'un pendu; cependant, j'en jurerais, tant qu'il
n'a pas perdu connaissance, le misérable doit être occupé à cal-
culer les chances qui lui restent de sentir soudain la corde casser.
Florence avait, depuis plusieurs années, la corde au cou ; de jour
en jour, le nœud se serrait, il rendait la gêne plus cruelle, l'an-
goisse plus vive. Par l'effet des surtaxes municipales, la propriété,
frappée d'un impôt presque égal à la moitié du revenu présumé,
baissait rapidement de valeur ; le capital, auquel la ville demandait
le meilleur de son revenu, s'évanouissait et fondait ainsi entre ses
mains (1). L'impôt personnel et mobilier {tassa di famiglia), les
droits d'octroi étaient très lourds ; la vie devenait bien plus chère à
Florence que dans les cités voisines; les étrangers l'abandonnaient;
la population diminuait (2). Malgré la résignation avec laquelle les
Florentins supportaient ce fardeau toujours croissant, le déficit
augmentait d'exercice en exercice. Si l'on arrivait encore à payer
les intérêts de la dette consolidée et les dépenses des travaux qui
s'achevaient, c'était seulement grâce à une dette flottante hors de
toute proportion avec les ressources réelles de la ville (3). Les signes
les plus clairs annonçaient donc, à bref délai, un dénoûment fatal.
Cependant la première prorogation des échéances, en mars 1878,
n'avait pas encore ouvert tous les yeux; on se leurrait de l'idée
qu'avant les trois mois écoulés le gouvernement serait intervenu
pour tirer Florence d'embarras et lui permettre de reprendre les
paiemens au jour fixé. Quand on a lu sur les murs l'arrêté du com-
missaire royal, le doute n'a plus été permis, même à ceux qui
avaient le plus de peine à s'avouer la triste vérité. Alors de toutes
parts ont éclaté les cris et les plaintes. L'opinion s'est déchaînée
avec une extrême véhémence contre l'ex-syndic, qu'elle avait doci-
(1) D'après le rapport de la cmomission d*enquête de 1877, la propriété devait payer
en 1878 à Florence une surtaxe municipale de 1,92 par livre de Timpôt perçu au profit
de Pétat sur les bàtimens de toute espèce. Routée au principal de Timpôt, cette sur-
taxe faisait peser sur le contribuable une charge équivalente à 41,38 du revenu impo*
sable; avec les mauvaises années et la baisse des loyers, souvent le revenu réel ii*est
que de très peu supérieur à ce que le percepteur prend au propriétaire.
^2) D'après M. Paul Leroy-Beaulieu {ie$ Finances des grandes villes de VEurope,
dans VÊconomiste français du 4 mai 1878), la proportion des dépenses municipales
par tête d'habitant était, en 1876, plus forte à Florence que dans toutes les autres
villes de l'Europe, Paris excepté (105 francs à Paris, 90 à Florence, 58 à Rome, 46 à
Vienne, 36 seulement à Berlin).
(3) Entre 1865 et 1876, la dette flottante a atteint par momons 40 millions de livres;
elle n*a jamais été au-dessous de 30 millions. L'intérêt moyen de cette dette, dans les
cinq dernières années, était de 5,37 pour 100. Dans les premiers temps, il avait monté
jusqu'à 0,23 pour 100. C'est ce qui résulte du rapport de M. Peruzzi, qui accompagnait
la pétition présentée aux chambres en 1876 par la commune de Florence (p. 92),
Digitized by VjOOQ IC
FLORENCE DEPUIS l' ANNEXION. 325
lement suivi pendant si longtemps. 11 y a quelques années, elle ne
prêtait qu'une oreille distraite aux quelques opposans qui se per-
mettaient de discuter les plans et les budgets de Périclès-Peruzzi,
comme l'appelait le Fanfulla^ qui joue à Rome, non sans verve et
sans esprit, le rôle de notre Charivari. Depuis que la faillite a été
déclarée, c'est à M. Peruzzi que s'en prennent tous ceux qui se
sentent atteints par ce désastre, et il n'est personne à Florence qu'il
ne frappe d'un coup plus ou moins direct. M. Peruzzi est donc de-
venu le bouc émissaire de toutes les fautes commises. Les esprits
étaient si montés que l'on a craint une manifestation injurieuse et
violente; la questure a cru devoir placer des gardes aux portes de
la maison qu'habite celui qui, l'an dernier, était encore l'homme le
plus populaire de Florence (1). C'était, par bonheur, un excès de
précaution. Ce peuple florentin est de sens trop rassis, il est trop
bien élevé pour se déshonorer par de pareils excès. Quiconque a un
peu vécu à Florence ne s'étonnera point de nous entendre parler
en ces termes de toute une foule qui contient, comme ailleurs, des
élémens tout à fait illettrés. En Toscane, chez l'ouvrier même et le
paysan, on sent les effets d'une culture bien des fois séculaire, effets
transmis et accumulés par l'hérédité dans le sang et dans les
moelles des générations qui, depuis les Étrusques, se sont suc-
cédé sur ce sol privilégié.
On reviendra vite, nous n'en doutons pas, malgré les souffrances
présentes, au calme et à la justice. Lorsque, dans quelque temps,
il faudra reformer, par l'élection, le conseil de la cité, nous ne se-
rions pas étonné que le nom de M. Peruzzi passât de nouveau en
tête de la liste. On peut, sans doute, lui adresser quelques re-
proches; il a péché par trop d'optimisme. Il n'a pas assez fait en-
trer dans ses calculs les chances contraires qui pouvaient se pré-
senter; il a eu trop de confiance dans les ressources de la cité qu'il
aimait et qu'il était fier de rendre plus belle encore et plus char-
mante; il a ensuite trop compté sur le concours de ses amis poli-
tiques, sur la reconnaissance et la générosité de l'Italie. Il s'est
ainsi laissé entraîner; il n'a pas su s'arrêter à temps, il a poursuivi,
avec des moyens insuffiisans, des travaux qui, faute de quelques
millions, n'ont ensuite pas donné les résultats rémunérateurs que
l'on était en droit d'en attendre. Les erreurs commises ne sont au-
jourd'hui que trop évidentes; mais aussi, pourquoi les Florentins
(1) Nous empruntoDs ce détail et d'autres encore aax lettres intéressantes que
M. H.-G. Montferricr envoie de Rome au Journal det Débats, Personne n*a mieux
parlé de la question de Florence, avec des informations plus précises et un plus Juste
sentiment des nécessités politiques et du devoir d*équité qui semblaient imposer au
gouvernement italien une conduite autre que celle qu'il a tenue.
Digitized by VjOOQ IC
326 REVUE DES DEUX MONDES.
ont-ils, pendant dix ans, abdiqué entre les mains de M. Perozzi?
Pourquoi la junte municipale, la presse, l'opinion, ne l'on^^Ues pas
retenu sur cette pente? Le syndic, assure-t-on, n'aimait pas la
contradiction ; mais ce n'était pas un tyran italien du moyen âge,
ni même un ministre des grands-ducs; il n'exilait personne, il ne
pouvait ni supprimer ni suspendre de journaux. Florence, en ne
cherchant pas plus tôt à voir clair dans ses affaû-es, a encouru une
grande part de responsabilité ; il y a eu là un peu d'indolence, un
certain manque d'énergie et dé virilité.
C'est en 1871 que l'opinion et la presse florentine auraient dû
intervenir avec clairvoyance et décision. Au printemps, le parle-
ment italien tenait à Florence sa dernière session, avant de se don-
ner rendez-vous à Rome. Il était prêt à faire pour Florence ce qu*il
avait fait pour Turin sept ans auparavant, à l'indemniser, elle
aussi, des dépenses qu'elle avait encourues pour soutenir ce rang
de capitale dont on lui retirait si brusquement les avantages. On
ne contestait pas le principe ; il ne s'agissait que de s'entendre sur
le chiffre de l'indemnité. Le moment était favorable, non pour en-
fler ce chiffre outre mesure, mais pour le faire accepter, quelque
élevé qu'il pût paraître, contre pièces à l'appui. En 1804, les
finances de la ville étaient en bon état, comme l'ont reconnu les
commissions d'enquête; mais, dès 1865, Florence s'était mise à
l'œuvre avec une telle ardeur que déjà les budgets de 1869 et de
1870 se soldaient chacun par un déficit de plus de 8 millions de
livres. Pour exécuter les travaux d'agrandissement et d'assainisse-
ment qui avaient été jugés nécessaires, elle avait conclu emprunt
sur emprunt ; mais c'était le temps où le crédit de l'Italie était le
plus bas. Florence n'avait pu réaliser ces emprunts, n^ociés sur-
tout à l'étranger, qu'à des conditions très onéreuses, qui s'expli-
quaient assez par les cours de la rente italienne et la dépréciation
du papier-monnaie qui avait cours forcé dans toute l'ItaUe (1). La
situation financière de Florence était déjà fort inquiétante; beau-
coup des travaux commencés ne l'auraient jamais été ou ne l'auraient
pas été de longtemps, si Florence n'était pas devenue capitale;
maintenant qu'elle cessait de l'être, il était aussi diflScile de les sus-
pendre en les laissant improductifs que dangereux de les achever
avec une population et des ressources diminuées.
Consultés sur le chiffre à fixer, l'ancien syndic et le nouveau,
MM. Cambray-Digny et Peruzzi, paraissent avoir mis une sorte de
coquetterie à rester au-dessous de ce qu'ils avaient le droit de de-
(1) Sur 116 millions de livres (yaleur nominale), 88 millions senlemeot sont entrés
dans les caisses de Florence. En chiffres ronds, il y a donc en 38 millions de fhds
d'emprunt (commissions, pertes sur le change, etc.).
Digitized by VjOOQ IC
FLORENCE DEPUIS L' ANNEXION. S27
mander. Prenons les chiffres de la commission d'enquête qui avait
été nommée en 1877, sous le ministère Depretis, et qui était prési*
dée par le sénateur A. Hagliani, président de section à la cour des
comptes. Voici ce qui résulte de son remarquable rapport (1). Turin
avait été indemnisé, en 186A, dans la proportion des 7&2 millièmes
des dépenses que cette ville avait encourues comme capitale du
royaume ; si l'on avait appliqué cette même proportion à Florence,
Florence aurait dû recevoir, en 1871, 38 millions de livrea. Or la
loi du 29 juin 1871 ne lui a donné que 22 millions environ ; encore
n'arrive-t-on à ce chiffre qu'en y comprenant pour près de 8 mil-
lions les édifices, tels que palais nationaux et couvens incamérés,
que l'état cédait au munieipe: la loi stipulait d'ailleurs que ces bâti-
mens seraient incessibles et inaliénables; ils ne représentent donc
pas pour la ville une valeur qu'elle puisse réaliser par échange ou
par vente, et ils lui imposent de lourds frais d'entretien. Florence,
d'après les commissaires enquêteurs, a donc reçu alors, au plus bas
mot, 16 millions de moins qu'elle n'aurait dû le faire, si on avait
suivi pour elle les mêmes règles que pour Turin.
Aujourd'hui la commission établit, par une série de déductions
très bien enchaînées et d'ingénieux calculs, que l'on doit encore à
Florence environ 40 millions; c'est ce que représenteraient, avec
l'élévation des cours actuels, les intérêts composés des sommes que
l'on aurait dû lui donner et les conditions onéreuses des emprunts
auxquels l'a contrainte l'insuffisance de la compensation accordée.
C'est fort bien; mais cette soulte, on ne parait pas disposé à la lui
donner ; personne n'aime à payer, surtout quand elle monte un peu
haut, la carte d'un repas depuis longtemps digéré. C'était en 1871
qu'il fallait exiger la parité de traitement ; alors on aurait tout ob-
tenu. Le parlement était tout entier à la joie inespérée d'aller à
Rome, il éprouvait une sorte de pudeur à quitter de sitôt Florence
après l'avoir induite en dépense ; il ne lui aurait pas marchandé
les dédommagemens. Au lieu de présenter leur note, les Floren-
tins ont sonné leurs cloches et se sont associés, en s'oubliant eux-
mêmes, à l'enivrement général; ils . n'ont pas voulu paraître faire
payer l'hospitalité qu'ils avaient accordée, pendant six ans, au roi
et au parlement. Or cette hospitalité leur avait coûté cher ; avec
toute sa gloire, Florence n'a, pour réparer ses pertes, ni la puis-
sante industrie de Milan ou même celle de Turin, ni le grand com-
merce maritime de Gênes. Elle avait, à plusieurs reprises, assez
prouvé son patriotisme ; elle eût été sage de songer un peu plus,
dans cette heure critique, à ses propres intérêts et à ceux de ses
(1) Gaixetta ufllciale, 28 décembre 1817.
Digitized by VjOOQ IC
328 BEVUE DES DEUX MONDES.
créanciers. Si elle eût été avisée et vigilante, l'opinion aurait exercé,
en ce sens, une utile pression sur les représentans officiels de la
cité. C'est avec ces façons de grand seigneur que Ton s'est engagé
dans la voie qui menait à la banqueroute ; depuis lors, l'occasion
propice ne s'est jamais retrouvée.
Ce qui a encore contribué à endormir l'opinion, à ne pas lui
laisser apercevoir tout d'abord les conséquences du transfert de la
capitale, c'est que ce transfert a duré plusieurs années. Les minis-
tères ne sont partis que l'un après l'autre, lorsqu'ont été prêts les
locaux qui devaient les recevoir sur les bords du Tibre ; en 1877,
certains services, certains bureaux s'attardaient encore à Florence.
Si le vide s'était fait, à heure dite, dans la capitale délaissée, les
plus prévenus auraient été forcés de comprendre la gravité de la
situation nouvelle ; on aurait ralenti les travaux et restreint les dé-
penses; mais, dans les premiers temps, il a semblé que rien n'était
changé dans l'aspect et dans le mouvement de la ville; on s'est
laissé aller à continuer les entreprises commencées. C'est ainsi
que depuis 1859 tout a tourné contre Florence; la fortune a semblé
vouloir épuiser contre elle toutes ses perfidies. Dans les années
qui ont suivi la convention de septembre, pouvait-on soupçonner,
au lendemain de Montana, que, sitôt après, les Italiens entreraient,
tambours battans, dans les murs de Rome? Sauf peut-être celui qui
menait le jeu de la politique européenne, qui donc alors pensait
voir le second empire français se précipiter en aveugle, presque
sans armes, sur le fer que lui tendait la Prusse? Qui prévoyait ce
suicide? Quand Florence a remplacé Turin, elle n'a point été auto-
risée à se considérer conune la capitale définitive de l'Italie; mais
elle a pu penser que ce provisoire durerait plus de six années,
qu'elle aurait le temps d'achever sa transformation et de rentrer
dans ses déboursés avant d'être privée des avantages que lui assu-
rait la présence du gouvernement. Les désastres de la France lui
ont fait perdre son rang, et, après 1871, la lenteur de l'évacuation
a entretenu ses illusions et lui a caché l'abime où elle glissait.
Le gouvernement, qui vient de laisser Florence tomber en fail-
lite, avait-il le droit de dégager ainsi sa responsabilité et d'assister,
spectateur impassible, à un pareil désastre? Nous ne le pensons
pas, et nous sommes surpris que, dans les séances des 0 et 10 mai
1878, où a été discutée la proposition d'enquête présentée par le
ministère Cairoli, pas un député ne se soit placé à ce point de vue.
La politique financière suivie en Italie depuis plusieurs années a
certainement beaucoup aggravé les embarras où se débattent au-
jourd'hui la plupart des grandes communes italiennes. Cette poli-
tique peut se résumer en deux mots : se décharger sur les com-
Digitized by VjOOQ IC
FLORENCE DEPUIS l' ANNEXION. 329
munes de beaucoup de dépenses qui, partout ailleurs en Europe,
incombent à l'état, et s'emparer en même temps du produit de
certaines taxes qui, partout ailleurs, profitent tout entières aux
caisses municipales. Ainsi deux lois de 1864 et de 1866 ont fait
entrer l'état en partage avec les communes pour les droits d'octroi
qui frappent toutes les matières de grande consommation, telles que
les boissons, la viande, les farines, le riz, le sucre, le beurre, etc.
Chargée de la perception, la commune en a toute l'impopula-
rité; mais elle verse à l'état près de la moitié de la recette. C'est
dans le même esprit qu'une loi de 1874 a rendu à l'état les 15 cen-
times qui avaient été en 1870 attribués aux provinces sur l'impôt
foncier. Au moment où s'aggravaient les charges des villes, l'état
venait leur retirer des ressources dont elles s'étaient crues assu-
rées (1).
Pour justifier ces tendances, l'état italien peut alléguer les exi-
gences de sa situation, ses besoins plus grands que ses ressources.
Ce qui est vraiment inexcusable, ce sont ces lenteurs et ces ater-
moiemens qui ont abouti à rendre inévitable une catastrophe que
les ministres avaient, croyons-nous, un sincère désir d'empêcher.
Ce fut en 1874 que, pour la première fois, le municipe de Florence
s'adressa au gouvernement; il lui demanda de remettre à la dispo-
sition de la ville certaines surtaxes dont l'état s'était emparé. Le
ministère ne rendit rien ; il se contenta d'offrir des conseils, qui
n'étaient même pas bons; il suggéra des augmentations d'impôt.
Celles-ci auraient eu -pour effet de dessécher les sources déjà fort
amoindries du revenu municipal; elles n'auraient produit, sur
quelques articles, que des bénéfices illusoires et passagers ; on ne
tenta même pas l'expérience. Deux ans après, la gauche arrivait au
pouvoir ; elle y avait été aidée par le vote de députés toscans qui,
comme M. Peruzzi, avaient jusqu'alors appartenu à la droite.
MM. Depretis et Nicotera paraissaient comprendre la nécessité de
sauver Florence; ils auraient tenu à honneur d'y parvenir; ils nom-
mèrent donc une commission. Celle-ci ne mit pas trop de temps à
étudier l'affaire; elle fit un rapport très judicieux qui avait le mé-
rite d'aboutir à une conclusion pratique. Pour compenser l'insuffi-
sance de l'indemnité jadis accordée, l'état, au moyen d'une émission
de bons du trésor, prendrait à sa charge, jusqu'à concurrence de
30 millions, le service de la dette flottante qui pesait sur Florence ;
le crédit de l'état étant très supérieur à celui de la ville, l'état, avec
une dépense annuelle de 1,380,000 livres, satisferait les créanciers
(1) Nous tirons ces détails d*an intéressant article, riche de liiits et de chiffres, qui
a été publié sans signature dans les Débats du 23 Juin 1878, sous ce titre : les Finances
des communes italiennes.
Digitized by VjOOQ IC
S30 REVUE DES mxm mondes.
auxquels Florence payait, pour le môme capital prêté, 2,070,000 li-
vres; il bénéficierait d'une différence d'intérêt d'environ 2pour 100.
De plus, pour parfaire la somme, une réduction de 500,000 livres
serait accordée, jusqu'à nouvel ordre, sur la taxe d'abonnement de
2,500,000 livres, à laquelle avait été fixée la part afférente au tré-
sor dans les revenus de l'octroi florentin.
Peu de semaines après la publication de ce rapport, M. Depretis
quittait les affaires ; il était remplacé par un autre des chefs de la
gauche, M. Cairoli. Entre temps, la crise florentine devenait de plus
en plus aiguë ; à peine H. Cairoli avait-il formé son cabinet, Flo-
rence lui adressait un suprême appel. Que croyest-vous que fit
H. Cairoli? Sans doute, direz-vous, il s'appuya sur les travaux de la
commission qui venait de terminer son œuvre*, il prit texte de ses con-
clusions, pour proposer et faire voter d'urgence une loi de réparation
et de secours. Vous n'y êtes pas : c'est ainsi peut-être que les choses
se seraient passées en France s'il s'était agi d'empêcher la faillite de
Marseille ou de Lyon, de Lille ou de Bordeaux; mais les choses ne
vont pas si vite en Italie. Pendant que Florence aux abois ajour-
nait à trois mois toutes ses échéances, le chef du cabinet se bornait
à demander la nomination d'une nouvelle commission d'enquête. Il
est vrai que la précédente avait été administrative; celle-ci se-
rait parlementaire (1)1 La commission était nommée; avant même
qu'elle eût déposé son rapport, la faillite définitive était déclarée.
U n'est plus temps, quoi que l'on propose et quoi que l'on fasse,
d'épargner à Florence la honte dont elle était menacée depuis plu-
sieurs années.
La commission parlementaire évalue, dit-on, à 1A5 millions de
livres la dette de Florence. Nous n'avons pas à contrôler ici ses
dires, ni à discuter les résolutions qu'elle ne peut manquer de sou-
mettre aux chambres. L'opinion semble enfin s'être émue; presque
toute la presse manifeste un vif désir de voir l'état faciliter la liqui-
dation de Florence et sauvegarder, dans une certaine mesure, les
intérêts de ses créanciers. Mieux vaut tard que jamais, dit le pro-
verbe; c'est pourtant bien tard. Florence méritait mieux. Pendant
les pénibles années où elle se débattait contre des difficultés écra-
santes et où elle s'imposait les plus lourdes charges pour tenir ses
engagemens, Florence méritait de trouver auprès du gouvernement
(1) En réaUté, cette enqaôte est U troisiôiiio. An mois d*aTril 1S77, an premier
examen de la aitoation et des remèdes qu'il con?eaait d*y apporter avait été lait par
Ton des fioanciors les plus capables de Tltalie, le commandeur Petitbon, et cet examen
avait abouti à un premier rapport dont on troavera Tanalyse dans la brochure de
M. Mari. Gelle^ qui nous arrive an moment où nous mettons sous presse, parait ex*
poser la question avec beaucoup de sens, de mesure et de fermeté toot à U foia.
Digitized by VjOOQ IC
FLORENCE DEPUIS L' ANNEXION. 331
et des chambres un autre accueil, un autre appui. L'indifférence dé-
daigneuse des ministres de droite, la molle, lente et timide bonne
volonté des cabinets de gauche, un vote du parlement dans lequel
quatre-vingt-neuf voix se prononcent même contre la proposition
d'enquête, ce n'est vraiment pas assez, après ce que Florence avait
fait pour l'Italie ! Ne parlons pas d'un passé qui est une des gloires
les plus pures de la nation, un de ses titres au respect du monde ;
en 1860, c'est la résistance obstinée de Florence aux désirs de la
diplomatie européenne, c'est son enthousiaste abdication, qui ont
empêché l'établissement du système fédératif et fait l'unité de l'Ita-
Ue sous le sceptre de la maison de Savoie. On l'a trop oublié.
Sans doute les administrateurs de Florence, ses conseillers élus,
ses journaux, la cité tout entière, ont des reproches à s'adresser;
il y a eu imprudence et entraînement irréfléchi; mais aussi les
circonstances, nous l'avons montré, ont été pour beaucoup dans
les fautes commises. Le gouvernement, non plus, n'a pas fait son
devoir envers l'une des premières cités de l'Italie ; il n'a su ni avertir,
ni secourir à temps. Il eût été digne du parlement, lorsque la
question de Florence lui a été soumise, de témoigner à la ville hu-
miliée et souffrante une cordiale sympathie, en attendant mieux : la
discussion a été terne et conmie ennuyée; on n'écoutait que d'une
oreille. Plus d'un tiers de la chambre, en repoussant l'enquête,
s'est même refusé à donner aux Florentins un témoignage d'intérêt
qui ne préjugeait point l'avenir. Parmi ceux qui ont émis ce vote
cruel, les uns ont voulu punir M. Peruzzi et ses amis de ce qu'ils
appellent leur défection; les autres ont cédé à de mesquines jalou*
sies provinciales qui sont encore bien puissantes et bien vivaces en
Italie.
Les uns et les autres ont eu tort;;il8 paraissent, d'après le lan<-
gage des journaux, le sentir aujourd'hui. Le ministère, s'il avait été
plus franc et plus hardi dans ses demandes, aurait peut-être aussi
obtenu, aurait arraché au parlement une résolution opportune et
généreuse. En droit strict, l'Italie ne doit rien à Florence; la raison
politique et l'équité commandaient cependant de ne pas la laisser
périr sans secours. Persister à méconnaître ce devoir, ce serait agir
comme certain personnage de comédie, le héros de l'une des meil-
leures pièces de notre théâtre contemporain. Qui ne se souvient du
chef-d'œuvre de Barrière, les Faux Bonshommes? Il y a là un
bourgeois capricieux, d'un égoïsme naïf et souriant , qui a fait la
joie du public. Il change souvent d'idée, et chaque fois qu'on lui
rappelle les espérances qu'il a données, les engagemens qu'il a
semblé prendre, vous l'entendez répondre d'un air triomphant :
« Il n'y arien d'écrit! »
George Perrot.
Digitized by VjOOQ IC
LA CONFESSION
DD
PARTI CONSERVATEUR
Quel est le véritable sens du mot « conservateur? » Il n'y en a
qu'un pour tout esprit philosophique. Le conservateur est celui
qui veut maintenir les principes fondamentaux des sociétés civili-
sées, quelles qu'en soient d'ailleurs les formes politiques, c'est-à-
dire la famille, la propriété, la religiot, en un mot tout ce qui as-
sure la vie morale de l'individu, tout ce qui unit les hommes
entre eux et les rattache à un ordre supérieur. Ces principes, pour
ne rien perdre de leur valeur, ont besoin d'être continuellement
surveillés, améliorés, défendus, — défendus contre les erreurs qui
les dénaturent et contre les abus qui les corrompent. Or, comment
cette perpétuelle défense serait-elle possible, sinon par la pratique
même de la vie et de la liberté? Il faut donc ajouter quelque chose
à la définition proposée plus haut et dire que le vrai conservateur
doit être par cela même dévoué aux doctrines libérales. Dn système
conservateur qui n'est pas en même temps un système libéral, c'est
une contradiction et un non-sens.
Si ces idées ne sont pas exprimées avec autant de précision par
l'auteur des deux ouvrages dont nous voulons nous occuper, je
crois cependant pouvoir aflBrmer qu'elles sont bien le fond de sa
philosophie politique. M. Paul Thureau-Dangin, en rassemblant les
pages intitulées Royalistes et républicains (1), comme en écrivant
le livre plus serré qui porte ce titre : le Parti libéral sous la res-
tauration (2), a eu certainement le dessein de rechercher ce qu'a-
(1) Royalistes et républicains, essais historiques sur des questions de politique con-
temporaine, par Pau ITiiureau-Dangin, 1 vol. in-8°; Pion.
(2) Le Parti libéral sous la restauration, par M. Paul Thureau-Dangin,! vol. in- 8«;
Pion.
. Digitizedby VjOOQIC
lE PARTI CONSERVATEUR. 333
vaît été depuis la révolution française le parti conservateur, j'en-
tends ce parti dans toute l'ampleur des idées que représente son
titre, le parti conservateur et libéral. Esprit loyal et droit, M. Thu-
reau-Dangin ne pouvait se livrer à cette étude sans être frappé des
fautes que le parti conservateur et libéral a commises pendant
quatre-vingts ans ; il les expose, ces fautes désolantes, avec tant de
franchise, tant de vigueur, avec un tel sentiment de regret pour
ses amis, avec de tels mouvemens de confusion et de honte, qu'il
semble faire sans le vouloir la confession du parti qui s'exprime
ici par sa bouche.
La première de ces fautes, c'est la division introduite dès le dé-
but dans son principe même. Se peut-il en effet que le parti de
Tordre se soit scindé depuis près d'un siècle en conservateurs et en
libéraux? Est-ce que les conservateurs ne se reniaient pas eux-
mêmes en tenant la liberté pour suspecte, la liberté qui est ici
comme en tout le sel de la terre, le principe de conservation et de •
vie? Est-ce que les libéraux ne se condamnaient pas à de vides dé-
clamations et à des actes stériles, quand ils laissaient en dehors
de leur programme les fondemens de la destinée sociale? Le pre-
mier ouvrage de M. Thureau-Dangin est consacré aux conservateurs
séparés des libéraux, le second aux libéraux séparés des conserva-
teurs. Ces hommes qui seraient si forts s'ils restaient unis, car ils
représenteraient l'immense majorité de la France, on voit ce qu'ils
deviennent quand ils se refusent à marcher de conserve; on les
voit, sans doctrines, sans lest, battus par tous les vents, jouets de
tous les orages, donner au monde le plus triste spectacle que puisse
offrir une soc'.été si riche d'ailleurs de cœur et d'esprit, le spec-
tacle de l'incohérence et de l'insanité. Je voudrais profiter des re-
cherches de l'auteur, et, ramassant les traits de cette vive pein-
ture, y ajouter les conclusions qu'elle me suggère.
I.
Le point de départ des études de M. Thureau-Dangin, c'est le
9 thermidor de l'an n. Avant la chute de Robespierre, avant le
27 juillet 1794 , il ne s'agit ni de conservation, ni de liberté, il s'a-
git de renverser la monarchie absolue. Dans ce cataclysme ef-
froyable, la liberté qu'on invoque sans cesse est sans cesse violée,
et c'est à peine si un petit nombre de sages se préoccupent coura-
geusement de ce qui doit être conservé des traditions du vieux
monde dans la reconstruction du monde nouveau. Ces grands pro-
blèmes exigent des temps plus calmes et supposent la fin de l'hor-
rible épreuve. De 89 à 92 et de 92 à 94, c'est la révolution seule
Digitized by VjOOQ IC
33A REVUE DES DEUX MONDES.
qui est à Toeavre. Une fois Robespierre tombé, la vie morale recom-
mence.
Il est bien prouvé désormais que Robespierre fut renversé par
des hommes qui ne valaient pas mieux que lui, « misérables valets,
a pu dire MaUet-Dupan, qui assassinaient leurs maîtres pour s'enn-
parer de leurs sceptres; » mais il n'est pas moins prouvé que, le
tyran jeté à bas, une explosion de joie universelle déconcerta pour
longtemps les valets dont parle Mailet-Dupan. Si Ton regarde, non
pas au fait même, mais aux conséquences du 9 thermidor, ce n'est
pas Tallien qui est ici l'acteur principal, ce n'est pas Thuriot, Fré-
ron, Billaud-Varennes , CoUot-d'Herbois, Vadier, Barrère, Bourdon
(de rOise), qui sont les libérateurs de la convention et de la
France; le grand libérateur, Vest ce soulèvement unanime de l'opi-
nion qui, dès le lendemain de la victoire, paralyse et annule les
vainqueurs. Les thermidoriens proprement dits sont comme sub-
mergés dans cette marée montante, et lorsque douze mois plus tard,
au premier anniversaire de la journée vengeresse, Marie-Joseph
Chénier s'écrie :
Salut, neuf thennidor, jour de la délivrance!
ce n'est pas à tel ou tel personnage du 9 thermidor, à tel ou tel
groupe de la convention, c'est à la France entière que le poète
adresse ses strophes républicaines.
Voilà le point de départ. Dès ce moment, le problème est posé :
comment rester fidèle aux principes de la révolution sans renoncer
aux principes éternels? En face de l'innovation inévitable, comment
maintenir la tradition nécessaire? Présent, passé, ce sont là trop
souvent des paroles décevantes. Il ne s'agit pas ici d'enchaîner ce
qui existe à ce qui est mort ; il s'agit de souder de nouveaux an-
neaux à des anneaux anciens, ce qui doit vivre à ce qui doit vivre.
En un mot, la liberté nouvelle acquise au prix de si horribles
épreuves rendra-t-elle les hommes indifférons à ces règles d'ordre
public sans lesquelles aucune communauté sociale ne peut durer?
Ces questions que nous discutons aujourd'hui d'une façon ab-
straite , on les résolvait d'instinct après le 9 thermidor. C'est l'in-
stinct, un instinct profond et sûr, quoique très étrange dans la
forme, qui conduit par exemple la jeunesse dorée de 1795. Ces deux
ou trois mille jeunes hommes appartenant au commerce, aux lettres,
aux théâtres, aux écoles, aux administrations, qui se réunissent le
soir au Palais-Royal armés de bâtons, de cannes à épées, et qui
fustigent si vertement les jacobins, ce ne sont pas, comme certains
historiens affectent de le croire, des partisans de l'ancien régime.
Digitized by VjOOQ IC
LE PAETI COKSERTATEUR. 335
Écoutez les cris qu'ils profèrent : tVive la république! vive la con-
vention! » Lisez leurs proclamations si bien mises en lumière par
M. Thureau-Dangin : « Vous vous rappelez, disent-ils aux gens des
faubourgs, que nous enlevâmes enseinble la Bastille et le repaire du
tyran. Vous retrouverez en nous vos frères d'armes du 14 juillet et
du 10 août. » Assurément, à entendre ces clameurs, on voit trop
qu'ils subissent encore le joug de l'opinion courante. L'instinct qui
les pousse n'en est que plus digne de remarque. Us appellent les
Tuileries de 92 « le repaire du tyran ; » mais ils sont résolus à en
finir avec les jacobins. Leur devise pourrait être celle-ci : « Aucun
retour en arrière, mais guerre aux hommes de sang, guerre aux des-
tructeurs de la société. »
Dirons-nous que ce sont des républicains très convaincus? Non,
certes; république, monarchie, ces questions de formes les laissent
assez indifférons, a Leur reconnaissance, dit très bien M* Thureau-
Dangin, est acquise au régime qui satisfera leurs sentimens de jus-
tice et d'indignation. » Si la république peut ou veut profiter de ce
mouvement des esprits, tant mieux pour la république! Si une n:x>-
narchie libérale est la seule sauvegarde de la vie des citoyens et des
principes de l'ordre, bonne chance à la monarchie libérale!
Cette dernière chance pourtant en »5 ne se présente guère à
leur esprit. Bien des gens qui se rallieront un jour à la royauté sont
franchement dévoués à ce grand essai d'une république généreuse.
En veut-on un exemple bien significatif? Hichaud, le futur rédac-
teur de la Quotidienne j l'auteur futur du Printemps d'un proscrit^
écrivait en 95 une poésie qui se termine par ces vers :
Oh I al Jamftis des rois et do la tyrannie
Mon front républicain sobit le Joug impie,
La tombe me rendra mes droits, ma liberté.
Les seuls hommes qui à cette date aient songé sérieusement au re-
tour de la monarchie, ce sont des montagnards, j'entends des mon-
tagnards thermidoriens, de ceux qui, ayant renversé Robespierre
afin de continuer sa tyrannie, se virent mis de côté par le soulève-
ment de la conscience publique. Quant à la jeunesse dont nous par-
lons, si elle eût voulu tuer les institutions républicaines, elle aurait
laissé les jacobins achever leur œuvre aux journées du 13 germinal
et du 1** prairial. Que fit-elle en ces heures de crise? On la vit, le
fouet à la main, chasser de la conventicm la populace qui l'avait
envahie; et c'est au cri de : a Vive la république I vive la conven-
tion nationale! » que s'accomplit la première déroute du jacobi-
nisme»
En regard de cet instina qui poussait amsi la partie la plus vive
Digitized by VjOOQ IC
REVUE DES DEUX MONDES.
de la population parisienne, il faut placer une inspiration bien au-
trement élevée, celle des esprits réfléchis, des observateurs, des
publicistes, qui, sans avoir eu le temps de méditer à fond ces labo-
rieux problèmes, sentaient cependant que la liberté ne pouvait être
séparée des traditions tutélaires. Je ne sais si Mallet-Dupan aurait
accepté ce titre de conservateur libéral ou de libéral conservateur
que nous sommes tenté de lui donner ; le langage politique est si
mobile, les appellations des partis sont exposées à des variations si
bizarres! Ce qui est certain, c'est que jamais homme ne mérita
mieux ce noble titre. Dès les premiers jours de la révolution, il
avait rompu sans hésiter avec l'ancien régime, il avait déclaré que
l'ancien régime était mort, effondré, écroulé, qu'il n'en restait rien,
pas un élément de force, pas un principe de vie, et il disait élo-
quemment : « Il est aussi impossible de refaire l'ancien régime que
de bâtir Saint-Pierre de Rome avec la poussière des chemins. » —
Cependant au-dessus et au-delà de l'ancien régime, non plus dans
les formes politiques d'une période, mais dans le cœur même de
l'humanité, il y a des forces qui ne peuvent s'écrouler, des prin-
cipes qui ne sauraient périr. Aux heures de tempête où ces lumières
se voilent, la marque des esprits supérieurs est de ne jamais les
perdre de vue. Ce fut la gloire de Mallet-Dupan. Parmi les combat-
tans de la révolution, nul n'est resté plus droit, plus ferme, nul n'a
plus constamment mérité cet éloge accordé à un des sages du monde
antique : Sanus inter ebrios. Au milieu de l'ivresse universelle,
ivresse généreuse chez les uns, ignoble chez les autres, il a toujours
montré une âme maîtresse d'elle-même. Ni les passions de droite,
ni les passions de gauche n'avaient prise sur cette conscience aus-
tère, il méprisait tous les préjugés et toutes les fureurs.
Quelle est donc l'éducation qui l'a préparé à ce rôle extraordi-
naire? Républicain de naissance, il soutient la monarchie; protes-
tant, il défend l'église cathoUque; Genevois, il se consacre tout en-
tier au service de la France. Il est vrai que cette monarchie, telle
qu'il la conçoit, serait une magistrature libérale et tutélaire dans la
meilleure des républiques; il est vrai aussi que l'église catholique,
en ce régime nouveau, représenterait avant tout la plus précieuse des
libertés, celle qui garantit toutes les autres, la liberté des âmes et
des consciences; enfln, comment ne pas se dévouer à la France, à
cette patrie de toutes les idées généreuses, qu'il faut défendre seu-
lement contre ses propres témérités pour que le monde entier pro-
fite de ses viriles épreuves? Nec timide nec temere^ voilà la devise
de Mallet-Dupan.
C'est précisément cette rectitude d'esprit qui attire sur lui toutes
les violences. Les forcenés de 92, on le pense bien, ne ménagent
Digitized by VjOOQ IC
Ï.E PARTI CONSERVATECB. 337
pas le courageux publîciste, mais rien n'égale les invectives dont
le poursuivent les émigrés. Les gens qui placent « Lafayette à côté
de Jourdan coupe-téte et Malouet au-dessous de Robespierre » de-
vaient naturellement mettra. Mallet-Dupan « plus bas que Gorsas,
Carra ou Brissot. » M. Ferraiid,qui devint ministre sous Louis XVIII,
écrivait à cette date : « M. Malouet mérite d'être pendu, bien qu'il
soit bonnéte homme; il faut faire un exemple de la punition due
aux opinions dangereuses. » Cn des libellistes les plus violens du
parti royaliste, M. d'Entraigues, disait un jour à propos des bro-
chures abominables dont il inondait Paris : « Montlosier me trouve
implacable, il a raison; je serai le Marat de la contre-révolution, je
ferai tomber cent mille têtes et la sienne la première. »
Qu'on se représente l'action produite par ces odieuses paroles.
Les brochures de M. d'Entraigues et de ses pareils étaient citées
et commentées dès le lendemain par les journaux révolutionnaires,
citées et commentées à la tribune de la convention. La France en-
tière apprenait que la royauté ne reviendrait pas sans ramener un
Marat et que cent mille têtes tomberaient. Une coïncidence fatale
voulut que ces clameurs d'un fou semblassent venir à l'appui de
certaines déclarations de Louis XVIII. Il faut se rappeler, en effet,
que le dauphin, fils de Louis XVI, ayant été délivré le 8 juin 1795
de l'atroce supplice qu'il subissait depuis deux ans et demi, la
royauté légitime, suivant l'ancien droit, se trouvait dévolue au
comte de Provence et transportée en pleine émigration. Le nou-
veau roi, qui ne devait rentrer en France que dix -neuf ans plus
tard, tenait alors sa cour à Vérone. Spirituel, sceptique, ^oïste,
imbu des idées du xviii* siècle, dès qu'il apprit la mort de son ne-
veu Louis XVII, il lança de Vérone une Déclaration qu'il crut fort
libérale, mais dont les concessions équivoques, déjà si insuffisantes
et même si ridicules à une telle heure, furent comme déchirées
immédiatement par les mains des pamphlétaires royalistes. Le roi,
sans rien abandonner de ce qu'il appelait ses droits supérieurs, dai-
gnait du moins « pardonner à des sujets coupables et repentans ; »
M. d'Entraigues s'annonçait comme le Marat de la contre-révolu-
tion, déclarant qu'il était prêt à réclamer des milliers de têtes. De
ces deux déclarations, laquelle était la vraie? Fallait-il croire que la
première était une garantie contre la seconde ? Fallait-il croire que
la seconde rectifiait la première? « Ce qui fait pleurer, — écrivait
Mallet-Dupan, le 16 juillet 95, — c'est que M. d'Entraigues parle,
agisse au nom du roi et paraisse avoir certainement une grande part
à sa confiance. »
On peut prévoir dès lors que les occasions de rattacher la France
nouvelle à l'ancienne France seront perdues sans cesse et sans re-
Ton xxYm. — 1878. 22
Digitized by VjOOQ IC
S38 RÉTUE DES BEia liOm)ES.
tonr. Le fanatisme royaliste a détruit ht royauté. Dès que les
hommes qui ont prêté le serment du jeu de paume, dès que les
Mounier, les Malouet, les Ldly-ToUendal, sont r^ardés comme des
jacobins de 93 par les jacobins de la monarchie absolue, le régime
tutélùre et libéral soutenu par Mallet-Dupan n'a plus aucune
chance de mettre à profit la lassitude de l'opinion publique. La fa-
tigue de tant de luttes, l'horreur de tant de crimes, le besoin d'as-
surer le repos du pays sans renoncer à de légitimes conquêtes,
tous ces sentimens auraient dû préparer une conciliation nécessaire
entre les partis. Les forcenés de l'extrême droite y mirent bon
ordre. Le jour où des révolutionnaires accablés, épuisés, cherche-
ront un abri sous des institutions monarchiques, la violence des
Marat de l'absolutisme ne leur p^mettra pas de tourner les yeux
vers la royauté de 89; ils courront plutôt au-devant du joug et di-
ront au maître comme dans le poème d'Edgar Quinet :
César, salut I Yoici les Xûsceaut consulaires.
Une des parties les plus curieuses et les plus neuves du livre de
M. Thureau-Dangin, c'est précisément le tableau de ce mouvement
d'idées violentes qui, rendant à la plupart des hommes d'action
toute espèce de retour impossible, les précipitèrent de la révolution
dans l'empire. On avait déjà peint avant lui l'infernale habileté de
la politique de 98; on avait déjà dit que les meneurs de la monta-
gne savaient bien ce qu'ils faisaient en forçant la convention à vo-
ter la mort du roi. Ce qu'on ne savait pas, ou du moins ce qu'on
n'avait pas encore montré avec autant de précision, c'est que les
hommes qui creusèrent Fabîme entre l'avenir et le passé de la
France assurèrent du même coup l'établissement du régime impé-
rial. Le régime impérial est le produit direct, le produit inévitable
du 21 janvier 179S.
Quand même il n'y aurait pas eu là un général Bonaparte, l'his-
toire eût suivi le même cours. Les détails seuls auraient changé,
non pas la conclusion. Au lieu du vainqueur d'Arcole et des Pyra-
mides, un autre homme de guerre se serait trouvé qui eût répondu
aux nécessités publiques. €es appels multipliés qui, depuis le traité
de Campo-Formio, en tant de circonstances et par des voix si di-
verses, poussèrent au suprême pouvoir le général républicain,
croît-on que d'autres généraux républicains ne les eussent pas en-
tendus comme lui? Augereau, qui a fait le coup d'état de fructidor
pour soutenir un gouvernement avili, eût41 donc éprouvé plus de
scrupule, si l'opinion l'y eût convié, à faire un coup d'état dans
un autre sens? C'étaient les républicains d'alors, notez-le bien, qui
avaient mis à l'ordre du jour la politique des coups d'état ; c'était
Digitized by VjOOQ IC
LE PABTI CmSERTATEim. 330
mie série de coups d'état qai avait prolongé et déshonoré la misé-
rable existence du directoire (1). Qu'est-ce que le 18 fructidor de
Tan T, le 22 floréal de Tan yi, le 30 prairial de Tan tu? Des coups
d'état à droite et à gauche, coup d'état du gouyemement contre les
chambres et coup d'état des chambres contre le gouvernement. Quand
le directoire fut renversé, il tomba frappé du coup droit dont il avait
enseigné la pratique. J'ai nommé Augereau parmi les gens sans
scrupules qui auraient pu frapper ce coup, mais les plus scrupuleux,
les plus intègres, un Masséna par exemple, im Jourdan, un Macdo-
nald, eussent-îls donc hésité, dans cette France épuisée par dix ans
de révolutions, à fonder par tous les moyens un gouvernement ré-
parateur? Cessons d'attribuer l'établissement du consulat au génie
d'un homme, si grand qu'il soit. C'est la France qui a tout fait en
définitive, puisqu'elle voulait un abri, et si elle n'avait eu celui-là,
^Ue se serait contentée d'un autre.
Seulement, dans cet affaissement universel, après que la guillo-
tine a détruit tous les chefs, quand l'armée révolutionnaire se dé-
bande, quand la lassitude, l'horreur, le dégoût, Tefifroi de l'avenir,
le besoin de repos et de sécurité, font que les plus ardens soldats
de 89, les hommes même de 92 et de 93, cherchent quelque part
un refuge, — pourquoi donc songent-ils à créer une dictature mi-
litaire au lieu de recourir à la monarchie traditionnelle transformée
par la constituante? On explique la chose, je le sais bien, parla
répulsion persistante qu'inspirait l'ancien régime. Personne, dit-on,
ne croyait que les Bourbons pussent revenir sans que l'ancien
r^me se relevât. Oui, sans doute, c'est l'explication ordinaire,
celle qui a cours et dont il est impossible de ne pas tenir compte,
mais il y en a une autre plus secrète, plus cachée, que M. Tbtt-
reau-Dangin a mise en pleine lumière.
Écoutez cette singulière histoire. C'est en 96 ou 97; deux
membres du parlement, celui-ci du conseil des anciens, celui-là du
conseil des cinq caats, se trouvent seuls dans une salle de com-
mission. L'un d'eux, Treilhard, ancien constituant, ancien conven-
tionnel, avait voté la mort du roi et siégé au comité de salut public.
L'autre, Mathieu Dumas, ancien député à rassemblée législative,
y avait défendu la monarchie de 89 et combattu les anarchistes.
(i) Noof ne disons qae trtdaire ici en tormei plus condonsdi ropinion exprimée
par Gabann dans une adresse mémorable : « Ceax môme qai roalaicnt le plus sineè-
TemoDt lo maiatîea de la eonstituftioQ ont été forcés de la vioUr à dioquê tnskmi
povr l'nnpéclm' d§ périr. » Voyex VAâr$U9 du torpê Ugialatif cm pmêpU français, ea
dale da 19 bmmaire an tdi de la république. C'est Cabanis qui rédigea ce projet dV
dresse et le fit adopter par l'assemblée. (Bâchez et Roux, Bùtoirt parlementaire de la
révohtUon firof^ais», t. XXXVm, p. 250.)
Digitized by VjOOQ IC
3&0 BETUE DES DEUX MONDES.
Au parlement, il n'y a guère que leur passé qui les sépare; ils
jugent de même la situation présente, ils pensent l'un et Y mue
qu'il est urgent d'arracher le pays aux derniers entralnemens ré-
Yolutionnaires et d'assurer Tordre public. Sans aucun enthousiasme,
bien plus, sans aucune estime pour le gouvernement directorial,
ils sont d'avis qu'il faut le soutenir et le consolider, puisqu'il est
impossible de lui en substituer un autre. Seulement l'un des deux,
l'ancien conventionnel, est secrètement préoccupé de la crainte que
la reconstitution de l'ordre social ne finisse par ramener la vieille
monarchie; l'autre, l'homme de la législative, va droit devant lui
sans préoccupation ni âouci, persuadé que la république peut vivre
avec ime politique libérale, et que, sans les principes de 89, nulle
monarchie ne vivrait. Pourquoi donc redouter l'ancien régime ?
L'ancien régime a disparu à jamais, englouti par le déluge. Encore
une fois, si le passé ne les séparait, rien ne les empêcherait de s'en-
tendre; mais il y a ce passé fatal exploité par d'implacables fureurs. .
Mathieu Dumas sent cela confusément, il veut en avoir le cœur net.
N'oubliez pas que Mathieu Dumas est im soldat, un oflicier supé-
rieur, un ancien aide de camp de Rochambeau dans la guerre
d'Amérique; Treilhard est un jurisconsulte éminent, un de ceux
qui auront l'honneur d'attacher leurs noms à la rédaction de nos
codes. Tous deux sont dévoués à la France nouvelle, tous deux sont
hommes de grand mérite et de bonne volonté ; une alliance entre de
tels citoyens serait un ciment de concorde qui profiterait au bien
de l'état. Le jour donc où ils se rencontrent seul à seul dans une
salle de commissions et peuvent se parler à cccur ouvert, Mathieu
Dumas s'empresse de saisir l'occasion pour demander à son col-
lègue une explication loyale.
C'est Mathieu Dumas qui prend l'initiative, c'est lui aussi qui
raconte la scène dans ses mémoires. — a Étes-vous pressé? lui
di&-je; la discussion dans votre conseil est-elle intéressante? —
Non, me répondit-il, point du tout; qu'avez-vous à me dire? — Sur
quoi je me levai, je fermai la porte sur nous et mis la clé sur la
cheminée. — Je connais, lui dis-je, votre position, votre expérience,
vos talens, et l'influence de vos conseils sur des hommes qui, sous
tous les rapports, vous sont bien inférieurs; je veux savoir de vous
ce que vous pensez de moi et de mes amis, comment vous jugez
notre conduite politique, et ce qui fait que nous ne pouvons nous
entendre. — Voici sa réponse: — Vous êtes de fort honnêtes gens,
fort capables, et je crois que vous voulez sincèrement soutenir le
gouvernement tel qu'il est, parce qu'il n'y a aucun moyen sûr, ni
pour vous ni pour nous, de lui en substituer un autre. Mais nous,
conventionnels, nous ne pouvons vous laisser faire; que vous le
Digitized by VjOOQ IC
LE PARTI CONSERYATEUR. 3&1
vouliez OU DOD, vous nous menez tout doucement à notre perte
certaine. 11 n'y a rien de commun entre nous. — Quelle garantie
vous faut-il donc?.. — Une seule, après quoi nous ferons tout ce
que vous voudrez, nous vous laisserons détendre les ressorts. Don-
nez-nous cette garantie, et nous vous suivrons aveuglément. »
Qu'on se représente la surprise et l'anxiété de Mathieu Dumas.
« Nous ferons tout ce que vous voudrez, nous vous laisserons dé-
tendre les ressorts, nous vous suivrons aveuglément. » Quelle pro-
messe que celle-là ! Et que demande Treilhard pour s'engager de la
sorte, lui et ses amis des deux conseils? Une garantie, pas davan-
tage, une seule garantie. Ah! certes, dans l'esprit de Mathieu Du-
mas, elle est accordée d'avance, à moins qu'elle ne soit contraire à
l'honneur, et avec un homme tel que Treilhard ce soupçon n'est
pas de mise. Quelle est donc cette garantie que réclame le conven-
tionnel? « Montez à la tribune, dit Treilhard, et déclarez que, si
vous aviez été membre de la convention, vous auriez comme nous
voté la mort de Louis X\I. »
Voilà le secret terrible, le secret qui pèse sur tant de consciences.
Sans ce lien qui les enchaîne, combien de conventionnels cherche-
raient parmi les modérés des compagnons d'armes pour sortir de
l'odieuse impasse! Des compagnons, ils n'en peuvent avoir, il leur
faut des complices. « Vous demandez l'impossible, répondit Mathieu
Dumas, vous demandez ce que vous ne feriez point à notre place. »
Et il insistait sur la vanité des terreurs qui poursuivaient Treilhard.
Est-ce qu'il s'agissait d'une contre-révolution, d'un retour quel-
conque à un passé disparu pour toujours? Il s'agissait de fonder une
république honnête et affranchie des jacobins. — « Non, répliqua
le conventionnel, la partie n'est pas égale ; nos têtes sont au
jeu. M
Un autre exemple de cette situation, également signalé par
M. Thureau-Dangin, c'est celui que présente Camot. Depuis l'éta-
blissement du directoire, Camot est un des cinq chefs du pouvoir
exécutif. C'est un républicain austère et courageux. Bien des choses
lui répugnent dans le gouvernement dont il lait partie. Il ne veut
être confondu ni avec les pervertis, comme Barras, ni avec ceux qui
favorisent encore ou subissent l'action des jacobins. 11 a vu de trop
près les tyrans de la convention. La part même qu'il a prise aux
actes du comité de salut public le tourmente d'une façon atroce.
Il a beau se dire à lui-même et aux autres qu'il s'y occupait seule-
ment de l'armée, que sa signature au bas des décrets terroristes ne
signiGait rien, que la minorité, après le vote, signait avec la majo-
rité, que lui en particulier, exclusivement absorbé par le départe-
ment de la guerre, ne prenait aucune part aux autres discussions,
il a beau chercher ainsi des justifications tirées de l'épouvantable
Digitized by VjOOQ IC
3i2 BETUB DES DEUX MONDES,
nécessité des circonstances, sa conscience ne le laissait pas en re-
pos. Il y avait des tempêtes sous ce crâne, pour parler comme
l'auteur des Misérables. Un membre des cinq cents, Barbé-Marbois,
témoin de ce supplice, si honorable après tout pour celui qui l'en-
durait, disait cruellement : « Son passé lui revient. » C'est pour
cela que le grand et sinistre patient ne négligeait aucune occasion
d'expier sa complicité involontaire avec les despotes, de se sépa-
rer d'eux, de se venger d'eux, de les renier et de les flétrir. Les
plus fortes paroles qu'on ait écrites contre la tyrannie de Robes-
pierre et du comité de salut public, quel est l'homme qui les a
prononcées? Carnot, membre de ce comité. Était-ce défection,
trahison, aplatissement cynique du vaincu implorant sa grâce? Non
pas ; c'était la vengeance de l'honnête homme protestant contre
l'iniquité du destin. L'odieux destin l'avait mis dans la nécessité
d'entacher son nom en livrant sa signature, ou bien, en la refu-
sant, de compromettre le salut de la patrie. Honneur ou patrie,
horrible alternative I Ce fut la patrie qui l'emporta , mais le mal-
heureux devait songer à sa revanche. 11 y pensa très certainement
le jour où le directoire célébra au palais du Luxembourg la fête de
la liberté. Le directoire avait décidé que cette fête serait placée à la
date de la chute de Robespierre. Le 10 thermidor de l'an v, Carnot, à
qui appartenait la présidence, expliqua dans son discours le sens de
la date choisie par le gouvernement et le caractère de la fête. Lisea
ce discours d'un œil attentif; sous les phrases verbeuses, sous les
déclamations de la rhétorique du temps, vous découvrirez bientôt
quelque chose de personnel à l'orateur, un accent intime, doulou-
reux, et comme une fibre qui saigne. Lorsqu'il dit par exemple que
la liberté n'existe que depuis la révolution de thermidor, n'est-
ce pas le décemvir libéré qui nous parle ? Lorsqu'il décrit en
quelques mots « cette période calamiteuse, » lorsqu'il résume « la
longue série des malheurs qui désolèrent alors l'humanité, » lors-
qu'il ajoute que le caractère de cette tyrannie « fut d'avoû* con-
stamment au nom du peuple fait égorger le peuple ; au nom de la
liberté, érigé en vertus civiques l'anarchie, la débauche, la délar
tion, la férocité; au nom de la raison, proscrit la lumière et les
arts, étouffé tout ce qu'il y a dans la nature d'affections douces, fait
taire la pitié, la pudeur, l'amour paternel et filial, brisé enfm tous
les liens qui unissent les hommes, soit entre eux par l'amitié, soit
au passé par les souvenirs, soit à l'avenir par l'espérance, » — ne
croit-on pas entendre l'homme dont le despotisme de Robespierre
n'a respecté ni la pitié ni la pudeur, et qui, obligé de rester à son
poste sous peine de manquer à la patrie, a dû étouffer par ordre
toutes les affections de l'humaine nature, briser tous les liens de
la^yie morale, renoncer à l'espérance comme an souvenir? Enfin ce
Digitized by VjOOQ IC
LB PA&TI CONSERTATBUR. S^S
Garnot, dont je derine ici le gémissement, comment ne pas recon-
naître qu'il éclate tout entier en ces dernières paroles : a La répu-
blique alors n'était presque plus que dans nos armées. C'est dans
les camps que s'était réfugiée l'humanité. Les défenseurs de la
patrie , en couvrant la France de leurs lauriers, dérobèrent pour
ainsi dire aux regards les crimes qui l'avaient inondée. » Qu'en
pensez-vous? N'est-ce pas là le vrai Camot? Oui, voilà bien l'œuvre
qui rachète tant de signatures aveugles, la grande œuvre, il l'espère
bien, qui doit le justifier et l'absoudre.
Eh bien ! cet homme que torturent de tragiques remords, cet
homme qui se détourne des jacobins avec dégoût, qui s'allie aux
modérés, aux constitutionnels, et qu'on a pu soupçonner de senti-
mens royalistes, tant il s'appliquait à prévenir le retour de la poli-
tique révolutionnaire, — il éprouve les mêmes scrupules que
Treilhard. Sollicité par les constitutionnels, par ceux qui voudraient
un retour à 89, les mêmes appréhensions l'arrêtent, et notez que
son attitude est encore plus significative. Treilhard est en faveur
auprès de la majorité des conseils, et le temps n'est pas loin où il
sera nommé membre du directoire; Camot est bien directeur à
cette date, mais il peut prévoir le jour où il sera chassé du direc-
toire, lorsqu'un de ses collègues lui jette à la face cette ignoble
invective : « Infâme brigand, il n'y a pas un pou de ton corps qui
ne soit en droit de te cracher au visage. » Même dans un temps si
riche en grossièretés révoltantes. Barras était seul capable de tenir
un pareil langage ; on reconnaît ici son vocabulaire particulier et sa
verve populacière. Pauvre Carnot, hélas ! insulté ainsi en pleine
séance du directoire par le plus vil des hommes, pressé par sa
conscience de se réunir aux modérés, sollicité par des législateurs
dont il apprécie les principes républicains et l'attachement à la
constitution, il ne peut se décider à saisir la main qu'on lui offre.
Qu'est-ce donc qui l'empêche? La même raison que Treilhard. Sous
cette politique loyale, il aperçoit un mouvement d'idées qui, à l'insu
des chefs et contre leur gré, ramènera forcément une monarchie.
Aussi répond-il à ses amis , à ceux qui voudraient le venger de
Barras et l'arracher pour toujours aux influences de 93 : « J'aurais
dans ma poche une grâce bien cimentée de la parole royale que je
n'y aurais pas de confiance. »
Dira-t-on que chez Camot, comme chez Treilhard, comme chez
tant d'autres, le souvenir du passé suffisait à expliquer cette
défiance? Oui, sans doute, il est impossible de nier ces terribles
attaches. Mais il y avait aussi ce besoin d'oubli, de concorde,
d'apaisement» cette réclamation et cette nécessité d'une amnistie
•universelle qui se faisait jour de mille façons. La France entière,
des premiers rangs aux derniers, du roi Louis XYI au plus pauvre
Digitized by VjOOQ IC
Zhà REVUE DES DEUX MONDES.
paysan, ayant pris part au mouvement de 89, une restauration de
l'antique dynastie, à supposer qu'elle fût possible à cette date,
n'aurait eu de chances que par une adhésion éclatante aux prin-
cipes de la France nouvelle et par une amnistie sans exception. Il y
avait donc autre chose que les souvenirs néfastes entre Camot et
ses amis du parlement ; il y avait les clameurs furieuses des émi-
grés, les menaces des agens royalistes, le cri du comte d'Entraigues:
« Je serai le Marat de la contre-révolution! » Et comme d'autre
part le sentiment général appelait un chef, la question se trouvant
posée entre la royauté légitime et une dictature militaire, ce fut la
dictature militaire qui l'emporta. M. Thureau-Dangin résume toute
la situation avec autant de vérité que de force dans un arrêt qui
honore chez lui le juge et l'écrivain : « Ce qui a fait le 18 brumaire,
dit-il, ce ne sont pas les victoires de Bonaparte, c'est la république
compromise et détruite par les crimes des républicains, c'est la
monarchie rendue impossible par l'aveuglement des royalistes, c'est
l'esprit public harassé et démoralisé par la révolution. Tout le mal
était déjà fait, la liberté morte, le despotisme consenti, désiré, avant
qu'on sût si Bonaparte reviendrait jamais d'Egypte. »
II.
Remarquez particulièrement ces mots : « La monarchie rendue
impossible par l'aveuglement des royalistes; » c'est la conclusion
de cette première étude et le programme de celle qui va suivre.
Le sujet de M. Thureau-Dangin est celui-ci : montrer ce qu'ont fait
les conservateurs séparés des libéraux et ce qu'ont fait les libéraux
séparés des conservateurs. Dans la période ascendante de la révolu-
tion, de 89 à 94, le problème n'existe pas encore, excepté pour un
petit nombre d'esprits supérieurs, Mirabeau, Malouet, Mallet-Du-
pan ; la masse de la nation, tout entière aux passions de l'heure
présente, ne peut que se débattre dans les convulsions de l'anarchie.
On attaque ou on se défend, on crie, on se bat, on fait de la stra-
tégie ou de l'audace, on évite la guillotine ou on la brave, c'est la
guerre enfin, c'est la révolution, toutes les questions de gouverne-
ment sont ajournées. Voilà pourquoi Robespierre écrit dans son
journal : « Je ne suis ni royaliste ni républicain. » Dans la période
descendante, de 94 à 99, la question de gouvernement reparaît,
seulement elle reparaît confuse, embrouillée. Beaucoup de républi-
cains sentent renaître en eux des instincts monarchiques; mais,
incertains d'abord entre la monarchie traditionnelle et une dicta-
ture militaire, ils préfèrent la dictature qui, née elle-même de la ré-
volution, ne demandera pas de comptes aux révolutionnaires. Beam-
coup de monarchistes sentent s'éveiller en eux des dispositions repu-
Digitized by VjOOQ IC
LE PARTI GONSERTATEUR. 3i&
blicaines, mais ils demandent des garanties à la république comme
les républicains en demandent à la monarchie. Si la république doit
s'établir, les monarchistes la veulent honnête, régulière, respec-
tueuse de tous les droits, protectrice de Tordre et de la justice, en
un mot affranchie pour toujours de la domination jacobine, comme
les républicains, si la monarchie doit revivre, la veulent soumise à
la loi, respectueuse de toutes les libertés, associée à toutes les
œuvres nationales, en un mot affranchie pour toujours des traditions
de l'absolutisme et de la fureur des émigrés. La fureur des émigrés
ayant rendu impossible le retour à la maison de Bourbon, c'est Bo-
naparte qui, porté par la gloire et secondé par l'instinct général de
la nation, va créer une monarchie nouvelle.
M. Thureau-Dangin n'avait à juger ni le consulat ni l'empire ; il
lui suffisait de rappeler pour le besoin de son étude que la question
du parti conservateur libéral se trouvait de nouveau ajournée, non
plus ajournée par des luttes civiles effroyables, mais par des œuvres
prodigieuses et de prodigieux triomphes-
Quinze ans ont passé au bruit du canon. L'empire est tombé
sous le poids de ses fautes et sous les coups de l'Europe conjurée.
Voici les Bourbons revenus. C'est le moment où la question du
gouvernement libéral, noblement posée au mois de mai 89, vio-
lemment écartée par les crises des années suivantes, va reparaître
dans les conditions les plus propices. Les hommes qui représentent
les doctrines conservatrices sont désormais en possession du pou-
voir; à eux de prouver qu'ils sont vraiment dignes du titre de con-
servateurs, c'est-à-dire que la liberté est pour eux un des élémens
essentiels de Tordre. Heure propice, ai-je dit? Assurément, car la
France est lasse des agitations révolutionnaires et de l'esprit de con-
quête, elle demande à vivre, à travailler, à réparer ses forces, à
jouir de cette liberté légale achetée par tant de cruelles épreuves.
Pour tout homme qui pense, la tâche du gouvernement est tracée :
ni anarchie, ni despotisme.
C'est là dès le premier jour l'éloquente prédication de Chateau-
briand. Dans un écrit où les sentimens rétrogrades ne manquent
pas, le grand écrivain, cédant à Tévidence des choses, est obligé
d'écrire ces mots : « Qui voudrait, qui oserait aujourd'hui vanter
le pouvoir arbitraire? Les excès d'un peuple soulevé au nom de la
liberté sont épouvantables, mais ils durent peu, et il en reste quelque
chose d'énergique et de généreux. Que reste-t-il des fureurs de la
tyrannie, de cet ordre dans le mal, de cette sécurité dans la honte,
de cet air de contentement dans la douleur et de prospérité dans la
misère? La double leçon de l'anarchie et du despotisme nous en-
seigne donc que c'est dans un sage milieu que nous devons chercher
la gloire et le bonheur de la France. » Voilà le programme de la
Digitized by VjOOQ IC
3A6 BETOE D£S DEUX SONDES.
restauration. C'est aux premiers mois du régime nouveau, en 18i&,
que Chateaubriand a écrit ces paroles. La brochure d'où je les extrais
porte ce titre, un peu long, je l'avoue, mais très expressif : i?^-
flexions politiques sur quelques écrits du Jour et sur les intérêts de
tous les Français.
Les intérêts de tous les Français, la réconciliation des partis,
l'accord de la révolution de 89 et de la tradition séculaire, oui, tel
était bien pour tout homme sensé le programme de la restauration
après cette double période d'anarchie et de despotisme. Carnot ne
faisait-il pas à la même date la déclaration que M. Villemain appelle
si justement un mémorable aveu : a Au retour des Bourbons, la joie
fut universelle; il n'y eut qu'une opinion, qu'un sentiment. Les
anciens républicains, particulièrement opprimés, applaudirent
franchement à la restauration (1). » Carnot, Chateaubriand, c'est
l'élite qui parle a pour tous les Français. » Encore une fois, voilà
bien le programme de la pensée publique au lendemain de la chute
de l'empire.
Il y en a un autre, daté du même temps, consigné dans le même
ouvrage, et qui prouve mieux encore cette noblesse d'idées conser-
vatrices et libérales sous la plume de Chateaubriand. M. Villemain
n'en parle pas dans son ouvrage sur le grand polémiste de 1816,
H. Thureau-Dangin ne le cite pas dans ses études si complètes siu:
les luttes de la restauration. C'est le cas de retrouver cette pro-
fession de foi et de la détacher tout entière du cadre qui l' étouffe.
Une telle page ne doit pas rester enfouie au fond d'une brochure
oubliée. Aujourd'hui encore, elle peut servir à plus d'un. Au mi-
lieu de nos fluctuations, dans le perpétuel va-et-vient de notre
mobilité intellectuelle, il est des hommes de grand talent qui, ne
voyant qu'un seul côté des choses, mais le voyant à plein et à fond,
deviennent savamment injustes, au risque de provoquer les plus
violentes injustices en sens contraire. A ceux-là comme à bien
d'autres, il est bon de remettre sous les yeux cette page si vraie,
si profonde. Voici ce que Chateaubriand écrivait en 1815 dans ses
Réflexions politiques :
a Pourquoi ne pas le dire avec franchise? certes, nous avons beau-
coup perdu par la révolution, mais aussi n'avons-nous rien gagné?
N'est-ce rien que vingt années de victoires? N'est-ce rien que tant
d'actions héroïques, tant de dévoûmens généreux? II y a encore parmi
nous des yeux qui pleurent au récit d'une noble action, des cœurs qui
palpitent au nom de la patrie.
(i) Voyw VlIlemaiD, la TribwM mod#nM. M. de ChaisùivMcmd, ta vk, m ierkt,
JOfi m/lumcs iUtérair9 et polUiqu0, 1 toI., 1856. p. 201.
Digitizedby VjOOQIC .
Ul FABn OmSUTATBUB. S&7
o Si la foule s'est corrompue, comme il arrive toujours dans les dis-
cordes civiles, il est vrai de dire aussi que, dans la haute société» les
mœurs sont plus pures, les vertus domestiques plus communes; que le
caractère français a gagné en force et en gravité. 11 est certain que nous
sommes moins frivoles, plus naturels, plus simples; que chacun est
plus soi, moins ressemblant à son voisin. Nos jeunes gens, nourris dans
les camps ou dans la solitude, ont quelque chose de mâle ou d'original
qu'ils n'avaient point autrefois. La religion, dans ceux qui la pratiquent,
n'est plus une affaire d'habitude, mais le résultat d'une conviction
forte; la morale, quand elle a survécu dans les cœurs, n'est plus le
fruit d'une instruction domestique, mais l'enseignement d'une raison
éclairée. Les plus grands intérêts ont occupé les esprits; le monde
entier a passé devant nous. Autre chose est de défendre sa vie, de voir
tomber et s'élever des trônes, ou d'avoir pour unique entretien une
intrigue de cour, une promenade au bois de Boulogne, une nouvelle
littéraire. Nous ne voulons peut-être pas nous l'avouer, mais au fond
ne sentons-nous pas que les Français sont plus hommes qu'ils ne Té-
taient il y a trente ou quarante ans?..
« Cessons donc de nous calomnier, de dire que nous n'entendons rien
à la liberté; nous entendons tout, nous sommes propres à tout, nous
comprenons tout (1.) »
Si plusieurs traits de ce tableau ne sont plus aussi vrais aujour-
d'hui qu'en 1815, l'ensemble et le fond demeurent incontestables.
Des hommes d'état illustres partageaient alors la confiance qui anime
ces généreuses paroles. M. Royer-Collard, le duc de Richelieu,
M. Laine, le duc Decazes, le comte de Serre, M. de Martignac,
avaient les mêmes espérances que Chateaubriand. Avec des nuances
politiques très diverses, ils pensaient tous que la France nouvelle
devait se rattacher à l'ancienne France, et que l'ancienne France ne
devait pas maudire la France nouvelle. Ils auraient tous dit, les uns
plus haut,, les autres plus bas, tous avec une égale conviction inté-
rieure : « N'avons-nous rien gagné à la révolution? » Ils compre-
naient tous que, si la tradition est une force, l'innovation, c'est-à-
dire le mouvement, est une des conditions de la vie. L'innovation
et la tradition, le mouvement et la force, leur désir était de tout
concilier. Chacun d'eux, tour à tour, pendant une période de quinze
années, s'est dévoué à cette tâche avec ses qualités propres et sa
politique particulière. Les plus grands dons de l'esprit et du cœur ont
été prodigués pour le triomphe d'une cause nationale. Ici, quelle
autorité magistrale! Là, quelle noblesse d'âme et de pensée! Plus
loin, c'est une parole finement persuasive, ou une éloquence dou-
loureusement tragique, ou une action modératrice d'une grâce in-
(1) Chateaubriand, Réflexions politiques^ chapitre dernier; condnaioiu
Digitized by VjOOQ IC
3&8 RETUE DES DEUX MONDES.
comparable. Que de richesses! que de promesses! quel généreux
labeur ! Lorsqu'on voit ce merveilleux épanouissement de la pensée
libérale dans les sphères d'en haut, on répète avec le grand publi-
ciste : « Nous entendons tout, nous sommes propres à tout, nous
comprenons tout. »
Et qui donc a détruit tout ce travail, qui donc a rendu vains de
si généreux efforts? Le parti même qui à cette date représentait le
plus grand fonds d'idées conservatrices, le parti royaliste de la res-
tauration. Seulement, ces idées conservatrices, il les séparait de la
liberté, il leur refusait la vie, il les attachait à des choses mortes, il
les enfermait dans des institutions condamnées. De là les violences
et les désastres de la politique. De 1815 à 1830, c'est un parti con-
servateur qui a renversé la monarchie française.
Rien de plus douloureux que cette histoire. A ceux qui veulent en
connaître le détail dans un exposé savant, complet et d'une irrépro-
chable impartialité, il faut recommander le consciencieux ouvrage
de M. de Yiel-Gastel ; à ceux qui recherchent un tableau, moins
impartial peut-être, mais plus ardent, où revivent les luttes et les
passions parlementaires de cette période, le livre de M. Duvergier
de Hauranne offrira de dramatiques enseignemens. Si l'on s'en tient
à une seule question, au rôle funeste du parti conservateur pendant
ces quinze années, aux fautes, aux fureurs, aux folies des roya-
listes, à rincroyable délire de ceux que Louis XVIII a nommés les
ultras, le livre de M. Thureau-Dangin doit être recommandé avant
tout, car c'est là le sujet spécial qu'il a choisi, et il l'a traité en
maître. N'est-ce pas faire œuvre de maître que de montrer tant de
franchise sans manquer jamais aux convenances, tant de droiture
et de décision sans cesser d'être circonspect et politique? N'est-ce
pas faire œuvre de maître que de défendre obstinément les grands
principes du libéralisme, droit, justice, équité, bon sens, modéra-
tion, en face des emportés de nos jours, comme Mallet-Dupan en
face des fanatiques de l'ancien régime?
Cette tradition de Mallet-Dupan, M. Thureau-Dangin est heureux
de la retrouver dès les premiers jours de la restauration. Il y a un
Mallet-Dupan doux, sérieux, persuasif, qui se nomme M. Laine, un
Mallet-Dupan gentilhomme de grand cœur et de moralité politique
absolue, qui se nomme le duc de Richelieu, un Mallet-Dupan d'une
générosité sublime, d'une éloquence incomparable, d'une vie sans
peur et sans reproche, qui se nomme le comte de Serre. Cherchez
leur histoire dans le tableau de M. Thureau-Dangin, vous y trou-
verez surtout l'image de leur supplice. Ils défendent la royauté des
Bourbors, mais, comme ils la défendent dans le sentiment de la
France moderne, ils s'exposent à toutes les fureurs d'une réaction
forcenée. Ils veulent effacer le souvenir des mauvais jours de Tan-
Digitized by VjOOQ IC
LE PARTI GONSERYATEUB* 3A9
cien régime ; l'ancien régime se dresse à côté d'eux sous son imi^e
la plus repoussante et les empêche d'accomplir leur œuvre. Assuré-
ment, parmi les gens de l'extrême droite, to«s n'ont pas cet aspect
odieux; il y a les âmes honnêtes, mais aveugles, les politiques qui,
n'ayant rien appris, ne savent pas le premier mot de leur temps,
les cœurs chevaleresques enclins à mettre toute la politique dans
je ne sais quelle fidélité où l'instinct animal a plus de part que
l'intelligence d'une créature humaine, mystiques d'une nouvelle
espèce, comme le remarque si justement M. Thureau-Dangin,
« mystiques doucement obstinés et naïvement téméraires, dont M. de
Polignac sera plus tard l'ef&ayante personnification; visionnaires
tranquilles, se croyant prédestinés par Dieu pour sauver le roi, et
le conduisant à l'abtme avec une confiance souriante. » Mais à côté
de ces mystiques, il y a les tempéramens révolutionnaires, les fié-
vreux, les corrompus, ceux qui mettent au service de la cause mo-
narchique tous les vices de l'ancien régime et tous les vices de la
démagogie. Conspirateurs royalistes sous la république et l'empire,
rompus aux manœuvres des agences secrètes, il y a longtemps
qu'ils se sont dégagés de tout scrupule. Pour rassurer leur con-
science, s'ils ont encore une conscience, ils sç répètent cynique-
ment : la fin justifie les moyens. Il n'est pas de moyens, en effet,
qui leur répugnent, les hommes les plus souillés ne leur déplaisent
pas, ils s'entendent avec Fouché au moment d'attaquer le duc de
Richelieu, comme ils s'entendaient sous le directoire avec Barras et
répudiaient Mallet-Dupan. Ce sont des fanatiques en même temps
que des coureurs d'aventures. La crise héroïque et funeste des
cent jours, le retour prodigieux de Napoléon et l'écrasement de la
France, ne fournirent que trop d'ai^umens aux coryphées de ce
parti. Les ménagemens de 1814, à les entendre, avaient amené les
désastres de 1815. La seconde restauration ne devait plus être une
œuvre de conciliation et de paix, conune disaient les conservateurs,
elle devait être une œuvre de représailles; son nom, c'était la ven-
geance, (c Ils sont fous, » disait Louis XVIII, et, soutenu par le duc
Decazes, il se décida le 5 septembre 1816 à signer l'ordonnance qui
prononçait la dissolution de la chambre.
Les fous agités devinrent des fous furieux. Les élections de sep-
tembre et octobre 1816 ayant donné la majorité aux députés du
centre, c'est le moment où l'opposition de droite se constitue
comme une opposition démagogique. Elle en a le tempérament, elle
en prend les appareils et les engins. La droite n'aura pas seulement
des comités, elle aura un organisme caché de sociétés secrètes.
Savez-vous ce que c'est que la société des Francs régénérés? Con-
naissez-vous le but que poursuivent la Société de Vanneau^ la So-
ciété des bandouliers^ la Société dès chevaliers du tropique? A lire
Digitized by VjOOQ IC
850 REFUS DES DEUX MONDES.
ces noms bizarres et mystérieux, on pourrait se croire en 17d0 à
Tépoque où l'abbé Faucbet, aidé de son ami Bomieville, fondait le
dttb du Cercle social ^ le journal intitulé la Bouche de fer. Vrai-
meot, à première rue, on ne peut savoir si la société de \ Anneau
n'est pas une assemblée maçonnique conune le cercle de l'abbé
Fauchet, et si les haadouliers^ les Franct régénérés^ les chevaliers
du tropique f ne sont pas, comme les rédacteurs de la Bouche de fer^
une nouvelle secte d'illuminés* Les doutes se dissipent quand on
parcourt la liste jusqu'au bout» Voici V Association royale du midi^
X Association bretonne^ la Société des vrais amis du roi. Ce sont
bien des sociétés royalistes, mais ce sont des sociétés secrètes d'al-
lure toute révolutionnaire* N'est-ce pas un député de l'extrême
droite, H. Agier, qui, dans un discours prononcé à la Société des
Francs régénérés^ exprimait ainsi le caractère de ces affiliations : « La
Société des Francs régénérés n'est pas un club, puisque ses séances
sont secrètes; ce n'est pas une secte d'illuminés puisque son but
est connu ; mais elle doit prendre des illuminés cette discrétion ab-
solue qui est l'âme des petites comme des grandes affaires.. • Ce
qui a commencé la révolution peut servir à la terminer; c'est avec
le feu qu'on guérit les blessures faites avec le feu. d On sait com*
ment ce feu-là guérit les blessures de la France, il les élargit et les
envenima de plus belle. Aux Francs régénérés et aux chevaliers du
tropique^ ce fut le carbonarisme qui répondit.
Ces sociétés secrètes ont d'ailleurs un organe très retentissant.
Tout ce qui s'élabore chez les Francs régénérés trouve son écho dans
la presse royaliste. Las publicistes du Drapeau blanc enseignent
chaque jour que le but de la restauration est de ramener la France
à l'ancien régime, non pas au régime de Louis XVI, déjà gâté par
tant de concessions libérales, mais au pur régime du bon plaisir.
Aux yeux de ces habiles politiques, il importe que les neuf dixièmes
d'une grande nation soient frappés de déchéance par une minorité
altière, que l'armée soit tenue pour suspecte, que la bourgeoisie
voie s'agiter à toute heure la menace de l'aiùstocratie privilégiée.
Voilà leur façon de faire de la propagande au service de leur cause*
Et conm:ient obtenir pareil résultat, la chambre de 1816 étant ac-
quise aux idées de modération? Comment obtenir que la nation soit
annihilée, l'armée humiliée, la bourgeoisie muselée, l'aristocratie
remise en possession de ces droits dont elle s'est dépouillée le
4 août 1789 ? Oh ! rien de plus simple, il n'y a qu'à briser la chambre
et à rétablir l'autorité absolue du roi. Ils demandent donc un coup
d'état, ces honames de l'extrême droite qui ont tant crié, crié avec
tant de raison contre les coups d'état du directoire. Ils le deman-
dent si bien qu'ils ont là-dessus une théorie toute prête, et une
théorie qui, comme une arme révolutionnaire, va frapper en pleine
Digitized by VjOOQ IC
U PAATI (XmSB&TATlUB» 8&1
pmtrine la persaone même du roL ce S'il y a de mauvais coupe
d'état, disaient-ils, il y en a de bons, celui, par exemple, du toi
^uBtave III changeant la èonstitution de la Suède, et celui de
Louis XIII se débarrassant du maréchal d'Ancre. » Ainsi parle le
Drapeau blanc après cinq aimées du régime parlementaire. Est-il
besoin de dire quel est ce maréchal d'Ancre dont le Louis XIII
de 1820 était mis en demeure de se débarrasser? Chacun a nommé
M. Decazes. Quant à la constitution de la Suède changée par Gua-
taye III, c'était un des derniers souvenirs de l'Europe d'avant 80,
un souvenir consacré par les applaudissemens de Yoltaire :
On t'admire aajoardlmi, cher prince, anUnt (pi'on t*aime«
Ta vient de ressaisir les droits dn diadème t
Un état dÎTieé lut toajoors malheureux.
De sa liberté Taine il Tante le prestige.
Dans son illusion, sa misère rafllige;
Sans force, sans projets pour la gloire entrepris,
De PEurope étonnée A derient le mépris.
Qu*nn TfA ferme et prudent prenne on ses nains les rèoes.
Le peuple avec plaisir reçoit ses douces chaînes.
Tout change, tout renaît, tout s*anime à sa Toix;
On marche alors sans crainte aux péoiUes exploits,
On soutient les traTauz, on prend un nouTel être.
Et les suiets enfin sont dignes de leur maître (i).
À un roi voltairien comme Louis XVIII, c'était une manœuvre ha-
bile de rappeler cette apologie voltairienne des coupa d'état. Je ne
sais toutefois si Voltaire, même en ses plus mauvais jours, eût cou-
senti à faire l'apologie de cette chose odieuse, répugnante, Tallianee
de l'extrême droite avec l'extrême gauche. Le fanatisme seul peut
cliquer ces monstruosités morales. Voltaire avait trop de bon
sens, trop de droiture naturelle pour se prêter à pareil rôle. Au
contraire, les jacobins blancs n'hésitent pas. «Mieux valent, dit la
Quotidienne^ mieux valent des élections jacobines que des électicHis
ministérielles. » Et si quelques naïfs éprouvent des scrupules , le
Drapeau blanc leur prouve que « tous les moyens sont bons pour
lenverser le ministère. »
C'est fini, le voilà renversé. Le gouvernement de la drdte modé-
rée, par cela seul qu'il ne jetait pas l'insulte à 89, est tombé sous
les coups des ultras. Vainement M. de Richelieu, H. Decazes,
H. Laine, M. de Serre, ont redoublé d'efforts, de noblesse, d'élo-
quence généreuse et toute française; vainemrat ils ont donné les
plus beaux exemples de dévoûment, de sacrifice, essayant toutes
les combinaisons possibles, consentant aux dânarches les plus
(1) Voltaire, Au roi d$ Suèds GmUm lU, m%
Digitized by VjOOQ IC
S52 BEVUE DES DEUX MONDES*
cruelles, se résignant, comme M. de Serre, à des ruptures d'amitié,
à des déchiremens de cœur inguérissables, en un mot ouvrant leurs
veines et prodiguant leur vie; ce labeur héroïque et touchant devait
se briser contre la coalition des partis extrêmes. Voilà le résumé
d'une lutte de six ans. Le 15 décembre 1821 , M. de Villèle arrive
au pouvoir avec ses amis. La droite est toute-puissante.
« Vous n'en avez pas pour trois mois, » lui disait M. de Serre. M. de
Villèle ne diflFérait guère sur ce point des sentimens de son pré-
décesseur, il se bornait dans sa confiance à doubler le délai. Le
20 décembre 1821, il écrivait à M"« de Villèle : « Laissez votre lo-
gement à Toulouse comme si nous devions y retourner dans six
mois. » Six mois, pas davantage? M. de Villèle réussit pourtant à se
maintenir six années au pouvoir. Homme d'aflaires et homme de
bien, initié aux problèmes de la fînance et de l'économie politique,
s'il n'avait fallu à la France qu'un intendant scrupuleux, — sans
génie, mais sans témérité, — un intendant exact, attentif, irrépro-
chable, nul n'aurait mieux convenu à la surveillance des intérêts
publics que le gentilhomme toulousain. M. de Serre (c'est une re-
marque très fine de M. le duc Victor de Broglie) avait échoué en
essayant la conciliation des principes; M. de Villèle espéra être plus
heureux par l'accommodement des intérêts. Ce fut là, en effet, son
triomphe. Pendant la première moitié de sa présidence, de 1821 à
1824, il gouverna la droite par des chefs-d'œuvre de sagesse pra-
tique. Il ne visait pas haut, il visait toujours juste. Bien différent de
ces ministres qui cherchent à émouvoir les cœurs, à entraîner les
esprits, il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il était parvenu à
calmer les chambres. On comparait familièrement sa parole à un
seau d'eau froide jeté au milieu d'un combat de^dogues. Les do-
gues, c'étaient l'extrême droite et l'extrême gauche; lui, au milieu
des meutes enragées, impassible, serein, s'il manifestait parfois
quelque impatience, c'était à la pensée des affaires que ces batailles
pouvaient compromettre ou retarder. C'est cette gravité impertur-
bable qui, pendant plus de trois ans, domina la tempête. La mort
de Louis XVIIl (16 septembre 1824) changea tout. L'opposition de
la droite violente, qui s'essayait de temps à autre contre le ministre
de la droite modérée, démasqua subitement ses batteries.
11 faut dire que de graves incidéns avaient précipité la crise.
L'extrême droite et l'extrême gauche venaient de trouver un auxi-
liaire sur lequel ni l'une ni l'autre n'avait le droit de compter.
M. de Chateaubriand avait été chassé du ministère presque au len-
demain de la guerre d'Espagne. C'est un des derniers actes du roi
Louis XVIII. On lit ces mots au bas de l'ordonnance : a Le 6 juin de
l'an de grâce 182/1, et de notre règne le vingt-neuvième. » Le
même jour, un Anglais que M. Villemain voyait souvent chez la du-
Digitized by VjOOQ IC
LE PARTI CONSERVATEUR. 358
chesse de Duras, le rencontrant par hasard, lui dit : « Chateau-
briand n'est plus ministre, il est destitué comme un commis, il
est chassé, mis dehors avec sa valise, envoyé au diable je ne sais
où... Que va-t-il faire? Une guerre terrible, je le crois. Ce sera Ju-
nius, non pas masqué, mais la visière haute et frappant l'ennemi
au visage; miles faciem feri. Je n'ai point pitié, ma foi; mais j'ai
peur pour Villèle. »
M. de Yillèle, il est vrai , ne fournira que trop d'occasions à la
verve irritée du poète. On dirait que l'habile homme est au bout de
ses habiletés. Lui qui jusque-là conduisait assez bien la droite et
contenait les passions extrêmes, le voilà peu à peu obligé de tout
céder. On lui impose un programme violent jusqu'à l'absurde, il
l'accepte. En 1825, la loi sur le sacrilège;- en 1826, la loi sur le
droit d'aînesse j en 1828, la loi « de justice et d'amour » contre la
presse. M. de Villèle n'est pas un aveugle conducteur d'aveugles;
c'est un myope qu'une bande d'aveugles entraîne bon gré, mal gré.
Il y a des instans où le malheureux aperçoit l'abîme , il va pour-
tant, il va toujours; les aveugles ne lui laissent pas le temps de
réfléchir. Voyez pendant ce temps-là ces nuées de flèches qui sif-
flent contre lui de toutes parts; jamais homme n'a été plus violem-
ment assailli. Parmi ces flèches, il y en a cju'il secoue avec indiffé-
rence, car il ne se sent pas atteint, flèches grossières, sans pointe
ni fil, qui s'émoussent avant d'avoir frappé; mais il y en a aussi,
regardez bien, qui entrent tout droit au défaut de la cuirasse; ce
sont les flèches d'or de Chateaubriand.
Je ne sais si les discussions des partis, même de nos jours, ont
jamais présenté un tel caractère. On a vu des violences plus sinis-
tres, je n'en connais point d'aussi douloureuses. Au moindre effort
c[ue faisait le ministre pour résister à l'entraînement de ses troupes,
les forcenés le comparaient aux tyrans de la révolution. C'était un
Robespierre, ou, ce qui n'était pas moins criminel à leurs yeux, un
Bonaparte. Bien mieux encore, notez chez ces royalistes en furie la
portée de cette injure, ni Bonaparte, ni Robespierre n'étaient aussi
coupables que M. de Villèle. C'est la Quotidienne qui s'exprimait de
la sorte : « Ce ministère est plus dangereux que tous ceux qui l'ont
précédé. La convention vous ôtait vos têtes, mais non vos principes.
Sous Bonaparte, il y avait de la gloire; il n'y a aujourd'hui que du
cynisme et de la corruption. » On sait de quelles insultes M. Decazes
avait été poursuivi par les jacobins de l'extrême droite; M. de Vil-
lèle leur est plus odieux encore que M. Decazes. H. Decazes n'était
qu'un infidèle, M. de Villèle est un apostat. Ainsi parle un des ré-
dacteurs du Drapeau blanc. « A voir le ton de cette polémique,
dit M. Thureau-Dangin, chacun de ces journaux semblait prêt à
Tom ixvin. — > 1878* 23
Digitized by VjOOQ IC
36A K£TUE DES DEUX MONDES.
s'associer à la déclaration que H. de Montlosier, dans le même
temps, adressait à M. de Yillële, en terminant une de ses bro-
chures:'— « Je vous le déclare dans toute la sincérité de mon
âme, au moment où il me faudrait prononcer sur votre accusation,
je ne pourrais faire autrement que de vous condamner à mort. »
Le jour où M. de Yillële succombe sous la coalition de la droite
et de la gauche (5 janvier 1828), quelle est la situation des nou-
veaux ministres? Esprits libéraux et honnêtes, petit groupe d'élite
commandé par un orateur d'une grâce merveilleuse, ils sont con-
damnés d'avance comme leurs prédécesseurs, mais condamnés à
une mort plus prochaine. La majorité de la droite, si puissante vers
1825, amis trois ou quatre ans à se détruire elle-même; M. de M&r-
tignac, en prenant le pouvoir, ne trouve les élémens d'aucune ma-
jorité. A gauche sont des libéraux défîans, exigeans, que les vio-
lences de la réaction exaspèrent de jour en jour, et qui tiennent
pour insuffisantes ou pour suspectes les ouvertures les plus loyales;
à l'extrémité opposée sont les fanatiques d'autant plus irrités qu'ils
ont travaillé pour d'autres, et que, si M. de Martignac réussit, c'est
au profit des centres qu'ils auront désorganisé la droite. Ce noble
Martignac, si doux, si persuasif, si courageux, qui a laissé un si
beau souvenir de modération et de patriotisme, les insulteurs de la
droite l'appellent un conseiller de malheur, le serviteur le plus
félon de la royauté en ces temps de félonie. C'est lui qui achève de
tout perdre. C'est lui qui met le comble <( aux transactions lâches
et stupides. » Il est temps, ajoute la presse royaliste, « que les
prétendus ministres de l'opinion fassent place aux ministres du
roi. »
Le ministre du roi, l'histoire connaît son nom. Le voilà qui
arrive, salué par les acclamations de l'extrême droite. Il arrive
calme, souriant, ravi par je ne sais quelle extase intérieure. Char
teaubriand a résumé d'un mot le caractère de M. de Polignac lors-
qu'il l'appelle « un muet éminemment propre à étrangler un em-
pire (1). » Si le muet tarde à faire son coup, l'extrême droite
s'indigne. Qu'est-ce donc que le ministère attend ? Veut-il s'assurer
d'abord les suffrages des chambres? Il s'agit bien des chambres!
Tous les organes de la droite sont d'accord sur ce point : « Il est
des circonstances, dit la Gazette de France , où le pouvoir des rois
peut s'élever au-dessus des lois. » La Quotidienne est plus impé-
rieuse : « Quand le roi a dit : je veux^ la loi même a parlé. » Le
Drapeau blanc trouve une formule plus brève encore : a La majo^
rite, c'est le roi 1 »
Voilà comment les conservateurs ont détruit Tune après l'autre
(1) Chateaubriand, MémoireM d'otUre-tombe, t K, p. 154.
Digitized by VjOOQ IC
LE PARTI CONSEETÂ.TIUE, S5Ô
toutes les forces que les événemens avaient remises entre leurs
mains. De ce beau programme, qui devait être Tàme de la restaura-
tion» il ne reste plus une ligne. Le droit monarchique désormais,
c'est le droit de la fraude et de la force. Les vrais chefs du parti
conservateur libéral, le duc de Richelieu comme le comte de Serre,
M. Laine comme M. de Martignac, sont tombés sous l'outrage, et
les hommes qui se disent les gardiens du droit en sont venus à rap-
peler les plus mauvais jours de la révolution. Les journaux roya-
listes parlent comme les forcenés de 93, les ministres du roi vont
agir comme les terroristes du 18 fructidor.
Eh bien I il y a quelque chose de pire encore. Esprit de média-
tion, d'apaisement, de libéralisme, droit constitutionnel, contrat
royal et national, toutes ces choses si belles, si noblement repré-
sentées à la tribune, sont détruites. Grand désastre assurément,
mais ce n'est pas le dernier. Voulez-vous voir la ruine la plus ef-
frayante, considérez ce que les conservateurs aveugles, c'est-à-dire
les destructeurs inconsciens, ont fait de la religion. Je sais un gré
infini à M. Thureau-Dangin d'avoir loyalement retracé cette partie
de son sujet. Le chapitre sur Lamennais lui fait le plus grand hon-
neur. Un tacticien moins soucieux de la vérité eût trouvé le moyen
de rejeter ces choses dans l'ombre ; lui, en homme de foi, il tient à
dire tout le mal que les ultras de la restauration ont fait à la tra-
dition des idées religieuses. Il y tient d'autant plus que le chef de
ces ultras est passé brusquement d'un pôle à l'autre pôle, et que les
violences révolutionnaires de la seconde partie de sa vie ont trop fait
oublier les violences théocratiques de la première. Que représente
aujourd'hui ce nom de Lamennais? Le souvenir d'une fureur morne
et sombre au service de la révolution politique et sociale. Qu'a-t-il
représenté de 1818 à 1830? Une fureur éclatante au service de la
théocratie. Ce qu'il y a de plus douloureux et de plus sinistre en
cette affaire, c'est que ce tribun de la théocratie, secoué, meurtri,
brisé par la lutte, ce tribun, obligé de se frapper lui-même à mort
et de jeter sa cendre à tous les vents, est resté le grand docteur de
l'église, un vrai magister senientiarum. Combien de décisions ré-
centes qui relèvent de son esprit I Combien de familles chrétiennes,
combien de prêtres respectés, qui, tout en prononçant avec horreur
le nom de Lamennais, suivent docilement, sans le savoir, la direc-
tion d'idées ouverte par l'ardent théocrate ! M. Thureau-Dangin ne
craint pas de dire que cet esprit de Lamennais, non-seulement n'a
pas disparu avec la restauration, mais s'est développé après elle. Et
quelle est donc la théorie du tribun, cette théorie que la chute de
la restauration n'a pas renversée, qui s'est développée au contraire
et a faussé tant d'intelligences? Citons ici une belle et vigoureuse
page de M. Thureau-Dangin :
Digitized by VjOOQ IC
356 REYUE DES DEUX MONDES.
u C'est au gallicanisme qu'en veut surtout Lamennais, c'est contre
ce vieux reste de l'ancien régime ecclésiastique qu'il dirige ses efforts.
Sa puissante et brillante logique a facilement raison sur ce point.
Mais, d'un bond, il se perd dans les excès contraires d'un ultramonta-
nisme inconnu même à Rome. Il veut l'église non-seulement indépen-
dante, mais dominante. Il reprend la théocratie de M. de Maistre, il
essaie de faire une théorie sociale et politique d'un rêve un moment
caressé par un grand esprit trop souvent chimérique. Il prétend faire
revivre un moyen âge singulièrement idéalisé, qui lui apparaît comme
l'œuvre directe et parfaite de l'église, la seule manifestation du dogme
catholique. Il veut, dit-il, mettre en pratique les doctrines de la bulle
de Boniface VUl et fonder partout des royautés chrétiennes, subordon-
nées au principat du souverain pontife. Dans ce système, le pape au-
rait mission et pouvoir de protéger les nations contre la guerre, l'anar-
chie et la tyrannie, jugeant les actes et proclamant la vérité en matière
politique comme en matière religieuse, seul moyen, dit Lamennais,
d'empêcher la dissolution complète des partis, des peuples et des gou-
vernemens, en leur fournissant une règle universelle pour diriger leur
conduite et leurs opinions. Gomme la société, depuis le moyen âge, n'a
fait que s'éloigner de cet idéal, l'impétueux écrivain lui jette l'anathème
et la déclare en contradiction avec le catholicisme. La législation fran-
çaise est à ses yeux « un mélange hideux d'impiété et d'anarchie. »
La France, au lieu d'être « une monarchie chrétienne, » est une répu-
blique démocratique « dont le principe est l'athéisme. » Il faut au plus
vite supprimer la protection accordée aux cultes dissidens, rendre au
clergé son ran^ et son autorité de premier ordre politique de l'état, lui
restituer entre autres choses le droit exclusif de constater les actes de
l'état civil, lui donner non pas la liberté, mais le monopole de rensei-
gnement, en un mot subordonner en tout la société temporelle à Téglise,
le gouvernement au pape : la théocratie seule peut nous sauver de la
démocratie. »
Tel est le programme que Lamennais applique pendant six ans
avec une violence inouïe (1824-1830). C'est de ce temps-là que
date la guerre aux évéques, à ceux-là du moins qui ne subissent
pas le joug des forcenés. Lamennais leur jette le sarcasme et Tm-
suite. Savez-vous comment il prépare l'oraison funèbre de M. de
Frayssinous? Voici ce qu'il écrit à un de ses amis : « Quand on aura
tiré parti de cet homme, on crachera dessus, et son épitaphe sera
faite. » Rome même, à ses yeux, a est le siège de la peur et de la
faiblesse, » parce que Rome ne partage pas ses fureurs. Quant à la
monarchie des Bourbons, s'il a cru d'abord pouvoir compter sur
elle, il s'est étrangement trompé; la monarchie est hypocrite et
athée. C'est lui qui serait le vrai chef des esprits, lui, ou quelque
Digitized by VjOOQ IC
LE PARTI C0N8ERYATBUR. 3b7
homme de sa foi et de sa trempe, si le monde devait être sauvé.
Mais le monde est condamné à mort. Qu'est-ce que cette société
du xix^ siècle, pervertie par les uns , livrée par les autres? « Un
mauvais lieu, un coupe-gorge, un cadavre qu'il faut laisseï' pourrir,
une perpétuelle apparition de l'enfer, une pauvre idiote qui s'en va
à la Morgue en passant par la Salpétriëre. » Voilà les bénédictions
de ce prêtre qui s'arrogeait le droit de parler au nom de l'église, et
qui plus d'une fois en efifet, dans la mêlée de la bataille, parut être
l'interprète du clergé de France.
Ainsi, toutes les forces morales dont le parti conservateur avait
le dépôt, raison, vigilance, patriotisme, esprit libéral, traditions
religieuses, avaient été successivement altérées ou détruites. L'é-
difice de la restauration devait s'écrouler, puisque des mains qui
auraient dû travailler à l'affermissement du sol s'étaient unies pour
l'effondrer de nouveau.
IIL
On vient de voir ce que deviennent inévitablement les conser-
vateurs sans le soutien et la sauvegarde des doctrines libérales ; il
faudrait maintenant , en regard de cette image, montrer ce que
deviennent les libéraux sans la protection des idées conservatrices.
C'est le sujet que M. Tbureau-Dangin a traité dans le second de
ses ouvrages : le Parti libéral sous la resUiuration. Mais cette es-
pèce de contre-épreuve ramènerait bien des épisodes qui ont déjà
passé sous les yeux de nos lecteurs. Voici la première restauration
et les cent jours* Voici les ministères de M. de Richelieu, de M. De-
cazes, de M. de Serre, de M. de Martignac; seulement cette brillante,
élite du vrai parti conservateur, au lieu d'être attaquée par la droite
est attaquée par la gauche. N'importe ; le cadre général n'a pas changé.
Placés à un point de vue différent, nous reverrions les mêmes scènes.
Je n'y reviendrai pas. Je me bornerai à marquer le trait principal
de cette histoire, celui qui se rapporte à la polémique antireligieuse
du temps de la restauration. Que le principe de l'hérédité monar-
chique ait souffert de la lutte engagée si ardemment de 1815 à 1830,
le fait est grave sans doute, mais enfin il n'y a là que des choses
fortuites et d'intérêt secondaire; que la cause de la religion en
général en ait reçu de profondes atteintes, c'est un coup dangereux
porté à toute société, particulièrement à la société libérale. Il y a
d'autres formes politiques que la monarchie ; il n'y a pas d'autre prin-
cipe de vie pour une nation qu'un ensemble de fermes croyances,
foyer du cœur et de l'âme, pain des forts et lait des faibles.
N'est-ce pas là ce qui fait depuis dix-huit siècles la vie du genre
humain? « Et où donc, s'écrie Michelet dans son Iniroduction à
Digitized by VjOOQ IC
368 EETVB DES lAUX MONDES.
f histoire universelle^ — oh I dites-le-moi, si vous le savez, — où
s'est-il élevé un autre autel? »
Une des choses les plus funestes de ce temps-là, c'est l'antago-
nisme qui s'établit entre les idées libérales et les idées religieuses.
A l'opposition absurde de ces deux mots, religion, liberté, on voit
bien que la philosophie politique subit une éclipse profonde. Mon-
tesquieu est oublié, Tocqueville n'a pas encore paru. Tocqueville!
oh ! que nous sommes ici à l'antipode de ses doctrines ! Pendant
cette maladie de l'opinion, quiconque n'est pas voltairien, et vol-
tairien au plus petit sens du mot, n'est pas libéral. Je répète, au plus
petit sens du mot, car le nom de Voltaire recouvre trente-six
âmes, comme l'a dit au xvia* siècle un spirituel abbé qui ne
croyait pas si bien dire, et parmi ces trente-six âmes il en est une
très grande, très haute, profondément humaine et religieuse, que
le libéralisme de la restauration n'a jamais soupçonnée. Ces demi-
libéraux avaient le don de tout rapetisser; ils s'arrangeaient un
Voltaire à leur taille, et faisaient du libéralisme une coterie.
Qu'ils attaquent le clergé, puisque le clergé les attaque, qu'ils
rendent coup pour coup à M. de Lamennais et protestent avec vigueur
contre la démence d'une prédication théocratique au xix* siècle,
c'est leur droit, c'est leur devoir ; mais pourquoi confondre tel
homme, ou telle partie du clergé, ou même la totalité du clergé,
si le clergé tout entier, par impossible (1), soutient de pareilles
erreurs, — pourquoi, disrje, confondre le clergé d'une époque avec
l'esprit de la religion? Quelle force le libéralisme se serait assurée
en prouvant que ces prétentions théocratiques sont contraires à
l'évangile, que ces revendications de l'ancien régime au nom du
christianisme sont des mensonges, et que les libéraux, dans le sens
ïe plus élevé comme le plus large de ce noble terme, sont plus rap-
prochés que leurs adversaires de l'idéal chrétien! Voilà ce qu'il
fallait dire, mais, pour le dire, il fallait le penser, et comment
(1) Eftt-il besoin de faire remarquer ici qu'il s'agit d'une hypothèse exigée par le
raisonnement? Bien des membres du clergé, à des points de Tue diyers, ont repoussé
dès ce temps-là les doctrines anticbrétiennes que le génie violent de Lamennais avait
imposées à une trop grande partie de l'église. Je citerai entre autres M. l'abbé Flottes,
qui, en 1R23, dans une savante étude intitulée : Errata du troisième fx>tum9 dt TEi*
$ai sur VindiUérence «n matière de religion, commençait une série de dÎH^uHsions des-
tinées à battre en brèche le système théocratique de Lamennais. M. Tabbé Flottes était
à la fois un théologien gallican et un esprit philosophique de premier ordre; c^est lui
qui a été le premier maître de philosophie de notre illustre ami Emile Saisset. SI
M. Thureau-Dangin avait connu ce curieux épisode, certainement il ne l'eût pas laissé
dans l'omhre. En revanche, nous lui devons une indication très précieuse, celle de la
résisunce qu'un sage vieillard de la compagnie de Jésus opposait si nettement en 1825
à la théocratie lamennaisienne. Chose étrange I ce vieux Jésuite, le père Rozaven, par-
lait alors comme le théologien gallican, M. l'abbé Flottes, et comme le philosophe libé«
rai, M. Royer<k>llard.
Digitized by VjOOQ IC
LE PABTI COVSmfÀTEUK. 859
conceYoir ces pensées de haut yol, quand la lutte de chaque jour
TOUS retient dans les bas-fonds ?
Au lieu d'agrandir ainsi la polémique, que font les pseudo-libé-
raux de la restauration? Ils répondent aux fautes de Tennemi par
des fautes du même genre. L'ennemi, c'est l'esprit théocratique
jetant le défi aux sociétés modernes. Cet ennemi, dans la personne
de Lamennais, avait abandonné aux libéraux les grandes positions,
les sommets inexpugnables, d'où l'esprit moderne peut défier toutes
les théocraties du vieux monde ; quelle occasion unique pour les
libéraux de s'emparer de ces hauteurs et de les garder à jamais !
Quelle occasion de rappeler à tous que le destructeur de la théocra-
tie a été le christianisme, que le fondateur de toute liberté a été le
christianisme, car toute liberté a pour principe la liberté de con-
science, et la liberté de conscience, inconnue aux anciens, est véri-
tablement la bonne nouvelle qui a sauvé le monde ! Au lieu de cela,
ils se condamnent aux besognes inférieures. Ils font la guerre
odieuse, honteuse, la guerre de firaude et de maraude. Ils vont à
la chasse des petites choses, des petits faits, des petits délits, des
petites misères. Les voilà inspecteurs de police, ils ramassent les
vilenies, et, quand ils n'en trouvent pas, ils en forgent. C'est ce
qui se produit cent fois pour une. En un mot, ils se sont attribué
le département de la diffamation; ils l'entretiennent régulièrement,
quotidiennement, arrive qu'arrive et coûte que coûte ; perfide ma-
nœuvre, nuisible à tous, nuisible principalement à eux-mêmes.
Certes, ils causent un grand dommage à ceux qu'ils poursuivent
ainsi de leurs calomnies; ils ne s'aperçoivent pas cependant qu'ils
font bien plus tort à leur propre cause et qu'ils calomnient avant
tout le libéralisme. Qu'est-ce qui fait, je vous prie, que les libéraux
de la restauration, aussi bien que les ultras du même temps, ont
conservé dans l'histoire une physionomie ridicule ? Qu'est-ce qui
fait que les voltigeurs des deux partis, les uns fermés à toute idée
libérale, les autres fermés à toute idée chrétienne, nous apparaissent
comme des momies? C'est l'entêtement où ils s'obstinent des deux
côtés; et, pour ne parler ici que des libéraux, la raison du discré-
dit moral dont ils ont frappé leur nom et leur cause, c'est cet
acharnement inepte contre les principes supérieurs, ce voltairia-
nisme de quinzième ordre, dont toutes les grandes idées ont dis-
paru, dont il ne reste que les ordures et les platitudes. Il y avait
un journal, le Constitutionnel^ qui avait alors, entre tous les jour-
naux voltairiens, la spécialité de ces attaques : « L'écrivain chargé
de raconter, souvent même d'inventer ces anecdotes, nous dit
M. Thureau-Dangin, était désigné dans l'intimité sous le nom de
rédacteur des articles bêtes^ et lorsque, le niveau des aboonemens
Digitized by VjOOQ IC
360 B£TUE DES DEUX MONDES.
baissait, on disait : Le rédacteur des articles bêtes se néglige, il
faut le faire donner plus souvent. »
Ces traditions se sont renouvelées de nos jours malgré la diffé-
rence absolue des situations. Des gens d'esprit croient faire œuvre
originale en suivant cette routine. L'excuse des libéraux de la res-
tauration, c'est qu'il y avait alors un grand courant lamennaisien,
et que le gouvernement même, au moins depuis la mort de
Louis XVIII, ne semblait pas trop défavorable au tribun théocra-
tique. Aujourd'hui, bien que tout ait changé, les vieilles polémiqfues
ont reparu. On répète des plaisanteries séculaires, on emprunte des
armes à l'antique arsenal gaulois comme s'il s'agissait des mêmes
hommes que Molière ou Voltaire ont bafoués. Molière, s'il vivait de
nos jours, ne changerait-il pas ses batteries? dans le déplacement
de toutes choses, ne verrait-il pas que le tartufe du xix* siècle n'est
plus à la même place que celui du xvii®7 et Voltaire aussi ne pense-
rait-il pas que les hypocrisies, les tyrannies, les barbaries, tout ce
qu'il combattait si courageusement sous la loi de l'ancien régime
doit être cherché désormais d'un autre côté? S'en tenir à Voltaire
dans un monde si différent du sien, c'est montrer qu'on n'entend
rien à Voltaire. Supposez le grand justicier revenu au milieu de
nous, il protesterait encore contre la législation inique dont Calas,
Labarre, Sirven, ont été les victimes ; il remercierait encore Louis XVI
d'avoir cassé l'arrêt et réhabilité le nom de Lally-ToUendal, il flé-
trirait encore, et plus que jamais, le crime de la Saint-Barthélémy;
mais, s'il concluait que toutes les Saint-Barthélémy sont hideuses,
que toutes les terreurs sont abominables, que Danton, Marat, Ro-
bespierre font horreur à l'humanité, il y a une routine, soyez-en
sûr, qui ne lui épargnerait pas les insultes. Les huées redouble-
raient, si l'écrivain, ayant à condamner un coup d'état monarchique,
se croyait obligé en conscience de condamner également les coups
d'état républicains. Voltaire saurait alors que son œuvre est incom-
plète, que ses prétendus disciples ne le comprennent point, et,
résolu à poursuivre l'iniquité sous ses transformations perpétuelles,
il ajouterait plus d'une flèche à son carquois des vieux jours.
Ces principes dépassaient de beaucoup la portée de l'ancien libé-
ralisme. La passion quotidienne se prête mal au travail intérieur de
l'esprit. Une erreur qu'on défend chaque jour la plume à la mam
devient bientôt une conviction intraitable. Et ce n'étaient pas seu-
lement les journaux de la gauche et du centre gauche qui faisaient
du mot libéralisme un synonyme d'irréligion, la poésie même , une
certaine poésie, prenait sa part de cette besogne maladroite et mal-
saine. Un chantre original, esprit acéré, imagination gauloise, à la
fois prompt à la satire et capable d'enthousiasme, le poète qui le
Digitized by VjOOQ IC
LE PARTI CONSERVATEUR, 361
premier avait consolé la France du désastre de Waterloo, l'auteur
du Vieux sergent et des Souvenirs du peuple^ semblait prendre
plaisir à corrompre la nation par des gaudrioles impies. C'est Prou-
dhon qui Ta dit vigoureusement : « La plaisanterie et les gaudrioles
de Déranger sont en général puisées à deux sources suspectes, l'im-
piété et l'obscénité. » Voilà le jugement d'une âme forte restée pure
au milieu des délires de Tintelligence. Et voulez-vous connaître le
verdict des intelligences délicates, des consciences raffinées? lisez
ces pénétrantes paroles de M. Ernest Renan : « Béranger attaque la
religion par tous les côtés étroits, courts, plats et communs,.. Nous
sommes blessés de son rire. Quand il raille l'huile sainte, il nous
offense , car songez, disons-nous, à ceux que cette onction a conso-
lés... Son dieu de grisettes et de buveurs, ce dieu auquel on peut
croire sans pureté de mœurs ni élévation d'esprit, nous semble le
mythe du béotisme substitué à celui de l'antique sentiment. Nous
sommes tentés de nous faire athées pour échapper à son déisme, et
dévots pour n'être pas complices de sa platitude. »
Le libéralisme de la restauration, à le considérer dans son en-
semble, n'a jamais éprouvé de ces scrupules ; il en est resté au Dieu
des bonnes gens. Et pourtant le souffle de la grande poésie se levait
déjà sur le monde. Depuis 1820, l'auteur des Méditations avait
ouvert à la pensée les perspectives de l'infini. Victor Hugo , Alfred
de Vigny, chacun à sa manière, s'avançaient dans ces voies lumi-
neuses. Eh bien! curieux symptôme, par cela seul que ces jeunes
poètes avaient retrouvé le sens des choses divines, on les écartait,
bon gré, mal gré, des rangs de la société libérale. Lamartine se sou-
venait de cet affront lorsque, dès le lendemain de 1830, s'adressant
à un des écrivains de cette école, à l'un des auteurs de la Ville-
liade devenu le porte-voix de la Némésis vulgaire, il lui disait ma-
gnifiquement :
La liborté ! Ce mot dans ma bouche t*outrage7
Ta crois qu'un sang dllote est asses pur pour moi,
Et que Dieu de ses dons fit un digne partage,
L'esclavage pour nous, la liberté pour toi?..
Détrompe-toi, poète, et permets-nous d*ôtre hommes!
Nos mères nous ont faits tous du même limon 1
La terre qui vous porte est la terre où nous sommes,
Les fibres de nos cœurs vibrent an mCme sonl
Patrie et liberté, gloire, vertu, courage.
Quel pacte de ces biens m*a donc déshérité?
Qael Jour ai-Je vendu ma part de Théritage,
Ésaû de la liberté?
Va, n'attends pas de moi que je la sacrifie
Ni devant vos dédains, ni devant le trépas 1
Ton Dieu n'est pas le mien, et Je m'en glorifie;
J'en adore an plus grand qui ne te maadl| pas.
Digitized by VjOOQ IC
362 BETUE DES DEUX MONDES.
Ce Dieu qui ne maudit pas, c'est le Dieu de TËvangile, le Dieu
que la langue sacrée appelle le sauveur, et qu'on peut appeler aussi,
au sens terrestre, le libérateur du monde, car il n'y a pas de liberté
possible ici-bas sans le respect de sa doctrine.
On ressent une singulière amertume lorsqu'on pense à la noble
élite du parti libéral de ce temps-là et qu'on la voit si complète-
ment opprimée par la tourbe inférieure. L'élite, c'est la rédaction
du Globe, c'est M. de Rémusat, M. Vitet, M. Duchâtel, M. Joulfroy,
H. Duvergier de Hauranne ; en dehors de ce recueil, ce sont les
gens d'action et de parole, Casimir Perier et le général Foy. Ah I si
de pareils hommes avaient compris alors quelle force contient l'u-
nion du christianisme et de la liberté, s'ils n'avaient pas, comme
leurs adversaires , séparé deux causes qui n'en font qu'une, quel
service ils eussent rendu à la France! Casimir Perier surtout, le plus
puissant personnage de ce groupe, l'athlète colérique , mais géné-
reux, qui devait plus tard soutenir avec" tant de vigueur les assauts
de la démocratie violente, — s'il avait pu avant 1830 élever plus
haut la philosophie politique du parti libéral, quelle gloire serait
plus complète que la sienne? Ils n'avaient pour cela, ses amis et
lui, qu'à se rappeler certaines paroles inscrites, si on peut le dire,
au frontispice du xix« siècle, les appels de Chateaubriand et de
M""' de Staël, ces professions de foi si larges et si précises où deux
esprits, venus des deux extrémités du monde des idées, proclament
la nécessité d'unir la religion chrétienne et la liberté politique. Il y
a bien un des chefs du libéralisme qui soupçonne quelque chose de
ces hautes vérités. Benjamin Constant effleure le sujet dans son livre
de la Religion (1824-1827), et il y revient encore aux dernières
pages qu'il ait tracées de sa main. Qui donc a écrit cette déclara-
tion : « Nous l'affirmons hautement, l'époque où les idées religieuses
disparaissent de l'âme des hommes est toujours voisine de la perte
de la liberté; des peuples religieux ont pu être esclaves, aucun
peuple incrédule n'a pu être libre. » C'est Benjamin Constant qui
tient ce langage au risque d'étonner, j'allais dire de scandaliser les
hommes de son parti (1). Malheureusement, comme Rivarol avant
lui. Benjamin Constant s'occupait de toutes ces choses sans que le
fond de son âme parût y avoir part. C'était l'esprit seul qui parlait,
on n'y sentait pas la flamme de la vie.
Un seul homme dans le parti libéral s'est élevé en ces matières
plus haut que Benjamin Constant. Est-il besoin de nommer Royer-
Collard? Dans le temps même où Benjamin Constant publiait son
grand ouvrage sur la religion, Royer-Collard prononçait à la chambre
(i) Du Polythéisme romain cmsidéré dans su rapports avsc la philosophie grecque
et la religion chrétienne, oairage posthume de Bef^jamin Gonfttant, pobUé par Matter,
2 YOL in-8*5 1833. — Vojei ^ ToU p. «l-W^
Digitized by VjOOQ IC
U PARTI GONSEBTATEUE. 36S
des députés son admirable discours sur la loi du sacrilège. C'est au
nom du christianisme que l'austère philosophe défendait la liberté,
c'est au nom du dogme exprimé avec une force incomparable qu'il
mterdisait à la loi son ingérence impie dans les choses de l'âme et
de la conscience religieuse. Qu'on se rappelle ses dernières paroles :
« J'ai voulu marquer^ en rompant un long silence, ma vive opposi-
tion au principe théocratique qui menace à la fois la religion et la
société, d'autant plus odieux que ce ne sont pas, comme aux jours
de la barbarie et de l'ignorance, les fureurs sincères d'un zèle trop
ardent qui rallument cette torche. Il n'y a plus de Dominique, et
nous ne sommes pas non plus des Albigeois. La théocratie de notre
temps est moins religieuse que politique ; elle fait partie de ce sys-
tème de réaction universelle qui nous emporte. Ce qui la recom-
mande, c'est qu'elle a un aspect contre-révolutionnaire. Sans doute
la révolution a été impie jusqu'au fanatisme, jusqu'à la cruauté;
mais qu'on y prenne garde, c'est ce crime-là surtout qui l'a perdue,
et on peut prédire à la contre-révolution que des représailles de
cruauté, ne fussent-elles qu'écrites, porteront témoignage contre
elle et la flétriront à son tour. » Aujourd'hui que la situation est
changée de fond en comble et que le fanatisme s'est déplacé, ne se-
rait-il pas bon de méditer ces avertissemens? Ces grands principes
libéraux ne changent pas; ce qui change dans notre mobile pays,
ce sont les partis auxquels ils s'appliquent. Du haut de sa philoso-
phie souveraine, l'orateur parlait aux vainqueurs de 1825 et aux
vainqueurs de Favenir. Ce langage, si vivement applaudi de la
gauche, s'adressait d'avance conune un avertissement à la gauche
des jours futurs. A un autre point de vue, le discours de Royer-
Collard sur la loi du sacrilège était déjà un discours à double tran-
chant. Royer-Collard frappait à la fois les libéraux de son temps
qui, en insultant la religion, se privaient d'une force incomparable,
et les contre-révolutionnaires qui faisaient de cette force divine un
instrument de tyrannie.
On dira peut-être : C'est se placer trop haut. La politique ne tend
pas à l'idéal. Elle a affaire aux réalités, et aux réalités les plus re-
belles, aux passions et aux intérêts. Tout moyen lui est bon pour
parvenir à ses fins. Chaque parti a son droit de représailles. Vaincu,
on l'a persécuté; vainqueur, il persécutera : œil pour œil, dent pour
dent. — A qui se trace un pareil programme, évidemment il n'y a
rien à répondre ; il suffit d'abandonner ces aveugles à la Némésis
inévitable. Je dirai seulement à ceux qui traitent notre lib^alisme
de rêverie, de chimère, d'idéal inaccessible, qu'il est en train de se
réaliser de plus en plus malgré les insultes de droite et de gauche.
Après Benjamin Constant, on a entendu Royer-Collard, et Royer-
GoUard devenu vieux n'a-t-il pas eu la joie de saluer les débuts de
Digitized by VjOOQ IC
36& KETUE DES DEUX MONDES.
Tocqueville? Dès les premiers volumes de la Démocratie en Amé-
rique^ Royer-Collard ne se lassait pas de célébrer celte œuvre de phi-
losophie politique, la plus remarquable, disait-il, qui eût paru de-
puis Montesquieu. Or, quelle était la pensée maîtresse de Tocqueville
dans ce beau livre? Celle-ci : l'esprit chrétien et l'esprit libéral ne
peuvent se séparer. C'est Tocqueville qui a écrit ces fortes paroles :
« Si un peuple veut être libre, il faut qu'il ait des convictions reli-
gieuses, et, s'il n'a pas de foi, qu'il serve. » Nous retrouvons ici la
même idée que Benjamin Constant exprimait dans son livre du Po-
lythéisme romain : « Aucun peuple incrédule n'a pu être libre. »
Seulement ce n'est plus une parole de hasard, une de ces pensées
qui viennent de l'intellect et non du fond de l'âme, c'est bien la
conviction intime et forte, résultat de toute une vie d'expérience,
principe et clarté de toute une science nouvelle.
Ainsi, christianisme et liberté, tel est le dernier mot de cette
étude. Le parti conservateur, aux phases diverses de son histoire, a
longtemps oublié l'une ou l'autre de ces conditions et quelquefois
toutes les deux. Nous félicitons M. Thureau-Dangin de les avoir
rappelées aux esprits scrupuleux par ce loyal examen de conscience.
Pour lui montrer quel cas nous faisons de son travail, nous sommes
entré de plain-pied dans son sujet, nous y avons remué des idées
qui depuis longtemps nous sont chères, et, ajoutant nos preuves à
ses preuves, nos conclusions à ses conclusions, nous avons proposé
le même examen aux intelligences méditatives.
Quant à la leçon pratique résultant de cette confession, il y en a
une qui domine son travail comme elle domine le nôtre. Je la ré-
sume en ces termes : les premiers représentans de la république en
France, à une époque où nul retour de la monarchie n'était à
craindre, ont détruit la république et ramené la monarchie (1795-
1799). La monarchie a été détruite à son tour par les monarchistes
de la restauration (1814-1830). Enfin, dans le même temps, c'est le
parti libéral qui a réduit la liberté à un rôle ridicule et vulgaire.
Espérons que ces temps sont loin de nous. Le parti conservateur et
libéral est le seul qui soit vraiment en mesure de ne pas regarder à
l'inscription de l'édifice : république ou monarchie, peu importe, il
doit ne s'intéresser qu'aux principes. Or, le principe par excellence
est celui que nous indiquions en commençant et que cette étude a
confirmé d'un bout à l'autre : tout parti conservateur qui ne sera
pas libéral dans le vrai sens du mot périra par l'inertie et l'impuis-
sance de vivre; tout parti libéral qui ne sera pas conservateur, au
sens complet de ce titre, périra par l'anarchie et l'impuissanceMe
rien fonder.
Saint-René Taillandier.
Digitized by VjOOQ IC
VOYAGE
AUTOUR DU MONDE
A L'EXPOSITION UNIVERSELLE
I.
LES DBUX AMÉRIQUES, L*OCÉANIE, L*ASIE, L*AFRlQiB,
L^EUROPE ORIENTALE.
Les expositions universelles ont singulièrement simplifié les
voyages autour du monde. Au Champ de Mars, il faut à peine une
demi-journée pour parcourir le monde habité. Quand on a quitté
depuis une heure le pavillon de la ville de Paris, on se retrouve
en France, en face du chalet de l'exploitation forestière, après
avoir passé devant les izbas russes, les pagodes chinoises, les mai-
sonnettes japonaises, les kiosques siamois, les huttes javanaises,
les bazars tunisiens et les mosquées algériennes. On a vu tous les
types d'architecture, toutes les variétés de costumes, tous les spéci-
mens des produits naturels, toutes les œuvres de l'art et de l'in-
dustrie. On a pu, avec un estomac complaisant, goûter à tous les
mets nationaux, depuis la olla podrida espagnole jusqu'au pilau
turc, à toutes les boissons exotiques, depuis le chianti de Florence
et le tokay de Hongrie jusqu'au koumiss de Russie et au schidam
hollandais. On a pu même, si on est quelque peu polyglotte, con-
verser dans leur langue avec les naturels des pays visités, artilleur
Digitized by VjOOQ IC
S66 KETCfi DES DEUX MONDES.
espagnol, fantassin grec, dragoil suédois, moujik russe, marchand
chinois, commis japonais, mécanicien anglais, yioloniste tzigane,
guitariste marocain , cabaretiëre frisonne, bar-maid américaine. Un
tel voyage n'est-il pas -plus intéressant, plus varié, plus fructueux
que celui de cet Anglais légendaire qui, parti pour un voyage de
circumnavigation, mais ayant trouvé à la première escale la nour-
riture du pays inférieure à la table du bord, n'était plus descendu
à terre que de retour à LiverpoolT
C'est ce voyage rapide et varié que nous allons entreprendre.
Nous nous embarquerons au Havre, sur im de ces magnifiques
paquebots transatlantiques, aménagés avec tant de luxe et de
confort, dont l'exposition nous montre les modèles, et nous
débarquerons dans quelque ville du Nouveau -Continent. Quand
nous aurons parcouru les deux Amériques, l'Océanie, les vastes
contrées de l'Asie et la côte d'Afrique, — l'empire de Russie, dont
l'aigle à deux têtes symbolise la double souveraineté européenne
et asiatique, nous servira de transition entre l'Orient et l'Occident,
entre l'art des vieilles civilisations et l'art des nations modernes.
Nous irons alors aux quatre coins de l'Europe, et la France, qui, étant
ici chez elle, doit passer la dernière, marquera le terme de notre
voyage. D'ailleurs, durant ce long trajet, à l'occasion d'une analogie
ou d'une différence dans la manière de concevoir une décoration ou
de travailler un métal , nous parlerons souvent de la France ; nous
n'oublierons point les leçons de son art et de son industrie, et son
souvenir ne nous quittera pas. Ainsi les navires qui voguent par les
mers lointaines portent à leur grand mât la flamme française, ainsi
le voyageur porte en lui la pensée de la France.
I.
On sait que chaque pays qui occupe une place dans le vaste quar*
drilaière de fer et de verre du Champ de Mars s'est construit une
façade spéciale, empruntée à son architecture nationale. C'est cette
suite de façades qui se développent le long de la grande avenue de
droite qu'on a nommée l'Allée des Nations. Nous pensims que
l'idée qui a présidé à la décoration architectonique de cette allée
était que chaque pays y reproduisit le type de son architecture
nationale privée, ancienne ou moderne. Ce progranune fécond et
original n'a été suivi que par quelques états européens et par les
pays orientaux. Les autres nations s'en sont plus ou moins écar-
tées, soit en s'inspirant servilement du style italien de la renais-
sance, soit en composant des façades en habits d'arlequin où le
style de tous les pays et de toutes les époques est représenté» soit
Digitized by VjOOQ IC
L EXPOSITION UlflTERSELLE. 367
encore en reproduisant les types non de leur architecture privée,
mais de leur architecture monumentale. Que signifient par exemple
la rutilante façade de TAlhambra et le pwche monumental du
couvent de Belem, tout brodé de sculptures, à côté d'un manoir
anglais, d'une îzba russe, d'un chalet de paysans norvégiens, d'une
maison hollandaise du xvi« siècle? Il semble qu'il y avait à copier
dans les ruelles étroites de Tolède et de Grenade et dans les rues
de Lisbonne des types d'architecture d'un moins somptueux aspect,
mais d'un intérêt plus sérieux. On ne juge que par comparaison; or
quelle comparaison établir entre une église et une maison? C'est
comme si on mettait sous une même vitrine la redingote noire d'un
Français et la chasuble raide d'or d'un pope moscovite et qu'on
voulût par là comparer les costumes de la Russie et de la France.
De plus, les monumens tels que les mosquées hispano-arabes et les
cathédrales portugaises sont pour ainsi dire classiques ; la repré-
sentation en a été multipliée par la gravure et la photographie : ils
ne peuvent que perdre à être ainsi exposés dans des proportions
réduites et hors du cadre qui leur convient. Transportez Notre-
Dame sur l'Acropole et le Parthénon au milieu de la place de la
Concorde, et ces édifices, qui auront les mêmes formes et les mêmes
proportions, n'auront plus le même effet. Sous peine de lui faire
perdre son caractère, on ne peut détacher un monument du milieu
topographique et climatologique où il a été construit et qui l'a ins-
piré. On sait quelle impression pitoyable produit au Cristal Palace
de Londres la reproduction exacte des plus beaux monumens de
l'architecture.
A défaut d'une façade, le Canada a élevé un trophée colossal avec
ses bois d'essences variées, noyer noir, bouleau, gommier rose
marbré, érable, pin Weymouth aux stries sanglantes, palissandre
doré, nélicia veiné de violet. C'est une sorte de tour à plates-formes
superposées où l'on accède par un escalier en spirale. La charpente
de l'édifice disparaît sous les pelleteries, peaux d'ours, de daim,
de loup, de renard et d'élan, les armes de guerre et de chasse et
les engins de pêche qui forment une décoration sévère et originale.
Dans la salle occupée par les états canadiens, on retrouve ces bois
et ces laines sous une nouvelle forme ; l'industrie les a transformés
en meubles de toute sorte et en épaisses étoffes.
Les États-Unis n'ont point d'architecture; on s'en aperçoit. La
façade de l'Union est plate comme un mur de hangar. Aucun relief,
dans les chambranles des baies cintrées; pas le moindre pilastre,
pas le moindre balcon, pas le moindre entablement qui fasse saillie.
Et qu« dire du belvédère à la chinoise, en bois découpé, qui sur-
monte cette banale construction ? Ajoutez à cela que les couches
Digitized by VjOOQ IC
3d8 RETUE DES DEUX MONDES.
café au lait alternant avec les couches chocolat dont elle est badi-
geonnée ne sont pas faites pour en relever la vulgaire insigni-
fiance. L'intérieur de cette section vaut mieux que l'extérieur. On
s'imagine peut-être que l'industrie américaine se borne à des ma-
chines à coudre, à d^s revolvers de tout calibre, à des carabines
à répétition et à des faux-cols de papier. Il y a en effet beaucoup
de ces objets qui prouvent à quel prix les Yankees estiment le
temps, puisqu'ils remplacent le lent travail de l'honune par le tra-
vail rapide de la mécanique et qu'ils savent abréger les trop lon-
gues discussions par l'argument péremptoire du revolver. Mais il
y a aussi des spécimens nombreux d'autres industries qui témoi-
gnent du goût dans l'invention et de l'habileté dans l'exécution. L'in-
fluence anglaise y est d'ailleurs manifeste. Ce sont des bahuts d'é-
bëne de style renaissance, des tables de marqueterie où se mêlent
les essences rares, érable, citronnier, amarante, des fauteuils à
bascule, à siège canné et à monture de bois tourné, des livres d'un
beau type d'impression et d'un tirage bien égal, des reliures de
maroquin à mosaïques et à petits-fers ou de vélin blanc à filets. On
aimera moins ces petites orgues de chêne à tuyaux apparens
pemts en bleu perruquier. Mais où les Américains excellent, c'est dans
l'orfèvrerie de table. Ces surtouts, ces coupes , ces aiguières, ces
gobelets d'argent repoussé, ciselé, guilloché, sont remarquables
par le choix des formes et la pureté du travail. Nous admirons
plus encore ces couverts et ces manches de couteaux où courent
de déhcates nielles d'or, et où s'incrustent de gradeux médaillons.
Tous ces motifs sont empruntés aux décors japonais. On ne ferait
pas mieux à Paris, pas même à Yédo I
La galerie des machines ne nous regarde point, et nous en sommes
fort heureux, car cette espèce de cité dolente nous inspire une cer-
taine terreur. Le bruit des roues, le tic-tac des balanciers, les hans
des pistons, les claquemens des laminoirs, les frôlemens des lanières,
les sifflemens de la vapeur font un charivari mfemal où l'on croit
entendre des gémissemens de damnés au milieu desquels monte
parfois comme une prière la grande voix des orgues. Cependant
nous nous risquerons à traverser cette galerie pour aller voir dans
le pavillon annexe des États-Unis ces drawing^room cars et ces slee--
ping-cars^ si vastes et si commodément aménagés, véritables maisons
roulantes. La longueur des voyages sur le continent américain, où
on est parfois huit jours et huit nuits sans descendre de wagon,
motive cette confortable installation; il y aurait déraison à l'exiger
sur la ligne de Paris à Versailles. Regardons aussi ces « faucheuses »
et ces (( moissonneuses » à deux roues et à siège surélevé , aux-
quelles on attelle un couple de chevaux qui les traînent au grand
Digitized by VjOOQ IC
l'exposition universelle, 369
irot. Elles sont peintes en rouge, rechampies de blanc et d'or; la
forme en est étrange et gracieuse. A voir ces singuliers véhicules
ainsi brillans et ornés, garnis de leur paire de faux, on dh-ait les
chars de guerre de la Grèce antique.
Les huit ou dix républiques de l'Amérique centrale et de l'Amé-
rique du sud, qui bon an mal an font chacune leur petite révolution
aimuelle, se sont réunies pour tenter une révolution en architec-
ture. Elles n'y ont point réussi, la matière architectonique étant,
paralt-il , moins « ondoyante et diverse » que la matière électorale.
C'est un amalgame de tous les styles. Une balustrade Louis XIY
couronne une galerie de bois vitrée qui surplombe trois arcades en
plein cintre. A gauche monte une tour quadrangulaire surmontée
d'un belvédère en forme de kiosque ; à droite s'élève un autre corps
de bâtiment, percé de fenêtres à chambranles renaissance et d'œils-
de-bœuf Louis XV. On doit avouer que cette façade compliquée et
cherchée a plus d'effet et de grâce que la façade de l'Amérique du
nord, mais ce n'est pas en faire un bien vif éloge. Il semble que la
commission de l'Amérique centrale eût pu prendre pour sa façade un
type d'architecture nationale, comme l'ont fait quelques états pour la
décoration de leur subdivision. La reproduction des lourdes con-
structions des Incas avec leurs profils massifs, leurs larges archi-
traves, leur ordonnance pyramidale, leurs grossières figures en in-
taille , ou même celle des chalets du Nicaragua, faits de bambous
et de roseaux, eût sans doute été moins intéressante aux yeux des
personnes qui vont chercher dans l'Allée des Nations des modèles de
villas pour le bord de la mer, mais elle eût eu une plus grande va-
leur d'art et de curiosité.
L'exposition de l'Amérique centrale n'est riche ni au point de
vue du progrès des industries importées d'Europe, ni au point de
vue du caractère des industries nationales. Chacun de ces états oc-
cupe une petite salle de quelques mètres carrés, dont les pellete-
ries, lés denrées coloniales, les collections de paléontologie, de bo-
tanique, de minéralogie et d'ornithologie tiennent à peu près toute
la place. La république argentine expose en outre des meubles de
bois de rose qui prouvent que la matière n'est rien si elle n'est
fécondée par l'art, et des cadres de chêne blanc qui témoignent
pourtant de l'aptitude des Argentins à sculpter le bois. Ce sont des
bordures extrêmement travaillées, perforées à jour par le ciseau et
fouillées comme des sculptures en noix de coco, qui figurent des oi-
seaux, des fleurs et des dragons. Au Pérou, il y a des tables et des
coffrets de bois de fer, ramages d'incrustations de nacre, des ar-
moires entièrement recouvertes de plaques de nacre, des poteries
vernissées, de style étrusque. L'exposition du Nicaragua se borne à
TOME xxYni. — 1878. ^
Digitized by VjOOQ IC
370 BEVinS DB8 DEUX MOKDES.
des hamacs et à des nattes de paille tressée; œUe de la Bolivie à
des ^diaatiikma de minerais et de pelleieries; celte du Venezuela
à des cigares^ à des vins et à de frôles corbeilles ^europajo] celle
du Mexique enfin à des tablettes d'œyx 6t à de petites boites en-
luminéest d'un aspect barbare et primitif des plus réjooissans.
La république de gan*-Salvador range aous ses vitrines de riches
selles de cuir repoussé ^ découpé et des édbaipes de soie et de
laioe rayées de mille couleurs* Il faut s'arrêter en traversant le
Guatemala devant une ravissante colleotioii de fleurs artificielles
en plumes d'oiseaujCHOiouches, d'une légèreté et d'un éclat incom-
paràbles, et devant des chapeaux, des corbeilles, des porte^^ûgares
et autres menus objets en paille tressée, d'une finesse extraor-
dinaire; la trame de la toile n'est pas plus serrée, la soie n'est
ni plus unie, ni plus lisse. On lit dans quelque conte qu'une fée
venait chaque nuit faire la t&che d'une jeune et infortunée prin-
cesse à laquelle une méchante sorcière avait imposé de tisser une
énorme quantité de lin. Cette fée, depuis longtemps sans emploi
en Europe, s'eust décidée à émigrer dans l' Arnaque centnde, et
c'est elle qui tresse ces miraculeux tissus de paille, tandis que les
ouvriers du Guatemala se croisent les bras à journées longues.
Voyons la Guyane et les îles de Gayenne, de la Guadeloupe et de
la Martinique dans l'exposition des colonies ârançaises, dont les
salles ont en guise de portières de vastes filets de p6cbe d'un as-
pect gracieux et original. Il y a là des fleurs en plumes, des pote*
ries rouges vernissées d'un travail très primitif, et qui ont pourtant
un faux air de poteries grecques avec moins d'élégance dans la
forme, des costumes de négresses et de mulâtresses, de métisses et
de quarteronnes où dominent naturellement les nuances les plus
tencLres, le rose, le bleu de ciel, le jaune serin, des nattes et des
corbeilles de pailles de couleur, des zagaies, des arcs, des boucliers
faits de Técaille d'une tortue, et autres armes caraïbes. Aux angles
de la pièce se tiennent de farouches mannequins de guerriers^indi-
gènes : un Roucouyenne vêtu d'une robe à manches en fibres de
plantes, la tête couronnée d'un diadème de plumes multicolores, et
un soldat du Fonta portant une blouse bleue brodée, un chapeau de
paille et un ftisil à silex. La république de l'Druguay réserve une
douce surprise aux économistes et aux utilitahres. Au milieu de
couteaux d'argent massif ornés de ciselures barbares et de man-
teaux de laines fauves à raies rouges et bleues d'une sauvage har-
monie de ton, ne voilà-t-il pas une machine à coudre, biai authen-
tiquement fabriquée à Montevideo!
HàtonsHious donc de traverser le Pacifique pour aller voir un peu
de couleur locale en Océanie et en Asie pendant qu'il en reste en-
Digitized by VjOOQ IC
l'exposition lniverseue. 371
Gore. Le temps presse, à en juger par ces jeuâes Japonais qui par-
courent le Champ de Mars tétas à la dernière mode européeime,
par les statistiques du commerce anglais, qni affirment cfne les
manufactures de Manchester (^portent annuellement dans Tlnde
— rinde, le pays <ie Tindienne! — pour près de 20 millions de
livres sterling d'étoffes de coton, enfin par l'exposition des colo-
nies anglaises de l'Australie, où on ne trouye que des produits agri-
coles et métallurgiques et des instrumeos perfectionnés. Quelques
idoles, qui n'ont plus d'iâoUUres, sculptées en chêne, et de gros œufs
d'émeU) verts et gr^aus comme du maroquin^ montés en arg^t
ciselé, sont les seuls objets pittoresques et originaux de ces sec-
tions. Si l'Australie anglaise est trop civilisée pour être pittoresque,
les lies françaises de l'Océanie sont trop sauvages. Les Taîtiens et
«les Canaques en sont encore à l'état rudimentairedes contemporains
de l'âge de la pierre. Quelques arcs, quelques casse-têtes de bois, une
case construite avec de la boue et du chaume en forme de ruche
d'abeille, à ceci se borne l'industrie des naturels des iles Gambier
et de la Nouvelle-Calédonie. Pas de costumes, ces personnages
ayant l'économique habitude d'aller tout nus.
Il n'y a qu'un bras de mer entre le continent australien et les
iles de Java et de Bornéo, et cependant là c'est déjà la civilisation
rectiligne du présent, ici c'est encore la civilisation touffue, étrange,
somptueuse et extravagante du passé. Presqu'à égale distance du
Japon, de la Chine et de THindoustan, l'archipel malais reflète dans
son art et dans son industrie la triple influence des Japonais, des
Chinois et des Indiens. Ses maisons, ses pagodes, ses temples, ses
huttes lacustres surélevées sur pilotis^ affectent les formes de l'ar-
chitecture chinoise : toits retroussés à silhouettes aiguës , minces
colonnettes supportant des charpentes découpées à jour, figures et
ornemens bizarres suspendus aux larmiers, ensemble de lignes ho-
rizontales, verticales et diagonales se coupant à angles droits; mais
par la sobriété des tons et le peu de valeur des matériaux, les con-
structions malaises se rapprochent de celles du Japon* Ce ne sont
pas les tours de porcelaine, les appliques de faïences rutilantes,
les chimères et les dragons d'or se tordant autour des colonnes ou
courant le IcMig des frises, les charpentes peintes en rouge vif, les
toits de tuiles ou d'ardoises, des villes chinoises. Ce sont, coname
au Japon, des cloisons de bois naturel, des ornemens de bambous,
des toits couverts de chaume ou de roseaux. Java emprunte à
l'Inde ses menus bijoux de filigrane d'argent, ses étoffes de perles
de verre, ses soies et ses laines brochées d'or, mais il y a moins
de surcharge dans le décor, moins d'éclat dans la couleur.
D'ailleurs l'idéal de l'art malais semble le même que celui des
sorcières de Macbeth : « le beau est dans l'horrible. » La Ma-
Digitized by VjOOQ IC
372 REVUE DES DEUX MONDES.
laisie imprime à tout ce qu'elle touche un caractère spécial d'hor-
reur et de férocité. Des calmes dieux de l'Inde, elle fait des monstres
furieux; elle arme leurs cent bras de glaives homicides et de
torches incendiaires, elle orne leurs mitres de têtes coupées «
elle convulsé leurs faces cuivrées et tord leurs silhouettes en de
sauvages contorsions. Les yeux peints en rouge roulent terribl es
dans leur orbite, les bouches démesurées, garnies d'une double
rangée de crocs aigus, s'ouvrent jusqu'aux oreilles. La collection
des idoles de Java est la plus épouvantable vision de monstres, de
spectres et de croquemitaines qu'il soit possible d'imaginer. Les
armes malaises n'ont pas un caractère de hideur et de férocité
moins accentué. Ces kriss dentelés en scie, ces informes casse-têtes
de bois de fer, ces flèches barbelées, ces fers de lance ondulant en
flamme ou s'arrondissant en serpe, ces fourches, dont ime branche
est une doloire et l'autre im grappin, ces tridens terminés par des
dents de requin, ces poignards pareils à des rasoirs et ces zagaies
semblables à des faux composent plutôt un attirail de torture qu'une
panoplie de guerre. Ce n'est point la richesse, la somptuosité et la
forme gracieuse des sabres orientaux; c'est encore moins la belle
simplicité et l'aspect de vaillance et de loyauté des épées occiden-
tales. On pense, en voyant ces armes, aux guet-apens, aux mas-
sacres, aux surprises nocturnes, aux égorgemens furtifs, aux si-
nistres boucheries, et non aux batailles valeureuses.
II.
Le Céleste-Empire est une vieille connaissance ; au contraire on
ne connaît le Japon que depuis peu d'années. On est encore sous
l'influence de la révélation. Il s'ensuit de là que chacun s'enthou-
siasme pour l'art japonais et n'a que du mépris pour l'art chinois.
On répéterait volontiers aujourd'hui devant tous les produits de la
Chine le mot de Louis XIV : « Otez-moi ces magots. » Il y a là quelque
injustice. Parce que l'art japonais est un art plus accompli, faut-il
pour cela condamner en masse tout l'art chinois? Proscrire n'est
pas juger. Chacun de ces deux arts a ses mérites propres. L'art
chinois est plus décoratif, l'art japonais est plus intime. Il y a plus
d'eflet, plus de somptuosité, plus d'éclat, et aussi plus de clin-
quant en Chine ; il y a plus de goût, plus d'imprévu, plus de variété
au Japon. Les Japonais ne poussent pas tout au monstrueux et au
chimérique. On sent que leur art s'est nourri de l'étude de la na-
ture et qu'il a progressé, abandonnant graduellement les poncifs
dont n'ont pas su s'affranchir les Chinois. Ceux-ci cependant ne
méritent pas tant de dédain et de moqueries. Ils ont créé une archi-
tecture étrange, bizarre, mais typique et originale, que les Japonais
Digitized by VjOOQ IC
l'exposition universelle. 373
n'ont fait qu'imiter dans leurs pagodes et leurs palais. Pour l'archi-
tecture privée des Japonais, peut-on donner le nom d'architecture à
ces cabanes de sapin à toitures de chaume et à ces clôtures de bam-
bous que relèvent seulement des portes de bois massif aux panneaux
artistement travaillés à jour? Dans la porcelaine ancienne, que ses
riches décors et ses vives couleurs feront toujours admh-er, on ne
sait qui l'emporte des Chinois ou des Japonais; dans la porcelaine
moderne, les Japonais ne réussissent guère mieux que les Chinois.
Les craquelés céladon et les émaux cloisonnés bleus, à bouquets de
fleurs et à animaux chimériques, exportés par Canton et Shanghaï,
valent bien ceux qu'on fabrique à Yédo et à Yokohama. Dans les
étoffes, les soies pourpres, écarlates, turquoise, émeraude, à arabes-
ques d'or ou à figures brodées en relief, il semble que les Chinois
trouvent des tons plus brillans, des oppositions plus vives, des cha-
toiemens plus lumineux. Pour le mobilier proprement dit, il n'y a
même pas rivalité entre les deux peuples. Voyez, dans la section chi-
noise, cet ameublement complet de bois peint en rouge, surchargé
de sculptures dorées, et recouvert de satin écarlate où sont brodés
des personnages aux longues robes multicolores ; rien n'y est com-
parable à l'exposition japonaise, comme richesse, comme somptuo-
sité et comme éclat. C'est le style Louis XIV de l'extrême Orient !
Mais où les Japonais sont supérieurs, c'est dans les ouvrages qui
touchent à l'art et dans les mille objets qu'on doit regarder de près :
grands paravens laqués à incrustations de jade, de bronze, de bois
précieux ou à panneaux rapportés, représentant des figures de guer-
riers qui brandissent leurs deux sabres ou de jeiines filles qui
jouent de l'éventail, consoles et brûle -parfums de bronze ciselé
dignes des maîtres de la renaissance italienne , petites boites en
laque d'or valant plus que leur pesant d'or, figurines d'ivoire d'un
travail exquis auprès desquelles les miracles de patience des Chinois
semblent art de sauvages. Et les albums gravés 1 Quel éclat dans ces
couleurs, quelle ingénieuse variété dans ces compositions, quelle
coquetterie dans ces figures de femmes, quelle allure et quelle fé-
rocité dans ces types de guerriers I Les informes silhouettes que les
Chinois peignent sur paille de riz ou brodent en soie sur étoffe ne
sont ni du même art, ni de la même humanité. On pourrait dire
qu'il y a dans l'art chinois quelque chose de la patience, de l'effet
et de la magnificence de l'art égyptien, et dans l'art japonais un
peu de la grâce, du mouvement et de la liberté de l'art grect
Mais, il est bon de le répéter par ces temps de fanatisme japonais*
l'art chinois et l'art japonais n'ont aucune idée du beau, ils sont
aussi loin de la grandeur de l'art égyptien et de la beauté de l'art
grec que la Vénus hottentote est loin de la Vénus de Milo.
Les trésors et les féeries de l'Inde apparaissent à nos yeux éblouis
Digitized by VjOOQ IC
37i E£YU£ DE8 DEUX MONDES.
daos la merveiUeuse collettion que le prince de Galles a rapportée
de aoû voyage à la presqu'île du Gauge. Ce n'est point un musée
qu'il faudrall pour loger ces objets, qui sont des joyaux^ mais un
gigacttesque écria. Étoffes, bijoux, armes» vaisselle, hamachemens,
coffres, éventails, tout cela forme comme une plaine de pourpre et
d'aaur oà coulent des rivières d'er et d'argent, où ruissellent des
cascades de perles, et où montent, étincelantes gouttes de rosée
diaprées par le soleil, les diamans» les rubis, les émeraudes, les
topazes et les améthystes. Le velours et la soie disparaissent sous
les capiîcieux eacbevétremens des broderies d'or, l'or pâlit à Téclat
des pierreries qui le constellent. Sous cette vitrine brillent les or-
fèvreries de vermeil, les vases de bronze incrusté d'argent, les
boîtes à bétel en or ciselé, les boukas couverts de pieixes fines, les
pendans d'oreilles et les colliers formés de griffes de tigres, les
éventails et les boussines à manches d'émail. Là est appendue la
garde-robe des rajahs» des maharajahs et des nababs, robes de bro-
cart d'or et d'argent, écbarpes de soie brochée, châles de Cache-
mir d'une chaude harmonie; ici est rangé leur arsenal, sabres à
fourreaux de peluche et de soie, à petites poignées d'or niellé, de
jade vert, de cristal de roche, d'ivoire ramage d'or, faites pour des
mains d'enfems, haches d'armes incrustées d'or avec manche d'or
ciselé, bouclier en écaille de tortue à bossettes de diamaus et à
bordures de perles fines, casques d'acier vermiculé d'or sormoatés de
panaches de filigranes d'or, lances et pertuisanes à hampes d'ivoire
et d'émail. Ce sont encore des cornes de bison montées en or ou
en argent, des boîtes de Bénarès en ivoire incrusté, des cofirets de
Surate en bois de santal sculpté, des cassettes de Cachemir en pa-
pier mâché, à petits dessins de mille couleurs imitant le point des
tissus, des éventails de brocart, des harnais d'éléphans brodés d'or,
des housses de palanquins et des tapis de prière où s'entrelacent
sur le velours les arabesques d'or et de perles. Chaque objet est un
rayon de soleil. Et qu'on ne s'imagine pas que la richesse de la
matière supplée au travail de l'ouvrier. Tout est brodé, sculpté,,
ciselé, taillé, ouvragé avec la perfection des plus beaux cbâles de
Cachemir. Au centre de la galerie des Indes s'élève un édifice d'une
architecture étrange, où oa retrouve le style chinois et le style
arabe. Construit en bois rouge et noir découpé et sculpté, il se
couronne de huit coupoles bulbeuses de cuivre poli. C'est un palais
indien auquel il ne manque que le cadre : la végétation touffue des
jungles, les grands horizons des Montagnes-Bleues et Tardent soleil
de l'Hindoustan.
Si curieuse et si riche qu'elle soit en étoffes, en meubles, en bi-
joux, en armes, l'exposition de l'Inde française ne mérite qu'un
r^ard quand on vient de voir les Indes anglaises dans la collection
Digitized by VjOOQ IC
l'exposition universelle. 875
du prince de Galles. On dirait quelque musée de province annexé
au Louvre ou aux Offices.
On entre en Indo-Chine par une large porte qu'abrite un toit de
tuiles vertes à forte projection et que couronne un fronton à con-
tours extravagans, plus aigus et plus compliqués que les ramures
d'un cerf dix cors. La fantaisie chinoise est dépassée. A côté de
ce curieux spécimen de Tarchitecture annamite , s'élève le pavillon
siamois, construit en chêne découpé à incrustations de nacre, et sur-
monté d'un toit de pagode à triple étage; Que le royaume de Siam
fabrique ces meubles rouges couverts de figurines sculptées en haut-
relief et dorées, ces tuniques transparentes comme de la gaze, tissées
tout en fils d'or, ces bronzes niellés d'argent, ces coffrets incrustés
de nacre, ces masques comiques ou féroces à tiares dorées, ces armes
ciselées et ces porcelaines à riches décors, cela ne peut étonner. Siam
touche à l'est à la Chine, à l'ouest à l'Inde, l'industrie siamoise pro-
cède donc de l'art chinois et de l'art hindou. Mais ce qui est moins
explicable, c'est l'influence orientale, levantme, arabe, visible dans
ces tapis, compliqués et harmonieux comme les tissus de Smyme,
dans ces tentes de laine tatouées de morceaux de soie rappoités,
dans ces coupes, ces gobelets, ces plateaiEc de cuivre de formes et
de travail analogues aux ouvrages des Marocains. L'empire d'Annam,
voisin du royame de Siam, présente le même problème. Ces meu-
bles d'ébène et de bois de fer à incrustationB de nacre, ces étince-
lantes soieries rouges brodées d'or ou ramagées de méandres de soie
bleu turquoise, ces figurines de jade, ces microscopiques tasses
délicatement creusées dans l'écaillé, sont des souvenirs ou des
leçons de l'Inde et de la Chine. Mais quel est le Smymiote ou le Tu-
nisien qui s'est risqué, il y a de longs siècles, à traverser l'Arabie
déserte et la Mer des Indes pour aller apprendre aux Annamites à
faire des tapis turcs? La domination française n'a point enlevé à l'in-
dustrie de la Gochinchine son caractère de richesse. Ce sont, comme
dans l'empire d'Annam, des meubles à applications de nacre et
tfivoire, <te brillantes étoffes brodées d'or, des sculptures en bois
dignes des Japonais, des brûle -parfums de brome, des bijoux pa-
vés de pierreries. Ces pieds d'éléphant et de rhinocéros montés en
coupes sont une originale invention. Mais le xvm* siècle français
était plus galant quand il inventait le bol-sein pour la laiterie de
Trianon.
Les frontières de la Perse sont marquées à l'exposition par tme
petite tour verte décorée de fleurs et d'arabesques, où s'ouvrent en
ogives deux fenêtres superposées. La Perse, que les déserts de l'Af-
ghanistan séparent seuls des contrées de l'extrême Orient, contraste
singulièrement avec ces pays. Ce n'est plus Fart confus, monstrueux,
effréné, affolé de splendeur et de magnificence du panthéon indo-
Digitized by VjOOQ IC
376 REVUE DES DEUX MONDES.
chinois; c'est Fart plus simple, plus contenu et plus pur de l'Islam.
Mais si l'art persan est moins fastueux , il n'est ni moins varié ni
moins parfait ; s'il se sert moins des métaux précieux et des pierres
fines, il n'atteint pas moins à la richesse et à l'éclat de la couleur.
Aux Indes, on cherche à éblouir les yeux; en Perse et dans les autres
contrées mahométanes, on se contente de les charmer. Tout est
magistralement conçue richement décoré, merveilleusement tra-
vaillé dans l'exposition persane, depuis ces superbes tapis de feutre
ou de laine d'une sobre et chaude harmonie, et ces châles dignes
des métiers de Gachemir par la couleur et la finesse, jusqu'à ces
coupes d'acier damasquiné, ces vases d'émail , ces mousselines bro-
dées, légères et diaphanes comme de la vapeur d'eau, ces bassins de
cuivre découpé, ces boîtes de buis sculpté, ces coffrets et ces cadres
en mosaïque d'Ispahan. La panoplie vaut le mobilier : sabres courbes
en damas du Khoraçan d'un ton gris mat, où courent en lettres d'or
les versets du Coran et les devises guerrières, souples chemises de
mailles, casques à pointes et à frontal, plaques pectorales et ron-
daches niellées d'or et d'argent. Cette ornementation relativement
sobre est la vraie parure des armes; elle leur conserve leur carac-
tère de virilité qui s'effémine et se perd sous la surcharge de perles
et de pierreries des armures indiennes.
On quitte la Perse au Champ de Mars, mais c'est pour y faire un
nouveau voyage dans les jardins du Trocadéro, où s'élève le palais du
shah. Cette construction, de forme rectangulaire, n'a qu'un étage.
Les fenêtres en arc surhaussé, très rapprochées les unes des autres,
forment comme une arcade continue qui règne sur les quatre fay
çades. Ainsi presque découpé à jour, cet édifice a un aspect de fra-
gilité et de décor qui tient à la prédominance outrée des vides sur
les pleins. L'architecture persane a eu souvent de meilleures inspi-
rations. Les murailles peintes en vert cru, couleur nationale de la
Perse qu'il serait bon cependant de n'employer qu'avec discrétion
dans les monumens, ont pour tout ornement quelques maigres
filets jaunes et blancs qui encadrent les fenêtres et une vingtaine de
rosaces rouges. Au fronton, brille le lion de Perse sur une plaque
de faïence. Sans s'arrêter trop longtemps au rez-de-chaussée, dans
la salle de purification, qui est tendue de papier faïence à fleurs
roses et bleues sur fond blanc, et où jaillit un jet d'eau, on devra
monter voir ce merveilleux salon des glaces auprès duquel le fameux
salon des glaces de Versailles a tout au plus l'originalité d'un salon
de grand hôtel. Qu'on s'imagine une vaste pièce carrée dont les pa-
rois sont entièrement couvertes de petits morceaux de glaces, ajustés
en étoiles, en losanges et en damiers. Pour le plafond, on a suivi le
système des voûtes de l'Alhambra dites à stalactites. Ce sont des
milliers de petits polyèdres de glaces qui, se séparant en menues
Digitized by VjOOQ IC
l'exposition uîsiverselle, 377
sections, se creusant en alvéoles, se projetant en saillies prisme-
tiques, montçnt en encorbellement les uns sur les autres jusqu'au
sommet de la coupole. Les vives couleurs des vitraux des fenêtres
et les nuances infinies des tapis se reflètent dans ces stalactites
artificielles dont les facettes multiples jettent les feux polychromes
d'un diadème de pierreries. •
III.
Bien que l'Egypte ait subi toutes les conquêtes et toutes les do-
minations, elle se souvient de temps à autre de ses anciens Pharaons.
Quand elle se présente à l'étranger, elle se pare volontiers, comme
d'un habit de gala, des grandioses architectures des contemporains
de Sésostris et de Psammétichus. Nous ne serions pas étonné que le
^ce-roi, ayant une audience à donner en France, s'assît sur un
trône orné de têtes d'éperviers et tînt en main un sceptre ter-
miné en fleur de lotus. Cette année, comme en 1867, l'Egypte a
logé son exposition dans une sorte de temple hypèthre, de style*
pharaonique, flanqué de deux pylônes massifs. Sur la muraille
blanche, autour des fûts des colonnettes, aux encorbellemens des
corniches et aux linteaux des portes, se détachent en couleurs claires
les Osiris barbus, les Pascht à têtes de chat, les Isis à coiffures
d'éperviers, les sistres, les croix ansées, les clés mystiques, les bâ-
tons auguraux et autres figures de l'écriture hiéroglyphique. Quatre
galeries s'ouvrent à l'intérieur autour de l'hypèthre, ou si on aime
mieux du patio ^ cour à ciel ouvert que les Grecs, les Romains, les
Turcs, les Arabes et les Espagnols, semblent avoir empruntée aux
anciens Égyptiens. L'une de ces galeries est consacrée tout entière
aux vues, aux plans, et aux modèles du canal de Suez. Les autres
renferment les spécimens des productions naturelles de la grasse
Egypte et les œuvres de son industrie. Aux portes pendent d'im-
menses portières rouges dignes des grandes proportions de l'édifice;
sur les parois s'étendent d'épais et magnifiques tapis merveilleuse-
ment nuancés ; sous les vitrines brillent les armes damasquinées,
les soies brochées d'or, les étoffes zébrées de couleurs vives. Sou-
levons cette légère portière de cachemire bleu, brodée d'arabesques
de soie multicolore, et pénétrons dans ce buen-retiro de sultane,
tout meublé à l'orientale. Ce sont des bahuts et des cabinets, des
armoires et des étagères de chêne et de cèdre, à marqueterie
d'ébène et d'acajou, disposée en damiers et en losanges. Sur d'autres
meubles à profil aigu , les incrustations de nacre, d'ivoire et d'ar-
gent remplacent les mosaïques de bois. Les rosaces compliquées
et les devises arabes en caractères coufiques alternent comme ornc-
Digitized by VjOOQ IC
378 B£yD£ DES DEUX MONDES.
mentation avec les figures géométriques. Pour sièges., ou a de pe-
tites chaises de thuya et de chêne à dossier légëremeot coûcave, et
ces hauts tabourets décagones, en bois découpé et inarqueté, qui
servent à la fois de sièges et de tables pour prendre le café et les
confitures de roses. On prétend que ce mobilier, d'une invention
charmante et d'un travail exquis, est Tœuvre d'un ébéniste vien-
nois. Nous tenons trop à conserver nos illusions pour ajouter foi
à ces propos de fâcheux.
A côté du temple antique s'élève une maison moderne du Caire
rayée horizontalement de larges bandes rouges et noires. Sur sa fa-
çade latérale s'applique un moucharaby en dentelle de bois. On sait
ce que sont ces sortes de cages treiUissées en surplomb, in-
génieux compromis entre la jalousie des pachas qui ne veulent
pas que leurs odalisques soient vues et la curiosité des femmes qui
veulent au moins voir. On a réuni à l'intérieur de cette maison les
menus objets de l'industrie ^ptienne, petits tapis, armes, bijoux
d'argent filigrane, œufs d'autruche d'où pendent des houppes de
soie, chasse-mouches pailletés, narguilés et chibouques à bouquins
d'ambre, bracelets d'or vierge malléable comme la cire plastique.
Ce n'est ni dans un sérail, ni dans un okkel, ni dans une mosquée
qu'on trouve la Tunisie; c'est dans un long bazar formé d'une ga-
lerie de bois peint et découpé, à arcades en fer à cheval et à cor-
niche à corbeaux. Soyez sourds aux bonimens gutturaux des Africains
plus ou moins authentiques qui se trouvent derrière ces étalages.
Ils n'ont à vous montrer que toutes ces babioles de pacotille vues
cent fois aux devantures des marchands tores des boulevards et de
la rue de Rivoli. Entrez plutôt dans le petit pavillon carré qui s'a-
vance en retour à l'extrémité de la galerie. Là, en fait d'annes, de
tapis, de harnachemens, de burnous, de haïks, d'étofiSes de soie,
d'étagères et d'appliques en glaces et en bois peint, vous trouverez
une multitude de choses commandant toujours l'attentioo et souvent
l'admiration. Aux tissus d'or et d'argent, aux soies brodées dVa-
besques, nous préférons ces étoffes dont les vives coloratioâns des
rayures font la seule beauté. La palette tinctoriale des Tunisiens
est la plus riche, la plus éclatante, la plus harmoaieuse de tout
l'Orient. Avec leurs soutaches d'or et leurs semis de pierreries, les
Indiens font du scintillement; avec leur bariolage et leurs zébrures
de couleurs franches, où ils semblent se jouer victorieusement des
lois des complémentaires, les Levantins, et surtout les Tunisiens,
font de la couleur.
Ce goût des couleurs vives et cette recherche d'iMmemeutation
n'appartiennent pas seulement à l'Afrique méditerranéenne. Ils tra-
versent les déserts avec les caravanes et reparaissent jusque sur
Digitized by VjOOQ IC
l'exposition cisivbrselle. 879
la côte ocddentale de l'Afrique, en Sénégambie. Dans ces tapis, dans
ces grosses étoffes de laine, dans ces armes, dans ces instrumens de
musique, dans ces hamachemens de cuir rouge brodé, dans ces bi-
joux filigranes, dans ces sandales de bois mosaïque, on retirou?e au
Sénégal quelque chose de l'Algérie avec un caractère plus barbare.
Mais le Gabcm est tout à fait sauvage ; les Pahouins n'ont pour vê-
tement que des fibres textiles brutes, et ils ne connaissent en fait
de tapis que les peaux de singes et de genettes«
Tunis, l'Egypte, la Perse, le Maroc, le Sénégal, n'ouvrent pour
ainsi dire aux curieux qu'une lucarne sur leur pays. L'Algérie, au
contraire, leur ouvre la porte toute grande. Il y a comme un quar-
tier d'Alger transporté au Trocadéro. Plus de quinze petites con-
structions arabes bordent les ailées : kiosques, mosquées, bazars,
okkels, cafés, comptoirs de pâtisseries, jusqu'à une grande tente de
poil de chameau rayée de brun et de jaune foncé, où quatre Kabyles
accroupis sur des nattes façonnent des babouches , des bourses et
autres d3jets de maroquinerie. Au centre de cette ville arabe en ré-
duction s'élève un édifice monumental du plus beau style algérien ;
c'est la reproduction de l'antique mosquée de Sidi-Boumédine, à
Tlemcen. Qu'on se figure un vaste quadrilatère allongé, flanqué de
quatre tours massives , dont l'une est dominée par un minaret de
30 mètres. Les murailles, percées de barbacanes ogivales et cou-
ronnées à leur sommet de créneaux dentelés, sont toutes blanches.
Quelques dessins intaillés dans la pierre sous les mâchicoulis des
tours, et une frise de faïences vertes et bleues qui règne tout au-
tour de l'édifice en sont les seuls omemens. La porte, où Ton ac^
cède par six degrés, ouvre son arc outrepassé dans un resplendissant
encadrement de faïences polychromes. L'intérieur est distribué
comme un caravansérail : quatre galeries couvertes, longues et
hautes, soutenues par une ligne d'arceaux en fer à cheval, en-
tourent un ravissant jardin où poussent des palmiers et des aloès
et où s'arrondit la vasque d'un jet d'eau^ Dans ces galeries sont
rassemblés les produits agricoles, forestiers et métallurgiques de la
colonie et ^us les spécimens de l'industrie indigène. Ici les mar-
bres et les métaux, les pelleteries et les plumes d'autruche ; Ik
les céréales et les fruits, les bois et les plantes. De ce côté, les armes
et les bijoux, les tapis de laine et les étofifes de soie et de coton,
les hdSkSj les burnous, les écharpes, les résilles. Plus loin les nattes
et les paniers de sparterie, les meubles de thuya tourné, les pla-
teaux et les coupes de cuivre émaillé, les cuirs multicolores rama-
ges de broderies capricieuses, les gargoulettes et les alcarazas de
terre roi^e. C'est toute PAlgérie dans 50 mètres carrés. On a eu
l'idée originale de ne pas ranger comme dans un étalage cette mul-
Digitized by VjOOQ IC
380 EEYUE DES DEUX MONDES.
titude d'objets divers, mais de les faire concourir à la décoration.
Les peaux de lion et de chacal et les panoplies de longs fusils,
de flissahs et de yatag^s, garnissent le haut des parois, et ce ne
sont au-dessous que festons de bananes enfilées et de grappes de
maïs, et qu'astragales de gerbes de blé et de touffes d'alfa. Cette
exposition est organisée avec le goût et la méthode spéciales à la
France.
Ce qui est le plus curieux au Maroc, c'est son café établi à l'abri
d'une tente sur la terrasse d'une galerie à arcades découpées en
flammes; — du moresque flamboyant 1 En dégustant là quelques gor-
gées de café précipité servi à la turque dans de microscopiques
tasses montres sur des coquetiers filigranes, on écoute les mélo-
pées rauques et monotones des musiciens maures. Coiffés du fez
ou; du turban, vêtus de vestes soutachées et de larges pantalons,
ils sont là cinq, accroupis sur un divan. Le chef d'orchestre;, un
colosse de six pieds, superbe type de boucher turc, joue du violon.
Le second musicien pince les cordes d'une mandoline; le troisième
racle un rebec, violon à deux cordes, à dos pansu et à manche
recourbé; le quatrième, un nègre, agite un tambour de basque
en chantant d'une voix gutturale; le cinquième frappe des doigts
sur une derbouka, tambour de poterie recouvert d'un parchemin.
Sous le café se trouve le bazar où sont jetés pêle-mêle les bijoux de
cuivre émaillé, les crucifix à incrustations de nacre, les pipes rele-
vées de filets d'or, les noix de coco sculptées, les babouches de
cuir brodées de soie, les flacons d'essence de rose, dont le cristal
est historié de lettres arabes, et ces pastilles du sérail, qui, selon le
mot de Gavami, « sentent si bon chez le marchand et si mauvais
chez soi. » Mais l'exposition du Maroc n'a pas, comme celle de Tu-
nis, des étoffes, des tapis, des armes et des meubles de prix. Rien
n'y sort des vulgaires turqueries que nous connaissons. Et pour-
tant, malgré qu'on en ait, on s'arrête toujours avec plaisir devant
ces boutiques tant le moindre objet y témoigne du sentiment de la
décoration et de la couleur. Les ouvriers orientaux mériteraient bien
qu'on leur appliquât cette parole de l'Exode : « Ils sont doués d'un
grand talent pour faire tout ouvrage de ciseleur, de tisserand et de
brodeur. » Il est à remarquer que tous les peuples qui, hormis l'archi-
tecture, n'ont point d'art, les Chinois, les Japonais, les Indiens, les
Turcs, les Arabes, ont élevé l'industrie jusqu'à l'art. Les objets les
plus communs, les plus usuels, ne sont jamais dénués de quelque
joli ornement. On brode les babouches de cuir, on cisèle les man-
ches de couteaux, on incruste les crosses de fusils, on damasquine
les métaux, on marquette le bois, on modèle les poteries en formes
gracieuses, on soutache les vestes, on emploie les couleurs les plus
Digitized by VjOOQ IC
l'exposition CXaYERSELLE. 381
vives et les plus gaies pour la teinture des tissus. Dans tout T Orient,
de Tanger à Yokohama, on ne trouverait pas un seul objet aussi
vulgairement simple, aussi platement laid qu'une de nos grossières
assiettes de faïence blanche, qu'une cuiller de fer battu, ou qu'une
chaise de paille.
Admirables chez les Indiens, les Chinois et les Japonais, la dis-
position et la variété du décor étonnent plus encore chez les Arabes
et chez les Turcs. Privées par la loi religieuse de la représentation de
la figure humaine et empruntant rarement leurs formes aux plantes
et aux animaux, les races d'Islam ont créé une ornementation pour
ainsi dire toute abstraite et toute imaginaire. Il est surprenant que
par la seule combinaison des figures géométriques, triangles, rec-
tangles, losanges, arcs, spirales, et par le seul entrelacement des
arabesques, des volutes, des rinceaux, des nœuds de cordelettes, des
rosaces en trèfle, des imbrications en écailles et des lettres en ca-
ractères coufiques, l'art arabe ait fondé un style décoratif qui a au-
tant d'eifet, de grâce et de variété que celui des Asiatiques et des
Européens, inspiré par toutes les merveilles de la création.
IV.
Du Maroc en Russie, la distance est longue; d'un okkel arabe à
une izba moscovite, la différence est marquée. Et cependant la Rus-
sie touche aux pays de l'Islam par son vaste empire, où le soleil se
couche à l'occident tandis qu'il se lève à l'orient, par ses peuplades
mahométanes, circassiennes et kirghises, par ses aspirations terri-
toriales, par le caractère oriental que lui ont imprimé ses con-
quêtes à l'ouest et au sud et ses relations avec la Byzance des
empereurs grecs. Bien que la Russie se soit assimilé complètement
la civilisation occidentale, elle a conservé un goût de luxe et de sur-
charge ornementale demi-barbare qui se trahit dans plus d'une
branche de son art et de son industrie. Voyez la façade qui donne
accès à son exposition. Ce n'est qu'une construction de bois; mais
qu'elle est loin de la simplicité naïve d'un chalet suisse! Dans
cet édifice, qui reproduit l'architecture d'un château seigneurial du
temps d'Ivan le Terrible, combinée avec celle d'un escalier du
Kremlin, le sapin prend toutes les formes et toutes les figures de la
pierre, du marbre et de l'étain. Il s'évide en flèche, il s'arrondit en
dôme, il se découpe en galeries trilobées, il se fenestre en ogive
ou en fer à cheval , il se bariole de vert tendre, de rose, de rouge
et de bleu. C'est une confusion extravagante de kiosques aigus, de
galeries à jour, de mâchicoulis en ressaut, d'escaliers suspendus,
Digitized by VjOOQ IC
382 B£YUC DES DEUX MÛKDES.
de balcons qui surplcoKibeat^ de clochetons élancés et de coupoles
bulbeuses.
Ces bijoux semés de perles» d'émeraudes et de rubis cabochons^
ces chasubles et ces étoles de pope tissées d'or, bossuées d'oroemens
en relief, ces gigantesques vases de malachite et de lapi^lazuli,
ces belles orfèvreries niellées de platine, ces icônes d'argent dé-
coupé, ces vases de vermeil couverts d'émaux byzantins, ces harna-
chemens de cuir rouge à Todei^r pénétraate, ramages de fils de soie
et d'incrustations de couleur, ces toques de velours et ces blouses
de soie rose et bleue, n'accusent pas moins le caractère de somptuo-
sité effrénée et d'outrance dans l'ornement des races orientales.
Mais sa fidélité à ses traditions nationales n'empêche pas la Russie de
prendre des eocemples et des modèles dans l'industrie européenne.
Voici, pour en témoigner, un joli mobilier Louis XV, où le bois
doré encadre le damas de soie, des bahuts de chêne sculpté, du
style de la renaissance, des tables, des guéridons, des pendules de
malachite, montés en bronze doré, de superbes poêles de faïence,
des essais de porcelaines peintes et de tapisseries et d'admirables
moulages d'un seul jet, d'après le modèle vivant, qui font Téton-
nement de tous les artistes. Quoique l'exposition russe soit moins
vaste, moins riche et moins variée qu'en 1867, qu'on n'y trouve
pas une merveille analogue à la grande mosaïque de l'établis-
sement impérial de Saint-Pétersbourg, la Russie y apparaît digne
d'elle-même, surtout si on songe que depuis deux ans la Russie a
eu bien d'autres batailles à gagner que les batailles pacifiques de
l'industrie internationale.
Gomme la Russie, la Grèce est un dieu Janus dont une face re*
garde le passé et l'autre l'avenir. Comme le colosse moscovite, la
statue de la Grèce a un pied en Orient et un pied en Occident. La
Grèce appartient à l'Occident par son génie, qui dans les lettres,
les arts, la politique et les institutions sociales a fait la civilisation
de l'Europe, par son esprit de liberté, par ses tendances et par ses
progrès. Elle appartient à l'Orient par son climat, par son soleil et
par les souvenirs de la domination turque que, non sans hardies ré-
voltes, les Grecs ont subie plus de trois siècles. Cette double in-
fluence est visible à l'exposition grecque. A côté de machines pour
bateaux à vapeur, d'instrumens agricoles perfectionnés, de mo-
dèles de navires, d'instrumens de chirurgie, de fauteuils et de ca-
napés de bois sculptés recouverts de soie brochée^ de taiJes de
mosaïque, de bronzes d'art, de céramiques, de tableaux religieux
curieusement fouillés dans le bois, de bracelets et de colliers oraés
de médailles antiques serties en or, de livres, cai'tea, plans et autres
spécimens du musée pédagogique, il y a des étoffes, des armes, des
Digitized by VjOOQ IC
I
L'eIPOSITION 0MIYER9ELLB S83
bijoux qui trahissent l'Orient par leur luxe et par leur grâce. Dans
le plus harmonieux désordre se groupent les fusils et les carabines
à silex couverts de nielles d'argent depuis la crosse jusqu'à l'ex-
trémité du canon, les pistolets à crosses d'ébène ornées de plaques
d'ivoire et de nacre, les sabres, les yatagans et les poignards
aux lames damasquinées, aux fourreaux d*argem, de veloure et de
maroquin, les broches, les bracelets et les pendans d'oreilles fili-
granes. Les riches casaques de velours vert, rouge et violet, sou-
tacbées d'or, touchent les tulles légers, semblables à la toile d'A-
rachné; les écharpes de soie cramoisie serpentent sur les mou-
choirs et les taktikos rayés de mille nuances; les dentelles et les
broderies d'or servent de transparens aux foulards zébrés de
pourpre, aux fichus étoiles de paillettes, aux serviettes de soie fran-
gées d'argent, aux ceintures où s'épanouissent des fleurs brillantes
et aux chemisettes arborant toutes les couleurs du prisme et tout
leurs composés; les tissus de soie, le barëge, la moire, le satin,
prennent un éclat intense mis en opposition avec les tissus mats
de laine et de coton.
La Grèce, qui a la religion de son passé parce qu'elle sait qu'elle
en est digne , a construit une petite maison athénienne du plus
pur style du iv® siècle. Ce charmant édicule, qui a à peu près les
proportions du temple de la Victoire aptère sur l'Acropole, se com-
pose d'un étage en surplomb soutenu par deux colonnes ioniques.
A gauche s'ouvre une porte dont les pieds-droits montent avec une
inclinaison légèrement pyramidale. L'entablement est décoré d'an-
téfixes en palmettes et de gargouilles en gueules de lions. Dans les
cannelures des colonnes, sur les volutes des chapiteaux, aux lin-
teaux des fenêtres, aux moulures des architraves et des cymaises,
se détachent en bleu, en rouge, en vert et en or, les acanthines et
les rais-de-cœur, les perles et les oves. En avant de cette maison
antique, qui par ses petites dimensions fait penser à celle de So-
crate. s'élève un autel quadrangulaire supportant un buste de
Minerve. Les Grecs ont été bien inspirés en plaçant leur exposition
sous l'invocation de la grande divinité de leurs aïeux, déesse du
travail, — mille dea operum^ — et protectrice des vaillantes cités.
HlNtY HOUSâATB*
Digitized by VjOOQ IC
L'EMPIRE DES TSARS
ET LES RUSSES
VI.
LE SELF-OOVEBNHENT EN RUSSIE.
I.
LES lÊTATS PROVINCIAUX ET LE RÉGIMB RBPRÉSBRTATIF
DANS l'administration LOCALE (1).
Dans ce monde plein de contradictions, au milieu d'une société
si rompue aux inconséquences, rien n'est plus durement reproché
stux gouvernemens comme aux individus que l'inconséquence et
les contradictions. Les adversaires les plus décidés de la Russie
lui eussent beaucoup pardonné si, dans sa politique orientale, la
Russie avait toujours paru d'accord avec elle-même. « De (juel
droit, disait-on, l'empire autocratique ose-t-il s'arroger le glorieux
rôle d'émancipateur? A quel titre les ministres du tsar peuvent-ils
exiger pour les Slaves chrétiens, sujets de la Porte, ce qu'ils n'ont
garde d'accorder aux sujets slaves et chrétiens de la Russie ? Faut-i
donc dire vérité en-deçà du Pruth et erreur au-delà ? Est-ce aux Co-
saques d'apporter aux Bulgares les droits qu'ils ne possèdent pas
(1) Voyez la Revue du !•' avril, du 15 mai, du !•' août, du 15 novembre, du 15 dé-
cembre 1876, du !•' janvier, du 15 juin, du 1» août et du 15 décembre 1877.
Digitized by VjOOQ IC
LA RUSSIE ET LES RUSSES, 385
eux-mêmes, ou la liberté et l'autonomie politiques doivent-elles être,
aux mains d'un état absolutiste, un article d'exportation et l'objet
de transactions aussi lucratives qu'immorales? » L'administration
intérieure de la Russie a ainsi singulièrement desservi sa diplo-
matie, l'une a tué l'autorité de l'autre. La Vistule a fait tort au
Danube, et la Pologne a démenti la Bulgarie. Toutes les inspirations '
du gouvernement de Saint-Pétersbourg sont devenues suspectes,
son libéralisnoe diplomatique a été regardé comme un masque, et \
le généreux et sincère enthousiasme de la nation russe en faveur j
de ses frères du Balkan a fait à la plupart des spectateurs l'effet
d'une menteuse et hypocrite comédie (1).
L'Europe s'est peut-être trop étonnée, trop scandalisée, du con-
traste entre les paroles et les actes, entre les maximes et les procé-
dés d'un gouvernement dont l'étranger ne mesure pas assez les
difficultés. L'Europe a vu de la fipurberie, a vu du cynisme, là où
en réalité il y avait plus de naïveté et d'impuissance que de mau- |
vaise foi. La Russie, de son côté, n'a été ni assez habile ni assez
hardie pour effacer oii atténuer à temps chez elle les marques ap-
parentes de son inconséquence. Au lieu d'enlever à ses adversaires
du dehors les armes que leur fournissait telle ou telle des pro-
vinces soumises au sceptre du tsar, au lieu de s'attacher par
quelques mesures de réparation à mériter les sympathies de tous,
la Russie s'est plainte de l'injustice et des préjugés de l'Occident,
sans s'apercevoir qu'elle-même avait la première encouragé ces in-
justices et ces préventions.
Tandis que, attentive aux défauts du régime russe, l'opinion eu- ;
ropéenne en devenait parfois indulgente à l'excès pour les vices du
régime ottoman, les Russes, les regards fixés au-delà du Danube,
s'étonnaient et se scandalisaient à leur tour des tiédeurs ou des an-
tipathies de l'Occident. Ils s'indignaient d'entendre si souvent rap-
procher et confondre dans un même dédain l'empire, encore jeune
et comme adolescent, de Pierre le Grand et de Catherine et l'empûre
vieilli d'Abdul-Medjid et d'Abdul-Azis, d'entendre comparer, et non
toujours à leur avantage, l'ordre régulier de la Russie, de son ad-
ministration, de sa justice, de ses finances, au désordre permanent
d'un état en banqueroute et d'une monarchie orientale en déca-
dence. « Eh quoi 1 disaient les Russes, peut-on sans ignorance ou
sans mauvaise foi préférer la Sublime-Porte et le sérail à la cour du
Palais-d'Hiver, les héritiers de Mahmoud à ceux de Catherine II, les
pachas au fez rouge à nos gouverneurs, dont l'esprit et la culture
sont aussi européens que l'uniforme? Peut-on sans moquerie mettre
(1) Voyez à ce sujet, dans la Revue du 15 fémer 1876, Tétude ayant pour titre :
la Liberté en Russie.
To«K xxTiii. — 1878. 25
Digitized by VjOOQ IC
386 REVUE DES DEUX M0NDE8.
en parallèle nos jurisconsultes et notre jury atee les mollahs et
les cadis turcs, nos métropolites et notre cl^gé chrétien avec les
ulémas et les derviches musulmans, nos universités et nos étudians
avec les mekubs et les softas de Stamboul, nos soldats et nos Co-
saques avec les rédlGs et les badii-bozouks qui massacrent les prir>
* sonniers et coupent en morceaux les blessés 7 »
Dans tout rapprochement de ce genre, il entre en effet beau-
coup d'ignorance et encore plus de parti pris et de paradoxe. Entre
deux pays aussi difiërens, de semblables comparaisons ne sau-
raient rien prouver. Il serait injuste pour l'un comme pour l'autre
de prétendre leur appliquer la même mesure. Si l'on s'obstine à
les mettre tous deux en parallèle , Ton ne peut contester que le
^ plus capable de civilisation et le plus capable de liberté soit celui
des deux états qui par les or^ines, par l'histoire, par la religion,
par les lettres et les sciences,, par tous les élémens de la cul-
ture en un mot, se rapproche le plus des pays où la civilisation
et la liberté ont le moim de peine à fleurir. Malgré sa puissante
individualité, mai^é d'anciennes et nombreuses divergences, la
Russie est itoç semblable à l'Europe ocddeatale, trop européenne,
) pour que tôt ou tard elle ne soit pas mtièremoit gagnée à l'esprit
libéral de l'Europe mod^ne; mais chez elle la liberté politique,
déjà si difficile à asseoir en d'autres grands états, rencontre dans
l'étendue et dans la structure intérieure de l'empire, dans les tradi-
tions du gouvernement, dans la centralisation administrative, dans
l'ignorance populaire enfin, de multiples et singuliers obstacles. En
Russie plus qu'ailleurs, la liberté ne saurait être que la dernière et
plus laborieuse conquête d'un âge de rénovation.
Le self^govemment^ l'autonomie, qu'elle revendique pour ses
protégés du Balkan, la Russie ne les leur peut procurer qu'en les
laissant en ddiors des états du tsar, car sur son vaste territoire il
n'y a place encore m pour la liberté du dtoyen, ni pour l'autono-
mie de la tribu ou de la nationalité. Ces biens qu'elle prétend ap-
porter à autrui, il lui est malaisé de s'en emparer pour elle-même.
Dans cette noble carrière de la liberté, la Russie est destinée à se
voir devancer par des états qu'assurément l'on ne saurait mettre au*
^ dessus d'elle, par ces petits peuples d'Orient que l'on s'est trop ha-
bitué à regarder comme ses auxiliaires ou ses vassaux. La plupart
de ces minces états, nés d'hier et encore enfans, Roumanie, Grèce,
Serbie, ont dépassé leur orgueilleuse patronne dans la liberté po-
litique, et cela non qu'Us fussent plus civilisés ou mieux doués,
mais parce qu'ils étaient plus compactes, plus homogènes, parce
qu'ils étaient plus petits et que pour eux la voie était semée de
moins de périls, ou les chutes moins dangereuses. Sur cette route.
Digitized by VjOOQ IC
LA BBS5IE ET LES RUSSES. 387
la Russie^ devra s'estûner heureuse si elfe n'est pas encore distancée
par ces Bulgares, sans, lois, saos traditions, sans organisation ni jie
nationale, par ce: peuple encore embryannaire qu'elle prétend ini-
tier à la vie civile.
La Russie est ainsi faite qu'il lui est plus facile d'ouvrir, aux
autres les portes de la liberté que d'en frarôfair elte-^nérae le seuil.
Faut-il le regretter? Oui, certes, pour la civilisatio», pour le pro-
grès de l'Europe et de l'Asie; maïs, si quelqu'un aie dsroit de le
déplorer, ce ne sont pas ceux qui, aux bords de la Tamise, du Da-
nube ou de la Seine, redcmtent l'excessive expansion et le trop grand
rayonnement de la puissance russe. Avec son immense territoire, avec
la grandeur et la fécondité de sa population, avec tous ses moyens
d'influence sur les petits peuples d'Orient qui lui sont rattachés
par l'origiDe^ la religion^ la langue oo les mœurs, la Russie est privée
du plus noble ascendant qui puisse subjuguer ou charmer les peuples
modernes. Elle n'apointde modèle politique, point de libres institu-
tions à présenter à l'admiration ou à l'imitation de ses protégés; elle
ne peut les soumettre à la plus dangereuse des fascinations, à la plus
^chanleresse des séductirais, celle des institutions el de la liberté.
A ce grand empÎTOt il manque l'aimant aiujourd'hfui te plus ptiissant,
l'aimant qui en 1860, par exemple, attirait soudainement au Pié-
mont de Victor-Emmanuel tous les petits états italiens. Aussi la
Russie est-elle loin d'exercer sur les chrétiens, sur les Slaves même
d'Orient, l'espèce d'attraction magnétique qu'on lui prête parfois.
La Russie a les sympathies des Slaves du Ralkan, et elle y a droit
par ses efforts et ses sacrifices en leur,faveur ; mais ces sympathies
des Bulgares, des Serbes, des Monténégrins ne lui sont acquises
qu'autant qu'ils voient en elle un rempart contre une domination
détestée et le seul espoir ou la seule garantie de leur indépen-
dance (1).
De ce qu'elle ne peut offrir à ses clîens du Balkan les séduc-
tions du self-govemment et le modèle des libertés civiles, s'ensuit-il
que la Russie y ait renoncé pour elle-même, qu'elle s*en recon-
naisse incapable, qu'elle n'ait rien fait pour s'en rendre digne?
Non, certes, toute son histoire, depuis Pierre le Grand et Cathe-
rine II, tout le règne actuel surtout, a été une lente et conscien-
cieuse préparation à des destinées nouvelles que tous pressentent,
sans que personne encore en puisse marquer l'heure. La Russie
n'a pas de libertés politiques. Le tsar n'a point, comme îe sultan,
octroyé un beau jour à ses sujets un parlement et une constitution
(T) Voyez, dans la Bw!» du i5 ûorcmbre 1876, Tétude sur Us Réformes de la
Twr^mie, ta poUtiqit^ mssê €t k panslamsmê.
Digitized by VjOOQ IC
388 ^YUE DES DEUX MONDES.
à l'occidentale. On ne saurait beaucoup le regretter, car ces sa-
vantes machines, importées toutes faites d'Angleterre ou d'Amé-
rique, sont moins utiles que dangereuses là où le terrain n'est pas
aplani pour elles et où les ouvriers ne sont pas dressés à les manier.
La Russie n'a ni parlement ni ministère responsables, mais elle a
reçu de son souverain ce qui seul peut la préparer à un parlement
et rendre efficace une constitution, des tribunaux réguliers et des
libertés provinciales et municipales.
C'est ce self-govemment local que nous voudrions étudier au-
jourd'hui dans les assemblées qui en sont le principal organe. L'on
donne parfois en Europe une importance outrée aux manifestations
irrégulières de l'esprit russe, aux sociétés secrètes, aux conjura-
tions d'école, aux conspirations de jeunes gens et de jeunes filles.
L'avenir politique de la Russie n'est pas là : il est moins dans cette
présomptueuse agitation révolutionnaire qui ne remue pas le fond
du peuple que dans les assemblées régulièrement élues où déjà
sont représentées toutes les classes de la société russe et où les
hommes les plus éclairés des difiérentes provinces s'initient modes-
tement aux affaires publiques. Si humbles que nous semblent des
institutions représentatives encore bornées aux intérêts locaux, la
plupart des peuples du continent ont fait trop de chutes sur l'âpre
chemin de la liberté pour avoir le droit de se montrer dédaigneux
des timides commencemens d' autrui.
L
La guerre de Crimée avait aux yeux de la Russie, comme aux
yeux de l'Europe, découvert les vices de l'administratien impé-
riale. A l'avènement de l'empereur Alexandre II, il était devenu
manifeste pour tous qu'aucune réforme administrative n'était pos-
sible sans le secours et l'intervention des populations qui avaient
si longtemps souffert de l'omnipotence des fonctionnaires. Le ré-
gime de l'empereur Nicolas avait assez montré que toutes les re-
cettes des empiriques, toutes les panacées autoritaires du tchinov^
nisme et de la police, étaient hors d'état de guérir le mal invétéré
de la corruption bureaucratique. Le gouvernement dut se décider
à recourir au remède le plus simple, et pour les vieux tchinovniks
le plus dangereux, au remède de la décentralisation et de la liberté.
Reconnaissant son impuissance à tout mener, à tout décider, à tout
contrôler des bords de la Neva, le gouvernement impérial voulut
se décharger sur ses sujets, si longtemps administrés d'en haut, du
soin des afiaîres locales. Les provinces et les villes, remises en pos-
Digitized by VjOOQ IC
LA BUSSIE ET LES BUSSES. 389
session du droit de s'administrer elles-mêmes, ont obtenu une re-
présentation provinciale et municipale. Le régime représentatif s'est
ainsi introduit dans l'empire autocratique : s'il est aujourd'hui borné
aux intérêts locaux, ii s'étendra un jour, avant la fin du siècle peut-
être, aux intérêts généraux de l'empire. Une nouvelle guerre eût pu
hâter ce dénoûment. Quel que soit le développement des libertés
publiques en Russie, les franchises nouvdlement accordées aux
provinces et aux villes en seront le point de départ; les formes ao-
tuelies du self-govemmmt local pourront même servir de type ou
de modèle aux libertés politiques. C'est dire assez l'intérêt de cette
expérimentation du régime représentatif sur un sol aussi neuf.
L'empereur Alexandre II n'est pas le premier qui ait voulu
donner à la nation, aux villes et aux provinces, une part dans l'ad-
ministration. Les inconvéniens de la centralisation étaient depuis
longtemps ressentis; depuis longtemps le gouvernement impérial
avait réclamé pour ses fonctionnaires le concours et le contrôle des
administrés. Dès avant la révolution française, la grande Catherine
avait prétendu associer les populations à la gestion de leurs propres
affaires. Chez aucun des peuples du continent, les droits des habi-
tans vis-à-vis des fonctionnaires n'étaient plus étendus et mieux
établis en droit, chez aucun ils n'étaient plus restreints et moins
reconnus dans la pratique.
L'omnipotence du tchtnovnismej institué par Pierre le Grand, avait
des défauts trop manifestes pour échapper aux yeux de la femme
qui corrigeait son œuvre en la continuant. Soit pour limiter le règne
id)soIu de la bureaucratie, soit pour complaire à l'esprit libéral de
son siècle, Catherine II attribua aux deux classes qu'elle venait
d'organiser en corporation, à la noblesse dans les campagnes, à la
bourgeoisie et aux marchands dans les villes, un rôle considérable
dans l'administration aussi bien que dans la justice locale (1). L'ou-
kase de 1785 est, dans ses principaux traits, demeuré en vigueur
jusqu'en 1864. C'était à la noblesse, au dvorianstw^ que la tsarine
avait concédé les droits les plus importaos. Ce n'était pas là une
faveur due à des préjugés aristocratiques. Dans la Russie^du ser-
vage, la noblesse était la seule classe civilisée, la seule européenne,
presque la seule classe d'hommes libres. Pour l'investir de telles
prérogatives, Catherine avait essayé de la constituer sur le mo-
dèle des noblesses de l'Occident. Les droits ainsi concédés aux
gentilshommes de province étaient considérables, énormes même.
Si le dvoriamtvo eût tenu de son origine quelque force, quelque
autorité propre, jamais l'autocratie ne se fût ainsi dépouillée à son
(1) Voyez à cet égard la Revu» du !•» avril 1876.
Digitized by VjOOQ IC
390 RETUB DES BEUX MONDES.
profit (1). Ces prérogatrves étaieot de deux sortes : les principaux
fonctionnaires et jug«s locaux étaient à la nomination de la no-
blesse, et si les gouyemeurs de prorince n'étaient pas désignés par
elle, ils étaient placés sous son contrôle. Administratîon proprement
dite, justice, police, finances, tout ce qui toudntit les intérêts du
district ou de la province était par la loi fivré à l'ingérence de la
noblesse (2). C'était à elle de surveiller les actes des représentans
du pouvoir, à elle de vérifier remploi des revenus de la province;
tous les fonctionnaires semblaient plus ou moins daas sadépendajice,
elle nommait les uns, elle contrôlait les autres. Les baÛtudes de
concussion et l'apathie intellectuelle des campagnes, le manque de
cohésion et le manque d'esprit puWic de la classe investie de telles
prérogatives, expliquent seuls comment la noblesse russe a pu
demeurer trois quarts de siècle en possession de pareils droits sans
aucun profit pour elle-même et pour le pays , sans aucun dommage
pour la bureaucratie et la centralisation.
Ces droits si étendus, la noblesse ne les exerçait guère que pour
la forme ; elle nommait les ispravniks^ eHe Boaunait les juges lo-
caux; mais elle ne gardait aucune autorité sur ses élus^ qui res-
taient les employés de l'état et non les siens. Grâce à la débiUté
native de la classe qui en était chargée, la faculté de contrôle, in-
scrite dans la législation depuis Catherine 11^ était demeurée une
pure fiction; personne, fonctionnaire ou administré, ne se fui avKé
de la prendre au sérieux. La noblesse se réunissait en assemblée
périodique et solennelle; elle élisait son bureau, elle choisissait des
commissions pour recevoir les comptes du gouverneur, mais elle
ne faisait entendre ni un mot de blâme, ni une parole d'indiscrète
curiosité; elle accomplissait avec savoir-vivre une sorte do forma-
lité officielle, pour se séparer après des réceptions plus ou moins
brillantes et des dîners plus ou moins nombreux, sans que ses
séances aient inquiété ou rassuré personne.
C'était dans des assemblées réunies tous les trois ans qwe la no-
blesse de chaque gouvernement exerçait les importantes et illusoires
prérogatives qu'elle tenait de la sagesse de Catherine U et du bon
plaisir des successeurs de Catherine, Ces assemblées de la noblesse
existent toujours et continuent à tenir des sessions régulières, bien
(1) Voyez notro étade lur la Noblesse russe dans la Revue du 15 mai 1876.
(2) La noblesse russe nommait ainsi Vispravnik ou chef de police du district, le
président et deux assesseurs des tribunaux criminels ©t cirils, Tinspecteur des maga-
sins de blé, le curateur des dtabliMemem dliMtniction^ elc. Ces nomiaatipiift daFawnt^
il est vrai^ être cooftrméM, les «net. par le aouveraio, les autres par le gouTcroeur de
la province. Sur ces anciennes prérogatives de la noblesse, le lecteur français peut
consulter Schédo-Ferroti (baron Firks), Études sur Vavenir de la Russie : la Noblesse,
et aussi Schniuler, VEmpire des tsars, t, HI.
Digitized by VjOOQ IC
LA RUSSIE ET LES RUSSES. 391
que les nouvelles instiUitians provinciales en aient singulièrement
réduit le rôle et la compétence au profit d'assemblées communes à
toutes les classes. Pour être membre des assemblées de la noblese,
il ne suffit pas d'être noble, il faut en outre , aujourd'bui comme
avant l'émancipation, une douMe qualité : être propriétaire dans le
district ou le gouvernement, et avoir un rang, un tchine civil ou
militaire, ou, ce qui compte pour le tchine^ un grade universi-
taire (1). Dans ces* assises de la noblesse russe devaient ainsi se
retrouver les deux traits historiques, les deux faces opposées du
dcorianine russe, à la fois fonctionnaire et propriétaire. Il y a pour
les réunions de la noblesse un cens électoral fondé naguère sur
le nombre de serfs, et aujourd'hui sur la valeur de la propriété ;
mais ce cens, destiné à relever le seuil de ces assemblées, était sin-
gulièrement abaissé en faveur des tchinovniks et des hauts fonc-
tionnaires. En outre, les assemblées de la noblesse n'avaient pas le
droit de s'enquérir de la moralité des hommes qui entraient dans
leur sein. Les employés concussionnaires siégeaient ainsi au milieu
des témoins et parfois des victimes de leurs prévarications. De tels
spectacles n'étaient pas faits pour relever la dignité du premier
ordi'e de l'état et l'autorité de ses assemblées.
Les réunions de la noblesse avaient jadis pour principal but la
nomination des fonctionnaires et des magistrats dont le choix lui
était réservé. Aujourd'hui ces assemblées n'ont presque plus d'objet
pratique. Il ne reste à leur nomination que leur président ou ma-
réchal de la noblesse {predvoditel dvorianstva) ; il ne reste à leur
décision que des affaires d'une assez mince importance, comme
la tutelle des nobles mineurs et la tenue des registres nobiliaires.
Les gentilshommes propriétaires de chaque district n'en continuent
pas moins à tenir leurs sessions périodiques, seulement ces assem-
blées du dvorianstvo ne sont guère que des conférences d'amateurs
ou de libres académies d'administration et d'économie politique.
Si l'on n'y peut rien décider, on y peut tout discuter, car la loi
autorise la noblesse à débattre dans ses assises tout ce qui touche
de près ou de loin ses intérêts. Ce qui reste ainsi à la première classe
de l'état, c'est le droit de réunion, borné, il est vrai, à certaines
époques et soumis à certaines formalités, mais garanti par la loi et
sanctionné par les mœurs. Quelques-unes de ces assemblées usent
largement de cette faculté, traitant solennellement les questions les
plus importantes pour le pays et passant au crible de la critique les
institutions de l'empire et les réformes de l'empereur.
(1) D'après une propoùtion récente du ministre de llntérienr, il suffit aujourd'hui
d'un certificat d'étude dans un établissement dlnstraction secondaire, ou encore d'a-
Toir occupé un poste électif, d'avoir été Juge de paix, membre des assemblées provin-
ciales ou municipales, etc.
Digitized by VjOOQ IC
392 REVUE DES DEUX MONDES.
Dans une ou deux de ces assemblées, dans celle de Saint-Pé-
tersbourg notamment, se sont fait jour des prétentions aristocra-
tiques qui même dans un tel milieu peuvent étonner en Russie. Les
grands propriétaires, qui dans ces réunions ont naturellement une
influence prépondérante, y ont parfois montré quelques velléités
de recouvrer certaines des prérogatives dont les a dépouillés l'éman-
cipation. On a ainsi entendu réclamer pour la noblesse et la grande
propriété la direction des campagnes et des affaires rurales, la nomi-
nation aux emplois judiciaires et administratifs de la commune, du
canton, du district, en un mot le monopole de toute la vie provin-*
ciale (1). En émettant dépareilles revendications, la noblesse et la
grande propriété oubliaient le triste usage qu'elles ont fait si long-
temps des droits et privilèges dont les avait investies Catherine II.
Aujourd'hui comme avant l'émancipation, la noblesse est mal prépa-
rée au rôle que demande imprudemment pour elle une portion de
ses membres. Elle a beau être la classe la plus civilisée, la plus ins-
truite, la plus capable de la nation, elle manque d'hommes aptes
à l'administration locale, ou si elle en possède, ces hommes sont
d'ordinaire peu disposés à se dévouer aux modestes fonctions que l'on
revendique pour eux. Gomme les autres classes de la société russe,
la noblesse a toujours montré peu de. goût pour les fonctions gra-
tuites; cela seul empêcherait de donner à l'administration provin-
ciale une constitution aristocratique.
II.
En perdant le privilège de la propriété foncière, la noblesse russe
devait perdre le tnonopole de l'administration locale. C'était là une
des conséquences naturelles de l'émancipation. Aux assemblées
composées exclusivement de la noblesse ont succédé des assemblées
où sont représentés tous les détenteurs du sol et les anciens serfs
à côté de leurs anciens maîtres. Ces nouveaux états provinciaux
portent le nom de zemstvo^ c'est-à-dire d'assemblées territoriales (2).
Le nom même indique la prépondérance qu'y conservent la terre
et la propriété. Le zemstvo réunit dans son sein les diverses classes
de la population encore séparées par l'organisation communale.
Les représentans de la noblesse et de la propriété individuelle s'y
mêlent aux représentans des paysans et de la propriété collective;
les villes y ont leur place à côté des campagnes. A l'inverse de la
commune et de la volost rurales, dont le cadre étroit ne contient
(1) Voyez à ce sujet Tétade de M. F. Dmitrief, Revolutsionny conservatixm, et
l'ouvrage du général Fadéief : Rousskoé obchtchestvo v nastoiachtchem % boudoucht-
cliem,
(2) Zemstvo de semlia, terre.
Digitized by VjOOQ IC
LA RUSSIE ET LES RUSSES. 893
qu'une seule classe, lezemstvo les embrasse toutes; c'est le centre
où toutes se rencontrent et se doivent concerter pour leurs intérêts
communs. Cette réunion des diverses classes en une seule assem-
blée est le caractère le plus marquant et le plus nouveau des
zemstvos russes (1).
Pour rencontrer rien d'analogue chez ce peuple si longtemps
divisé par la loi et les mœurs en compartimens isolés, en catégories
sociales, il faut remonter jusqu'à l'ancienne Moscovie, jusqu'à cette
zemstkaîa douma des xvi® et xvu* siècles que certains Russes compa-
rent non sans quelque exagération aux états généraux de l'ancienne
monarchie française (2). Dans le zemstvo de district, les reçrésentans
des diverses classes sont appelés à délibérer en commun; mais
chaque classe a ses représentans distincts. A cet égard, les^nouveaux
états provinciaux de la Russie rappellent certains de nos états pro-
vinciaux de l'ancien régime. Les membres du zemstvo se partagent
en trois catégories : les élus des villes, les élus des communes de
paysans, les élus des propriétaires fonciers (3). La répartition des
si^es entre ces trois groupes d'habitans doit être proportionnelle
à leur force numérique ou mieux à leur fortune immobilière. Dans
un pays aussi agricole et rural que Test encore la Russie, la pré-
pondérance est naturellement aux classes rurales ; les députés des
villes choisis par les marchands et les propriétaires urbains sont de
beaucoup les moins nombreux.
Les délégués des paysans sont les élus d'une sorte de suffrage
universel, mais d'un suffrage universel à trois ou quatre degrés. Les
électeurs au zemstvo de district sont désignés par les assemblées
de volost ou de bailliage, qui elles-mêmes sont nommées par les
assemblées communales composées de tous les chefs de famille (A).
Ces électeurs {vyborchtchiki) se réunissent, par circonscription de
justice de paix, en assemblée électorale, et là, en présence du juge,
ils procèdent au choix de leurs députés [glasnye). Les paysans sont
maîtres de prendre leurs délégués dans leur propre sein, ou parmi
les propriétaires et les prêtres du district, sans que ni propriétaires
ni prêtres aient le droit d'assister aux assemblées électorales des
moujiks.
(1) Dans leur langue synthétique, les Russes désignent cette qualité d*an seul mot,
vsesoslovny (omnidasse), mot qui revient souvent dans les discussions sur les modes
de représentation.
(5) Voyez la récente et excellente Histoire de la Russie de M. Alfred Rambaud, i
chap. XV et xvii. Paris 1878; Hachette.
(3) Dans les districts où les classes accessoires ou secondaires, telles que les colo-
nistes, comptent un assez grand nombre de membres, elles ont au zemstvo une re-
présentation en rapport avec leur importance.
(4) Voyez, dans la Revue du 15 août 1877, notre étude sur la Commune rurale et le
self-govemment des paysans,
Digitized by VjOOQ IC
$9j REVUE DES DEUX MONDES.
Pour les proprtttaires à tîtore persomiel, le mode (Télection au
zemstvo est en partie calqué sur le mode d'élection aux assemblées
de la noblesse. La grande différence c'est que le droit de Yote aux
nouvelles assemblées appartient à la propriété seule indépendam-
ment de la naissance ou du tchine. Nobles, fonctionnaires ou mar-
chands sont à cet égard confondus dans la même catégorie, dans
le groupe des propriétaires fonciers, bien que la prépondérance du
nombre y demeure d'ordinaire à la noblesse, qui jusqu'à l'émancipa-
tion avait seule droit à la propriété territoriale. Le cens électoral,
uniquement fondé sur la propriété foncière, varie naturellement
selon la situation des provinces et la richesse du sol ; dans les fer-
tiles contrées de la terre noire ^ il est d'environ 200 ou 300 hectares;
dans les lointaines régions de l'est ou du nord, il est beaucoup plus
élevé. Tous les propriétaires possédant en propre le minimum de
terre déterminé par le cens sont électeurs de droit. Les autres n'ont
qu'un vote collectif; ils nomment entre eux un nombre d'électeurs
proportionnel à l'étendue totale de leurs terres réunies. Les femmes,
les mineurs, les absens peuvent aussi prendre part aux élections
par des fondés de pouvoir. Tous les électeurs ainsi désignés sont
réunis en assemblée électorale, sous la présidence du maréchal de
la noblesse du district. Un propriétaire peut avoir deux vok, l'une
personnelle, l'autre comme fondé de pouvoir d'autrui. L'assemblée,
qui vérifie elle-même le mandat de ses membres, ne peut durer
plus de trois jours.
Les propriétaires du district ont en moyenne de 20à SO députés à
nommer pour le zemstvo de district. Tout électeur est éligible. Au
lieu de voter par section ou par liste', on met successÎTement aux
voLx, d'ordinaire suivant l'ordre alphabétique, le nom de chacun
des membres de l'assemblée électorale. Ce scrutin sur chaque nom
revient à un scrutin par élimination. L'avantage de ce système est
de prêter moins à l'intrigue, son défaut de livrer beaucoup au ha-
sard. Dans des assemblées où le nombre des votans n'est souvent
que deux ou trois fois supérieur au nombre des délégués à choisir,
l'ordre dans lequel les noms sont mis aux voix n'est pas toujours
sans influence sur le résultat du vote. Au début, comme il y a beau-
coup de sièges à donner, les électeurs, qui pour la plupart sont en
même temps candidats, se montrent faciles ; leurs exigences crois-
sent avec le chiffre même des noms admis. Les derniers sur la
liste, voulant ménager leurs propres chances, deviennent moins
accommodans pour autrui. Vers la fm au contraire, quand il reste
encore un bon nombre de places vacantes, il se fait souvent un
revirement dans le sens de l'indulgence.
L'empressement des propriétaires aux assemblées électorales et
aux séances des zemstvos varie du reste singulièrenoient selon
Digitized by VjOOQ IC
UL ftLâSIË £J L66 HU86£S. 395
les léf^ùùs et les époques» U arrive {parfois que le nombre des
électeurs qui se rendent au scrutîa, au lieu de dépasser le nombre
des doutés à désigner, lui reste inférieur. Dans ce cas, les élec-
teurs présens n'ont qu'à se donner mutuellement leurs voix, ou
mieux ils n'ont qu'à se proclamer élus, car la loi a eu la singulière
prévoyance de décider qu'en pareille rencontre tous les électeurs
présens seraient élus du fait seul de Leur assîstaïuie à l'assemblée
électorale.
Ces zemstvos de district, ainsi compofiés des représentans de
trois classes différentes, ont une {diyaiooomie tout autre que les
assemblées provinciales de l'occident de l'Europe. On y voit figurer,
à côté les uns des autres, les marchands enrichis des villes, les
gVBiyis propriétaires des campagnes et les paysans des villages. Le
moujik ne nomme pas seulement à ces assemblées des députés de
son choix, d'prdinaire le moujik y entre lui-même avec sa longue
i>arbe, ses mains calleuses et son louig caftan, avec son ignorance,
ses préjugés et ses notions pratiques. On rencontre souvent encore
dtos ces assemblées des membres eotièrement illettrés, et parfois*
l'ancien serf y siège à côté de l'ancien seigneur qui l'a fait fouetter.
 cet égard, ces élections par clauses donnent des résultats plus dé-
mocratiques que ne le feraient des élections sans distinction de
classe,, conuue en réclament certains démocrates. Le système actuel-
lemeoit en vigueur peut seul assurer aux villageois, aux paysans, une
représentation directe.
Chejs mn peuple moîfis sage, moins conservateur par caractère, i
moins^ respectueux des vieux usages par tradition, une si prompte
élévatiodQ des affranchis de la glèbe au niveau de leur maître de
la veille eût pu avoir de réels inoMDvéniens. JËn tout autre pays,
cette juxtaposition d'hommes si différons par les idées et l'éduca-
tion, ce mode de représentation par catégories, par classes sociales,
ayant des intérêts aussi divers, ne serait probablement point sans
péril. En Russie, les diverses classes ont pu avoir des représentans
distincts dans la même assemblée, sans que dans ces réunions il y
ait encoire ri^i eu qui ressemblât à une lutte de classes. L'avenir
montrera si un tel mode d'élection ne compromet point la paix so-
ciale, et si la Russie pourra toujours échapper au naturel antago-
nisme du seigneur et du paysan, du barine et du moujik^ de la
propriété individuelle et de la propriété commune. En tout cas,
tant que ces deux modes de propriété subsistent cote à côte et se
partagent à peu près le sol, il semble difficile que chacun d'eux n'ait
point aux états provinciaux ses représentans particuliers. Le dua-
lisme de la représentation rurale n'est guère qu'une des consé-
quences du dualisme de la propriété foncière (1).
(Ij Voyez dans la Revue du 15 Juin 4877, Fétode sor (a FroffiéU du pmjfsans.
Digitized by VjOOQ IC
396 BEVUE DES DEUX MONDES.
Une des raisons qui font régner la paix dans ces assemblées
composées d'élémens si hétérogènes, c'est que les deux classes les
plus importantes, les propriétaires et les paysans, s'y tiennent en
équilibre, ou mieux que la prépondérance y appartient d'ordinaire
à la classe la plus cultivée, aux propriétaires. La composition des
zemstvos de district varie naturellement suivant les régions et sui-*
vaut la répartition des terres entre la noblesse et les communes,
entre l'un et l'autre mode de tenure du sol. k prendre l'ensemble
des assemblées territoriales dans toute la Russie, la majorité y ap-
partient aux propriétaires qui à eux seuls forment près de la moitié
du total des membres, les paysans et les habitans des villes for-
mant le reste (1). Les zemstvos des grands gouvememens du nord-
est, tels que Viatka, Perm, où la noblesse n'a jamais pu prendre
racine et où les propriétaires nobles sont en infime minorité, sont
encore les seuls où la majorité demeure aux paysans.
Dans les provinces du centre, au contraire, non-seulement les dé-
légués des moujiks sont en moindre nombre, mais il n'est pas rare
de voir les paysans des communes choisir pour leurs représentdb
de petits propriétaires du voisinage. La prépondérance de la no-
blesse dans les zemstvos ne tient pas uniquement au nombre de ses
représentans, mais à leur supériorité d'instruction et de culture.
Le moujik reconnaît volontiers la suprématie intellectuelle du ba-
rine qui siège près de lui, il est encore plein de déférence pour son
ancien mattre. Cette déférence du paysan est même un des argu-
mens que l'on a fait valoir en faveur des élections sans distinction
de classes. Quoique l'esprit pratique et l'expérience de ces mo-
destes villageois ne soient pas inutUes à ces petits parlemens de
province, les orateurs habituels et les leaders des zemstvos sortent
toujours des rangs des propriétaires. La noblesse a donc d'autant
moins à se plaindre de la constitution actuelle des assemblées pro-
vinciales qu'elle y jouit jusqu'ici d'une prédominance incontestée,
fondée à la fois sur la loi et sur les mœurs.
La loi qui, dans les zemstvos^ réunit la noblesse aux autres
classes, lui confère dans ces assemblées mêmes un important pri-
vilège. La présidence des états provinciaux appartient de droit à
son maréchal [predvoditel) élu dans chaque district par l'assem-
blée de la noblesse. Les fonctions présidentielles seraient à l'élec-
tion, comme elles devront l'être un jour, que la présidence passe-
rait rarement en d'autres mains. Le maréchal de la noblesse est
(1) Il y a quelques années, sur 13,000 glasnye ou députés aux %9mstW)$ dans 33 gon-
vernemens, Ton comptait 6,204 propriétaires, 5,171 paysans, 1,649 représentans des
villes. Dans tel gouvernement du centre, rassemblée de district compte une trentaine
de propriéuires, 27 ou 28 paysans et 4 ou 5 marchands des nlles. C'est là une pro-
portion que Ton peut prendre comme moyenne.
Digitized by VjOOQ IC
LA RUSSIE ET LES RUSSES. 397
d'ordinaire rbomme le plus considérable de son district ou de son
gouvernement. L'empereur Alexandre II a, dans la seconde moitié
de son règne, élargi encore le rôle de ces predvoditely en leur attri-
buant la présidence du conseil de l'instruction publique, la prési-
dence du conseil de révision, et enfin la présidence de l'administra-
tion de district pour les affaires des paysans. Dans toutes les
sphères où le gouvernement fait appel au concours des habitans, le
premier rang appartient ainsi à la noblesse représentée par son
chef élu. Les attributions du maréchal de la noblesse sont devenues
si multiples que dans ces dernières années plusieurs zemstvos de
district ont décidé de lui allouer une indemnité pécuniaire, un
traitement. Dans un pays où l'on a peu le goût des fonctions gra-
tuites, l'opinion a peu d'objections contre un tel mode de rémuné-
ration. La question est de savoir sur quels fonds cette allocation
devrait être prélevée. Le predvoditel exerçant la plupart de ses
fonctions à titre de chef de la noblesse locale, certdns Russes pen-
%Bnt que, s'il a besoin d'un traitement, c'est moins au zemstvo qu'à
l'assemblée de la noblesse de le lui servir.
La prépondérance de la noblesse est plus grande encore dans
les zemstvos de gouvernement que dans les zemstvos de district.
Les premiers sont en eiïet élus par les derniers, et la classe qui
possède le plus d'influence dans ceux-ci est naturellement en ma-
jorité dans ceux-là. L'assemblée provinciale n'est que la réunion
des délégués des diverses assemblées de district de la province.
Chaque zemstvo de district est représenté au zemstvo du gouver-
nement par un certain nombre de ses membres , sept ou huit en
moyenne. Gomme les goubernies russes comprennent en général
huit, dix, douze districts, les états provinciaux se trouvent ainsi
composés de 60, 80, parfois 100 délégués. Les élections pour le
zemstvo de gouvernement se font par tête et non par ordre. Chacun
des membres de l'assemblée de district, propriétaire, paysan ou mar-
chand, est éligible; mais d'ordinaire la plupart des élus appar-
tiennent à la première catégorie. Le paysan se soucie peu de ces
fonctions qui sont demeurées gratuites; il laisse vol9ntiersy nom-
mer des propriétaires qu'il en juge plus capables que lui-même.
Parmi les membres des zemstvos de gouvernement, il n'est pas rare
de voir figurer des hommes connus pour avoir été autrefois les ad-
versaires de l'émancipation , tant les serfs affranchis sont encore
exempts de haine ou de rancune à l'égard des hommes qui furent
leurs maîtres. Si dans la plupart de ces assemblées quelques mou-
jiks siègent au milieu des gentilshommes de la province , ils le doi-
vent au libéralisme ou à la générosité des propriétaires, qui sont
souvent d'autant plus heureux de faire montre de leurs idées libé-
rales que leur influence réelle en a moins à soui&ir.
Digitized by VjOOQ IC
REVUE DES DEUX MONDES.
Le zenutvo de gouvernement est présidé par le maréchal de la
noblesse de la goubemie^ tdut comme le zem^v>o de district par le
maréchal de la noblesse du district. Chacune de ces deux assem-
blées possède depuis qu'elle existe (186&) œ que nos conseils gé-
néraux français n'ont obtenu qii'en 1871, une commission de per-
manence af^pelée zemskaia ouprtucaj qui prend une part importante
à Tadministration locale. £n Ru^ssie, cette commission n'est renou-
velée que tous les trois ans, ce qui, d'après certains esprits» la rend
trop indépendante du zemstvo qui la nomme. Le président en est
élu ; mais il doit être confirmé par le ministre de l'intérieur. Gomme
en Belgique» les membres de la commission permanente reçoivent
d'ordinaire une indemnité dont le taux est fixé par l'assemblée.
Cette rétribution s'élève à environ 1,500 ou 2,000 roubles. Ce nou-
vel exemple montre combien le principe démocratique de la rému-
nération de tous les services est dès le premier jour entré dans les
idées et les mc&urs russes. Les membres des zemstvos seraient
peut-être tentés de s'allouer eux aussi une indemnité, si le légi^
lateur ne le leur avait interdit. La loi ne leur défend point, il est
vrai, de réclamer une rémunération» mais en ce cas ils ne peuvent
rien recervoir que des électeurs qui les nomment et non de l'as-
semblée dont ils font partie. I^'étant pas rétribués, les jmembres
des zcnistvos ne se croient point toujours obligés à une grande
exactitude. Plusieurs assemblées provinciales ont à se plaindre de
l'incurie et de l'indifiérence des hommes qui ont l'honneur d'en
faire partie. Pour être valables, les décisions du zemslvo n'ont besoin
d'être prises qu'en présence d'un tiers des membres, et il arrive en-
core parfois qu'une assemblée n'est pas en nombre pour délibérer.
Tous les gouvememens de l'empire n'ont pas été dotés à la fois
des nouveaux états provinciaux. En fait de réformes et d'institu-
tions, on ne procède pas en Russie comme ailleurs par mesures
uniformes, étendues un même jour à toutes les parties du terri-
toire. Le gouvernement impérial reste maître de la distribution
comme de l'introduction des réformes que sa main répand sur l'em-
pire, il les applique là où bon lui semble. Dans un état aussi vaste
et aussi complexe, il n'en saurait guère être autrement. Cette mé-
thode a un précieux avantage, elle permet d'éprouver en un champ
restreint les institutions nouvelles et de ne les étendre à tout l'em-
pire qu'après en avoir vu l'eflet dans les provinces les mieux pré-
parées. Aujourd'hui qu'après une quinzaine d'années les zemsicos
semblent s'être acclimatés sur le sol russe, le moment paraît venu
d'en accorder le bénéfice à toutes les parties du territoire, à toute
la Russie d'Europe au moins. Pendant plusieurs aainées, il n'y a eu
que 29 ou âO gouvernemens de la Grande et de la Petite-Russie à
jouir des bienfaits de ce self-goveniment local. H y en a, croyons-
Digitized by VjOOQ IC
LA BUS8IE ET LES BUSSES* S99
nous, 35 aujourd'hui (1). Il reste cependant, en dehors même de l'an-
cien royaume de Pologne, xme quinzaine de gouyememens dénués
de ces utiles institutions; ce sont pour la plupart des provinces
frontières, c'est-àr-dire les moins russes par la nationalité ou les
traditions. Ces contrées, telles que les anciennes provinces lithua-
niennes ou polonaises, sont précisément celles qui souffrent le plus
de l'arbitraire hureaucratiqne et de la oentnJisation pétersbour-
geoise (2). Au moment où ils viennent d'achever une guerre de
libération en faveur des SiaTes du Balkan, le tsar et le peuple russe
ne sauraient toujours oublier que dans les Hmite» mêmes de l'em-
pire, il y a de vastes pays slaves, auxquels la Russie est maltresse
de donner ou de restituer une part de ces libertés qu'elle réclame
pour les sujets d'autrui. Les ressentimens du passé semblent, il est
vrai, faire obstacle à cette œuvre de réparation, mais, quelles qu'yen
soient les difficultés, une pareille œuvre est assurément moins ma-
laisée que la tâche entreprise par la Russie au-delà du Danube, et, *
pour être moins coûteuse, elle ne serait m moins profitable à l'em-
pire, ni moins honorable à son souverain.
m.
Les droits naguère enlevés aux assemblées de la noblesse n'ont
pas été transférés intégralement aux nouvelles assemblées territo-
riales. A ne r^arder que le texte de la loi, la Russie de l'empereur
Alexandre II aurait reculé dans la voie des lil)ertés locales. En réa-
lité, il n'en est rien ; si le gouvernement n'a concédé aux états pro-
vinciaux que des attributions notablement restreintes, c'est qu'il ne
voulait point leur laire un cadeau purement nominal, et qu'il savait
aux zemsivos la volonté et la capacité d'user des droits qui leur
étaient accordés. Le souverain ne peut plus aujourd'hui faire du
libéralisme théorique dans la législation, en maintenant intact dans
la pratique le règne de l'arbitraire, le pouvoir ne saurait plus rete-
nir en fait tout ce qu'il abandonne en droit. Les prérogatives des
états provinciaux ont beau demeurer sur quelques points inférieures
aux anciennes prérogatives des assemblées de la noblesse, elles
(1) Les derniers gouTcrnemens pourvus d'assemblées territoriales sont, nous semble-
t-II, la Bessarabie et le pays des Cosaques du Don. Dans les 35 gouvememens en pos-
session de zmnsàvos, on compuit 402 assemblées de district.
(2) Les proTinces battiques, livonie, Conriande, E&thonie, ayant ]u8qa*id eonsenré
leurs ancicone» coutumes, sont dans une position toute différente de celle des pro-
Tinces polonaises. Les provinces baltiques étaient, en vertu d'anciennes chartes, de-
meurées des pays privilégiés. Le gouvernement russe est du reste depuis quelques an-
nées en train de les asnniiler an reste de Tempire, et tyient^ Tadministration locale y
aura perdu ses caractères particuliers et le self^govemment ses formes germaniques.
Digitized by VjOOQ IC
llOO BEVUE DES DEUX MONDES.
n'en restent pas moins encore considérables. Et d'abord chaque
zemstvo de district ou de gouvernement jouit de la personnalité
civile ; il est maître de posséder, d'acquérir, d'hériter et de re-
cevoir des legs. Ensuite la compétence des zemstvos ne se borne
pas à l'administration proprement dite, elle touche à la justice par
la nomination des juges de paix, qui est remise à ces assemblées;
elle s'étend à l'enseignement, à l'assistance publique, à l'agricul-
ture, au commerce, à l'industrie; elle embrasse en un mot tous les
intérêts moraux et matériels des provinces.
Ces multiples attributions sont communes au zemstvo de dis-
trict et au zemstvo de gouvernement. D'une manière générale ,. le
premier est chargé de tout ce qui regarde la circonscription du dis-
trict ou arrondissement, le second de tout ce qui concerne la pro-
vince, la goubernie entière. L'un, par exemple, répartit les taxes
entre les différens districts du gouvernement, l'autre entre les
« diverses communes de l'arrondissement; l'un a le soin des routes
provinciales, l'autre le soin des chemins de district. Le zemstvo
de gouvernement exerce en plus une sorte de droit de contrôle
sur les zemstvos inférieurs; il peut leur donner des instructions
que ces derniers sont tenus d'exécuter. Par leurs fonctions, les
assemblées de district correspondent plutôt à nos conseils géné-
raux qu'à nos conseils d'arrondissement, bien que pour la po-
pulation, si ce n'est pour l'étendue, le district, Youiezd russe
se rapproche davantage de l'arrondissement français (1). Ces
assemblées territoriales forment comme deux conseils généraux
superposés et issus l'un de l'autre. On aurait quelque chose d'ana-
logue en France si, au-dessus de nos départemens, on établissait
des circonscriptions plus vastes, avec un conseil régional ou pro-
vincial composé de délégués des conseils généi-aux actuels.
Les zemstvos du premier et du second degré n'ont régulièrement
qu'une session annuelle dont la durée ne doit pas excéder vingt
jours pour les assemblées de gouvernement, quinze jours pour les
assemblées de district. Une fois l'an, l'asseinblée peut en outre,
avec l'autorisation du gouverneur, tenir une réunion extraordinaire.
Dans l'intervalle des sessions, toutes les affaires sont confiées à la
commission permanente, à Youprava, qui, étant nommée pour trois
ans comme l'assemblée même dont elle émane, s'empare d'autant
plus fréquemment de la direction des affaires que l'incurie ou la
faiblesse du zemstvo la rend plus indépendante. Cette ouprava
a des pouvoirs plus étendus que les commissions analogues de nps
(1) La population du district dépasse d*ordinaire 100,000 âmes et arrive souvent à
200,000 et plus.
Digitized by VjOOQ IC
LA RUSSIE ET LES RUSSES. ^ 401
conseils généraux; elle ne se contente pas d'exécuter ou de faire
exécuter les décisions de l'assemblée; elle gère pour celle-ci, con-
duit les opérations financières du zemstvOy étudie toutes les affaires
et prépare tous les projets qui doivent être discutés aux sessions
annuelles. C'est en quelque sorte le ministère de ces petits parle-
mens provinciaux. A l'aide de cette ouprava^ que nous retrouverons
dans les municipalités urbaines, la Russie parait avoir tenté d'ac-
climater chez elle le système d'administration collective en usage
dans tant de pays de l'Europe et de l'Amérique, système que la
première révolution a vainement essayé d'implanter en France, et
qui, malgré ses succès dans la plupart des états où il est en vigueur,
a depuis cette infructueuse expérience gardé chez nous mauvaise
réputation.
Avec des assemblées électives pourvues d'aussi larges attribu-
tions, avec ce comité permanent à leurs côtés, il semble que l'auto-
rité des fonctionnaires doive être singulièrement réduite, et la bu-
reaucratie dépouillée de son ancienne omnipotence. Il est loin d'en
être encore tout à fait ainsi : la centralisation n'a pas reçu des nou-
veaux états provinciaux toutes les atteintes dont elle paraissait me-
nacée. La loi, et à son défaut les mœurs administratives et les inter-
prétations de la loi, ont conservé aux représentans de la couronne
une bonne part de leur puissance sur la vie locale. Le tchtnovnisme
a su retenir dans ses mains beaucoup des pouvoirs qui semblaient
transférés aux assemblées élues.
Et d'abord la loi détermine elle-même un grand nombre de me-
sures que les états provinciaux ne peuvent mettre à exécution sans
l'aveu du gouverneur; il en est ainsi par exemple de tout rema-
niement des routes provinciales, ainsi de tout accroissement des
taxes locales, c'est-à-dire des mesures qui se présentent le plus
fréquemment devant ces assemblées. Pour d'autres décisions, la
sanction du gouverneur ne suflBt plus, il faut au zemstvo la confir-
mation du ministère de l'intérieur; ainsi en est-il par exemple des ,
principaux impôts ou des gi;os emprunts. Les affaires importantes
ne sont pas les seules soumises à de pareilles restrictions, les seules
exposées à de tels retards. Toutes les décisions des états provin-
ciaux doivent être immédiatement communiquées au gouverneur
qui vis-à-vis de ces assemblées possède un droit de veto suspen-
sif. Le gouverneur doit répondre dans les huit jours; s'il fait oppo-
sition, le zemstvo est obligé à une nouvelle délibération. Cette fois
le vote de l'assemblée est définitif, mais il reste au gouverneur le
droit d'en arrêter l'exécution en en référant au ministre. C'est de-
vant le sénat, c'est-à-dire devant la plus haute autorité judiciaire de
l'empire, que doivent être portés les différends entre les fonction-
lOMB xxTui. — 1878* 26
Digitized by VjOOQ IC
A02 BEHIE DE9 DEUX MONDES.
naires de la couronne et les états provinciaux ; c'est le sénat qui
tranche définitivement le débat* L'on ne saurait blâmer la loi qui
confie ce rôle d'arbitre à la haute cour de justice, si les cas de con-
flits étaient plus strictement limités et si la plupart des affaires dé-
volues au zemstvo n'avaient besoin d'une prompte solution.
Comme toutes les décisions des états provinciaux peuvent être
arrêtées par le veto du gouverneur et que ces assemblées n'ont ré-
gulièrement qu'une session annuelle, l'administration est maîtresse
de retarder d'une année au moins l'exécution de toute mpsure qui
n'est pas à son gré. A cet égard, rien ne limite la volonté des
fonctionnaires impériaux : la loi les érige en juges des votes du
zemstvo en déclarant le gouverneur libre de s'opposer à toute ré-
solution qui lui parait contraire aux vrais intérêts de l* empire. Il
suffirait d'une formule aussi vague pour mettre les étals provin-
ciaux dans la dépendance du bon vouloir des fonctionnaires. Par
une sorte d'interversion des rôles, les assemblées territoriales, qui
semblaient créées pour contrôler la bureaucratie et le tchinovnisme^
se trouvent ainsi placées sous la tutelle de l'administration. Les
états provinciaux ne sont même pas entièrement assurés de la
force que donnent aux assemblées délibérantes la publicité et l'appui
de l'opinion ; les débats des zemstvos sont publics ; mais les comptes-
rendus des séances ne peuvent être publiés qu'avec l'approbation
du gouverneur. Si la parole est liiwre, elle ne peut sortir de l'en-
ceinte du zemstvo qu'en se courbant sous le joug de la censure.
Le plus grand obstacle à l'activité des zemstvos n'est pourtant
point l'étroitesse de ces restrictions légales. Le droit de veto est
un de ceux dont gouverneur ou souverain ne saurait oser et
abuser sans cesse, on le garde naturellement pour les grandes oc-
casions. Si les tchinovniks se plaisent parfois à entraver l'œuvre
des zemstvos^ c'est le plua souvent moins par une opposition for-
melle aux décisions de l'assemblée que par mauvais vouloir ou
apathie dans leur exécution. Les états provinciaux ne disposent, en
effet, d'aucun moyen de faire exécuter les mesures qu'ils ont le
droit de voter; ils n'ont d'autres organes, d'autres agens que les
agens et les organes du pouvok central. Pour l'exécution de la plu-
part de leurs décisions, ils restent ainsi dans l'entière dépen-
dance du gouverneur de la province (1). Ce n'est point encore là le
principal embarras des zemstvos. Il est des fonctionnaires assez
soucieux du bien public pour leur prêter un loyal concours; mais
alors même qu'elles sont sincèrement secondées par les représen-
(i) Oft peut à cet égard consalto*, dans une des dernières liymaoDs de la Iet>«e det
imnces j^iiiiquAs de M. Bezabrasof, one récente étudd de M. Gradovsky.
Digitized by VjOOQ IC
là BU8SIE ET LES BtJSRES. 403
tans de l'autorité centrale, les assemblées territoriales Toient se
tîresser devant elles une barrière plus biute, plus difficile encore à
surmonter : c'est le bu(Jget, c'est le manque de ressources, le
manque de fonds.
Il y a une fâcheuse disproportion entre les obligations imposées
aux zetnstvos et les ressources mises à leur disposition, leur
sphère d'action, qui embrasse tous les intérêts locaux, est beau-
coup plus étendue que leurs moyens d'action. La loi attribue aux
états provinciaux une part des contributions foncières, mais cette
contribution provinciale {zemskii sbor) est notoirement insuffi-
sante. Un grand nombre des taxes locales, autrefois payées en
nature, avaient été converties en impôts de l'état ; le trésor a con-
tinué à les percevoir après l'érection des nouvelles assemblées ter-
ritoriales, il a même dépouillé ces dernières d'une partie des con-
tributions abandonnées auparavant à l'administration locale. Dès
leur naissance les zemstvos semblaient ainsi condamnés à v^éter
dans l'indigence et l'inaction. En entrant en fonctions, ils ne dispo-
saient que de ressources dérisoires. Dans beaucoup de cas, les re-
venus qui leur étaient affectés couvraient à peine la moitié des
charges qui leur étaient imposées. Dans nombre de provinces, en
effet, les frais d'administration s'élevaient annuellement à 80,000
ou 100,000 roubles, et le revenu oscillait entre â0,O00 et 50,000 rou-
bles. C'est sous les tristes auspices du déficit qu'a dû débuter le
nouveau srlf-govemment.
Pour affranchir les assemblées provinciales des embarras d'une
telle pénurie, il eût fallu que Tétat leur eût pu concéder une part
de ses revenus, sauf à se décharger sur elles de certaines de ses
obligations. Il y a, semble-t-il, plusieurs taxes dont la perception se .
ferait plus économiquement et plus moralement^ par les zemstvos
que par le trésor; il y a même plusieurs services dont les états
provinciaux s'acquitteraient mieux et à moins de frais que l'admi-
nistration centrale. La pratique des dernières années permet d'en
citer des exemples qui paraissent des preuve**. Quelques zemstros,
entre autres ceux de Novgorod et de Saratof, qui comptent l'un et
l'autre parmi les plus actifs, ont obtenu de l'état le service des postes
dans l'intérieur de la province; ils ont en peu de temps réalisé sur
ce chapitre de notables économies (1). En leur donnant ainsi les
moyens d'être utiles, l'état rendrait aux assemblées territoriales les
sympathies de l'opinion.
Aujourd'hui la sphère d'action des zemstoos est trop étendue
pour leurs ressources, ou plutôt leurs ressources sont trop bornées
(1) Voyex Golovatchef, IkcùU Ui reform, p. W.
Digitized by VjOOQ IC
A0& REVUE DES DEUX MONDES.
pour leurs besoins. Dès leurs débuts, les assemblées provinciales
n'ont pu faire face à leurs charges qu'en créant de nouveaux hn-
pôts. Cette nécessité seule devait singulièrement ébranler la popu-
larité des institutions nouvelles. Les zemstvos tiennent de la loi le
droit de créer des taxes à leur profit, mais dans la pratique ce droit
est* limité par les charges des contribuables d'un côté, par le veto
du gouverneur de l'autre. Les états provinciaux, trouvant la pro-
priété foncière déjà trop imposée, voulurent frapper la richesse
mobilière, le commerce et l'industrie, qui en Russie sont encore
notablement moins imposés que l'agriculture. Les marchands des
villes, dont les représentans sont en minorité dans les assemblées
territoriales, obtinrent l'appui de l'état contre la majorité rurale des
zemstvos. Un oukase de 1867 a fixé au quart de l'impôt perçu au
profit du trésor le maximum des taxes auxquelles les zemstvos peu-
vent assujettir les licences et patentes commerciales ou indus-
trielles.
Les états provinciaux ont ainsi été obligés de retomber sur la
propriété foncière, qui doit comme par le passé fournir la plus
grande partie des contributions provinciales. Cette nécessité a na-
turellement refroidi l'ardeur progressive des deux classes agricoles
qui dominent dans ces assemblées. Le paysan, qui souvent plie déjà
sous .le double faix de la capitation et des redevances de rachat (1),
est peu soucieux de se laisser imposer un fardeau de surcroit.
Comment en pourrait-il être autrement, alors que dans nombre de
contrées le revenu normal de la terre est sensiblement inférieur à
ses charges annuelles? Le propriétaire de son côté, \q pomichtckiky
bien que d'ordinaire plus épargné par l'impôt, se ressent souvent
encore de l'émancipation qui l'a privé des bras de ses serfs; il ré-
pugne à se laisser taxer tout seul pour des dépenses dont en gé-
néral le paysan {>rofite plus que lui. La classe qui aurait le moins
de peine à porter des charges nouvelles est en efiet la moins inté-
ressée à fournir au zemstvo des ressources qui pour une bonne
part sont employées à l'instruction populaire ou à l'assistance pu-
blique. Marchands des villes, propriétaires individuels, paysans des
communes, les trois catégories de contribuables représentés aux
états provinciaux, ont souvent ainsi reculé devant la crainte d'aug-
menter démesurément ou inutilement leurs charges. De tels soucis
refrènent la passion des réformes et bornent Içs projets d'amé-
lioration. Dans les zemstvos des provinces les moins favorisées,
l'indifférence et l'apathie sont ainsi nées de l'accablement et de
l'impuissance.
(i) Voyez nos études sur VÊmancipalion d$$ strft et sur ht fiminees rustêi, Bwue
du l*' août et du 15 décembre 1876.
Digitized by VjOOQ IC
LA RUSSIE ET LES RUSSES. ^05
* Le découragemetit n'a heureusement pas été général. Les pro-
vinces les plus riches ou les moins aifaissées sous le joug de
l'impôt ont à force de courage su se créer des ressources. Dans
ces dernières années, avant que la guerre d'Orient vint troubler
toutes les relations économiques, Jes revenus de la plupart des
zemstvos croissaient d'une manière assez rapide. Vers 1^65, au dé-
but de l'institution, les recettes réunies des vingt-neuf ou trente
gouvememens alors en possession d'assemblées territoriales attei-
gnaient à peine 5 millions de roubles; en 1868 elles montaient déjà
à là millions 1/2, ayant presque triplé en trois aiis. En 1872 le to-
tal de ces budgets provinciaux montait, pour trente-deux gouver-
nemens, à 19 millions de roubles, en 1873 il dépassait 21 millions,
en 187& il approchait de 23 millions de roubles, et cette constante
progression s'est, croyons-nous, maintenue dans les années sui-
vantes (1).
La contribution foncière est naturellement la principale ressource
des zemstvos. La propriété non bâtie leur fournissait à elle seule les
trois quarts de leurs revenus, un peu moins de 17 millions de rou-
bles en 1874. La propriété bâtie donnait un peu plus de 3 millions,
dont la moitié retombait encore sur les campagnes; les licences et
patentes rendaient un peu moins. En outre des taxes levées à leur
profit, certains zemstvos possèdent quelques ressources accessoires,
intérêts de fonds placés, fermage de terres ou revenus d'immeubles,
auxquels s'ajoutent quelques recettes diverses et les reliquats d'exer-
cices clos. Ceci explique comment en 1874, par exemple, le budget
de leurs recettes s'élevait à 25,800,000 roubles, alors que le rende-
ment des impôts était resté au-dessous de 23 millions.
Parmi les zemstvos^ le plus riche était, dans ces dernières an-
nées, celui de Perm, dont le budget annuel dépassait 2 millions
de roubles; le plus pauvre était celui d'Olonets, dont les recettes
annuelles descendaient au-dessous de 300,000 roubles. Moscou ne
venait qu'au quatrième ou cinquième rang avec un peu plus d'un
million, et Pétersbourg demeurait fort en arrière avec moins de
650,000 roubles. On voit combien varient ces budgets, qui ne sem-
blent pas toujours en rapport avec la population ou la richesse na-
(1) Certains xemstvos publient chaque année un compte-rendu de leurs séances et
de leur situation financière; mais, pour Tensemble de ces assemblées, les renseigne-
mens sont d'ordinaire fournis fort tard. C'est seulement à la fin de Tannée 1 877 que le
Messager officiel a fait connaître au public les budgets provinciaux des années 1872,
1873 et 1871. Nous nous permettrons à ce propos d'exprimer le regret que Texcellcnt
Annuaire des finances russes, publié chaque année par M. Vesselovski, pour le compte
du ministère des finances, laisse entièrement de côté le budget des provinces et des
Tilles de Tempire.
Digitized by VjOOQ IC
A06 SETUB DES DEUX MONDES.
turelle des proyinces (1). II est à noter aussi que certaines des as-
semblées territoriales, surtout dans la région du nord-ouest,, ont de
grandes difScultés à faire rentrer les impôts qui leur reyiennent. Le
zemsivo de Pétersbourg ^t du nombre, et, dans quelques districts
de ce gouyemement, les arriérés, en s'accumuknt, ont parfois dé-
passé 100 pour 100 du reyenu.
C'est la contribution foncière qui fournit aux zemstvos la plus
grande partie de leurs ressources; on se demande naturellement
comment se distribuent les diarges entre les deux classes domi-
nantes du zefnstvoy et entre les deux modes de propriétés person-
nifiés dans ces deux classes. La répartition des taxes entre les pay-
sans des communes et les- propriétaires à titre individuel yarie
beaucoup suivant les régions et les provinces. Dans la plupart des
gouvememens, la propriété communale reste encore plus imposée
que la propriété personnelle et héréditaire. Des 17 millions de rou-
bles fournis eA i87i à la caisse des zemstws par les immeubles
non bâtis, la plus grande moitié, 9 millions 1/2^ était payée par les
paysans, qui pourtant ne possédaient guère que le tiers des terros
imposées, soit 75 millions de dédatines (2). La propriété indivi-
duelle, les terres de Tétat et des apanages de la famille impériale,
qui couvraient ensemble plus de 126 millions de déciatines, ne
payaient qu'une contribution d'un peu plus de 7 millions.
À ne prendre que les chiffres et la surface des terres soumises à
la taxe, il y aurait là une énorme disproportion , les zetmtvos fe-
raient porter double charge à la classe la plus pauvre, aux pay-
sans, au profit de leur ancien seigneur, au profit surtout de la cou-
ronne. Cette choquante anomalie ne s'explique pas seulement par
la prépondérance de la noblesse dans la plupart des assemblées
provinciales ,. elle s'explique aussi en partie par la nature et ht
qualité des immeubles imposés. En règle générale, les terres des
paysans sont des terres arables, partout en culture régulière; les
biens de la noblesse et surtout les biens de l'état comprennent
(1) Voici comment se classaient, par ordre dimportance de lears budgets des dé-
penses, ïes trente-deux goutememens alors en possession d'assemblées territoriales.
Après Perm, qui dépensait 2,063,000 roubles, venaient Viatka (près de 1,600,000 rou-
bles}, Saratof (près de 4,200,000), Tambof (4,100,000), Moscou (1,045,000), Kberson
(1 million). Poltavai Voronège, Koursk et Kharkof approchaient du million, Khazan
dépassait encore 800,000 roubles; sept gouvememens, dtat celui de Tauride, dépas-
saient 700,000; sept également, dont Saint-Pétersbourg, dépassaient 600,000 ,• cinq
restaient au-dessus de 500,000. Deux seulement tombaient au-dessous de ce chiffre,
Smolensk avec 459,000 et Olonets avec moins de 300,000 roubles.
(2) La déciatine russe vaut 1 hect. 9 arcs. U ne faut pas perdre de rue quo les
xemstvoi n'étaient pas institués dans tous les gourememeiu. Cette répartition des
terres n*embrasse donc point toute la surface de Tempire.
Digitized by VjOOQ IC
LA &Q8SIE ET LES BUSSES. 4^7
aa contraire des forêts, des landes, des marécages, de vastes terr
rains improductifs. On comprend que ces derniers soient moins
lom*dement frappés que les champs fertiles du moujik. Dans les
{provinces du nord, où le sol est pauvre et la population rare, les
grands domaines ont même souvent peine à acquitter les faibles
impôts dont ils sont frappés. Là où les contributions provinciales
sont souvent arriérées, la majeure partie de cet arriéré tombe fré-
quemment sur les grands domaines et les grands propriétaires. Ainsi
en est-il par exemple dans les districts de Peterbof, de Scblussel-
bourg, de Novaïa-Ladoga, de Tsarskoé-Sélo du gouvernement de
Pétersbourg (1). Dans les riches terres noires du sud en effet les
propriétés peuvent être imposées proportionnellement à leur éten-
due et à leur valeur; dans le nord, au contraire, où faute de fer-
tilité ou faute d*habitans, le sol n'a souvent par lui-même aucune
valeur, il n'en saurait être de même. Ainsi s'explique comment dans
le gouvernement de Perm, par exemple, les paysans acquittent à
eux seuls près de la moitié de la contribution foncière, bien que
sur 30 millions de déciatines soumises à l'impôt ils en possèdent à
peine 6 millions. Là où la propriété individuelle et la propriété
communale sont mieux partagées, la proportion des charges s'équi-
libre ou se renverse avec le rendement même des terres. Dans le
gouvernement de Tauride, par exemple, les paysans émancipés qui
possèdent plus de 5 millions de déciatines ne sont taxés par le
zemsivo qu'à 256,000 roubles, tandis que les 3,A00,000 déciatines
de terres non communales paient 307,000 roubles.
Dans les années qui ont précédé la dernière guerre, le taux
moyen des contributions provinciales était d'environ 8 kopeks par
déciatine sur l'ensemble des terres soumises à l'impôt ; pour les
biens des paysans, la moyenne s'élevait à plus de 12 kopeks par
déciatine (2). Ces taxes provinciales seraient légères, elles pour-
raient même aisément être accrues^ si elles ne s'ajoutaient à des
impôts déjà lourds et parfois écrasans.
U n'y a par malheur qu'un petit nombre de provinces où, comme
dans le gouvernement de Riazan, la contribution foncière soit as-
sise sur le revenu du sol. Dans la plupart des gouvememens, les
terres sont seulement rangées en plusieurs catégories soumises à un
impôt gradué. On sait qu'il n'y a pas encore de cadastre en Rus-
(1) Il faut dire aussi que, si les paysans s'acquittent plus régulièrement de leun
taxes, c'est que vis-à-vis d'eux les procédés de perception sont beaucoup plus radef
que vis-à-vis des citadins et surtout vis-à-vis des propriétaires. Les moyens de percep-
tion varient comme Tirnpôt avec chacune des trois classes, et l'une des préoccupations
les mieux justifiées de certains zemstvos est de faire cesser cette inégalité.
(2) Le kopek, centime du rouble, vaut au pair 4k centimes du franc.
Digitized by VjOOQ IC
&08 ' REVUE DES DEUX MONDES.
aie; le royaume de Pologne et les provinces bal tiques sont seuls à
posséder quelque chose d'analogue. Les zemsivosy dont la contri-
bution foncière est la principale ressource, ont presque partout en-
trepris un travail d'évaluation et de classification des terres, qui
pourra servir de base à un cadastre général du territoire. L'état
n'aurait guère pour cela qu'à centraliser les travaux des zemstvos
et à les diriger selon des règles uniformes (1). En préparant le ca-
dastre de l'immense empire, les zemstvos rendent un service inap-
préciable à ses finances et à son agriculture, car sans cadastre les
propriétaires ne peuvent tirer un grand parti des banques foncières
et des emprunts hypothécaires, et sans cadastre il ne saurait y avoir
d'impôt foncier régulier.
IV.
Les dépenses des zemstvos se répartissent naturellement en deux
catégories, les dépenses obligatoires et les dépenses facultatives.
Les premières, imposées par la loi , sont pour la plupart irréduc-
tibles, et le plus souvent aussi improductives; elles absorbent le
plus clair du revenu des états provinciaux les moins riches. Les dé-
penses obligatoires comprennent, entre autres services, les frais de
Tadministration locale et des justices de paix, l'entretien des sta-
tions et des chevaux de poste, des bureaux et des dépôts de recru-
tement, des locaux pour les oflSciers de police et aussi le chauflage
et l'éclairage des casernes, etc. Cette catégorie de dépenses s'est
trouvée soudainement et démesurément agrandie par la guerre
d'Orient. Les nouvelles lois militaires font en effet peser sur les
zemstvos une partie du fardeau des conflits armés (2). L'équipement
du dernier ban de la milice, la fourniture des chevaux et du train,
le casernement, l'indemnité des officiers et des médecins, en un
mot presque tous les frais de la mobilisation sont laissés par l'état
à la charge des provinces. A cela vient s'ajouter l'obligation d'as-
sister les femmes et les enfans des hommes de la réserve rappelés
au service et les familles des soldats demeurés sur le champ de ba-
taille. Ce sont là de lourds sacrifices exigés du patriotisme des
zemstvos.
Dans plusieurs gouvememens on évalue à près d'un million de
roubles les frais de la mise sur pied de la milice, et comme le plus
souvent cette somme égale ou dépasse le total de leurs revenus an-
nuels, les provinces n'y sauraient faire face qu'au moyen d'em-
(i) Voyez à cet égard M. A. Lioubanski, louriditcheskiia Monographiii iMslédovania,
U IV, p. 6-13.
(2; Voyei Pétude sur le Système militaire de la Russie dana la Revf4ê du 15 join 1817.
Digitized by VjOOQ IC
LA RUSSIE ET LES RUSSES. A09
prunts ou d'avances du trésor. Bien qu'il n'y ait eu qu'une mobili-
sation partielle, la glorieuse campagne des Russes sur le Danube et
le Balkan a, surtout dans les provinces voisines du théâtre de la
guerre, entraîné les assemblées provinciales à bien des dépenses
extraordinaires sans compensation pour les intérêts locaux. Dans
plusieurs gouvernemens , le zèle du patriotisme a poussé les
zemstvos à prendre sur eux-mêmes des charges que ne leur impo-
sait aucune loi, à former des ambulances ou à voter des subsides
pour les sociétés de secours aux blessés, à participer aux souscrip-
tions pour la flotte volontaire en cas de lutte avec la Grande-Bre^
tagne (1). La guerre, qui grossit leurs dépenses en même temps
qu'elle restreint leurs ressources, va laisser dans beaucoup de ces
budgets provinciaux des traces que la paix sera longue à effa-
cer. La progression normale des recettes en va être arrêtée pendant
plusieurs années et l'équilibre des finances locales en peut être
pour longtemps troublé. La guerre entreprise pour les libertés des
Slaves du Balkan peut ainsi avoir un fâcheux contre-coup sur le
récent et encore novice self-govemment provincial des libérateurs
de la Bulgarie.
Cette cause de perturbation est d'autant plus à regretter que les
finances des zemstvos semblaient en voie de progrès. Les dépenses
obligatoires, qui d'abord absorbaient la plus grande partie des reve-
nus provinciaux, n'en prenaient plus guère que la moitié (2). Les
dépences facultatives, en général les plus productives, bénéficiaient
de crédits de plus en plus considérables. L'augmentation la plus
forte portait sur les deux chapitres les plus utiles aux classes po-
pulaires, l'instruction publique d'un côté, le service sanitaire et
médical de l'autre. Pour Finstruction , les allocations provinciales
s'étaient élevées de moins de 1 million de roubles en 1869, à
près de 2 millions en 1872, à plus de 3 millions en 1875. Le
premier usage que les provinces ont fait du droit de se taxer elles-
mêmes a été en faveur de l'enseignement du peuple. De tels efforts
font honneur à une nation. Ce qui n'est pas moins digne de remar-
(1) Dacs les deroîera temps, une partie de la presse russe ayait émis la singulière
idée de confier aax xêmstvos les fournitures et rapprovisionnement de Tannée, sous pré-
texte qo*en traitant avec ces assemblées le ministère de la guerre traiterait directement
arec les producteurs et bénéficierait des sommes considérables qui, avec les fournis-
seurs actuels, constituent les bénéfices souyent excessifs des intermédiaires et de la
spéculation. U est heureux pour les états prorinciaux, si ce n'est pour Tarmée russe, que
le gooternement n*ait pas accepté un projet qui eût dénaturé les fonctions des assem-
blées provinciales en les transformant en négocians et en comptoirs de commerce.
(2) 13,468,000 roubles contre 13,800,000 sur an total do 25,^^15,000 pour l'ensemble
des budgets locaux en 1875.
Digitized by VjOOQ IC
110 BEVUE DES DEUX MONDES.
que, c'est que de tjous les zemstvos celui qui à cet égard occupe
le premier rang est le zemstvo du gouvernement de Viatka, qui par
exception est en grande majorité composé de paysans. Cette as-
semblée de moujiks consacrait dès 1874 plus de 800,000 roubles,
soit un cinquième environ de ses ressources, à Tinstruction du
peuple. Il y a quelque chose tfencourageant pour l'avenir de la
Russie à voir ces paysans, souvent eux-mêmes entièrement dénués
d'instruction, s'imposer librement pour en donner à leurs enfans.
Dans certaines provinces, on compte par centaines les écoles pri-
maires ainsi fondées et entretenues par les zemsivos. Souvent
même les états provinciaux ont devancé le gouvernement central
dans la création* d'écoles normales primaires. L'état a ainsi trouvé
dans les assemblées territoriales un généreux concours pour T œuvre
de l'instruction populaire (1). Le zèle civilisateur, quelquefois un peu
emphatique, un peu déclamatoire de certains zemstvos^ a été jus-
qu'à mettre à l'étude la question de l'enseignement obligatoire :
plusieurs de ces assemblées ont même par un vote adopté le prin-
cipe de l'obligation avant d'avoir assez d'écoles pour y recevoir tous
les enfans.
Après l'esprit, le corps, après l'instruction populaire, la santé du
peuple. Le service sanitaire a partagé avec l'enseignement primaire
l'attention et les préférences des états provinciaux. Cette préfé-
rence s'explique et se justifie aisément. On sait qoA est sous ce
rude climat le régime de la masse de la population, quels ravages
exercent, dans les villages surtout, les maladies et les épidé-
mies, secondées par l'ignorance, les superstitions ou les préjugés
du moujik. La brièveté de la vie moyenne, grâce à Teflrayante
mortalité parmi les enfans, est une des plaies économiques de la
Russie, puisqu'en renouvelant trop rapidement les générations,
cette mortalité y accroît démesurément la proportion des âges im-
productifs aux âges productifs (2). Les zemstvos se sont courageu-
sement attaqués à ce mal; ils ont fait du service sanitaire un de
leurs principaux soucis. Dans les provinces, où le devin et le sor-
cier étaient le seul conseil et le seul secours des malades, les as-
semblées territoriales ont fait de la médecine un service public et
gratuit. I4on contens d'établir des hôpitaux et des pharmacies, les
états provinciaux entretiennent à leurs firais dans les divers districts
des médecins qui ont chacun leur circonscription, où ils sont obligés
(1) n no faut pas oublier en effet que Tétat a son budget particulier pour rinstruc-
lion.
(2) Des enfans nés en Russie, plus de la moitié, soit 54 pour 100, meurent arant
d*a?oir atteint leur cinquième année.
Digitized by VjOOQ IC
LA Russie ET LES RUSSES. Ail
de faire àe^ tournées régulières. £a 1868, ce service médical et
sanitaire ne coûtait encore aux zemstvoa que 1,2PO,000 roubles,
en 187Â il absorbait déjà 3 millions 1/2 de roubles. Perm et
Yiatka consacrent annuellement à la santé publique chacun près de
300,000 roubles. Si les institutions et les mesures administratives
pouvaient en quelques années transformer les mœurs, ou s'il était
aussi facile d'encourager l'hygiène que la médecine, les zemsivos
auraient par là rendu à leur pays un inappréciable service.
Une chose m'a d'abord surpris dans ces budgets provindaui:,
c'est l'exiguité ou la modicité relative des crédits affectés aux routes
et chemins. Ces crédits, bien qu'eux aussi en notable accroisse
ment, ne montaient encore vers 1875 qu'à 2 millions et 1/2 de
roubles, c'est-à-dire à un peu moins de 10 pour 100 du budget total
des zemsivos (près de 2Q millions). Dans un pays où les moyens de
communication, routes et ponts, sont si défectueux et si néces-
saires, comment s'expliquer d'aussi faibles allocations? C'est que,
malgré leurs besoins de routes et de débouchés pour leur agricul^
ture, la plupagrt des provinces ont des besoins encore plus urgens.
L'état moral et intellectuel, l'état économique du peuple, ont con-
traint le zemstvo à se charger de soins ailleurs confiés ou aban-
donnés à l'initiative privée. Le service médical n^est pas le seul de
cette aorte. Héritières d'une administration habituée tout faire,
préposées à la direction de contrées que la double tutelle du ser-
vage et de la centralisation avait dressées à l'indifférence et à l'apar
thie, chargées des intérêts d'un peuple qui souvent n'avait même
pas conscience de ses propres besoins, les assemblées territ(Nriales
ont été obligées de prendre à leur compte ce rôle de providence,
partout convoité, et presque partout si mal joué par la centralisa-
tion et la bureaucratie.
Service sanitaire et assistance publique, service de prévoyance
pour les approvisionnemens et greniers d'abondance, mesures
contre les épidémies et les épizooties, tout ce qui touche aux inté-
rêts publics ou privés des provinces et des campagnes retombe
sur les états provinciaux. L'assistance publique leur coûtait dans les
dernières années près de 2 millions de roubles, en outre des 2 mil-
lions et 1/2 consacrés au service médical. C'est encore là un cha-
pitre que la guerre est en train de grossir démesurément. La
double campagne des Russes en Europe et en Asie a préparé à la
bienfaisance administrative un innombrable contingent de malades,
de blessés, d'estropiés, de veuves et d'orphelins.
Une autre obligation des zemstvos est d'assurer Talimentation
publique, c'est là une tradition ou un legs du servage. Aujourd'hui
comme avant l'émancipation, chaque commune doit avoir ses gre-
Digitized by VjOOQ IC
412 BEVUE DES DEUX MONDES.
niers de réserve et le zemstvo de district doit veiller à ce que les
paysans ne laissent pas ces greniers vides. En outre chaque assem-
blée provinciale doit avoir un fonds spécial d'approvisionnement
destiné à fournir des subsides ou des avances aux communes des
paysans dans les années de mauvaises récoltes. Toutes ces minu-
tieuses précautions n'empêchent pas la sécheresse du climat et
TinsufTisance de l'agriculture d'amener de fréquentes disettes dans
les fertiles provinces du sud, et ces disettes de tourner parfois en
famines contre lesquelles la charité légale est impuissante. On se
rappelle encore la désastreuse famine de Samara qui, un ou deux
ans avant la dernière guerre, a donné aux bords du Volga le spec-
tacle de souffrances que l'on aurait cru désormais impossibles en
Europe. Au milieu même de la dernière campagne, le grand gou-
vernement de Kazan était à son tour frappé de disette, et le zemstvê
de la province calculait que, pour nourrir la population pendant
l'hiver et lui fournir les grains nécessaires à ses semailles, il fau-
drait une somme de près de 2 millions de roubles, tandis que les
réserves disponibles du zemstvo ne montaient qu'à 265,000 rou-
bles. Aujourd'hui la plupart des états provinciaux puisent dans leurs
fonds d'approvisionnement pour soulager les plus cruelles misères
de la guerre, en sorte qu'en cas de disette ces assemblées se trou-
veraient prises au dépourvu.
S'ils n'ont pu mettre les provinces à l'abri des disettes ou de la
famine, les zemstvos ont mieux su défendre le paysan et l'agricul-
ture contre un autre fléau non moins redoutable aux Russes, contre
l'incendie. On sait quels sont les ravages habituels du feu, du coq
rouge comme disent les Russes, dans les villes, et surtout dans les
villages de bois de la Russie. Chaque été, on peut compter deux
ou trois mille incendies; pour une seule année, pour 1874 par
exemple, les relevés officiels évaluaient à près de 60 millions de
roubles, c'est-à-dire à près de 200 millions de francs, les pertes
subies de ce chef par la Russie. C'est là un lourd impôt annuel pré-
levé psir les flammes sur le peuple et l'agriculture russes. Toutes les
mesures de précaution sont infructueuses ; c'est en vain que dans
les villages russes les maisons voisines sont isolées les unes des
autres et les deux côtés de la rue toujours séparés par de larges
espaces, de façon que, si un côté brûle, l'autre reste indemne.
C'est en vain que dans ces villages il est durant l'été interdit aux
paysans de faire du feu dans leur tzba^ de façon que chaque mé-
nage est obligé de faire sa cuisine dans une sorte de four en terre
creusé au milieu df la rue ou de la place du village. Toutes les
mesures préventives ne font que réduire le champ du fléau; il fal-
lait avant tout assurer le paysan contre les ravages d'un mal qu'on
Digitized by VjOOQ IC
LA RUSSIE ET LES RUSSES. Ali
ne pouvait toujours prévenir. Or dans les campagnes on ne saurait
compter sur le secours des compagnies d'assurance ordinaires; les
risques sont trop élevés pour les compagnies, le paysan est trop
pauvre ou'trop imprévoyant pour s'assurer à grands frais. Contre
un fléau aussi général, aussi terrible, aussi prompt, la liberté et l'ini-
tiative privées fussent demeurées longtemps impuissantes. Qu'ont
fait les états provinciaux? Ils ont établi dans les campagnes des as-
surances mutuelles obligatoires.
En un tel pays, avec le moujik russe, c'était là le seul moyen
pratique. Les primes d'assurance sont fixées par les zemstvos et
perçues à leur profit comme une taxe supplémentaire; sous le
régime de la communauté des terres et des impôts solidaires, un
tel procédé, au lieu de répugner aux habitudes du paysan, s'ac-
commodait aisément à ses idées et à ses mœurs. Ces assurances
obligatoires, encore toutes récentes, sont un réel bienfait pour la
Russie; malheureusement les dommages sont si grands, si fré-
quens, que les zemstvos ont beau élever le taux des primes, ils ne
peuvent entièrement indemniser les victimes. C'est à la prévoyance
des rëglemens, à la vigilance des autorités, à la prudence des ha-
bitans, de diminuer le. nombre et l'intensité des sinistres.
A cette brève revue des travaux des zemstvos^ il faut ajouter dans
certaines provinces l'introduction de caisses d'épargne, l'entretien
d'une poste locale, l'ouverture de nouvelles routes ou de nouveaux
chemins de fer. D'après ce tableau, on ne saurait dire que les états
provinciaux soient demeurés inactifs'ou inutiles ; ils ont fait, croyons-
nous, tout ce que leur permettaient leurs ressources bornées.
Et quel a été le principal souci de ces assemblées où dominent
presque partout les propriétaires et la noblesse? C'est avant tout
le bien-être et le progrès des classes populaires. Les zemstvos
ont pris soin de l'intelligence du moujik par l'instruction, de
sa santé par l'assistance médicale, de sa maison, de son izba^
par les assurances mutuelles. La même inspiration se retrouve
dans toutes les œuvres de ces assemblées territoriales. Grâce à elles,
les impôts en nature, les corvées et prestations, dont le fardeau pesait
uniquement sur les classes taillables et corvéables, ont, sous la
forme de taxes immobilières, été répartis sur toutes les classes.
Les zemstvos ont posé les bases de l'impôt foncier que l'état devra
substituer un jour à l'impôt de capitation sur les paysans, et lorsque
dans les cercles du gouvernement on a agité la question de la réforme
de l'impôt direct, les états provinciaux se sont unanimement pro-
noncés pour l'assujettissement de toutes les classes de la société à
l'impôt. Dans ces assemblées, où l'élément populaire est en mino-
rité par le nombre, l'esprit d'équité du siècle et l'esprit démocra-
tique de la nation se sont ainsi hautement manifestés.
Digitized by VjOOQ IC
f
hik REVUE DES DEUX MONDES.
V.
Pour qui récapitule tout oe qu'aveo d*au86i pauvres moyens
ils ont accompli ou tenté en moins d'une douzaine d'années, il
semble que les zemstvos doivent être entourés d'une légitime popu-
larité. A vrai dire, il n'en est rien. Les états provinciaux avaient i
leur naissance excité les plus hautes espérances, des espérances dé-
mesurées qui ont rapidement donné lieu à de profondes déceptions.
L*un des motifs de ce reviresnent de l'opinion a été précisément
l'exagération de la première confiance, la témérité des illusions ou
des rêves fimdés sur les nouvelles franchises provinciales. L'opinion
a été d'autant plus exigeante vis-à-vis des zemsivas qu'elle en atten*
dait davantage* L'esprit des peuples, Tesprit russe en particulier,
est prompt à escompter l'avenir et prompt au découragement. Tout
joyeux des nouvelles et larges perspectives que leur ouvrait le
self'ffovemmeni provincial, le public et la presse y croyaient dé-
couvrir un horizon illimité de liberté et de prospérité. Les yeux
éblouis n'apercevaient pas les bornes, pourtant trop visiUes, impo-
sées d'avance à cette libre administration par Les habitudes du pou-
voir et les mœurs du pays, par la routine administrative, par la pé-
nurie financière.
^L'erreur a été vite découverte, les limites tracées à l'activité des
zemtsvos ont été d'autant plus promptement atteintes que ces linûtes
ont été resserrées et rétrécies. Les états provinciaux, nous ne sau-
rions l'oublier, ont eu le malheur de voir le jour à l'époque où^
ccHume prise de lassitude et effrayée de son œuvre, Fénergie libé-
I raie du gouvernement réformateur commençait à pencher vers son
déclin. Les zemsivos ouvraient leurs assises peu de temps après la
/ déplorable insurrection de Pologne, peu de temps avant le mysté-
rieux î^ttentat de BLarakosof , qui rendait à la police et à la ///• sec-^
tioH son ancien ascendant (1). U n*en eût pas été ainsi, l'admioisr-
tration ou la loi ne leur eussent imposé aucune entrave, que les
zemstvos n'auraient encore pu rempUr toutes les promesses des pro-
phètes libéraux de 1800.
Ce que l'c^inion att^dait de œs assemblées territoriales, ce n'é-
tait rien moins qu'une complète transformation, une aisée et rapide
méti^orphose de l'empire, comme si les institutions avaient pour
renouveler les peuples une sorte de vertu magique. Cette erreur
est trop commune et trop naturelle pour la reprocher aux Russes.
Comme bien d'autres peuples, ils avaient oublié qu^avant de donner
(1) Vojes hi Rmm du ib décemkro 1871.
Digitized by VjOOQ IC
LA BUSSIE ET t£S RUSSES* A15
tous leurs fruits, îl' faut que les instituticMis et les libertés s'accli-
matent et s'enracinent. A un engoûment excessif a succédé dans
l'opinion un dénigrement souvent outré. La vérité est qu'au milieu
des traditions bureaucratiques, sous le poids des lisières dont ils
sont embarrassés, devant la pénurie d'argent qui les arrêtait, les
zemstvos ont à peu près donné au pays tout ce qu'un esprit sobre
en pouvait espérer.
Le temps n'est pas encore bien loin où j'entendais de ces Russes,
aujourd'hui si dédaigneux de leurs institutions lochies, s'enorgueil-
lir de leurs états provinciaux et s'en parer fièrement vis-à-vis de
l'Occident, se vantant d'avoir suivi une meilleure voie que !a plu-
part des peuples de l'Europe, se félicitant d'être entrés dans la
liberté par la vie locale, par les franchises provinciales et munici-
pales. « Grâce à Dieu et au tsar, me disaient-ils, nous n'avons pas,
comme vous autres Français, débuté par des constitutions, par des
chambres et des ministères responsables, par des libertés politiques,
c'est-à-dire le plus souvent par la licence et les révolutions. Heu-
reusement pour nous, notre gouvernement n'a pas écouté notre im-
patience. Alexandre II ne s'est pas laissé séduire par notre noblesse,
qui, en dédommagement de l'émancipation de ses? serfs, réclamait
une charte. Nous n'avons pas comme vous, comme vos voisins d'Es-
pagne ou d'Italie, passé d'un coup, sauté d'un boncj, du régime le
plus autoritaire à un régime de discussion, de division et d'énerve-
ment gouvernemental. Si nous avons pris la route la plus longue,
nous avons pris la plus sûre. Nous marchons pas à pas pour avancer
sans reculs ni chutes, allant du petit au grand, du simple au com- (
plexe, de la province et de la municipalité à l'état. Nous procédons
logiquement, organiquement, comme la nature même. Vous n^us '
trouvez arriérés et contens de peu parce que nous ne possédons
encore que des franchises locales; en réalité, nous sommes plus
avancés que vous. Avec cette méthode, nous ferons plus de besogne
en vingt ans de gouvernement régulier que vous en un siècle de ré-
volutions. Vous raillez nos humbles libertés, nos modestes construc-
tions qui sortent à peine de terre; laissez-nous faire, ndus prenons
notre temps, nous commençons notre maison par le bas, nous creu-
sons lentement nos fondations au lieu d'élever, comme vous, à la
hâte un rapide et fragile échafaudage, toujours abattu et toujours à
recommencer. Ne méprisez point notre lenteur : sur les fondemens
que nous posons aujourd'hui, nous assoirons un]; édifice plus solide
et plus haut que toutes vos frêles constructions, trop dépourvues de
base pour demeurer longtemps debout. »
En dehors des cercles officiels, il y aurait aujourd'hui peu de
Russes à tenir un pareil langage. Ce n'est point que cette thèse n*ait
Digitized by VjOOQ IC
&16 REVUE DES DEUX MONDES.
du vrai, c'est qu'elle est incomplète et prête aisément à l'illusion
parce qu'elle n'expripae qu'une moitié de la vérité. Certes, en fait de
liberté et de self-govemment comme en toutes choses, le mieux est
de commencer par le commencement, de ne pas trop se hâter au
début du chemin, de peur de ne pouvoir achever la route ou de
tomber d'épuisement en arrivant au but. Le plus sage est de ne
point forcer son pas, de marcher, non de courir, mais à la condition
de ne point s'arrêter et s'endormir en route. Il n'est pas douteux
que les libertés^ politiques et les chartes constitutionnelles ne soient
fragiles, caduques, chancelantes, sans solidité et sans efficacité, si
elles ne s'appuient sur les libertés locales, sur les franchises muni-
cipales et provinciales. Il n'est guère moins certain que les fran-
chises locales ne sauraient être entières, respectées de tous et
assurées contre toutes menaces, si elles ne sont défendues par
les libertés politiques. L'expérience l'a montré : en Russie comme
ailleurs, l'on ne saurait longtemps avoir la liberté en bas et l'arbi-
traire en haut, pas plus que l'on ne saurait longtemps avoir la
liberté en haut et l'absolutisme bureaucratique en bas. Le self-
govemment local peut avoir moins de peine à s'acclimater, peut
ileurir plus vite à l'abri d'un pouvoir fort et incontesté, mais il ne
faut pas que l'ombre qui le protège l'étouffé ou en arrête la crois-
sance. Tant (çue le contrôle des gouvernés est entièrement exclu
du domaine politique et législatif, c'est une illusion que d'espérer
dans la sphère administrative le triomphe complet du régime re-
présentatif et le règne indépendant des assemblées élues; le régime
du bon plaisir maintenu dans les hautes régions du gouvernement
débordera toujours plus ou moins hors des limites qui lui auront
été tracées. Les libertés locales demeureront ouvertes à l'inter-
vention des fonctionnaires de la couronne, accessibles à toutes
les volontés du pouvoir qui plane au-dessus d'elles. En un mot,
s'il importe de donner à la liberté et au self-govemment de pro-
fondes et solides fondations, c'est à la condition de ne s'en pas tenir
aux fondations ou au sous-sol et d'achever la maison, car sans les
étages supérieurs et sans le toit qui les met à couvert de la pluie
ou du soleil, le sous-sol et le rez-de-chaussée ne sauraient guère
être habitables.
Tout corps délibérant est porté à dépasser ses pouvoirs. Presque
partout et surtout peut-être dans les pays encore étrangers ou mal
initiés aux libertés politiques, le self-govemment local est tenté de
sortir de ses limites légales et d'empiéter sur l'administration cen-
trale, sur le domaine politique. Le gouvernement russe n'ignorait
pas cette tendance, il n'a rien négligé pour enfermer les nouveaux
états provinciaux dans l'étroite enceinte des aflTaires locales et pour
Digitized by VjOOQ IC
LA BUSSIE ET LES RUSSES. ^17
clore toutes les ouvertures par lesquelles ces assemblées eussent
pu essayer d'en sortir. Le droit de pétition , le plus élémentaire et
le plus humble des droits qui puissent être reconnus à un peuple
ou à des corps délibérans, le droit de déposer des vœux au pied
du trône a été refusé aux assemblées territoriales, ou, s'il leur a été
concédé, il a été rigoureusement borné aux intérêts locaux, et les
zemstvos russes n'ont pas eu conrnie nos conseils généraux français
besoin de se faire souvent remémorer la loi par les représentans
du gouvernement. Lorsque dans la naïve ferveur de leurs premières
années, un ou deux zemstvos firent mine de porter leurs regards
au-delà de l'horizon provincial, le pouvoir central les rappela sé-
vèrement à leur spécialité et à la modestie de leur rôle. Vers 1867,
les états provinciaux de Saint-Pétersbourg furent brusquement
congédiés pour avoir osé exprimer un vœu illégal en faveur des li-
bertés politiques, et le président- de cette imprudente assemblée, un
Schouvalof, proche parent du tout-puissant chef de la ///• section^
se vit, par mesure de police, éloigné de la capitale. La leçon n'Axas
été perdue, depuis lors, nul zemstvo n'a essayé de s'élever au-dessus
de sa sphère et de se guînder au-dessus de son rôle. Tous>nt
compris que le meilleur moyen de frayer la route aux libertés po-
litiques, c'était aujourd'hui de se consacrer entièrement à l'obscur
labeur des libertés locales.
Sans sortir du domaine des intérêts locaux, où les mœurs et la
loi les enferment, les nouveaux états provinciaux pouvaient tendre
indirectement à élargir leur sphère d'action, au nom même de ces
intérêts locaux, en se mettant en rapport les uns avec les autres,
en se concertant les voisins avec leurs voisins, pour les affaires qui
intéressent plusieurs provinces et souvent toute une région de
l'empire. Il y avait là encore pour les zemstvos une tentation
contre laquelle le pouvoir central devait les mettre en garde.
La bureaucratie ne saurait voir d'un bon œil les états provin-
ciaux entrer en relation ensemble, et les provinces s'unir, et
pour ainsi dire se coaliser ou se fédérer, ne fût-ce que dans un
intérêt purement économique. Les zemstvos ont été rigoureusement
maintenus dans leurs frontières respectives parfois au détriment
du progrès de telle ou telle région. Tout autre gouvernement attrait
sans doute mis les mêmes obstacles à tout groupement régional, à
tout semblant de ligue ou de syndicat provincial. On ne saurait à
cet égard taxer le gouvernement de Saint-Pétersbourg de vues
étroites et de préjugés surannés, alors qu'en France nos départe-
mens, qui sont souvent huit ou dix fois plus petits et deux ou trois «
fois moins peuplés que les goubemies russes, ont été si longtemps
maintenus dans leur isolement et leur faiblesse, et que nos con-
Ton xxsiiu — 1878. 37
Digitized by VjOOQ IC
A18 REVUE DES DEUX MOIfDES.
seils généraux n'ont obtenu que tout récemment et non sans res-
«triction le droit de se concerter et de prendre des mesures com-
munes pour des intérêts communs (1).
En Russie, toute tentative de relier les uns aux autres les zems-
tvos des divers gouvememens inspirerait au pouvoir central d'au-
tant plus de défiance que les goubemies russes sont plus vastes et
qu'en l'absence de toute assemblée politique les assemblées territo-
riales se pourraient targuer de représenter la nation. Pour obtenir
une représentation du peuple russe, il n'y aurait guère ea effet qu'à
réunir une délégation des divers états provinciaux. En de graves
circonstances, en cas de guerre malheureuse et de péril national
par exemple, le tsar pourrait ainsi sans charte et sans constitution,
sans élections même, improviser une assemblée en droit de se
considérer comme la réunion des mandatah-es du pays. Pour cela
il suffirait de convoquer à Saint-Pétersbourg ou à Moscou les com-
missions permanentes des états provinciaux (2).
J'ai rencontré des Russes à vues optimistes, qui, même en dehors
de toute grande crise intérieure ou extérieure, osaient se flatter de
voir tout d'un coup leur patrie mise ainsi indirectement en posses-
sion d'une sorte de représentation nationale. Le gouvernement de
l'empereur Alexandre II est depuis les grandes réformes dû commen-
cement du règne presque toujours resté fidèle à sa louable habitude
de ne rien entreprendre sans avoir réuni des commissions ou as-
semblées consultatives, auxquelles il soumet l'étude des questions
à élucider ou des projets de loi à rédiger. C'est ainsi, par exemple,
qu'une ou deux années avant la nouvelle guerre d'Orient, le gou-
vernement impérial réunissait à Saint-Pétersbourg une nombreuse
assemblée de notables, composée d'hommes de toutes les parties de
l'empire, une sorte de congrès économique, appelé à l'examen des
délicates questions qui touchent la réglementation du travail et les
rapports des patrons et des ouvriers. Depuis l'institution des
zemstvos, quelques personnes s'étaient imaginé qu'en pareilles cir-
constances le gouvernement ferait appel aux nouvelles assem-
blées territoriales, qui mieux que personne représentent toutes les
classes et tous les intérêts du pays. Naturellement il n'en a rien été,
(1) Voyez M. Paul Leroy-Beaulieu, V Administration locale en France et en AngU'
terre, p. 409 et 415.
(2) Âa moment où la Bassie se préparait à mi ooDflit myec PAngleterre, qoelqnes-mis
des organes les plus influons de la presse, le Gotos entre aoti^, ont proposé de foire
établir par les zemtttns des taxes spéciales extraordinaires destinées à de noureaux
armemens. C'eût été une manière déguisée de faire voter par les représentans du
pays les fonds exigés par la guerre. Les satisfactions données à sa poUtique par le con-
grès de BerUn yont dispenser le gouyememexit russe de toot expédient de ce genre.
Digitized by VjOOQ IC
LiL BUSSIE £T LES BUSSES. i^lQ.
il faudrait de graves éyénemens pour décider le gouvernement à
trai^sfonner ainsi subitement les états provinciaux ra états gé-
néraux. Si dans toutes ses commissions consultativeis il fait une
lai^e place aux présidons et aux membres des zemsivos^ il y invite
en même temps des maires de villes, des marchands ou des indus-
triels, des hommes spéciaux et des fonctionnaires sans mandat de
leurs concitoyens. En cela, il serait difficile de blâmer les procédés
du pouvoir central* Quelque injuste qi\e soit toute défiance ou
toute a{^réhension à l'égard des ass^iblées territoriales, mieux
vaut pour la Russie, si elle doit un jour posséder une représentation
nationale, Vobtenir directement, d'une manière ouverte et normale
que par voie détournée, d'une manière subreptice ou intermittente
et par là même peut-être illusoire et stérile.
En attendant le jour où la Russie lui paraîtra digne ou capable de
libertés p(^ques, tout montre que le gouvernement impérial au-
rait tort de tenir en suspicion les nouveaux états provinciaux. La
bureaucratie, le tchinovnisme et la centralisation ont seuls à re-
douter le développement de pareilles institutions. Les défiances du
pouvoir vis-àrvis des corps élus , vi&-i-vis des assemUé^s provin-
ciales ou municipales, paraissent dénuées de fondement. Il semble
que la loi a déjà pris contre elles, contre leurs imprudences ou leurs
excès de pouvoirs, des précautions outrées et inutiles. Si la cour
de Pétersbourg redoute la propagande radicale et l'esprit révolu-
tionnaire, ce ne sont point les zem^tvas^ ce ne sont pas les assem-
blées électives des provinces ou des villes qui servent d'organe ou
d'instrument ^ la révolution et au radicalisme.
Sous ce rapport, l'attitude des corps élus est constamment^demeu-
rée irréprochable. Loin de se complaire à une opposition systéma-
tique ou à des taquineries déplacées, loin de provoquer des con-
flits d'ancime sorte, les états provinciaux comme'^iles municipalités
n'ont cessé de montrer vis-à-vis de l'administration^^etjdes fonction-
naires une prudoice, une circonspection, une retenue singulière.
S'il y a eu excès, Texcès a été plutôt dans le'sens de la soumission,
de la docilité, de l'obséquiosité. En aucun pays du monde, les corps
délibérans n'ont mis plus de soin à ne pas abuser des droits qui
leur étaient conférés, à ne point avoir l'air d'outrepasser les limites
qui leur étaient tracées. A aucune époque, des assemblées élues
ne se sont aussi généralement, aussi patiemment 'appliquées à ne
point porter ombrage au pouvoir et à ses agens. Ces conseils pro-
vinciaux et municipaux ont montré parfois un esprit d'initiative et
d'indépendance qui fait honneur à la Russie et à son gouverne-
ment, mais jamais ils ne se sont écartés de la plus respectueuse
et de la plus stricte déférence vis-à-vis des autorités locales, et à
Digitized by VjOOQ IC
A20 BEVUE DES DEUX MONDES.
plus forte raison vis-à-vis du pouvoir central. Par là œs nouvelles
institutions n'ont cessé de mériter la conflance du souverain non
moins que celle du pays. Qu'il nous soit permis d'espérer qu'au lieu
d'être assujettis à de nouvelles restrictions, les états provinciaux
verront leurs prérogatives confirmées et étendues jusqu'au jour où
la Russie pourra être mise sans danger à la difficile épreuve des
libertés politiques.
Il y a en Russie comme partout des élémens dfe désordre, des
fermons révolutionnaires; les dernières années, les derniers procès
politiques l'ont montré aux plus aveugles, bien que ces procès
n'aient fait que mettre en lumière pour tous ce qui pour l'ob-
servateur attentif était depuis longtemps manifeste. Les Russes
s'en imposaient à eux-mêmes ou voulaient en imposer à autrui,
quand ils se vantaient d'être à l'abri des maladies morales de l'Oc-
cident, comme s'ils pouvaient échapper à la contagion des idées et
des convoitises, ou comme si tout était sain, pur et robuste, dans
ce grand corps de l'empire russe. L'esprit révolutionnaire existe en
Russie comme ailleurs, mais ce n'est point dans les assemblées
électives qu'il a son* siège et qu'il se propage; c'est dans des réu-
nions d'hommes sans mandat, dans des sociétés secrètes, dans des
conciliabules occultes qui, sur les jeunes têtes et les imaginations
exaltées, ont d'autant plus de prestige et de puissance que les as-
semblées régulièrement élues ont moins d'autorité. En Russie, plus
que partout ailleurs peut-être, la meilleure arme contre l'esprit ré-
volutionnaire ce serait l'écrit libéral ; veut-on dégoûter la jeunesse
et les âmes honnêtes des trames ténébreuses et des agitations sou-
terraines, que l'on permette aux hommes épris du bien public de s'y
consacrer au grand jour sans crainte et sans entrave. Le plus sûr
moyen d'arrêter la diffusion latente des idées dissolvantes et des
passions niveleuses, ce serait de donner ouvertement au pays une
plus grande part dans l'administration de ses propres affaires, sous
l'égide d'un pouvoir heureusement encore assez tort pour n'avoir
guère à redouter les témérités de pensée et les intempérances de
langage.
Anatole Leroy-Beaulieu.
Digitized by VjOOQ IC
APULÉE ET SON TEMPS
L'Amour et Psyché,
Le plus aristocrate des écrivains de notre temps, l'auteur des
Origines du Christianisme y vient de publier un volume de mé-
langes qui renferme, entre autres morceaux de critique historique
et philosophique, une étude sur l'impératrice Faustine. C'est le
propre de M. Renan de savoir tout de suite vous faire aimer le
sujet qu'il traite; il a le charme, l'abondance, l'émotion, et ne
demande pas mieux que de se laisser doucement glisser à l'apologie
pour peu que le personnage qui l'occupe appartienne à ces hautes
classes dont son esprit semble irrémédiablement subir la fasci-
nation. « Il est des natures qui^ j'ose le dire, appellent ]a calomnie,
la créent autour d'elles, s'y livrent de galté de cœur. » Belle, élé-
gante, aristocratique et légère^ la femme de Marc-Aurèle était de
ces nature&-là, du moins c'est ce que pense d'elle M. Renan, qui
voudrait bien l'arracher à la famille des Julie et des Messaline pour
la placer dans l'histoire des héroïnes sentimentales, entre Marie -
Stuart et Marie-Antoinette. Mais alors que deviennent ces hontes et
ces infamies dont la voix publique accusa la fille d'Antonin? Ici,
s'écrie l'apologiste, la calomnie est facile, car la réfutation est im-
possible. Et justement parce que la réfutation est impossible, le voilà
taxant de commérages et méchans propos toutes ces anecdotes
que les générations se sont transmises et dans lesquelles un peuple
résume ses colères et ses mépris. Commérages sans doute aussi et
méchans propos les anecdotes qui nous racontent les prouesses
d'une Catherine ou les gaîtés champêtres d'une Dubarry?
Famosa adulteriis! L'impératrice Faustine remarque au cirque
un beau gladiateur, et la tentation l'entreprend ; aux rêveries soli-
taires bientôt succèdent les fiévreuses ardeurs, l'insomnie que
hante Aphrodite attachée tout entière à sa proie. Le mal empire
Digitized by VjOOQIC
Il22 EËTUE DES DEUX MONDES.
à ce point que le bon empereur lui-même finit par s'apercevoir de
ses ravages et s'en émeut. Pour un moment, il quitte la stoa,
interrompt ses spéculations sur les élémens, sur l'âme, sur l'hon-
nête et le juste, et moins étranger aux choses qui le touchent
de plus près, il interroge sa compagne avec tant de douceur
persuasive, la presse tellement que celle-ci avoue sa passion.
Imperturbable sous ce coup, l'auguste philosophe réunit ses de-
vins de Ghaldée, et les oracles ainsi consultés décrètent que le
gladiateur objet de cette flamme insensée sera d'abord égorgé et
qu'ensuite l'impératrice remontera au lit conjugal après avoir pris
un bain dans le sang du misérable. Noces abominables dont un
monstre devait être le fruit et qui permettaient à l'imagination
populaire de s'expliquer comment un père tel que Marc-Aurèle avait
engendré un fils tel que Commode. Est-ce à dire maintenant que
de pareilles légendes aient pu se former autour d'une personne
irréprochable? Non certes, M. Renan le reconnaît, ce qui ne l'a
pourtant point empêché quelques lignes plus haut de s'inscrire en
faux contre « les fables relatives au gladiateur. »
Od nous parle de l'afiection touchante de Marc-Aurële» de la par-
faite confiance qu'il eut sans cesse en l'honnêteté de sa femme,
quel argument! Maro-Âurèle avait l'âme d'un simple, c^étaitune de
ces natures extraordinairement pures et sereines que leur propre
vertu livre désarmées à toutes les perfidies de ce monde et qui se
refusent à voir le mal même alors qu'il leur crève les yeux. D'ail-
leurs la philosophie n'a jamais, que je sache, sauvegardé les philo-
sophes contre certaines mésaventures de la vie conjugale; eUe en
console quelquefois, c'est le plus qu'on puisse dire. Marc-Àurèle,
avec son tempérament débonnaire et contemplatif, son air pres-
que monacal, habitué à ne vivre que parmi des granofiiaineDS et
des mystagogues et ne s'occupant que de dogmatismes comparés,
devait être le dernier à se douter de ce qui se passait chez lui. Cet
homme vertueux, mais fort négligé dans sa personne, ce grand mo-
raliste toujours dans la lune était évidemment du bois dont Molière
et La Fontaine font leurs maris trompés ; et c'est ne rien prouver
en faveur de l'épouse que de mettre en avant l'absolue confiance
du mari- En outre, sur quelle autorité s' appuie-t-on? Sur le témoi-
gnage d'un Fronton» qui dans une lettre de sa oorrespondance avec
Marc-Aurfele, son ancien élève» s'étudie à célébrer les joies intimes
de la famille impériale : « J'ai vu ta petite couvée, et rien ne m'a
jamais fait tant de plaisir. Ils te ressemblent à un tel degré qu'on
ne vit jamais au monde pareille ressemblance. Je te voyais dou-
blé, pour ainsi dire; à droite» à gauche, c^était toi que je croyais
voir. Ils ont, grâce aux dieux, les couleurs de 1& santé, et une bonne
façon de crier. L'un d'eux tenait un morceau de pain bien blanCi
Digitized by VjOOQ IC
APULÉE ET SON TEMPS. 428
comme un enfant royal ; l'autre un morceau de pain de ménage en
vrai fils de philosophe. Leur petite voix m'a paru si douce, si gentille
que j'ai cru reconnaître dans leur babil le son clair et charmant de ta
parole. » Adulations officieuses, dont un esprit aussi avisé que M. Re-
nan ne saurait être dupe un seul instant, lui qui doit connaître mieux
que nous la valeur morale du personnage. Un courtisan, doublé d'un
pédagogue, tel était ce Fronton; sérieusement, à pareil tableau qui
pourrait croire? Est-ce assez arrangé, assez fardé! Les deux enfans
symétriquement opposés l'un à l'autre, celui-là tenant son morceau
de pain bVanc comme il sied au fils d'un souverain, celui-ci, en vrai
fils de philosophe, attaquant son croûton de pain bis I Vous diriez un
Greuze du siècle des Antonins , qui fut également pour l'art et pour
les lettres une période de rococo. Au reste ce Marcus Cornélius Fron-
ton, très haut placé dans la faveur du prince, n'exerça jamais qu'une
influence des plus limitées sur le tempérament intellectuel de son
élève. Marc-Aurèle nous apprend qu'il lui devait de savoir
quelles proportions de basse envie, d'hypocrisie et d'intrigue
entrent dans la composition de la tyrannie et combien d'ordinaire
manquent de cœur les classes supérieures, mais c'est à peu près là
tout le profit que le César philosophe tira des leçons d'un si grand
maître ; l'époux plus ou moins abusé de la belle Faustine, quoique
vivant au milieu des grammairiens, des mathématiciens, des poètes,
des musiciens et des rhéteurs, loin de se laisser distraire par
eux de ses méditations, se plaisait au contraire à remercier les
dieux de l'avoir préservé de goûts et d'aptitudes qui l'eussent pro-
bablement accaparé. Et c'est bien de quoi se plaint Fronton, qui
ne cesse de multiplier les argumens en faveur de la rhétorique et
de maudire les beaux yeux de la philosophie, cause de toutes ses
disgrâces professionnelles. On aurait peine à s'imaginer la somme
énorme de pédantesques billevesées que ces lettres contiennent;
exercices de style sur toutes les matières, dissertations, gloses,
amplifications sur la paresse et sur la goutte, réminiscences d'Ho-
race et de Virgile, de Lucrèce et de Salluste, froide et bizarre mo-
saïque où se trahit à chaque tour de phrase un archaïsme particu-
lier à cette période de la littérature romaine; tout cela saupoudré de
formules obséquieuses et de flagorneries à l'adresse du stoïcien
couronné. Impossible, après avoir feuilleté ce fatras, de conserver
l'ombre d'une illusion à l'endroit du témoin dont M. Renan invoque
si bénévolement l'autorité. Il est vrai que ce pédagogue sans con-
viction n'en faisait pas moins bonne figure dans l'état ; il habitait
sur l'Esquilin le palais qui un siècle auparavant avait appartenu à
Mécène, et là, vêtu à l'athénienne, mollement étendu, voyait autour
du divan où le clouait la goutte accourir et se presser la clien-
tèle la plus nombreuse et la plus variée, patriciens, financiers, ar-
Digitized by VjOOQ IC
hU BEVUE DES DEUX MONDES*
listes et savans. L'architecte déployait ses plans pour quelque salle
de bain projetée, et, quand elle avait assez longtemps roulé sur les
détails somptuaires, la conversation prenait son train vers la philo-
logie; terme de prédilection, sujet inévitable auquel il fallait tou-
jours aboutir. On , pesait la valeur des mots, on remontait aux
origines, et telle expression proscrite par la bonne compagnie, et
repoussée des jeunes mondains comme entachée de grossièreté, al-
lait trouver un avocat passionné dans le maître de la maison, qui
n'admettait point qu'en sa présence on manquât de respect au
moindre adverbe dont un auteur ancien avait consacré l'usage.
Toute littérature qui tire à sa fin ou qui se sent en voie de renais-
sance remonte à sa source ou cherche à se retremper à l'étranger.
A cette heure de caducité que les amateurs du vieux-neuf histo-
rique traiteraient volontiers de renaissance, Rome hellénise ; l'em-
pereur Marp-Aurèle parle, écrit en grec, un peu comme^ à des
siècles de distance, un autre monarque philosophe, le roi de Prusse
Frédéric le Grand, écrira en français.
Le naïf avait eu son temps, l'ère s'ouvrait de la virtuosité, du
composite :
Tous les monstres d'Égsrpte ont leur temple dans Rome,
a dit Corneille dans un de ces beaux vers d'image trop rares chez
nos grands classiques, d'ailleurs si riches en vers de pensée. Tous
les rhéteurs, tous les grammairiens, tous les philosophes d'Athènes,
de Smyme, d'Éphèse et d'Alexandrie avaient dans Rome leurs
écoles, leurs villas et même leurs palais, car la plupart de ces
beaux esprits faisaient fortune, quelques-uns en arrivèrent à compter
par millions de sesterces. Hérodès Atticus, qui fut aussi professeur
de Marc^Aurèle, menait une existence de prince ; c'est que les choses
avaient beaucoup marché depuis Vespasien, qui le premier ima-
gina de rattacher à l'administration tout ce monde des lettres jus-
qu'alors assez vagabond et quelque peu bohème, comme nous di-
rions aujourd'hui. Ces histrions de la veille, devenus professeurs
de l'état, touchaient de gros appointemens sur la cassette impériale,
et leur titre de fonctionnaires publics leur servait à quadrupler le
prix de leurs leçons particulières. En outre, quand ils voyageaient
en tournée de conférences, comme nos chanteurs et nos pianistes
modernes vont en tournée de représentations et de concerts, c'était
à qui leur prodiguerait l'or, les couronnes et la bonne chère. L'em-
pereur Hadrien, de même que son noble et sympathique successeur
Antonin le Pieux, ne se contenta point de confirmer ces privilèges,
il les augmenta, moins encore par amour des lettres et de la science
que par politique et pour resserrer davantage le faisceau de la mo-
Digitized by VjOOQ IC
APULÉE ET SON TEMPS. A25
narchie. Grammairiens, rhéteurs, médecins, furent dispensés du
service militaire, affranchis des curatelles et charges civiques, et
distribués entre différentes villes de province dont ils étaieût
commis à faire Tomement; emploi souvent très mal tenu, car, s'il
y avait la fleur du panier, il y avait aussi le dessous, et, pour quel-
ques brillans coryphées, que d'astrologues faméliques, de cuistres
affublés de robes monacales et qui, les reins ceints d'une corde, le
bâton noueux à la main, la besace au dos, promenaient leur gueu-
serie sous les portiques de l'athénée d'Hadrien I
Cet âge frivole et pédantesque, ondoyant et divers, travaillé de
toute sorte de dilettantismes amusans,'et dont Lucien nous peint le
tableau avec tant de grâce, d'esprit, de verve humoristique, — cet
âge au demeurant très littéraire, — eut de bien curieux repré-
sentans, Apulée, Aulu-Gelle et d'autres. Nous reviendrons tout à
l'heure à l'auteur de V Amour et Psyché^ voyons d'abord Aulu-
Gelle. Il était le familier de la villa Fronton et l'acolj'te inséparable
de son illustre maître, le rhéteur Favorinus. Poussant jusqu'à la
manie l'ardeur des recherches, il ne quittait ses livres que pour
courir disserter de omni re scibili avec tous les passans. En visite,
en voyage, au Forum, à la promenade, dans les boutiques et les bi-
bliothèques, il écoutait, prenait des notes ; aux produits de cette
chasse perpétuelle aux anecdotes, à cet incessant grappillage dans la
vigne du prochain s'ajoutaient d'immenses trésors de lecture; les
Nuits altiques formeront toujours un répertoire utile à consulter,
grâce au bénéfice acquis à ces sortes de compilations dont l'unique
mérite est d'avoir survécu aux documens manipulés par leur au-
teur. Les hommes de cette époque ont la rage d'être universels ; ils
mettent tout dans tout : caractère spécial de la littérature alexan-
drine alors prédominante. Leurs œuvres en apparence les plus lé-
gères,— romans, contes, poésies, — sont chargées à fond et jusques
à en couler bas de mathématiques, d'astronomie, de philosophie,
de jurisprudence et de rhétorique; celui-ci, par exemple, pourrait
tout aussi bien s'appeler le seigneur Microcosme^ du nom dont Mé-
phistophélès salue le vieux docteur en entrant à son service, et
puisque je suis en train de citer Goethe, je continue en retournant
l'admirable invocation de Faust pénétrant chez Marguerite : « Dans
cette pauvreté quelle abondance I » et profite de la circonstance
pour m' écrier à propos de cette énorme somme de compilations :
Dans cette abondance quelle pauvreté I Histoire des sciences natu-
relles, anatomie et physiologie, médecine et théologie, tous les su-
jets de thèses sont évoqués péle-méle, les plus sérieux à côté des
plus frivoles dans un accouplement inimaginable; des problèmes
de métaphysique et d'économie sociale coudoyant des questions
d'étiquette empruntées à quelque manuel de la civilité puérile et
Digitized by VjOOQ IC
&26 REVUS DtBS DBUX MONI^S.
homnôte, comme quand l'auteur se demande s'il est penms de
bâiller à l'académie» question, parait-il» controTersée au iv siècle
etrqui dans le nôtre n'en est plus une.
On se figure aisément Fennui que devaient projeter autour d'eux
des académiciens de cette espèce, et cependant ils avaient accès
partout. C'était alors le bel air de s'occuper de littérature et de
science; on avait son philosophe et son rhéteur avec qui on afiec-
tait de se montrer en public et qu'on traitait chez soi coDune des
domestiques ; car tous ces parasites que la disette littéraire des Ro-
mains attirait, tous ces marchands de philosophie avaient l'échiné
souple et s'entendaient aux métiers les plus divers. Ce qu'on vou-
lait de ces Grecs, ce n'était pas leur enseignement, c'était leur pré-
sence et leur complaisance en toute occasion ; ils allaient et venaient
à côté du maître, montant et descendant les escaliers, parcourant
les rues, les musées en sa compagnie de manière à bien faire voir
aux.gens qu'il s'occupait de science; ils devaient aussi composer
ses vers, et, quand les salons étaient pleins de monde» proclamer sa
louange à tout propos. Secrétaires et bibliothécaires, ils donnaient
aux enfans des leçons et servaient à la femme de messagers ga-
lans* Il leur arrivait aussi de pratiquer la magie, de fabriquer
secundum artem des philtres pour l'amour et des maléfices pour la
haine ; race de bouffons et de laquais soumise aux plus capricieux
traitemens, tantôt choyée, tantôt vilipendée, et qui, radoubant les
harangues du maître, rédigeant ses bons mots, présidant sub rosa
aux banquets académiques, partait en voyage le lendemain dans le
fourgon des cuisiniers I Et néanmoins de tels emplois étaient re-
cherchés à cause des gros bénéfices et des nonibreux avantages
qu'ils rapportaient ; ces professeurs de rhétorique, quand ils sa-
vaient s'y prendre, ne tardaient pas à gouverner toute la maison.
Prompts à s'emparer du mari par une habile direction de ses trar-
vers pédantesques, de sa jactance et même de ses vices, ils accom-
pagnaient bientôt aussi madame dans ses promenades, pérorant
et gesticulant autour de la litière. Admis dans les petits appar-
teniens, ils assistaient à sa toilette, comme nos petits abbés du
dernier siècle, et parfois interrompaient la leçon de morale pour
laisser à leur noble patronne, aux mains de sa coiffeuse, le temps
de recevoir un billet d'amour et d'y répondre. Des classes gou-
vernantes énervées, routinières, sans nul reste de conviction dans
leurs goûts en apparence les plus prononcés, et, chez ceux qu'elles
appellent pour les enseigner, la fourberie professionnelle rempla-
çant les forces productives, c'est l'histoire de toutes les décadences
littéraires et autres. Ce qui n'empêche pas certaines œuvres faites
pour survivre d'éclore à ces momens crépusculaires.
J'ai parlé plus haut des Dialogues de Lucien, VArw (Tor d'Apuléô
Digitized by VjOOQ IC
AP^JLÉE ET 805 TEIÏfS. 427
mérite une égale mention. C'est encore là deTatticisme, et, si le pre-
mier de ces denx écrivains se recommande plus particulièrement de
Platon et de Démosthëne, l'autre, sans renier ses titres à cette double
tradition, emprunte beaucoup aux formes homériques, qu'il emploie
avec élégance en rapprochant les perspectives et limitant le contour.
Africain de naissance comme Fronton, Apulée, après de longues
études poursuivies à Athènes et de nombreux voyages, vient à Rome
exercer la profession d'avocat. Plus tard, nous le retrouvons en
Afrique enseignant l'éloquence et renommé déjà par ses écrits. Marié
à trente-quatre ans, avec une veuve beaucoup plus âgée que lui, il
eut à soutenir un procès contre les parens de sa femme, qui l'accu-
saient de captation et de sortilèges. Son plaidoyer, d'ailleurs victo-
rieux, pour sa défense nous montre en pleine lumière l'homme et
son temps : science et démonologie, dispositions naturelles à l'ori-
ginalité et mauvais goût, archaïsme et néologisme ; toutes les fan-
tasmagories en train de réussir à cette heure, toutes les végéta-
tions luxuriantes du latinisme à son déclin enveloppant, étouffant
un génie africain. On a pu dire de Fronton qu'il avait en lui le
sable de l'Afrique sans en avoir le soleil de feu; chez Apulée, les
deux subsistent à la fois, emmêlés, confondus, le baroque et le
simple à côté l'un de l'autre, une vraie arabesque, s'il est permis
de ramener le terme à son acception primitive. Comme Hadrien, il
écrivait dans les deux langues, et sur quoi n*a-t-il pas écrit ! C'é-
taient des encyclopédies ambulantes que ces hommes; nous venons
de voir Aulu-Gelle, celui-ci lej passe, non point seulement comme
talent, la chose va sans dire, mais comme productivité. A ne par-
ler ni de la rhétorique, ni de l'arithmétique, ni de la philosophie,
ni des beaux-arts qui forment son domaine spécial, il s'occupe de
sciences naturelles, compose dçs traités sur l'agronomie, des thèses
médicales et pharmaceutiques, des odes, des romans, et pour peu
que les circonstances et la somme à gagner s'y prêtent, cet apo-
logiste des dieux et de la beauté, ce poète illuminé, ce thaumaturge
ne dédaignera nullement de scander çà et là quelques vers bien
sentis à la louange d'un onguent ou d'un dentifrice : a Sois vanté,
ft Calpumius 1 dans mes vers légers, pour cette poudre incompa-
rable qui rend à la touche son éclat frais et vermeil et qui, net-
toyant la gencive de tout impur résidu, permet aux lèvres que le
rire épanouit de ne montrer que de l'émail. » Quand un romancier
nous a donné une telle histoire que Psyché^ on n'est guère en droit
de lui faire de querelle, on lui passe beaucoup, et on le remercie
surtout quand il a joint tout auprès tant d'historiettes familières
et piquantes qui n'ont aucunement besoin qu'on leur pardonne^
C'était l'avis de Sainte-Beuve, et c'est aussi le nôtre. Heureux le
Toman, fût-il inégal, où îl y a de la vérité et qu'a visité la grâce.
Digitized by VjOOQ IC
A28 REVUE DES DEUX MONDES.
Laissons de côté la métaphysique et le symbolisme, oublions Creut-
zer et ne voyons que Tinvenlion riante ; tout dans ce rédt d'un
écrivain de soixante-dix ans respire la jeunesse, mieux encore l'ado-
lescence.
Il semble que ces poètes de l'antique Grèce empruntent à leurs
dieux le privilège de ne pouvoir vieillir* Le livre des Métamorphoses
a traversé les siècles; l'épisode de Psyché qui s'en dégage portait
en soi la prédestination et conserve même aujourd'hui pour nous
le duvet exquis, le parfum et la saveur d'une pêche qu'on viendrait
de cueillir sur l'arbre. En le goûtant et m'en délectant, je ne puis
me défendre de penser à Manon Lescaut y œuvre d'un esprit éga-
lement prolixe et qui, au milieu de ses vulgarités, de ses compila-
tions et de ses avortemens, un matin, par occasion et sans le vouloir,
crée une merveille. Le romancier met toujours quelque chose de
lui dans ses fictions ; on a dit que l'abbé Prévost revivait par maints
côtés en Desgrieux, parcourons les Métamorphoses et nous y retrou-
verons de même Apulée. C'est aux livres d'un auteur qu'il faudra
toujours s'adresser pour se renseigner sur les points obscurs de sa
biographie. Prenez par exemple l'introduction de FAne cTor; quel
pittoresque anecdotique et quel joli tableau de genre avec portraiti
Lucius, parti pour un voyage en Thessalie, est métamorphosé en âne
par une magicienne qui le punit ainsi de ses debauch.es; et, jusqu'à
iie qu'il puisse manger des roses, âne il restera. Sous cette forme
nouvelle, Lucius tombe aux mains de voleurs qui, peu après, lui
amènent dans leur caverne une belle jeune fille de haute condition.
Laissés seuls ensuite à la garde d'une vieille servante, celle-ci, pour
distraire sa prisonnière, lui taconte la fable de l'Amour et Psyché.
La fable terminée, le récit de Lucius reprend aussitôt. Le fiancé
de la noble jeune fille parvient à les délivrer tous les deux ; ils
gardent l'âne et lui font la vie douce ; mais à leur mort, le pauvre
Lucius recommence une série d'infortunes. Enfin, dans une pro-
cession en l'honneur d'Isis, il lui arrive de pouvoir tondre de la
langue un bouquet de roses que le grand prêtre tient à la main et
de recouvrer à l'instant sa forme première. Sur quoi, il se fait lui-
même prêtre d'Isis par reconnaissance. Maintenant, rien n'empêche
que ce prêtre d'Isis soit le seigneur Apulée en personne, Apulée,
Tex-compagnon de mauvaise vie, l'ancien pourceau d'Épicure, se
relevant par la magie des roses de l'abrutissement bestial où les
plaisirs l'avaient plongé.
On sait quel sens mystique l'antiquité attache à la rose, à cette
fleur, blanche à son origine et dont un accident d'ordre divin avait
teint la robe des couleurs de la pourpre. Tantôt c'était une goutte-
lette du sang d'Aphrodite blessée au pied par une épine, tantôt une
goutte de nectar échappée de la coupe d'Éros ou même simplement
Digitized by VjOOQ IC
ÂPUlis ET SON TEMPS. 430
son sourire ou son baiser qui d'émotion avait fait rougir Timmaculée,
tantôt c'était dans le sang d'Adonis que la rose avait pris naissance,
pendant que des larmes de Vénus répandues sur cette infortune
la pâle anémone était issue. ^Elien raconte que la plus belle des
hétaïres grecques, Aspasie, avait à la joue, près du menton, une
petite excroissance qui la chagrinait ; les médecins et leurs remède$
n'y pouvaient rien ; un jour, prise de désespoir en se regardant au
miroir, elle résolut de se laisser mourir de faim ; mais, quand vint la
nuit, un songe apporta le salut. La colombe d'Aphrodite, se montrant
sous les traits d'une jeune fille, lui conseilla de recueillir les cou-
ronnes déposées au pied des statues de la déesse et d'en écraser
les roses sur su joue. Aspasie ayant obéi, le mal disparut , et sa
beauté non-seulement reconquit son premier éclat , mais devint
bientôt dans l'Hellade le modèle de la perfection. Demandons encore
au rhéteur Libanius sa poétique théorie : « Lorsque les trois
déesses qui se disputaient le prix de la beauté arrivèrent sur le
mont Ida, Hérè et Athénè déclarèrent ne point vouloir entrer en
lice aussi longtemps qu'Aphrodite garderait la ceinture où sont ren-
fermées, d'après Homère, toutes les séductions et toutes les magies
de la volupté. La déesse répondit que ses deux rivales n'étaient
point venues au combat désarmées; n'avaient-elles donc point,
elles aussi, leurs parures : Hérè son diadème enroulé dans ses
cheveux,' Pallas son casque d'or? D'ailleurs cette ceinture ensorcelée,
cause du débat, elle acceptait de s'en défaire, pourvu qu'on lui
permit un autre ornement. Sa requête accordée, Aphrodite s'ache-
mine vers une prairie au bord du Scamandre et prend un bain dans
l'eau vive et transparente,, puis elle ramasse des lys et des vio-
lettes; mais bientôt les roses l'enivrant de leur parfum, elle en tresse
une guirlande et s'en couronne. La voyant ainsi reparaître, les
déesses proclament elles-mêmes sa victoire, et, sans attendre
l'arrêt du pâtre, elles s'éloignent après avoir de leurs mains pieu-
sement décoiffé Aphrodite de sa couronne, qu'elles portent à Ifeurs
lèvres et replacent ensuite sur son front. »
Poète, rhéteur et mystagogue, initié aux secrètes pratiques des
sanctuaires égyptiens, Apulée connaissait bien la fleur talismanique,
et c'est, on peut le dire, soùs l'incantation des roses que son divin
petit livre se met en route pour la postérité.
Fuge, quo descendere gestis :
Non erit emisao reditus tibi...
Horace, en adressant cette épltre à son liyre, savait bien d'avancé où
il l'envoyait; l'épicurien delà cour d'Auguste déjà pressentait le pu-
blic délicat et restreint qui devait se l'approprier à travers les âges.
Digitized by VjOOQ IC
ISO RETtm DE6 DEUX MONDES.
Apmlée ne se doute de rien, ne prévoit rien; il écrit an jour le jonr
pour une grande ville en train de se dénationaliser, pour cette Rome
aléxandrine des Antonins, où le mythe grec, la poésie et le roman
d'art trouvent seuls désormais des amateurs. Et cependant voyez J'a-
venture : cette œuvre, en apparence toute de mode, survivra, et son
influence s'éternisera sur les imaginations bien autrement universelle
et fécondante que tel volume dont le public célèbre l'auteur. Ho-
race a ses dévots, sa petite église, qui, de génération en généra-
tion, se perpétuent; ceux-là même qui ne Tont jamais lu se font
un devoir de le citer; le nom d'Horace est plus gros que lui. Pour
Apulée, c*est le contraire; en dehors des érudits et des curieux,
nul ne s'en informe. Gela tient, je crois, à deux causes : la première
qu'il faut certaines conditions climatériques pour rendre un nom
intéressant et le pousser avec avantage vers la post&îté. Il y a des
siècles tout en lumière où quelques pages réussies de prose ou de
vers vont classer un homme. Du siècle d'Auguste, on goûte, on re-
tient tout, autant pour celui de Louis XIV, où c'est asseï d'un
sonnet pour qu'on devienne immortel; en revanche, qui s'occupe
aujourd'hui des poètes, grands ou petits, de l'ère byzantine; qui
voudra servir de clientèle à ces écrivains de la décadence romaine ?
Leurs ouvrages, passe encore; mais leurs personnes! Il n'y a
qu'heur et malheur sur cette terre : ici le soleil rayonnant sur tous,
là l'ingrate nuit couvrant tout. Quelle idée aussi d'aller vivre au
lî* siècle! Comment peut-on être Persan? disait Montesquieu* La
seconde des causes dont j'ai parlé vient du sujet même de ces
œuvres : légendes, romans, contes de fées. Dans ces livres dont
s'empare bientôt l'imagination de tous, l'auteur finit par ne plus
compter, ou plutôt ces livres-là n'ont pas d'auteur ; celui-ci tout le
premier, qu'il nous plaît d'attribuer à l'invention d'Apulée et qu'A-
pulée emprunte aux mythologies de la Grèce égyptianisée : Dis--
gertatio qua fabula Apulejana de Psyché et Cupidine aan fabuU$
cognatis comparatur. Délicieux motif de thèse sur lequel un sa-
vant allemand, le docteur Friedlànder , s'est exercé jadis et que
je recommande, car il prête aux variations. Qu'importe d'ailleurs
que ce roman de Psyché soit de seconde main, s'il nous a valu
dans tous les arts des créations dont quelques-unes sont des
chefs-d'œuvre? La renaissance en est peuplée; on l'a dit, cette
amourette enchantée, qui se termine par le mariage d'une mortelle
avec un dieu après une étonnante succession d'aventures diverses,
devait tenter le génie des maîtres. Psyché tenant la torche, — Psy-
ché abandonnée, — Psyché aux enfers, — les noces de l'Amour et
de Psyché, — sujets toujours nouveaux, toujours et partout repro-
duits, annotés, commentés par la peinture, la sculpture et la gra-
vure I Des fresques de Baphaêl à la Famësine, aux plafonds de
Digitized by VjOOQ IC
fîi^
APUL£E EX SON TEMPS. &31
«Naioire à l'hâtel de Rohan-Soubise, du groupe de Ganova au
marbre de Pradier, qui nomlnrera tous les tableaux, toutes les
statues, toutes les estampes et gravures sur pierre auxquelles cet
adorable épisode a servi de programme? Raphaël, Titien, Rubens,
Amiibal Garrache et Jules Romain, les plus giands comme leurs
âèves, Toût tourné, retourné sous toutes ses faces sans pouvoir
l'épuiser jamais, puisqu' après tant de fresques et tant de toiles
nous est né, presque de nos jours, ce gracieux chef-d'œuvre de Pru-
d'hon : Psyché enlevée par les Zéphirs. Voilà pourtant ce qu'en pein-
ture ce petit livre a produit jusqu'à présent, et de son action sur
la littérature comment ne pas toucher un mot (1) ?
« Les classiques^français, étemels imitateurs d'imitations suc-
cessives! » s'écriait Villemain dans un de ces fiers mouvemens où le
critique s'élève d'un coup d'aile au-dessus des vieux préjugés. A
ce compte, le roman d'Apulée avait tous les droits pour émouvoir
nos écrivains du xvu* siècle. U y a des natures, et ce ne sont pas
les moins intéressantes et les moins sympathiques, qui ne vibrent
que par le dehors et mettent tout leur génie à sentir, à penser
avec les autres. Notre littérature classique porte ce caractère néga-
tif, il lui faut toujours procéder de quelqu'un ou de quelque chose
qui vient du dehors, et dans cette absence de spontanéité, vous
la verrez s'adresser de préférence aux modèles secondaires, tant
il semble que partout l'original et l'immédiat lui répugnent. Pre-
nez Télémaque^ un exemple entre vingt. Assurément l'inspiration
homérique n'est là pour rien ; l'auteur rencontre à mi-coteau le
style néo-grec, et son goût délicat, modéré, s'y arrête. Ce style
cultivé à outrance n'offre aucun inconvénient dont puissent s'alar-
mer les bienséances du langage. Il prête à la rhétorique fleurie, au
maniérisme si cher à tous les arrangeurs, et la belle prose descrip-
tive va couler de source. Le dirai-je? Télémaque m* h ioupurs fait
l'effet d'une traduction. Vous croiriez lire un roman de cette époque
gréco-latine mis en belle prose française cadencée. C'est la même
abondance ornée, le même paysage héroïque, et encore, par bien
des côtés, l'épisode galant d'Apulée garde l'avantage; les tableaux
s'y déploient avec harmonie et grâce ; déesses et dieux s'y meuvent
librement et dans air d'emprunt : a Elle dit, et ses lèvtes à demi
entr' ouvertes prodiguent à son fils de longs et brûlans baisers.
Gagnant ensuite le prochain rivage que la mer baigne dé ses flots,
(i) On comprend que Je n*eoteiMU parler ici ni des tnduciioiis dans toutes les lan-
gues, ni des éditions si nombreuses dont la première, imprimée sur Tordre du cardi-
nal Bessarion et par les soins d*un évoque, remonte à 1464. On ne peut tout dire, et
je renvoie le lecteur à Texcellente notice bibliographique de la récente et fort belle
édition due à M. Quantln : l'Amour et Psyché^ gravures d'après Natoîre, notices par
Pooi^ Pacii, A. Qoamio, iSll*
Digitized by VjOOQ IC
hZ2 BÇVUE DES DEUX HORDES.
et de ses pieds de rose effleurant la surface humide des vagues on-
duleus^, elle s'assied, et son char s'avance sur la nappe azurée du
profond océan. Les divinités de la mer s'empressent de l'entourer
de leurs hommages. Ce sont les filles de Nérée chantant en chœur,
et Fortune avec sa barbe bleuâtre et hérissée; c'est Salada char-
gée de poissons dans les plis de sa robe; c'est le petit Palémon
qui dirige un dauphin ; ce sont les troupes de tritons qui bon-
dissent de tous côtés sur les mers ! Celui-ci tire des accords mé-
lodieux d'une conque sonore ; celui-là, avec un tissu de soie,
repousse les ardeurs d'un soleil importun ; un autre tient un miroir
sous les yeux de la déesse; d'autres soulèvent, en nageant par-
dessous, son char à deux coursiers. Tel est le cortège qui accom-
pagne Vénus allant rendre visite à l'Océan. » Tout cela s'appuie de
plus près sur l'antique ; vous êtes au pays d'Homère, sinon chez lui,
et en même temps vous pressentez le Raphaël de Galatée. Voyez
comme les deux peintures se font écho : la Vénus océanide, GaJa-
tée, est assise dans sa conque traînée par deux dauphins qu'elle-
même dirige ; un triton enlace de ses bras nerveux la nymphe qui
J'accompagne, et devant elle chevauche sur son coursier marin la
plus adorable des sirènes. Galatée se montre à nous de face, et,
ses cheveux dénoués, ses voiles flottans, promène sur l'humide
plaine un regard humide. C'est groupé, rendu, enlevé d'inspira-
tion. En préseoce d'un si éclatant témoignage, comment douter que
la perfection soit de ce monde? on ne discute pas, on est en-
traîné. Cette poésie de l'Océan poursuivit Goethe jusque dans ses
vieux jours, et sa Galatée de la deuxième partie de Faust n'est
autre que la Galatée de Raphaël. Nous n'en finirions pas à vouloir
relever chez Goethe tous les élancemens et paroxysmes de cette
passion pour l'antiquité. Par momens, c'était du délire ; au moins
peut-on remarquer qu'il en perdait toute indépendance de juge-
ment à l'égard des autres arts.. Ce qu'il y a de certain, c'est que, si
pour sauver du naufrage la seule Noce aldobrandine^ il lui avait
fallu sacrifier tout ce qui s'est peint en Italie depuis Cimabué jus-
qu'à Francia, Pérugin et Fra Bartolomeo, son choix n'eût pas été
douteux. Michel-Ange définît la peinture antique un bas-relief ayant
en plus la perspective et remplaçant le modelé matériel par le jeu
combiné de la lumière et des ombres. Les premiers plans et les
lointains, que le bas-relief se contente d'indiquer d'une manière en-
fantine, de symboliser en quelque sorte, ici deviennent une vérité
pour notre œil ; grâce à la couleur, se répand sur l'ensemble une
vie nouvelle, et cette couleur n'est elle-même que la remise en
vigueur d'un essai adopté et presque aussitôt sagement abandonné
par la statuaire arrivée à son point culminant. Les anciens l'enten-
daient ainsi, et leurs fresques, qui sont des bas-relieis perfectionnés,
Digitized by VjOOQ IC
APULIBE ET SON TElfPS. 433
nou3 le prouvent. Où s'arrête la parole, la musique ^commence, oir
le bas-relief s'arrête, commence la peinture antique; voyez la} Noce
aldobrandine, ce tableau du mariage de Bacchus avec Gora nous
en dit assez pour rendre inutile tout autre témoignage. Où trouve-
rons-nous que les modernes aient mieux accusé l'expression du
sentiment? Cette Gora, que Vénus endoctrine à sauter le grand pas,
n'a point d'égale; assise au bord du lit, enfermée dans ses triples
voiles, elle écoute gravement, et les secrets qu'on lui souffle à
l'oreille la pénètrent moins encore de curiosité que d'effroi. Comme
attitude, comme trait de physionomie, c'est incomparable ; et ce
Bacchus s'appuyant plus bas, impatient, tout de feu sous les roses
de sa couronne, quelle pose, quel regard et quel style dans cette
jambe qu'il déploie I A gauche, les Grâces offrent un sacrifice; à
droite, les Muses chantent; entre le groupe des Muses et le lit, une
femme brûle des parfums sur un brasier, préparant même l'atmo-
sphère au mystère qui va s'accomplir. On cherche ce que Raphaël
et le Vinci ont pu jamais produire de plus noble que cette figure
détachée du chœur des Muses. — Un esthéticien allemand, M. Karl
Grûn, compare les fresques de la Farnésine à ce que l'art pompéien
a produit de plus merveilleux, et nous voici ramenés à notre sujet,
dont ces fresques de Raphaël sont comme une souveraine illustra-
tion. Vous contemplez Vapothéose de l'amour physique! Les formes,
les attitudes, tout cela respire la beauté; c'est la plus étonnante re-
constitution de l'antique, et vous admirez là le fruit des études
faites d'après les bains de Titus sur l'Esquilin! Il s'agissait de repré-
senter le triomphe d'Éros depuis l'instant où sa mère Vénus livre
Psyché à ses persécutions, jusqu'à l'heure de réhabilitation suprême
où Jupiter ordonne à Mercure de la ramener dans les cîeux : « Lui
présentant alors une coupe d'ambroisie, prends, lui dit-il, et sois
immortelle. Jamais Cupidon ne se dégagera des liens qui l'atta-
chent à toi. Je vous unis ici à jamais par les nœuds du mariage. »
Ces fresques sont tout le poème; il y faut voir le malin petit
dieu courant et gambadant entre les jambes des Olympiens, dupant,
raillant, bafouant tout ce monde, sans égard même pour le terrible
Kronion. Dans la scène du jugement, c'est à peine si le père des
dieux peut conserver sa gravité, l'austère Junon sent sa majesté se
détendre, et la( chaste Diane ébauche un sourire, et tout cela n'est
encore qu'à moitié l'œuvre de Raphaël, qui s'est contenté de donner
le trait et la composition, laissant faire ensuite à Jules Romain. N'im-
porte, c'est assez beau pour qu'on puisse ne rien regretter. Amenez
devant ces peintures le Sophocle du Latran, et soudain il entonnera
son fameux chœur : « Dieu Éros, vainqueur en tout combat, dieu
Éros dispensateur de la richesse, tu veilles la nuit en cachette sur
tOKOL jxnu. — i878* 2S
Digitized by VjOOQ IC
hii RETOË i^Ës Dieux l^mESi
les joxies de ta tendfe pucelle, tti traverses ^immensité des mers,
pas un immortel n'échappe à ta puissance, et? tout homme, dans te
cours terrestre de sa vie^ dfevient ton prisonnier. » Ce que Voitaim
un jour devait traduire â' sa façon par deux vers narquois' biew
français, bien d\i temps en Iteur épigrammatique concision ;•
Qui que tQ sois; vûSci ton matin),
n rest, le fat, ou le doit dtre.
Le roman d'Apulée se termine comme un. conte de fée : « Vulcain
cuisinait aux fourneaux, les Heures empourpraient tout de roses et
d'autres fleurs, les Muses chantaient en chœur, un satyre jouait de
la flûte, et un élève de Pan accompagnait avec son chalumeau.
C'est ainsi qi^e Psyché passa juridiquement sous la puissance de
CupidoQ, et il leur naquit, au bout de neuf mois, une ûUe que nous
appelons Volupté. »
Comédie ou ballet, la pièce de Corneille et Molière a tout à fait
le caractère d'un conte de Perrault, Vous- diriez de l'antique em-
prunté à la bibliothèque bleue, quelque chose comme une féerie à
laquelle TOlympa, avec ses dieux, servirait de cadre, une Gendril-
lon mythologique par exemple. En effet, c'est la même histoire,
des deux côtés vous avez les méchantes sœurs conspirant la ruine
de leur cadette, et des deux côtés l'aventure finit par d'illustres
noces, avec cette simple différence que Cendrillon épouse un prince,
tandis que Psyché se marie avec un dieu. Il ne tiendrait qu'à moi
de proclamer chef-d'œuvre cet intermède en cinq actes, dû à la col-
laboration de Corneille et de Molière. Je m'en garderai bien et pour
cause. En France, quand nous parlons de nos poètes du xvh* sièr-
cle, c'est toujours le chapeau à la main, et dans une attitude d'hu-
milité béate dont il semble que les courtisans du roi-soleil nous
aient légué la tradition. Où conduisent de tels partis prisy et pour-
fuoi ne point parler de ces grands hommes familièrement et tout à
son aise, comme on parle des contemporains?
Ahl ma sœur, c'est une aventuce
A &ire perdre la raison,
Et tons les maux de la nature "^ .
Ne sont rien en< comparaison!
S'il arrivait à quelqu'un d'aujourd'hui d'écrire de pareils vers, nous*
l'enverrions tous se faire sifiler à l'Opéra-Comique; et pourtant ces
méchans vers sont de Molière, et la pièce dé Psy,ehé est écrite^
presque tout entière dans ce style:
«
ATif cller(<he'tm' meillearf6iidbment
Aux consolations que ton cœur me présente.
Digitized by VjOOQ IC
jiPUUBC £T «ON TEilPg« AS5
£t de U <MMMt4 de oe i»iso»iiflm»t,
>e (kis pM a» «ecablimeat
A cette douleur si cuisante
Dont je souffre ici le tourment.
Avouons que le grand Alceste aurait beau jeu s'il lui prenait fan-
taisie d'appliquer ici la poétique dont il use si vert^nœt à propos
du sonnet d'Oronte. La négligence devient par momens insuppor-
table, les règles de la prosodie cessent d'être observées, et les rimes
de même genre se succèâent sans entre-croisement de la façon la
plijs agaçante pour l'oreille :
Laissons cela, Zéphire, et me dis si tes yeux
Ne tronrent pas Psyché la plus belle du monde;
Eit-il rien sur la terre, est-il rien dans les cSeoz
Qui puisse lui ravir le titre glorieux
De beauté sans seconde?
Mais Je la rois, mon cher Zéphire,
Qui demeure surprise à rôclat de ces lieux.
I
Et ces affreuses dissonances, qui mettaient Lamartine hors de lui, se
reproduisent à tout bout de champ I De loin en loin cependant un
couplet bien venu se rencontre :
Oui, Je me suis galamment acquitté
De la commission que vous m'avei donnée,
Et du haut du rocher, Je Pal, cotte beauté.
Par le milieu des airs doucement amenée *
Dans ce ibeau palais enchanté
Où vous pouvez, en liberté,
Disposer de sa destiaco.
A la bonne heure, voilà qui nous sort de la platitude ambiante.
Je Vai, cette beauté,
Par le milieu des airs doucement amenée.
Ce verbe séparé de son régime par le substantif mis à la rime, il y
a là le coup d'aile d'un Molière! Nombre d'amateurs répondront
sans doute à nos critiques en citant la célèbre scène de Corneille
entrer Amour et Psyché au troisième acte. L'argument ne nous ef-
fraie pas. Cette scène, objet toujours nouveau d'admirations et d'ex-
clamations routinières, est un morceau de conservatoire , rien de
plus, vous n'y trouvez que rhétorique,
Et ce n^est pas ainsi que parle la nature!
Ces vers même dont on nous rebat .aujourd'hui les oreilles j
Et je dirais que je tous aâme,
Sei^aenr, si je saiai» œ qœc'eet que d^mer,
Digitized by VjOOQ IC
iS6 BfiTUE DES DEUX MONDES.
ne respirent que pure afféterie et mignardise. C'est le langage
d'une petite pensionnaire pervertie, d'une mijaurée qui sophistique
et voua montre qu'elle en sait trop en voulant avoir l'air de n'en
point savoir assez. Laissons s'extasier les panégyristes à la suite, et
tenons ces hyperboles pour ce qu'elles valent. On nous répète, en
cijant Pélisson : « C'est à soixante-quatre ans que l'auteur du Cid,
des HoraceSy de Ciwia^ fit cette charmante scène de l'Amour et de
Psyché^ » et là-dessus l'étonnement de se donner carrière.
Ne les détoarnez point ces yeux qui m'empoisonnent,
Ces yeax tendres, ces yeux perçans, mais amooreax.
Qui semblent partager le trouble quils me donnent.
Hélas I plus ils sont dangereux.
Plus Je me plais à m*attacber sur eux.
Par quel ordre du ciel que Je ne puis comprendre.
Vous dis-Je plus que Je ne dois,
Moi de qui la pudeur devrait du moins attendre
Que TOUS m'expliquassiez le trouble où Je vous vois?
Vouai soupirez, seigneur, ainsi que Je soupire.
Vos sens comme les miens paraissent ioterdits :
C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire,
Et cepemiant c'est moi qui vous le dis.
Oui, ce sont là d'aimables vers et qui, toujours selon l'opinion du
commentateur que nous venons de citer, « égalent ce que Quiuault
a fait depuis de plus gracieux ; » mais qu'un homme de soixante-
quatre ans ait pu les écrire, je n'y vois aucun sujet d'être surpris.
Ces vers, tout agréables qu'ils soient, n'ont rien de jeune, vous n'y
trouvez ni l'imprévu, ni la flamme, ni la vérité dans l'accent. Ils se
contentent de raisonner et de dire galamment les choses, ce qui,
avec de l'esprit et du talent, se peut faire à tout âge. Si vous vou-
lez des vers qui sentent la jeunesse, des vers frémissans de vie et
battant des ailes
Comme de gais oiseaux que le printemps rassemble,
Et qui pour vingt amours n'ont qu'un arbuste en fleurs,
ouvrez Rolla*^ mais les oiseaux de cette espèce ne chantent qu'au
matin, ils se taisent passé l'été. C'est l'inspiration qui les fait, et le
poète n'y a nul mérite, tandis que les vers de Psyché sont au con-
traire le produit d'un art sans naïveté et travaillant de parti pris.
Goûtons ces jolis vers, mais défions-nous des exagérations transmises
et surtout ne nous étonnons plus que Corneille les ait écrits à
soixante-quatre ans, car ces enfans de sa muse sont enfans de vieux,
les qualités qui les distinguent, et que personne d'ailleurs ne pense
à contester, sont de celles où le cœur n'a pas besoin d'intervenir et
qui ne relèvent quo de la tête.
Mais ceux à qui, dans une héroïde, un peu de fantaisie comique
Digitized by VjOOQ IC
APULÉE ET SON TEBfPS. &37
ne déplaît pas trouveront certainement leur compte au cinquième
acte. Je veux parler de la rencontre de Psyché aux enfers avec ses
deux amoureux d'autrefois. Agénor et Cléomène, par désespoir de
l'avoir perdue, se sont précipités du haut du rocher, et ces deux ri-
vaux incomparables recommencent chez Pluton leur conversation
sentimentale interrompue sur terre.
Pauvres amans, lear amour dure encore.
Tout morts quMIs sont, Tun et Tautre m'adore!
Corneille très souvent touche au comique, et c'est presque tou-
jours quand il y pense le moins, comme dans Polyeucie^ lorsqu'il
s'échappe à mettre dans la bouche d'im personnage tragique des
vers tels que ceux-ci :
J*entre en des sentimens qui ne sont pas croyables,
J*en ai de violens, J*en ai de pitoyables,
J*en ai de généreux qui n'oseraient agir,
J'en ai môme de bas et qui me font rougir,
ou comme dans la moi*t de Pompée, lorsque César parlant de Gléo-
pâtre dit à Marc-Antoine :
Antoine, avez-vous ?u cette reine admirable 7
et qu'Antoine lui répond :
Oui, seigneur, je l'ai rue, elle est incomparable!
Le ciel n'a point encor, par de si doux accords.
Uni tant de vertus aux gr&ces d'un beau corps.
Mais ici l'eflet a surtout son charme, et je ne sais rien de plus
original que ces trois ombres emperruquées roucoulant sur un quai
du Styx leurs ritournelles de l'hôtel Rambouillet.
Pour prix de vous avoir servie,
Nous Jouissons ici d'un trépas assez doux.
Qtt'avions-nous affaire de vie
Si nous ne pouvions être à vous?
Vons avez pu sans être injuste ni cruelle
Nous refuser un cœur réservé pour un dieu ;
Huis revoyez Véons. Le destin nous rappelle.
Et nous force à vous dire adieu.
Cependant la belle Psyché, toujours femme, même au pays des
ombres, tient à conserver dans ses fers de si précieux adorateurs,
et, pour ne les point perdre de vue et même au besoin échanger
avec eux quelques petits billets galans, les prie de lui laisser en
partant leur adresse.
Digitized by VjOOQ IC
&S8 REVUE DES DEUX MONDES.
Quel est ici vcItreSséjoar?
à quoi l'attentif Gléomène répond vaguement et sans préciser da-
vantage le renseignement topographique :
Dans des bois toujours verts où d*amoar on respire,*
Aussitôt qu*on est mort d^amonrl
Sainte-Beuve écrivait jadis au bas d'un de ses sonnets : « Il y
faudrait de la musique de Gluck. » Pourquoi de Gluckj? On ne Ta ja-
mais su; et lui-même, Sainte-Beuve, eût été fort embarrassé de vous
le dire. Ne cherchons pas non plus à sonder le secret de M. Renan,
formulant le vœu de voir M. Gounod mettre eu symphonie je ne
sais quelle fantasmagorique pantomime de son Caliban. Mais pour
Psyché^ c'est autre chose; tout de suite, vous pensez à Mozart, à
cet idéal musical qu'en l'absence de toute certitude théorique son
instinct se fait de l'antique. Il se dit que cet art devait être en mu-
sique ce que nous savons par d'irrécusables témoignages qu'il était
en architecture, en peinture, en statuaire, et c'est à la sjinétrie, à
l'harmonie du style, aux grâces naturelles de la mélodie la plû^
noble à la fois, la plus savante et la plus simple, qu'il demande leur
secret pour atteindre à cette perfection du beau. La symphonie de
Jupiter nous raconte ce que Mozart aurait fait du sujet qui nous
occupe. Opéra, ballet ou symphonie, nous aurions en musique
l'olympe joyeux d'Apulée et de Raphaël à la Farnésine, un Jupiter
qui se déride et qu'une pointe de nectar met en liesse, bon vivant
et gaillard compère avec Sémélé, Danaé et tutte quante^ capable
aux noces de Thétis de pincer un menuet, ni plus ni moins que son
descendant le grand roi Louis XIV, et capable en môme temps,
comme nous l'indiquent V adagio et le finale fugué, de remplir glo-
rieusement son métier de père des dieux et de présider du haut de
l'empyrée aux destins des mortels.
« Cette fable, disait La Motte en parlant de Psyché^ aurait pu
faire inventer l'opéra, tant elle y est propre, » Et pourtant nous
ne voyons pas qu'elle ait jamais inspiré de chef-d'œuvre en ce
genre. On ne saurait en effet citer autrement que pour mémoire
V Empire de Vamour de Moncrif et du chevalier de Brassac (1733)
et V Histoire des amours de Cupidon et de Psyché^ spectacle à ma^
chiites en cinq actes par Bazin^ ingénieur^ musique de Biaise (1751).
Quant au ballet de Gardel, tout ce qu'on peut en dire, c'est qu'il est
resté célèbre par son succès dans les fastes de notre ancienne Aca-
démie royale. A tout prendre, la Psyché de M. Thomas, qu'on re-
présente, en ce moment à l'Opéra-Comique, serait encore la meil-.
leure illustration musicale du charmant épisode antique. Sans
Digitized by VjOOQ IC
▲FULÉE ET SON TEMPSr A39
doute Téfément pari^en y prédomine, et cela fleure d'une lieue
l'opérette; mai» il y a au5si bien du joC, bien du piquant, et si
vous consentez à ne r^arder qu'aux détails , bien du talent. Le
malheur veut que toute cette recherche vous laisse froid et même
à la longue vous assomme. Deux erreurs ne font pas une vérité,^et
toutes les curiosités de style imaginables ne font pas le style;:
qu'on sente donc une bonne fois son cœur et qu'on l'écoute, ne
fût-ce que quelques instans. Ingénieux et leste à courir au succès,
M. Thomas possède un acquis énorme qu'il emploie le plus savam-
ment du monde au service de son affaire. S'il y eut jamais un ^mu-
sicien prompt à se transformer, c'est lui. Depuis tantôt quarante
ans qu'il compose, M. Thomas a changé huit ou dix fois de ma-
nière, passant de Boieldieu à Rossini, de Meyerbeer à Verdi, de
Schumann à Richard Wagner, tous les styles lui sont bons pendant
qu'ils réussissent. Mais ne craignez pas qu'il en invente aucun; je
me trompe^ c'est à lui que revient l'honneur d'avoir inventé l'opé-
rette. En effet, dira-t-on, le Caid, cette turquerie? Oui, le Çaid
d'abord, mais surtout Psyché^ qui, représentée sous sa première
forme en 1857, un an avant Orphée aux enfers^ donna la note. One
forme nouvelle était née, la parodie du vieil Olympe, et grâce à l'es-
prit moutonnier de la gent versifiante et musicante, grâce aux
moeui"s de T époque, à ce goût du frivole et de l'absurde, du frelaté,
qui caractérise si tristement la fin du second empire, les grands
ravages pouvaient commencer. Il y a toujours quelque part un Thé-
mistocle que les kuriers de MiHiade empêchent de dormir, l'auteur
de cet opéra de P»yché eut son Thémistocle que vingt autres à
leur tour imitèrent, et, le troupeau des faunes lâché, la forêt sa-
crée, touffue, épaisse, verdoyante fut bientôt dévastée à jamais.
La vie parisienne, ayant promené sa lampe de Psyché dans le
ciel d'Éros, de Vénus et de Minerve, ne tarda pas à vouloir
inventorier l'enfer d'Orphée et d'Eurydice ; avec la Belle HéUne\
l'épopée homérique reçut, comme dirait Molière, son paquet. Puis
la pastorale dut comparaître, et nous eûmes Daphnis et Chloé;
Virgile et Longus, Arcades ambos^ quelle drôlerie l Restait le
moyen âge et son romantisme; patience, voici venir Geneviève de
Brahant^ Chilpéric^ Héloite et Abélawd. Et Venise', vous croyez
peulHêtre que l'ombre de Titien la protégera, erreur ! Le Pont de$
Soupirs brilla sur l'aflBche, et Venise elle-même, ce beau rêve' de
l'Adriatique, fut jeté en pâture à Turlupin. Je ne vois guère que la
Divine Comédie qui jusqu'à présent ait échappé aux entreprises
de ce mardi gras; mais qui pourrait répondre de l'avenir et qui sait
%v Françoise de Riminiy cette partition en. cinq actes dont l'Opéra
nofua menace, ne renouvellera pas, quelque jour, pour l'épopée du
Digitized by VjOOQ IC
hhO RETUE DES DEUX MONDES.
grand Florentin, cette œuvre de destruction inconsciente si bien
inaugurée jadis pour les dieux d'Homère, par la Psyché du même
auteur. Le mot de La Fontaine sur les maladroits amis n'aura ja-
mais été plus vrai, et les musicologues de l'avenir ne manqueront
pas d'enregistrer parmi les curiosités les plus rares de notre temps
cette ironie du destin qui fait qu'un artiste éprouvé, sérieux, que
tout grand idéal préoccupe, un compositeur de la valeur et du rang
de M. Thomas, aura sans le vouloir prêté la main aux empoison-
neurs de toutes les sources vives, à ces honnêtes gens qui se de-*
mandent en ricanant s'il y a dans l'art quelque modèle, quelque
chose qui mérite d'être respecté.
Je viens seulement de nommer La Fontaine, mais son regard de-
puis longtemps déjà parlait au mien. Il est après Raphaël le com-
mentateur par excellence ; nul mieux que le bonhomme n'a compris
le sens anecdotique et milésien de cette fable exquise, nul ne l'a
mieux dégagée de toute surcharge métaphysique ; c'était assez que
le mpt grec ^y^-h signifie âme pour ouvrir la porte aux psycholo-
gues, et pour que ce nom de Psyché, comme plus lard le nom de
Laure également mystique et symbolique, servit de texte à la pa-
raphrase des lyriques amphigourisans. La Fontaine n'en veut, lui,
qu'à la donnée originelle, à ce conte de vieille femme uniquement
destiné à divertir une belle enfant et à l'empêcher de pleurer. Que
de grâce et de malicieuse ironie dans les deux livres de cette narra-
tion délicieuse I Où découvrir pareil virtuose dans cet art galant,
si difficile, de mélanger la prose avec les vers? Il a l'air de n'y pas
toucher, et ses mains sont pleines de trouvailles ; il va comme sans
y penser où son humeur le pousse, et ses zigzags le mènent aux plus
frais recoins du vallon. — L'entrée en matière est dans le goût de
Lulli et de Lenôtre et devrait avoir pour frontispice un Apollon en
perruque frisée et justaucorps de satin jouant un pas de bourrée
sur son violoncelle. Gomme Apulée, La Fontaine crée à son récit
des alentours, un paysage, seulement, au lieu de nous montrer l'an-
tique Egypte, le décor ici représente Versailles et ses jardins. Avant
de se lancer in médias resy l'auteur met en scène quatre personnages
de sa façon, tous poètes et beaux esprits. L'un d'eux, Polyphile, a
traduit en français le roman grec, et, pour en donner plus librement
lecture à ses amis, leur propose d'aller tous ensemble passer une
journée à Versailles. « La partie fut incontinent conclue; dès le
lendemain, ils l'exécutèrent. Les jours étaient encore assez longs, et
la saisoa belle; c'était pendant le dernier automne. » On commence
par visiter la ménagerie et l'orangerie, puis vient l'heure du dîner,
et pendant tout le repas il n'est question que des choses qu'on a
vues et du monarque pour qui tant de beaux objets sont assemblés :
Digitized by VjOOQ IC
AFULEE ET SON TEMPS. hhl
« Après avoir loué ses principales vertus, les lumières de son
esprit, ses qualités héroïques, la science de commander, ils revin- .
rent à leur premier entretien et dirent que Jupiter seul peut con-
tinuellement s'appliquer à la conduite de T univers. Les hommes
ont besoin de quelque relâche. Alexandre faisait la débauche, Au-
guste jouait, Scipion et Lœlius s*amusaient à jeter des pierres
plates sur Teau : notre monarque se divertit à faire bâtir des pa-
lais, cela est digne d'un roi. Il y a même* une utilité générale, car
par ce moyen les sujets peuvent prendre part aux plaisirs du
prince et voir avec admiration ce qui n'est pas fait pour eux. »
Sur cette réflexion assurément on ne peut plus correcte, nos quatre
amis quittent la table, ils retournent parcourir le château, redes-
cendent aux jardins et s'installent dans une grotte, a Acante, Ariste
et Gélaste s'assirent autour de Polyphile, qui prit son cahier, et ayant
toussé pour se nettoyer la voix, il commença par ces vers :
Le dieu quH)D nomme Amour n'est pas exempt d*aimcr.
A son flambeau quelquefois il se brûle;
Et si ses traits ont eu la force d*entamer
. Les cœurs de Pluton et d*Hercule,
n n'est pas inconvénient
Qu'étant aveugle, étourdi, téméraire,
n se blesse en les maniant;
Je n'y vois rien qui ne se puisse faire.
Témoin Psyché dont je reux tous conter
La gloire et les malheurs chantés par Apulée...
Ainsi, pittoresquement, la nan-ation s'engage, tantôt prose, tantôt
vers, comme dans un opéra où la phrase mélodique succède i^u>é-
citatif. De temps en temps intervient un bout de dialogue, une ob-
servation d' Acante, qui « était sérieux sans être incommode, »*une
boutade de Gélaste « qui était fort gai. » Par exemple, Polyphile,
arrivant au triomphe de Vénus, s'écrie tout à coup, haussant le ton :
a Ceci est proprement matière de poésie : il ne siérait guère bien à
la prose de décrire une cavalcade de dieux marins; d'ailleurs je'ne
pense pas qu'on pût exprimer avec le langage ordinaire ce que la
déesse parut alors :
Ccst pourquoi nous dirons en langage rimé
Que l'empire flottant en demeure charmé.
Thétis lui fait ouïr un concert de sirènes,
Tous les vents attentifs retiennent leurs haleines;
Le seul Zéphire est libre, et d'un soufiQe amoureux
n caresse Vénus, se Joue à ses cheveux.
Contre ses vCtemens parfois il se courroucr|
L'onde pour la toucher à lon^s flots s*entre-poiisse,
Et d'une égale ardeur chaque flot & son tour
S'en vient baiser les pieds de la mère d'Amour.
Digitized by VjOOQ IC
hàî RETUS DES DEUX M0JSDE6.
Ici le facétieux Gélaste, glissant dans une interruption sa note gri-
, voise, nous rappelle le La Fontaine des Conles^ tand^ que Polyphiie
semble s'approprier exclusivenieint le côté Ijfrique du poète : « Cela
devait être beau, dit Gélaste» mais j'aimerais mieux avoir vu voire
déesse au milieu d'un bois, habillée comme elle était quaad elle
plaida sa cause devanit un berger. Chacun sourit de ce qu'avait dit
Gélaste; puis Pdyphile continua, n J'en ai dit assez pour indiquer
le mouvement de f œuvre,' mais non pour donner au lecteur une idée
de ce qu'elle contient de ravissant. Il faudrait pouvoir dLter à Via-
fini , car c'est un bijou presque enfoui que ce poème ; on le connaît
trop peu, et nombre de gens n'en parlent que par ouï-dire. Toul; le
monde r les Fables et les Contes^ mais le poème de Psyché ne se
trouve que dans les œuvres complètes, et pour se le procurer à part,
force vous est de recourir k des éditions de bibliophiles tirées à
cent exemplaires sur papier rose et sur vélin et coûtaat des prix
fous que ceux-là seuls savent payer qui ne lisent pas les livres qu'ils
achètent. Pourquoi l'imprimeur de ce joli volutae d'Apulée dont j'ai
parlé plus haut ne publierait-il point, comme pendant, une édition
de ce petit chef-d'œuvre de La Fontaine? Dans un temps comme le
nôtre où le goût se pervertit par l'excès de culture, où partout la
théorie tue l'inspiration, je ne vois pas de plus grand service à
rendre au public que de le ramener au simple en popularisant cer-
tams modèles.
Tout l'unÎTcrs ob Ht à TAmour,
Belle Psyché, soumettez-lui votre àme;
Les autres dieux à ce dieu font la cour.
Et leur pouvoir eat moins doux que ta flamme.
Des jeunes cœurs c*est le suprême bien.
Aimez, aimez, tout le reste n'est rien.
Sans cet amour, tant d'objets ravlssa»,
Lambris dorés, bois, jardins et fontaines,
N*0Qt point d'appas qui ne soient langaissans.
Et l<?Qr8 plaisirs sont moins doux que «es peines;
Des jeunes cœurs c'est le suprême bien :
Aimez, aimez, tout le reste n'est rien (1),
(1) Rapprochez de ces vers un vers de la même famille au début dea Animaux ma-
ladês de la peste :
Lm tourterftllm ce fuyaient,
Pltti d'amour, partant plus do joie 1
et remarquez av^c quel art il est jeté là incidemment au plein du courant épique,
comme pour s'y noyer et s'y perdre, ce qui le met au contraire en toute valeur. J'ai
beaucoup étudié nos grands classiques au point de vue spécial de la facture du vers,
de la technique, du métier ; eh bienl le plus savant, le plus fort, le plus malin, c'est
encore La Fontaine; il les 1 attrait tous. Kos modernes n'ont pas ua Accret qu'il n'ait
Digitized by VjOOQ IC
APULÉE ET soir TEMPS. 443
Des vers tels que ceux-là devraient être dans toutes les mémoires
coiùme dans tous les cœurs ; rien ne se peut de plus pur, de plus
aimable et de plus doux, c'est, en poésie, la grâce, l'émotion, le
style des Raphaël et des Mozart.
Il y a, nous le savons, deux classes d'auteurs, ceux qui ne vi-
vent dans la postérité que par leurs œuvres et ce qu'on en lit, et
ceux qui prêtent à la légende, et dont à travers les générations l'es-
prit d'autrui vient grossir le trésor. Chacun y découvre ce qu'il
veut y voir et souvent même bien des miracles de fantaisie qui n'ont
jamais existé pour les contemporains. Le roman d'Apulée appartient
à ce dernier genre, l'écrivain proprement dit compte à peine, et
ressemble à ces maîtres dé maison qui se dérobent lorsque vous les
cherchez pour faire les honneurs de chez eux. La fable n'est pas de
luii le style emprunte le meilleur de ses grâces à l'hellénisme finis-
sant, et cependant cette œuvre d'arrangement a bravé les âges,
elle a mieux fait que vivre et survivre, elle a procréé, d'elle sont
nées d'autres merveilles, et dans ce palais des génies, dans cette
tarnésine qu'a peinte Raphaël, où Corneille, Molière et La Fontaine
ont promené leur fantaisie, dont peut-être, qui sait? un jour
quelque Mozart éveillera les échos, le nom d'Apulée de plus en plus
s'est obscurci. C'est qu'on ne bâtit pour la postérité qu'avec le
style; ajoutons que ce récit de V Amour et Psyché n'est point un
roman, c'est une I^ende, une de ces insufflations mystérieuses que
l'esprit humain lance à travers les étemels espaces et qui voyagent
sans fin au caprice de tous les zéphyrs, colorées, irisées par toutes
les aurores. Il s'agît bien en effet d'Apulée; de ce pauvre Romain
d'Afrique né sous Trajan, qui s'en préoccupe? Apulée s'efface dans
l'atrium ; parlez à l'Amour I
Henri Blaze de Bubt.
derinë. Bonhommt, il l*est, mais en mâme temps très artiste; son Ters folontiers' ar^
chaîque se relève à chaque instant par des ori^nalités de tour, des audaces d'enjam-
bement à rendre Jaloux un André Chénier :
Mail un ordPB tft reoa plus pnssant et plus fort
Qu« 1a raiBon.»
Qnant au sentiment, nous le connaissons et savons de quel irapréfu cette muse est
capable, et comme elle vibre naturellement à ce divin mot d'amour, thème obligé de
tant de lieui communs et de platitudes. Non I quoique Lamartine y trouve à reprendre,
il est le seul, et, s*il fallait choisir, on serait tenté de dire avec M°>* de La Sablière :
c Je n*ai gardé que La Fontaine et mon chien. »
Digitized by VjOOQ IC
CAMARON
ÉPISODE DE LA GUERRE DU MEXIQUE
Parler de rexpéditîon du Mexique aujourd'hui, c'est la condam-
ner. L'or et le sang de la France gaspillés en pure perte, nos arse-
naux vidés jusqu'à l'épuisement, la retraite précipitée de nos
troupes au premier signe du mécontentement des États-Unis, la
mort tragique de Maxîmilien d'Autriche, notre protégé, la ruine de
tant de braves gens qui, sur la foi des discours officiels, avaient
cru à la soUdité des valeurs mexicaines, les conséquences trop tôt
vérifiées d'une folle entreprise qui nous laissait affaiblis désormais
en face de notre véritable ennemi, jusqu'à la défection de l'homme
qui s'y était acquis richesses et honneurs, tout cela pour nous ré-
sume une des plus douloureuses pages de notre histoire. Il ne fau-
drait pas pourtant dépasser la mesure et, par un sentiment exagéré,
payer d'ingratitude ceux qui, tous les premiers victimes des faux
calculs d'une politique d'aventure, allèrent par-delà les mers sou-
tenir l'honneur du nom français. Partis au nombre de quelques mil-
liers, chargés de conquérir et d'occuper à eux seuls la surftice d'un
paya cinq fois plus grand que le nôtre, ayant à lutter tout ensemble
contre les surprises d'un climat meurtrier et les embûches des gué-
rilleros, nos soldats furent au Mexique ce qu'ils avaient été en
Afrique, en Grimée, en Italie, inaccessibles à la crainte, aux fati-
gues et aux privations. Qu'on feuillette les bulletins militaires, on
ne trouvera pas un jour dans cette longue campagne de quatre ans
qui n'ait été témoin d'un ou plusieurs combats, souvent heureux,
parfois contraires, livrés d'ordinah*e à la suite de marches écra*
santés Ou contre des forces dix fois supérieures. Il y eut là, sur
cette terre lointaine, des prodiges înouis de valeur, de constance,
de dévoûmentàla patrie et au drapeau; un souffle d'héroïsme sem-
blait avoir passé dans tous les rangs, et tel fait d'armes à peine
Digitized by VjOOQ IC
' GAMARON. hhà
connu, comme la prise du Borrego ou la défense de Gamaron, aussi
glorieux que Mazagran, non moins beau que les Thermopyles, mé-
riterait de devenir légendaire dans notre jeune armée.
L'armée française venait de lever le siège de Pue^la et s'était re-
pliée sur Orizaba, serrée de près par les troupes victorieuses. Cette
ville est dominée par le Cerro del Borrego ^ autrement dit la mon-
tagne de l'Agneau^ haute de 400 mètres environ et si abrupte qu'on
n'avait pas cru d'abord nécessaire de l'occuper. Dans la soirée du
13 juin seulement, une des deux compagnies du 99* de ligne pla-
cées en avant-garde de ce côté reçut l'ordre de s'en emparer au
plus tôt; mais déjà un corps de 3,000 ennemis, tournant par les
bois, avait grs^vi la position et s'y était retranché avec quelques
pièces d'artillerie. • A minuit, le capitaine Détrie commence l'esca-
lade. Les ténèbres étaient si épaisses qu'on ne distinguait rien à
deux pas ; les hommes, sac au dos et dans le plus grand silence,
grimpaient à la file, en s'aidant des pieds et des mains, le long de ce
mur à pic qui, même en plein jour, avait paru inaccessible. Enfin,
après des efforts surhumains, ils touchçdent au premier palier du
Cerro, quand une décharge imprévue, partie des broussailles, leur
révèle la présence de l'ennemi. Détrie fait mettre sac à terre et en-
traîne sa petite troupe à la baïonnette ; en même temps, pour trom-
per l'ennemi sur ses véritables forces, il ordonne à ses deux clai-
rons de sonner sans relâche; lui-même, enQant la voix, il feint
d'avoir à commander tout un corps d'armée imaginaire, appelle les
officiers par leurs noms, les bataillons par leurs numéros, et les
lance en masse à l'assaut. Les Mexicains reculent en désordre, on
les poursuit; mais à mesure qu'on avance ils se reforment et réap-
paraissent plus nombreux. Pendant plus d'une heure, on lutte ainsi
pied à pied; mais il est à craindre que l'ennemi, s'apercevant enfin
de notre petit nombre, ne parvienne à nous envelopper. Détrie ar-
rête ses hommes, les embusque et leur recommande de rester en
place sans tirer; le bruit du combat a sans aucun doute attiré l'at-
tention des nôtres demeurés dans le bas, et l'on peut compter sur
un prompt secours. En effet, vers trois heures et demie du matin,
arrive l'autre compagnie commandée par le capitaine Leclère, et
toutes les deux réunies reprennent l'offensive. En vain les Mexicains
reviennent-ils deux fois à la charge et font pleuvoir sur les assail-
lans un feu terrible; délogés de toutes les crêtes, attaqués corps à
corps, ils lâchent pied et se débandent. Saisi de panique à son tour,
le gros de leurs troupes, qui campait dans la plaine, s'empresse de
lever le siège; lAO soldats français avaient mis en fuite une armée.
Cette surprise coûta aux vaincus 300 tués ou blessés, dont un grand
nombre d'officiers supérieurs, 200 prisonniers, trois obusiers de
montagne, trois fanions et un drapeau; nos pertes ne dépassaient
Digitized by VjOOQ IC
^M BEVUE DES DEUX MONDES.
pas 6 morts et 28 blessés. Le capitaine Détrie, qnU par sa vigueur
etsa présence d'esprit, avait décidé du succès, fut en récompense
promu chef de bataillon. Nommé capitaine tout récemment, il por-
tait encore sur ^ tunique, en montant au BorregO', les simples ga-
lons de lieutenant.
A-Camaron, le dénoûment ne fut pas aussi heureux pour nosr
armes, mais il est des échecs qu'on ne domierait pas pour des vie-
toires. J'ai eu l'honneur de connaître un des rares survivans de
cette a&ire. Quatrante^inq ans environ, la taille plutôt petite que
moyenne, le teint bistré, les yeux petits et vifs, les traits ouverts,
énergiques, dans les gestes cette allure un peu brusque que garde
toujours l'ancien militaire sous l'habit bourgeois, tel est au phy-
sique le capitaine Maine, aujourd'hui en retraite. A sa joue, mar-
quée d'une balle qu'il reçut en Crimée et qui lui fait comme une
large fossette,- à la rosette d'ofGcier ornant sa boutonnière, sans
peine on reconnaît qu'il a dû passer par de rudes épreuves. Sou-
vent prié de nous raconter l'épisode de Gamaron, il s'y refusait tou-
jours, non par fausse modestie sans doute, mais ce souvenir, di-
saitr-il, si honorable qu'il fût, ne laissait pas de lui être pénible. Un
soir pourtant, comme nous le pressions, il dut cédera nos instances,
et c'est son récit, religieusement écouté, que j'ai essayé de re-
produire.
I.
(( Nous faisions partie des renforts de toutes armes envoyés à la
suite du général Forey après l'échec de Puebla. Le régiment étran-
ger, qui avait fait si souvent parler de lui en Algérie, allait trouver
au Mexique de nouvelles occasions de se distinguer.
Sitôt débarqués, nous avions été dirigés sur l'intérieur: notre
3* bataillon s'était arrêté à la Soledad, à huit lieues environ de Ver^-
Gruz; les deux autres, avec le colonel Jeanningros, avaient continué
jusqu'à la chaîne du Chiquihuite, en bas duquel ils s'étaient éta-
blis, tenant ainsi la route qui de Vera-Cru2 mène à Gordova.
Le Ghiquihuite est pour ainsi dire le premier gradin qui sépare
les Terres-Ghaudes des Terres-Tempérées. Vous connaissez déjà par
la carte l'aspect particulier du territoire mexicain; on l'a comparé
fort exactement à une assiette renversée qu'on recouvrirait d'une
soucoupe également renversée ; les deux rebords de l'assiette et de
la soucoupe figureraient, l'un la zone des Terres-Ghaudes, qui com-
prend tout le littoral et qui s'enfonce d'une vingtaine de lieues
dans l'intérieur du pays; l'autre, la zone intermédiaire, dite des
Terres-Tempérées; l'espace plane situé au sommet formerait la
troisième zone, celle des Terres-Froides ou hauts plateaux. Ainsi
Digitized by VjOOQ IC
-que Ja pli^part des noms de Jieux .au Mexique, Ghiquihuite a un
sens précis etsigniûe en langue indienne une hotte ou roanneguin
ittoname en portent nos chiffonniers; par sa forme en effet, la mon-
tagne rc^ppelle .assez j)ien un de ces paniers retournés.
Quoi. qu'il ,en ^oit, dès notre .arrivée le colonel s'était empressé
.d'établir .à cejrtaine hauteur, sur les premières pentes de la chaîne,
un poste d'observation; de là on dominait une partie de la plaine
et principalement Paso del Macho, — le pas du mulet, — où s'é-
tendaient nos avancées. .Une longue-vue, mise à la ^sposition des
soldats du poste, leur permettait de fouiller au loin la campagne,
alors infestée par les bandes mexicaines et de signaler sans retard
tout, mouvement suspect.
Un mois s'était déjà, écoulé sans grave incident, et j'étais préci-
sément de garde sur la .montagne avec deux escouades de ma com-
pagnie, commandées par un sergent, quand, le 29 avril, vers onie
heures du soir, l'ordre nous vijat de rallier aussitôt nos camarades
qui campaient dans le bas.
Dès que nous eûmes rejoint, on prit le café, et vers une heure
du jnatin la conqpagnie se mit «en marche.
Juste <au même instant, un immense convoi militaire concentré
à la.Soledad s'apprêtait à quitter ce point àdestination de Puebla,
(dont le second siège était commencé depuis plus de deux mois;
nous étions chaijgés. d'aller à sa rencontre et d'éclairer tout le ter-
rain en avant de lui entre le Ghiquihuite et la Soledad.
.Une belle compagnie que la nôtre, la 3* du 1*% comme on dit
à l'armée, et qui passait à bon droit pour une des plus solides de
la légion ! .11 y avait là de tout un peu comme nationalité, — c'est
assez l'habitude du corps, — des Polonais, des Allemands, des
Belges, des Italiens, des Espagnols, gens du nord et gens du midi,
mais les Français étaient encore en majorité. Comment ces hommes,
si différens d'origine, de mœurs et de langage, se trouvaient-ils
partager les mêmes périls à tant de lieues du pays natal ? Par guel
besoin poussés, par quelle soif d'aventures, par quelle série d'é-
preuves et de déceptions? Nous ne nous le demandions même pas;
mais la vie en commun, le voisinage du danger, avaient assoupli
les caractères, effacé les distances, et l'on eût cherché vainement
entre desélémens aussi disparates une entente et une cohésion plus
parfaites. Avec cela tous braves, tous anciens soldats, disciplinés,
patiens, sincèrement dévoués à leurs chefs et à leur drapeau.
Nous comptions dans le rang au départ 62 hommes de troupe,
les sous-officiers compris, plus 3 officiers : le capitaine Danjou, ad-
judant-major, le sous-lieutenant Vilain et le sous-lieutenant Maudet,
porte- drapeau, qui, bien qu'étranger à la compagnie, avait obteny
de faire partie de la reconnaissance. Notre lieutenant, malade, resta
Digitized by VjOOQ IC
AAS BEYUE DES DEUX MONDES.
couché au camp du Chiquihuite. Nous avions la tenue d'été : petite
veste bleue, pantalon de toile, et, pour nous garantir du soleil, Té-
nonne sombrero du pays en paille de latanier, dur et fort, qui nous
avait été fourni par les magasins militaires. Nos armes, comme celles
des autres troupes du corps expéditionnaire, étaient la carabine Minié
à balle forcée, alors dans tout son prestige, et le sabre- baïonnette.
Deux mulets nous accompagnaient, portant des provisions de
bouche. •«
Au bout d'une heure de marche environ, nous atteignîmes Paso
del Macho, sur le bord d'un grand ravin sinueux, au fond duquel
coule un torrent. Ce poste était occupé par une compagnie de gre-
. nadiers sous le capitaine Saussier; une vieille tour en ruines^, do-
minant le ravin, pouvait servir tout à la fois de lieu d'observation
Qt de refuge. Nous n'y demeurâmes qu'un instant; les officiers
échangèrent quelques mots, puis se serrèrent la main, et après avoir
franchi le torrent sur une étroite passerelle, d'un pas relevé, nous
continuâmes notre chemin.
Nous suivions sur deux rangs serrés le milieu de la route; il fai-
sait pleine nuit encore, et le terrain, fort accidenté dans cette partie,
couvert de bois et de hautes broussailles, pouvait cacher quelque
embuscade. A certains endroits, des deux côtés de la voie, s'éten-
daient de larges éclaircies faites dans l'épaisseur du fourré par la
hache ou l'incendie lors du passage des convois. Quant à la route
elle-même, jamais réparée, défoncée par les pluies torrentielles de
l'hiver, par le défilé incessant des voitures et des caissons, elle était
presque impraticable, et il nous fallait cet instinct que donne l'ha-
bitude de la marche dans les pays vierges pour ne pas rouler tout à
coup dans des trous ou des oraières profondes comme des préci-
pices.
Au point du jour, nous approchions du village de Camaron, en
espagnol écrevisse ; il tire ce nom bizarre d'un petit ruisseau qui
coule à quelques centaines de mètres et qui, paraît-il, abonde en
crustacés d'une grosseur et d'une saveur sans pareilles.
Comme presque tous les villages aux alentours, celui-ci était com-
plètement ruiné par la guerre. D'ailleurs il ne faudrait pas se mé-
prendre sur l'importance du dégât : un méchant toit de chaume
fort bas qui descend presque jusqu'à terre, soutenu tant bien que
mal par deux ou trois pieux mal dégrossis ou quelques branches
d'arbresi parfois une poignée de boue pour boucher les trous, voilà
ce qui constitue l'habitation d'un Indien, et si elle risque de s'écrou-
ler dès qu'on a le dos tourné, du moins n'en coûte-t-il pas beau-
coup pour la rebâtir. Les maisons vraiment dignes de ce nom et
solidement construites sont toujours la grande exception.
Gamaron n'en comptait qu'une alors : c'était, sur le côté droit de
Digitized by VjOOQ IC
CAUARON. Â&9
la route, un vaste bâtiment carré, mesurant à peu près 60 mè-
tres en tous sens et construit dans le goût de toutes les hacien-
das ou fermas du pays. La façade, tournée vers le nord et bordant
la route, était élevée d'un étage, crépie et blanchie à la chaux,
avec le toit garni de tuiles rouges. Le reste se composait d'un
simple mur très épais, fait de pierres et de torchis et d'une hauteur
moyenne de 3 mètres. Deux larges portes s'ouvrant à la partie
ouest donnaient accès dans la cour intérieure, nommée corral: c'est
là que chaque soir, en temps ordinaire, on remise les chariots et
les mules, par crainte des voleurs, toujours très nombreux et très
entreprenans dans ces parages comme dans tout le Mexique.
Nous entrâmes. La maison était vide: point de meubles; seules,
quelques vieilles nattes pourries, des débris de cuir gisant à terre
laissés là par les muletiers de passage. En face et de l'autre côté
de la route, il y avait encore deux ou trois pauvres constructions
à demi écroulées et désertes, elles aussi.
Au sortir du village, le gros de la compagnie se partagea en deux
sections, l'une à droite, l'autre à gauche, pour battre les bois; le
capitaine, avec une escouade en tirailleurs et les deux mulets, con-
tinua de suivre la route. Rendez -vous était donné pour tout le
monde à Palo-Verde, — taillis vert, — lieu où les convois s'arrêtent
d'ordinaire à cause d'une fontaine qui est proche et qui fournit une
eau excellente.
De fait, après une assez longue course sous bois, comme nous
n'avions trouvé nulle part trace de l'ennemi, nous nous rabattions
sur Palo-Verde. A cet endroit, le terrain, qui s'élève légèrement,
est entièrement dégarni dans un rayon de plusieurs centaines de
mètres; mais la forêt reprend bientôt plus verte et plus touffue
que jamais.
Nous marchions déjà depuis plus de six heures; il était grand
jour, et le soleil, dardant tous ses feux, nous promettait une
. chaude journée. On fit halte. Des vedettes sont placées autour de la
clairière en prévision d'une surprise, les mulets sont déchargés,
et le caporal Magnin part pour la fontaine avec une escouade. Un
grand hangar en planches, couvert de chaume, était établi sous un
bouquet d'arbres, à l'abri du soleil. Tandis qu'une partie des
hommes coupe du bois, prépare le café, d'autres s'étendent pour
dormir.
Une heure ne s'était pas écoulée, l'eau bouillait dans les ga-
melles, et l'on y mettait le café, quand, du côté de Camaron et sur
la route même que nous venions de quitter, deux ou trois de nous
signalèrent quelque chose d'anormal.
La poussière montait vers le ciel en gros tourbillons. A cette dis-
solu xxviik — 1878, 29
Digitized by VjOOQ IC
450 REVUE DEfi DEUX MONDES.
tance et «aus te rayans aveuglans du soleil , il n'était pas facile
d'en distinguer fdavanftage. [Pourtant nous n'avions jencontré per-
/sonne en^dhemin, et, si iquelque mouvement de troupes .avait dû se
produire sur nos (derrières, lon «nous en eiût avertis ^ itoutcela ne
nous présageait isien de bon.
)Le capitaine avait pris sa lorgnette. ~ Aux larmesl L'ennemi! —
s*écria-4t-il tout à coup. Et enieffet, avec la lQr,gnette^ on les aperce-
vait fort bien. tC' étaient des cavaliers; coiffés du oh^peau national
aux larges bords, ils avaient, sdon la coutume, déposé leur veste
sur le devaoartide la selle et allaient ainai en bras de>cbemise.
Comme nous l'apprîmes plus tard, depuis .plusieurs jours déjà
une colonne des libéraux, forte de près de 2,000 Jiommes., tant ca-
valiers que fantassins, et commandée par le colonel Milan, était
campée sur les bords de la loya, à environ deux lieues de notre ligne
de communication^ guettant le passage du convoi. Une chose les
avait attirés surtout : l'annonce de 3 millions en or monnayé, en-
fermés dans les fourgons et que le trésor dirigeait sur Puebla pour
payer la solde des troupes assiégeantes. Grâce à leur .parfaite con-
naissance des lieux et à l'habileté vraiment merveilleuse qu'ils dé-
ploient pour couvru* leurs marches, au camp du Chiquibuite on ne
soupçonnait môme pas la présence d'une pareille force sur ce point.
Par contre, toute la campagne était remplie de leurs éclaireurs.
Aussi la compagnie n'avait pas encore quitté Paso del Macho, que
déjà notre marche était signalée, et 600 cavaliers montaient en selle
pour nous suivre. Ils nous accompagnèrent toute la nuit, à certaine
distance et à notre insu. On avait compté nos hommes; on les sa-
vait peu nombreux; craignant eux-mêmes que leur position n'eût
été .éventée, les Mexicains avaient résolU de nous enlever pour ne
point manquer le convoi.
Au premier cri d'alarme, on donne un coup de pied dans les ga-
melles, on rappelle en grande hâte l'escouade de la fontaine, on re-
charge les bêtes, et moins de cinq minutes après nous étions tous
sous les armes. Pendant ce temps, les Mexicains avaient disparu.
Évidemment une embuscade se préparait sur nos derrières; le
mieux était en oe cas de /revenir sur nos pas et de chercher à vou*
de plus près l'ennemi auquel nous avions affaire.
Nous quittons Palo-Verde en colonne, précédés d'une escouade
en tirailleurs; mais alors, au lieu de suivre la route, sur l'ordre du
capitaine la compagnie prend par la droite et s'engage sous bois.
fJous y trouvions ce double avantage de dissimuler nos mouvemens
et de pouvoir à l'occasion repousser plus facilement les attaques de
la cavalerie libérale.
Le bois s'éteudait àJ'infini dan^^ la direction de la Joya. Âu-des-
Digitized by VjOOQ IC
CÀMARON. m
SUS des buissons et des touffes de hautes herbes montaient, reliés
les uns aux autres par de longues lianes tombant en guirlandes,
les magnolias, les lataniers, les caoutchoucs, les acajous, tous les
arbustes rares, toutes les essences précieuses de cette nature pri-
vilégiée. Parfois le fourré devenait si épais qu'il fallait s'y ouvrir
un chemin avec le tranchant du sabre-baïonnette. Çà et là couraient
d'étroits sentiers, connus des seuls indigènes.
Nous marchions depuis plus d'une heure sans avoir même aperçu
l'eraiemi. Sorti l'un des premiers de l'École de Saint-Cyr, jeune en-
core, estimé des chefs, adoré des soldats, le capitaine Danjou était
ce qu'on appelle un officier d'avenir. Grièvement blessé en Grimée
et resté manchot du bras gauche, il s'était fait faire une mam arti-
culée dont il se servait avec beaucoup d'adresse, même pour mon-
ter à cheval. Autant que son courage, ce qui le distinguait surtout
c'était cette sûreté, cette promptitude du coup d'oeil qu'on ne trou-
vait jamais en défaut. Ge jour-là il portait sur lui une carte du
pays, très complète, dressée à la main par les officiers de l'état-
major français, et qu'il consultait souvent. A quelque distance, en
face de nous, coulait la rivière, profondément encaissée entre ses
deux bords à pic et gardée sans doute par un ennemi nombreux;
s'engager davantage pouvait paraître dangereux; il nous fit faire
volte-face et tendre de nouveau vers Gamaron.
Au moment même où nous débouchions sur la route, à 300 mètres
environ du pâté de maisons, un coup de feu parti d'une fenêtre
vint blesser l'un de nos camarades à la hanche.
La compagnie s'élance au pas de course; à l'entrée du village
elle se dédouble, tourne par les deux côtés simultanément et se re-
trouve à l'autre bout sans que rien de nouveau ait confirmé la pré-
sence de l'ennemi. Nous nous arrêtons, l'arme au pied, tandis
qu'une escouade fouille soigneusement les maisons. En même
temps, comme il fait trè» chaud et que la soif commence à nous
tourmenter, des honortnes avec leurs bidons descendent vers un pe-
tit ravin, situé à quelques pas sur la droite et où l'on trouve quel-
quefois de Teau dans les creux du rocher. Par malheur la saison
des chaleurs était déjà arrivée, et nous dûmes rester sur notre soif.
Dans le village, on eut beau chercher, l'adroit tireur ne s'y trouva
plus : sans doute quelque vedette ennemie qui avait fui à notre ap-
proche.
Nous reprîmes alors la route du Chiquihuite. Nous allions encore
une fois partagés en deux sections, une sur chaque flanc, le capi-
taine avec les mulets et une escouade au centre, plus une escouade
d'arrière-garde à 400 mètres de distance.
A peine avions-nous fait quelques pas, nous aperçûmes tout à
coup, sur un monticule à droite et en arrière de nous, les cavaliers
Digitized by VjOOQ IC
A 52 REVUE DES DEUX MONDES.
mexicains massés, sabre au poing et s'apprêtant à charger. Ils
avaient remis leurs vestes de cuir sur leurs épaules, et nous les re-
connûmes très bien; le coup de feu de leur vedette les avait ap-
pelés. A cette vue, le capitaine Danjou, ralliant les deux sections et
l'escouade d*arrière-garde, nous fait former le carré pour mieux
soutenir la charge; au milieu de nous étaient les mulets; mais les
deux maudites bêtes, pressées de tous côtés et regrettant leur an-
cienne liberté d* allures, sautaient, ruaient, faisaient un train d'en-
fer; force nous fut de leur ouvrir les rangs, et ils partirent au triple
galop dans la campagne, où ils n'allaient pas tarder à être capturés.
Les ennemis avaient sur nous l'avantage du lieu, car le terrain,
plane et dégarni aux abords de la route, favorisait les évolutions de
leur cavalerie; au petit pas, ils descendirent le coteau, se séparèrent
en deux colonnes afm de nous envelopper, et, parvenus à 60 mè-
tres, fondirent sur nous avec de grands cris.
Le capitaine avait dit de ne point tirer : aussi les laissions-nous
venir sans broncher, le doigt sur la détente; un instant encore, et
leur masse, comme une avalanche, nous passait sur le corps ; mais
au commandement de feu une épouvantable décharge, renversant
montures et cavaliers, met le désordre dans leurs rangs et les ar-
rête tous nets. Nous continuions le tir à volonté. Ils reculèrent.
Sans perdre de temps, le capitaine nous fait franchir un petit
fossé garni d'une haie de cactus épineux, formant clôture, qui bor-
dait la route sur la gauche et remontait jusqu'à Gamaron. Outre
que cet obstacle devait arrêter l'élan de la seconde charge, nous
espérions atteindre les bois, dont on apercevait la lisière à AOO ou
500 mètres de là, et sous leur couvert regagner Paso del Macho
sans encombre. Le tout était d'y arriver.
Par malheur, une partie des Mexicains nous avait déjà tournés
par le nord-est de l'hacienda; les autres avaient essayé de franchir
la haie de cactus, mais leurs chevaux pour la plupart s'étaient dé-
robés. Une seconde fois, nous nous formâmes en carré, et comme
les assaillans étaient moins nombreux, comme ils ne chargeaient
plus avec le même ensemble, nous soutînmes cette attaque encore
plus résolument que la précédente. Ils reculèrent de nouveau.
Cependant notre situation devenait critique. Rejoindre les bois?
il n'y fallait plus songer : l'hacienda au contraire était peu éloi-
gnée; avec du sang-froid, du bonheur aussi, nous pouvions nous y
réfugier et tenir derrière les murs, jusqu'à l'arrivée probable d'un
secours.
Le parti du capitaine fut bientôt pris ; sur son ordre nous met-
tons la baïonnette au canon, puis à notre tour, tête basse, nous fon-
çons sur les cavaliers groupés devant nous ; mais ils ne nous atten-
dent pas et détalent comme des lièvres. Si le Mexicain fait preuve
Digitized by VjOOQ IC
CAMARON. iô3
souvent en £ace des balles d*un courage incontestable, et même un
peu fanfaron, il semble que tout engagement à Tarme blanche soit
beaucoup moins de son goût.
Du même élan, nous franchissons la distance qui nous sépare
de la ferme et nous pénétrons dans le corral ; puis chacun s'occupe
d'organiser la défense. L'ennemi ne se voyait plus; terrifié de notre
impétuosité toute française, il s'était réfugié de l'autre côté du bâti-
ment. A défaut de portes depuis longtemps absentes, nous barrica-
dons tant bien que mal les deux entrées avec des madriers, des
planches et tout ce qui nous tombe sous la main.
Nous avions songé d'abord à occuper la maison tout entière, mais
nous n'en eûmes pas le temps; d'ailleurs nous n'étions pas en
nombre. Déj4 l'ennemi, revenu en avant, avait envahi les deux pre-
mières chambres du rez-de-chaussée par où l'on communiquait
avec l'étage supérieur. Une seule restait libre, située à l'angle
nord-ouest et ouvrant à la fois sur le dehors et sur la cour. Nous
nous hâtâmes d'en prendre possession.
Dans l'intérieur du corral et à gauche de la seconde entrée s'éle-
vaient deux hangars en planches, adossés à la muraille ; le pre-
mier complètement fermé et à peu près intact ; l'autre, celui du
coin, tout ouvert, à peine abrité d'un toit branlant et soutenu par
deux ou trois bouts de bois portant sur un petit mur de briques
crues à hauteur d'appui. En face, à l'angle correspondant, un han-
gar semblable avait existé autrefois, mais la charpente avait dis-
paru, et il ne restait plus que le soutènement de briques, à demi
ruiné; au mâme endroit s'ouvrait dans le mur d'enceinte une brèche
déjà ancienne, assez large pour laisser passer un homme à cheval.
Par les soins du capitaine Danjou, une escouade fut placée à cha-
cude des deux entrées; deux autres occupèrent la chambre avec
mission de surveiller les ouvertures du bâtiment qui donnaient sur
la route ; une autre fut chargée de garder la brèche. Un moment
on voulut créneler le mur qui faisait face aux portes d'entrée ;
mais il était si épais, si bien construit de paille, de sable et de cail-
loux qu'on n'y put percer que deux trous, à grand' peine; personne
n'y demeura. Enfin le sergent Morzicki, un Polonais, fut envoyé sur
les toits avec quelques hommes pour observer les mouvemens de
Tennemi. Le reste de la compagnie prit place en réserve entre les
deux portes, ayant l'œil à la fois sur les quatre coins de la cour et
prêt à se porter partout où le danger deviendrait trop pressant.
Ces dispositions prises, nous attendîmes fièrement l'attaque ; il
pouvait être en ce moment neuf heures et demie.
Digitized by VjOOQ IC
A Mi* REYUE DES DEIDI MONDES.
II.
Jusque-là on avait tiraillé de part et d'autre, échangé quelques
coups de feu, mais sans que l'ennemi en prit occamm pour s'enga-
ger à fond. Au contraire il semblait hésiter à commiencer IHittaquc,
et nous n'étions pas loin de croire qu'il se retirerait. Nous fûmes
vite détrompés.
Morzicki venait d'être aperçu tandis qu'il s'avançait sur les toits,
au-dessus des chambres occupées par l'ennemi. l)n officier mexi-
cain, son mouchoir blanc à la main, s'approcha lui-même jusqu'au
pied du mur extérieur et, parlant en bon français, au nom du colonel
Milan nous somma de nous rendre : « Nous étions trop peu nom-
breux, disait-il : nous allions nous faire inutilement, massacrer ;
mieux valait nous résigner à notre sort et déposer les armes, on
nous promettait la vie sauve. »
Ce parlementaire était un tout jeune homme de vmgt-deux à
vingt-trois ans; fils d'un Français, du nom de Laisné, établi
depuis longtemps capitaine du port à Vera-Gruz, il avait passé lui-
même par l'école militaire de Chapultepec, près Mexico. J'eus occa-
sion de le connaître plus tard et, comme tous mes camarades, je
n'eus jamais qu'à me louer de sa bienveillance et de son humanité.
Pour le moment, il avait grade de capitaine et rempKssait les fonc-
tions d'officier d'ordonnance auprès du colonel Milan.
Morzicki était descendu pour nous apporter les propositions de
l'ennemi ; le capitaine le chargea de répondre simplement que nous
avions des cartouches, que nous ne nous rendrions pas.
Alors le feu éclata partout à la fois ; nous étions à peine un contre
dix, et, si l'attaque eût été dès lors vigoureusement conduite, je ne
sais- trop comment nous eussions pu y résister. Heureusement nous
n'avions affaire qu'à des cavaliers ; forcés de mettre pied à terre,
embarrassés par leurs larges pantalons de cheval, peu habitués
d'ailleurs à ce genre de combat, ils venaient, séparément ou par
petits groupes, s'exposer à nos balles cylindriques qui ne les épar-
gnaient point; nous savions tirer.
A vrai dire, ils n'étaient pas seuls à souffrir, car nous nous trou-
vions nous-mêmes fort imparfaitement abrités, et déjà plusieurs
des nôtres étaient tombés, tués ou blessés. Dans la chambre surtout,
la lutte était épouvantable: les Mexicains essayaient de l'envahir
du dehors, en même temps, ceux qui occupaient les chambres voi-
sines s'étaient mis à percer de meurtrières les murs et les plafonds;
les défenseurs, ainsi pressés, commençaient à faiblir.
Calme, intrépide au milieu du tumulte, le capitaine Danjou sem-
blait se multiplier. Je le reverrai toujours avec sa belle tête intelli-
gente où l'énergie se tempérait si bien par la douceur; il allait
Digitized by VjOOQ IC
d*uQ poste à l'autre, sans fiouci des balles qui 8e crokaieat dans la
cour, eucourageant les boiomes par son exemple, noufi i^ppeknt
par nos jqoius, disant à chacun de ces nobles paroles gui xédb^u&nt
le cœur et rendent le sacrifice de la vie moins pénihle, et même
4gréabl«i, au moment du danger. .Âysc de pareils chefs, je iie sais
xien d'impossible.
Vers onze heures, il venait de visiter le poste de la chambre etliù-
même avait reconnu qu'on n'y pourraitplus tenir longtemps, quand,
regagnant la réserve, il fut atteint d'une balle en pleine poitrine;
il tomba en portant la main sur sa blessure. Quelques-uns de nous
coururent pour le relever, mais le coup était mortel; le sang sortait
à flots de sa poitrine et ruisselait sur le sol. Le sous- lieutenant
Vilain lui mit une pierre sous la tête; pendant cinq minutes encore
ses yeux hagards roulèrent dans leur orbite, il eut deux ou trois
soubresaulâ convulsifs, puis son corps âe raidit, et il expira sans
avoir repris connaissance.
Quelque temps avant de tomber, il nous avait fait promettre que
nous nous défendriozB tous jusqu'à la dernière extrémité : nous
l'avions juré.
Sur ces entrefaites, la chambre était évacuée. Les Mexicains, à
icoups de crosse, étaient parvenus à enfoncer une porte intéiieure
qui unissait cette pièce aux autres du rea-de-cfaaussée et d'où ils
fusillaient nos hommes à bout portant; ceux-ci furent contraints de
se retirer, mais de quatorze qu'ils étaient au début, il n'en restait
plus que cinq qui allèrent renforcer les divers postes de la cour.
Le «Dus-Jieutenant Vilain prit. le commandement qui, comme titu-
laire, lui revenait de droit ; petit, fluet, les clieveux blonds frisée,
presqu'un enfant, il sortait des sous-officiers et n'avait que six mois
àe gcade; un brave cœur du reste, et qui ne boudait pas devant
le danger.
La défense continua. Les Mexicains étaient maîtres de la maison
tout entière, mais ils ne jouirent pas longtemps de leur avantage.
Embusqués dans la cour, jdous dirigions contre toutes les ouvertures
un feu ai vif et si précis qu'ils durent quitter la place à leur tour,
le premier étage d'abord, puis le rez-de-chaussée. Dès lors ils n'y
reparurent que par intervalles et en petit nombre; mais à peine une
tête, un bras, un bout d'uniforme apparaissait-il dans l'encadiement
d'une porte ou d'une fenêtre qu'une balle bien dirigée châtiait
cette imprudence.
Vers midi, on entendit au loin la voix du clairon. Nous n'avions
pas encore perdu tout espoir et nous pûmes croire un moment que
des Français venaient à noti:e secours ; déjà même, frémissans de
joie, nous nous apprêtions à sortir du corral pour courir au-devant
de nos camarades : soudain battirent les tambom^s, ces petits tam-
Digitized by VjOOQ IC
&56 REVUE DES DEUX MONDES.
bours bas des Mexicains, au roulement rauque et plat comme celui
du tambour de basque» jouant une sorte de marche sautillante, toute
différente de nos airs français et à laquelle nous ne pouvions plus
nous méprendre.
C'était Tinfanterie du colonel Milan qui s'annonçait : laissée au
matin dans la campement de la Joya, avertie plus tard du combat
engagé h Camaron, elle venait ajouter le poids de ses armes dans
une lutte déjà trop inégale.
Morzicki nous avait rejoints et combattait avec nous dans la cour;
souple comme un jaguar et s' aidant pour grimper des moindres
aspérités de la muraille, il alla repreodre sur les toits son poste
périlleux d'observation. Il aperçut, massée en avant de l'hadenda,
toute cette infanterie.
On n'y comptait pas moins de trois bataillons forts de iOO hommes
en moyenne et portant chacun le nom du district où ils avaient été
)evés : Vera-Cruz, Cordova, Jalapa.
Comme il arrive toujours dans une armée improvisée, — et c'était
le cas pour les Mexicains, — l'ensemble du costume et de l'équi-
pement laissait beaucoup à désirer; pourtant, sous ce désordre,
on sentait percer une préoccupation méritoire de bonne tenue et de
régularité. Les hommes du bataillop de Vera-Cruz avaient tous, ou
presque tous, le large pantalon et la veste de toile grise à liséré
bleu, pour coiffure le grand chapeau de paille ; Cordova ne différait
que par la couleur de la toile qui était bleue; Jalapa, le mieux
habillé des trois, avait également le pantalon de toile grise, la veste
bleue ouverte par devant, et au lieu du sombrero mexicain le képi,
avec l'indispensable couvre-nuque tombant sur les épaules. Le plus
grand nombre chaussaient des brodequins en cuir fauve lacés sur
le cou -de-pied; les autres avaient conservé leurs sandales oh
guarachesy à semelles de cordes, assez semblables aux espadrilles
espagnoles.
Les chefs étaient vêtus à peu près de même façon, sauf la qualité
plus fine de l'étoffe : pantalon à liséré bleu ou rouge, tunique de
campagne à petites basques, ornée de boutons d'or sur le devant,
avec l'attente sur chaque épaule. Tous les officiers supérieurs por-
taient la botte molle et le revolver à la ceinture.
Quant à la cavalerie, elle se composait surtout d'irréguliers, —
guérilleros, — dans l'appareil le plus ordinaire au cavalier mexi-
cain et que tout le monde connaît : aux jambes, des caleçons de
peau collans, ouverts de bas en haut, s' évasant sur le pied et garnis
le long de la couture d'une triple rangée de boutons métalliques,
autour des reins la ceinture de laine rouge, le gilet et la veste de
cuir, agrémentés à profusion de soutaches et de broderies d'argent,
sur la tête le chapeau de feutre gris aux vastes ailes hoiizontales
Digitized by VjOOQ IC
CAMARON. A57
qu'entoure la toquilla^ large galon d'argent ou d'or; puis des épe-
rons démesurés, d'énormes étriers de bois, en forme de sabots
carrés, recouverts de métal, la lourde selle à pommeau; tout cela
faisait un curieux contraste avec la taille de leurs chevaux , peu
élevés pour la plupart, mais d'une vigueur remarquable et merveil-
leusement dressés.
Un escadron seul portait l'uniforme militaire : tunique de drap
bleu à petits pans, pantalon bleu terminé par le bas de cuir, buf-
fleteries blanches; képi et couvre-nuque; c'étaient des dragons. Du
reste toutes ces troupes étaient supérieurement armées, avec des
armes perfectionnées de provenance américaine : aux cavaliers, le
sabre, le revolver et le mousqueton; bon nombre de guérilleros
avaient aussi la lance ; aux fantassins, la carabine rayée et le sabre-
baïonnette. En vérité, il ne leur manquait plus que du canon I
Nous nous regardâmes sans mot dire; dès ce moment nous
avions compris que tout était perdu et qu'il ne nous restait plus
qu'à bien mourir. Pour comble de malheur, le vent ne portait pas
dans la direction de Paso del Macho, d'où le capitaine Saussier et
ses grenadiers, entendant la fusillade, n'auraient pas manqué d'ac-
courir à notre aide.
Cependant Morzicki avait été vu de nouveau, et pour la seconde
fois le chef des Mexicains nous fit sommer de nous rendre. Le ser-
gent était encore tout bouillant de la lutte; ivre de poudre et de co-
lère, il répondit en vrai soldat, par un mot peu parlementaire, mais
qui du moins ne laissait plus de doute sur nos intentions, puis il se
hâta de descendre et traduisit sa réponse au sous-lieutenant Vilain
qui dit seulement : a Vous avez bien fait, nous ne nous rendrons pas. »
Au même instant, l'assaut commença. Le premier élan des Mexi-
cains fut terrible ; ils se ruaient de tous côtés pour pénétrer dans
la cour, criant, hurlant, vomissant contre nous les imprécations et
les injures, avec cette abondance qui leur est propre en pareil cas
et que facilite encore l'inépuisable richesse du vocabulaire espa-
gnol : « Dehors les chiens de Français 1 A bas la canaille ! A bas
la France 1 Mort à Napoléon 1 » Je ne puis tout répéter.
Pour nous, calmes, silencieux, chacun à notre poste, nous ajus-
tions froidement, ne tirant qu'à coup sûr et quand nous tenions
bien notre homme au bout du fusil : les plus avancés tombaient;, le
flot des assaillans oscillait d'abord, puis reculait en frémissant,
mais pour revenir à la charge aussitôt après. A peine avions-nous
le temps de glisser une nouvelle cartouche au canon, ils étaient
déjà sur nous. Leurs officiers surtout étaient magnifiques d'audace
et de bravoure.
Rentrés en force dans le corps de logis, les uns s'occupaient d'ou-
vrir avec des pics et des pinces dans le mur du rez-de-chaussée une
Digitized by VjOOQ IC
ibS REVUE DEff DEUX MONDES.
large brèche sur la cour. En même temps, d'autres s'étaient étotblisr
derrière la partie du mur d'enceinte qui faisait face aux grandes
portes; de là, mettant à profit le» créneaux que nous anoos percés
nous-mêmes et que nous n'arions pas pu défendre, en perçant de
nouveaux, comme le niveao du sol extérieur était plus élef è qoe
celui de la cour, ils dirigeaient sur nous un feu plongeant; de ce
côté encore ils parvinrent, quoique non sans peine, à outtît une
brèche de près de 3 mètres.
Alors' nous dûmes changer nos dispositions. Le poste de réserve
dont je faisais partie et qui tenait le milieu entre les deux entrées
se trouvait pris à découvert; nous réunissant aux défenseurs de la
porte de droite qui n'était plus attaquée, tous ensemble nou«
fîmes retraite dans l'angle sud-ouest de la cour, sous le hangar ou-
vert, d'où nous continuâmes à tirer.
Vers deux heures et demie, le sous-lieutenant Yilain revenait de
visiter le poste de la brèche et traversait la cour en diagonale^ dans
la direction des grandes portes, quand une balle partie du bâtiment
l'atteignit en plein front. Il tomba comme foudroyé.
En ce moment, il faut bien le dire, un sentiment d'horrible tris-
tesse nous pénétra jusqu'au fond de l'âme. La chaleur' était acca-
blante ; le soleil en son zénith tombait d'aplomb sur nos têtes, un
soleil dévorant, impitoyable comme il ne luit qu'eaux tropiques;
sous ses rayons à pic, les murs de la cour paraissaient tout blancs
et la réverbération nous brûlait les yeux; quand nous ouvrions la
bouche pour respirer, il nous semblait avaler du feu; dans l'air,
pesant comme du plomb, couraient ces tressailtemens, ces ondula-
tions qu'on voit passer sur les plaines désertes dans les après-midi
d'été; la poussière que soulevaient les balles perdues frappant le
sol de la cour avait peine à quitter la terre et lentement montait
en lourdes spirales; surchauffé tout à la fois parles rayons du soleil
et la rapidité de notre tir, le canon de nos fusils faisait sur noa^
mains l'impression du fer rouge. Si^intense était l'ardeur de l'aft-
mosphère dnns ce réduit transformé en fournaise que les corps
des hommes tués s'y décomposaient à vue d'œil ; en moins (f une
heure, la chahr des plaies se couvrait de teintes livides.
Pêle-mêle avec les morts, car il n'y avait aucun moyen de les
secourir, les blessés gisaient à la place même où ils étaient tombés;
mais tandis qu'où entendait au dehors ceux des Mexicains gémir et
hurler de douleur, tour à tour invoquant la Vierge ou maudissant
Dieu et les saints, les nôtres, par un suprême effort, en dépit de
leurs souffrances, restaient silencieux. Ils eussent craint, les pau-
vres garçons, d'accuser ainsi nos pertes et de donner confiance à
l'ennenrir
Nous n'aviws rien mangé ni bu depuis la veille; les provîrions
Digitized by VjOOQ IC
GAMABQN* iÔ^
s'en étaient allées avec les mulets; nos bidons étaient à sec, car en
afriyani à Palo-Verde, noos lés ayioijs yidés dans les gamelles qu'il
fallut renyerser ensuite, et, grâce à notre retraite précipitée, nous
n'arions pas eu le temps de les remplir de nouveau ; enfin, dans
le ravin, nous n'avions pu trouver d'eau. Seiul, au départ, l'ordon-
nance du capitaine portait en réserve dans sa musette une bouteille
de vin que M, Danjou lui-même, au moment d'organiser la résis-
tance, avait distribuée entre les hommes. A peine y en avait-il
quelques gouttes pour chacun, qu'il nous versa et que nous bûmes
dans le creux de la main.
Aussi la soif nous étreignait à la gorge et ajoutait encore aux
horreurs de notre situation : une écume blanche nous montait aux
coins de la bouche et s'y coagulait; nos lèvres étaient sèches
comme du cuir, notre langue tuméfiée avait peine à se mouvoir, un
souffle haletant , continu , nous secouait la poitrine ; nos tempes
battaient à se rompre, et notre pauvre tête s'égarait; de telles
souffrances étaient intolérables. Ceux-là seuls peuvent me com-
prendre qui ont vécu sous ce climat malsain et qui connaissent par
expérience le prix d'un verre, d'une goutte d'eau.
J'ai vu de^ blessés se traîner à pUt-ventre, et, pour i^aiser* la
fièvre qui les dévorait, la tête en avant, lécher les mares de sang
déjà caillé qui couvraient le sol. J'en ai vu d'autres, fous de dou-
leur, se pencher sur leurs blessures et aspirer avidement le sang
qui sortait à ilôts de leur corps déchiré. Plus forte que toutes les
répugnances, que tous les dégoûts, la soif était là qui nous pres-
sait... et puis on avait juré..« le devoirl.. Mous en vînmes nous-
mêmes à boire notre urine.
A la vérité, ce n'était guère le temps de nous apitoyer sur nous-
mêmes ou sur les souffrances de nos camarades. H fallait avoir l'œil
toui-né vers tous les points à la fois : à droite , à gauche, en avant,
vers les fenêtres du bâtiment, vers les brèches de la cour, car par-
tout on voyait briller les canons de fusil et de partout venait la
mort. Les balles, plus drues que grêle, s'abattaient sur le hangar,
ricochaient contre les murs, faisaient voler autour de nous les
éclats de pierre et les débris de bois. Parfois un de nous tombait,
alors le voisin se baissait pour fouiller ses poches et prendre les
cartouches qu'il avait laissées.
D'espoir, il n'en restait plus; personne cependant ne parlait dp
se rendre. Le porte-drapeau Maudet, un vaillant lui aussi, avait
remplacé Vilain ; un fusil à la main, il combattait avec nous sous
le hangar, car déjà les progrès des ennemis ne permettaient plus
de traverser la cour et de communiquer ^es ordres aux différons
postes. Au fait, il n'en était pas besoin ; la consigne était bien con-
nue de tous : tenir jusqu'au bout, jusqu'à la morL
Digitized by VjOOQ IC
A60 RETUE DES DEUX MOICDES. '
Les Mexicains commençaient à se lasser; mais alors, pour mieux
vaincre notre résistance, ils imaginent de recourir à une manœuvre
de guerre fort en honneur parmi eux : ils entassent de la paille et
du bois à la partie nord-est du bâtiment et y mettent le feu; l'in-
cendie dévora d'abord un hangar extérieur qui faisait face à Yera-
Gruz et qui de là gagna rapidement les toits.
Le vent soufflait du nord au sud et rabattait sur nous une épaisse
fumée noire qui ne tarda pas à envahir la cour; nous en étions
littéralement aveuglés, et cette odeur acre de la paille brûlée, nous
prenant à la gorge, rendait plus ardente encore l'horrible soif qui
nous tordait les entrailles.
Enfin, au bout d'une heure et demie, l'incendie s'éteignit de lui-
même, faute d'ahmens; pourtant cet incident nous' avait été fu-
neste : à la faveur de la fumée qui nous dérobait leurs mouve-
mens, les Mexicains avaient pu s'avancer davantage et nous tirer
plus sûrement. Les postes de la brèche et de la porte de gauche
avaient perdu la plus grande partie de leurs défenseurs.
Vers cinq heures, il y eut un moment de répit; les assaillans
se retiraient les uns après les autres comme pour obéir à un ordre
reçu, et nous pûmes reprendre haleine. Tout bien compté, nous
n'étions plus qu'une douzaine.
Au dehors, le colonel Milan avait réuni ses troupes autour de lui
et les haranguait; sa voix sonore arrivait jusqu'à nous, car tout
autre bruit avait cessé, et à mesure qu'il parlait, sous le hangar, im
ancien soldat de la compagnie, Bartholotto, d'origine espagnole,
tué raide à côté de moi quelques instans plus tard, nous traduisait
mot par mot son discours.
Dans ce langage chaud et coloré qui fait le fond de l'éloquence
espagnole. Milan exhortait ses hommes à en finir avec nous ; il leur
disait que nous n'étions plus qu'une poignée, mourant de soif et
de fatigue, qu'il fallait nous prendre vivans, que s'ils nous laissaient
échapper, la honte serait pour eux ineffaçable; il les adjurait au
nom de la gloire et de l'indépendance du Mexique, et leur promet-
tait bien haut la reconnaissance du gouvernement libéral. Quand il
eut fini, ime immense clameur s'éleva et nous apprit que l'ennemi
était prêt pour un nouvel effort. Toutefois, avant d'attaquer, Milan
nous fit adresser, une troisième sommation; nous n'y répondîmes
même pas.
III.
L'assaut reprit plus terrible que jamais ; l'ennemi se précipitait
sur toutes les ouvertures à la fois. A la grande porte, le capoi-al
Berg seul restait debout; il fut entouré , saisi par les bras, par le
cou, enlevé : l'entrée était libre, et les Mexicains s'y jetèrent en foule.
Digitized by VjOOQ IC
câhâron. 261
Nous cependant, de notre coin, nous enfilions le mur en lonr
gueur ; tous ceux qui se montraient dans cette direction disaient
aussitôt demi-tour; en moins de dix minutes, il y eut là plus de
vingt cadavres en monceau qui obstruaient le passage et arrêtaient
l'élan des nouy^aux venus.
Par malheui-, vers le mêmq temps, l'entrée de l'ancienne brèche
était forcée ; à hommes s'y défendaient encore, Kuwasseg, Gorski,
Pinzinger et Magnin ; mais tandis qu'ils repoussent les assaillans
du dehors, franchissant portes et fenêtres, les Mexicains par .der-
rière envahissent la cour : nos camarades sont contraints de faire
face à cette attaque imprévue qui les prend à revers; env vain
veulent-ils résister à l'arme blanche, ils sont à leur tour désal-més
et pris.
Sous le hangar, nous tenions toujours; la poitrine haletante, les
doigts crispés, sans répit chargeaht notre carabine, puis l'armant
d'un geste inconscient et fébrile, nous réservions toute notre atten-^
tion pour viser. Chacun de nos coups faisait un trou dans leurs
rangs, mais pour un de tué, dix se présentaient.
La porte naguère défendue par Berg, l'entrée ouverte dans le
mur d'enceinte, les fenêtres et la porte de Thacienda vomissaient
à flots les assaillans, et se traînant sur les genoux, dissimulés der-.
rière le petit mur du hangar détruit qui à cet endroit avançait
dans la cour, d'autres adversaires nous arrivaient continuellement
par l'ancienne'brèche.
11 faisait grand jour encore; dans le ciel d'un bleu cru, sans
nuages, brillait le soleil aussi ardent, aussi implacable qu'en plein
midi, et ses . rayons à peine inclinés, comme s'achamant ^après
nous, fouillaient tous les coins de la cour. Plusieurs des blessés,
frappés d'insolation et en proie au délire, ne pouvaient plus retenir
leurs plaintes et demandaient à boire d'une voix déchirante; les
mains contractées, les yeux injectés el saillans, les malheureux se
tordaient dans les angoisses dernières de l'agonie et de leur tête
nue battaient lourdement }e sol dessécl^é.
Depuis le matin, je n'avais rien perdu, fût-ce un seul moment,
de mon sang-froid, ni de ma présence d'esprit; tout à coup je pen-
sai que j'allai mourir.
Souvent j'avais entendu dire que, dans un péril extrême, l'homme
revoit passer en un instant, par les yeux de l'esprit, tous les actes
de sa vie entière. Pour ma part, et bien qu'ayant fait la guerre, JQ
me fusse trouvé parfois dans des circonstances assez difficiles, ja-
mais je n'avais rien observé de semblable. Cette fois il devait en
être autrement. Ce fut comme un de ces éclairs rapides qui par les
chaudes nuits des tropiques, précurseurs de l'orage, déchirent su-
bitement la nue et, courant d'un pôle à l'autre, illuminent sur une
Digitized by VjOOQ IC
&62 BETUE DES D£CX MONDES.
étendue immeose les montagnes et les plaines, les forêts, les riiles
et les hâmetux; pendant la durée de qudquea secondes k pmnt^
cbatjoe détail du passage apparaît distiiK:^ en son lieu« pois la nuit
reprend tout Ainsi nK>n paasé m'apparut soudain. Je refis mon
beau et vert pays de Périgord, et Mussidan où j'étais né, ai genti*-
nent assis entre ses deux rivières, tout embaumé* de l'odeur des
jardins, et les petits camarades arec qui je jouais enfant. Je me
revis moi-même jeune soldat, engagé aux zouaves, bientôt partant
pour la Crimée, blessé dans les tranchées, prenant part un des pre-
miers à Tassaut du Petit-Redan, décoré ! Je me revis plus tard en
Afri(pie, entré aux chasseurs à pied et faisant parler la poudre avec
les Arabes ; puis en dernier lieu rendant mes galons de sous-offi-
cièr pour faire partie de la nouvelle expédition et visiter cette terre
du Mexique où j'allais laisser mes os.
£n effet, l'issue pour nous i^était plus douteuse. Acculés dans
notre coin comme des sangliers dans leur bauge, nous étions prêts
' pour le coup de grâce. De moment en moment un de nous tom-
bait, Bartholotto d'abord, puis Léonard.
Je me trouvais entre le sergent Morzicki, placé à ma gauche, et
le sous-lieutenant Maudet à ma droite. Tout à coup Morzicki re^
çut à la tempe une balle partie du coin de la brèche; son corps
s'inclina et sa tête inerte vint s'appuyer sur mon épaule. Je me
retournai et le vis face à face, la bouche et les yeux grands ouverts :
— Morzicki est mort, dis-je au lieutenant.
— Bah! fit celui-ci froidement, un de plus; ce sera bientôt
notre tour, et il continua de tirer.
Je saisis à bras-le-corps le cadavre de Morzicki, je l'adossai à la
muraille et retournai vivement ses poches pour voir s'il lui restait
encore des cartouches ; il en avait deux, je les pris.
Nous n'étions plus que cinq : le sous-lieutenant Maudet, un
Prussien nommé Weosel, Cattau, Constantin, tous les trois fusi-
liers, et moi. Pourtant nous tenions toujours l'ennemi en respect;
mais notre résistance tirait à sa fin, les cartouches allaient «'épui-
sant. Quelques coups encore, il ne nous on resta qu'une à chacun ;
il était six heures environ, et nous combattions depuis le matin. —
Armez vos fusils, dit le lieutenant : vous ferez Xeu au commande-
ment; puis nous chargerons à la baïonnette, vous me suivrez.
Tout se passa comme il l'avait dit.
Les Mexicains avançaient ne nous voyant plus tirer ; la cour en
é^it pleine. Il y eut alors un grand £iilence autour de nous; le
moment était solennel : tes blessés n^mes s'étaient tu; dans notre
réduit nous ne bougions plu&, nous attendions.
— Jouel feu 1— dit le lieutenant; nous lâchâmes nos cinq coups
de fusil, et^ kû en tête, nous boBodhnes eo avant baïonnette au canoiu
Digitized by VjOOQ IC
CAMAROîP. 1(0$
TTne formidabte' décharge lïous accueillît, l'air trembla sous cet
onragan de fer et je crus qfue la terre alfeûj s'entnr'ouvim'.
A ce moment, le ftisilier Cattau s'était jeté en* avant de son officier
et l'avait pris dans ses bras pour Ibi faire un rempart de son corps:;
il tomba frappé dfe dix-neuf balles.
En dépit de ce déVoûmcnt, le lieutenant fat égalefiMewt atteint de
deux balles : P'une au flanc tiroit, l'autre qui lui fracassa la cuisse-
droite. i
Wensel était tombé, lui aussi, le haut de l'épaule traversé, mais
sans que l'os eût été touché ; il se releva aussitôt.
Nous étions trois encore debout : Wensel, Constantin et moi.
Un moment interdits à la vue du' lieutenamt renversé, nous nous
apprêtions cependant à sauter par-dessus son» corps et à charger de
nouveau ; mais déjà les Mexicains nous entouraient de* toutes partsi
et la pointe de leurs baïonnettes effleuraient nos poitrines»
C'en était fait de nous, quand un homme de haute taille, aur
traits distingués, qui se trouvait au premier rang parmi les as-
saillans, reconnaissable à son képi et à sa petite tunique galonnée
pour un officier supérieur, leur ordonna de s'arrêter et d'un brusque
mouvement de son sabre releva les baïonnettes qui nous «lena^
çaient : — Rendez-vous, nous dit-il.
— Nous nous rendrons , répondis-je^ si vous nous laissez nos
armes et notre fourniment, et si vous vous engagez à faire relever
et soigner notre lieutenant qu"e voici là blessé.
L'officier consentit à tout, puis comme ces premiers mots avaient
été échangés en espagnol : — Parlez-m«i en français, me dit-il,
cela vaudra mieux ; sans quoi ces hommes vont vous prendre pour
un Espagnol, ris voudront vous massacrer, et peut-êHre ne pourrai-je
pas me faire obéir...
On reconnaît bien là cette haine inexpiable que gardent les M'exi-
cains, et avec eux tous les colons de l'Amérique espagnole, contre
la mère patrie; juste retour de tant d'injustices et de cruautés •
commises pendant trois siècles dans ces belles contrées par tes suc-
cessemis de Pizarre et de* Fernand Gortès.
Cependant l'officier parlait à l'un de ses hommes ; il seretouniaet
me dît : — Venez avec moi. — Là-dessus il n^'offirit le bras, doona
Fautre à Wensel blessé, et se cRrigea vers la maison ; Constantin
nous suivait dte près.
Je jetaf les yeux sur notre officier qm mms laissions par derrière.
— Soyez sans inquiétude, me dît- il, j'ai donné ordre pour
qu'on prît soin de lui ; on va venir te chercher sw un bramcard.
Vous-mêmes, comptez sur moi, if ne vous sera fait aucnn mal. »
Potrr dire vrai. Je m'^aftendars à être fusifflé, mais cela m'étaî*
màWërent; je le lui dî^;
Digitized by VjOOQ IC
A6i REYUE DES DEUX MONDES.
— Non, non, reprit-il vivement, je suis là pour vous défendre.
Au moment même où, sortant du corps de logis, nous débou-
chions sur la route, toujours à son bras, un cavalier irrégulier fond
sur nous avec de gfiinds cris et lâche des deux mains sur Wensel
et sur moi deux coups de pistolet; sans mot dh*e, Tofficier prend
son revolver dans sa ceinture, ajuste froidement et casse la tête au
misérable qui roule de la -selle sur la chaussée ; puis nous conti-
nuons notre route sans nous occuper autrement de lui.
Le colonel Gambas avait été élevé en France et parlait notre
langue admirablement ; militaire par occasion aimme beaucoup de
ceux qui nous combattaient et que Tamour de la liberté avait
armés contre nous, il appartenait, ainsi que Milan, à cette classe
des licenciados qui comprend à elle seule presque tous les hommes
les plus instruits et les plus influens du pays. Excellentes gens,
Tun et l'autre, et qui eussent fait honneur même à une autre armée,
car pour leurs soldats, je ne crois pas les calomnier beaucoup en
disant que les trois quarts n'étaient que des bandits.
Nous étions arrivés ainsi dans un petit pli de terrain à quelque dis-
tance de Thacienda, où se tenaient le colonel Milan et son état-
major.
— C'est là tout ce qu'il en reste? demanda-t-il en nous aperce-
vant ; — on lui répondit que oui, et, ne pouvant contenir sa surprise,
Pero non son hombres^ s'écria-t-il, son demonios. Ce ne sont pas des
hommes, ce sont des démons! Puis s'adressant à nous en français :
— Vous avez soif, messieurs, sans doute. J'ai déjà envoyé chercher
de l'eau. Du reste ne craignez rien; nous avons déjà plusieurs de
vos camarades que vous allez bientôt revoir; nous sommes des
gens civilisés, quoi qu'on dise, et nous savons les égards qui se
doivent à des prisonniers tels que vous.
On nous donna de l'eau et des tortillas^ sorte de crêpes de maïs
dont le bas peuple au Mexique se sert comme de pain et sur les-
quelles nous nous jetâmes avec avidité.
Au même moment arrivait le lieutenant Maudet, couché sur un
brancard et entouré d'une nombreuse escorte de cavaliers ; d'autres
blessés venaient après lui.
La nuit était tombée tout à coup; sous les tropiques, le crépus-
cule n'existe point non plus que l'aurore, et le jour s'éteint comme
il naît, presque sans transition. En compagnie de nos vainqueurs,
nous fîmes route vers leur campement de la Joya, où nous arri-
vâmes assez tard ; il y régnait une grande émotion, et les blessés
encombraient tout. Là, malgré la parole du colonel Cambas, nos
armes, qu'on nous avait laissées d'abord, nous furent enlevées; il
fallait s'y attendre; on nous réunit alors à nos camarades faits pri-
sonniers avant nous. Épuisés par la fatigue et par la soulfrance,
Digitized by VjOOQ IC
GAMAKON. AÔ5
noirs de poudre, de poussière et de sueur, les traits défaits, les
yeux sanglans, nous n'avions plus figure humaine. Nos vêtemens,
nos chapeaux étaient criblés, percés à jour ; les miens pour leur
part avaient reçu plus de quarante balles, mais par un bonheur
inoui, durant cette longue luite, je n'avais pas môme été touché.
Comment en étions-nous sortis sains et saufs? Nous ne le com-
prenions pas jaous-mêmes, et les Mexicains pas davantage; seule-
ment le lendemain je me tâtais les membres, doutant encore si
c'était bien moi et si j'étais réellement en vie. »
IV,
Tel est ce glorieux fait d'armes où 65 hommes de l'armée fran-
çaise, sans eau, sans vivres, sans abri, dans une cour ouverte, sous
les ardeurs d'un soleil meurtrier, tinrent en échec pendant plus de
dix heures près de 2,000 ennemis.
Grâce à leur dévoûment, le convoi fut sauvé. Lentement il re-
montait dans la direction de Cordova et n'était plus qu'à deux lieues
de Camaron, lorsqu'un Indien, qui de loin avait assisté aux opéra-
tions militaires de la journée, vint annoncer qu'un détachement
français avait été enveloppé dans l'hacienda, que les Mexicains
étaient en nombre et qu'ils barraient la route. Il était alors cinq
heures environ, et la Z*" compagnie était presque anéantie.
Outre les grosses pièces d'artillerie de siège, les fourgons du
trésor, les prolonges et les voitures de l'intendance militaire,
chargées de matériel et de munition, le convoi traînait à sa suite
une foule de charrettes du commerce et près de 2,000 mules por-
tant les provisions des cantiniers civils; cela faisait un défilé inrer-
minable que ralentissait encore le mauvais état de la route. Dans
ces conditions, tonte surprise devait être fatalement désastreuse;
le capitaine Cabossel, des voltigeurs, chargé de la conduite du con-
voi, n'avait avec lui que deux compagnies du régiment étranger et
point de cavalerie; il fit faire halte aussitôt et dépêcha un exprès à
la Soledad pour réclamer de nouvelles instructions; il reçut l'ordre
de revenir sur ses pas.
A la même heure, le colonel Jeanningros, également prévenu par
un Indien, faisait demander des renforts à Cordova. On lui expédie
deux bataillons d'infanterie de marine; il en laisse un au Chiqui-
huite pour conserver la position; lui-même, avec la légion étran-
gère et l'autre bataillon, se porte en avant au milieu de la nuit, et
ramasse en passant les grenadiers du capitaine Saussier, qui
prennent l'avant-garde.
Au point du jour, la colonne était en vue de Camaron, mais déjà
lom ixmu — 1878* 30
Digitized by VjOOQ IC
&6Ô KEYUE DES PEUX MONDES.
rannonoe de son arrivée avait mis en fuite les Mei^icains qui s'oc-
cupaient d'enterrer les inort$i etHilau levait en toute hâte son
camp de la Joya*
On rencontra, h 100 mètres environ du village, évanoui au
pied d*un buisson et grièvenient blessé, le tambour de la vaillante
compagnie. Pris pour mort par les Mexicains qui la veille au soir
avaient visité le champ de bataille et jeté parmi les cadavres de ses
camarades, le froid de la nuit l'avait réveillé; il s'était dégagé peu
à peu et s'était traîné droit devant lui, jusqu'4 ce que la douleur
et l'épuisement l'obligeassent à s'arrêter.
Dans la cour de la ferme, le désordre était affreux et n'attestait
que trop bien l'acharnement de la lutte; partout d'énormes plaques
de sang de^sécbé, partout le sol piétiné, les murs défoncés ou éra-
flés par les baljes; puis çà et là des fusils brisés, des baïonnettes et
des sabres tordus, des sombreros, des képis, des effets d'équipe^
ment militaires, déchirés, en lambeaux, et sur tout cela du sang.
Parmi ces débris on ramassa la main articulée du capitaine.
Cependant les cadavres avaient été enlevés; on les découvrit
plus tard séparés en deux tas distincts, ceux des Mexicains au
nord, de l'autre côté de la route, ceux des Français dans un fossé
au sud-ouest de l'hacienda. Une cinquantaine des Mexicains étaient
déjà enterrés; mais il en restait encore plus de deux cents. Les
Français avaient perdu vingt-deux hommes tués dans l'action ; huit
autres, il est vrai, moururent presque aussitôt des suites de leurs
blessures, et parmi eux le sous-Ueutenant Maudet, qui, transporté
à Huatesco, succomba le 8 mai. Les Mexicains s'honorèrent eux-
mêmes en rendant à ses dépouilles les honneurs militaires. Il y eut
de plus 19 soldats et sous-ofBciers blessés.
Chez les Mexicains comme chez nouSt pv une particularité ca-
rieuse, le nombre des morts fut plus considérable que celui des
blessés ; du reste, ou remarqua que des deux côtés presque tous
les hommes avaient été frappés à la tête ou dans le haut du corps.
Quant aux survivans prisonniers, ils suivirent d'abord la colonne
mexicaine, parfois traités avec égard, souvent aussi malmenés, in-»
juriés; mais nous n'avons pas à décrire leur odyssée à travers les
villages et les forêts vierges des Terres-Chaudes, sans cesse forcés
de fuir avec leurs gardiens devant l'approche des troupes fran-
çaises.
Pourtant le bruit de leur héroïque défense s'était répandu dans le
pays et avait excité chex tous, amis ou ennemis, une admiration
unanime. Les autorités françaises s'occupèrent de leur faire rendre
la liberté; mais dans le désordre incroyable où se débattait alors
l'administration libérale, les négociations de cette sorte n'étaient
pas aisées à conduire. Âpres trois longs mois d'ftttente et de souf-
Digitized by VjOOQ IC
CAMAKON. 467
frances, un premier convoi de 8 prisonniers, dont faisait partie
le caporal Maine, fut échangé contre 200 soldats et un colonel
mexicains que nous avions en notre pouvoir. Dans l'intervalle bon
nombre des blessés avaient encore succombé; quelques-uns, qui
n'avaient, pu quitter l'hôpital de Jalapa, rentrèrent plus lard.
Ce retour des prisonniers fut un perpétuel triomphe; dafis toutes
les villes et les villages où ils passaient, la foule se portait à leur
rencontre et les acclamait; les Indiens surtout, dont l'esprit se
frappe plus aisément, restaient saisis à leur vue d'une sorte d'éion-
nement superstitieux et s'écriaient en joignant les mains : « Jesu-
Maritt^ les voilà ! »
. Dès leur arrivée au corps, le chef de bataillon Regnault, qui com-
mandait alors par intérim le régiment étranger, au lieu et place du
colonel Jeanningros, appelé à Vera-Cruz, s'empressa de rédiger un
rapport circonstancié du combat de Camaron dont on io^nomit encore
les détails. Ce rapport très émouvant, très bien fait, parvint par
voie hiérarchique jusqu'au général en chef Forey. A son tour celui-
ci voulut qu'il en fût donné lecture à toutes les troupes du corps
expéditionnaire, et dans un ordre du jour daté de son quartier gé-
néral de Mexico, le 31 août 1863, après avoir glorifié les braves qui
avaient soutenu cette lutte de géam^ comme il disait, il déclara
qu'une si belle conduite avait mérité des récompenses extraordi-
naires. En vertu donc des pouvoirs à lui conférés, Maine, sergent
depuis son retour et déjà décoré, devait être promu au grade de
sous-lieutenant à la première vacance dans le corps; Schaffner,
Wensel, Fritz, Pinzînger, Brunswick, recevaient la croix de la Légion
d'honneur, quatre autres la médaille militaire. Peu de temps après,
le régiment étranger était rappelé en Europe; les nominations, con-
firmées par décret impérial, parurent au Moniteur universel^ le
9 août 186A.
Aujourd'hui le chemin de fer de Vera-Cmz à Mexico traverse
Camaron et passe sur les fondations des deux anciennes mai-
sons, en face de l'hacienda' en partie détruite pour l'agrandisse-
ment du village. Non loin de là, à la place où dorment les héros,
s'élève un tertre, surmonté d'une colonne brisée qu'entoure en ser-
pentant une guirlande de lauriers; point d'inscription : leur gloire
y supplée; c'est le gouvernement mexicain qui fait les frais de l'en»
tretien ; mais depuis le jour mémorable, pendant toute la durée de
l'occupation, chaque fois qu'un détachement français passait devant
Camaron, les tambours battaient aux champs, les soldats préser
talent les armes et les officiers pieusement saluaient de l'épée.
L. L0U18-LlIIDE«
Digitized by VjOOQ IC
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
41 Jaillct 1878.
Entre tous les spectacles qui passent devant nos yeux, qui sont faits
pour intéresser, pour amuser ou émouvoir le monde, l'exposition, il
faut l'avouer, n'a plus pour le moment la première place. On peut se
plaire aux somptuosités du Champ de Mars, aux concerts du Trocadéro
et aux fêtes; l'exposition reste un grand luxe, une attraction pour tous
les curieux de l'univers, tandis que les affaires les plus sérieuse'^ de la
politique se dééident à l'heure qu'il est à Berlin par la main des pléni-
potentiaires de l'Europe réunis en congrès.
Ici en effet le spectacle devient (étrangement intéressant depuis quel-
ques jours. Si ce congrès de Berlin, qui a eu tant de peine à venir au
monde, s'est quelque peu enveloppé de mystère dans ses premières
opérations, il commence maintenant à n'avoir plus de secrets. Les con-
ditions particulières dans lesquelles il s'est réimi, les préliminaires qui
l'ont rendu possible, les arrière-pensées et les mobiles des diverses
politiques, le jeu des ambitions et des antagonismes, tout se dévoile
par degrés. Tout concourt à faire de cette grande délibération euro-
péenne une sorte de drame entrecoupé de surprises et de péripéties,
marchant à pas" pressés vers le dénoûment sous la direction impé-
rieuse de celui qui a entrepris d'avoir presque à jour fixe sa paix de
Be 'in. Il y a un mois à peine que le congrès s'ouvrait et que lesplé-
nipotent aires se trouvaient pour la première fois en présence au palais
Radziwil; aujourd'hui, tout est achevé, les protoco'es ont enregistré les
combinaisons de la diplomatie, un acte général est déjà signé ou ar-
rêté. La question d'Orient, tant de fois débattue par les arm^s ou dans
les congrès, compte une solut on de plus, et malgré tout on ne peut se
dissimuler que, si cette œuvre de Berlin, tell^^ qu'on la connaît, telle
qu'on l'entrevoit, répond à un sentiment assez universel en donnant la
paix du monrent, ellii laisse d'un autre côté une vive, une indéfinis-
sable impression de doute et de déception. L'opinion , cette opinion
Digitized by VjOOQ IC
BEYUE. — CHRONIQUE. 469
qu'on appelle quelquefois une septième grande puissance, reste, pour
tout dire, assez sceptique, et sur la nature de cette paix, et sur ce qui
l'a préparée, et sur ce qui peut en résulter, et sur la situation qu'elle
crée vn Europe.
Quelle est donc cette solution nouvelle de la question d'Orient sur
laquelle la diplomatie vient de délibérer pendant quatre semaines, qui
paraît déûnilivement sanctionnée à Berlin? 11 ne faut pas s'y troiuper.
C'est l'empire turc mis en partage pour quelques-unes de ses provinces
et placé sous un conseil judiciaire pour le reste; c'est la politique de la
dépossession des états par autorité de justice internttionale.
Ce qui a conduit à ces extrémités hasardeuses, comment cette situa-
tion s'est produite et fatalement développée, on ne l'a pas oublié. C'est
la Russie sans nul doute qui garde la première responsabilité de cette
aventure; c'est la Russie qui a donné le signal par la guerre d'ambition
et d'impatience qu'elle a engagée, qui l'a portée en quelques mois de
campagne devant Constantinopie en Europe, devant Erzeroum en Asie,
et dont elle a voulu recueillir le prix en imposant au sultan le traité
de San-Stefano. Ce n'était jusque-là cependant qu'un acte de guerre
qui ne pouvait abroger tout un ensemble de droit public, qui avait à
compter avec le jugement universel. Le traité de San-Stefano restait
une œuvre russe qui ne pouvait devenir définitive qu'en passant par
un congrès, après avoir subi le contrôle et au besoin la révision des
autres puissances. La Russie, armée d'un traité qui consacrait ses suc-
cès et le triomphe de ses ambitions, se retrouvait aussitôt en présence
de l'Europe, atteinte dans ses intérêts et dans ses droits, armée à son
tour des transactions qui ont réglé jusqu'ici l'état de l'Orient. C'était là
justement Torigine et l'objet du conflit si vif, si direct, qui s'est élevé
un instant entre la Russie et l'Angleterre, qui a rendu si difficile, si
problématique, pendant quelques semaines, la réunion dun congrès.
La lutte était entre le traité de San-Stefano porté au bout de l'épée
russe et le droit européen placé sous la sauvegarde britannique. Tant
que la Russie a paru vouloir maintenir jusqu'au bout Tintégrité de son
œuvre et décliner ou éluder la juridiction de l'Europe, la guerre a été
imminente, l'Angleterre se mettait déjà ostensiblement sous les armes.
La réunion d'un congrès, par cela môme qu'elle est redevenue pos-
sible à un moment donné, semblait signifier que la Russie, après
avoir cédé à un premier entraînement d'orgueil, avait réfléchi, qu'elle
avait enfin acor>pté la condition mise par l'Angleterre à une délibération
souveraine de TEurope. La diplomatie reprenait son autorité collective
sur les affaires d'Orient, sur le traité de San-Stefano comme sur tout
le reste. Que la diplomatie, dans ses combinaisons nouvelles, eût à
tenir compte de ce qu'il y avait d'irréparable dans les derniers événe-
mens et à faire la part des succès, des sacrifices d'une puissance victo-
Digitized by VjOOQ IC
A70 REVUB DES DEUX MONDES.
rieuse, on n'pn pouvait douter, on le savait d'arance; maïs CPttepart
faite a la victuire devait nécessairement désormais s^ concilier avec les
principes les plus e^^sentiels des anciennes transactions, avec les ioi^
rêis européens. Ce qu'on ferait ne pouvait aller jusqu'à une révolution
de rorient accomplie au dëtriÉnent de tous les droits et de la sécurité
de rOccident.
Cétait là tout au moins Tapparence au moment où le congrès est
redevenu possible. Quelle est la réalité au contraire? A peine le con.rès
e.st-il réuni, tout change de face. Ces anciens traités de 1856 et de 1871
dont on s'était armé contre le traité de San-Stefano ne font plus qu'un
mot; on n'en parle que pour les rejeter lestement dans l'histoire. Les
intérêts europ<^ens ne servent guère qu'à déguiser les combinaisons
p trticuliëres. Toutes les prétentions se réveillent à la fois. Des coups
de théâtre, qui ne sont peut-être une surpiise que pour la galerie, ré^
vêlent une série d'arrangemens secrets par lesquels on s'était entendu
d'avance sur ce qu'on pouvait se permettre mutuellement. Le dernier
mot de ce travail étrange est près d'être dit, et il se trouve en définitive
que ce qu'on fait ressemble moins à une paix sérieuse, à demi équitable^
qu'à une trêve des ambitions et des convoitises autour de ce taf)is vert
où le chancelier d Allemagne préside avec des apparences de désin-
téressement superbe et ironique à une sorte de curée. Voilà, il faut
l'avouer, la triste vérité, et si Topinion trop souvent déçue, trop souvent
abusée, se montre aujourd'hui défiante et sceptique à l'ég^rd de cette
œuvre nouvelle de diplomatie qui va reconstituer l'Orient dans des con-
ditions inattendues, c'est que ce qui vient de se passer à Berlin n'a
réellement rien de beau ni même de rassurant.
Précisons, si l'on veut, les arrangemens qui vont bientôt s'appeler le
traité de Berlin, où les p>^tits, les Serbes, les Roumains, lesHelbnes, les
Monténégrins, ont été un peu sacrifiés, et où les plus habiles, les pré-
potens n*ont paru occupés que de se faire uhe part proportionnée à leur
situation, à leurs intérêts ou à leurs ambitions. Trois grands faiis se dé^
gagent de ce travail du congrès et en résument le caractère aussi bien
que la moralité : l'extension définitive et diplomatiquement consacrée
de la Russie en Orient, l'entrée de l'Autriche dans la Bosnie, dans
THorzégovine, et l intervention directe, retentissante de l'Anglei rre
dans la distribution des territoires ou des inOuences et des pmtcc^
torats.
la Russie n'a point snns doute fait ce qu'elle voulait; elle a été obli-
gée d'abandonner uite partie du traité de San-Stefano, et avec cette
Bulgarie quelle avait créée, qu'elle proposait d'étendre à traver-i l'em-
pire turc jus^u à la mer Égée^ on va faire deux provinces séparées par
les IJalkans. L'une de ces provinces, ta Bulgarie du nord, sera une prin-
cipauté indépendante sous la protection russe, l'autre, la Koumélie,
Digitized by VjOOQ IC
RETUE. — CIÎRONÎQDE. 471
restera, avec une certaine autonomie, soiisla suzeraineté du sultan. La
politique russe, en faisant une concession plus apparente que récite, ne
sauve pas moins sa création préférée, la Bulgarie du nord, où elle ré-
gnera évidemment, où elle aura Son centre d'action en Orient. La Rus-
sie ne s*én tient pas d'ailleurs à ce seul avantage de créer une princi-
pauté semi-indépendatlte dont elle peut faire son avani-garde; elle
conserve pour elle sur te Danube cette portion de la Bessarabie qu'elle
a revenllquée avec obstiiiation comme pour effacer la dernière trace
du traité de.l856, qu'elle n'a voulu à aucun prix laisser aux Roumains,
ses alliés de Plevna. En Asie, elle cède aux ombrages de l'Angleterre en
renonçadt à Bayazid qui ouyre la route de la Perse, elle retient Kars,
Ardahan, de vastes territoires de 1 Arménie, et Batoum, dont elle s en-
gage à faire un port a essentiellement » commercial sur la mer Noire.
Somme toute, la Russie n'a cédé que ce qu'elle ne pouvait retenir sé-
rieusement; elle garde la plus grande partie de ses conquêtes, ses po-
sitions, ses moyens d'influence, et cette fois c'est avec la sanction de
la diplomatie européenne elle-même qu*eile reste en possession des
principaux résultats de sa dernière guerre en Orient.
Puisqu'on se décidait à laisser tant d'avantages h la Russie, que res-
tait-il dotic à faire? C'est en vérité bien simple : il ne restait plus qu'à
neutraliser la Russie en l'imitant, — et l'Autriche n'a pas demandé
mieux que démarcher à son tour, de faire son entrée dans la Bosnie et
l'Herzégovine avec Tautorisation de la diplomatie 1 Depuis longtemps
TAutriche méditait ce grand dessein, dentelle poursuivait la réalisation
Hvec un mélange de prudence, de crainte et de tén^icité persévérante;
elle arrive enfin au buti elle a été si accoutumée depuis un siècle à
perdre des territoires qu'elle ti'a pu résister à la tentation de prendre
deux pfoVlnceS où elle n'a pour le moment qu'à entrer. L'Autriche fait
Uti pas en avant, elle prend position sur cet échiquier troublé. Quant
à l'Angleterre, elle s'est visiblement réservé dans l'imbroglio oriental
le rôle le plus actif, le plus bruyant et le plus décisif peut-être. A vrai
dire, on pouvait bien soupçonner qu'en accédant au congrès de Berlin
après ses pi'èmiers refus elle avait ses assurances, ses garanties et ses
projets. On n*en pouvait plus douter, il y a trois semaines, après la di-
vulgation de ce mémorandum secret du 80 mai où se dessinent déjà
les premiers linéamens de la politique que te cabinet de Londres allait
sui re, — la garantie réclamée contre des extensions nouvelles de la
puissance russe en Arménie, la résolution avouée de ne pas laisser
sans protection les territoires ottomans en Asie. Tout cela était écrit,
on avait pu le tire dans le mémorandum secret du 30 mai qui a été la
pr^,paration du congrès-, mais ce qu'on ne savait pas jusqu'à ces der-
nieiS jours, c'est que l'exécution avait suivi de si près (a déclaration
faite le 30 mai au comte Schouvalof. Ce au on ignorait à Berlin peut*
Digitized by VjOOQ IC
A72 RETUE DES DEUX MONDES,
être comme partout, c'est que, sans attendre môme la réunion du con-
grès, dès le h juin, le cabinet de Londres avait signé avec la Sublime-
Porte un traité qui lui donne un véritable protectorat sur la Turquie
d'Asie en même temps que le droit de créer un vaste établissement mi-
litaire et maritime à Chypre, en face des côtes de la Syrie. C'est là le
coup de théâtre qui a éclaté au moment voulu, par lequel lord Bea-
consfield a révélé sa fertilité d'imagination et sa résolution. Ainsi la
politique russe garde ses conqu<^tes et assure sa prépondérance sur le
Danube, TAutriche entre en Bosnie et en Herzégovine, l'Angleterre,
hardiment conduite par lord Beaconsfîeld, va camper à Chypre, et avoue
tout haut sa suzeraineté sur l'Asie; l'Europe, par la voie du congrès,
impose sa tutelle administrative au sultan en même temps qu'elle dis-
pose de ses territoires. De toutes parts, d'une manière ou d'une autre,
le réseau se resserre sur TOrient, la diplomatie achève ce que les armes
ont commencé; les coups de théâtre s'en mêlent pour animer la scène,
et, en fin de compte, l'arbitraire, un grand arbitraire reste le dernier
mot de toutes ces combinaisons dont l'artifice consiste à déi^uiser le
démembrement sous le nom d'occupations, à envahir et à démanteler
l'empire ottoman sous prétexte de le protéger, à rétrécir chaque jour
ses frontières sous prétexte de donner plus de cohésion à ce qui lui
reste. C est là cependant ce qui s'appelle une œuvre de diplomatie et
de paixl
On a fait ce qu'on a pu sans doute, on ne pouvait faire mieux pour
le moment, dira-t-on, et même, à y regarder de plus près, ces combi-
naisons, ces transactions imposées par les circonstances sont peut-être
la dernière ressource des intérêts européens livrés aux chances d'une
crise permanente. Lorsque l'Autriche entre en Bosnie, elle ne menace
pas l'indépendance de l'Orient, elle la garantit au contraire. Sa présence
dans ces provinces est un frein pour la prépotence rus^e, une sauve-
garde pour la Turquie d'Europe. L'Autriche représente la politique oc-
cidentale sur la mer Egée comme sur le Danube. Lorsque l'Angleterre
de son côté va camper à Chypre et se charge de la protection, presque
de l'administration des provinces asiatiques de la Porte, elle ne fait au*
cune violence à l'empire turc, dont elle reste l'alliée. Elle ne cache pas
qu'il s'agit d'un autre ennemi, qu'elle peut avoir à contenir et au besoin
à combattre, que tout ce qu'elle fait, elle le fait conire la Russie. L'An-
glet-rre en Asie, l'Autriche en Europe, ce sont les deux forces désor-
mais opposées aux invasions russes. Soit, c'est sans doute une manière
d'expliquer comment les Autrichiens vont en Bosnie et les Anglais à
Chypre, comment les uns et les autres n'ont l'air d'entrer en partage
de l'Orient que pour mieux combattre la Russie.
Lord Beaconsûel i est certainement un homme d'un esprit souple et
intrépide, qui a conduit avec vigueur cette campagne, et qui ne man-
Digitized by VjOOQ IC
HETUE* — CHBONIQUE* 473
quera pas de bonnes raisons pour l'expliquer un de ces jours devant le
parlement impatient de IVntendre. Plus que tout autre depuis quelque
temps, il a relevé la politique de son pays; il a fait sentir da nouveau
la puissance de l'Angleterre, et, s'il met dans sa diplomatie un peu de
son imagination et de son humeur audacieuse, s'il traite parfois les af-
faires êomme une fiction dramatique, c'est une originalité de plus de
ce vieillard plus que septuagénaire qui a commencé par des romans
pour arriver à être le premier ministre de l'empire britannique, presque
un héritier des traditions de Chatam. Lord Beaconsfield est à cotip sûr
aujourd'hui un grand Anglais; il vient de le prouver par cette conven-
tion anglo-turque du k juin qui a éclaté sur le congrès , et par cette
prise de possession de l'île de Chypre. 11 n'est pas moins vrai qu'avec
tout cela nous sommes un peu loin de ce moment où le chef du cabinet
de Londres et lord Salisbury embrassaient avec une si énergique am-
pleur dans leurs circulaires, dans leurs discours, les intérêib généraux
de l'Europe et les intérêts anglais, où lord Beaconsfield rappelait comme
un exemple lindomptabie fermeté avec laquelle lord Palmerston avait
refusé de laisser la Bessarabie des bords du Danube aux mains de
la Russie en 1856. « Lord Palmerston, disait^il, défendit cette clause
avec une telle énergie que le congrès de Paris risqua de se dls$?oudre
à cause des efforts de la Russie pour en obtenir l'annulation. » Oui,
en vérité, nous sommes un peu loin du temps où lord Beaconsfield
parlait ainsi, où Ton pulvérisait le traité de San-Stefano. Le traité
de San-Stefano subsiste, sinon dans son intégrité du moins dans ses
principes, dans quelques-unes de ses dispositions essentielles. La Russie
a repris décidément cette portion de la Bessarabie pour laquelle lord
Palmerston menaçait de dissoudre le congrès de Paris en 1856; elle a
Batoum avec Kars. L'Angleterre a passé condamnation sur tous ces
points. En revanche, il «st vrai, elle est à Chypre, elle compte un grand
poste maritime de plus dans la Méditerranée ! Qu'on nous comprenne
bien : nous ne prétendons pas que lord Beasconfield, ne pouvant
vair\cre les résistances de la Russie sur certains points, ait eu tort de
chercher ailleurs une compensation pour l'Angleterre, d'allirmer par un
coup imprévu l'ascendant britannique. C'était son rôle de ministre an-
glais, et il l'a rempli avec autant de dextérité que de hardiesse. Ce qui
reste évident, ce que nous voulons simplement dire, c'est qu'après tout,
dans ce congrès de Berlin, il a pu être question quelquefois, par une
sorte de tradition, des intérêts généraux de l'Europe, mais la parole a
été avant tout aux intérêts russes, aux intérêts autrichiens, aux intérêts
anglais, qui ne se sont entendus que pour chercher tour à tour une sa-
tisfaction ou une garantie dans la dissolution d'un empire.
Que peut-il sortir maintenant d'une délibération souveraine enga-*
gée et poursuivie dans ces conditions ? Est-ce bien la paix, une paix à
Digitized by VjOOQ IC
hlli REtÙÈ b£â DEUX VONDÈS.
demi sérieuse, à peu près durable? Si c'était la paix réelle que le mon'le
dtsire, ce serait assurément le premier des bienfaits. Que la dernière
guerre soit finie, que la question d'Orient puisse ôtfe mise pour quel-
que temps en réserve, c'est possible ; elle n*est point certainement
résolue et elle ne peut paà Tétre par un acte de diplotnatle conçu de
façon à mettre en présence tant d'intérêts rivaux sans les concilier sé-
rieusement, & constater et à organiser de puissans antagonismes dans
une liquidation toujours ouverte. C^est là en effet la situation difBcile,
laborieuse, qui parait devoir résulter fatalement deâ combinaisons de
Berlin. 11 ne suffit pas de tracer des frôntiët^es nouvelles, de disloquer
des provinces, de nommer des commissions ou d*aatofis6r des occupa-
tions; la crise ne subsiste pns moins dans sa gravité, avec ses élémens
multiples, avec ses irrémédiables incohérèûCes. On aurait beau se fairo
illusion, la réalité éclate.
Cet empire ottoman humilié, diminué, amputé, atteint dans sa force
matérielle et dans sa force morale, de quoi peut-il vivre? par quel Inl-
raclô peut-il se soutenir dans les conditions où oti le place? commen^
concilier ces plans de réformes qu'on a si souvent essayé de lui impo^
ser, dont on Va cette fois diriger pour lui l'exécution, et la souveraineté
Indépendante qu'on lui laisse? Et autour de cet empire ed déclin ou en
interdit, quelle<^ sont les populations qui n'aient un grief, un mé-*
compte, une ambitioû trompée et inassouvie, qui au premier signal M
soient prêtes à se jeter dans toutes les aventures 7 Les Roumains, quj
ont payé de leur sang leur alliance avec la Russie, et à qui l6 cAbinet
de Saint-Pétersbourg prend d*autorité un territoire précieux, les Rod<«
mains en sont pour leur déceptioti; ils sortent aigris de la lutte avee
la maigre compensation de la Dobrutscba. Les Hellènes, à qui on avait
beaucoup prom s et k qui en fin de compte on donne assez peu sous la
formô d'une rectification de frontières, les Hellènes ne sont rien moins
que satisfaits. Les Monténégrins, les Serbes, bien que dédommagés et
agrandis aux dépens du Turc, n'ont pas tout ce qu'ils Voulaient, tout
ce quMls attendaient après tant d'efforts ruineux et de combats san^fans.
Voici la Bulgarie, la principauté nouvelle de création russer elle existe à
peine, elle n'est pas sérieusement constituée, et déjà les plaintes, les
ressentimens éclatent. Les panslavi^tes parlent dé recommencer les
agitations, les propagandes meurtrières, les incursions au-delà de cette
ligne des Balkans rendue ou laissée aux maîtres affaiblis de Constanti-
nople. Ce n'est pas tout : entre les grandes puissances, en Europe
comme en Asie, l'état d'observation et de défi est désormais avoué,
régulièrement constitué. L'occupation de la Bosnie par les Autrichiens
peut être considérée tour à tour, selon la politique qui prévaudra à
Vienne, selon les circonstances, comme une menace pour les Russes
ou comme une participation à l'œuvre commune du dtaiealbrement éè
Digitized by VjOOQ IC
1
BEYXJE. — CHRONIQUE. A7Ô
rOrient. Du côté deTArménie^ la Russie, en prenant Batoum et Kars,
a donné à l'Angleterre le piétexte de prendre Chypre, de se déclarer
la protectrice des pruvinces asiatiques, et l'Angleterre, en assumant
tout haut ce protectorat qui l'engage, fait sentir à la Russie Tinipru-
dence de ses conquêtes. Par ses résolutions aussi audacieuses qu'im-
prévues, l'Angleterre dit aussi crûment que possible k la Russie qu'elle
ne peut pas aller plus loin. Les deux ptiissanc* s restent plus que Jamais
et vont re ter face à face sur le terrain, dans les conseils, dans les
négociations, dans les intrigues de Gonstantinople, de sorte que la lutte
est partout. Voilà où conduit pour le moment une guerre que la Russioi
dans un mouvement de tardive sagesse, n'a pas voulu pousser plus
loin et qu'elle aurait mieux fait de ne pas commencer.
Il faut dire le mot : ce n'est ni une solution de la question d'Orient^
ni même une paix sérieuse, destinée à obtenir le respect du monde;
c'est un acte nouveau dans le drame oriental, une tré^e sans garantie
entre des politiques qui se hâtent de s'assurer des positions et des
gages, qui accourent à la liquidation d'un empire* C'est une halte dans
le \ artage, et en réalité c'était peut-être ce qui devait sortir d'un
conclave diplomatique auquel le chancelier d'Allemagne avait donné
d'avance pour devise le significatif et retentissant: Beati possidmtesl
Pour posséder et pour garder» il faut d'abord prendre; chacun s'est
empressé de prendre, et la diplomatie arrête pour le moment les
comptes 1 M. de Bismarck, quant à lui, peut êure jusqu'à un certain point
eatisiait. S'il n'est pas parmi les beati possidentes^ au moins en Orienti
il ne voit à coup sûr rien dlnquiéiant pour ses desseins dans toutes
ces combinaisons qui viennent d'être adoptées. Ce n'est pas l'Autriche
s'embarqtjant dans le fourré Orientai et allant chercher de Toccu*
pation en Bosnie, ce n'est pas cela qui peut le gêner, il aurait plutôt
bâté la marche de l'Autriche vers l'Orient. Ce n'est pas Tantagonisme
déclaré entre la Russie et l'Angleterre tfui peut le troubler^ rien ne
peut mieux lui convenir. Poiir lui, il a ce quil voulait : il a d'ahord là
paix dont il a besoin, puis un certain état de l'Europe qui lui laisse
une assez grande liberté. Cela lui suffit, il ne c emandait rien de plus
à la diplomatie dont il vient de diriger si gaillardement les travaux «
et à vrai dire, dans ces conditions» le congrès de Berlin n'est peut«
être pas destiné à laisser les traces les plus glorieuses dans Thistoire»
Il y a eu d'autres congrès qui se sont réunis dans des circonstances
aussi difficiles et qui font une figure un peu d iïérente, qui se sont
signalés pir leurs œuvres. Le congrès de Vienne en 1815 a été sans
doute l'objet de bien des sévérités, de bien des accusations* On lui a
plus d^ine fois reprochf^ justement ses combinaisons inspirées par des
calculs annbirieux, ses remaniemens arbitraires, ses distributions do
puissance et dé territoires; mais il se réunissait à un moment où de-^
Digitized by VjOOQ IC
A76 RETUE DES DEUX MONDES.
puis la révolution française l'Europe avait été presque entièrement re-
fondue, bouleversée, transformée, où des souverainetés avaient disparu,
où tout un ordre diplomatique avait été effacé par la guerre ou par les
traités. Le congrès de Vienne avait toute liberté, il exerçait une véri-
table dictature, et malgré tout, malgré bien ('es abus, il sortait des dé-
libérations de cette assemblée une œuvre assez mesurée, assez pré-
voyante pour assurer une longue paix à TEurope. Le congrès de Paris en
1856 a certes marqué plus que tout autre par Tesprit dVquité et de mo-
dération. On' ne se plaisait pas à démembrer et à humilier le vaincu,
on l'entourait au contraire de considération, on ménageait ses intérêts;
on ne lui demandait qu'un fragment de territoire destiné à garantir la
liberté de la navigation du Danube, et ce congrès, bien que réuni sous
un gouvernement qui n'avait nen de libéral pour nous, a laissé les
souvenirs d'une généreuse et libérale assemblée. Le congrès de Berlin
n'aura sûrement place dans l'histoire ni pour une reconstitution euro-
péenne, comme le congrès de Vienne, ni pour une paix d'i'qiiilibre
oriental, comme le congrès de Paris. On aurait pu sans doute sup-
poser à M. de Bismarck Tambition d'éclipser ou d'égaler ces exem-
ples. On aurait pu croire que, puisque comme tous les victorieux et
lesprépotens il voulait avoir ses grandes assises diplomatiques à Berlin,
il aurait tenu à décorer sa carrière d'un lustre de plus, de Téclat
d'une dèlibi^ration assurant quelque bienfait durable à l'Europe. Oui,
on aurait pu penser qu'avec son ascendant et sa puissance de vo-
lonté il aurait pu perpétuer le souvenir du premier grand congrès
réuni dans le nouvel empire d'Allemagne autrement que par un tableau
commandé à un de ses peintres. M. de Bismarck n'est pas i'homme de
ces chimères et de ces ambitions inutiles, il tient au positif. Il a voulu
faire de son congrès une réunion pratique, s'inquiétant peu des prin-
cipes et de l'ostentation, allant au but le plus vite possible, assurant
le résultat du moment, le seul compatible avec les intérêts et les am-
bitions en présence. M. de Bismarck a mis dans tout cela son esprit
réaliste, lord Beaconsfield y a mis ses fantaisies, ses imaginations au-
dacieuses, et au fond, le congrès de Berlin reste ce qu'il est, le congrès
d'un partage commencé, des annexions déguisées, des conquêtes sanc-
tionnées, des compétitions organisées autour de la succession de
a l'homme malade. »
Chose étrange et tristement caractéristique! on parle bien souvent
des progrès qui se réalisent chaque jour dans la vie internationale
comme dans la vie sociale, et assurément il y a eu dans notre siècle
des périodes où les idées de droit et de justice fascinaient les esprits,
où elles passaient même quelquefois dans la politique. Il n'en est pas
moins certain que depuis quelque temps, à mesure que le siècle vieil-
lit, il y a des déviations singulières, que la conquête et la force ont re-
Digitized by VjOOQ IC
BEVUE. — CHRONIQUE. 477
pris par instans leur place dans les affaires contemporaines. Lorsqu'au
siècle dernier on commençait le partage de la Pologne, Pacte se pré-
parait et s'accomplissait en secret. 11 restait Tœuvre particulière des
trois complices qui s'associaient au démembrement dun pays, et
encore au moment de signer, de mettre le placet, Tirapératrice Marie-
Thérèse, émue de son action, inquiète de l'avenir, se couvrait elle-
même des conseils des a hommes sages» qui la pressaient. Au jourd'hui,
on y met moins de façons, et le moins srupuleux des diplomates, M. de
Talleyrand, se trompait lorsqu'il disait, il y a bien des années, que le
partage de la Pologne ne serait plus possible de notre temps, « à cause
de la liberté de la presse. » La liberté de la presse existe, et c'est en
plein congrès qu'on dispute paisiblement des provinces et des terri-
toires. 11 y a quinze ans, l'Angleterre abandonnait volontairement,
avec une libérale générosité, les îles ioniennes, qu'elle rendait aux Grecs;
aujourd'hui elle va prendre possession dfi l'île de Chypre I 11 y a vingt-
cinq ans, un congrès terminait une grande guerre par une paix équi-
table, et pas un des vainqueurs ne songeait à exercer les droits de la
conquête; maintenant les annexions violentes sont un procédé recom-
mandé par les politiques habiles : la conquête et la force ne laissent
pas d'être en honneur, et ce serait un étrange progrès si après cette
a ère de fer » où nous semblons être rentrés depuis quelque temps, il
n'y avait un réveil de ces sentimens d'équité qui ont pu sans doute se
faire entendre jusque dans le congrès de Berlin, mais qui en définitive
n'ont pas eu le dernier mot.
Qu'on le remarque bien : nous ne parlons de ces affaires du moment
qu'avec une entière liberté d*esprit, sans aucune préoccupation fran-
çaise, puisque bien évidemment la France n'avait rien à demander,
rien à attendre à Berlin, puisqu'après tout elle n'était là que pour ne
pas rester étrangère à une grande transaction européenne. C'était le
rôle naturel de ses plénipotentiaires de demeurer dans le congrès des
observateurs attentifs, des coopérateurs très circonspects, et nous
sommes bien convaincu qu'ils ont rempli ce rôle, qu'ils ne Tont pas
dépassé. Quand ils ont eu à manifester une opinion au nom de la
France, ils ont dô parler simplement, sans subterfuge inutile. Si on a
fait appel à leurs lumières, ils ne les ont pas refusées. Ils paraissent
avoir été invités en plusieurs circonstances à chercher des solutions
conciliatrices et à préparer des rapprochemens sur des points délicats :
ri n de plus simple assurément. Ce quMls ont fait, ils ont dû le faire
avec autant de discrétion que de mesure. Ils seraient même inter-
venus quelquefois moins directement que rien n'eût été perdu, et on
nous permettra bien de ne pas prendre trop au sérieux des congra-
tulations un peu hyperboliques échangées au sujet de la liberté as-
surée aux israélites dans les régions danubiennes. Notre pays n'en
est point heureusemeût à se payer de ces petits succès et à chercher.
Digitized by VjOOQ IC
A78 RETUI DB8 DEUX MONDE»»
le bruit là oh la réserve était pour lui la première condition d'une bonne
politique. Est-ce à dire que cette réserve dût prendre le caractère d'une
indiiïérence affectée» d'une abstention calculée? Non sans doute, et
nos plénipotentiaires ne l'ont certainement pas compris ainsi dans les
occasions sérieuses où ils ont eu à se prononcer; mais ii est bien évi«*
dent qu'en acceptant sans hésitation de se rendra à Berlin, en consen*
tant à aller comme grande puissance m règlement d'uoe des plus
grandes affaires européennes, la France ne pouvait rien faire qui fût de
nature à engager ses opinions et ses intérêts. Au nooAre de toutes les
chnses qu'elle a pu voir passer devant ses yeux à Berlin, il en est cer*
tainement qui sont propres à la surprendre et entre lesquelles elle
n'avait point à se décider. En un mot, son rMe était de sortir du con-
grès comme elle y est entrée, laissant sa signature au bas d'un grand
acte de diplomatie commune, nr^ais gardant la pleine indépendance de
son jugement aussi bien que la liberté de son action et de sa politique.
Au milieu de ces événemens et de ces préocctipations diplomatiques,
cependant nos affaires intérieures suivent leur modeste cours. Les illu-
minaiions des dernières fêtes sont éteintes, les guirlandes ont disparu,
et M. le préfet de police y a un peu aidé dans llntérftt delà circulation
publique. Tout serait en vérité au calme dans la situation générale du
pays, s'il n'y avait des esprits sans cesse è la reclierche des excitations,
s*il n'y avait des conseils municipaux impatiens de montrer ieur im*
portance, s'il tfy avait enfin des partis toujours prêts à saisir les occa^
sions de troubles. C'est ce qui est arrivé il y a quelque^ jours à Mar*
seille à la suite d'une de ces mesures par lesquelles la frivolité agita-
trice et agaçante du socialisme se mafliifeste parfois. La munidpalitë de
Marseille s* est donné le passe-temps dinterdire tes processions, même
une 'procession traditionnelle qui se fait tous les ans en Thonneur de
M^ Beizunce, le prélat mort victime de son héroïsme pendant la peste
du siècle dernier. On n'a pas fait de procès ion ; mais on a fait des
manifestations. Les partis se sont trouvés aux prises, et pendant quel-
ques soirées Marseille a été livrée à des désordres que des maladresses
administratives ont aggravés, que de ridicuies délibérations du conseil
municipal ont envenimés. Ce n'est rien sans doute; cela prouve seule-
ment qu'il y a une effervescence toujours prête à se répandre et que
le gouvernement est le premier intéressé à contenir ou à prévenir pour
le bien de la paix publique. ch, m MUAnK.
Laigi Perri, ta Piicologia di Pietro Pomponazzt — Cenno n» Giuteffpe FerraH, Rome, IffH.
Sous ce titre : la Psychologie de Pierre Pomponace, M. Louis Perri,
professeur à l'université romaine, a publié récemment le toute d^uii
Digitized by VjOOQ IC
lETUB, ^^ GHBONIQUB. 479
commentaire inédit du traité dé PAmé d'Àri^tote p^r Pompooace, d'après
un manuscrit ds la bibliothèque Anifelicat à Rome; il y a joint une ana-
lyse et une étude de ce commentaire. M. Ferri, qui a fait paraître en
français une intéressante Himoire ds la philosophU m Italie au dix-neu-
vieme siïcU (Durand, i86tt), fait partie à Rome d'un groupe d'hommes
distingués qui soutiennent les doctrines spiritualistes ; à la téie de
ce groupe se placent le comte Terenzio Uamiani et M. Domenico
Berti, connu par ses derniers trav^ua^ sur Galilée* I^ur activité philo-
sophique a pour organes plusieurs chaires, des conférences spéciales
et un recueil périodique fort aoerédité. Ce sont des hommes qui ont
été et sont eneore mêlés à la politique nationale, qui ont pris part
aux plus grandes affaires comme députés ou comme ministres et qui
connaissent donc les plus hauts intérêts de leur pays. Le manuscrit
que M. Ferri fait connaître a pour titre : Pomponacim in libros de anù-
ma. Il n*est pas autographe; o'est probablement un cahier de cours
rédigé par quelque auditeur, mais que Pomponace aura revu, car les
citations y sont singulièrement exactes et sûres. Le maître y parle
à la première personne, faisant allusion à sa chaire» à son rôle dQ
professeur, à ses disciples. Le manuscrit parait dater du milieu du
xn* siècle ou de quelques années après la mort de Pomponace, qui est d^
1525; mais il résume sans doute les leçons par lui professées à Bologne
en 1520, c'est*ÀHiire au momeul de sa plus grande activité, quand il da-
tait précisément ée Bologne deux ie ses livres, r- Dans un temps épris
du beau style, Pcunpooace emploie un rude en mauvais latin; bien plus»
il ignore jusqu'aux premiers élémens du grec. On ne peut pas dire qu'il
ion initiative soient dues ni l'iodépendance de pensée qui anima la
renaissance, ni même TintrodMQtioQ des commentateurs grecs dans
l'»égèse d'Aristote. Le commentaire d'Alexaqdre d'Aphrodisias, par
exemple, qu'il préféreît, qu'il étudia plus que les autres, n'était pas
inconnu de ses mitres; le toxtê jméme des ouvrages psychologiques
d'Àristoie avait été commenté dai^ l'univeraité de Padoue par un Grec
fion étranger k l'élégaoce latipOi, Leonico Tomoo, son contemporain^
£t cependant il passe peur un des plus savaos^ pour un des plus ori-
ginaux et des plus hardis interprètes d'Aristote; il a renouvelé l'aris-
tutélisme au temps où cette ancienne doctrine allait être attaquée de
toutes parts, et il n'a pas peu contribué ainsi à ce que cette lutte fût
féconde; il a pris de la sorte sa part de la direction du mouvement
philosophique qui, pendant un siècle et demi, agita l'Italie et l'Europe
pour ne s'éteindre qu'après avoir excité un Galilée, un Bacon, un Des-
cartes, à la découverte de nouvelles méthodes, à la constitution de la
science de la nature, à la meilleure ordonnance des forces int^'llec-
tuelles. — C'est ce qui donne de l'intérêt à la publication de son œuvre,
jusqu'à présent inédite»
Digitized by VjOOQ IC
A80 REVUE DES DEUX MONDES.
M. Ferri a publié en môme temps une notice nécrologique éten-
due sur un de nos anciens collaborateurs, Joseph Ferrari, mort ré-
cemment à Rome. Lui aussi, il était venu, sinon faire ses premières
études, du moins prendre le plus haut grade universitaire, le doctorat,
à Paris. Nommé professeur à la faculté des lettres de Strasbourg, il en
avait été éloigné en 18/|2 pour certaines témérités de doctrine ou de pa-
role. On se rappelle sa polémique avec Globerti en iHk ici même. La
fécondité d'esprit, la facilité d'assimilation et de conception, l'abondance
de vues, le flux de l'expression se montrent à chaque page de ses nom-
breux écrits dans son Histoire des révolutions d^ Italie, dans son Essai svr
le principe et les limites de la philosophie de rhistoire, dans sa Filosofia
délia rivoluzione. Ces mômes qualités, dont quelques-unes, poussées à
l'excès, peuvent devenir des défauts, expliquent le très grand succès
qu'avait sur les auditoires sa parole ardente, et les conclusions extrêmes
auxquelles il s'est laissé entraîner. « Dans le temps même, dit son bio^
graphe, où l'Italie s'agitait au cri d'indépendance, et rêvait une fédéra-
tion sous la présidence d'un pontife réformateur, il préparait ses deux
volumes sur la philosophie de la révolution, contraires à tout dogma-
tisme quelconque, à celui de la raison comme à celui de l'église, con-
traires à toutes les idées qui se partageaient alors Tenthousiasme poli-
tique des Italiens, y compris celles de Mazzini, qui, comme on le sait,
ne sépara jamais de son concept démocratique Tidée de Dieu. Le scep-
ticisme métaphysique et religieux de ce livre, publié la première fois
en 1851, s'unissait à une forte teinte de socialisme, et annonçait pour
l'avenir la proposition d'un changement radical dans l'idée et dans le
régime de la propriété. Avec de telles dispositions d'esprit jointes à des
habitudes d'expression paradoxale, Ferrari resta isolé des mouvemens
italiens qui se produisirent en IStS et 184^. Il n'était ni avec les roya-
listes de Charles-Albert, ni avec les guelfes de Pie IX, ni avec les répu-
blicains de Mazzini. Quoique plus voisin de ce dernier parti que des
autres, il s'en tenait éloigné par sa conception d'un système fédératif.
Quand l'Italie préparait son unité, il la croyait encore divisée entre
guelfes et gibelins. Rentré dans sa patrie, élu député, il comt>attit pen-
dant six législatures le parti modéré... » Ses concitoyens ont fait* la part
de son intempérante ardeur et se rappellent surtout aujourd'hui, —
son biographe tout le premier, — ses incontestables et brillantes quali-
tés d'esprit et de coaur, son honnêteté de caractère et sa douceur de
mœurst
Le dirccteur-girant, C. Bl*loz«
Digitized by VjOOQ IC
LE
JOURNAL D'UNE FEMME
DBRNIÈRB PARTIS (1) ' ^ M / |»^ .
' ' ^ O j
■Wj/o/'v/v
1S78.
Les circonstances extraordinaires où je me trouve m'engagent à
reprendre après cinq années accomplies la suite de mon journal. Je
traverse une épreuve terrible; jamais il ne m'a été plus nécessaire
de mettre de Tordre dans mes pensées et dans ma conscience. Je
veux d'abord rappeler à mon souvenir les principaux événemens
qui ont amené la situation présente, et tâcher d'en faire sor-
tir la lumière et les conseils dont j'ai tant besoin. Je commence
d'ailleurs à pressentir que ces pages pourront être lues un jour
par une autre que moi, et à cause de cela aussi je n'y veux pas lais-
ser d'obscurité.
Mon mariage, ainsi que je l'avais prévu, eut lieu en même
temps que celui de Cécile, dans la petite église de Louvercy. M. et
M™^ d'Éblis partirent dès le lendemain pour l'Italie, où ils devaient
voyager pendant quelques mois. Cinq ou six semaines après, je par-
tais moi-même pour Nice avec mon mari et ma belle-mère. — La
santé de mon mari me causa les seuls soucis graves que j'aie con-
nus pendant près de quatre ans que nous avons passés sous ce
beau climat. Je ne puis dire que mon cœur fût toujours sans re-
grets, sans ressouvenirs mélancoliques; mais je puis dire pourtant
que Dieu avait béni en effet la folie de mon mariage, et qu'elle me
tenait tout ce que je m'en étais promis. — Il n'est pas vrai que les
voluptés de la passion n'aient qu'une seule forme, comme nous le
(I) Voyei la Revue du 15 juillet. v :. Vi:-
TOMl XXYIIU — !•' AOUT 1878, 31
Digitized by VjOOQ IC
&g2 REVUE DES DEUX MONDES.
croyons trop; il y a du bonheur dans la passion sous la forme du
devoir, du dévoûment, du sacrifice ; il y en a, dit-on, dans le martyre
même. — Quant au martyre, il n'en a pas été question pour moi,
bien entendu ; cependant une tâche comme celle que je m'étais
donnée ne va pas sans quelques difficultés, sans quelques résis-
tances ; ce n'est pas en un jour que la main la plus tendre et la plus
aimée peut dompter et guérir une âme naturellement violente que
le maJkeor » ulcérée; mais aussi quelle joie presque divine que de
disputer cette àme à la révolte et au doute, de la retrouver peu à
peu tout entière et toute pure sous les ruines du corps où elle
était comme ensevelie, de la faire renaître à la lumière et revivre
à toutes les espérances I Pour quelques larmes découragées que
j'ai pu verser en secret, que de larmes douces, heureuses, recon-
naissantes, à mesure que je sentais mes ettorts mieux récompensés!
— Enfin une heure arriva où il me suffisait de lever un doigt en
souriant pour voir s'apaiser aussitôt ces effrayantes colères aux-
quelles mon pauvre Roger avait pris l'habitude de s'abandonner.
Je dois dire aussi, pour ne pas trop me vanter, que l'honneur
de ce miracle ne revint pas à moi seule, car ce fut à dater de la
naissance de ma fille que son père pardonna décidément au bon
I>ieu.
l'étais soufiraate de ma grossesse quasd Cécile et son mari^ à
l^r retour de Rome,, vinrent passer qi^elques purs avec nous à la
villa des Palmes, où noua étions installés. J'avais secrètement ap-
piéhendé le moment où je reverrais 91. d'Ëblîs ; mais le grand
événement qui se préparait alors pour moi me rendit presque in-
difierenle à sa présence, ou du moins je crus l'être. Je le trouvai
d'ailleurs à moa égard d'un cérémonial si glacé que je me tour-
mentai de l'idée qu^il avait contre moi quelque grief; était-il mé-
content de Cécile,, et me reprochait-il d'avoir fait d'elle, quand il
m'avait coosultiée, un portrait trop flatté? — Certaines nuances
nouvelles dans sac manière d'être avec sa iemme m' étonnaient: il ne
semblait plus être au même point sous le charme; toujours extrê-
mement courtois y il avait cependant avec elle des tons d'une
ironie un peu sèche» il paraissait subir quelquefois avec enaui les
récits fantaisistes qu'elle nous faisait de ses voyages, ses confu-
sions souvent volontaires de noms, de choses, et d'époques, son
érudition à la diable,, son joli baMlage d'oiseau bleu. — Biais
M» de Louvercyr à qui j'avais* (fit deux niots de mes inquiétodesr
m'assura que le comnaandant d'Éblis était au contraire plus épris
que jamais de sa femme^ qu'il s'alarmait peujl-être un peu de la
voir si brillante, si étincelante et si admirée, mais que c'était tout.
Je n'y pensai donc plus. J'étais d'ailleurs trop- heureuse alors: et trop
Digitized by VjOOQ IC
oocupée de ma maternité procbaioe pour n'occuper beaucoup
d'autre <bû&e.
Il était «Dire dans bo8 prc^etsde qaittër Kioe à la fin du prin-
temps et de retoomer passer Tété à Louvearcy» — mon mari écar-
tant absolument Tidée d'une installation à, P«ri& Mais les médecins
craignirent pour lui le séjour de la campi^e et le cUmat humide
de ia Normaadie; sur lettre conseils aous hoos décidâmes à rester
daAs le Midi juatfu'À ce <que sa santé fài mieux affeiuie. Les deux
afisées qui suivineiU fur^at pour moi d'une sérénité {H*esque par-
faite. Ma chère igrAnd'mëre vint nous voir à deux «ou ^ois reprises.;
ma belle-mère jn'entouxaÂt d'une lendnesse pafi&kmnée ; «nfin,
j'avais ma fille» et sa naissajace, oomme le l'ai dit, avait achevé de
réooAcilier mon mari «vec Ja vie et de l'attacher «à moi. Il s'était
remis avec «rdeur à son travail daAS leqfiel je le secondais hua-
Uemeot '&à qualité de secréiaiiie, classant de JEnon mieux les doco-
noens dont ÎL d'ÉUîs œ aous laissait pas manquer, ftûsant des
extraits «et copiant de Bàa plus belle écriture ses illisibles pattes de
mouche. La vive «t prof4cnide amitié qu'il avait inspirée à M. d'Éblis
a'était plus pour moi un myistère» coBime j'avoue qu'elle l'avait
été autrefois^ quand il ne laissait guène voir que ses défaiuU; ; mais
depuis qu'il avait cessé de «e croire condamné à une ensteoce
isolée, sans affections et sans avenir, ses grandes qualités de cœur
et d'intelligence avaient reparu avec liout leur écla;t et :tout leur
charme captivant. 11 avait onéme repris uae gaîté que j'avais été
loin de kû supposer dans les premiers temps de ik)s relations. II
m'était deux de penser que je n''étais pas étriuiigère à toutes ces
métamoriAoses.
Mais ce qui me /touchais pius que tout le reste, c'était l'absolue
confiance qu'il avait en moi. Je m'étais dit, en l'épousant, que la
vie mondaine était finie pour moi, et je m'étais franchement résolue
à y renoncer ; il ne pouv^t me convenir de rechercher des plaisirs
que mon mari ne pouvait partager. Mais il votdut bien «exiger que
j'accompagnasse sa mère dans queiques-unes des réunions de ia
ool(mie française et étraj^ère qui tourbillonnait autour de aous. Je
B'abusai pas de la permission; mais je fua heureuse d'en profiter
pour recevoir quelquefois chez moi. Je lus naturellement exposée,
de la part de quelques-«ns de nos hôtes et voisins, à ces manèges
de galanterie qui s'adressent à toute feoûme douée d'un extâieor
pa&sable ou d'une couturière habile. Un mari infirme et malade
pouvait paraître un encouragenoent à ces empressemens. J'y op»
posai cette réserva tranquille par laquelle il est toujours facile à
une fenue de faire ontendre aux gens qu'elle n'est pas du jeu.
Jloa mari, très fin et très dairvoyan^, me parkdt, en riant, de ces
Digitized by VjOOQ IC
iSA BEYUE DES DEUX MONDES.
misères; il se piquait, je crois, de me montrer par sa souveraine
indifférence combien j'étais placée dans son estime au-dessus de
l'ombre môme du soupçon. Je lui en savais gré; mais il arriva
pourtant que sa confiance me parut excessive, parce qu'elle me jeta
dans d'assez sérieux embarras, qui malheureusement se relient au
plus grand chagrin de ma vie.
Il y avait alors comme toujours à Nice un mélange social dans
lequel il fallait choisir. Je suis de mon naturel assez exclusive, et je
ne me prête pas volontiers à certains accommodemens qui sont un
peu trop à la mode aujourd'hui. M. de Louvercy, de même que
tout son sexe je pense, était plus tolérant et plus libéral que moi en
ces matières : il prétendait que mon salon était une bergerie où je
n'admettais que des agneaux sans tache et des br^is incapables
d'égarement ; que cela était ennuyeux, que cela manquait de vif,
et que de plus cela manquait de charité, car c'était décourager les
pécheurs ainsi que les pécheresses, et les réduire à l'impénitence
finale en leur fermant une maison honnête où ils auraient pu s'amen-
der par le bon air et le bon exemple. J'étais fort insensible à ses
argumens : je lui répondais galment que je n'avais pas mission de
régénérer la société ; que du reste, après l'avohr amendé, lui, j'avais
assez fait pour l'édification de ma vie et que je n'en demandais pas
davantage.
Au prmtemps de la troisième année de notre séjour à Nice, le
jeune prince de Viviane vint s'installer dans une villa voisine de
la nôtre avec un grand train de chevaux, et une dame, qu'on disait
Anglaise et qui devait l'être, si l'on en jugeait par l'éclat prismatique
de ses toilettes. Quoique ma grand'mère fût liée avec la princesse
douairière, je ne me souvenais pas d'avoir jamais vu son fils, qui
menait une vie peu recommandable, tantôt à Paris, le plus souvent
dans les diff*érentes stations d'eaux. A peine arrivé, il fit scandale
dans notre colonie par son désordre élégant, son jeu effréné et son
ménage plus qu'équivoque. Mon mari, qui avait été son camarade
de collège et qui lui conservait une sorte d'affection d'enfance, fut
contrarié de son arrivée et surtout du voisinage. Cependant le ha-
sard avait fait que nous ne l'avions pas rencontré pendant les pre-
miers temps de son séjour à Nice.
Je me promenais un matin avec ma fille et sa nourrice dans le
jardin de notre villa, qui avait plusieurs étages de terrasses se com-
muniquant entre elles par de longs escaliers de marbre. La plus
basse de ces terrasses donnait sur le chemin public, et y accédait
par un dernier escalier d'une dizaine de marches, dont la grille de
clôture restait ouverte dans la journée. Nous étions accoudées sur
la balustrade, et nous regardions les voiles blanches passer sur la
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'uNE FEMME, . 485
mer bleue, ce qui paraissait enchanter ma fille. Un bruit de chevaux
attira notre attention sur la route, et nous vîmes approcher au petit
pas un cavalier accompagné d'une dame en costume d'amazone très
somptueux et très laid. Elle portait, entre autres fâcheux agrémens,
une magnifique plume blanche roulée autour d'un chapeau d'é-
cuyère. Elle me sembla d'ailleurs d'une extrême beauté. Au moment
où ce couple passait sous notre jardin, ma fille fut prise d'une
grande agitation qui ne tarda pas à dégénérer en fureur : elle éten-
dait les mains en criant de tout son cœur, pendant que la nourrice,
qui était Italienne, lui chantait son répertoire le plus calmant. Ce
concert fit lever les yeux au cavalier, qui m'aperçut, me regarda
fixement et souleva son chapeau; puis s'arrêtant sur place : —
Qu'est-ce qu'il a donc votre bébé, nourrice? cria-t-il en riant. —
Fort surprise de cette familiarité, je me retirai un peu en arrière
en disant à la nourrice de ne pas répondre. Cette femme ne me com-
prit pas, et engagea tranquillement par-dessus le mur un dialogue
avec le cavalier : — Je crois, finit-elle par dire, que la petite veut
la plume blanche de Madame... — Donnez-lui votre plume, Sarah,
dit le jeune homme en se tournant vers sa compagne. — Celle-ci
défit aussitôt la plume de son chapeau et la lança dans la direction
de la terrasse. Mais la plume trop légère retomba. Le jeune homme la
saisit au vol et la lança de nouveau avec plus de force, mais sans plus
de succès. — Eh bien, dit-il alors très haut, je vais la lui porter, à
cette enfant ! — Au même instant, son cheval commença de piétiner
sur le marbre de l'escalier : la béte se défendait, glissait, reculait,
s'ébrouait; j'entendais tout cela du fond du massif d'orangers où je
m'étais réfugiée, et je me demandais, non sans une véritable frayeur,
quel était ce fou, quand brusquement je le vis apparaître comme
une statue équestre sur le terre-plein de la terrasse et s'avancer vers
nous triomphalement. Il me salua de nouveau, mais profondément
cette fois, se pencha pour remettre la plume entre les mains de l'en-
fant, que cette soudaine vision avait déjà apaisée, me salua de nou-
veau, et fit redescendre l'escalier à son cheval, je ne sais comment.
Quand je contai quelques minutes après cette aventure à mon
mari : — Ça doit être Viviane I dit-il. — C'est tout à fait sa manière !
C'était lui en effet. Le soir même, il se présenta chez nous en se
recommandant de ses anciennes relations avec M. de Louvercy. Je
vis un grand jeune homme blond, très mince, à l'œil hardi, avec de
beaux traits fins et fatigués, — une figure de la cour des Valois. Il
était rieur et très spirituel. Mon mari l'accueillit avec beaucoup de
cordialité. Je fus plus froide, et je le remerciai à peine de sa plume,
ne sachant pas exactement s'il avait adressé sa politesse à ma fille,
à la nourrice ou à moi.
Cette visite fut suivie de plusieurs autres à des intervalles rap-
Digitized by VjOOQ IC
A86 BEYUE B£S DEUX MGRDEfi*
prochésL te sentais que sa verve «t sa belle humeur un peu folles
amusaient mon mari, 6t cependant je ne pouvais prendre sur moi
de l'attirer ou de le retenir. Le prinœ avait beaucoup trop d'esprit
et d'usage pour ne pas s'apercevoir de la réserve glaciale que je lui
témoignais, et, malgré son parfait aplomb, il en paraissait ipielque-
fois décontenancé. Mon mari s'en perçut aussi, et même s'en
inquiéta. — lia chère enfant, me dit-il un jour, comme le prince
nous quittait, voilà Viviane qui s'en va tout effaré.*. Vous avez
réeliement, quand cela vous convient, des façons qui pétrifient les
gens... Ah çà, voycMos, que vous a-t-il fait, œ pauvre garçon?
— Rien, mon ami.
— ^on... mais est-<e qu'il vous gène.«. est-ce qu'il est trop
aimable?.. J'en rirais, vous savez;., seulement je le recevrais moins
amicalement, afin de vous épargner ces ennuis.
— Je vous assura, répondis-je, qu'il n'y a absolument rien. Je
n'ai Jamais rencontré le prince hors de mon salon, et vous voyez
qu'il y est fort convenable.
— Eh bien alors, ma chère amie, permettez-oni de vous dire
que c'est vous qui ne l'êtes pas... Vous le traitez avec une séche-
resse vraiment blessante.
— Mais, mon ami, si je l'encourageais tant scitpeUj il nous amè-
nerait au premier jour la jeune personne qui est chez lui.
— Allons... ce n'est pas sérieux.
— Soit!., mais que voulez-vous ? j'ai la haine du désordre sous
toules ses formes. Vous savez que je ne puis souffrir un meuble
hors de sa place ; de même je ne puis pas souffrir un homme hors
de la règle et de l'honneur... Je n'éprouve pas du tout pour mon
compte, — plaignez-vous-en, je vous eaa prie, — le faible qu'on prête
à mon sexe pour les mauvais sujets, et cekn-ci d'ailleurs a <les tiires
tout particuliers à l'antipathie que je ne puis m' empêcher de lui
marquer. Vous n'ignorez pas la liaison de sa mère avec ma grand-
mère; j'ai été plus d'une ibis témoin des larmes et du désespoir de
la pauvre princesse au sujet de scm fils.*, et il a dès longtemps pris
dans mon imagination et dans mon estime une place que sa con-
duite actuelle, vous me Tavouerez, n'est pas de nature à lui faire
perdre.
-^ A la bonne heure, ma chère.,, mais quant à la pauvre pria*
cesse je me dispense de ia plain(ke... c'est elle qui a perdu soa
fils en l'idolâtrant à deux geaoux et en lui persuadant que le del et
la terre avaient été créés pour son amusement particulier... Je me
rappelle qu'elle lui adieta jan jour k voiiture aux chiures des
Ghampsp-Élysées... Il en résulte •qu'il va épouser, ditHm, o^ie figu-
rante de Drury-Lane... Eh bien 1 c'est très logique I
— C'est très logique, mon ami, mais «'est di^laisaut*
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL D*UIfB FEMME. A87
Nous fûmes une semaine sans revoir le prince chez nous. Il revint
enfin un matin et s^^fenna arec M. de Loavercy« Ils eurent en-
semble un assez long entretien dont mon mari me rendit compte
aussitôt après. M. de Vîyiane, à ce qu'il paraît, s'excusa d'avoir
ralenti le cours de ses viates, en dléguant avec une sorte de trig-
tesse qu'il avait s»ti qu'elles ne m'étaient pas agréables. Mon
mari, toudié de son accent sérieux et mortifié, lui répondit en camar
rade qu'il ne devait pas s'étonner que sa vie un peu excentrique
efiarouchât légèrement une jeune femme élevée dans des prin-
cipes ^ès corrects ; que du reste il dépendait toujours de lui de dis-
siper les préventions dont il voulait bien s'affecter, et que ses amis
des deux sexes lui sauraient gré de tout ce qu'il ferait pour rendre
leurs rapports avec hii plus faciles et plus étroits. — Je suis en
général fort iodifféradt.à l'opinion du monde, dit aiovs le prince,
mais j'avoue que le mépris de M"^ de Louvercy me parait difficile
à supporter. — Il ne s'agit pas de mépris, mon cher enfant, dit
mon mari : ce n'est que de l'embarras. — Ils se séparerait làr-
dessus, le prince fort pensif.
Deux jours q)rès, comme je rentrais dé la promenade, mon mari
me dit que M. de Viviane sortait de chez lui : — Je l'ai invité à
dîner pour demain, ajouta-t-il. — J'ouvrais de grands yeux^ il se
mit à rire et reprit : — Il a renvoyé son Anglaise et il fait venir sa
mère.,, cela m^ite bien une récompense t — J'en convins, et quand
le prince arriva le lendemain je lui tendis la main avec plus de
francbise que de coutume. Nous devînmes meilleurs amis à dater
de ce jom", et il fut déddémenrt admis dans mon intimité.
Gependttit, pour se dédommager apparemment, il s'était rejeté
sur le jeu avec fureur ; il perdait le plus souvent, ce qui lui hisait
honneur; toutefois il me dit lui-même, un soir, qu'il venait de ga-
gner une trentaine de mille francs au baccarat. — Vous êtes vrai-
m^it u&h(MBme terrible, lui répondis-je en haussant les épaules :
^aod on vous relève d'um côté, vous retooabez de l'autre 1 — U
tira aussitèt de sa poche une grosse liasse de billets de banque, et
me la présenta : — Pour vos pauvres! me dît-il.— J'accepte, dis-
je, à une condition, — c'est que vous me donnerez votre parole de
ne plus toucher une csffte. — Je voc» la donne. — Et c'est ainsc
que je pus enroyer trente mille francs à ma grand'mère pour son
œuvre des jecmes apprenties.
ÊEifin, comnre il avut un assortiment de vices très complet, il se
présentait que^uefois chea nous un peu monté, pour ne pas dire
gris. Rien ne me fait plus horreur au monde qu'un homme en cet
état, et j'admire les femmes, — e» fort grand nombre, hélas I — qui
jugent k chose plaisante, ou qui ne la remarquent même pas. Le
{Hrince ne put douter des sentimens qu'il m'inqurait dans ces sortes
Digitized by VjOOQ IC
£88 RETUE DES DEUX MONDES.
de conjonctures; il voulut bien en tenircompte;il devint raisonna-
blement sobre. Il couronna ainsi cette série de réformes accomplies
sous mon invocation et qui semblaient m'être dédiées. — Ces
petits triomphes, qui divertissaient mon mari (il riait beaucoup de
voir le prince dévider modestement de la laine à mes pieds), ne
laissaient pas de m'intéresser et de me flatter moi-même ; mais en
môme temps ils m'alarmaient un peu. Je me défiais xle tous ces sa-
crifices, me demandant s'il ne s'en promettait pas quelques com-
pensations. Ces vagues appréhensions continuaient de me tenir
avec lui sur une défensive qui ne lui échappait pas. — Nous nous
promenions un soir en tête-à- tête sur une de nos terrasses; la
beauté de la nuit, l'odeur presque étourdissante d'orangers et de
violettes dont l'air était chargé, eurent pour effet d'élever ses dis-
cours à des hauteurs poétiques et sentimentales plus qu'ordinaires.
Comme je le rappelais sur la terre assez sèchement : — Mon Dieul
madame, me dit-il, je ne sais vraiment plus que faire pour désar-
mer vos préjugés contre moi ; pour vous complaire, j'ai jeté tous
mes défauts à la mer l'un après l'autre... je me prive de tout... je
ne joue plus, je ne bois plus et cœtera... qu'est-ce que vous voulez
encore? Voulez-vous que je me fasse moine? dites-le ! — Je ne veux
plus qu'une chose, répondis-je simplement, c'est que vous ne me
fassiez jamais douter de votre amitié pour mon mari. — 11 s'inclina
très respectueusement, et dès ce moment toute nuance équivoque
disparut de son langage.
Ce fut vers cette époque que Cécile et son mari vinrent nous
voir à Nice pour la seconde fois. Ma correspondance avec Cécile
n'avait pas cessé d'être très fréquente. A en juger par ses lettres,
elle était heureuse, quoiqu'elle me semblât chercher ses princi-
paux plaisirs dans le mouvement de la vie mondaine. Je la trouva^
embellie et ravissante, mais nullement modifiée par le mariage et
toujours très en l'air. Il y avait dans son attitude à l'égard de son
mari une sorte de gêne craintive qui me frappa. Quant à lui, il
se montrait avec elle doux, mais contraint. Je fus étonnée et presque
efirayée cette seconde fois de sentir combien, malgré le temps
écoulé, il avait conservé d'empire sur moi : je ne pouvais entendre
le son de sa voix sans un trouble profond. — Il n'était pas depuis
vingt-quatre heures auprès de nous que je cherchais quelque moyen
de l'écarter, d'abréger son séjour. Il me le fournit lui-même par
une indiscrétion assez malavisée que je me suis expliquée depuis,
mais qui me parut alors tout à fait incompréhensible.
Mon mari avait-il trouvé dans son cœur quelque avertissement
secret de ce qui se passait dans le mien, — ou ressentait-il les pre-
mières atteintes du mal cruel qui le menaçait? Je ne sais; mais dès
les premiers jours qui suivirent l'arrivée de M. et de M™* d'Éblis,
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'dNE FEMME. A 89
son humeur s'assombrit visiblement. — M. d'Éblis me demanda un
matin sur un ton de confidence et d'embarras si j'avais remarqué
cette altération du caractère de Roger. Sur ma réponse affirmative,
il se permit, moitié en riant, moitié sérieusement, de faire allusion
aux assiduités du prince de Viviane chez moi, laissant entendre
qu'elles pouvaient éveiller les susceptibilités de mon mari. — Je
savais que M. de Louvercy était aussi tranquille que possible, et
qu'il l'était môme trop, au sujet du prince : je fus donc certaine
que le commandant d'Éblis n'était pas en cette circonstance son in-
terprète, et qu'il parlait pour son propre compte. Cela me choqua
au dernier point. Je ne suis pas une sainte : je lui avais pardonné
tant bien que mal de m' avoir préféré Cécile et de l'avoir épousée
après m'avoir fait la cour; mais qu'il prétendît après cela s'arroger
sur moi un droit de surveillance conjugale, c'était un peu trop. —
Mon cher monsieur, lui dis-je, puisque vous avez la bonté de vous
intéresser aux secrets de mon intérieur et à la paix de mon ménage,
je vous dirai que vous ^vez à la fois raison et tort dans vos suppo-
sitions : vous avez raison, je crois, d'attribuer la tristesse de mon
mari à un léger sentiment de jalousie... mais vous vous méprenez
absolument sur celui qui en est l'objet. — Sur ces paroles, il de-
vint très pâle, me salua et me quitta. — Deux jours après, il nous
annonçait qu'il était rappelé à Paris, et il partit le soir même, nous
laissant sa femme.
Je me rappelle que le lendemain de son départ, Cécile me posa
brusquement une question singulière : — Crois-tu, me dit-elle,
que mon mari soit heureux? — Mais, ma chérie, tu dois le savoir
mieux que moi. — Je crains, reprit-elle en secouant sa jolie tête,
je crains qu'il ne le soit pas... je suis trop frivole, trop mondaine,
trop emportée dans le plaisir... je le traîne après moi comme un
martyr... pauvre homme!.. Je me le reproche... et je continue...
Toujours le diable qui est en moi, tu sais?.. Il ne s'est pas plaint?..
Il ne t'a pas dit qu'il fût malheureux, vrai? — Je lui répondis avec
vérité que je n'avais reçu de M. d'Éblis aucune confidence, et elle
reprit là-dessus toute sa belle humeur. Elle nous resta encore une
quinzaine de jours, et, bien que mon amitié pour elle fût toujours
aussi vive et aussi tendre, je ne la vis point partir sans soulage-
ment. Si parfaitement honnête femme qu'elle fût, elle avait trop de
brillant pour être d'une garde très facile. Les cinq parties du monde,
qui avaient leurs représentans à Nice, bourdonnaient autour d'elle
comme un essaim, et mon mari prétendait qu'il eût fallu la tenir
jour et nuit sous une moustiquaire. Très blasée sur ces sortes d'hom-
mages, elle les aimait pourtant et savait mauvais gré à ceux qui les
lui refusaient. Ce fut ainsi qu'elle se piqua de l'indifférence mar-
quée du prince de Viviane à son égard. Elle disait que j'en avais
Digitized by VjOOQ IC
h90 Rfi¥U£ INBS KUX MONDES.
fait un hébété, et que j'aurais dû te mener en laisse avec un ruban
rose.,.
Hélas I toute gaité s'en alla avec elle. — Quelques semaines après
son départ, la santé de mon mari, qui semblait s'être remise, s'al-
téra de nouveau profondément : les symptômes les plus eiSrayans
se succédèrent en s'aggravant. Le reste de sa pauvre vie ne fut plus
pour lui et pour moi qu'une agonie, et vers la fm de l'faiver suivant
j'eus l'affreuse douleur de le perdre. Après tant de souifirances ai-
guës, il mourut presque doucement, en me remerciant de lui avoir
donné quelques années heureuses. — M. d'Éblis,qui était venu l'as-
sister dans ces angoisses suprêmes, le pleura avec des transports
désespérés. — Je passe brièvement sur ces ameiB souvenirs : Dieu
sait que l'expression de mon chagrin, si vive qu'elle pût être, ne
manquerait pas de sincérité I mais k l'heiure où j'écris, elle man-
querait de bienséance.
Je passai les premio^ mois de mon deuil à Louvercy auprès de
ma belle-mère, et je revins ensuite m'installer chez ma grand' mère
à Paris, comptant désormais partager mon existence entre ces deux
chères parentes.
Les grandes secousses morales, comme celle qui m'avait frappée,
semblent d'abord suspendre la vie et en arrêter le mouvement pour
jamais : nos goûts, nos sentimens, nos passions se taisent comme
stupéfiés par l'ébranlement, et on les croit morts. Peu à peu le cœur
se remet à battre, l'esprit à penser, et c'est d'abord presque une
douleur de plus que cette persistance importune de la vie. Puis on
s'y fait, car Dieu l'a voulu.
Dans mon existence nouvelle, c'était naturellement ma fille qui
tenait la première place ; mais cet intérêt, si grand qu'il fût, n'ab-
sorbait pas tout mon cœur. J'avais retrouvé à Paris de chères ami-
tiés, et parmi les plus chères et les plus fidèles celle de Cécile et
de son marL Je voyais Cécile presque tous les jours : elle me con-
tait avec sa verve étincelante les histoires courantes de la ville et
du monde; elle animait ma solitude, elle me prodiguait les plus
tendres attentions, et mon affection pour elle s'était réveillée dans
toute sa force. Je voyais plus rarement son mari; mais il ne négU-
geait pourtant aucune occasion de m'être utile ou agréable. Dans
les douloureuses circonstances que j'avais traversées, au milieu des
tristes détails qui <xunpliquent toujours de tels événemens, et des
pénibles questions d'affaires qui s'y mêlent, il avait été pour moi
d'un dévoûment et d'un secours vraiment fraternels. Il était, par
la]volonté de M. de Louvercy, tuteur de ma fille, et il semblait avoir
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'une FEMME» A91
reporté sur elle le seul sentiment passîoMé de sa vie, Tamitié hé-
roïque qu'il avait eue pour son père. Il est inutile de dire que je lui
arais bien complétemeait pardonné l'étrange indiscréldon qu'il s'était
permise un jour avec moi relativement au prince de Viviane. Il ne
s'en souvenait lui-même que pour la réparer en affectant de traiter
le prince avec une bonne grâce particulière toutes les fois qu'il le
rencontrait, et surtout chez moi. Car M. de Viviane demeurait alors
à Paris, et je le recevais souvent et familièrement, n*ayant eu qu'à
me louer de lui pendant les derniers mois de mon séjour à Nice.
Le seul chagrin que me causât M. d'Éblis, il me le causait sans
le vouloir et sans le savoir. Je ne pouvais reprocher qu'à moi l'es-
pèce de plaisir inquiet avec lequel j'attendais ses visites, et l'émo-
tion secrète dont je me sentais toujours agitée en sa présence. Mais
j'espérais smcèrement que ce malheureux reste de mon ancien atta-
chement s'effacerait peu à peu et s'userait enfin dans Thabitude. Je
l'espérais d'autant p^s que sa courtoisie respectueuse, froide et
grave envers moi était plutôt faite pour calmer le cœur que pour le
troubler.
Cependant je me préoccupais avec une sollicitude extrême, et
que je croyais alors purement affectueuse, de sa façon d'être avec
Cécile, de l'état de leurs relations, du tour qu'avait pris leur ma-
niée. Rien ne me paraissait plus singulier et plus mystérieux que
leur attitude et leurs allures mutuelles. Ainsi que je l'avais entrevu
à Nice par quelques éclaircies, c'était Cécile, contrairement à toute
logique, qui semblait avoir usurpé l'empire dans ce ménage. Bile
s'était dérobée à la maîtrise que la supériorité intellectuelle et mo-
rale de son mari devait si naturellement exercer sur elle, et M. d'É-
blis, suivant toute apparence, n'en souffrait pas. Il subissait les
goûts mondains et dissipés de sa jeune femme avec une indifférence
ou une résignation inconcevables. Après l'avoir longtemps accom-
pagnée dans le monde, qu'il n'aimait pas, il commençait à Ty laisser
aller seule. Tout cela me surprenait beaucoup. Je me demandais
ce qui se passait entre eux dans Fintimité, s'ils s'aimaient, s'ils
étaient heureux. Ne pouvant les questionner ni l'un ni l'autre sur
des points si délicats, j'étudiais curieusement, presque avidement,
leur langage, leur conduite, l'air de leur visage^ leurs procédés ré-
ciproques, pour en tirer quelque éclaircissement. Mais M. d'Éblis,
dans sa grâce sévère, avait Fimpassibilité tantôt grave, tantôt sou-
riante d'un sphnax, et Cécile, par sa l^reté même, était également
insaisissable.
Le monde s'étonnait comme moi des singularités qu'offrait ce
naénage, et commençait même à en médire. — Un jour, le com-
mandant d'Éblis se trouvait chez moi quand le prince de Viviane y
arriva : M» d'ÉbHs, suivant sa coutume un peu trop polie, se retira
Digitized by VjOOQ IC
A92 BEVUE DES DEUX MONDES.
presque aussitôt, après avoir échangé avec lui quelques paroles
amicales. Dès qu'il fut sorti : — Vous avez là, me dit le prince, un
cousin qui me plaît infiniment, mais qui est pour moi une énigme
véritable.
— Pourquoi une énigme?
— Parce qu'avec tout le mérite et tout l'honneur du monde, il
semble avoir juré de perdre sa charmante femme.
— Je ne vous comprends absolument pas.
— Comment! ne voyez-vous pas qu'il l'abandonne de plus en
plus?.. 11 fait même pis que de l'abandonner, puisqu'il lui laisse
prendre M"* Godfrey pour chaperon.
— Qu'est-ce que c'est donc que cette M™* Godfrey?
— M"' Godfrey, madame, était jadis une femme fort belle et fort
courtisée, pour ne pas dire plus : c'est aujourd'hui un de ces astres
à leur déclin qui, ne pouvant plus prétendre à des hommages di-
rects, s'arrangent pour en recevoir par des voies obliques en s' en-
tourant de jeunes satellites et en profitant de leurs reflets.
— Je vous remercie de l'information, dis-je, et si M"* Godfrey
est en effet d'une compagnie dangereuse, soyez sûr que Cécile rom-
pra ses relations avec elle... Du reste, je vais vous expliquer d'un
mot ce qui vous parait si inexplicable dans la conduite de M. d'É-
blis : M. d'Éblis a confiance en sa femme, et permettez-moi de vous
affirmer que jamais confiance n'a été mieux placée : je connais Cé-
cile depuis l'enfance , et sous ses apparences évaporées, avec ou
sans M"* Godfrey, je vous atteste qu'elle est incapable même d'une
pensée mauvaise.
— Oh! mon Dieu! oui, jusqu'ici, certainement! reprit le prince.
Toutes les femmes commencent par être honnêtes;., mais, quand
elles mènent cette vie-là, les pensées mauvaises arrivent vite , et
les actions mauvaises plus vite encore. Cela est bizarre, mais cela
est vrai.
— Ce sont là, mon prince, des souvenirs du \deil homme , des
souvenirs du temps où vous ne vous doutiez pas qu'il y eût d'hon-
nêtes femmes dans le monde.
— Ma foi ! à présent comme autrefois, je pense qu'il n'y en a
guère... Pardon,., permettez! Je ne parle que des mondaines dé-
chaînées, furieuses, qui ne respirent pas... Eh bien I madame, veuil-
lez en croire mon expérience, qui est très grande pour son âge...
Vous avez une fille... Étant née de vous et élevée par vous, elle ne
pourra être qu'une femme de bien... Croyez-moi cependant, n'ayez
jamais la faiblesse de lui laisser prendre le grand train du monde,
surtout avec suite... Je vais vous dire des choses horribles;.,
mais nous professons , entre hommes, une maxime passée à l'état
d'axiome : .. c'est qu'une femme, si honnête soit-elle, cesse de
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'uNE FEMME. i9Z
rètre après un carnaval un peu chaud, ou même, — vous allez
frémir, — après un cotillon de trois ou quatre heures... Il y a là
un phénomène physiologique que je me borne à vous indiquer;.,
mais enfin ce n'est plus iJors une femme que nous tenons dans son
bras, — c'est une négresse,., ce n'est plus môme une créature hu-
maine,., un être pensant et conscient, ce n'est plus,., comment
dirai-je? — qu'une sensitive toute prête à se pâmer et à se flétrir
au moindre contact... Il suffit alors d'une simple occasion pour que
la mauvaise action, comme j'avais l'honneur de vous le dire, pré-
cède la pensée;., c'est toujours une honnête femme, — seulement
elle tombe l.. Inutile d'ajouter, bien entendu, madame, qu'il y en
a qui en réchappent, — et pour en revenir à M"** votre cousine, quoi*
qu'elle se lance beaucoup, je veux croire, sur votre garantie, qu'elle
sera de celles-là;., mais ce sera un événement, — et on en parlera
dans l'histoire.
Je n'attachai pas à ces impertinentes théories plus d'importance
qu'elles n'en avaient; mais le langage du prince, sans laisser dans
mon esprit aucune ombre sur Cécile, n'en confirma pas moins mes
observations personnelles sur le caractère mystérieux et brouillé de
son ménage.
Une circonstance qui suivit de près mon entretien avec M. de Vi-
viane devait achever de m'éclairer. — Cécile et son mari dînaient
chez moi. Cécile, qui était fort en beauté et dans une toilette éblouis-
sante, allait au bal le soir avec M"' Godfrey, qui vint la prendre
dès neuf heures et demie. Ma grand'mère, étant un peu indisposée,
gardait sa chambre, de sorte que nous demeurâmes seules, ma fille
et moi, avec M. d'Éblis. Ma fille aurait dû être couchée ; mais,
comme tous les enfans, elle se faisait toujours beaucoup prier pour
accomplir cette cérémonie, et, sur les instances de son tuteur, je
lui avais accordé un sursis. Aussitôt Cécile partie, me sentant un
peu embarrassée de cette espèce de tête-à-tête avec M. d'Éblis, je
me mis à mon piano : M. d'Éblis était assis sur un canapé à l'autre
extrémité du salon, et, tout en jouant je ne sais quelle mélodie de
Chopin, je l'entendais causer à demi voix avec ma fille, qu'il choyait
beaucoup et dont il était le grand ami. Au bout d'un instant, ils se
turent tous deux; j'avais une glace devant moi, j'y jetai les yeux,
et je vis M. d'Éblis accoudé sur la table, le front dans sa main. La
minute d'après, ma fille, qui s'était approchée de moi à petits pas
discrets, me tira doucement par la manche; je me penchai un peu
de son côté sans m'interrompre, et l'enfant me dit à l'oreille ; — ?
Mère,., il pleure!
Sur cette confidence de la pauvre petite, une sorte de langueur
et d'ivresse se répandit dans mes veines et dans tout içon être. —
Ce sont là, dans la vie d'une femme, des minutes redoutables.
Digitized by VjOOQ IC
Adi^ EE:?17B DI8 DEUX monhes.
La p€irt€ s'ouvrit : on venait chercher na fiUe« ieremlNraasaii;
elle allai embrasser M. d'ÉbliSi ^ se retira.
îe coolinujJâ de jouer saxifi oser lever les yeux sur h g^ace, et
j'essayais de irassembleir mes pensées et de voir clair dans ce «[ui se
passait. L'atteiMhrissement aoudaifl de M. d'ÉUis entre ma fille et
moU après le départ de sa femme, ne me laissait plus douter qu'il
ne fui profondéiaem malheureux. Pour le reste, je ne l'entrevoyais
même pas. Mais si je n« pouvais lijre daas son caur, je lisais nette-
ment (tens le Btten, et ce que j'y déeeuvris m'épouvanta. Je ne peu»
vais plus me faire illusion sur le genre d'intérêt qui méd peuasut
à. étudrei? si curieusement les secrets de F intérieur de €écîle. J'ai-
mais son mari,, et je Faimais assez pour désirer la désunen de son
ménage et pour en être heurwse.
Dans miLle occasions de ma vie, j'ai reccomu qu'il ne dépendait
pas de nous d'éprouver ou de n'éprouver pas des sentimens cou-
pables, mais q^'il dépendait toujours de nous de ne pas les traduire
en actes^ Tai reconnu de plus que le meilleur et peut-être l'umque
moyen de comJi»attre et de vaincre les passionâ mauvaises n'est pas
de leur opposer les argumens al)straits de la raÎBOu, ! de la cons-
cience ou de l'honneur, mais d'agir contre elles effectivement,, et
de forcer en quelque sorte la maim à faire le Uen qiuAd le cœur
veut le maL
Ma résolution prûse,. je voulus commeDcer de l'exécuter sans délai.
Elle exigeait préalablement une explication fraache et complète
avec M. dl'Éblis. C'était wae épreuve dout je ne nae dêsûuulais
pas les dangers, quoique je fusse loin» d'en prévoir toute la gra-
vité. Mais il me parut nécessaire de les braver, et dans l'élan de
num enthousiasme je me crus certaine de les vaincre.
Je quittai tout à coup le piano et je m'avançai vers M. d'Éblis,
qui feignait de lire attentivement : — J'ai à vous parler, lui dis-je;
venons dans le jardinj, je vous prie.
Il me regarda d'un air* d'extrême: étonneoient, se leva sans ré-
pondre et me suivit.,
Notre hôtel de la rue Saint-Dominique a conservé par une rare
bonne fortune son jardin séculaire auquel un encadrement de
hautes murailles', des groupes de platanes gigantesques, une fon-
taine jaillissante et une serre en arcades, prêtent] l'aspect doux et
solennel d'un préau de cloître espagnol* Le salon^du ^rez-de-chaus^
sée y accède par deux ou trois marches. Quoiqu'on fût alors
au milieu de novembre, la soirée était exceptionnellement belle et
tiède. — Nous fîmes quelques pas en silence,. • j'entends encore,
et j'entendrai toute ma vie, ce silence uniquement troublé par le
bruit des feuilles sèches sous nos pieds, et le murmure du petit
jet d'eau. '
Digitized by VjOOQ IC
Eûim rassemblaast tout mon courage : — Mcmaear, M ^s-je,
vous sarez àqud point je pousse Y^smow de i'onire -et Tborreur
du désordre... c'est une passioB, «zie cBame sur laqneUe tous me
plaisantez souvem, mais que vous me pardonnee, n'est-ce pas?..
Eh bien, voulez-vous me permettre d'essayer de rétablir l'ordre
dans un ménage... auquel je m'iiHéreBse beûcoupl
— Dans quel n^nage, madame? me dit-il hissez sévèrement, €»
prenant place près ée moi sur le banc où je m'étais assise.
— Mais dans le v6tre, naturdlement..* Je sens, n'«n doutez pas,
toute la portée 4e mon indiscrétion... mais, si mon amitié pour
Cécile et pour vous ne suffit pas pour l'excuser à vos yeux, rappelez-
vous ipie voQS^vez bim voulu ne demander mon avis avaot d'épou-
ser Cécile, quie je vous ai conseillé cette union, et laissez-moi dé-
gager ma responsabilhë.
— Mais, madame, je ne vous r^rocbe Tien.
— Et vous avez raidon... cela seras! fort injuste, cm-, si vous aviez
suivi les conseils que je m'étais permis >de vous idonner , — sur vos
instances d'ailleurs, — vous seriez heureux tous deux,., et vous ne
l'êtes ai l'un ni l'autre.
— Panion, madame.^, maiis il me aemlDle qiae Cécile du moins,
à qui je laisse la plus entière liberté, doit ëtne par&iÉcment heu»
reuse.
— Cécile ne se plaint pas, dîs-je amscq[uelqae vivacité; mais
supposer qu'elle puisse être parfaitement heureuse quand vous vivez
de votre oôlé et elle du sien, quand voos l'abandonnez, quand vous
la confiez à la première venue,.« quand vous lui prouvez àe plus
en plus qne voos oe vous souciez m de soc aiOfection, m même de
sa réputation... ^'est supposer qu'elle n'a ni intell^enoe, m cœur,
ni honneur,., et je sais qu'elle atoost oelaJ
— Mon Dieu ! madame, répondit-il d'une voix coateaue, mais
émue et vibrante, je n'ai pas non plus l'habiliude de me plaindre...
mus en vérité vous m'y fevcez.*. Avez-vous jamais réfléchi, dites-
moi, à k destinée d'un homme préoccupé de pensées sérieuses,
ami du travail, ambitieux de Thonneur qu'il donne, qui a rêvé les
joies de l'étude dans le charme et dans le rectteâUemait du foyer.,,
et que sa femme «ratoe après elle jour et nuit dans le vide
bruyant et dans l'aSblenient perpétuel de la vie mondaine ?«• O a
beau sCTtir que le devoir et la prudence mémie lui commandent
de la suivre,., quand il oomprend emftn que son existence y passe
tovt entière.*, que «cette enfant, cette folle à laquelle il est lié^
lui prend, lui dégra^, lai détruit son intelligence, son avenir, sa
dignité, sa vie,., alors que voûtez-vous? h coeur ^}m manque... il
s'arrête... tiéoouragé de tout et résigné à tout I
Surprise et presque épouvantée de cette expansion violente d'une
Digitized by VjOOQ IC
A96 B£TUE DES DEUX MONDES.
âme habituellement si maîtresse d'elle-même, je lui dis plus dou-
cement : — Mais, voyons, monsieur, de bonne foi, avez-vous fait
sincèrement tous vos efforts pour réformer les goûts^de Cécile?
Après une pause assez longue : — Je n'en ai fait aucun, me
dit-il froidement.
— Mais alors vous êtes très coupable... Je vous l'ai dit autrefois
et je vous le répète aujourd'hui avec la même conviction, avec la
même certitude : Cécile était un enfant gâté, mais elle n'avait que
des défauts de surface : elle vous aimait et vous respectait; vous
aviez tout empire sur elle, et il n'y a pas de sacrifices que vous n'en
eussiez obtenu I
— Et de quel droit lui en aurais-je demandé? reprit M. d'Éblis.
Ma conscience me le défendait... Qu'avais-je à lui donner en échange
des plaisirs qu'elle m'eût sacrifiés?.. On ne demande de tels sacri-
fices qu'à une femme qu'on aime !
— A une femme qu'on aime, grand Dieu !.. Parlez-vous de Cé-
cile?.. Conmaentl quand vous avez épousé Cécile,., vous ne l'ai-
miez pasi
— Jamais ! dit-il avec force. — Puis il ajouta plus bas, très ra-
pidement : — Ah! je ne l'ai pas trompée... Dieu m'en est témoin !..
Je n'ai trompé que moi... et vous I
A ce mot, la vérité m'apparut tout entière; je me soulevai tout
éperdue,., un cri m'échappa: — Ah! malheureux, qu'avez-vous
fait!
— J'ai fait, me dit-il, ce que vous comprendrez, vous, mieux que
personne,., je me suis dévoué ! — Ah ! madame, je n'ai pas cherché
cet entretien ; je l'aurais fui plutôt, car il va sans doute nous sépa-
rer à jamais... soit! Mais, puisque nous en sommes venus là,., il
faut que mon cœur s'ouvre enfin!., il faut que vous sachiez tout...
Ah! laissez-moi achever... Je vous parle, vous le voyez, avec un
profond respect... Eh bien ! veuillez rappeler vos souvenirs... Quand
Roger me révéla sa fatale passion pour vous, quand je compris qu'il
fallait choisir entre vous et lui, que je ne pouvais plus vous aimer
sans le condamner au désespoir,., au suicide peut-être,., je me
sacrifiai... Et alors, par un effort de courage... que je crus possible,
que je crus sincère,., j'essayai de reporter mon amour sur cette
enfant, que vous aimiez, qui était tout enveloppée de votre reflet,
de votre charme, de votre tendresse... Oui, je crus l'aimer; mais
c'était encore vous que j'aimais en elle... Et quand cette parole de-
vrait être la dernière que je prononcerai devant vous,., aujourd'hui
comme alors, c'est vous seule, vous seule que j'aime au monde!..
J'écoutais tout cela avec stupeur, les yeux fixes dans la nuit;
tout à coup, à la pensée poignante de ce bonheur perdu, mes
larmes coulèrent malgré moi. — Il se pencha un peu et vit mon
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'UNE FEMME. Â97
émotion : — Vous pleurez! reprit-il; est-ce doncwaî,., est-ce pos-
sible?.. Vous aussi,., vous m'aimiez!.. Vous avez souffert comme
moi !.. Ah ! Dieu,., ne me le dites pas, ne me le laissez pas penser,
si vous ne voulez pas me faire perdre tout ce qui me reste de rai-
son et d'honneur!
Ma main se posa doucement sur son bras, et je lui dis : — Ce
n'est pas moi, monsieur, j'espère, qui vous ferai perdre jamais la
raison ni l'honneur; mais je vous ai beaucoup aimé,., je vous aime
encore. — Si vous êtes ^gne d'entendre un tel aveu des lèvres
d'une honnête femme, — je vais le savoir : — Je ne puis étouffer
les sentimens de mon cœur ; mais je puis du moins, — et je compte
que vous le pourrez aussi, — les élever assez haut pour les puri-
fier... Ne nous séparons pas, comme deux êtres faibles qui crai-
gnent d'être le misérable jouet de leurs passions : gardons bra-
vement notre affection mutuelle, et donnons -lui un caractère
nouveau, un lien presque sacré en nous unissant tous deux pour le
bien dans une complicité généreuse... Vous savez déjà quelle tâche
je m'étais proposée avant de connaître toute la vérité... Je me la
propose maintenant plus que jamais... Aidez-moi loyalement à l'ac-
complir, aidez-moi à vous reconquérir le cœur de votre femme ; je
vous promets de l'aider, elle, à conquérh* le vôtre... Voulez-vous?..
Si vous me dites oui, je vous estime tant que je mettrai ma main
dans la vôtre avec une absolue confiance... Autrement, — adieu !
Il réfléchit quelques secondes, puis sans parler il me tendit la
main. Je me levai aussitôt , et nous rentrâmes dans le salon :
— Vous m'enverrez Cécile demain, lui dis-je; je veux commencer
à la prêcher tout doucement... Pour vous, je ne vous dirai pas
d'être bon pour elle, vous l'êtes trop... Grondez-la au contraire;
elle sera charmée, j'en suis sûre, d'être grondée par vous : c'est
l'indifférence qui nous affole !..
Il me salua, fit quelques pas et, se retournant : — Mon Dieu !
j'oubliais, dit-il : vous savez que je pars demain avec mon général
pour un mois ou six semaines... une inspection en province. Gela
est ennuyeux.
— Peut-être non, dis-je; car pendant son veuvage Gécile'sera
nécessairement plus sédentaire : ce sera un acheminement... De
votre côté, vous aurez le temps de la réflexion, et à votre retour
vous saurez mieux si vous êtes vraiment capable de tenir l'engage-
ment que vous venez de prendre un peu vite, il me semble, un peu
légèrement...
— Non, me dit-il de sa voix douce et ferme, pas légèrement. Je
TOXB ixvm. — 1878. 32
Digitized by VjOOQ IC
&d8 REVUE DCe DEOX MONDES.
vaus ai comprise tout de suite... Ha vie était perdue, votre amhié
la relève et la sauve. •• Ce que vous me proposez est bien haut, bien
héroïque,. • mais vous m'emporterez juaque4à ^ur vos ailes... À
revoir, madame. Comptez sur moi. — Et il sie laissa.
Je passai une nuit sans sommeil, mais heureuse. J'étais contente
de moi« J'avais sunnoaté une grande épreuve... Si jamais une
fenune lit ceci et si jamais elle a rencontré dans sa vie un homme
qu'elle eût vouhi presser une, fiHs sur son cœur, dèt-elle «d mou-
rir, — elle me comprendra.
Cécile m'arriva le lendemain dans l'après-midi et n'appritqueson
mari était parti le madn'poiir la Breti^ne. — Ma d^e, me diifr-elle,
cet homme froid m'a étonnée... Il m'a'priée de lui éaire uwts les
jours.... Cooçois-Ui une idée pareille?.. Je pense au veste que c'é-
tait par distractiofi et qu'il c'y tient pas aati^meat,.. et il fait
biea, — car certaineiBent je ne lui écrirai pas tois les Jours...
— Pourquoi donc?
— Efitt-oe que j'ai le temps?.. Mais t^'est ioseiBsé!.. Je lui enver-
rai des dépêches : k Ça va Men? Moi aussi 1 Ifiile Isaisers... Cé-
cile I » C'est très suffisant.
— Mais dis-moi, Cécile, est-œ que Cu ue vas pas rester un peu
chez toi pendant l'absence de ton mari?
— Rester chez moi ?.^. «Qu'estHce que tu veux que Je £itsse chez
moi?.. Et puis qu'est-ce que cela si^iifie?.. Que mon mari soit pré-
sent ou absent, ça se ressemble beaucoup... pour ce que j'en fais!
— Je t'en prie, Cécile, âois sérieuse une miouce, ec causons toutes
deux.
— Oui, mon ange I
— Est-œ que tu ne te fatigues pas vn peu de cette vie-là!
— Non , mon trésor l
— Eh bien I moi, je commence à moins t'aimerî
Elle me sauta au cou : — Ce n'est pas vrai!
J'essayai quelque temps encore de l'amener sur le teirain d'une
conversation intime et confidentielle; elle ne résistait pas directe-
nE>ent, mats elle fuyait sans cesse et se dérobait par quelque fohe.
Je reconnus que ma tâche serait plus difficile que je ne l'avais sup-
posé, et que la chère enfant avait pris terriMement goAt à son exis-
tence déracinée. Mais je restai persuadée que je saurais, avec un
peu de persévérance, ressaisir ce brave cœur, dont je connaissais
les vertus essentielles.
Elle commençait déjà à se défendre avec plus d'embarras quand
on nous annonça le prince de Viviane. Elle fut évidemment bien
aise d'avoir ce prétexte pour m'échapper ce jour-là. Elle se leva,
lança quelques sarcasmes au prince, — car elle lui gardait tou-
Digitized by VjOOQ IC
us JfHTlNAL l/UNB FEIQCE. 699
jours rancune de ce (jumelle appelait son hébétement, c'est-à-dire
de son indifférence envers die, — puis elle sortît. GQ^pame je l'ac-
compagnais dans Tanticbambre r
— Ma bdîe prêcheuse, me dit-elle en riant, je yaîs prendre ma
reranche... Tu me reproches ou tu voudrais me reprocher ma vie,
— qui est un peu en l'air, j'en conviens ; — mais,si tu eonsulitaismon
mari, je me figure qu'il {nréférerait me laisser dans mon tourbillon
que de me voir assise au coin de mon feu quatre ou cinq fois par se-
maine avec un monsieur comme celui qui est là... Qu^en penses-tu?
— Comanentit Est-ce que M. d'Éblia me Mâme de recevoir le
prince?
— Pas précisément... mais je crois vraiment qti*il est encore ja-
loux, même maîntenani, pour le compte de son pauvre ami Roger,
car il ne peut pas le souffrir, ton prince... et le fait est, ma chère,
qu'il vient bien souvent., r je t'asswe qu'on en parle.
— £b bien 1 ma chère, hii dis-je, je te prouverai que je sais
profiter d'un bon conseil, et j'espère que tu imiteras mon exempte.
— Oui, mon amour; je fadorel — Et elle se saura.
Je rejoignis le priace en méditant sur cette malicieuse insinua-
tion de Cécile. Elle ne fit d'ailleurs que hâter une résolution déjà
arrêtée dans mon esprit. Les assiduités du prince étaient devenues
effectivement très fréquentes depuis quelque teinps, et elles com-
mençaient ài me gêner» Toutefois son esprit m'amusait, son langage
avec nsoî ne s'écartaifl jamais du respect; ei^n l'amendement de
sa vie ne s'étaât pas démcoti depuis son retour à Paris, et comme
cet amendement était un peu mon ouvrage, j'y tenais^ 11 ne pou-
vait donc mf entrer dans ki pensée de lui sigirifier un congé bles^
sant; je désirais simplement ôter à nos relations le caractère trop
intime qu'il affectait de leur donner de plus en phis.
Dans le cours de notre entretien,^ il me fournît lui-mêm^ l'occ»-
aîon que je cherchais en me demandant si je s^ais chez m>oi dans
la soirée- — Oui, lui dis-je en riant, j'y serai... mais pas pour vous î
— Pourquoi pa» pour moi ?
— Parce que voire temps esst trop précieux, mon prince, pour
que j'ea abuse k ce pointrlà.
— Vouâ avta assez de moi?
— Je n'ai pa& assez de vous... mais je n'eas veux pas trop, re-
pris-je du même ton... YoywaSy vous ne tener pas à me coropro-
mettre, a'esH:e pas?
— Je vous demaode pardon I dit41 gaihnent*
— Âh! raison de plus, alors !.. J'ai de l'amitié pour vous,'inais
enfin je vous serai obligée de vous faii*e plus rare#
Je fus surprise de l'impressioni sérieuse que ses traits revêtirent
subitemrat,
Digitized by VjOOQ IC
500 RETUE DES DEUX MONDES.
— Il faut donc s'expliquer, dît-il. Je voulais attendre encore un
peu de temps; mais je vois que le moment en est venu. Il est vrai
que je multipliais mes visites sans scrupule parce que mes senti-
mens pour vous en justifiaient âmes yeux l'indiscrétion. •• Je vous
aime, madame, et ce n'est pas d'aujourd'hui. •• Pardon I je sais par-
faitement à qui je parle... je sais qu'un pareil aveu adressé à une
femme comme vous n'a pas deux interprétations possibles., .vous
offrir son cœur, c'est vous offrir son nom... Vous vous êtes rendue
maîtresse de ma vie..^ vous avez fait de moi par votre grâce un
homme nouveau... un homme meilleur... Serez-vous assez bonne,
assez charitable pour achever votre œuvre?.. Puis-je espérer qu'un
jour vous daignerez être ma femme?
Cette proposition inattendue me causa plus de surprise et d'ennui
que de trouble. — Voulant épargner au prince la mortification d'un
refus trop brusque et trop absolu, je lui dis en hésitant un peu que
j'étais sincèrement reconnaissante d'un témoignage d'estime si
marqué, mais qu'il me prenait bien au dépourvu, que je ne pou-
vais me plaindre d'une proposition si imprévue puisque je l'avais
en quelque sorte provoquée malgré moi, mais que mon deuil était
encore trop récent pour qu'il me fût permis même de la discuter.
Je le priai donc de ne m'en plus parler.
Tout en acceptant les délais les plus étendus que je voudrais lui
imposer, il insista vivement pour obtenir une réponse moins vague,
une parole d'espérance. L'honnêteté me défendant de lui donner cette
satisfaction, je me trouvai dans la nécessité d'accentuer mon refus.
Je lui dis nettement, quoique avec des ménagemens polis, que j'avais
pris la ferme résolution de me consacrer à ma fiUe, et de ne pas
me remarier.
Il y eut sans doute du chagrin, mais il y eut surtout, à ce qu'il
me sembla, du dépit, de l'irritation et de l'orgueil blessé dans la
contenance et dans l'accent du prince, après que je lui eus fait cette
formelle déclaration. Je retrouvai là, sous les formes raffinées de
l'homme du monde, l'enfant gâté dont les caprices avaient toujours
été des lois et qui avait dû briser autrefois les jouets qu'on lui refu-
sait. — Son visage pâle et presque blême s'était péniblement con-
tracté : ses paupières se levaient et s'abaissaient par de rapides con-
vulsions, et son œil me lançait de méchans éclairs. — « J'allais faire
de lui, — me disait-il en paroles entrecoupées, — un désespéré... un
garnement... j'allais le replonger dans le bourbier d'où il était sorti
pour me plaire. . . je ne pouvais avoir sérieusement la pensée de rester
veuve à mon âge... j'attendais sans doute un parti meilleur... je le re-
gretterais peut-être un jour... je me repentirais de lui avoir retiré
ma main... On devenait mauvais quand on était malheureux... » et
beaucoup de choses de ce genre qui me semblèrent d'un goût déplo-
Digitized by VjOOQ IC
lE JOURNAL d'une FE3IME. 501
rable. — Je reconnus avec tristesse qu'où le vice a passé il reste
toujours un fond de fange. Je devais le reconnaître bientôt plus
amplement.
Il finit par sentir qu'il me manquait, ou plutôt qu'il se manquait
à lui-même. 11 se remit, s'excusa, essaya de tourner ses fureurs en
plaisanterie, et me quitta dans d'assez bons termes en me priant de
lui réserver malgré tout mon amitié. Je le lui promis, mais en me
promettant à moi-même le contraire. Car je n'avais jamais eu beau-
coup de confiance en lui, et je n'en avais plus du tout.
Cinq ou six jours se passèrent. Étonnée de ne pas revoir Cécile
qui n'avait pas coutume de mettre tant d'intervalle entre ses vi-
sites, je me décidai à aller chez elle, sans grand espoir de l'y ren-
contrer, car elle lunchait tout le jour chez l'une ou chez l'autre.
Je la trouvai pourtant, mais en compagnie du prince de Viviane,
qui était installé en face d'elle au coin du feu. En le voyant là,
je ne pus me défendre d'une impression pénible, d'un serrement
de cœur; je savais que jusqu'à cette époque le prince n'avait
jamais mis les pieds chez Cécile, et qu'elle s'en plaignait même
amèrement. Ce changement d'habitudes m'ennuya, et mon ennui
ne diminua pas quand je compris à quelques allusions qui leur
échappèrent que cette visite avait été précédée d'une autre peu de
jours auparavant, et que de plus ils devaient se rencontrer le soir
même chez M°* Godfrey où ils dînaient tous les deux. — Il me fut
impossible de ne pas établir un rapport dans ma pensée entre ces
étranges circonstances et les paroles équivoques, presque mena-
çantes que le prince m'avait laissées pour adieux. Il connaissait
ma tendresse de sœur pour Cécile; avait-il formé le projet de m'in-
quiéter, tout au moins, en reportant sur ma meilleure amie les
attentions dont je ne voulais plus, d'atteindre mon cœur dans le
sien, et de se venger enfin de moi sur elle? Si indigne et si détes-
table que fût un tel dessein, je n'étais plus assez neuve dans la vie
pour ignorer que l'âme aigrie d'un libertin était capable de le con-
cevoir... Cet homme, il est vrai, en m'offrant de m'épouser avait
paru faire preuve de quelques sentimens honnêtes et sérieux : mais
c'est qu'il m'avait trouvée belle et qu'il n'avait pas vu d'autre
moyen de se rendre maître de ma personne.
J'attendis impatiemment qu'il fût parti ; à peine seule avec Cé-
cile, je m'agenouillai devant elle, et lui baisant les mains : — Laisse-
moi te parler... veux-tu?
— Parle, bouche d'or !.. mais parle vite... car il faut que je
m'habille... tu sais que je ne dîne pas chez moi.
— Veux-tu me faire un immense plaisir, ma chère?.. Ne t'ha-
bille pas... envoie un mot d'excuse à cette M™* Godfrey, dont on
ne dit pas grand bien... et viens dîner avec ta vieille, vieille amie 1
Digitized by VjOOQ IC
502 BFfUB Dfi» DEUX vomms.
— Ah F nous y voilà encore! dît Céc3e en riant, mais ayec peucte
franchise. Eh bien? épuisons la question; — je veux bien F Qifestrce
que tu me reproches décidément?.. Est-ce que je me conduis mal,
ToyiHis, te crois-tu?.. Non, tu ne le crois pas^f tu ssis que je suis
simplement ce que j'aî toujours été — une petite créature qm a du
vif-argent Ans les reines, qui aime le mouvement, Tentrain, la
galté, les complimens, la dsfflse... temt le tra ta ht àe la vie...
mais une honnête petite créature tnSa qui ne fait rien de mal...
qui est dévouée à sesr amis d fidèle à aon mari!., qu'est-ce qu'il te
faut de phis?
— Ma chère petite, je ne te Màme pas d^anner le plaisir, je te Marne
de n'ahner que cela. . . Tu avais autrefois, permetSHmor de te le rap-
peler, une conception plus sérieuse et plus vraie de la vie,.. dMs
nos causeries de jeunes filles, nous imagmions quelqcre chose de
mieux que cette dissipation sans^ tréye et cette sorte d'ivf esse où
tu te complais uniquement... nous donnions mie place, une grande
place dans notre existence future à des bonheurs ^ui^ imtimes, plus
recueillis, plus dignes... Mon Dieu F tu ne fais rien demA), c^est
vrai... mais... tu ne fais rien de bien... tu ne fais rien par exemple
pour éfever tes goûts, tes sentimens, tes idées... tu ne te déves
loppes que dans le sens de tes défauts... et puis, crois-moi:^ cette
légèreté continueHe d'alhires, de tenue, de langage n'est pas sans
danger à la tangue , car tout ce cpii est sérieux s'enchaîne et se
tient dans te monde... rbonnêteté, la vertu sont des choses graves
qui ont besoin de s'appuyer sur un fond sérteux d'existence... EUes
se dissipent *ui8 le vague et dans la frrvolité cf une vie tout exté-
rieure... Elles y perdent peu à peu la consislance et la soKdrIé qui
teur sont essentiefles, et swis tesquelles elles n'ont plus de force
pour dominer nos passions ; c'est ainsi qu'une femme se trouve
tout à coup désarmée- devant la moindre tentati<»D, te moindre en-
traînement... Enfin, je te suppBe, mon enfant diérie, de t'*rrê«er
sur cette pente... et laisse-moi ajouter que Fabsence de ton mari
fen fournit l'occasion toute naturelle, et qu' elte t'en impose m;éme
te devoir !
Elte m'êcoutait, hélas ! avec une sorte de distractien impaîtiente,
en battant le tapis de son petit pied : — Eh bien, soit! me répcHi-
dit-elte, — c'est possible; il y a peut-être du vrai dans ton sermon,
j'y penserai... mais quant à ce soir, j'ai promis formellement à
M-'Godfrey — et j'irai!
— Non, je t'en prie I
— - Mais enfin pourquoi cette insistance? Pourquoi tien^tu si
spécialement à ce que je n'ailte pas ce soir chez M"»* Godfrey ?..
Allons! sois franche!., c'est à cause du prince de Yiviane... (|ue tu
as été contrariée de trouver chez moi!
Digitized by VjOOQ IC
LE JOiaUSAl d'une EEMlffi. bOi
— MoD Dieui pea:(-ètre... lui dis-je.
— Ahl c'est plaisttot par exempiel.. ta te le réserves exclusive-
ment, à oe qu'il parait :!
— le me le réserve si pc»i ffae j'ai refusé son cosur ei sa main
qu'il voulait bien m'ofrir, l'un portant l'anlre, il y « cinq jours*.. Si
je trahis ce secrél;, c'est que je m'y sens presque obligée pour te
mettre en garde contre un homme que je crois infiniment dange*
refoxs.^ Je serai tranquille maintenant, car en supposant qu'il
s'avise de te Mre la cour, -^ connne il semble y être déposé, — ta
seras édifiée sur la sincérité des sentimens qu'il t'exprimera. .. Je
txnnats ta délicaÉease «et ta fierté, et je sais quel accueil peut es-
pérer i»rès de toi un amoureux rebuté qui ose te dewmnder des
consolations.
Elle se dressa devant omn, l'<œil en feu : — Je ne te croîs pas I
s'écriar-t-eUe, je ne crois pas un mot de ce que ta nens de dire !..
Avoue la vérité : ifn es jalouse... voilà 1
— Cécile. •• est-ce toi qui parles?
— Oui, c'est moi... et je te dis que ta es jalouse!.. Commeotl..
voilà deux ans bientôt que tu vois le prince en tète-à-tôte tous les
jours ou à peu près... et cela est tout simple... et cela est par-
fait !.. et dès qu'il vient deux fois chez moi par hasard, tout est per-
du !.. Allons! tu es jalouse, mon Dieu 1.. eh bien, calme-toi... je
te le renverrai, ton prince I je n'y tiens pas autrement I
— Ah ! ma pauvre enfant, où as-tu pris ce ton-là ?.. tu m'of-
fenses, tu sais ?
— Mais c'est toi qui m'(^enses d^uis une heure... et toujours,
en me traitant comme une enfant sans raison et comme une femme
sans honneur!.. Allons, bonsoir!., laisse-moi m'habiller!
Mes yeux, à demi égarés de surprise et de douleur, cherchèrent
les siens, mais en vain ; elle fuyait mon regard. Je fis quelques pas
vers la porte.
— Charlotte ! ditrelle; voyons... ta main I
— Non ! lui dis-je; tu ne la mérites pas. — Et je sortis.
Je rentrai chez moi Tâme navrée. Dans le premier trouble qui
suivit cette scène, il me sembla que tout m'échappait, que tout
s'écroulait. Je perdais la plus chère amitié de ma vie : en même
temps je perdais l'immense intérêt qui s'y rattachait et sur lequel
j'avais compté pour occuper et pacifier mon cœur. Je me voyais,
par l'égarement obstiné de Cécile, hors d'état de tenir l'engagement
que j'avais pris avec son mari... Comment lui demander à lui-
même désormais sa bonne volonté et son concours pour un rappro-
chement auquel sa femme refusait de se i»'éter? Comment lui ap-
prendre cette triste vérité? Comment même le revoir?
A la réflexion cependant mon agitation se calma un peu. Je me
Digitized by VjOOQ IC
504 REVUE DES DEUX MONDES.
dis qu'il était impossible que Cécile fût transformée et endurcie au
point d'être devenue une personne absolument différente d'elle-
même ; je me rappelai qu'elle avait eu autrefois avec moi de ces
accès de mauvaise humeur et d'emportement, qu'elle les avait tou-
jours regrettés, et que son excellent cœur avait vite repris le dessus.
J'espérai qu'il en serait de même cette fois et qu'elle m'arriverait
le lendemain confuse et repentante.
Mais je ne devais pas passer ce lendemain à Paris. Je reçus de
fort bonne heure dans la matinée une lettre de M"* Hémery, la
femme de charge de M"*" de Louvercy : elle m'annonçait que ma
belle-mère était gravement malade; elle désirait me voir et voir
aussi sa petite-fiUe. J'oubliai toute autre inquiétude, et je partis aus-
sitôt pour Louvercy avec ma fille.
Ma belle-mère était atteinte d'une violente bronchite qui avait
présenté au début des symptômes dont son médecin s'était alarmé.
Mais le mal s'apaisa vite, et huit jours après notre arrivée elle était
hors de tout danger. J'avais grande envie de retourner à Paris;
mais cela me fut impossible, nous étions déjà en décembre ; il était
convenu que je devais amener chaque année ma fille chez sa grand'-
mère pour les fêtes de Noël et du jour de l'an, et, comme nous n'en
étions plus séparés que par un court intervalle, je n'avais aucun
prétexte pour ne pas prolonger mon séjour jusque-là.
Il m'était venu sur ces entrefaites une lettre de Cécile qui m'ôta
xme partie de mes soucis, mais qui m'en laissa beaucoup et de fort
graves. Voici cette lettre, qui devait jouer plus tard un grand rôle
dans une circonstance bien douloureuse :
« Cécile d'Éblis à Charlotte de Louyercy.
({ Ma bien-aimée Charlotte, j'ai couru chez toi dès lundi comme
une pauvre folle... La nouvelle de ton départ m'a consternée. Il a
fallu rentrer chez moi avec cette montagne que j'avais sur le cœur..,
0 ma chérie, nous ne sommes pas brouillées, dis? Quand tu m'as
refusé ta main l'autre soir, il m'a semblé que mon bon ange m'a-
bandonnait et que je tombais je ne sais où... 0 ma chère Charlotte,
je ne pensais pas un mot des choses indignes que je t'ai dites... je
t'en demande pardon à deux genoux... Tu as cent mille fois raison
de blâmer mon misérable train de vie;., mais, vois-tu, le fond de
tout, c'est que je suis malheureuse, affreusement malheureuse!..
Mon mari est excellent, plein de mérite et d'honneur ; mais il a un dé-
faut terrible, — il ne m'aime pas !.. Je le sens depuis longtemps, —
presque depuis le premier jour, et cela me tue!.. Il ne me maltraite
pas, grand Dieu l II eût bon pour moi, mais d'une bonté qui me
glace... il ne m'aime pas!.. Eh bien! que veux-tu que fasse une
femme qui s'aperçoit de cela? — Il n'y a qu'un remède... ne pas
Digitized by VjOOQ IC
LE JOUBNâL d'uKE FEMME. 505
penser, ne pas réfléchir, se mettre des grelots aux pieds et à la tête,
et s'étourdir au bruit! — Et encore cela ne suffit pas toujours... Il
y a des momens où le cœur me manque, où ma tète se perd tout
à fait, où je me sens tout près d'un coup de désespoir... d'une
dernière et irréparable folie I .. Tu vois si j'ai besoin que tu m'aimes I
— Moi, je t'adore. Cécile. »
Cette lettre m'effi-aya non-seulement par le désordre d'esprit dont
elle était empreinte, mais surtout par l'insistance étrange avec la-
quelle Cécile se plaignait pour la première fois des torts de son
mari auxquels elle avait paru jusque-là si peu sensible. On eût dit
qu'elle venait de les découvrir subitement, comme si elle se fût in-
géniée à se chercher des griefs pour se créer ou se préparer des
excuses.
Je lui répondis le même jour très longuement. J'essayai de cahner
son exaltation en l'assurant d'abord que ma tendre amitié pour elle,
un instant froissée, n'en restait pas moins entière et inaltérable :
je m'attachai ensuite à lui prouver que son mari n'avait péché en-
vers elle que par excès de complaisance; qu'elle ne pouvait sérieu-
sement lui reprocher de ne pas avoir abandonné ses travaux, sa
carrière et son avenir pour prendre part à tous les plaisirs de sa
femme; qu'elle eût été la première à l'en blâmer et à en souffrir
dans sa fierté; qu'en bonne justice il serait mieux fondé qu'elle
à s'affliger d'un manque d'affection, puisqu'il lui avait fait beaucoup
de sacrifices et qu'elle ne lui en faisait aucun; que peut-être, — que
certainement même dans le secret de son cœur, M. d'Éblis lui
adressait les reproches qu'elle lui adressait elle-même ; qu'il dépen-
dait absolument d'elle de fondre cette glace qui s'était mise entre
eux, et que j'avais des raisons de croire que le moindre effort de
sa part pour se rapprocher de son mari serait accueilli avec recon-
naissance, avec effusion ; qu'au reste, je m'étais promis de faire
cesser entre eux ce triste malentendu, et que, si elle voulait seule-
ment m' aider un peu, l'année nouvelle qui allait commencer verrait
le bonheur s'asseoir à son foyer en même temps qu'elle s'y assoi-
rait elle-même. — Je lui rappelais en terminant que son mari l'avait
priée avant son départ de lui écrire presque chaque jour, et je la
suppliais de répondre moins légèrement qu'elle ne l'avait fait d'abord
à cette recommandation qui n'était certes pas une marque d'indif-
férence.
Un peu rassurée après avoir envoyé cette lettre, je le fus encore
davantage en recevant peu de jours plus tard de Cécile un billet
assez bref, mais où elle semblait montrer beaucoup de cabne et de
sagesse. Elle me remerciait très tendrement. Elle me disait que
j'avais raison, que c'était elle qui avait gâté son bonheur : mais elle
Digitized by VjOOQ IC
606 BETUI DES DEUX liONBES.
était décidée à réparer ses torts : elle aUendait le retour de son mari
avec impatience pour commencer to«t de suite ses réformes; mais
elle l'attendait pourtant, ajootait-eUe, a^ec ua petit treiid[>lement
parce que son attachement profond pour lui awît toigavs été mêlé
d'un peu de terreur*
Ce langage, qudqu'en contradiction singulière a^ec le ion de sa
lettre précédente, me parut naturel et vrai, et, sachant que
H. d'Éblis devait rentrer à Paris la semaine suivante, je me semis
délivrée de toutes les pâaibles appréhensions que j'avais apportées
à Louvercy.
Le \7 décembre, dans la soirée, noua finisaimis de dhier, MT de
Louvercy, ma fflle et moi,, quand nous crûmes «atendre ua son de
grelots et quelques claquemens de fouet du côté de l'avenue. Nous
prêtâmes toutes trois l'oreille avec surprise, car nous vivions très
retirées; à l'exception du curé et du médecin, qui étaient venus
dans la journée, nous ne recevions personne, et nous étions d'au-
tant plus éloignées d'attendre la visite d'un étranger que le temps
était extrêmement rigoureux. II faisait une forte gdée, et il était
tombé depuis la veille une grande quantité de neige qai nous ense-
velissait dans nos bois, et qui nous séparait du reste du monde. —
On est facilemrat curieux à la campagne. Ma fille courut à une fe-
nêtre : — C'est une voiture, dit-elle ; je vois les lanternes qui vieib-
neot... qui viennent I — Je m'étais levée aussi ; je passai mon
moQchoir sur une vitre pour en efiacer le givre, et j'aperçus en
effet la forme noire d'une voiture se détachant sur le fend de ndge
et s'avançant lentement vers le château, en côtoymt l'étang glacé.
Sauf le faible tintement des gretots,» on n'entendait aucun bruit, les
roues glissant plut6t qu'elles ne roulaient sur f épais. tafMS bla&e
qui couvrait le sol.
Nous noûs interrogioais, ma belle-mère et moi, quand la porte
s'ouvrit toat à coup, et nous ne pûmes retenir un en d'étonn^aient
en voyant entrer Cécile. Elle vint à nous de son aUure brusque et
rapide, embrassa sa tante, puis moi, et riant d'un rire nerveux: —
JlEd voulu vous faire ime surprise, nous dit-elle... Mon mari m'a
écrit qu'il ne pouvait revenir avant huit jours ; >'ai eu l'idée de
passer ces huit jours avec vous, et me vcnlàL. Seulement j'ai
failli rester en cbenin dans c^te neige... nous avons mis plus de
trods heures à venir de la gare..^ je suis transie..» je grdotte ! —
Elle frissonnait en effet de tous ses membres ; je fus frappée en.
même temps de la pâleur et de l'akérationde ses traits que j'aiCtri-
buai au frcdd qu'elle avait resseSiti et au malaise qui en était la
suite.
Pendant qiie sa tante la grondait douicement de sa folie, tout en
la remerciant de son attention^ je la fis aaseoû' devant le £^ ; puis
Digitized by VjOOQ IC
LE aOUANAL D'ONE FClOffi. M7
je donnai des ordres pour qu'on lui serrît à diner. Mais .«Jle ne vou-
lut rien prendre : — elle avait dîné à Mantes, nous dit^le. Elle se
mit alors à nous conter avec une voluhilité fiévreuse les inddens
de son voyage, la peine -qu'elle avait eue à trouver une voiuure à la
gare, l'effroi de sa femme de chambre au milieu des bois pleins de
neige. — Elle s'interrompait par instans et restait les yeux fixes
devamt elle. Puis eiie reprenait comme à la hâta ses récits est ses
rires d'en&nt, — Vers neuf heures, M"* de Louvercy, qui était en-
core soufrante, la pria de l'excuser, et monta chez elle. — Tu fe-
rais bien, dis-je à Cécile, d'aller te reposer aussL.. tu as l'air très
fatiguée.. • nous causerons demain tout à iiotreaise. — ^Non, non !
me dit-elle ; je suis remise... allons dans ta chambre... nous serons
mieux que dans le salon pour babiller.
Ma chambre était celle que j'avais oocupée six ans auparavant
pendant mon premier séjour à Louvercy» dans la tour d'angle du
<:liâteau. Je l'avais préférée à tout autre à cause des souvenirs
qu'elle me rappelait; eUe touchait d'ailleurs à celle qu'avait habi-
tée ma grand'mère, et o»ù j'avais insJallé ma fille. — Nous nous y
rendîmes, Cécile et moi, précédées par M"* Hémery, la femme de
charge, qui portait un flambeau. Elle rajusta le feu, et nous laissa.
— A peine &it-elle sortie que €écile jeta son chapeau sur le lit, et
alla vivement fermer la double porte restée entr'ouverte ; puis, re-
venant à moi d'un pas automatique, elle attacha ses yeux sur les
miens avec une effrayante expression d' égarement, me posa ses
deux mains sur les épaules, et me dit avec un accent bas et souitl
que je n'oubli^ai jamais :
— «Charlotte... je «uis pepdue I .
Un firmd de mort me passa dans les veines.
— Mon Dieu! m'ôcriw-je à dani-^^oix, que me dis^tu là?
— La vérité, — reprit-elle du même ton : — je suis perdue !
Je restai quelques secoodes atterrée, sans un naouvement, sans
une parde; puis l'interrogeant du regard :
— Le prince?., lui dis-je.
Elle fit de la tête un triste signe d'affirmation.
— Tu es sa maltresse ? repris-je plus bas encore*
— J'ai été sa maltressa... oui... hier... en sortant du bal... Com-
ment? pourqu(H?.. Je ne sais pasi.. Je me suis donnée... ssms
raison.», sans passion... sans goftt... sans excuse... comme une
misérable fille I
Je vis qu'elle chancelait; je la soatms, et je l'aidai à gagner un
canapé sur lequd elle s'affaissa. — Je tombai sur mes deux genoux
devant elle, et, la tête dans mes mains, je pleurai.
Au bout d'un instant, je sentis ses doigts effleurer mes cheveux :
^-^ £onne Charlotte! murmun-t^lle, tu me pleures !.• Ah I j'avais
Digitized by VjOOQ IC
508 REVUE DES DEUX MONDES.
été honnête femme jusque-là, je t'assure!., et penser que je ne puis
plus Tétre jamais... jamais... que j'ai cette tache au front, cette
honte au cœur pour le reste de ma vie !.. Est-ce donc vrai ? est-ce
possible!., quel réveil, grand Dieu!.. Ah ! si on savait... si on
savait !..
— Oh ! ma pauvre enfant ! lui dis-je en lui baisant les mains.
Elle me les retira : — Non! non ! me dit-elle, je t'en prie !.. Je
ne suis plus digne... je me fais horreur!.. Ah! mon Dieu! ayez
pitié ! Faites que je devienne folle, je vous en prie!.. Et elle joignait
convulsivement ses mains suppliantes.
— Et puis, s*écria-t-elle en se dressant tout à coup, qu'est-ce que
je vais faire? Car j'ai menti tout à l'heure en vous disant que mon
mari revenait seulement dans huit jours... il revient demain l —
demain, tu entends? Voilà pourquoi je me suis sauvée... voilà pour-
quoi je suis venue me jeter à toi... pour te demander ce qu'il faut
faire... Je ne peux pas le revoir, je ne le peux pas!.. Il était si bon
pour moi... si bon !.. et il est si honnête, lui!
— Ma chérie, il faut bien le revoir, lui dis-je à travers mes
larmes.
— Gomment veux-tu?., c'est impossible... à moins que je ne lui
avoue tout!., oui, j'ai envie de tout lui avouer; quoi qu'il arrive
ensuite... qu'il me tue ou qu'il me pardonne... je serai délivrée...
N'est-ce pas? Il faut avouer... tu me le conseilles?
Je ne répondais rien : — Alors, dit-elle en se levant tout debout,
il ne me reste qu'à me tuer!
Je la forçai doucement à se rasseoir, et je m'assis près d'elle :
— Calme- toi, calmons-nous, ma Cécile, je t'en supplie... laisse-
moi penser, réfléchir... Tout cela est si soudain, si troublant...
Voyons, tu me demandes si tu dois avouer ta faute à ton mari...
Mon Dieu! j'ose à peine t'en détourner,., car après tout c'est im
bon mouvement... et pourtant je ne crois vraiment pas que cela soit
sage... D'abord ce sont là des offenses que les hommes ne par-
donnent guère... et puis il voudra se venger, ton mari... tu ne
nommeras personne, je le sais bien ; mais il s'informera... il est bien
difficile qu'il n'arrive pas à la vérité... et tu prévois ce qui se pas-
sera alors... Enfin, ma chérie, même en écartant ce danger, même
en supposant le pardon, je crois qu'avouer ta faute ce serait hasar-
der et même perdre sûrement le peu de bonheur que vous pou-
vez espérer encore tous les deux.
— Et quel bonheur, grand Dieu ! veux-tu que j'espère ou que je
lui donne... avec le secret de cette faute entre nous?
— Cette faute du moins, repris-je, tu la connaîtras seule et tu
en souffriras seule... Il me semble que c'est presque l'aggraver que
d'en faire partager les douleurs et les hontes à ton mari... et que
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'une FEMME. 509
c'est déjà l'expier un peu que d'en garder pour toi seule toute Ta-
mertume.
— Je ne pourrai pasl dit-elle à demi-voix en secouant la tête
avec accablement.
Ses beaux cheveux tout défaits inondaient ses épaules, et cou-
vraient à demi son front et son visage ; ses bras inertes pendaient
à ses côtés ; ses yeux secs regardaient le vide avec une affreuse
fixité. C'était une image si navrante de l'absolu désespoir que tout
me parut bon pour relever un peu son courage : — Ma chérie, lui
dis-je en la serrant contre mon cœur, tu as cru que tu n'étais pas
aimée... c'est ce qui t'a perdue.... Je ne voudrais pas trop atténuer
ta faute qui est bien grande... mais tu n'es pas pourtant sans
excuses... tu as cru du moins en avoir.
— Des excuses 1 dit-elle amèrement. Je n'en ai pas l'ombre I
— Rappelle-toi... Tu m'écrivais, il n'y a pas longtemps, que c'était
l'indifférence, l'abandon de ton mari qui te poussait à cette vie d'é-
tourdissement et de désordre... Rappelle-toi!
— Je mentais ! dit-elle d'une voix sombre. — Tu le sais bien I —
C'est moi qui ai découragé mon mari,., c'est moi qui l'ai aban-
donné,., qui ai préféré mes stupides plaisirs à son affection et au
bonheur, et à l'honneur! Voilà la vérité!.. Tu m'avais prédit toi-
même où cela me menait... Non ! je n'ai pas une excuse,., pas une !
— Eh bien! malgré tout,., rien n'est désespéré, va... Voyons,
veux-tu que je te dise ce que je ferais, moi, si j'étais à la fois cou-
pable et repentante comme tu l'es;., veux-tu que je te dise à quoi
je me rattacherais, à quel sentiment, à quelle espérance?
— Dis!
— Écoute : je voudrais passer le reste de ma vie à réparer ma
faute par une conduite tout opposée à celle qui m'aurait rendue si
coupable et si misérable... Je voudrais m'enfermer dans mon devoir
comme dans un cloître, me faire aimer et bénir de celui que j'au-
rais eu la malheur d'outrager dans une minute d'égarement, m'im-
poser toutes les privations pour lui plaire,., ne plus exister que
pour lui, me consacrer et me dévouer à lui,., faire pour lui enfin
ce qu'une religieuse fait pour Dieu!.. Et alors, je t'assure qu'un
jour viendrait où je me sentirais presque consolée et pardonnée !
Ses yeux s'étaient éclairés; elle m'embrassa : — Je crois que tu
me sauves, me dit-elle. — Oui, il me semble que cela est possible...
Seulement je ne peux plus penser,., ma pauvre tête n'y est plus...
Alors, tu crois vraiment que je peux le revoir?
— Sans aucun doute. Tu le peux et tu le dois.
Elle me regarda de l'air d'un enfant effrayé, en ajoutant : — Et
l'embrasser?
Je fis signe que oui.
Digitized by VjOOQ IC
510 B£TUE DES UEUX IKHHDES*
— U faut donCj reprit-elle, que je reparte pcmr Paris demain mar
tin,., car il arrive à quati-e heures.
— Oui, il le faut, ma chérie^ H est impossible que lii ne aois pas
là au moment de son retour. Je te conduirai moinnéflie A k gire
pour le train de neuf heures.
€ela fut conveGQu ainsi. Nous devicms supposer une dépêche de
M. d'Éblis pour expliquer ce brusque àè^i à M""* de Louvercy.—
Je Toulus conduire Cécile jusqu'à sa chambre; je l'aidai i se dé^
habiller, et je ne la quittai qu'après l'avoir vue au liL Épakée par
une si loAgue eKaltadon, elle me paraissait plus calme et près de
s'endormir. Je l'embrassai une dernière fois, et j'allai moi-mbêine
chercher quelques nKimens de repos, que je ne trouvai pas.
Le lendemain, un peu avant sept heures, — le jour se montrait
à peine, — je me levai et je me dirigeai vers l'apiMutement de Cé-
cile. Je frappai à la porte de sa chambre : on ne répooadit pas. —
J'entrai. — Deux bougies achevaient de brûler £ur la cheminée».. Je
m'approchai du lit; il éxait vide. Très étonnée, je jetai un regard
rapide autour de moi : toute sa toilette de la veille» sa robe, son
manteau de fourrure, son chapeau, étaient épars sur les aeubles
où nous les avions d4>08és. Dans un coin de la chambre, la caisse
de voyage était ouverte et les tiroirs bouleversés, Ty avais r^oaar-
que la veille au soir, non sans quelque surprise, une légère toiles
de bal , une robe en soie mauve, et Cécile m'avait dit que c'était
Julie, sa femme de diambre, qui l'avait mise par étourderîe dans
la caisse. Cette robe n'y était plus* réprouvai une sorte de terreur
vague, de demi-égwrement. J'allais sonner, appeler, — quand mes
yeux s'arrêtèrent sur une lettre placée en vedette sur le marbre de
la cheminée, entre les deux bougies allumées. Je la saisis : la lettre
m'était adressée, et je reconnus l'écriture de Cécile. Je l'ouvris, ei
voici ce que je lus:
« Ma bien^aimée Charlotte, décidément je ne puis pas Je revoir .>«
Malgré ma faute, je suis encore trop honnête femme pour cela..* — -
Je vais mourir, ma pauvre chérie;., pardon de la peine que je te
£ais... Je croîs que Dieu, malgré tout, me recevra avec bonté, parce
qu'il voit ce que je souffre... J'aimais tant la vie;., mais il n'y a
plus moyen, vois-tu !..
a Je pensais déjà à cela hier soir en venant de la gare au chit
teau... Tout le long du chemin, en voyant cette neige épaisse sw
toute la campagne, je me disais que je voudrais y être couchée et
endormie pour jamais... Voilà la mort que j'ai choisie... Xai lu je
ne^sais où qu'on ne souffrait pas beaucoup, qu'une fois le premier
saisissement passé, on s'endormait doucement... J'espère qu'il et
sera ainsi pour moi...
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL D'uHE FIMJiE. 51i
(( Tu sais eà tu me trouveras, ma chérie... Tu te raj^Ues que
je t'ai dit un joor que je voudrais être enterrée là?.. Je ne crois
pas que cela soit possible; mais je veux tu moins y mourir... C'est
là qu'il m'a dit qu'il m' aimait ,.. qu'il m'a demandé si je voulais
être SSL femme... Hélas f oui, je voulais bien,., car je Faimais bien
et j'étais bien fiëre de son ifflQOur,.. que je n'ai pas su garder !
a Dis-Im tout... Je le désire,., je t'en prie. — I>is4ui ma faute,
mon in&flnie; mais aussi mon repentir, n'est-ce pas?
<c C'est toi qu'il aurait ék aîroer, c'est toi qu'il aurait dû choisir,
je Kai toujours pensé... Toi seule étais digne de lui.. Je voudrais
qu'il ouvrît enfin les yeux,., c'est mon dernier yœu... Vous voilà
Ûbres tous deux,., et puis, si vous me deviez votre bonheur en-
fin , vous auriez plus de pitié,., vous pardonneriez tous deux de
loeilleur cœur à votre pauvre petite morte !.. Ta Cécile. »
Cette lettre a été bien souvent mouillée de mes pleurs, mais elle
ne le fut pas dus ce moment-là... J'étais folle; je n'avais plus ni
pensée, ni voîx, ni larmes... Tout à coup l'idée que toute minute
perdue pouvait être irréparable me tira de ma stupeur. Je courus
ebez moi; j'appelai un de mes dcmiestiques, Jean, l'ancien soldat
de mon iiNuri, qui éitait resté à mon service et qui avait toute ma
confiance. — Je lui dis hriëvement que j'avrâ une course à faire
dans le parc ^ que je le priais (te m'accompagner. Il fut éviden»-
ment saisi de FaÀérationi de ma voix et du bouleversement de mes
traits; mais it ne m'interrogea pas. Je m'i^iprètai, il fut prêt lui-
même en im instant^ et nous sortîmes do château par la porte des
écuries afin de ne pas éveiller l'attentioD.
11 fallait cependamt confier à cet bonune tout ce que je pouvais
lui dire de l'afireuse vérité. Je commençai donc à lui donner tout
en marchant l'explication que j'avais préparée à la hâte : —
Iff"* dfÉbtis, hii (fis*je,. s'était coudiée la veiUe avec une grosse
fièvre, siôte de la fatigue (fe son voyage à travers les neiges ; dans
son agitalâon, elle m'avait Ai comme en sommeillant des dioses
étranges... qu'elle avait la tête en feu, ^'elle voulait sortir, aller
dans le parc, dormir dans la neige..» Budheureusementje n'avais
pas attaché drimportance à ces paroles fiévreuses, surtou/t en ta
voyant s^endormir tout à lut; mais ce matin, en aUant prendre de
ses noorreHes, je ne l'avais pas troonréedsis sa chambre; je m'étais
assurée qu'elle n'était pas dans le ch&tean*.. d'autres ixîdices en-
core me donnaient à craindre que sa fièvre n'eût redoublé pendant
la nuit, et que dans un accès de défire elle n'eût essayé de réaliser
ses sinistres rêveries.*. Nous allions d'abord chercher ses traces en
ncQs dirigeant vers ta partû; retirée du parc qu'on nommait l'Ermi-
tage... Je supposais que dans son égarement elle avait dû comme
Digitized by VjOOQ IC
512 REVUE DES DEUX MONDES.
malgré elle aller de ce côté, parce que cet Ermitage avait toujours
été son lieu de promenade favori... Enfin je n'avais prévenu per-
sonne que lui, parce que je voulais épargner mes anxiétés à M"« de
Louvercy tant qu'il me resterait une lueur d'espoir,
Jean, après le premier cri, eut une idée qui ne m'était pas ve-
nue : il retourna vivement sur ses pas jusqu'au pavillon de la
grille, et envoya le concierge chercher le médecin de la maison.
Nous reprîmes alors notre marche, que l'épaisseur de la neige ren-
dait bien difficile et bien lente à mon gré. — Plusieurs chemins,
s'entre-croisant dans le parc, mènent du château à l'Ermitage. Nous
avions pris le plus court. La neige y présentait une surface unie et
intacte; personne n'y avait passé. Un peu d'espérance me rentra au
cœur. Mais au détour de cette première avenue, Jean, qui me pré-
cédait, s'arrêta soudain en poussant une exclamation : j'accourus, et
je vis, avec un sentiment d'angoisse inexprimable, les empreintes
répétées de deux petits pieds, de deux chaussures étroites et fines,
qui tachaient seules l'uniformité de la plaine blanche. — Nous
nous regardâmes douloureusement : — Allons vite!*dis-je tout bas,
— et nous hâtâmes encore notre marche. — Nous suivîmes long-
temps, hélas I ces empreintes, au milieu du silence effrayant des
bois, sous le ciel gris, bas et morne de cette triste matinée d'hiver.
— Elles nous conduisirent presque jusqu'à la sortie du parc ; puis
elles se détournèrent tout à coup et se perdirent dans le sentier
qui;traverse le taillis, et qui aboutit en quelques pas à l'Ermitage.
— Madame a raison, me dit Jean à demi-voix; elle est làl
11 vit que je m'étais arrêtée et que je chancelais; il me pria de
m'appuyer sur son bras. Mais cela ne se pouvait pas, le sentier
étant ^trop resserré pour nous deux. Je passai devant lui et j'avan-
çai... Oui, en effet, elle était là!..
J'ai dit autrefois dans ces pages ce qu'était cette clairière de
l'Ermitage, son exceptionnelle et poétique solitude, ses groupes de
très vieux arbres clair-semés, sa petite fontaine cintrée, son air de
retraite profonde... elle était là. — A l'issue du sentier, mon premier
regard l'aperçut. On la voyait cependant à peine. Elle était étendue
dans sa robe pâle et dans ses dentelles, — la tête un peu relevée
contre un des grands hêtres qui ombragent la fontaine. Il était
tombé dans la nuit un peu de neige nouvelle qui l'avait couverte
d'une sorte de gaze. Je me rappelle aussi que de temps à autre de
légers flocons se détachaient des branches au-dessus de sa tête et
venaient se poser doucement sur elle.
Je m'étais précipitée : — Cécile I.. Cécile I — J'étais à genoux , je
tenais, je serrais sa main plus froide que la neige même... Rien...
le cœur ne battait plus... le pauvre visage était bleuâtre... elle était
mortel
Digitized by VjOOQ IC
LE JOUBNÂl. D UNE FEMME. 513
Ah! pauvre chère enfant!,, c'est alors que je retrouvai mes
larmes I
Et j pourtant, je ne pouvais pas le croire; malgré les tristes af-
firmations de mon compagnon, j'espérais encore... Je me rappe-
lai qu*il y avait à peu de distance , sur la limite du parc et du
bois, des huttes de charbonniers. Je dis à Jean d'essayer de l'y por-
ter. •• nous pourrions la réchauffer, la faire revivre. Le brave garçon,
qui pleurait lui-même comme un enfant, l'enleva dans ses bras toute
raidie, et nous nous dirigeâmes, moi le suivant, vers ces huttes.
Quelle marche !.. quelle scène !•• cette nature désolée, cette morte
charmante en toilette de fétel — Elle l'avait revêtue, je l'ai toujours
pensé, par un sentiment d'étrange coquetterie, pour mettre sa mort
en ^harmonie avec sa vie, et aussi sans doute pour que son image
dernière nous restât plus touchante, plus gracieuse et plus digne
de/pitié.
Pendant que les gens de la hutte s'empressaient avec moi autour
d'elle, je priai Jean de courir au château et d'en amener le médecin,
qui devait alors y être arrivé... Mais à quoi bon insister sur ces
détails navrans? Le médecin ne vint que pour me confirmer la ter-
rible vérité.
Deux heures plus tard, on la rapportait au château.
Je répétai à ma belle-mère l'explication que j'avais donnée à Jean,
en écartant toute idée de suicide volontaire : — Cécile avait eu un
accès de fièvre et de délire : elle était sortie tout égarée au milieu
de la nuit; le froid l'avait saisie et l'avait tuée. L'état fébrile où on
l'avait vue dans la soirée précédente prêtait au reste à cette expli-
cation une grande apparence de vérité.
On envoya dès midi à M. d'Éblis une dépêche qui l'appelait en
toute hâte : on lui disait que sa femme était gravement malade. Il
arriva le soir : nous le reçûmes. M"* de Louvercy et moi, et aussitôt
qu'il nous vit, il comprit que tout était fini. — Il voulut qu'on le
laissât seul avec le pauvre corps, et nous l'entendîmes longtemps
sangloter amèrement.
Le surlendemain, Cécile reposait à jamais dans le petit cimetière
de Louvercy, tout près de cette fosse où elle s'était un jour ensevelie
toute vivante.
M. d'Ëblis demeura le reste de la semaine avec nous. Nous le
voyions très peu. Il se tenait le plus souvent enfermé chez lui, ou
faisait de longues excursions soHtaires dans le parc. Il était très
absorbé, très sombre, très silencieux. Il ne m'adressa aucune ques-
Ton xxYin. — 1878. 33
Digitized by VjOOQ IC
51i BETVE DES DEUX HOlfDES*
tioQ. Il avait para accueillir sans hésitation, sans ombre d'incrédu-
lité, le récit que j'avais imaginé pour expliquer la mort de sa femme,
et que je lui avais renouvelé moi-même avec les détails les plus pro-
pres à le lui rendre vraisemblable.
Un mois plus tard, — quelques jours après mon retour à Paris,
vers la mi-janvier, ^^ il vint me voir pour la première fois depuis
mon retour : après quelques mots de omversation indifférente et
embarrassée, il se leva, s'approcha de moi, et posant un doigt sur
ma main : — Voyons, madame, me dit-il, pourquoi s'est-elle tuée?
Ce coup me prit par surprise, et cq)endant je pus hii répondre
sans me troubler : — Gomment I*. mais Cécile ne s'est pas tuée.
— Vous me le cachez, me dit-iU vous le cachez à tout le numde;
mds je suis sûr qu'elle s'est tuée 1
— Vous sa'iez donc mieux infonné que moit dis-je, — et tf est
impossible ; — j'étais là, et vous n'y étiez pas.
— Pardon, reprit-il; mais je sais que tous les détails que vous
m'avez donnés sur les circonstances qui ont précédé ce mallieur
sont imaginaires... Ainsi vous avez singulièrement exagéré l'état
maladif où vous aviez Uissé Cécile la veille. •• Julie, sa femme de
chambre, est entrée une première fois chez elle après que vous en
étiez sortie, — et L'a trouvée triste, préoccupée^ mais très calme...
Elle y est entrée une seconde fois, un peu après minuit, parce
qu'elle avait entendu du bruit... CécQe était levée, elle avait passé
sa robe de chambre; elle dit à cette fille qu'elle était bira,mais que,
ne pouvant dormir, elle allait écrire pour tuer le temps en attendant
que le sommeil vint; — elle semblait avoir pleuré, elle était très
pâle, mais tout à fait maltresse de sa raison, de sa volonté et de ses
paroles... aucune apparence de ce délire qui l'aurdit poussée, sui-
vant vous, à un acte de foUe... Vous m'avez donc trompé... Ohl
vous avez eu pour cela d'excellentes raisons, j'en suis sûr;... mais
©ifin elle s'est tuée... Pourquoi?.. Pouvez-vous me le dire?
— Encore une fois, répondis-je avec autant de fermeté que je le
pus, je ne sais rien de pareil.
— Ainsi vous ne voulez pas,... vous ne pouvez pas me dire la
cause de son suicide?
— ^S'il y a eu suicide, j'en ignore la cause.
— Vous n'êtes pas habituée à mentir, pauvre femme !.. C'est bien,
— pardon encore... Je ne vous presse pas davantage... J'en sais
assez d'ailleurs. Elle s'est tuée la veille de mon retour,., avant de
m'avoir revu... pour ne pas me revoir... S'il en est ainsi, elle a bien
fait!
Ce qui se passait dans mon esprit, dans mon cœur, dans ma
conscience, pendant ce terrible interrogatoire, comment le dire?
Je n'avais jamais eu la pensée d'abuser des dernières et fiévreuses
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'uKE FElOfE. 515
paroles de Cécile en trahissant le secret de sa faute; mais lorsque
son mari le devinait, ce secret, malgré moi, malgré mes efforts les
plus sincères pour le lui dérober, quelle conduite tenir?
Je ne pus absolument me décider à dénoncer, à flétrir moi-même
celle qui s'était confiée à moi. — Je me dis aussi que je devais par *
tous les moyens possibles épargner à M. d'Éblis le ressentiment,
l'amertume, la dégradation d'un de ces outrages si insupportables
à l'honneur d'un homme. Je préférai déchû-er son cœur d'une
franche blessure que de l'humilier, y mettre encore plus de cha-
grin peut-être, mais du moins pas de honte. — Enfin, si je le lais-
sais croire à la faute de Cécile, il ne pouvait manquer d'en recher-
cher activement le complice, de le découvrir, d'engager avec lui une
querelle mortelle...
— Eh bien ! monsieur, dis-je résolument, vous le voulez?.. Oui,
elle s'est tuée... Pourquoi?., je crois le savoir en effet, — et vous
allez le savoir aussi.
J'ouvris le petit bureau de mon boudoir, et j'y pris la lettre que
Cécile m'avait adressée de Paris, après notre courte brouille, et bien
peu de jours avant le fatal événement. Dans cette lettre, — que
j'ai transcrite tout entière quelques pages plus haut, t- elle
essayait, on s'en souvient, d'excuser ses torts par ceux de son
mari ; elle se plaignait dans les termes les plus vifs de n'être pas
aimée de lui. Avec une grande apparence de sincérité, — qui n'é-
tait pourtant qu'une apparence, comme elle me l'avoua ensuite, —
elle se disait très malheureuse, lasse de sa vie, de son abandon, et
elle tenninait par cette phrase cruellement équivoque : — « Il y a
des momens où le cœur me manque, où ma tête se perd tout à fait,
où je me sens tout près d'un coup de désespoir, de quelque der-
nière et irréparable folie ! »
Je tendis la lettre à M. d'Eblis ; il en regarda la date, puis la lut,
et pendant qu'il lisait, la contraction de son visage devint telle que
je ne fus pas loin de regretter ce que j'avais fait. Quand il fut à la
fm, ses bras s'affaissèrent à ses côtés, et levant sur moi ses yeux
profondément creusés et troublés : — Mon Dieul murmura-t-il, —
est-ce possible ?
J'essuyai, sans répondre, mes joues humides.
Il relut cette malheureuse lettre. Ne voulant pas laisser rentrer
le doute dans son esprit, j'achevai de le convaincre en lui disant
que Cécile avait passé la soirée qui avait précédé la Catastrophe à
me répéter qu'elle était à bout de forces, qu'elle s'était sauvée de
Paris à la veille de son retour ne pouvant supporter la pensée de
recommencer la vie près de lui sous le poids dé sa désaffection et
de son mépris. J'ajoutai que j'avais épuisé tous mes argumens et
toutes mes tendresses pour calmer son désespoir, et que j'avais cru
Digitized by VjOOQ IC
516 BEVUE DES DEUX MONDES.
trop légèrement y avoir réussi, puisqu' enfin le malheur était arrivé.
— Alors, s'écria-t-il d'une voix étouffée, — c'est moi qui l'ai
tuée I — n tomba sur un fauteuil, et resta longtemps la tête cachée
dans ses mains entre lesquelles ses larmes coulaient.
Je soufirais horriblement de le voir ainsi ; mais, n'ayant que le
choix entre deux douleurs, je restai persuadée que je lui avais épar-
gné la plus amëre.
C'était le soir; il était tard. M. d'Éblis, un peu remis de son émo-
tion première, se leva, me remercia d'un accent doux et affectueux
de lui avoir dit la vérité, si accablante qu'elle fût pour lui, et me
quitta.
Il y a aujourd'hui deux mois que cette scène s'est passée entre
nous. Dans la nuit qui la suivit, — tous les jours et toutes les nuits
depuis, — je me suis demandé avec de grandes anxiétés si elle
n'aurait pas des conséquences que je n'avais nullement prévues,
encore moins' souhaitées, je l'avoue. Je vais m'expliquer ici avec
ime entière sinc^té : — La première impression que me causa la
mort de Cécile avait été pure de toute arrière-pensée personnelle ;
ce fut un coup qui m'atterra, qui me plongea dans une sorte de dé-
sespoir hébété. Mais on ne me croirait pas si j'osais dire que, lorsque
le temps eut commencé sur moi son œuvre d'apaisement, il ne me
vint jamais à la pensée que mon union avec M. d'Éblis était deve-
nue possible. Le dernier billet de Cécile, son adieu suprême, eût
suffi pour me le rappeler. — Nous étions libres tous les deux, et
tous les deux bien innocens des causes douloureuses qui nous
avaient rendus libres. Je ne sentais dans ma conscience, je ne con-
cevais dans la sienne, aucun obstacle qui pût s'élever désormais
entre nous, et séparer deux cœurs liés depuis si longtemps par une
mutuelle et profonde affection.
Cependant depuis le jour où, pour écarter les soupçons de
M. d'Éblis, je lui avais livré la lettre de Cécile, et où il se croyait à
demi coupable de son suicide, je me demandais si je n'avais pas
jeté moi-même dans la conscience de cet honnête homme des scru-
pules dont je pouvais être la victime. Son âme généreuse et délicate
ne* se croiraU-elle pas, à la suite de ma révélation pieusement men-
songère, des devoirs d'expiation, et en quelque sorte de réparation
envers celle qui n'était plus?
Cela, je ne peux pourtant pas le désirer! — Malheureusement
bien des symptônies me le feraient croire, — la réserve extrême
de M. d'Éblis avec moi, ses visites rares, son accablement persis-
tant et même croissant.
Voilà donc l'épreuve vraiment solennelle, vraiment redoutable
que je subis, — ou qui me menace. C'est dans ces jours de crise
que j'ai eu l'idée, que j'ai senti le besoim de me rappeler à moi-
Digitized by VjOOQ IC
LE JOURNAL d'cNE FEMMf. 517
même sans dissimulation et sans rétiœnces tous les événemens de
ma vie depuis le jour même de mon mariage. J'ai repris ce journal.
Je lui ai tout dit, tout confié, pour y chercher ensuite l'inspiration
de ma conduite... eh bienl en toute vérité, je n'y trouve rien, ni
un acte, ni un sentiment, ni une pensée, qui puisse enchaîner la li-
berté que Dieu m'a rpndue, rien qui puisse m' empêcher d'accepter
le bonheur que j'avais rêvé autrefois^ qui m'a été si longtemps re-
fusé, et qui semble enfin m'être permis.
.». Mais lui?.. Ah! j'espère encore que son attitude, son silence
peuvent s'expliquer par le surcroît de chagrin que j'ai cru devoir
lui infliger, par son deuil encore si récent, par la bienséance qu'il
lui commande... Oui, je l'espère !.. mais si enfin je me trompais?
Si le mensonge que j'ai hasardé pour sauver l'honneur de Cécile et
ménager le sien se dressait entre nous, — et seul nous séparait?
— Alors, que faire?.. Je n'ose y penser...
Hait jours plas tard, 20 mars 1878.
Rien ne manque plus à l'épreuve. Elle est entière, elle est impi-
toyable.
M. d'Éblis est arrivé ce soir, comme je venais de coucher ma
fille. Il a désiré me voir seule. Je l'ai reçu dans mon boudoir. — A
peine assis devant moi : — Madame, m'a-t-il dit, je vais vous
quitter. . . je vais partir. . .
— Partir I me suis-je écriée.
— Oui : j'ai obtenu le poste de second attaché militaire en
Russie... Je pars demain soir... Je vous demanderai la permission
de revenir demain matin faire mes adieux à ma petite pupille, que
je ne veux pas réveiller ce soir.
J'étais foudroyée. Pendant quelques minutes, je n'ai pu articuler
une parole intelligible.
Il a repris très bas : — Nous nous sommes toujours si bien en-
tendus tous deux que nous nous entendons encore en ce moment,
j'en suis sûr... Quand vous m'avez révélé la véritable cause du sui-
cide de Cécile, j'ai compris aussitôt, — vous connaissant bien, —
quel devoir vous m'imposiez; j'ai compris que vous m'ordonniez
d'aimer et de respecter dans la mort celle que j'avais méconnue vi-
vante... C'est bien ce que vous voulez, n'est-ce pas? — Je vous
obéis ; mais pour en avoir la force, il faut que je parte, que je
m'éloigne de vous.
— Je ne répondais pas . — Il s'est levé : — Adieu donc... Je
vous ai bien aimée... Je puis dire que je vous ai aimée plus que
mon honneur même... car, — vous allez me trouver lâche, — quand
j'ai cru découvrir que Cécile avait été coupable envers moi... et
qu'elle s'était tuée pour tuer ses remords, — si affreuse que fût
Digitized by VjOOQ IC
518 B^VUE DBS DEUX MONDES.
cette pensée, — mon misérable cœur l'admettait pourtant avec une
joie secrète, — parce que cela me dégageait envers elle, — cela me
rendait à vous !
Pendant qu'il prononçait ces paroles, le malheureux m'interro-
geait encore du regard avec une expression de doute et d'angoisse.
Je me suis tue. ,
— Il m'a serré la main, et il est sorti.
... Mais enfin, — voyons... est-ce que je puis le laisser partir?..
Est-ce que c'est possible?.. Est-ce que je le dois,., estrce que je le
peux? Oh 1 mon Dieu I dites-le-moi I*. Je l'ai tant aimé, mon Dieu !.•
je l'aime tant!., et le laisser partir pour l'exil... pour la mort peut«
être... quand d'un seul mot je puis le retenir pour jamais à mes
côtés!.. Il me croira, si je lui dis la vérité... d'aiUeurs j'ai ce demi^
billet de Cécile, — l'aveu de sa faute écrit de sa main... EUeHmème
m'a permis, m'a recommandé même de le livrer à son mari I —
Ah ! c'est justice, après tout, — et nous nous sommes assez long-
temps sacrifiés tous deux 1 — Le bonheur est là... rien ne nous en
sépare plus qu'un scrupule exagéré, maladif, vraiment foui —
Non ! je ne le laisserai pas partir. J'y suis décidée.
J'ai passé toute la nuit debout, songeant à tout cela. — Toute la
nuit, j'ai revu dans son lit de neige ma chère petite amie d'enfance,
et je me suis juré de faire pour elle ce que j'aurais voulu qu'elle lit
pour moi, — de protéger sa mémoire jusqu'au bout, même aux dé-
pens de mon bonheur, même aux dépens (le ma vie, de défendre
son honneur à tout prix, — de la laisser, ma pauvre petite morte,
pure et blanche dans le souvenu: de tous... Dors en paix, ma chérie l
Dieu seul et moi, nous connaîtrons ta faute I
Je viens de brûler son billet funèbre, — l'unique preuve.
J'ai écrit à M. d'Éblis que je le priais de m'épargner son dernier
adieu. Je ne le verrai plus. — Me voilà seule, seule à jamais.
... Mais tu me restes, ma iUle... J'écris ces dernières lignes auprès
de ton berceau... J'espère mettre un jour ces pages dans ta cor-
beille de jeune femme, mon enfant : elles te feront peutr^tre aimer
ta pauvre mère romanesque... tu apprendras peut-être d'elle que la
passion et le roman sont bons quelquefois avec l'aide de Dieu, qu'ils
élèvent les cœurs, qu'ils leur enseignent les devoirs supérieurs, les
grands sacrifices, les hautes joies de la vie... — Je pleure, c'est
vrai, en te le disant ; mais il y a, crois-iAoi, des larmes qui font
envie aux anges I
Octave Fedullet.
Digitized by VjOOQ IC
LÀ
MARINE DE L'AVENIR
ET
LA MARINE DES ANCIENS
I.
LA BATAILLE DE SALAHINE.
La marine de ravenir sera très probablement, pour peu que les
progrès de la sdence continuent d'y aider, un retour assez étrai^
à la marine des anciens. A côté des colosses, il y aura place pour
les infiniment petits. Les colosses se chargeront d'occuper la mer,
d'en garder les chemins, d'en écarter les interventions hostile^ les
flottilles opéreront sur le littoral ennemi. Ces flottilles auront deux
façons d'opérer : par des incursions soudaines ou par des invasions
en masse ; à l'instar des pentécontores et des drakars, ou à la nuH
nière des trirèmes, des dromons, des galères et des galéasses. L'oc-
cupation de la mer a donné aux Anglais la ridiesse et leur a permis
d'user peu à peu le grand empire ; maia depuis que le continent
s'est couvert de diemins de fer, depuis que la navigation neutre a
su aflirmer ses droits, la suprématie maritime demeure en quelque
sorte désarmée. Elle le sera tant qu'elle ne pourra exercer sa do-
mination que dans les eaux bleues. Voilà pourquoi des événemens
récens ont pu faire mettre en doute l'efficacité de la marine sppe-
Digitized by VjOOQ IC
520 REVUE DES DEUX MONDES.
lée à concourir directement et par ses seuls moyens à la défense
nationale. Se figure-t-on au contraire le parti qu'un génie tel que
celui de Napoléon F eût pu tirer d'une flottille semblable à la flot-
tille de Boulogne, dans les diverses guerres qui ont occupé ce
siècle, si les chaloupes canonnières construites sur les rives de la
Manche avaient été munies d'appareils à vapeur, au lieu d'en être
réduites, comme au temps de Sémiramis et d'Âgamemnon, à se
mouvoir sous l'action des propulseurs à bras? Le monde a été long-
temps immobile ; aujourd'hui la terre tourne vite, et, quoique des
esprits chagrins puissent être tentés de croire qu'elle tourne à l'en-
vers, nous n'en sonmies pas moins obligés dç nous conformer à son
allure.
Il n'y a eu qu'une marine à rames, sauf de bien légères modifi-
cations ; cette marine a duré quatre ou cinq mjlle ans. C'est que
l'invention de la rame était à eue seule un grand pas dans l'art de
la navigation. Après de pareils progrès, l'imagination humaine gé-
néralement se repose. Si quelque besoin nouveau ne vient pas la
pousser impérieusement à un nouvel efibrt, elle s'endort complai-
samment dans sa conquête. Les anciens ont eu, comme le moyen
âge, leurs vaisseaux ronds et leurs vaisseaux longs, leurs navires
à voiles et leurs bâtimens à rames. Pour le commerce, il a fallu
quelque chose d'analogue à la jonque chinoise ; pour la piraterie,
pour la guerre, on a senti la nécessité d'être plus agile, moins
esclave des caprices si souvent inopportuns du vent. L'instinct des
peuples s'est rencontré sans s'être donné le mot. Les Pélasges ont
construit leurs pentécontores, les Normands leurs drakars, les Po-
lynésiens leurs pirogues. L'avantage est aux Polynésiens, quand il
s'agit d'utiliser la brise. Leurs grands esquifs volent réellement sur
l'eau ; ils s'y balancent avec une sûreté, une aisance, que n'ont ja-
mais connues les vaisseaux de l'antiquité ; ils n'y sont pas maîtrisés,
comme les dragons du nord, par le soufile qui les entraine. Frappée
obliquement, leur voile conserve son action et perd à peine quel-
que chose de sa puissance. Mais où le sauvage de l'Océanie se
montre inférieur, c'est quand il essaie d'avancer à force de bras sur
une mer immobile. La pagaie dont il se sert laboure l'onde à coups
précipités; la rame prend la mer pourpoint d'appui et pousse l'em-
barcation en avant avec toute l'énergie d'un levier.
La navigation fluviale a dû précéder de plusieurs siècles la navi-
gation maritime. Les pauvres créatures déshéritées qui errent sur
les côtes de l'Australie et sur celles de la Terre-de-Feu n'ont pas en-
core été tentées d'afironter les colères de l'Océan. Elles se bornent
à ramasser les coquillages jetés par la tempête sur la plage ou à les
détacher des roches auxquelles le mollusque adhère. Les popula-
Digitized by VjOOQ IC
LA MARINE DE l'aTENIR. 521
tions lacustres, les tribus établies sur les bords des fleuves ont,
en revanche, trouvé dans le tronc d'arbre dérivant sur les flots un
moyen de transport facile, dans la branche chargée de feuillage la
première voile qui se soit ouverte à la brise. Ne voyons-nous pas
en effet les esquifs de l'Océanie se glisser ainsi tous les jours entre
les coraux? La forêt de Dunsinane s'est mise en marche, et une force
invisible l'arrache au rivage. Les branches d'arbres, les nattes, les
tapas j les peaux amincies ont probablement précédé de beaucoup
les tissus plus maniables de lin et de chanvre. Le diiQcile n'était
donc pas de déployer l'aile d'Icare, mais d'oser la déployer en haute
mer.
Du tronc d'arbre au radeau, la distance est peu grande. Grossie
par les pluies, la rivière charriait de rudes assemblages de troncs
déracinés, de véritables lies bien capables de porter la tribu tout en-
tière; rien de plus simple que de substituer aux racines, aux
branches entrelacées le moindre lien qui s'est rencontré sous la
main : des osiers ou des lianes, des joncs même. Cette plate-forme
flottante, on la dirigera sans peine, tant qu'on se contentera de
l'abandonner au fil du courant, tant qu'on pourra toucher, du bout
d'une perche, une des deux rives ou le fond. Franchissez l'embou-
chure^ du fleuve, le problème devient à l'instant plus épineuse. Sup-
porté par des eaux profondes, le radeau devient à l'instant indocile.
Gomment le maintenir dans la direction qu'on voudrait lui faire
suivre? Les naufragés de la Méduse y ont renoncé. Longtemps
avant la découverte de Gabral, les sauvages riverains du Nouveau-
Monde avaient tenté la chose avec plus de succès. Les catimarans
de la côte du Brésil sont des radeaux affinés des deux bouts; un
seul coup de pagaie les ramène en route, et nulle embarcation ne
s'élance avec plus de grâce et de sécurité sur la plage. Sous bien
des rapports, on pourrait préférer le catimaran à nos chalands de
débarquement. Le radeau a sur le chaland, qui n'est après tout
qu'un radeau creux, un grand avantage : les brisans ne lui font pas
peur. Seulement il a fallu pour lancer le radeau en haute mer
imagiûer la pagaie, puisqu'on ne pouvait plus employer la perche
et qu'on ignorait l'usage de la rame. La pagaie est une sorte de
battoir au manche court qui se manie des deux mains. Elle res-
semble à une pelle à four comme la rame d'Ulysse ressemblait à
un fléau.
Le jour où le premier tronc d'arbre fut creusé se perd dans la
nuit des temps, et cependant il est à présumer que la terre avait
déjà reçu dans son sein bien des générations, quand ce progrès
notable s'accomplit. Évider un tronc d'arbre avec des éclats de
pierre n'est pas une mince besogne ; l'airain et le fer ne s'en ac-
quittent pas sans s'émousser. On sait avec quelle emphase Homère
Digitized by VjOOQ IC
52S EEYUE DES DEUX MONDES.
prononce ce mot de u vaisseau creux. » Il y a là comme un retentis-
sement lointain de l'émotion produite par l'appariticm de la pi-
rogue. Les corbeilles d'osier enveloppées de peaux, qui, au temps
d'Hérodote, descendaient le cours de l'Euphrate, les radeaux de
bambous par lesquels se virent assaillis sur l'Indus les vaisseaux
de Sémiramis, n'auraient jamais ouvert aux peuples impatiens h
grande navigation. Avec le tronc creusé, on peut se rendre des
côtes de l'Hellade aux bords de la Phénicie, des rivages du Da-
nemark aux sources de la Seine , des lies du Japon à la NauveUe-
Zélande. Que sera-ce le jour où la pirogue, formée de planches
cousues ou rivées l'une à l'autre, aura doublé, triplé, quadruplé
ses dimensions I Si ce jour-là le marin, assis sur scm banc, n'est plus
obligé de piocher l'eau comme un sol aride qu'on défonce, si,
chaque fois que son corps se renverse en amëre, il voit la barque
glisser et fuir sous l'effort de ses bras nerveux, il est impossible
qu'il n'ait pas soudain le sentiment de la puissance qu'il possède.
La race de Japhet est devenue la maltresse du monde. « Plantez
une rame sur ma tombe pour que lès hommes à venir s'ocmpent
de moi I » Voilà bien le vœu d'un matelot, d'un navigateur af&anchi
de la servitude du vent, qui sait qu'avec un bon aviron de- frêne
ou de hêtre il ne dépend plus que de la vigueur de ses musples et
de l'étendue de son courage. Aussi quel frémissement d*un bout du
littoral à l'autre I lo piquée par le taon ne fut pas emportée par une
plus folle ardeur. A travers le tumulte dédaigné des flots, de toutes
parts s'élancent « ravisseurs, suppliantes (1). » Les uns vont à la pour-
suite du butin , les autres à la redierche d'un asile. Les rivages
déserts se peuplent, les cités florissantes se reculent; le bord
de la mer n'est plus sûr pour elles. La piraterie se promène en
souveraine, elle étend son empire aussi loin que les océans connus
prolongent leurs limites. Ces marins « à peau noire sous leurs
tuniques blanches » qui fendent l'onde, jetant l'angoisse et l'é-
pouvante devant eux, ce ne sont pas, connue on pourrait le croire,
les guerriers des Vitis venant faire irruption dans les eaux paisibles
des Tongas; c'est la race brutale et maudite des fils d'Egyptos. a Sur
leurs sombres vaisseaux, les voilà portés par la mer à leur ven-
geance. » Les Pélasges auront leur tour. Plus d'un combat sanglant
se hvrera aux bords de la Syrie avant que la flotte d'AgamenmoD
prenne le chemin de la Troade.
« Toute la Grèce alors portait le fer. On vaquait en armes à ses
occupations, parce que les habitations étaient sans défense et les
communications peu sûres. » Les Athéniens forent les premiers
dont les mœurs s'adoucirent ; la justice de Minos y fut pour quelque
(!) Nul n*a mieux rendu que le poète Eschyle, dans sa tragédie des SujppUanUt%
Wmotioa de ces temps de troubles.
Digitized by VjOOQ IC
LA MABINE DE l'AYENIR. 52S
chose. Ils adoptèrent la tunique de lin et la cigale d'or dans les
cheveux, déjà pareils à ces bons insulaires des Lou-Tchou dont la
calme béatitude faisait, en 1820, pleurer le capitaine Basil Hall de
tendresse. Les Locriena-Ozoles, les Étoliens, les Acamaniens, con-
tinuèrent d'être les Monténégrins de l'époque. Ils ne déposèrent
même pas leurs armes pour s'étendre sur leur couche ou pour
prendre place à la table du festin. Le monde, à toute époque, nous
oilre des peuples dans l'enfance, des nations adultes et des civilisa-
tions qui périssent. Sans fouiller les tombeaux, sans déblayer les
hypogées enfouis, nous pouvons demander à la Polynésie l'histoire
des pirates hellènes, normands, scythes ou sarrasins ; la Polynésie
nous rendra tout cela sous une forme vivante. Les Sarrasins pour-
tant, au dire de l'empereur Léon, a se servaient de grands bâti-
mens, pesans et tardifs à la course ; les Scythes en avaient de moin-
dres et de plus légers avec lesquels ils descendaient les fleuves pour
entrer dans le Pont-Euxin. » Là gît toute la différence. Gravée sur
les rochers de la Norvège ou sur le granit égyptien u aux bouches
sablonneuses du Nil, » recueillie par les historiens de Byzance ou
conservée par les traditions polynésiennes, l'histoire de la piraterie
est partout la même. Les champions que le Yiking éprouve avant
de les laisser monter sur son vaisseau et les guerriers d'Homère
courbés sous le poids de la pierre qu'ils soulèvent, ce sont des hé-
ros contemporains. Prêtez l'oreille. : vous entendrez encore le péan
solennel, le chant de guerre qui s'entonne à l'heure du combat, le
chant de mort où le vaincu brave dans les tourmens le vainqueur
qui l'a fait prisonnier. La piraterie a donné des empereurs à la
Chine, des rois aux îles Sandwich, des auxiliaires aux maîtres de
l'Egypte, des oppresseurs à la Grande-Bretagne, des ducs à la
France, des cheiks à toutes les villes de la Barbarie. Pour la domp-
ter, il a fallu tour à tour Minos, Pompée, Alfred le Grand, Robert
le Fprt, don Jayme, Charles X.
Les barques des pirates étaient rapides; on en fabriqua de pon-
tées. La couverte abrita le rameur contre les traits dont les parois
du pentécontore le défendaient mal ; la couverte offirit en même
temps un champ de bataille plus libre à l'hoplite. Le dromon, et
probablement aussi la trière, ne furent que des pentécontores à
deux étages. Quel est le Dupuy de Lôme qui le premier fit des-
cendre des chantiers ce vaisseau de ligne? Était-il d'Erythrée?
Avait-il vu le jour à Corinthe? Peu importe. Cefqui est incontes-
table, c'est que le grand justicier des mers a paru. A dater de ce
moment, il n'est pas bienséant de répondre aux gens qui vous in-
terrogent : u Je suis pirate. » C'était bon au temps de Thésée et
des Argonautes. Aujourd'hui que la puissance de Samos, de la
Digitized by VjOOQ IC
b2& REYCE DES DEUX MONDES.
Crète, de Corcyre, de Corinthe, d'Athènes et d'Égine a grandi, au-
jourd'hui que les vaisseaux de Tyr et de Phocée ne s'arrêtent
même plus aux colonnes d'Hercule, pareille réponse ne serait pas
la réponse d'un demi-dieu, ce serait celle d'un brigand dont la
tête est à prix et que l'opinion publique met au ban des nations.
Au pirate traqué par la trière il ne reste de ressource que la
fuite. La trière ne l'atteindrait pas aisément, mais dans les eaux de
Délos, ni dans celles de la Cilicie, vous ne verrez jamais pentécon-
tore s'attaquer au soldat de la loi, à ce monstre dont la proue d'ai-
rain crèverait d'un seul coup ses bordages et briserait infaillible-
ment sa membrure* Les têtes de sanglier de Samos, les pataïques
de la Phénicie, qui provoquaient par leur aspect bizarre le rire du
roi Cambyse, ces bustes de trières qu'on prendrait pour des dieux
chinois, se dressent maintenant partout, respectés des bandits de
mer à l'égal de la peau de lion d'Hercule ou d'un baudrier de gen-
darme. Désormais le commerce a les coudées franches : aussi quel
essor nous le voyons prendre ! Pour trouver des flibustiers, il fau-
drait que les galions de Tyr les allassent chercher au milieu de ces
lies de la côte illyrienne qui ont si longtemps abrité les Dscoques.
La paix devrait dope régner enfin sur les flots, mais à peine les
bandes de pirates se sont-elles évanouies que les flottes de guerre
s'ébranlent.
Est-il vrai que les rois de la Grèce, rassemblés en Aulide, aient
jamais conduit aux rives de la Troade 120,000 guerriers sur
1,100 vaisseaux? Le dénombrement d'Homère a beau présenter
toute la\)récision d'un état d'efl'ectif dressé par \m chef d'état-ma-
jor, il n'en existe pas moins des sceptiques qui voudraient révoquer
en doute l'autorilé d'un document dont on ne connaît pas exacte-
ment la date. Ce document, ne l'invoquons donc pas. Les âges hé-
roïques seront bientôt passés ; avec la guerre médique, nous allons
entrer dans la certitude de l'histoire. « Construisez des trières I »
répétait sans cesse Thémistocle à ses compatriotes. Un orage formi-
dable menaçait en eifet la Grèce; l'Asie s'apprêtait à fondre sur
l'Europe. L'Asie avait une flotte; c'est de là surtout que venait le
danger. La Carie, la Phénicie, l'Egypte, fournissaient aux succes-
seurs de Cyrus des vaisseaux innombrables et « d'incomparables
rameurs. )> Quiconque a tenu dans les mains un aviron de chaloupe,
— l'ailé du navire, dit Eschyle, la plume de dix-huit pieds, disent
nos'matelots, — Comprendra ce qu'il fallait de vigueur, d'habitude
et d'adresse pour manier, pendant de longues heures, la rame de
la trière. Les Romains, avant d'embarquer leurs légionnaires, les
dressaient à cet exercice sur la plage. Le chef des Phocéens repré-
sentait aussi aux citoyens de Milet révoltés l'urgente nécessité d'ap-
Digitized by VjOOQ IC
LA MARINE DE l'aYENIB. 525
prendre à voguer en cadence, à évoluer sans engager les rçmes.
Que répondaient, après une semaine de cet apprentissage, les
kommes de l'Ionie? « La servitude vaut encore mieux que le rude
métier qu'on nous fait faire. » Les Milésiens battus retournèrent
sous le joug. Sans Thémistocle, les Grecs auraient eu le même sort.
Tyr et Sidon n'avaient qu'à expédier au grand roi des vaisseaux
bien équipés, les Perses se chargeaient de faire régner à bord de
ces navires l'ordre et la discipline. Leur armée mai'chait sous le
fouet, et le capitaine négligent, pas plus que le rameur, ne devait
s'attendre à trouver grâce devant les argousine. Si les généraux
perses ne le faisaient pas toujours frapper de verges, ils n'hésitliient
pas, — l'Ile de Chios indignée en eut le spectacle, — à lui fourrer la
tête dans un sabord de nage et à l'exposer ainsi à la riséq des passans,
le corps sur le tillac, le chef nu en dehors. Quelle position pour un
capitaine de trière habitué à dominer son équipage du haut de la
poupe ! que d'amertume amassée au fond de ce cœur ionien ! Car
c'étaient, il faut bien le dire, les marins de l'Ionie qui donnaient gé-
néralement le plus de souci au membre de la famille royale investi
du commandement de la flotte. Ces anciens colons d'Athènes n'a-
vaient pris à l'Asie que sa mollesse ; ils lui avaient laissé ses habi-
tudes de soumission. Les Perses auraient eu tort de compter d'une
façon absolue sur leur concours.
Darius cependant a fait reconnaître à l'avance les rivages de la
Grèce. Il sait où il faut frapper; des transfuges lui ont indiqué le
bon endroit. Maître de Samos, de Chios, de Lesbos, de Thasos, il
ordonne à sa flotte de longer les côtes de Thrace. 300 navires et
20,000 hommes périssent en voulant doubler le mont Athos. Ce
n'est qu'un printemps de perdu. Les grandes monarchies supportent
aisément les grands désastres. Il n'y a pas de typhon qui n'enlève à
l'empereur de Chine autant de sujets que la tempête maladroite-
ment bravée par Mardonius en coûtait au souverain des Perses.
L'année suivante, 600 trières se trouvent rassemblées en Cilici«.
On emporte tout, infanterie et chevaux. Cette fois on ne côtoiera
pas les rivages du nord; on les sait constamment ravagés par l'aqui-
lon. De Samos, la flotte se dirige en ligne droite vers l'Eubée. Quatre
cent quatre-vingt-dix ans avant notre ère, aux premiers jours du
mois d'août, les Perses ont débarqué dans l'Attique. On nous a, dès
l'enfance, appris l'issue de ce débarquement. Vaincus par Miltiade
dans les champs de Marathon, les Perses ont perdu 6,000 hommes;
ils courent au rivage pour se rembarquer. On se dispute, on s'af-
rache les trières échouées sur la plage. Les Grecs en ont pris sept;
les autres, — toute une flotte, — se dirigent à force de rames
vers Athènes. Les soldats de Miltiade heureusement sont d'agiles
Digitized by VjOOQ IC
526 ' RETUE DES DEUX MOINES.
coureurs. Ils arrivent sous les murs que Datis et Ârtapheme espé-
raient surprendre» au moment môme où la flotte ennemie Tenait,
après avoir doublé le cap Sunium, mouiller devant Phalëre. L'écàec
pour les Perses était complet. Leurs vaisseaux demeurèrent quel-
ques jours sur leurs ancres, puis ils retournèrent en Asie.
C'était la première fois que les armes du grand roi étaient humi-
liées. Xerxès ne pouvait hériter du trône sans hériter en même
temps des projets de vengeance de Darius. La plus vaste expédition
qu'ait jamais conçue la puissance humaine se prépare. Ce jeune
roi, si injustemea| décrié dans l'histoire, « qui fait tout par lui*
ménfe et voit tout par ses yeux, » Xerxès, en un mot, ne veut se
mettre en marche qu'après avoir employé quatre années entières à'
disposer d'immenses dépôts de vivres sur le parcours qu'il se pro-
pose de suivre. Tout est prévu... excepté la malveillance du sort.
Ce sont là, remarqu#ns-le bien, les affaires des augures ; les rois
auraient tort de s'en mêler. Leur rôle est de mériter la victoire ;
ne leur en demandons pas dav^tage. Xerxès pousse devant lui
1,700,000 hommes et les fait côtoyer par 1,200 trières. Depuis que
nous en sommes revenus, par une pente insensible, aux temps où
l'humanité n'avait pas d'armées permanentes, mais où les peuples,
prêts à se dévorer, se tenaient constamment debout, les chiffires
mentionnés par Hérodote ne nous semblent plus invraisemblables.
Avec de bien moindres territoires, l'Allemagne et la France, si ja-
mais la fantaisie leur prenait de mettre toutes leurs forces sur pied,
ne resteraient certainement pas au-dessous du roi des Perses. Nous
n'avons cependant dénombré encore que l'armée qui traverse 1^ con-
tinent asiatique et la flotte de guerre qui l'accompagne. Outre cette
armée et cette flotte, il faut compter aussi le convoi. Navires non
pontés à trente et à cinquante rames, chaloupes, barques destinées
à recevoir les chevaux, il n'y a pas là moins de 3,000 embarcations.
Chacun de ces bâtimens porte en moyenne près de 80 hommes.
L'équipage des trières est de 230. Qu'il soit grec, ionien, carien
ou phénicien, qu'il vienne de Cilicie ou d'Egypte, le vaisseau de
combat a toujours ceft eflectif. Cela seul suffit à nou^ indiquer ses
dimensions; la facilité avec laquelle on le tire à terre, l'éperon
qui, d'un seul coup,' le crève et le fait sonibrer, nous apprennent
également de quels fragiles matériaux on l'a construit. La trière
n'est pas un de ces navires aux qôtes de fer, au cœur de chêne ou
de teck, que nous avons aujourd'hui sous les yeux ; c'est un coffre
de bois blanc qui doit son nom au chiffre de ses rameurs. On y
vogue à trois; le pentécontore est un unirème. Ne nous étonnons
pas si les flancs de la trière s'entr'ouvrent quand survient inopiné-
ment la tempête. Pareil malheur a plus d'une fois excité le cour-
Digitized by VjOOQ IC
LA MABINE DE l'avENIB. 527
roux de Golbert contre léfe maîtres de hache de Louis XIV. La soli-
dité des liaisons est une des conquêtes les plus récentes de Tarchitec-
ture navale, et cette solidité ne s'acquiert qu'au prix de l'augmenta-
tion du poids. Les galères elles-mêmes ne se tireront plus à la plage
quand on au?a fait entrer le chêne et le hêtre dans leur construc-
tion; 80 hommes par pentécontore et par vaisseau rond , 230 par
trière, tout cela compose bien un ensemble de 516,000 hommes : on
en peut faire aisément le calcul. 517,000 est le chiffre donné par Hê*
rodote. Que sont à côté de ce gigantesque armement les « passages
d'outre-mer » des croisés, les expéditions des Romains, les des-
centes des Normands, les entreprises auxquelles nous avons nous-
mêmes assisté? Quatre cent quatre-vingt-dix-sept ans après la fon-
dation* de Rome, les Romains mettaient en mer 1&0,000 hommes
sur 330 galères; les Carthaginois 150,000 sur 350 vaisseaux. Au
xi^ siècle de notre ère, Guillaume le Conquérant traversait la Manche
avec 1,&00 embarcations et 60,000 scddats; au xm% sainte Louis
emmenait de Chypre à Damiette , sur 120 gros navires et plus de
1,500^ barques, 2,800 chevaliers, avec un nombre proportionné!^ de
sergens d'armes, d'archers, d'arbalétriers et de piétons. Son armée
comptait à ce moment plus de 70,000 combattans. Yingtrdeux |tns
plus tard, le même souverain partait pour Tunis à la tête de
60,000 hommes. 36,000 soldats portés sur 324 navires suffirent à
Bonaparte pour conquérir TÉgypte; l'expédition d'Alger n'employa
que 675 bâtimens ou bateaux, et 37,000 hommes. Pour descendre
en^ Crimée, trois grandes puissances : la France, l'Angleterre, la
Turquie, crurent avoir beaucoup fait quand elles eurent réuni les
moyens de transport de 62,000 hommes, d'un peu plus de 4,000 che-
vaux et de 235 canons de siège ou de campagne. Seul , parmi les
modernes, a le Corse aux cheveux plats » songea, dès le principe,
à faire grand. Mais aussi quel ennemi il se proposait d'attaquer I
Pour forcer le léopard britannique dans son antre, — excusons-
nous de ces expressions vieillies, — il voulut réunir 2,300 bateaux et
leur donner à porter, outre 15,000 chevaux et 400 bouches à feu,
l'élite de ses légions, 150,000 vétérans qui avaient déjà triomphé de
l'Europe. Lui aussi r^contra , pour lui barrer la route, la fortune
contraire; mais n'avait-il pas sujet d'espérer une meilleure ipsue?
Entente plus merveilleuse présida-t-elle jamais bmx plus 4nfimes
détails d'une immense entreprise? Qui comprit mieux que ce su-
blime esprit, dont l'inspiration atteignait toujours les sommets, la
nécessité de répudier en fait de guerre les petits efforts et les pe-
tits moyens? Napoléon (ambitionnait sans cesse de se grandir à la
hauteur des anciens; comme l'aigle qui règle avec peine son vol,
involontairement il les dépassait.
Digitized by VjOOQ IC
52S REVUE DES DEUX MONDES.
II.
Les populations étaient peut-être autrefois plus denses; leurs
souverains , à coup sûr, les trouvaient plus dociles. Aussi ce que
l'antiquité est venue à bout d'achever nous laisse-t-il parfois, en
dépit des témoignages les plus irrécusables, jncrédules. Jeter deux
ponts de bateaux d'Abydos à Sestos , « mettre des entraves à l'Hel-
lespont, contenir ce courant de foudre lancé par la main du ciel, »
nous savons qu'on l'a fait; mais nous ne le comprenons pas. Notre
premier mouvement serait de le nier. Comment les ancres ont-elles
mordu le fond? Conunent même, dans ce gouffre qu'on appelle au-
jourd'hui le passage des Dardanelles, ont-elles pu l'atteindre? A-t-il
suffi, pour assujettir les barques rétives, de tresser des câbles a de
deux cordes de lin et de quatre de byblus, » de les tendre et de
les raidir, à l'aide de cabestans, d'une rive à l'autre? La largeur du
détroit est de près de 1,800 mètres; quel fleuve débordé a jamais
présenté entre ses deux rives un pareil intervalle? Après un long et
persistant labeur , la nature est vaincue, les ponts sont achevés.
Unp tempête les emporte; on les rétablit. C'est l'ordre du maître.
A l'autre extrémité de la Thrace, le mont Athos, sapé depuis deux^
années à sa base, est devenu une île. On ne le doublera plus; on
le tournera. La précaution, à notre avis, était sage, bien qu'Héro-
dote n'y veuille apercevoir que « l'ostentation d'un vain orgueil. »
A-t-on assez abusé de cette vieille figure de rhétorique, l'orgueil
des rois! Cet orgueil a fait bien souvent la grandeur et la sécurité
des peuples. « Il eût été plus simple, nous dit l'historien d'Halicar-
nasse, de tirer la flotte à travers l'isthme. » Plus simple, peut-être !
aussi sûr, nous ne le croyons pas. Les bâtimens souflfrent à voya-
ger ainsi sur un élément pour lequel ils n'ont pas été construits.
C'eût été une très grosse aflaire que d'avoir à calfeutrer à nouveau
4,000 barques, sans compter que, pour les traîner d'un golfe à
l'autre, il eût fallu préalablement les décharger. Tout est grand,
tout est gigantesque dans ce que commande Xerxès; rien n'est inu-
tile, rien ne deoieure au-dessus des forces de son empire.
On, a brûlé sur les ponts des parfums, on a jonché les planches
de brahches de tamaris; le jeune souverain fait les libations, et le
défilé commence. Ce défilé dure sans interruption sept jours et sept
nuits; l'Asie est passée en Europe. La possession de Sestos eût de
toute façon assuré aux barbares un débarquement facile. Sestos
entre les mains des Perses, c'était Calais aux mains des Anglais. A
la nouvelle du passage eflectué, la terreur règne en Grèce. Les dif-
ficultés qui attendent l'armée d'invasion ne sont pas loin cependant
Digitized by VjOOQ IC
LA MARINE DE I^AYENIB. 529
d'apparaître. Déjà la multitude qui s'avance a tari les fleuves; si la
flotte qui l'accompagne la perdait un instant de vue, ce ne sont pas
les ^uvages contrées des Giconiens, des Bistones, des Sapéens, des
Derséens, des Édones et des Satres qui pourvoiraient à sa subsis-
tance. Arrivé dans Acanthe, Xerxès congédia la flotte, et lui donna
l'ordre de l'aller attendre à Therma, au fond du vaste golfe qui
porte aujourd'hui le nom de golfe de Salonique. D'Acanthe à Therma,
la côte était trop découpée, déchiquetée par trop d'échancrures,
pour que les vaisseaux et l'armée pussent plus longtemps demeurer
en contact. L'armée prit à travers la Thrace, la flotte franchit le
canal de l'Athos et passa du golfe de Monte-Santo au golfe de Cas-
sandre, — pour être mieux compris, employons les noms mo-
dernes, — du golfe de Cassandre au golfe de Salonique. Soldats et
matelots se retrouvent enfin sur les bords du Vardar, à l'embou-
chure de l'antique Axios.
L'armée se repose; le roi veille. Examen fait des lieux, Xerxès se
décide à prendre la route haute, par le territoire des Macédoniens.
Une fois en Thessalie, il ne manquera pas d'herbe pour ses che-
vaux. A toutes les époques de l'histoire, des milliers d'escadrons
se sont rassemblés, dès les premiers jours du printemps , sur les
rives verdoyantes du Sperchius. Là ont campé les chevalifers francs,
les soldats de la grande compagnie catalane, les kaïmakans de
Mahomet II et les vizirs de Mahmoud. La mer, par ses apports, a
élargi aujourd'hui le défilé des Thermopyles ; en l'année âSO avant
notre ère, ce défilé ne présentait entre les derniers contre-forts de
rOEta et le golfe Maliaque, devenu aujourd'hui la baie de Zeitoun,
qu'une chaussée étroite, à peine aussi large que le Pas de Roland
dans les Pyrénées. Deux chars de front n'y auraient pu trouver^'pas-
sage; une poignée d'hommes, un rempart de terre suflisaient pour
en interdire l'accès. Les Grecs avaient renoncé à défendre la vallée
de Tempe; ils résolurent de tenir ferme aux Thermopyles. L'armée
de Xerxès se trouve arrêtée. Pas plus que l'armée, la flotte qui
longe la côte ne peut passer outre. Ses éclaireurs viennent de lui
apprendre que les vaisseaux grecs ont pris position à la pointe sep-
tentrionale de l'Eubée. Parties de l'embouchure du Vardar onze jours
après Xerxès, les 1,200 trières ont navigué tout le jour. La nuit^ve-
nue, au heu de s'engager dans le canal qui sépare l'île de!:Skiathos
du continent, elles abordent et vont jeter l'ancre non loin du cap
Sépias. Jusqu'aux premières lueurs du matin, la mer fut tranquille.
Avec le soleil, le vent de l'Hellespont s'élève. Heureux le capitaine
qui, au premier souffle de ce vent redouté, se trouva en mesure d^
hâler son vaisseau à terre ! La plage le sauvera de la tempête ; mais
la plage est peu étendue, et les trières avaient dû mouiller sur huit
TOME XXTIIk — 1878. 34
Digitized by VjOOQ IC
530 BEVUE DES DEUX MONDES.
rangs de jurofondeur. hOO navires sont jetés à la côte : Fiat voltm-
tasl c'est le mot de Gharles-Qulnt sur le rivage d'Alger. GernAani-
cus, en pareille occasion, voulait se précipiter à la mer. Il avait
grandement tort; les désespoirs des chefs ne remédient à rien'. Cé-
sar, sur les rivages de la Grande-Bretagne, montra plus de sang-
froid; Bonaparte, en Egypte, se hâta d'oublier l'anéantissement de
sa flotte sur la rade d'Aboukir. Xerxës avait beaucoup fait pour pré-
venir ce cruel accident. C'était par ses ordres que l'isthme du moat
Athos présentait une brèche là où les dieux avaient jeté un isthme;
il ne dépendait pas du ûls de Darius de supprimer tous les caps.
La catastrophe survenue devait d'ailleurs être entrée dans ses pré-
visions, car ce n'était pas merveille qu'un naufrage au temps où
les Perses envahissaient la Grèce. Confiance ou découragement,
qu'importait au destin? Mieux valait donc ne pas être découragé.
Rien ne semble indiquer dans le récit d'Hérodote que le roi des
Perses ait songé un instant à l'être. Au bout de trois jours , —
c'est généralement la coutume du vent de l'Hellespont, — la tour-
mente s'apaisa. Les Perses remirent à la mer les nombreux vais-
seaux qu'ils étaient parvenus à sauver, puis ils longèrent à la rame
le continent, doublèrent le cap Sépias et allèrent s'établir au mouil-
lage des.Aphàtes, en regard de la rade foraine que les Grecs occu-
paient avec 233 trières et 9 pentécontbres. Les Grecs gardaient
ainsi le flanc des Thermopyles et se ménageaient une retraite entre
la côte des Locriens et l'Eubée, par le canal de l'Euripe. Un inter-
valle de quelques milles à peine séparait les deux flottes ennemies.
Un Spartiate, un hoplite étranger au métier de la mer, Eurybiade,
commande en chef l'armée navale des Grecs. Toujours, chez les al-
liés, la jalousie d'Athènes! La flotte athénienne a pour amiral Thé-
mistocle, élevé récemment à la dignité de navarque et âgé, comme
Dumouriez, de plus de cinquante ans. Quand la victoire a déployé
son aile, il faut l'agilité des jeunes c^^itaines pour la suivre. Dans
les débuts douteux, si l'esprit d'entreprise a sa place, l'expérience
et la ténacité sont plus essentielles encore. L'Angleterre n'a pas eu
à regretter que Nelson ne soit venu qu'après Howe et Jervis; Tour-
ville et Dugay-Trouin ont marché plus sûrement dans le sillon qu'ar
vait tracé Duquesne; les leçons de tactique de D'Orvilliers n'ont pas
été inutiles à Suilren; De Grasse eût sagement fait de ne les pas
oublier.
Les Perses ont déjà enlevé quelques trières isolées, et la côte sep-
tentrionale de l'Eubée en a reçu le nom de la reine Artémise. Les
bords du Thermodon ne sont pas les seuls à nourrir des Amazones,
^euve et chargée de la tutelle de son fils, la reine d'Halicarnasse
avait voulu commander elle-même les cinq vaisseaux fournis par
Digitized by VjOOQ IC
LA filABlNJS DE l'avenir. 5S1
ses états, les vaisseaux d'Halîcarnasse, de Cos, de Nisyre et de Ca-
lydné. Ces cinq vaisseaux étaient les meilleurs de la flotte, si l'on
en excepte les navires sidoniens. Indignés qu'une femme osât les
combattre, les Grecs mirent la tête de la reine à prix; aucun d'eux
ne se montra de taille à mériter la récompense promise. Artémise
était une colombe qui avait les serres d'un aigle. Les Perses, pen-
dant que les deux flottes demeuraient en présence, eurent le loisir
de compter leurs ennemis. Us projetèrent de les envelopper et d'en-
lever ainsi d'un seul coup toute la marine grecque. Ce sont là les
faiblesses et les illusions du nombre; une confiance exagérée con-
duit souvent à l'éparpillement des forces. 200 vaisseaux vont donc
passer en dehors de Skiathos; les vigies d'Ëurybiade ne les verront
pas. Ce détachement fera le tour de l'Eubée et pénétrera dans TEu-
ripe, aussitôt qu'il aura doublé le cap Doro, — nous voulions dire
la baie, de Caryste. — Le gros de la flotte médique, le mouvement
tournant effectué, attaquera de front.
Malgré les larges coupures pratiquées par la tempête dans leur
flotte, les Perses pouvaient croire encore que ledœtin leur restait
favorable. Ils avaient immolé la première victime, un jeune Grec
qu'ils venaient de faire» prisonnier sur un des navires de Trézène.
Cette victime était d'une beauté remarquable; les Perses regor-
gèrent sur la proue de la trière conquise, tirant de sa beauté
même un heureux augure ; le saa*i(ice n'en pouvait être en effet,
dans les idées du temps, que plus agréable aux dieux. Cependant
l'heure est venue où les présages vont céder la parole aux événe-
mens. Un peu avant le coucher du soleil, les Grecs ont levé
l'ancre; la flotte perse se porte à leur rencontre. Les barbares, —
c'est ainsi que les Grecs nommaient les étrangers, — ignorent que
l'ennemi a été secrètement informé du désastre du cap Sépias et du
détachement considérable fait au sud de l'Eubée. Ils s'étonnent de
l'excès d'audace qui menace de déconcerter leurs plans. Sur la
capitane d'Eurybiade, le porte-flambeau élève tout à coup en l'air
le bouclier. Le porte-flambeau est le chef de timonerie de l'époque,
le héraut de l'armée navale ; ses fonctions l'investissent d'un carac-
tère sacré. Le bouclier dressé est le signal du combat. Dans
toutes les tactiques du monde, ce signal peut dispenser des autres.
La vogue sur-le-champ s'accélèçe, les vaisseaux serrés à distance
de rame, la proue vers l'ennemi, font bouillonner l'ondei Du pre-
mier choc, 30 vaisseaux perses sont fracassés. Les Grecs n'avaient
voulu tenter qu'une reconnaissance; l'obscurité, comme ils l'avaient
prévti, sépara les combattans. Chaque flotte alla reprendre son an-
cien poste.
On était au cœur de l'été. Toute la nuit l'orage gronda autour
du Pélion; le vent venait de terre, et la mer heureusement était
Digitized by VjOOQ IC
532 REYUE DES DEUX MONDES.
calme, mais les éclairs ne cessaient de sillonner le ciel, et la pluie
tombait sans relâche. Au milieu des éclats répétés de la foudre, les
courans entraînèrent vers la rade des Âphëtes, où stationnaient les
Perses, des débris de navires et de nombreux cadavres. Les corps,
rendus à la surface par les gouffres qui les avaient engloutis pendant
la tempête du cap Sépias, s'agitaient sous les proues et allaient s'ac-
crocher à l'extrémité des rames. Les champs de bataille n'avaient pas
alors cette horreur que leur impriment aujourd'hui les ravages de
notre artillerie. Des guerriers couchés sur leur bouclier, les Perses les
auraient vus sans frémir; ces noyés accrochés à leurs rames, ces ca-
davres à la pâleur verdâtre, à la face bouffie, aux jambes et au corps
enflés, les glacèrent de terreur. La flotte de Xerxès ne connaissait
pas cependant toute l'étendue de ses pertes. L'orage qui lui jetait
les funèbres épaves n'avait pas épargné la division qui devait
prendre les Grecs à revers. La plupart des vaisseaux dont \e com-
posait cette escadre furent brisés sur les rochers de la côte orien-
tale de Négrepont. Décidément la mauvaise fortune insiste trop.
Quand les incidens de ce genre se répètent à intervalles aussi rap-
prochés, il est bon de réfléchir.
La flotte des Perses diminuait rapidement; celle des Grecs com-
mençait à grossir. 53 vaisseaux partis de l'Attique vinrent cette nuit
même renforcer Thémistocle. Quant aux Corcyréens, sur le concours
desquels on croyait pouvoir compter, ils avaient, pour manquer à
ce rendez-vous, une excuse toute prête. « Les vents étésiens em-
pêchaient leurs 60 vaisseaux de doubler le cap Malée. » Les Grecs
néanmoins se crurent assez forts pour renouveler l'attaque qui leur
avait si bien réussi la veille. A la même heure, jugeant non sans
raison le coucher du soleil singulièrement propice à leur dessein,
ils quittèrent de nouveau la rade d'Artémisium. Cette fois c'est aux
vaisseaux ciliciens qu'ils s'adressent. Ils fondent sur eux à Timpro-
. viste, et se retirent avant que les Perses aient eu le temps de se re-
connaître. Le troisième jour, l'ennemi ne les attend pas; il se dé-
cide à prendre à son tour l'offensive. La flotte de Xerxès n'a pas
seulement l'avantage du nombre; ses vaisseaux sont plus forts,
mieux construits, munis d'une vogue plus exercée. A l'exception
des Ioniens, dont l'attitude n'a jamais cessé d'être suspecte, les
équipages continuent de se montrer remplis de la plus belliqueuse
ardeur. Qn n'est pas sujet du grand roi, on n'est pas descendu des
monts de l'Hyrcanie pour subjuguer. le Mède à la chevelure' flottante
et pour asservir l'Asie, sans avoir gardé au lond du cœur le senti-
ment de sa supériorité sur les autres nations. Or sur chaque trière
SO^Perses ont pris place. Xerxès recrute ses rameurs et ses pilotes
partout; il ne confie la garde de ses vaisseaux qu'à ceux auxquels
il remettrait sans crainte la garde de sa personne. Ce sont dans la
. Digitized by VjOOQIC
LA MARINE DE L'aYEMIR. 533
flotte des Phéniciens, *des Égyptiens, des Ciliciens, des Paphlago-
niens, des Cariens, des Ioniens, des Grecs même qui voguent et qui
tiennent le timon : les Perses seuls combattent; les Perses seuls
commandent. Dans cette troisième journée où la flotte de Xerxès
poussa 4on attaque à fond, le succès fut chaudement et opiniâtre-
ment disputé. Il resta indécis. La reine Artémise se multiplia en
vain. Sa vaillance fit l'admiration de l'armée ; elle ne parvint pas
à fixer la fortune.
Les Grecs demeurèrent en possession du champ de bataille.
Ëpuisés cependant par un triple combat, ils renoncèrent à défendre
plus longtemps le passage de TEuripe et les abords des Thermo-
pyles. Pourquoi d'ailleurs auraient-ils prolongé davantage leur ré-
sistance? Les Thermopyles venaient de tomber au pouvoir de
l'ennemi. Un grand général a dit que la guerre n'était qu'une suc-
cession d'efiets moraux. L*effet moral de cette première défaite
était tout en faveur de la Grèce. 4,000 hommes avaient arrêté pen-
dant plusieurs jours une armée. Au pied des retranchemens giâaient
300 Spartiates le visage encore tourné vers l'ennemi, a Je sais leurs
nomsl » s'écrie Hérodote. Il aurait dû nous les dire. C'étaient tous
gens de cœur, plems d'un sang généreux et criblés de blessures.
Nul ami n'a pris soin de glisser dans leur main glacée l'obole in-
dispensable. Ne sois pas trop exigeant, Charon ; saisis au plus vite
ta rame et hâte-toi de leur faire traverser le fleuve ; Achille s'fan-
patiente aux champs Élysées et se demande déjà pourquoi tu les
retiens si longtemps sur la rive. Tu n'as pas souvent, vieux nocher
des enfers, de semblables aubaines. Bien des siècles s'écouleront
avant que tu puisses recevoir dans ta barque des passagers dignes
d'aller rejoindre, ceux qui se présentèrent ce jour-là sur les bords
du Styx. Il faut que, tu attendes deux mille trois cent trente-cinq
ans les zouaves du pont de Traktir.
La nation grecque se trouva montée par l'exemple de Léonidas
et de ses compagnons à un paroxysme d'énergie. Et pourtant les
Perses aussi s'étaient bien battus. La garde impériale de Xerxès,
les Immortels, avait assailli de front la position que d'autres tour-
naient. Leurs cadavres pressés auraient dit l'acharnement dont ils
avaient fait preuve, si Xerxès ne se fût hâté de les faire inhumer. *
Le spectacle d^une pareille hécatombe donnait une trop haute idée
des sacrificateurs. « Que pensez-vous, milord, de ces nobles cica-
trices? demandait le régent de France à l'ambassadeur d'Angle-
terre, en lui montrant les vétérans abrités sous le dôme des Inva-
lides. — Je pense, répondit lord Stairs avec son flegme hautain, à
ceux qui les ont faites. » Un soldat mutilé assistait silencieux à cet
entretien; ses lèvres frémissantes laissèrent échapper involontaire-
Digitized by VjOOQ IC
53A REVUE DES DEUX MONDES.
ment la réplique : « Ceux-là sont morts, » dit-M. Les enfans de Sparte
aussi étaient morts, mais ils n'étaient que 300 et près d'un million
d'hommes les avait assaillis.
Les vainqueurs trouvent toujours des alliés : la marche de Xerxës
à travers la Doride, la Phodde et la Béotie fut une march^ triom-
phale. Avides de pillage, irrités par de vieux griefs, les Thessaliens
conduisaient l'invasion. Xerxës ne rencontrait plus que des gens du
parti mède ; la cause d'Athènes était aussi abandonnée que le fut
en 93 celle de la convention. Reculant partout sur terre et sur mer,
les Grecs semblaient concentrer désormais leur espoir dans la
défense du Péloponëse. L'armée navale s'était retirée dans la baie
de Salamine, les habitans de l'Ëubée avaient fui, les Athéniens
fuyaient à leur tour. Pour beaucoup, Salamine ne paraissait pas un
asile encore assez sûr; les uns allaient chercher un refuge à Trézëne,
d'autres demandaient l'hospitalité à Égine. Par bonheur, la flotte
n'avait fait de pertes que dans les combats ; la tempête, si cruelle
aux Perses, l'avait épargnée. De toutes parts lui 'venaient en cette
extrémité terrible des renforts. L'équilibre du nombre tendait in-
sensiblement à se rétablir entre les deux adversaires qui s'étaient
mesurés pendant trois jours sur la rade d'Artémisium. Au moment
où les généraux se demandaient s'ils n'abandonneraient pas Athènes
à son sort, on comptait devant Salamine 89 vaisseaux du Pélopo-
nèse, 180 d'Athènes, 97 de Mégare, d'Ambracie, de Leucade, d'Égine,
de Chalcis , d'Érétrie, de Céos, de Naxos, de Styros, de Gythnos,
de Crotone. — Serpho, Siphante et Milo n'avaient envoyé que des
pentécontores. — 366 vaisseaux sérieusement résolus à combattre,
s'appuyant à leur territoire, peuvent en braver 600 ébranlés par
toutes les épreuves qui ji'avaient cessé d* affliger lea Perses. Le point
important était de bien choisir le terrain sur jequel on résisterait.
La côte était alors la base obligée de tout ordre de bataille. On se
battait autant que possible à portée de trait du rivage. Si la trière
était fracassée, les naufragés gagnaient le rocher le plus voisin, la
grève la plus proche, à la nage. Vaincus en vue de Salamine, les
Grecs n'avaient pour refuge qu'une lie où il serait facile au vainqueur
de les bloquer; défaits près de l'isthme qui sépare le golfe de Co-
rinthe de la mer d'Égine, ils avaient tout le Péloponèse derrière
eux. C'était donc vers l'isthme qu'inclinaient gédéralement les
projets de retraite; les Athéniens seuls ne pouvaient se décider à
s'éloigner de l' Attique. Mais l'Attique n'était-elle pas irrévocablement
perdue? Ravagée tout entière par le fef et la flamme, elle ne pré-
sentait plus qu'un monceau de ruines. Athènes même, laissée sans
défenseurs, venait d'être occupée. A quoi bon s'obstiner à rester
sous ses murs? Déjà les généraux du Péloponèse avaient peine à
Digitized by VjOOQ IC
LA MARINE DE l'avENIB. 535
contenir leurs équipages. Sur ces navires où s'entassaient plus de
200 hommes, rameurs et hoplites, on devait, comme on peut aisé-
ment le supposer, se trouva fcwrt à l'étroit. Aussi était-ce à terre
que se passait le plus souvent la nuit, à terre que se prenaient les
repas. Dès que les marins des vaisseaux confédérés ont appris que
l'Acropole est aux mains des Perses, ils courent à la plage, remontent
sur leurs navires et, pour mieux faire connaître à qui les commande
leurs intentions, ils s'empressent, sans lever l'ancre encore, sans
laiiguer les amarres qui attachent la trière au rivage, de déployer
leurs voiles. C'est ainsi que les flottes chinoises délibèrent et se
mettent en mesure de compter les suffrages. Toute jonque qui
montre une voile hissée est d'avis de jpartir, tout bateau qui laisse
ses antennes amenées opine pour que la flotte continue de rester au
mouillage. Les Péloponésiens avaient beau multiplier ces manifes-
tations séditieuses, Thémistocle insistait toujours pour qu'on n'en
tint pas c(Hnpte. S'il eût été à la place de Morard de Galles, il ne se
serait pas laissé si aiséi^ent ramener du mouillage de Quiberon.
Rien ne l'ébranlait, ni les démcmstrations en masse, ni ^es injures
que ses collègues ne lui ^uurgnaieilt pas. Les débats des Grecs ont
toujours été orageux. Colocottoni, s'il en faut croire lés chroniqueurs
de la guerre de l'indépendance, jetait dans ces occasions des écorces
de citron à la face de ses contradicteurs; le général des Corinthiens,
Àdimante, menaça, dit-on, du bâton Thémistocle. Mais l'amiral
d'Athènes parlait au nom de 180 vaisseaux. Les Péloponésiens
pouvaient faire route pour l'isthme, si bon leur semblait ; les Athé-
niens ne les y suivraient pas. Tout restait en suspens, cœifus et
agité, quand les Perses parurent. L'armée navale des Perses avait
franchi l'Ëuripe que la flotte grecque ne défendait plus ; trois jours
après, elle se déployait dans la baie de Phalère.
Xerxès en personne descendit des montagnes à sa rencontre.
Cinq millions d'hommes avaient quitté l'Asie ; le plus beau de tous,
celui que sa haute taille et la majesté de ses traits eussent suffi
pour désigner comme le chef de tant de nations , c'était, de l'aveu
d'Hérodote, le fils de Darius. Jl prit siège sur la plage et fit com-
paraître devant lui les rois et les princes des vaisseaux. Chacun
s'assit à la place d'honneur qui lui fut désignée. Là ^G rencontrè-
rent, tenant le premier rang, le roi de Tyr et le roi de Sidon; à
leurs côtés, la reine d'Halicamasse. Xerxès voulait savoir s'il con-
venait de livrer bataille, a Avant le jour du combat, dira près de
quatorze cents ans plus tard dans ses Institutions militaires l'empe-
reur Léon, assemblez vos préfets pour délibérer avec eux, et suivez
ce qui sera jugé le meilleur à la pluralité des voix. » Tel n'était pas
en 1571 l'avis du duc d'Albe. « Vous ne rencontriez que trop de
Digitized by VjOOQ IC
536 EEYUE DES DEUX MONDES.
gens, écrivait-il à don Juan d'Autriche, qui croiront se faire hon-
neur en vous adressant des paroles magnifiques. Si votre excellence
ne s'arme pas d'avance contre ces excitations, elle s'en trouvera
très mal, je l'en préviens. Que votre excellence comprenne que les
premiers ennemis contre lesquels il lui faudra lutter seront ses pro-
pres soldats, toujours prêts à lui conseiller de combattre hors
de propos. Pour peu qu'elle hésite alors à suivre leur avis, elle
doit se préparer à braver leurs murmures, à les entendre s'é-
crier avec amertume « qu'elle perd les occasions. » Puis la plu-
part s'en iront répétant : « J'étais d'avis qu'on livrât bataille,
j'ai conseillé de ne pas laisser échapper une occasion qui ne se
retrouvera peut-être plus, y J'avoue que votre excellence me
parait bien jeune pour résister à de pareils assauts. Nous-mêmes
vétérans, nous en éprouvons souvent de grands embarras; mais
que votre excellence se souvienne qu'elle descend d'un père qui lui
a donné, avec la naissance, le cœur d'un soldat et le droit de s'éle-
ver au-dessus des calomnies. » Entre les préceptes de Léon le Phi-
losophe et; les conseils si différens du vieux duc de fer, on pourrait
se trouver embArassé. Les leçons de l'histoire ne seront pas de trop
pour éclaircir la question.
Le cercle est formé dans l'ordre rigoureux des préséances. Mar-
donius va de l'un à l'autre, recueillant, selon qu'il lui a été enjoint,
les opinions ; il vient ensuite rapporter textuellement au roi ce qu'il
a entendu. La dignité de Xerxès ne permettait pas qu'il interrogeât
lui-même ses capitaines. L'assemblée s'est montrée à peu près
unanime : a II faut sans tarder aller attaquer les Grecs. » Artémise
presque seule a le courage d'exprimer un avis contraire. « Pourquoi
affronter les chances toujours incertaines d'un combat, quand il
suffit d'attendre quelques jours pour voir la flotte confédérée se dis-
soudre ? Ces vaisseaux, on les représente comme une proie toute
prête sur laquelle, dès qu'on le voudra, il n'y a plus qu'à étendre
la main : on devrait se souvenir qu'il n'a pas été déjà si facile d'en
venir à bout dans les eaux de l'Eubée. Ne sait-on pas que les vivres
des Grecs tenus à distance du continent s'épuisent, que leurs chefs,
plus que jamais divisés, ne cherchent qu'un prétexte pour rompre
le pacte qui unit leurs escadres? Le roi possède Athènes; il peut,
dès ce moment, prendre ses quartiers d'hiver et remettre] à une
autre campagne la conquête du Péloponèse. » La sincérité coura-
geuse dont Artémise, en cette occasion, faisait preuve, ne déplut
pas, conmie les ennemis de la reine l'avaient espéré, au jeune et
puissant souverain des Perses. Charmé au contraire de trouver tant
de sagesse unie à tant de vaillance, Xerxès déclara la reine d'Hali-
camasse plus que jamais digne de son estime. Il la loua, et] suivit
Digitized by VjOOQI^
LA MARINE DE l' AVENIR. 537
les avis des autres, a Les paroles magnifiques » dont parle le duc
d'Albe entraînaient Xerxës à sa perte.
Qu'espérer de mieux d'un conseil de guerre, quand ce conseil
n'a pas pour imique objet d'initier les sous-ordres à la pensée du
chef et de leur communiquer ses ordres ? « Dieu, quand il eut créé
l'homme, a dit saint Augustin, crut avoir assez fait en lui donnant
la vie; il le remit ensuite aux mains de sa propre sagesse. » Mais la
responsabilité est une si lourde charge que les cœurs les plus ré-
solus ne savent pas toujours se défendre ;de la tentation qui les
porte à vouloir en partager le poids. En agissant ainsi, ils cèdent
à une illusion, a Les conseilleurs, a dit un vieux proverbe, ne sont
pas les payeurs. » Rien de plus juste , quiconque a commandé en a
fait l'épreuve.
m.
Xerxès a doViné l'ordre de livrer bataille. Sans perdre un instant,
ses 600 vaisseaux, — il est douteux qu'il lui en restât davantage, —
évacuent la rade de Phalère et, viennent jeter l'ancre à la pointe
orientale de l'Ile dont le centre demeure occupé par les Grecs.-
L'Ilot de Psytalie sert aux généraux perses de point d'appui. Sur
cet Ilot, ils ont jeté une troupe considérable qui doit, pendant le
combat, tendre la main à leurs naufragés, achever, 'k coups de ja-
velots et de harpons, les naufragés ennemis. La nuit vient ; l'aile
gauche de la flotte, — 200 vaisseaux au moins, — se glisse sans
bruit le long du rivage extérieur de Salamine. Où vont ces navires ?
Ils vont, du côté d'Eleusis, fermer la retraite aux Grecs. Ici, comme
aux Aphètes, on oublie que les Grecs ne sont pas encore vaincus.
Cette manœuvre, excellente quand l'ennemi qu'on enveloppe n'est
pas de force à rompre les mailles du filet, exige avant tout une
grande ponctualité dans l'exécution. Pour le moment, elle n'a qu'un
résultat : elle met un terme aux indécisions qui se prolongeaient
encore à Salamine. Un Athénien jadis frappé d'ostracisme est ac-
couru d'Égine à l'annonce du péril nouveau qui menaçait sa patrie.
Il a, grâce à l'obscurité, pu traverser les rangs de cette portion de
la flotte des Perses qui garde, 'depuis quelques heures, l'issue du
détroit. « Rien ne sert à présent de discourir, dit-il à Thémistocle.
Qu'on décide ce qu'on voudra au sujet du départ ; la flotte ne peut
plus partir, elle est cernée. J'ai vu de mes propres yeux ce que
j'avance.,» L'homme qui s'exprime ainsi n'est pas un témoin vul-
gaire; c'est Aristide, le fils de Lysimaque. One sentence injuste l'a
fait sans foyer; elle ne lui a rien enlevé de l'estime universelle qui
s'attachait jadis à son nom. Le voilà redevenu citoyen le jour où la
cité n'est plus, soldat quand les plus fermes ont perdu l'espoir de
Digitized by VjOOQ IC
538 RETUE DES DEUX MONDES.
la victoire et ne s'apprêtent, comme aux Tbermopyles, qu'à bien
mourir. On l'entoure, et soudain dans le camp tout est en émoi. Les
vaisseaux se remplissent de rameurs et d'hoplites ; « la rame est
assujettie à son tolet ; » le câble ne retient plus le navire au rivage,
tout est prêt: Levez Fancre, car voilà les Perses! Formée sur
quatre rangs, la masse noire se dégage lentement de l'ombre de
Psytalie; lentement aussi, elle se répaùid dans la rade. Les rameurs
ménagent leurs forces. Pour aller attaquer les Grecs, la flotte de
Xerxës a une double conversion à opérer. Elle pivote sur le vais-
seau de gauche pendant que l'aile droite se hâte et décrit un circuit
immense. Les quatre escadres rangées l'une derrière l'autre es-
saient en vain de ccmibiner leurs mouvemens; la baie ne présente
plus que le spectacle d'une cohue confuse ; tout ordre régulier a
disparu. Le flot des Perses continue cependant de s'épancher. Aux
yeux des Grecs ce flot semble intarissable ; c'est l'eflet ordinaire sur
ceux que l'inondation menace. On a peine à croire cependant, quoi
qu'en dise Hérodote, que les contingens des Cydades airat pu
combler les vides produits par deux tempêtes et trois combats
isanglans. Moins d'incertitude nous parait régner sur le chiffi^e des
vaisseaux grecs. Acceptons sans contestation celui qu'ont dû garder
les tables d'airain des villes confédérées. Ainsi donc 76,000 hommes,
montés sur 880 vaisseaux environ, attendent, le cœur battant à
coups pressés dans la poitrine, le choc de cette armée dont leur
émotion grossit probablement outre mesure les farces. Quelque
large qu'il nous plaise de faire la part aux exagérations habituelles
des Grecs, il n'en est pas moins vrai que plus de 140,000 hommes
vont se trouver aux prises et s'égorger durant de longues heures
dans un bassin qui n'est guère plus vaste que la rade de Toulon.
Yoit-on d'ici ces guerriers, debout sur la proue, la lance en arrêt,
semblables aux jouteurs que nous montrent nos fêtes, ces hoplites
balançant les longues javelmes qu'on serait tenté de prendre pour
des harpons de baleiniers, ces archers de Babylone, — les premiers
archers du monde, — l'arc bandé, la flèche sur le nerf qui frémit,
ces pilotes prêts à faire tourner la trière sur elle-même d'un seul
coup de leur aviron de queue, ces rameurs courbés sur leurs bancs,
les bras déjà tendus, les ^érarqueé enfin guettant, du haut de la
poupe, le moment propice pour aller frapper de r^)eron d'airain
le flanc ennemi I Attendez quelques minutes encore, l'écho de Sala-
niine va vous renvoyer la voix des céleustes et vous pourrez saisir
le bruit lointain de près de 20,000 rames battant à la fois le tolet
de chêne vert et retombant dans l'eau en cadence. L'eau jaillit de
toutes parts ; une bande de thons ou de marsouins ne se débattrait
pas avec plus de furie dans la madrague. Quelle formidable cla-
meur s'est soudain élevée? Les Grecs ont entonné leur péan de
Digitized by VjOOQ IC
LA MARINE DE l' AVENIR. 539
guerre, et a le tonnerre de la langue perse n — on croirait entendre
les Turcs de Prévésa ou de Lépante — roule en grondant au-devant
des Hellènes. Voguez! voguez! gâaéreux champions sur lesquels
l'Europe et l'Asie ont les yeux, les proues aux trois dents vont bien-
tôt s'enfoncer dans la chair vive des galères. Les Grecs tout à
coup ont levé les rames, la vogue se retourne, et, d'un mouvement
aussi rapide que celui qui les portait en avant, les trières, fendant
Tonde par la poupe étonnée, se rapprochent à force de bras du
rivage. « 0 Athéniens! jusqu'où ferez-vous reculier vos poupes? »
C'est la voix de Minerve elle-même qui vous reproche une ma-
nœuvre bien faite pour encourager l'audace et pour favoriser l'élan
de l'ennemi. Les dents serrées d'airain s'ouvrent, il est vrai, comme
une mâchoire béante devant les Perses, le rivage se garnit d'une
longue rangée de lances et de javelines, des monceaux de galets
vont voler en l'air si l'ennemi fait mine de vouloir forcer ce double
rempart. La position est forte. Minerve cependant attendait mieux
des Grecs; il est évident que les Grecs ont résolu de se tenir jus-
qu'à nouvel ordre sur la défensive.
Les incidens jouent un grand rôle dans ia guerre navale. L'ami-*
rai De Grasse a livré le combat de la Dominique pour préserver d'une
capture imminente le vaisseau le Zélé. Les Grecs rompent involon-
tairement leur front de bataille pour voler au secours d'Arminias de
Pallène. Dans le mouvement de retraite, Arminias est resté en ar-
rière, et un vaisseau perse vient de l'aborder. En un instant, la mêlée
est devenue générale. Les Athéniens ont trouvé des adversaires^
dignes de leur courage, car ce sont les Phéniciens que le sort a
placés devant eux. Les Phéniciens occupent l'aile occidentale, du
côté d'Eleusis. Les Ioniens sont à l'aile opposée, du côté du Pirée ;
ils ont en face les Péloponésiens. On doutait de la fidélité des mar
rins de l'Ionie, et le cœur de ces hommes de race hellénique devait
en effet incliner en faveur de la Grèce; mais une fois l'action enga«
gée, une fois les premiers coups reçus, les Ioniens, aussi bien que .
les Phéniciens, s'animèrent au jeu. Les mêlées ont cela de bon que
les défections en masse y sont impossibles.
Où est la bataille à cette heure? Partout, d'un bout à l'autre du
front des deux armées. Quelle en sera l'issue? Il est difficile de le
pressentir. Assis sur son trône, au pied du mont égalée, en face
de Salamîne, Xerxès n'aperçoit plus dans la baie qu'un désordre
affreux. La bataille est devenue mie série de combats particuliers.
Théomestor et Phylace, ideux Samiens, prennent des vaisseaux
grecs; Polycrite d'Égine coule un vaisseau de Sidon. Artémise se
fait jour à travers les navires qui l'entourent. Dans la chaleur du
combat, son éperon ne distingue plus les amis des ennemis. Le
vaisseau que monte le roi des Galyndiens, Damasithyme, sombre
Digitized by VjOOQ IC
5&0 BEVUE DES DEUX MONDES.
SOUS la proue de la trière qui porte la reine d'Halicamasse. Il a
le sort du vaisseau Y Impérial^ démâté de ses trois mâts au combat
de Santo- Domingo par la volée d'un autre vaisseau français
Y Alexandre. Était-il donc si difficile d'éviter ces désastreuses
méprises? V Impérial combattait le pavillon' haut, et d'wlleurs il
était le seul vaisseau à trois ponts des deux flottes. D'un autre
côté, Hérodote et Homère ne nous apprennent-ils pas que les Grecs
couvraient d'une couche de vermillon les flancs de leurs navires?
Les Grecs auraient-ils abandonné depuis peu cette coutume, ou
faut-il croire avec Hérodote que la reine n'avait pas oublié une que-
relle qui datait pourtant du passage de l'Hellespont, et qu'en brisant
ce vaisseau si malencontreusement placé par le sort sur sa route,
elle frappait à dessein un ennemi personnel? Si Hérodote avait
assisté, comme Eschyle, à un combat naval, il n'eût point adopté
cette indigne hypothè|se. Quand le tumulte de la mêlée confond
les escadres , la couleur de la coque ou du drapeau n'y fait rien.
Il faut se garder de tout vaisseau qui approche, et le rostre d'ai-
rain est encore plus à craindre dans ce cas que le canon. Combien
d'événemens récens se .sont chaînés de justifier la bonne foi de la
reine Artémise ! Combien ont démontré la nécessité de multiplier,
avant d'engager l'action, les signes de reconnaissance et les con-
ventions de tout genre! On se coule souvent en temps de paix.
Qu'arrivera-t-il au jour de la bataille si chacun reste libre de tourner
dans le sens qui lui convient? Régler à l'avance ces détails délicats
«era certainement dans les guerres futures la grande préoccupation
des chefs.
Du haut de son observatoire, Xerxès n'avait vu que le coup fou-
droyant porté par la reine. II ne douta pas un instant que ce ne fût
un navire ennemi qui sombrait. « Est-ce bien Artémise, dit-il,
qui vient de couler ce vaisseau grec? — Assurément, s'empressè-
rent de répondre les secrétaires qui l'entouraient et qui, par ses
ordres, n'avaient pas cessé de noter tous les incidens du combat.
Nous reconnaissons le vaisseau de la reine à sa marque distinc-
tîve. » Artémise, suivant la judicieuse remarque d'Hérodote, fut fa-
vorisée par la fortune jusqu'au bout : aucun des Calyndiens ne sur-
vécut pour venir porter plainte au tribunal du roi ; l'enthousiasme
de Xerxès n'eut donc pas à se raviser. Xerxès avait compté sur une
prompte victoire, et la victoire le faisait attendre. Il eût voulu que
tous ses vaisseaux eussent des capitaines aussi hardis et aussi heu-
reux qu' Artémise. « Mes hommes, s'écri^it-il dans sa fiévreuse im-
patience, sont devenus des femmes ; ce sont les femmes aujourd'hui
qui combattent en hommes. » Ce propos, s'il n'a pas été inventé par
quelque bel esprit, renfennait un reproche immérité. Aucun Perse
ne fuyait. Lebrun a chanté dans des vers dignes de Pindare ou
Digitized by VjOOQ IC
LA MARINE DE l' AVENIR. 5&1
d'Homère les marins du Vengeur disparaissant lentement sous les
flots sans vouloir amener leur pavillon. Les sujets de Xerxès non
plus ne demandaient pas grâce ; « quand le sort les plongeait dans
l'abîme, )> leurs vaisseaux, non moins héroïques que le Vengeur^ se
laissaient dévorer si fièrement par le goufire qu'ils avaient l'air « de
le conquérir. » Dn vaisseau de Samothrace fit mieux encore. La proue
d'un navire grec l'avait ouvert; le tillac s'enfonçait peu à peu sous
les pieds de l'équipage : du pont, que déjà le flot couvre, les hardis
insulaires ne lancent pas avec moins d'adresse et d'ardeur leurs ja-
velots. La trière de Samothrace, vous la chercheriez en vain; elle
repose au fond de la baie de Salamine ; mais son équipage n'a fait
que changer de vaisseau, il court à de nouveaux combats sur le
navire grec, car ce navire, où déjà l'on chantait victoire, il vient de
s'en rendre maître.
Gloire aux vaincus ! Il peut y avoir de la gloire pour les deux
partis dans toute affaire sérieuse; l'important, c'est d'avoir les
poètes de son côté. Malheur aux lions qui ne savent pas peindre 1
Il est vrai que les lions la plupart du temps dans la défaite se dé-
chirent. La fortune ne s'est pas encore bien nettement prononcée
que déjà les Phéniciens accusent les Ioniens de n'avoir pas fait leur
devoir. Accuser! quand il faudrait combattre. Xerxès récompense
comme ils le méritent ces trop zélés délateurs; il leur fait sur-le-
champ trancher la tête. Le cœur du jeune roi commence à débor-
der d'amertume. Il voit clairement poindre peu à peu la déroute.
Les armes ne sont pas égales dans ce combat qui se livre générale-
ment corps à corps. La lance à Salamine aura raison de la flèche,
comme à Lépante l'arquebuse espagnole. Rien ne prévaut contre la
supériorité bien établie de l'armement, i
Les Grecs ne sont pas seulement mieux armés ; ils ont aussi
l'avantage de la position. Lorsque leurs vaisseaux sont coulés, ils
peuvent gagner l'île de Salamine à la nage. Les Perses n'ont pas la
même ressource; l'îlot de Psytalie, leur base d'opérations, est trop
éloigné. D'ailleurs, ces barbares, au dire d'Hérodote, pour la plu-
part, ne savent pas nager. Dans les grandes luttes que nous réserve
peut-être l'avenir, la pratique de la natation ne sera pas moins né-
cessaire qu'elle ne l'était dans les combats de cet âge héroïque. Il
fallait, au temps de Richelieu, se pourvoir, suivant les ordres du
grand cardinal, de bandages et de fers rougis au feu. Les médecins
de nos jours se hâtent d'étaler aux premiers sons du tambour, dans
le poste où ils courent attendre les blessés, leurs scies et leurs cou-
teaux : n'oublions pas les ceintures de sauvetage. Le Jte dCItalia^
au combat de Lissa, ne mit que quelques minutes à sombrer.
L'équipage tout entier avait abandonné les batteries. L'eau le ga-
Digitized by VjOOQ IC
5A2 RBYUE DES DEUX MONDES»
gnait si vite qu'il n'eut bientôt plus que l'arrière du navire pour
refuge. Ce fut alors quç quelques marins éperdus coururent au pa*
villon pour Tamener; le pavillon était sous la garde d'un aspirant.
L'enfant tira son sabre, écarta les mutins, et le Re d'Italia descendit,
ses couleurs hautes, dans le gouffre. Le lendemain l'escadre de
Persano recueillit près de 200 hommes qui s'étaient attachés à des
épaves. Peu de blessés, beaucoup de noyés, voilà ce qu'il faut
attendre désormais d'un combat naval. Nous retournons, je l'ai déjà
dit, à la marine des anciens.
La situation des soldats débarqués sur l'ilot de Psytalie est deve-
nue critique. Ils manquent à la flotte, la flotte également leur fait
défaut, car elle ne les flanque plus. Aristide songe à tirer parti de
ce mutuel abandon. Parmi les guerriers rangés sur le rivage de
Salamine, il prend une troupe choisie, une troupe composée
d'hommes pesanunent armés et tous Athéniens. U les fait passer
sur l'Ilot occupé par les Perses. Ce n'est pas un nouveau combat
qui s'engage; c'est un massacre impitoyable qui s'accomplit. Les
Perses sont parqués dans Psytalie comme dans un abattoir; ils
tombent accablés sous une grêle de traits et de pierres. Le tran-
chant du glaive achève les blessés. La vaste baie s'emplit de gé-
missemens et des hurlemens du désespoir. Ces cris, le rude Es-
chyle, sept ans après, croyait les entendre encore, et son récit
faisait frémir la Grèce. Combien parmi les Perses de chefs illustres
ne reverront pas l'Asie! Le commandant de la flotte lui-niême,
Ariabigne, ce fils de Darius, ce frère de Xerxès, qui conduisait na-
guère 1,200 vaisseaux, a trouvé la mort au milieu des débris flot-
tans de ses trières. Quand deux coqs armés de l'ergot d'acier se
présentent dans l'arène, insérait difficile de deviner quel sera le
plus intrépide. Les plumes hérissées, les deux vaillans champions
se précipitent l'un sur l'autre. Leur furie est égale. Les parieurs
s'mquiètent, les enjeux les plus confians ne semblent tenir qu'à un
fil. Tout à coup un des adversaires se dérobe. Les huées de la foule,
les excitations de son maître sont impuissantes à le ramener au
combat. On dirait un de ces héros d'Homère qui vient d'apercevoir
le bras d'un dieu tendu dans la nuée contre lui. Pareille défaillaoce
se remarque vers la fin de toutes les batailles. U y a un nK)Hient où
l'un des partis cède au sort, sans qu'on puisse reconnaître au juste
ce qui le fait céder. Les Perses, — tous les rapports qui nous sont
parvenus en font foi, — m<Hitrèrent beaucoup plus de bravoure
dans les eaux de Salamine qu'ils n'en avaient montré dans les eaux
de l'Eubée. Ils combattaient sous les yeux de leur roi, d'un roi
aussi terrible dans sa justice qu'inépuisable dans ses récompenses.
Leur courage pourtant soudainetnent a fléchi. Les gémissement de
Digitized by VjOOQ IC
LA MABINE DE l'avENTB. 5i3
Psytalie sont-fls arrivés pour les énerver jusqu'à eux? Ou faut-îl
croire avec le poète Eschyle , un des héros de ce drame épique,
« qu'une inspiration de génie n vient de les livrer à Tétreinte des
Grecs? Eschyle a vu « les navires hellènes enserrer de leurs anneaux
concentriques les vaisseaux perses. » Qu'on nous pardonne 'nos
doutes, Eschyle, suivant nous, n'a rien pu voir de semblable.
Oublie-t-il que la flotte des Hellènes, — c'est lui qui TaflBrme, —
ne se composait que de 300 navires, que les généraux de Xerxès en
commandaient 1,000? Envelopper 1,000 vaisseaux, 600 même, avec
moins de 800, — car 10, de l'aveu du poète, ne prirent point part
au combat, — ce n'est pas une manœuvre ; ce serait plutôt un mi-
racle. Comme tant d'autres, Eschyle, désireux de charmer et d'en-
thousiasnîer ses auditeurs, aura fait de la tactique après coup. La
tactique peut jouer un grand rôle dans la préparation de la lutte.
Quand la mêlée est une fois établie, la tactique n'est pas seulement
impuissante, elle est impossible. Thucydide ne nous apprendrait
pas que la stratégie navale avec ses manœuvres concertées à l'avance
ne précéda pas chez les Grecs la guerre du Péloponèse, que nous
n'en serions pas moins incapables d'expliquer par quels procédés
d'entente inconnus, à l'aide de quelle langue télégi*aphique ou de
quels signaux généraux la flotte d'Eurybiade et de Thémistocle
réussit à former cet ordre circulaire qui devait si brusquement
changer la face de la bataille. La vérité n'est pas là ; elle est dans
le rôle qu'Hérodote attribue au vaillant chef athénien, le montrant
prompt à courir de sa personne sur les points menacés, toujours
actif, toujours au plus chaud du combat, l'ivresse de la lutte san-
glante dans les yeux, et la joie de voir des alliés jusque-là dou-
teux démentir de funestes présages peinte sur tous ses traits.
« Crois-tu maintenant, lui crie d'une voix retentissante le fils de
Crios, Polycrite, crois-tu que les Éginètes soient du parti mède? »
Quand il parle ainsi, Polycrite vient de couler un navire sidonien.
Partout où paraît « le signe qui indique la présence du général
de la flotte athénienne » le conflit reprend avec une nouvelle
vigueur. On interpelle Thémistocle, on l'acclame, Thémistocle
ne songe pas alors à faire des signaux. Que de plans de bataille
on a di-essés, les uns pour justifier la défaite, les autres pour
donner à la victoire une nouvelle saveur! A Trafalgar, Churruca,
interprète passionné des griefs espagnols, critique avec amer-
tume la prétendue tactique de Villeneuve ; vingt ans plus tard,
Tamiral Ekins nous expose que nous avons été battus pour avoir
rangé nos vaisseaux en ordre concave, quand nous aurions dû les
disposer en ordre convexe. Villeneuve, hélas! n'a voulu qu'une
chose : développer son année en ligne droite, selon les anciens erre-
Digitized by VjOOQ IC
5&i BEYUE DES DEUX MONDES.
mens; s'il a fait de l'ordre concave, c*est bien certainement contre
son gré. La ligne s'est creusée au centre, parce que les vaisseaux du
centre sont tombés sous le vent, La faiblesse de la brise a créé, sans
que le général y eût part, un ordre nouveau. Ce qu'on peut affirmer,
c'est qu'il n'est pas de combinaison tactique qui eût pu, en ce jour,
racheter l'infériorité de notre tir et le défaut d'homogénéité de nos
escadres.
Sur le terrain de l'action, il est une chose plus essentielle que la
géométrie, c'est l'appréciation exacte, à tous les instans de la lutte,
de la situation. On ne voit que ses plaies, on ignore les blessures de
son adversaire. Que de fois on s'est retiré devant un ennemi prêt à
crier merci ! Dans les mers de l'Inde, un lieutenant de vaisseau, qui
devait devenir l'amiral Hugon, se trouvait embarqué sur Ta Psyché.
Savez-vous qui commandait cette fr^te? Le plus brave sans con-
tredit et le plus chevaleresque de nos capitaines. Il suffit de le
nonuner : c'était Bergeret. Un combat acharné s'engage entre la
Psyché et la frégate anglaise le San-Fiorenzo. Le cahne sépare les
combattans. La frégate française est désemparée, sa batterie est
jonchée de morts, de blessés, de mourans; ses pompes la soutien-
nent à peine à flot. Bergeret fait appeler le lieutenant Hugon et l'ex-
pédie à bord de la frégate anglaise. La Psyché se soumet-elle à la
mauvaise fortune? Pourquoi alors n'a-t-elle pas amené son pavil-
lon? C'est que Bergeret veut bien rendre une frégate qui va lui
manquer sous les pieds, mais qu'il ne veut pas rendre avec le bâti-
ment l'équipage. Portées par Hugon à bord du SanrFiorenzo^ ces
conditions insolites sont acceptées. On ne rencontrerait pas d'autre
exemple d'une semblable capitulation dans l'histoire navale. La dé-
faite devient ici une gloire de plus pour nos armes, et les Anglais
n'en ont pas jugé autrement, car, loin de récompenser le capitaine
du San-FiaremOy ils l'ont destitué. Eh bien.! le croirait-on? nous
avons entendu, trente années plus tard, l'amiral Hugon déclarer que
le spectacle qui frappa ses yeux, quand il monta sur la fr^ate an-
glaise, l'avait fait hésiter un instant à s'acquitter de sa mission. La
Psyché était peut-être, malgré tous ses dégâts, moins maltraitée,
moins mutilée, moins sanglante que la frégate ennemie à laquelle
on livrait sa coque.
Quand les Perses prirent le parti de se retirer, est-il bien certain
qu'un peu plus de ténacité ne leur eût pas laissé la possession du
champ de bataille? La retraite des barbares, quoi qu'en disent Es-
chyle et Hérodote, ne paraît pas avoir été une déroute. Les barbares
allèrent tout simplement reprendre le mouillage de Phalère pendant
que les Grecs retournaient au mouillage de Salamine. Les Grecs
étaient incontestablement vainqueurs; leur triomphe semblait si
Digitized by VjOOQ IC
LA MARINE DE l' AVENIR. 5A5
peu décisif qu'ils s'attendaient à voir le combat se renouveler le
lendemain. Beaucoup de vaisseaux perses dont les rames étaient
fracassées furent poussés par le vent vers le fond du détroit. Ils y
trouvèrent les vaisseaux éginètes. L'escadre d'Égine formait la ré-
serve. L'avait-on chargée de surveiller les 200 vaisseaux qu'on crai-
gnait de voir apparaître du côté d'Eleusis? Tout nous porte à le
croire. Mais cette division détachée, dont l'intervention eût assuré-
ment fait hésiter le destin, ne se montra pas. C'est surtout à son
inaction qu'il faut attribuer la défaite des Perses. Le soir de Water-
loo, Napoléon, quand il attendait Grouchy, se vit obligé de conte-
nir le corps de Bulow. Xerxès, au lieu du secours qu'il s'était pro-
mis , trouva le fond du golfe occupé par les Éginètes. Tel est le
danger de tous les mouvemens excentriques. Manœuvrer à distance
est souvent fort habile; garder toutes ses troupes sous la main est
plus sûr.
Les Perses ne furent nullement inquiétés à leur mouillage de Pba-
lère. Ils purent donc y délibérer en paix. Les 200 vaisseaux détachés
c( pour envelopper en cercle l'Ile d'Ajax » rallièrent probablement la
flotte pendant la nuit. Les Grecs se tenaient prêts pour une seconde
bataille. Leur position s'était pourtant singulièrement améliorée,
car ils occupaient maintenant l'Ilot de Psytalie. S'il y eut n une in-
spiration de génie » dans la grande journée de Salamine, on doit la
chercher là où elle existe réellement, c'est-à-dire dans la décision
d* Aristide. Xerxès jugea sainement la situation. Ce qui était perdu,
ce n'était pas seulement une bataille, c'était le prestige des armes.
Il fallait donner aux esprits ébranlés le temps de se remettre. Si
l'on avait eu sujet de douter des Ioniens avant le combat, ces soup-
çons pouvaient sans injustice prendre plus de consistance après une
défaite. Cette armée si hétérogène ne pouvait garder sa cohésion
que sous une succession non interrompue de triomphes. Sans la
retraite de Moscou et la bataille de Kulm, nous aurions trouvé des
alliés plus fidèles en Russie et aux champs de Leipzig. Les seuls
soldats sur lesquels Xerxès pût invariablement compter, c'étaient
les soldats qui avaient conquis « l'Asie jusqu'au cours de THalys et
le golfe du Strymon, » qui avaient subjugué « les fières cités de la
vaste nappe d'Hellé, la Propontide aux profondes déchirures et les
bouches du Pont. » Pour les vétérans de Darius comme pour ceux
de Napoléon, l'inconstance du sort ne signifiait rien; ce n'était
qu'une méprise passagère de la fortune.
Xerxès fit appeler Mardonius et Artémise. A la reine il confia le
soin de conduire ses fils à Éphèse, à Mardonius celui d'occuper la
Grèce. « Que tu vives, lui dit la reine en partant, que ta maison ne
soit pas ébranlée, et les Grecs auront plus d'une fois à lutter pour
toia xxTui. — 1878. 35
Digitized by VjOOQ IC
5i6 lETUE DES DEUX MONDES.
leur propre salut I b 300,000 hommes devaient rester en Grèce avec
Hardonius. Cette armée fut choisie parmi les meilleures troupes de
r^npire. On la composa d'abord des Immortels, dont le ncMn venait
de ce que l'on tenait toujours ce corps au complet, puis de l'infan-
terie perse munie de cuirasses, puis des cavaliers compris sous la
dénomination des mille chevaux, des Mèdes enfin, auxquels Mardo-
nius demanda qu'on adjoignît les Saces, les Bactriens, les Indiens,
infanterie et cavalerie. Ces dispositions prises, Xerxès se réserva li
tâche la plus rude. Il se chargea de ramener en Asie le reste de
l'armée. Cette multitude présentait une analogie frappante avec
la troupe qui suivit plus tard Pieire l'Ermite. On l'avait partagée
en nations, et chaque nation marchait autant que possible sous
sa propre bannière. Une pardlle troupe eût été de peu de se-
cours dans les combats; on l'avait trouvée d'une rare utilité quand
il avait fallu jeter des ponts, creuser des canaux et percer des
routes. Toute armée asiatique a ainsi ses « azabs, » qui pren-
nent les devans a pour faire le dégât. » On les fauche, on les tue;
ils tombent par milliers sur les routes ou dans les fossés ; c'est sur
leur corps qu'on arrive à la brèche. La destruction de ces en/ans
perdus ne constitue pas un désastre, pourvu que le gros de l'armée
reste intact. En faisant deux parts de ses troupes, Xerxès agissait
canune eût agi à sa place Soliman. Le fleuve débordé se préparait
à rentrer dans son lit; Xerxès coounençait par en pousser devant
lui toute l'écume. On ne peut appeler de telles dispositions une
fuite; l'histoire n'a pas eu souvent à en enregistrer d'aussi sages.
Quant à la flotte, elle reçut le soir même l'ordre de faire voile
vers l'Hellespont. Il eût été diiBKcile de la faire hiverner en Grèce.
Comment aurait-on pu y nourrir les équipages? Le pont de bateaux
était d'ailleurs la sauvegarde de l'armée. Xerxès ne jugea pas hors
de iMTopos d'assurer le plus tôt possible à cette dernière issue une
protection efficace.
* IV.
Dès que l'obscurité fut assez complète pour dérober à U connais-
sance de l'ennemi ses mouvemens, la flotte des Perses partit de
Phalère. Le jour retrouva les Grecs sur la défensive. Eurybiade el
Thémistocle en crurent à peine leurs yeux, quand ils s'aperçurent
que la rade de Phalère était vide. Thémistocle était de cette race
des Nelson qui ne croient jamais avoir assez fait quand il reste un
vaisseau k capturer» Il voulait poursuivre jusqu'en Asie la flotte
disparue. Eurybiade et les Pélc^onésiens se déclaraioit trop heu-
reux d'être débarrassés de la présence des barbares; ib n'auraient^
Digitized by VjOOQ IC
lA MARINE DE L'aVENIIU bà7
^ous aucun prétexte, consenti à entraver leur retraite. Les Grecs
cependant poussèrent jusqu'à Andros, puis jusqu'à Garysto, sur la
côte méridionale de TEubée. Ils n'allèrent pas plus loin. Les
vaiffîeaux perses continuèrent donc paisiblement leur route. On
prétend qu'au moment de dépasser le cap Sunium ils prirent, à la
lueur douteuse des étoiles, les falaises de l'Attique pour des voiles
athéniennes. Tout grand événement laisse de ces émotions. La
méprise des Perses eût-elle en effet eu lieu, qu'elle ne serait pas le
signe d'une terreur bien profonde. Les flottes ne sont pas plus que
les armées à l'abri des évocations de fantômes. Gombien de fois la
clarté même du jour n'a-t^Ue pas été suffisante pour permettre
aux plus braves et aux plus illustres de compter avec le sang-froid
voulu le nombre des vaisseaux rangés sur leur route I Gombien
d'inexplicables illusions ont converti en navires de guerre des voiles
marchandes, des bateaux ou des roches ! La chose est plus fréquente
encore quand il s'agit de reconnaître à la coupe du foc, à la nuance
de la toile, à l'écartement des sabords, si l'on a devant soi des amis
ou des ennemis, des vaisseaux de la compagnie des Indes ou des
men ofwar. Par quelle fatalité Ganteaume a-t-il, devant Mabon,'
perdu l'occasion de ravitailler l'Egypte? D'où vient que Linois, au
détroit de la Sonde, a laissé échapper le convoi de Ghine? Le vain-
queur d'A]gésira&, le compagnon du général Bonaparte sur le N3,
n'étaient ni l'un ni l'autre des amiraux timides. Que leur a-t-il
manqué à tous deux dans ces occasions si graves qu'ils ne retrou-
vèrent pas? D'y avoir vu clair dans leur lunette. Qu'on critique
4Uijourd'hui, qu'on blâme, qu'on plaisante : quand il faudra juger
<ie la force de l'ennemi à sa fumée, on comprendra mieux La
nécessité d'avoir des éclaireurs hardis et rapides pour assurer la
route des escadres.
La flotte de Xerxès avait pourvu à la subsistimce d'une armée
qui ne consommait pas moins de 5,000 kilolitres de blé par jour;
elle était destinée à rendre au roi tin dernier service. Mardonius
voulut accompagner son maître jusqu'en Thessalie. Ge fut dans
cette province qu'il prit ses quartiers d'hiver. Quant à Xerxès, il
continua sa marche sur l'Hellespont. La route était longue, la saison
rigoureuse, les pays qu'on traversait dévastés. Où les vivres man-
<piaient, — et ils manquaient souvent, — l'armée n'avait d'autre
ressource que de se nourrir de l'herbe des champs, des feuilles et
de l'écorce des arbres. La dyssenterie ne tarda pas à exarcer ses
^reux ravives. La peste s'y joignit ; elle est le cortège inévitable
des armées qui souffrent. On ne s'arrêtait pas cependant; les ma-
lades seuls restaient en arrière. En quarante-<ûoq jours, Xerxès attei-
gnit les bords de ce détroit que, six mois auparavant, il franchissait
^vec tant de pompe. Dans quel appareil différent il allait se montrer à
Digitized by VjOOQ IC
5A8 BEVUE DES DEUX MONDES.
ses sujets! On aurait tort toutefois de prendre à la lettre les lamen-
tations éloquentes que le poète a mises dans la bouche de la mère
du grand roi. Le fils de Darius ne revoyait pas l'Asie en vaincu, mais
en conquérant. L'Attique avait été subjuguée en trois mois, et, de
la Thessalie, Mardonius la tenait encore sous sa griffe. Au lieu de
poursuivre la flotte vaincue, les Grecs s'évertuaient en vain à faire
le siège d'Andros et à ravager le territoire de Garysto. Un prompt
exil allait payer les services de Thémistocle. Tout faisait présager
que le Péloponèse serait facilement envahi et occupé dans l'espace
d'un second été. Xerxès, il est vrai, avait payé sa gloire de la vie
de près d'un million d'hommes. Semblables sacrifices n'étonnent
pas outre mesure les Asiatiques. Tamerlan est rentré neuf fois à
Samarkande, Soliman le Magnifique a fait dans sa vie quatorze cam-
pagnes : on ne leur a jamais demandé ce qu'avaient coûté leurs
triomphes. Quand nous^ jugeons les rois, ayons soin de nous reporter
à l'époque où ils ont vécu, de nous placer par la pensée au milieu
des peuples sur lesquels ils étendaient leur sceptre. Sans cette pré-
caution, rhistoire ne serait qu'un anachronisme perpétuel, un texte
futile à déclamations; nous n'en pourrions tirer aucun ensei-
gnement. La campagne entreprise par Xerxès contre la Grèce ne fut
pas le caprice d'un souverain; ce fut la croisade d'un peuple.
L'Asie tout entière s'y porta non pas seulement avec soumission,
mais avec une ferveur singulière. C'est qu'en effet il ne s'agissait
pas ce jour-là d'ajouter une province de plus aux états du grand
roi ; il s'agissait de savoir s'il resterait en Europe une menace per-
pétuelle pour les rivages de l'Ionie, de la Garie, de la Cilicie,'pour
Ghypre et pour Rhodes, pour la Syrie et pour l'Egypte, pour la
Lydie même. L'expédition d'Alexandre devait bientôt prouver 'qjae
l'instinct des peuples asiatiques ne les trompait pas. D'accord avec
les Ioniens révoltés, les Athéniens avaient incendié Sardes. Annoncer
aux femmes perses qu'Athènes à son tour était brûlée, ce n'était
pas leur apprendre im désiastre, c'était plutôt de quoi faire battre
des mains aux enfans. Si l'on en croyait Juvénal, Annibal lui-même
n'a jamais pu se promettre d'autre fruit de ses peines.
En quittant la Thessalie, en traversant la Macédoine et la Thrace,
Xerxès n'avait qu'une ambition : arriver rapidement sur les bords
du détroit; l'abondance attendait l'armée sur l'autre rive. Les deux
ponts de bateaux avaient été emportés par la tempête ; la flotte par
bonheur était là, exacte au rendez-vous que le roi, dans sa pré-
voyance, lui avait assigné. Elle transporta en quelques jours les
troupes de Xerxès de Sestos à Abydos. Après cette opération, s'il y
eut encore des victimes, ce fut un excès de bien-être, succédant à
des privations inouïes, qui en fut cause.
La flotte avait sauvé les débris de l'armée; elle empêcha le sou-
Digitized by VjOOQ IC
LA MARINE DE l' AVENIR. 549
lèvement de Tlonie. Concentrée dans les eaux de Samos, elle tint
toute la côte voisine en respect. Au retour du printemps, les Grecs,
soit que leur flotte eût fait de grandes pertes à Salamine, soit
que le zèle des confédérés se fût ralenti, ne trouvèrent à réunir
que 110 vaisseaux. Deux nouveaux amiraux commandaient cette
escadre : Léotychide pour les Spartiates et leurs alliés, Xantippe
pour les Athéniens. La flotte grecque se rassembla dans les eaux
d'Ëgine. Des messagers ioniens vinrent aussitôt la presser de pas-
ser en Asie, a L'Ionie n'attendait, disaient-ils, que Tapparition de
quelques vaisseaux grecs pour se soulever. » Léotychide et Xan-
tippe se portèrent à Délos; ils n'osèrent jamais aller au-delà. Sa-
mos était devenue pour les descendans des conquérans de Troie de
nouvelles colonnes d'Hercule. La navigation avait donc fait peu de
progrès depuis l'invention de la trière, probablement parce que la
trière, avec ses deux étages, perdit en qualités nautiques ce qu'elle
gagnait en eflicacité militaire. Le galion eét resté empêtré là où
passait gaîment la caravelle ; le navire cuhrassé nous fera regretter
plus d'une fois les agiles frégates de notre jeunesse. Il faut dire
cependant que ce qui retint à Délos les nouveaux navarques, ce ne
fut pas uniquement l'appréhension de tenter une traversée pour
laquelle les Grecs rassemblés en Aulide ne demandaient aux dieux
qu'un vent favorable, traversée que Léotychide et Xantippe eux-
mêmes affrontèrent plus tard ; ce fut aussi la crainte'^^de se jeter au
milieu d'îles qu'ils savaient ou croyaient encore remplies de troupes.
De mutuelles alarmes maintinrent ainsi, pendant tout le printemps,
une zone neutre entre Délos et Samos.
Aussitôt que les chevaux de la cavalerie perse eurent brouté sur
les bords du Sperchius l'herbe du printemps, Mardonius, entraî-
nant à sa suite Thessaliens et Thébains, vint de nouveau "occuper
Athènes. Ses éclaireurs avaient déjà foulé le territoire de Mégare, et
il se préparait à passer dans le Péloponèse, quand il apprit que
l'isthme de Gorinthe, fortifié avec une activité extraordinaire,'était
devenu inexpugnable. Les Perses savaient ce que leur avait coûté
la conquête des Thermopyles; ils n'étaient plus en mesure de re-
nouveler ces sacrifices. D'un autre côté, il ne pouvait convenir à
Mardofnius de rester dans l'Attique, pays pauvre, ruiné,|]où son ar-
mée n'eût pas tardé à connaître la disette* L'Attique eût d'ailleurs
été pour les Perses un très mauvais champ de bataille, cari le sol
tourmenté s'y prête mal aux manœuvres de la cavalerie. Mardonius
se hâta en conséquence de rétrograder vers Thèbes. En se^retirant,
il fit, selon la coutume invariable des barbares, le vide devant lui et
alla établir son camp le long de l'Asope, sur le revers du^Cithéron.
Les Grecs, sous le commandement de Pausanias, s'étaient pendant
Digitized by VjOOQ IC
550 BEYUE DES DEUX M(Hn>ES.
ce temps avancés jusqu'à Eleusis; ils voulurent bientôt entrer en
Béotie. La cavalerie des Perses les chargea en vain. Quand ilseurent
soutenu plusieurs assauts dans leurs positions, leur courage s'en
trouva singulièrement raffermi. Le campement qu'ils occupaient
était à peu près dépourvu d'eau ; côtoyant la base du Cithéron, ils
allèrent, les armes à la main, en chercher un autre. La fontaine de
Gargaphie, sur le territoire de Platée, leur parut pouvoir suffire pro-
visoirement à leurs besoins; ils assirent leur camp dans les envi-
rons. 110,P00 Grecs, dont le tiers au moins était pesanmient armé,
faisaient dès lors face à Mardonius. Une manœuvre de nuit amena
un engagement inattendu. L'engagement devint tout à coup une
grande bataille. Mardonius y fut tué, et Platée accomplit ce que n'a-
vait pu faire Salamine : Platée affranchit définitivement la Grèce.
Mardonius, — le Murât des Perses, — avait mérité qu'on dit de
lui : (( C'est un homme 1 » L'histoire équitable ne dira-t-elle pas
de Xerxès : « Ce fut un roi ? )) Je le laisse à juger aux hommes
d'état qui savent de combien d'élémens divers se compose dans
toutes les affaires humaines le succès. Quand un souverain vient à
bout de mettre en mouvement plus de 5 millions d'hommes, de
nourrir, dans un pays en majeure partie désert, 2 millions de sol-
dats, non-seulement durant quelques jours, mais pendant le long
espace de cinq mois, il faut au moins rendre à ce souverain la jus-
tice de lui reconnaître les qualités d'un bon administrateur. Ce qui
manqua aux Perses pour vaincre à Salamine et pour triompher à
Platée, s'imaginerait-on par hasard que ce fut le courage? Les
Perses saisissaient les javelines des Grecs des deux mains et bri-
saient les armes dont on essayait de les percer. Archers et cavaliers,
coureurs infatigables, montagnards vigoureux et de taille à terrasser
tous les athlètes d'Olympie, guerriers remplis d'un sombre et reli-
gieux enthousiasme, soldats repus comme ne l'ont jamais été les
troupes de Wellington, champions de l'Asie qui apportaient avec
eux l'ascendant incontesté de la victoire, pourquoi donc les Perses
ont-ils été battus? Les Perses ont succombé, — c'est Hérodote,
c'est Eschyle qui l'assurent, — « parce qu'ils n'avaient ni boucliers,
ni cuirasses. » Xerxès aurait dû pressentir sans doute les consé-
quences que pourrait avoir ce désavantage. Mais, avec son javelot
et son arc, le Perse avait déjà subjugué tant de peuples 1 Pouvait-
on penser que ses traits viendraient s'émousser sur quelques peaux
de bœufs et sur quelques écailles de bronze? Les petites causes
dans la guerre ont de grands effets. Sans doute la Providence n'est
jamais complètement absente en ces conflits; il ne faut pas cepen-
dant se hâter d'en conclure que la cause qui triomphe était la cause
la plus juste. Les successeurs d'Alexandre n'ont pas fait aux popu-
Digitized by VjOOQ IC
LA MARINE DE l'aYENIR. 551
lations asiatiques un sort bien digne (T envie, et la monarchie uni-
Terselle à laquelle tendait Xerxès, si elle eût été un joug pour la
Grèce, eût du moins été pour l'Asie un bienfait. Après la destruc-
tion de la grande armada, les Anglais proclamèrent avec ironie que
Dieu s'était fait, lui aussi, luthérien. Dieu nous juge, il ne prend
point parti dans nos querelles ; ce serait y peser d'un trop grand
poids. Ce qui semble toutefois apparaître à la lueur vacillante de
l'histoire, c'est la volonté bien arrêtée du Créateur de donner tou-
jours en fm de compte gain de cause à la civilisation.
Comme un ouvrier qui se complaît dans son œuvre. Dieu brise
l'une après l'autre les ébauches imparfaites; sa prédilection n'est
acquise qu'à ce qui peut honorer le limon sorti de ses mains. D'où
vient, s'il ea est ainsi, que la race grecque n'ait pas fini par gou-
verner le monde? Race plus heureusement douée, plus parée de
tous les dons du corps et de l'esprit fit-elle jamais son apparition
sur notre planète? Les Romains n'ont presque rien ajouté à l'héri-
tage qu'ils avaient reçu des colonies helléniques. C'est une nation
lourde et brutale dont le génie propre paraît aussi court que le
glaive dont elle se servait dans les combats. Et cependant le forum
a triomphé de l'agora, l'épée du légionnaire a eu raison de la lance
d(M*ienne. C'est que le sénat de Rome représente la constance dans
les vues, la fermeté inflexible dans les revers. Athènes si chère
aux esprits délicats, Athènes la mère de tous les beaux-arts, Athènes
qui a connu tous les genres de gloire et tous les héroïsmes, nous
offre au contraire l'image saisissante de la mobilité. Le sénat romain
remercie Varron de n'avoir pas désespéré, après Cannes, du salut
du pays; le peuple athénien exile ou immole ses généraux vain-
queurs. Il n'épargne même pas les philosophes. Nos pères avaient
imaginé une belle devise : a Aux grands hommes la patrie recon-
naissante. » Athènes en pratiquait une autre; elle avait fait de l'in-
gratitude la première vertu de sa république.
II restait un dernier coup à porter aux Perses. Ce coup ne^leur
manqua pas. Les nations ont des heures néfastes; les maux alors,
suivant l'expression d'Eschyle, leur viennent par milUers; « il leur
en vient de la mer, il leur en vient de la terre; » 60,000 hommes
avaient paru à Xerxès un détachement suffisant pour garder les
côtes de l'Ionie; 60,000 hommes forment un cordon bien mince,
quand il leur faut protéger un littoral de quelque étendue. Les
flottes, à cette époque, reculaient souvent devant les traversées
les plus courtes; en revanche, quand elles se décidaient à franchir
les mers, elles amenaient sur leurs vaisseaux une armée. Les in-
stances réitérées des Ioniens finirent par décider Léotychide et \an-
tippe à quitter le mouillage de Délos. Un Samien se chargea de
conduire la flotte grecque à travers les Cydades : les difficultés s'é*
Digitized by VjOOQ IC
552 BEVUE DES DEUX MONDES.
vanouirent comme par enchantement. Surpris au mouillage qu'ils
occupaient depuis le commencement de l'automne, les Perses ne se
soucièrent pas de tenter de nouveau la fortune sur mer. La carène
de leurs vaisseaux était chargée d'herbes, leurs équipages, recrutés
dans l'armée de terre, étaient de médiocres rameurs. Â peine Léo-
tychide et Xantippe eurent-ils jeté l'ancre dans les eaux de Samos
qu'ils virent l'ennemi appareiller à la hâte, se soustraire à leurspro-
jets d'attaque par la fuite et gagner, en faisant force de rames, le
continent. Entre Éphèse et Priëne, à peu de distance du promontobe
de Mycale et presque en face de l'Ile de Samos, s'étend une vaste
plage formée par les alluvions du Gison et du Scolopéis. Les Perses
y tirèrent sec leurs vaisseaux et les entourèrent d'un mur de
pierres, couronné de palissades. Quant aux navires phéniciens, ils
furent autorisés à retourner en Syrie. Un ennemi qui refuse le com-
bat encourage toujours à le poursuivre, car il fait ainsi l'aveu de sa
faiblesse. Les Grecs ne tardèrent pas à être signalés du promon-
toire de Mycale. Leurs 110 vaisseaux pouvaient mettre à terre près
de 20,000 hommes et demeurer encore sous une garde suffisante.
Les équipages des Perses, soutenus par une nombreuse infanterie,
essayèrent vainement de s'opposer à la descente. Avec des vaisseaux
qui peuvent aller s'échouer à la plage, les préparatifs d'un débar-
quement sont tout faits. Le navire devient lui-même une sorte de
fortification passagère. Le combat de Mycale fut, comme plus d'un
combat de pirates normands, un combat d'amphibies. Les marins
vidèrent ce jour-là leur querelle sur la bruyère. La flotte des Perses
devint la proie des flanmies, elle avait du moins été vaillamment
défendue. Plus d'un guerrier grec s'était, le soir venu, acheminé
vers le Yalhalla où errent Agamemnon et Achille.
Les Athéniens juraient volontiers , comme les Vikings, a par leur
bateau et par leur épée. » Les Lacédémoniens se trouvaient dépay-
sés sur mer. Quand ils eurent brûlé les navires des Perses et bou-
leversé les remparts qui abritaient la flotte, ils ne songèrent plus
qu'à revoir leurs montagnes. Ils voulaient emmener en Grèce les
colons ioniens et abandonner l'Ionie aux barbares. Les Athéniens
s'opposèrent vivement à cette transplantation. Les Péloponésiens
n'avaient, selon eux, aucun droit de s'occuper des colons d'Athènes.
La protection jugée impossible, ils la prendraient à leur compte.
Les Athéniens tinrent en efiet parole. Grâce à leurs eflbrts, grâce à
leur persévérance admirable, au bout d'un an de siège Sestos re-
tombait aux mains de la Grèce. Voilà ce qui eût pu réellement faire
mourir la mère de Xerxès, la vénérable Atossa, de douleur. La reine
Marie Tudor n'y eût pas résisté. La prise de Sestos , c'était la fin
de la guerre médique.
Dans les récits des anciens, il n'est jamais question du mal de
Digitized by VjOOQ IC
LA MARINE DE L AVENIR. 553
mer. L'hoplite de Lacédémone, pas plus que le légionnaire de
Rome, n'en pouvait cependant être exempt. Il n'est pas impossible
d'apprendre à ramer sur le sable, il faut s'embarquer pour acquérir
le pied et le cœur marins. Négliger ce côté du problème, ce serait
s'exposer à de graves mécomptes. L'armée d'Ulm et d'Austerlitz
s'était-elle complètement amarinée pendant son séjour à Boulogne?
Je n'en jurerais pas. Les soldats de Germanicus, pendant la tempête,
« troublaient les matelots , ou, les aidant à contre-temps, empê-
chaient la manœuvre, — officia prudentium miles pavidus et \ca-
suum maris ignarus corrumpebat. — » Quant à nous, par bonheur,
si nous possédions jamais une flottille , nous aurions d'excellens lé-
gionnaires sous la main. On sait que je ne suis point partisan de
la confusion établie entre des services très distincts, que les^colo-
nies et les troupes coloniales ne me semblent point à leur place
dans le département de la flotte. Tant que -cette infanterie a com-
posé la garnison de nos vaisseaux, aussi longtemps que cette ar-
tillerie y a remplacé à elle seule les anciens canonniers bourgeois,
une infanterie et une artillerie de marine avaient leur raison d'être.
Aujourd'hui nous avons d'admirables troupes; nous ne nous en
servons pas. C'est dans les colonies lointaines, devant Sébastopol ou
sur les ruines fumantes de Bazeilles, qu'on les rencontre. Là elles
honorent le drapeau, font rejaillir jusqu'à nous l'éclat de leur hé-
roïsme. Ce n'est pas assez pour que je consente à laisser altérer'par
ces complications la simplicité de rouages que je me suis plus d'une
fois permis de rêver pour notre grande machine maritime. J'abju-
rerais au contraire toute pensée de divorce, le jour où, à côté de la
flotte, il devrait y avoir une flottille, et, — conséquence naturelle,
— une armée de mer. Cette armée en effet serait toute trouvée. En
pourrait-on imaginer une meilleure ?
La flotte de transport qui n'est pas en même temps une flottille
de débarquement ne me présage pas des opérations bien importantes,
du moins dans les guerres européennes. Elle peut, par le plus
grand des hasards, rencontrer sur sa route une baie de Kamiesh;
elle a plus de chances encore d'aller aboutir à La C©rogne ou à
Walcheren. Il n'y a qu'une flottille qui puisse traverser à coup sûr
un détroit ou tourner des frontières jugées inexpugnables, parce
que cette flottille n'a pas besoin de port. Les plages lui en tiennent
lieu. C'est sur une flottille et non pas sur une flotte qu'on peut se
flatter de tout emporter avec soi, qu'on peut jeter ses troupes sur
uti point, les rembarquer brusquement et les aller verser sur un
autre. Grant a mieux aimé arriver de combat en combat sous les
murs de Richmond, se frayer un dur et long chemin dans le sang,
que d'aller débarquer, comme MacnClellan, sur les rives de la Che-
jsapeake. Une armée mise à terre, quand le débarquement n'est pas
Digitized by VjOOQ IC
55i BEVUE DES DEUX MONDES*
une surprise, trouve généralenœnt trop de forces, trop de retran-
chemens devant elle. Et quelle étrange prétention ce serait de
vouloir surprendre, alors qu'il faut hisser chaque cheval l'un après
l'autre au bout de vergue, le déposer dans un lourd chaland et con-
duire ce chaland au rivage; qu'il faut sortir, de deux ou trois pan-
neaux au plus par navire, l'artillerie et les munitions rangées à fond
de calel L'infanterie cause moins d'embarras; néanmoins les em-
barcations, les chalands dans lesquels on l'entasse afironteraient
diffcilement un débarquement de vive force.
Qui ne transporte pas aujourd'hui 40,000 hommes ne transporte
rien. Il n'entrera probablement jamais dans la pensée d'une puis-
sance quelconque, si animée à la lutte qu'on la suppose, de faire
renaître au xix* siècle les traditions de la piraterie. La belle Julie
de Gonzague pourrait dormir en paix à Fondi, quand bien même
toutes les flottilles du monde croiseraient sur les côtes de la Médi-
terranée. Les seules opérations possibles de nos jours sont des opé-
rations sérieuses, régulières, telles qu'en comporte la guerre civir-
lisée. Un corps d'armée complet avec ses chevaux, son artillerie et
ses vivres, c'est le moins que les faiseurs de projets, — et je ne
veux pas me placer dans leurs rangs, — pourraient se permettre de
demander. Dans les prévisions du premier consul, &00 chaloupes,
&00 bateaux, 300 péniches devaient embarquer a 120,000 hommes,
les munitions indispensables pour les premiers combats, des vivres
pour une vingtaine de jours, l'artillerie de campagne, avec attelage
de deux chevaux par pièce. » De tout ce plan si bien conçu, les
marines de premier ordre, — il y en a maintenant quatre ou cinq
en Europe, — ne garderaient probablement que le programme.
Elles ont à leur disposition d'autres moyens que ceux qui en 1805
pouvaient être mis en œuvre. Il n'est pas bien certain pourtant
qu'elles voulussent écarter d'une façon absolue l'emploi des bâti-
mens à rames. « Ces péniches de 60 pieds de long, qui pouvaient
recevoir de 60 à 70 soldats, outre 2 ou 8 marins pour les diriger,
qui ne tiraient que 2 ou 3 pieds d'eau et se garnissaient au besoin
d'une trentahie d'avirons, » paraîtraient probablement le complé-
ment obligé de la chaloupe à vapeur. La flottille, telle que je la
conçois, n'est guère plus hardie que la flotte de Gésar. Ce n'est pas
une bande d'oiseaux de grand vol ; elle a soin de tenir toujours la
terre sous son écoute. Je ne lui conseillerai jamais d'oublier le sort
des vaisseaux de Germanicus. Astreinte à la plus extrôme prudence,
elle peut se donner par contre des licences de construction inter-
dites aux transports qui bravent la haute mer. Les chevaux n'en
doivent pas sortir par la vergue, mais par la porte, comme au temps
du sire de Joinville. Vhippogoge moderne est encore à trouver. Le
jour où le rivage sera aussi accessible aux chevaux qu'aux soldats,
Digitized by VjOOQ IC
LA MABINE DE l' AVENIR. 555
la flottille pourra être rangée au nombre des chemins de fer straté-
giques.
Où l'étude de l'antiquité peut-elle entraîner un vieil écolier
de troisième? La puissance qui, à l'heure de paix où nous sommes,
se mettrait à reconstruire la célèbre flottille de Boulogne courrait
grand risque de la voir, comme sa devancière, pourrir inutile dans
la Liane. Les anciens, il est vrai^ improvisaient leurs flottes, les
uns en trente, les autres en quarante-cinq jours; ils y employaient
tout au plus un hiver. Les Anglais n'ont-ils pas été à la veille de
nous donner le même spectacle ? A la fin de la guerre de Crimée,
ils faisaient sortir de leurs arsenaux une canonnière à vapeur par
semaine. Peut-être feraient-ils mieux encore aujourd'hui. Il y a
longtemps que je me suis permis de l'écrire : La marine n'est pas
seulement de l'administration, elle est avant tout de la politique.
On ne met pas une flotte sur les chantiers sans savoir préalable-
ment ce qu'on en veut faire. Napoléon, César, Germanicus, Théo-
doric, Charles-Quint, avaient un but quand ils construisaient leurs
flottilles. Nous, qui ne demandons que le respect de nos frontières
et qui ne songeons qu'à ravitailler nos colonies, nous n'avons, pour
le moment du moins, aucune raison de les imiter. Peu importe 1
ces questions rétrospectives ont toujours leur intérêt. Fussions-
nous voués à une paix étemelle que nous ne verrions pas pour cela
les soldats ou les matelots se détacher complètement de l'histoire.
Où les questions de guerre, d'art militaire, d'armement, ont-elles
été traitées avec plus de zèle, avec plus de compétence qu'en Suisse
et en Belgique? Je ne pense pas que ces deux puissances songeas-
sent alors à sortir de leur neutralité. Les récits d'aventures n'en
ont que plus de charme, quand on les lit les pieds sur ses chenets
et la maison bien close. On ne les lit même jamais qu'à ces heures-
là. Quand l'action nous emporte, nous ne nous soucions guère
d'interroger le passé. Si la nécessité d'agir se présente à l'impro-
viste, si l'événement que tout rendait improbable éclate, comme
crève un haut-^pendu^ dans un ciel serein, il est trop tard pour ou-
vrir ses livres et pour se demander comment, en pareil cas, auraient
opéré les ancêtres. Il y a quarante ans, aucun marin, — je puis le
garantir, — n'eût eu la bizarre idée de s'occuper de Xerxès et de
la bataille de Salamine. La marine à voiles difiérait tellement de la
marine à rames! Aujourd'hui le rapprochement paraîtra moins
cherché. Nos vrais ancêtres ne sont plus les Tromp et les Ruyter,
les Suflren et les Duguay-Trouin ; ce sont les Thémistocle et les
Eurybiade.
E. JURIEN DE L\ GbAVIERE.
Digitized by VjOOQ IC
LA
CHINE ET LE JAPON
A L'EXPOSITION UNIVERSELLE
Ce n'est pas sans raison que la foule des visiteurs se presse devant
les vitrines occupées par la Chine et le Japon au palais du Champ de
Mars. Après avoir écouté tant de récits, lu tant de relations sur ces
deux pays, le public européen est curieux de les voir pour ainsi
dire à l'œuvre, et de juger par ses yeux leur civilisation, leurs in-
dustries, leurs ressources commerciales et la valeur relative de
leurs productions de toute sorte. Chacun se dirige donc vers les
salles qui leur sont attribuées, avec l'espoir tout naturel d'y trou-
ver le spectacle réduit, mais fidèle et expressif, de leur activité na-
tionale.
Malheureusement cette curiosité est déçue ou n'est que bien
imparfaitement satisfaite. La Chine comme le Japon ont affecté
presqu'en entier le vaste emplacement qui leur était dévolu à deux
ou trois seulement de leurs industries les plus restreintes. Si l'on
se rappelle en effet qu'au Japon, sur un commerce d'exportation
qui dépasse 100 millions de francs, les bronzes, laques et porce-
laines n'atteignent pas ensemble 1 million, et qu'en Chine ils for-
ment à peine 1/2 pour 100 des sorties, on s'étonnera de leur voir
tenir une place prépondérante, pour ne pas dire exclusive, dans
l'étalage du Champ de Mars. Cette exhibition représente les indus-
tries de l'extrême Orient tout juste comme le magasin de Barbe-
dienne ou celui de Beurdeley, transportés au Japon, représenteraient
l'infmie variété des industries françaises. A peine quelques cocons,
quelques écheveaux de soie grège, quelques échantillons de riz, de
thé, de chanvre, de coton, sans éclaircissemens ou avec des éclair-
Digitized by VjOOQ IC
LA CHINE ET LE JAPON A l'eXPOSITION. 557
cissemens trop sommaires sur les procédés de culture et l'emploi
de ces récoltes dont vivent les deux pays. Le bibelot (puisqu'il faut
l'appeler par son nom) envahit tout, déborde de toutes parts et en-
jambe audadeusement d'une section sur l'autre. Vous alliez cher-
cher le Japon chez lui, la Chine chez elle; vous vous retrouvez de-
vant l'inévitable joujou confectionné à l'usage européen qui s'étale
aujourd'hui à l'angle de tous nos boulevards, dans la montre de
tous nos magasins.
Il ne pouvait guère en être autrement, après l'accueil fait aux pro-
duits du Japon tant à Vienne qu'à Philadelphie. Alléchés par le suc-
cès, les Japonais nous en ont envoyé de grosses cargaisons sorties
des mêmes ateliers et enlevées d'ailleurs avec la même avidité. Les
Chinois, à leur tour, gens à ne jamais négliger une bonne affaire,
ont voulu disputer les chalands à leurs voisins. Les uns et les au-
tres ont donc ouvert boutique au Champ de Mars. Escomptant habi-
lement la satisfaction ingénue qu'éprouve l'acheteur à traiter direc-
tement avec un Fils du ciel ou un sujet du mikado, ils vendent au
décuple de leur prix normal des objets qu'on trouverait presque
sans exception et à des taux moins exorbitans chez nos grands en-
trepositaires parisiens.
Rien de plus légitime, et, puisque les Occidentaux s'arrachent ses
ouvrages exotiques, l'extrême Orient fait bien d e les leur faire payer
le plus cher qu'il peut. Une pareille spéculation n'a même rien qui
nous étonne de la part des Chinois, qui ne viennent pas nous deman-
der notre admiration, dont ils n'ont cure, mais notre argent, dont
ils font plus de cas, et s'entendent à merveille à exploiter la sim-
plicité de Tamateur novice. Elle nous surprend davantage chez leurs
concurrens japonais. On pouvait s'attendre à voir un gouvernement,
jaloux de se concilier les sympathies de l'Europe, placer sous ses
yeux, au lieu d'un comptoir forain, un résumé sincère de l'état
de sa civilisation, des progrès réalisés ou essayés jusqu'à ce jour.
En vérité l'occasion en valait la peine, et les exemples ne man-
quaient pas. Il faut bien nous passer de ce qu'on ne nous offre pas
et nous contenter de regarder d'abord ce qu'on nous montre, sauf
à chercher ensuite dans quelque coin dédaigné et à compléter au
besoin avec nos souvenirs les renseignemens que nous eussions
souhaités plus complets sur les produits agricoles, les ressources
minérales, les méthodes anciennes et les nouveaux procédés indus-
triels, en deux mots sur la richesse réelle et les récens progrès de&
pays qui vont nous occuper.
S'il pouvait arriver une bonne fortune aux exposans japonais,
c'était assurément de se trouver placés côte à côte avec leurs ri-
Digitized by VjOOQ IC
558 BETUE DES DEUX MONDES.
vaux^ les Chinois, dont l'étalage semble destiné, par un mauvais
sort, à servir de repoussoir à celui du Daî Nippon. Autant on re-
marque chez les uns d'élégance et de spontanéité, autant on con-
state chez les autres de mauvais goût et de maladroite recherche.
Avant même d'entrer au Champ de Mars, ce contraste fri^pe le visi-
teur dans les pavillons mitoyens du Trocadéro. Cette construction
prétentieuse, chargée d'omemens bigarrés, encmnbrée de marchan-
dises de pacotille, dépourvue même du mérite de l'exactitude, sorte
de compromiâ" entre le temple et le ya-tnen^ c'est l'annexe chinoise.
Étea-vous dans la maison d'un riche citadin, dans un restaurant ou
dans la demeure d'une idole ? Vous n'en savez rien, et les voyageurs
les mieux renseignés sur l'Empire du Milieu auront peine à vous
l'apprendre. Au contraire entrez dans l'annexe japonaise : parmi
les plantes indigènes, vos yeux s'arrêtent sur une maisonnette d'une
attrayante simplicité, qui semble un joujou délicat et donne immé-
diatement, par ses supports de bois, ses cloisons de papier et sa
construction à jour, l'idée d'une nature gaie et d'une race hospita-
lière. Sans doute le titre de a village japonais » est l^èrement am-
bitieux : jamais l'humble couple de paysans que nous avons vus
barboter jusqu'à la ceinture dans les rizières, les jambes protégées
par des guêtres de soie contre les piqûres des sangsues, n'a dormi
sur des nattes aussi fines et ne s'est abrité derrière des paravens si
rutilans d'or. Mais il faut bien passer un peu de toilette aux jolies
femmes et de coquetterie aux exposans. Qu'importe que la maison
soit trop petite pour celle d'un bourgeois ou d'un noble, trop johe
pour celle d'un cultivateur ou d'un artisan, si elle donne une idée
de la vie intime du peuple qui l'a construite 1 Cette miniature rap-
pelle les vide-bouteilles champêtres semés dans les andens parcs
princiers, ou certaines maisons de thé dispersées dans la campagne
aux environs d'Yédo. Il n'y manque que la plantureuse fille qui fait
signe de la main au passant en lui criant : Irasshal irassha! (en-
trez, entrez ! ) Combien il est regrettable de trouver tout auprès
une boutique de faïences à bon marché et un assortiment digne de
nos magasins de nouveautés. Passe encore pour les embellissemens
de complaisance et les accessoires inexacts, mais qu'on nous fasse
grâce de l'invraisemblance, et, puisque nous sommes dans un vil-
lage, qu'on nous montre les instrumens de culture, les ustensiles
de ménage, le harnais et le bât des chevaux, les primitifs socs de
charrue, et jusqu'au baquet où le voyageur lave ses pieds avant de
iouler les nattes de la maison.
Si incomplet que soit ce tableau de la vie chinoise ou delà vie ja-
ponaise, c'est à tort qu'on se flatterait d'en trouver une image plus
fidèle en se transportant de l'autre côté de la Seine. Ici tout semble
s être incliné devant le besoin de présenter aux acheteurs européens
Digitized by VjOOQ IC
LA CHINE ET LE JAPON A L EXPOSITION. 559
un assortiment complet de curiosités selon leur goût réel ou pré-
sumé. On a donc entassé dans les vitrines tous les articles reconnus
jusqu'ici pour être d'une importation facile* Les GhinoiSy renchéris-
sant selon Tusage des nouveaux venus, ne se sont pas contentés des
potiches ventrus et des magots que l'Europe leur achète depuis
des siècles. Ils ont fabriqué, à notre intention» une grande quantité
de mobiliers de formes européennes ou réputées telles, dont la
laideur, il faut bien dire le mot, ressort d'autant mieux qu'au milieu
de ces produits hybrides se trouvent disséminés de beaux objets
franchement chinois et dignes de la vieille réputation chinoise par
la finesse du travail, l'heureux contraste des couleurs et la ma-
jesté des lignes. Il est nombre de paravens représentant des oiseaux
de paradis et des canards mandarins brodés sur soie, le tout en*
cadré de bois noir de Canton, il en est un surtout de dimensions
énormes fonné de feuilles de cloisonné, qui, tout en demeurant de
lourdes machines, attestent du moins la science décorative et l'ha-
bileté de main des ouvriers. Quant aux salons rouge et or, rose et
noir, qui s'étalent si complaisamment sous les yeux des chalands,
ce n'est certes blesser personne que de les déclarer affreux, puis-
qu'ils ne sont d'aucun pays ni d'aucun style. On pousse la préve-
nance jusqu'à nous apprendre que tel Ut en bois de Canton est un
fac-similé de celui du Fils du ciel, que l'on met ainsi de complicité
dans la réclame. Il parait que les négocians Anglais, organisateurs
des envois de Chine, ont été plus heureux que nos ambassadeurs :
ceux-ci n'ont jamais pénétré jusqu'ici dans le palais impérial ; ils
fussent été sans doute moins prompts i en dévoiler les mystères et
la simplicité patriarcale. Le souverain de iOO millions d'hommes
coucher dans un lit de 25,000 francs 1 quel dénûment I
N'insistons pas sur ces erreurs, et arrêtons-nous devant des
meubles de forme nationale, comme les sièges carrés, les tables de
marbre montées sur un pied en bois sculpté, certains cadres dont
l'ornement consiste en une grecque en bois artistement découpé.
Dans ces modèles indigènes, on retrouve du moins, à défaut de
beauté, cette originalité qui a suffi pour populariser chez nous les
produits de l'art chinois. Les meubles en rotin incrusté méritent
le même éloge, quoique l'exécution en soit très inférieure aux in-
crustations de nacre du Tonkin, qu'on peut voir à notre exposition
de Gochinchine. Quelques ivoires précieusement fouillés attirent
l'attention moins par leur apparence que par les prix ridicules
auxquels ils sont cotés. Il est difficile de rien imaginer de plus mi-
nutieux. Ces personnages lilliputiens, taillés par douzaines dans le
bloc, avec lances, sabres, bonnets pointus, découpés en épargne,
donnent une haute idée de la patience des artisans qui s'y emploient ;
mais c'est tout. Le sentiment de l'art ne se manifeste ni dans la dis-
Digitized by VjOOQ IC
560 BEVUE DES DEUX MONDES.
tribution des groupes, ni dans l'attitude des personnages, qui sont
à peine indiqués. Lorsqu'on y regarde de près, on s'aperçoit même
que le travail est assez inachevé et n'a d'autre intérêt que celui de
la difficulté vaincue. Nous passons paiement insensibles devant
un bloc de jade attaqué d'un ciseau hésitant par un ouvrier qui
craint d'entamer trop profondément la précieuse matière qu'il
façonne.
La céramique chinoise à l'exposition n'offire rien que chacun ne
connaisse. Il est difficile de discuter le mérite de ses œuvres, trop
fantaisistes pour ne pas relever exclusivement du caprice de chacun.
Celui-ci goûtera la bizarrerie des contours, l'éclat des couleurs, la
monotonie classique des sujets, celui-là en déclarera insipide la
laideur compassée. Ce qu'on peut constater dans les vases exposés
comme dans ceux que nos marchands importent, c'est la décadence
de la fabrication. La loi du bon marché opère déjà dans l'extrême
Orient la révolution qu'elle a produite dans le reste du globe.
La nécessité de faire vite et à peu de frais entraîne une négligence
trop visible. Regardez ce grain rude, ces bariolages délavés, ces
tons faux, ce vernis épais, et comparez les nouvelles porcelaines
avec le vieux-chine I Quelques vases monochromes ou flambés ré-
jouissent encore l'œil des amateurs par la finesse de leurs teintes
vert-céladon, bleu-lapis ou serpentine; mais qu'ils sont loin des beaux
échantillons anciens venus jusqu'à nousl Les Chinois sont gens
de routine et de procédé plus que d'imagination; aussi n'ont-ils
pas de rivaux dans les industries qui ne demandent qu'une stricte
fidélité aux recettes traditionnelles. C'est ainsi que leurs cloisonnés
à fond bleu de ciel restent inimitables, par la netteté du dessin,
l'habile mariage des tons et latransparence de l'émail. Le nombre
en est grand; et, si tous ne sont pas d'un égal fini, leurs belles
couleurs nettes et brillantes attirent l'œil sans le lasser.
Les tissus de soie tiennent une place importante dans les envois
de la Chine. Mais ici encore les exposans ont dépassé le but, par un
excès de zèle intempestif. Us ont essayé de se mettre au goût de
l'Europe et de placer sous ses yeux des échantillons à son usage.
Au lieu de vêtemens et de tentures indigènes, ils ont déployé des
châles et des pièces de taffetas qui semblent s'offrir à nos élé^mtes.
On eût volontiers toléré ou même admiré des couleurs criardes sur
les robes des dames imaginahres que la plupart d'entre nous se re-
présentent Téventail en main, adossées à un paravent; mais ces
châles de crêpe que nous avons vus sur les épaules de nos grand'-
mères, mais ces soieries unies dont l'aunage européen indique que
nos femmes et nos sœurs sont invitées à s'y tailler une toilette de
bal, nos yeux sont blessés de les voir empourprés d'un rouge violent,
trempés dans un bain vert-cru, nacarat, lie de vin, ou revêtus de
Digitized by VjOOQ IC
LA CHINE ET LE JAPON A L EXPOSITION. 561
nuances indécises, qui, pour être des tours de force de teinturier,
n'en demeurent pas moins des scandales optiques. L'œil d'une Pari-
sienne ne goûtera jamais ces étoffes éclatantes qu'à la condition de
les voir sur les épaules d'une mortelle ennemie.
Si au lieu d'être dirigée, dans une vue mercantile, par quelques
négocians des factoreries européennes de Canton et de Shanghaï,
l'exposition chinoise l'eût été par le gouvernement, nous aurions
eu sans doute à parcourir toutes les étapes de la plus ancienne ci-
vilisation du globe. Nous aurions pu, conjointement avec les œuvres,
passer en revue les procédés auxquels elles sont dues, les matières
premières de tous les règnes, les métiers, les mécanismes parfois
savans, les instrumens agricoles, en un mot tout le matériel d'ex-
ploitation de ce grand pays. Mais tout cela n'eût pas trouvé d'a-
cheteurs, et à part une salle où les douanes des divers ports ont
entassé pêle-mêle des modèles de bateaux, de chaises à porteurs,
des alimens, de la serrurerie, des vêtemens, de la soie grège, des
insectes, un peu de thé et de papier, quelques minerais, il faut se
passer de renseignemens. Rien n'indique au visiteur qu'il est dans
un pays dont le commerce extérieur se chiffre par 1,100 millions de
francs.
II.
Sans verser aussi complètement que sa voisine dans l'imitation
européenne, l'exposition du Japon est loin d'oilrir un tableau
des mœurs actuelles, et nous y avons rencontré çà et là quel-
ques objets d'un usage courant. Quant aux articles de luxe, qui
tiennent tant de place, on peut affirmer sans crainte qu'aucun Ja-
ponais, riche ou pauvre, ne les marchanderait aujourd'hui. Non que
les belles laques et les beaux bronzes soient dédaignés; il s'en
faut bien, et c'est même une qualité remarquable de la race que la
sûreté du goût en pareille matière , chez les petites gens comme
chez les grands. Mais ils n'estiment que les vieux meubles, sortis
des mains d'anciens artistes, et dont la plupart, vendus dans un jour
de gêne par les familles qui les avaient précieusement gardés jus-
que-là, sont venus depuis lon]gtemps enrichir nos collections parti-
culières. Ils n'ont que mépris pour les nouveaux, dont la fabrica-
tion cesserait immédiatement, s'il ne se trouvait des étrangers^'pour
les acheter. C'est donc une marchandise d'exportation qui remplit
les salles du Champ de Mars, soit que l'industrie moderne se borne
à la reproduction moins achevée, mais encore exacte, des vieux
chefs-d'œuvre, soit qu'elle essaie de s'adapter aux mœurs occiden-
tales.
lom UYiu. — 1878* 36
Digitized by VjOOQ IC
562 BETUE DES DEUX MONDES.
Puisque cet assortiment est réuni à notre intention et offiert à
notre convoitise, examinons-le en amateurs qui veulent en avoir
pour leur argent, et surtout sans nous laisser déconcerter par
cette exclamation désespérée qui retentit à nos oreilles : « Tout est
acheté, tout est vendu! » Rassurez-vous, madame ! si la fabrique est
loin» le magasin est bien garni et se r^ouvellera sans doute peu à
peu. Dne fantaisie ne se paie jamais trop cher, et vous pourrez, si
tel est votre bon plaisir, meubler votre logis de merveilles qui
oncques ne furent japonaises. S'il vous agrée au contraire d'étudier
le génie de ce peuple dans ses arts décoratifs, en séparant l'ivraie
du bon grain, les œuvres des pastiches, et d'admirer les jolies
choses sans acception de jK'ix et sans préoccupation exclusive de
l'étiquette qu'elles portent, observez Tattitude de quelques visiteurs
ayant résidé au Japon assez longtemps pour s'assimiler à un certain
degré le tempérament esthétique de la race. Il n'en manque pas, car
c'est mie science qui s'infuse vite dans un esi»it quelque peu at-
tentif.
£n entrant dans la première salle, ils passenmt rapidement de-
vant de grands vases en bronze niellé « très compliqués.
Où l*on voit qu'un monsieur très sage
S'est appliqué. »
Qu'importent, si l'on est résolu à ne regarder qu'à la valeur esthé-
tique et non à la richesse de la matière, l'or et l'argent prodigués,
le poids de bronze et la quantité de travail employés? Ces bourre-
lets superposés, les uns circulaires, les autres hexagonaux, qui
forment le pied, ces anses chargées de guirlandes, ces lignes, qui
ne sont ni droites ni franchement courbes, ces petites balustrades
qui coupent le galbe, attestent sans doute une sorte de fécondité
exubérante. Les figures de convention ciselées en relief donnent à
l'ensemble un caractère de haute fantaisie. Mais tout cela n'est qu'un
colifichet agrandi sans mesure.
Nos conducteurs ne feront non plus guère cas d'oiseaux fabuleux
de taille gigantesque, d'allures raides et anguleuses, portant des
girandoles, sur lesquels on peut étudier les déviations successives
du goût. Dans les vieilles collections, en eflFet, on trouve souveait
une grue, l'oiseau favori des Japonais, montée sur une tortue, le
col tendu, et portant dans son bec une fleur unique de lotus. Dans
la corolle de la fleur se dissimule une fine pointe métallique, sur
laquelle on peut ficher la petite bougie de cire à mèche de papier
en usage dans le pays. Une première modification malheureuse a
consisté à changer la pointe de métal pour une petite galerie cir-
culaire destinée à recevoir une de nos bougies. C'en était déjà fait
de la vérité, car la fleur perd aussi toute sa grâce. Le second pas a
Digitized by VjOOQ IC
LA CHINE ET LE JAPON A l'eXPOSITION. 563
été de placer dans le bec de l'oiseau une girandole de fleurs; enfin,
comme ce poids de bronze eût entraîné Téchassier hors de son
centre de gravité, il a fallu ramener le col en arrière par une con-
torsion pénible, ou remplacer la grue trop svelte par un oiseau
massif, que, faute de traditions transmises, l'artiste moderne ne sait
pas camper sur ses pieds, et qui n'a jamais eu droit à se poser sur
. une tortue. On a ainsi obtenu un meuble qui peut, il est vrai,
prendre plus commodément place dans nos salons, mais auquel
manquent la vérité, la vie, qui font tout le charme de cet art exquis
dans les petites choses et insuffisant dans les grandes.
En revanche, vous verrez vos guides s'arrêter avec complaisance
devant de modestes vases lagënes assez semblables à des alcarazas
ou effilés comme les fiaschetti italiens, dépourvus d'ornemens, mais
d'une élégance inimitable, ou encore devant de simples bouilloires
au ventre arrondi enguirlandées d'un léger feuillage niellé sur
cuivre. C'est le privilège des arts primitifs de rencontrer en fait de
vases les formes normales et les justes proportions; la faute des
arts en décadence est de ne pas s'y tenir. Vous regarderez encore
avec attention de petites plaques de bronze, sur lesquelles des cise-
lures microscopiques représentent des guerriers armés de toutes
pièces. Malgré leur destination moderne de boutons de manchettes,
ce n'en est pas moins une reproduction de l'art ancien. C'est en
effet sur des gardes de sabre et des fermoirs de blague à tabac que
les Japonais ont appris à buriner ces merveilles dignes de la loupe.
On ne fabrique plus de bronze au Japon qu'à destination des
étrangers ; mais on se sert constamment de porcelaine. Il est donc
probable que nous allons rencontrer quelques ustensiles de vais-
selle indigène. Point. Au milieu d'une grande quantité de prove-
nances, de dimensions et d'usages variés, c'est à peine si nous distin-
guons un bol ou un plat domestiques. Voici d'abord les grands
potiches d'Owari, d'une belle pâte homogène, aux dessins d'un
bleu nuancé sur un fond blanc; c'est une des porcelaines les plus
goûtées des Japonais. Us estiment surtout les fonds gros bleu des
jardinières quadrangulaires qu'ils placent dans leurs cours inté-
rieures. Les difficultés de métier qui s'attachent à la cuisson leur
donnent, même dans le pays, un grand prix, sans comparaison tou-
tefois avec celui qu'on en demande ici. — Les faïences de Kioto se
distinguent par leur fond craquelé de nuance terre de Sienne, sur
lequel se détachent des personnages soigneusement peints ; elles
sont de dimensions peu considérables, ornées avec sobriété. C'est de
tous les genres le seul qu'on puisse de loin mettre en parallèle avec
le sèvres. — Quant aux plats, aux gigantesques cornets de Naga-
saki, nous ne pouvons nous résigner à en admirer les grossières
enluminures, l'opposition criarde du rouge brique, du bleu de ciel,
Digitized by VjOOQ IC
Ô6& REVUE DES DEUX MONDES.
du vert de mer, renforcée par le fond blanc laiteux. Telle paire de
vases aura beau être cotée 10,000 francs, nous n'en déclarerons
pas moins contraires au bon goût et au bon sens leurs grands mé-
daillons, leurs grands dessins dont aucun détail n'échappe, et leurs
cols flanqués d'éventails de bronze en manière d'anse qui déchire-
raient la main qui voudrait les saisir.
Voyez, au contraire, comme à peu de frais le potier japonais sait
faire de charmantes choses quand il se laisse aller à son instinct,
sans consulter ce qu'il croit être la mode étrangère. Ces pitons,
d'un blanc œuf d'autruche, imitant une section de bambou autour
desquels s'enroule une branche d'un beau vert clair et voltige un
moineau , ces plats d'Ëtchizen à fond gris, de Hirado à ramages
bleu et blanc, ces troncs d'arbre évidés où, par une fantaisie amu-
sante, l'artiste s'est avisé de nicher toute une famille de singes, ces
simples baquets de porcelaine faits à l'imitation des seaux de bois
familiers aux ménagères, tous ces petits pots auxquels on sent que
l'ouvrier a travaillé sans effort, en pleine possession de son sujet
et de ses moyens, nous charment par l'heureux caprice qui semble
avoir présidé à leur confection.
Les porcelaines de Kanga et celles de Satzuma sont soigneuse-
ment mises à part, comme elles le méritent. Celles de Kanga repré-
sentent à notre avis le plus heureux effort fait par les Japonais pour
adapter leur fabrication à nos usages. Le fond blanc disparaît pres-
que entièrement sous des ornement d'or et d'un beau rouge pourpre.
Au lieu de grands ramages qui nous offusquent sur le nagasaki, de
petites figures, d'une délicatesse et d'une variété inouïes, sont en-
cadrées dans des médaillons en forme de losanges, de carrés, d'é-
ventails, jetés comme au hasard sur la panse des vases, sur le bord
des assiettes, sur le couvercle des théières. Ce genre de décoration
convient à merveille aux objets de faible grandeur ; il n'est rien de
plus délicieux qu'une théière minuscule en kanga. Les grands plats,
les soupières, les grosses jarres, s'accommodent moins bien de ces
dessins ténus, et c'est une faute d'en vouloir composer des services
de table complets ; mais on en pourrait faire de charmans services
à thé ou à café en modifiant la forme malheureuse des tasses.
Qui n'a entendu parler du vieux satzuma? Hélas! le vieux sat-
zuma, cette faïence teintée d'un blanc jaunâtre si doux à l'œil des
amateurs et diaprée d'enjolivures si délicates, le vieux satzuma n'est
plus. Quelques échantillons prêtés par la province originaire, et
placés sous une vitrine, semblent destinés à faire ressortir l'infério-
rité des produits actuels. Les vases modernes, d'une pâte moins
belle et d'un craquelé moins régulier, diffèrent aussi par les sujets.
Ce sont aujourd'hui des personnages légendaires, les dieux, surtout
les saints du bouddhisme, les djin-roku-rakkan, qui défraient
Digitized by VjOOQ IC
LA CHII«E ET LE JAPON A l'eXPOSITION. 665
rimagination des peintres. Ce n'est pas à eux qu'il faut s'en prendre
de la laideur grimaçante de leurs modèles : elle est de tradition ;
mais, à ne juger que le fini du travail, comparez ces petits brûle-
parfums d'un galbe si plein, si ramassé, aux grands vases allongés
d'aujourd'hui, ces fleurs aux calices dorés, aux couleurs brillantes
et si bien assorties, jetées en gerbes élégantes, sans monotonie
comme sans désordre, avec le dessin incorrect et tourmenté, les
couleurs épaisses du nouveau satzuma, et surtout la légèreté de pâte
et la perfection des anciens vases avec les inégalités des modernes,
et leur pesanteur presque sensible à l'œil, vous mesurerez ainsi
toute la distance qui sépare l'ancienne céramique de la nouvelle,
l'une raffinée dans ses procédés et modeste dans ses prétentions,
l'autre dissipant ses moyens et ses efibrts en témérités ambitieuses.
Qu'ils traitent la porcelaine ou le bronze, les Japonais sont des dé-
corateurs de premier ordre tant qu'ils n'attaquent d'autres motifs
que les végétaux, les oiseaux, les poissons et les ipsectes. Aussi s'en
tenaient-ils là jadis, à part quelques figures hiératiques de dieux.
Depuis qu'ils se sont mis en tête de sculpter des bas-reliefs entiers
sur leurs vases et de peindre des tableaux complets sur leurs .plats,
ils ont cessé d'être eux-mêmes et sont entrés dans une période de
décadence et de tâtonnemens.
Les émaux cloisonnés tiennent peu de place dans l'exposition du
Japon. Les uns, d'un vert sombre et un peu triste, viennent de la
province d'Owari, et sont d'un prix inférieur. Une paire de cornets
du plus grand modèle vaut de 500 à 600 francs. Les autres, sur
fond bleu, venus de Yokohama, se fabriquent à l'imitation de la
Chine. On en voit aussi quelques échantillons sur un fond blanc
terne. Le travail de ces deux dernières espèces est soigné ; le ga-
barit est bien choisi ; sans le voisins^e des Chinois, ils feraient une
excellente figure, mais les couleurs en paraissent bien amorties à
côté des tons splendides qui brillent sur les grands paravens, les
tables, les dames-jeannes de la Chine.
in.
Un œil exercé reconnaît aisément au nombre des laques les rares
épaves de l'industrie ancienne qui se sont glissées dans l'envoi de
1878, après avoir passé du palais d'un daïmio dans la boutique d'un
marchand d'Osaka ou d'Yédo. Quelques beaux cabinets aux formes
simples méritent d'être cités hors pair. Le regard se repose avec
délices après tant d'éblouissemens sur leurs surfaces polies que la
main voudrait caresser. Tantôt sur un fond noir se détache un des-
sin net et léger tracé par un pinceau trempé dans l'or mat, tantôt
sur un champ peau de poire (mw/n'rf/i), s'étale un paysage avec mon-
Digitized by VjOOQ IC
566 RETUE DES DEUX MOBn)ES.
tagnes en saillie et fleuves en creux, où Tor du dessin va se perdre
par de savantes dégradations dans celui du fond. Des armoiries se-
mées d'une main discrète égaient les supports verticaux et les ta-
blettes. Des coins d'or ou d'argent ciselé encadrent les arêtes sail-
lantes, et achèvent de donner à l'ensemble un caractère de richesse
et de perfection. Le (antseu est un meuble très prisé des Japonais;
il sert à poser des livres et des rouleaux de papier à côté de l'écri-
vain. On en trouve encore chez les nobles; c'est de tous les débris
de leur grandeur passée celui dont ils se séparent le moins volon-
tiers. Tel est cependant le malheur des temps que les anciens de-
viennent rares , pour ne pas dire introuvables , et que , pour satis-
faire aux demandes de l'étranger, il faut en fabriquer de nouveaux.
Quant aux rares cabinets de laque rouge aux moulures creuses , ils
sont faits directement à l'imitation de la Chine et tombent sous le re-
proche d'inélégance qui s'applique à tous les produits de ce pays.
Le mode de fabrication des laques explique pourquoi les anciens
sont d'un prix très supérieur aux nouveaux. Le vernis extrait du
fameux arbre r?nis vemicifera et préparé suivant des recettes
ésotériques est étalé en couches successives sur l'excipient. Il faut
attendre que la première couche soit entièrement sèche avant d'en
appliquer une seconde, et chacune doit être extrêmement légère
pour s'incorporer à la précédente; c'est à force de repasser ainsi
le pinceau , à plusieurs semaines d'intervalle, qu'on finit par obte-
nir cette espèce de placage qui fait corps avec le bois et atteint
parfois une épaisseur de plusieurs millimètres. On n'a fait encore
que préparer ainsi le fond destiné à recevoir des omemens dorfe,
qui, pour être d'un beau relief, demandent à leur tour un travail
analogue et une semblable longanimité. Il faut dix-huit mois pour
produire une laque demi-fine ; mais il fallait des années pour ache-
ver les meubles dont on voit quelques échantillons au Champ de
Mars. Ces vieux laques sont d'une telle solidité qu'après une im-
mersion de huit mois au fond de la mer, lors du désastre du Nil
qui les ramenait de Vienne, ils furent retirés de leur caisse intacts.
Le bois en est tellement sec qu'il devient d'une extrême légèreté,
signe caractéristique d'authenticité.
Les petites bottes, qui semblent faites d'or liquide solidifié , se
recommandent par une même recherche minutieuse. Quelle dififé-
rence entre ces bijoux délicats et les pièces balourdes dont nous
encombre l'importation ! C'est encore un délicieux bibelot que ces
troncs de bambou naturels enjolivés, pour tout ornement, d'une
simple feuille de bambou en or fin, ou d'une marguerite autour de
laquelle voltige un passereau. Il faudrait en citer beaucoup du
même genre. Les Japonais excellent à jeter sur le bois brut, avec
une sorte de désinvolture, leurs motifs habituels de décoration, et
Digitized by VjOOQ IC
LA CHINE ET LE JAPON A L'eXPOSITION. 567
savent, tout en les répétant à satiété, leur donner toujours le charme
de l'imprévu. On le verra surtout par leurs petits plateaux incrus-
tés d'animaux chimériques en écaille, exactement reproduits des
anciens. On y retrouve constamment certaines associations symbo-
liques de plantes et d'animaux : le phénix et le paulownia figurent
la rectitude; la grue et le sapin, la longévité; le lièvre et le jonc
rappellent qu'un lièvre est censé balayer la lune avec un faisceau de
joncs ; l'hirondelle et le saule s'agitent ensemble au souffle de la
brise ; le faisan au plumage doré et le cerisier aux fleurs stériles
sont réunis comme deux jolies inutilités; le rossignol a pour com-
pagnon le prunier, consacré aux poètes comme le laurier chez nous;
diverses allusions expliquent encore le rapprochement du coucou
avec la lune, du renard et du chrysanthème, de la chèvre et de
l'arbre à papier, du moineau et du bambou, etc.
Fleurs, papillons, scarabées, bouquets fantaisistes fidèlement re-
produits avec un sentiment exquis de la nature, et semés avec une
spirituelle négligence, donnent à leurs simples travaux de marque-
terie un accent personnel. Le goût, en matière d'ornementation, est
tellement inné dans la race qu'il n'est pas l'apanage exclusif des ar-
tistes. Donnez, par exemple, des fleurs à une jeune fille japonaise,
elle se gardera bien d'en faire un bouquet compacte et régulier
comme les corbeilles de nos parterres; elle les arrangera en gerbe
inégale d'une grâce capricieuse. Tandis que nous revenons sans
cesse malgré nous à la géométrie, ils s'en éloignent constamment,
par instinct comme par tradition. A la faveur de cette étourderie
calculée, leurs sujets les plus rebattus ont l'air d'heureuses saillies.
A ces qualités d'ornemanistes il faut ajouter une habileté de touche
supérieure. Leurs artisans acquièrent très vite et savaient jadis
conserver longtemps ce qu'en style d'atelier on nomme « la patte, »
ce faire délicat, si prisé aujourd'hui chez nous qu'il est pris quel-
quefois pour le talent.
Tous ces dons se manifestent encore dans les œuvres étalées au
Champ de Mars; mais, avec quelque attention, on en constate le
déclin ou la transformation laborieuse. Les artistes d'Osaka, de
Kioto, d'ïédo, en travaillant pour l'exposition, ont voulu, sinon re-
nouveler leur manière, du moins élargir leur cadre, étendre la
sphère de leur art et s'essayer sur des sujets appropriés à nos
mœurs continentales. Ils ont donc fabriqué à notre intention de
grands buffets à incrustations et moulures en relief, de hauts para-
vens, des tableaux, toutes choses qui dépassent les dimensions ha-
bituelles de leurs œuvres, voire même les dhnensions normales de
la marqueterie fine, et sortent tout à fait des traditions courantes.
II a donc fallu du même coup chercher de nouveaux motifs de décor,
ou grandir les anciens à des proportions inconnues. Sans doute, on
Digitized by VjOOQ IC
568 REVUE DES DEUX MONDES.
retrouve dans ces essais leur dextérité de main; mais on y sent l'ef-
fort, Tétude, une sorte de fatigue. Au lieu de l'inspiration prime-
sautière d'un artiste, on devine le patient travail d'un ouvrier. Le
mérite d'exécution reste, du moins dans les belles pièces réelle-
ment achevées ; mais le caractère et le style disparaissent. Les su-
jets demeurent les mêmes, car les Japonais connaissent le prestige
qu'exerce sur nous leur iconographie bizarre; ils n'ont donc garde
d'en changer les épisodes, et nous resservent en 1878 les mêmes figu-
rines hiératiques de demi-dieux, les mêmes types conventionnels de
guerriers , les mêmes caricatures qu'ils représentaient il y a deux
siècles; mais la verve espiègle, qui animait les personnages sous
le ciseau ou le pinceau alerte des inventeurs, fait place à une ten-
sion visible et fastidieuse. Ces boutades, traitées si sérieusement,
perdent l'attrait d'impromptu qu'elles ont dans les légères esquisses
des vieux peintres. Il semble qu'on s'est donné trop de mal pour
nous faire rire.
L'art japonais, tout en se copiant lui-même, a renoncé à l'an-
tique sobriété de tons qui le caractérisait, il essaie de suppléer au
mérite de la nouveauté par celui de la matière. Certes ce n'est pas
pour des demeures japonaises que l'on eût songé à confectionner
ces paravens chargés de nacre et de métaux, si lourds et si peu
maniables. Un plateau représente Benkeï, l'un des héros favoris de
la légende, au moment où il vient de dérober la cloche d'un poids
formidable que l'on montre encore au temple de Midéra, près du
lac Blwa. Tout joyeux de sa capture, il gambade à travers champs,
en faisant résonner l'énorme bloc de métal. C'est un sujet souvent
traité avec une vivacité amusante sur des fermoirs niellés de quel-
ques centimètres carrés. Ici la figure a environ 20 centimètres; le
visage est en ivoire, la cloche en bronze, le corps, les yeux, les che-
veux, d'autant de matières différentes. Mais plus de mouvement,
plus de vérité ! le personnage de bouffon devient laid, et sa grimace
agrandie n'est plus tolérable.
Il faudrait encore dire un mot des ivoires, des tissus et broderies
de soie, des solides papiers mordorés semblables au cuir de Gor-
doue, qui trouveraient leur emploi dans nos appartemens sans leur
insupportable odeur, enfin de mille riens charmans semés de tous
côtés, avec une entente parfaite de la mise en scène qui révélerait à
elle seule un tempérament d'artiste chez chaque exposant; mais
nous avons hâte de formuler le jugement qui se dégage de cette
première partie de notre visite.
L'Orient est la patrie des arts décoratifs. Ils y étaient nés et avaient
grandi sous la lumière transparente de son ciel, bien avant que nos
pères eussent songé à orner autre chose que leur armure de bataille
et le harnachement de leur destrier. Encore aujourd'hui, nous de-
Digitized by VjOOQ IC
LA CHINE ET LE JAPON A l'eXPOSITION. 569
mandons des leçons aux artistes asiatiques dans le domaine de la
fantaisie pure ; ils savent en ce genre, sans tomber dans Tenflure,
s'abandonner avec une sorte de pétulance au libre essor d'une
imagination ingénieuse. Mais les hautes conceptions du grand art
dépassent leur génie. A part quelques types hiératiques transmis
avec la liturgie sacrée par l'apostolat bouddhiste, on ne trouve chez
les Japonais ïiucune création d'ordre supérieur révélant une aspira-
tion vers la beauté idéale. La figure humaine n'est pour eux qu'un
masque expressif, sur lequel le peintre ou le sculpteur écrivent en
traits connus le sentiment de leur personnage. Qu'il soit grimaçant
ou compassé, laid ou grotesque, peu importe ; son visage, son
corps tout entier ne sont que les signes représentatifs d'une idée
comique ou tragique. Dans les scènes sérieuses comme dans les pe-
tites scènes burlesques, la forme humaine est malmenée avec un
sans-gêne absolu; on n'en respecte pas l'auguste contour; elle n'a
que la valeur d'un caractère idéographique. Ces patiens dessina-
teurs, si exacts parfois, ne savent ni faire un bras, ni l'attacher* à
son épaule, ni tenter un portrait. Leurs bonshommes ricanans ou
frémissans de colère n'ont une physionomie si éloquente qu'au
mépris évident de la vérité académique. Aussi ne peuvent-ils trai-
ter de cette façon que des sujets de petite dimension ; leur tact les
avertit qu'une pochade démesurée serait décidément insipide, et
qu'il faut en ce genre se renfermer dans la limite où l'animation de
la matière en peut racheter la difformité.
Ce n'est pas seulement le corps humain que les Japonais pas
plus que les Chinois ne savent représenter en grand. Habitués
à vivre pour ainsi dire à ras de terre, n'ayant ni sièges, ni tables,
ils ne se servent que de meubles très bas, et sont déroutés quand ils
en veulent faire de grands. Ils perdent le sentiment des proportions
qui charme dans leurs cabinets hauts d'un mètre environ, la plus
grosse pièce du mobilier japonais. Ils ne peuvent aller au-delà sans
être mal à l'aise. La symétrie nécessaire aux vastes machines les
déconcerte, et, -quant à leur mignardise, ravissante dans les petits
monstres, elle rebute dans les grands. Ils ont fait fausse route
lorsque, en vue de l'exposition, ils ont fabriqué de grosses pièces
sur lesquelles il a fallu étaler de gros omemens. Ne pouvant être
beau, il faut être exquis, ce qui n'est pas généralement donné aux
colosses.
Ici se vérifie le parallèle souvent établi entre la fécondité d'in-
vention plastique des temps primitifs et la stérilité des peuples raf-
finés : les Japonais d'autrefois avaient une prodigieuse quantité de
vases de toute sorte; tous ont leur caractère, les uns sveltes, les
autres courtauds et ramassés. Une simple bouteille à saki en
porcelaine bleue avait sa physionomie, ainsi que la petite coupe
Digitized by VjOOQ IC
570 BEYIJE DES DEUX MONDES.
minuscule où Ton faisait circuler la liqpieur; ceux d'aujourd'hui
veulent fabriquer pour nous des tasses à anses, et depuis dix ans
ils n'ont pu réaliser un modèle pleinement satisfaisant. C'est dans
les collections particulières, surtout dans celle que M. Gemuschi a
mise si libéralement sous les yeux du public, qu'il faut aller
étudier le vieil art japonais. C'est là qu'on trouvera ce faire ample
et solide, cette sûreté de main et d'idée, cette souplesse d'al-
lures, ce mélange de malice et d'ingénuité dont les meilleurs pas-
tiches contemporains ne donnent qu'une image afiaiWie (1). La part
du Japon reste belle encore même après ces réserves nécessaires.
Si sa verve originale s'est épuisée, il n'a pas perdu les qualités qui
constituent l'ouvrier de choix, et nulle approbation n'est plus jus-
tifiée que celle qu'obtiennent, sous ce rapport, d'intelligens travail-
leurs qui seraient sans rivaux s'ils étaient sans devanciers.
A Dieu ne plaise que ces réflexions aient pu contrister l'âme des
heureux acheteurs, ou ébranler chez aucuns cette foi robuste qui
sauve de tous les désenchantemens ! Quelques malencontreux cen-
seurs, épris de la naïveté du vieux génie national, n'empêcheront
ni bibelots de trouver acquéreurs, ni acquéreurs de trouver chacun
son affaire excellente. Qu'ils se rappellent l'aventure prêtée à l'un
de ses personnages par d'Holberg, le comique danois : un brave
garçon, revenant dans son village après avoir quelque peu étudié à
la ville, jouissait à peu de frais d'une réputation d'habile homme ;
il lui arriva par malheur un jour de dire que la terre tournait au-
tour du soleil; aussitôt gens de le dauber et brocards de pleuvoir.
N'imitons pas jusqu'au bout ce villageois trop sincère et tâchons
d'analyser la séduction qu'exercent aujourd'hui des œuvres *de se-
cond ordre et de seconde main. Peut-être arriverons -nous en fin de
compte à nous mettre d'accord avec le public, ce qui est toujours le
plus sage parti pour un critique.
L'indulgence ou la sévérité du jugement qu'on porte sur un art
dépend avant tout de ce qu'on attend de lui. Poursuivi par nos ré-
miniscences, nous lui demandons de résumer dans la forme qui lui
est propre, la valeur, les instincts, le tempérament particulier de la
race, et l'exhibition banale du Champ de Mars est pour nous une
(1) Ces lignes étakmt déjà lÎTrées à rimpression lorsque se sont ouvertai les galeriet
de Part rétrospectif. Les menreilles, envoyées par de nombreux amateurs, en tète des-
quels il faut placer M. Guimct, sont venues Justifier la préférence que nous avions indi-
quée en faveur des anciennes productions. Nulle part encore on n'avait réuni un plua
grand nombre de bibelots d*nn style plus pur et d'une exécution aussi parfaite. Un heu-
reux complément est venu s'y ajouter : grftce aux toiles dont un actiste de tideat^ H. Ré-
gamey, a couvert les murs, le visiteur européen voH revivre sous set yeux, avec une
vérité saisissante^ les principales scènes do la vie nationale. Dana une série de tableaux
pris sur le fait et brossés d'une main sûre, M. Régamey a donné la note juste et pré-
cisé les caractères typiques, qu'on avait jusqu'à lui exagérés ou travestis.
Digitized by VjOOQ IC
LA CHINE ET LE JAPON A l'eXPOSITION. 571
déception. Préoccupé de meubler son hôtel, l'amateur européen ne
cherche, dans les salles de ce vaste bazar, qu'une jolie babiole
appropriée à l'emplacement dont il dispose et au ton général de son
mobilier. Il voit d'avance le coin obscur où il placera, comme un
point lumineux, cet immense cornet de porcelaine, la paroi que
viendra égayer cette étagère de laque , le guéridon qu'il fera
monter avec ce plat et les panneaux qu'il remplira avec les feuilles
détachées de ce paravent. On ne vise pas seulement aujourd'hui,
dans l'installation intérieure d'une maison, à l'élégance et au con-
fortable, mais encore au style et à l'originalité. L'ameublement est
devenu un art subtil et tout personnel, qui va chercher ses élémens
partout où il les trouve. Tous les pays et tous les temps sont requis
de contribuer à l'embellissement des demeures opulentes, comme
jadis à la somptuosité des festins romains. A ce point de vue, la
plupart des objets que l'on s'arrache aux vitrines chinoise et japo-
naise échappent à la critique. Qu'importe en effet que la pâte de
ces faïences soit grossière, le galbe de ces vases difforme, la qualité
de ces laques inférieure, si tout cela n'est recherché qu'en vue
d'une destination précise et forme simplement une portion d'un
ensemble qu'un tapissier habile saura rendre harmonieux, si Ton
est sûr enfin que, suivant l'expression usuelle, cela a fera bien » et
amusera l'œil.
Chaque pièce ainsi considérée prendra une valeur relative indé-
terminée qui explique les prix de vente les plus fantastiques. Les
tons criards relèveront la monotonie générale d'un salon ; les sujets
trop grands dissimuleront la nudité d'une vaste cheminée; l'incor-
rection même des dessins et des formes rompra agréablement la
froide monotonie d'un boudoir; toutes sortes de petites inutilités
serviront à jeter dans un appartement un piquant désordre. Il n'est
pas jusqu'aux machines les plus théâtrales, jusqu'aux plus insigni-
fiantes bagatelles, qui, placées à propos, ne puissent donner à la ga-
lerie qui les reçoit une sorte de magnificence exotique ou de laisser-
aller imprévu et charmant. C'est ici le cas de répéter avec Boileau :
Il n*est point de serpent, ni de monstre odieux
Qui par Tart employé ne puisse plaire aux yeux.
Si donc Texposition japonaise fait le désespoir des collectionneurs
bien pensans, elle fera la joie légitime des tapissiers-décorateurs.
C'est une clientèle moins sûre, qui change volontiers d'engoûment;
aussi n'est-il que juste, pendant qu'on la tient, de lui faire payer à
beaux deniers ses fantaisies d'un jour.
Digitized by VjOOQ IC
572 BEVUE DES DEUX MONDES.
IV.
Beaucoup de visiteurs terminent là leur \1sîte à l'exposition chi-
noise et japonaise, et ne jettent qu'un coup d'œil distrait sur les
deux dernières salles où sont exposées les denrées alimentaires, les
matières premières, la véritable fortune de ces contrées. Si resserré
que soit leur domaine, elles sont encore réduites à le disputer aux
empiétemens du bibelot de second ordre, mis à la portée des pe-
tites bourses. Aussi cette exhibition est-elle, pour le Japon, beau-
coup moins complète que celle de Vienne, dont on s'est contenté
de réexpédier en partie les principaux échantillons. Quant aux
Chinois, c'est à peine si, par acquit de conscience, ils ont fait le
simulacre d'entasser dans un compartiment unique de rares spé-
cimens de chacune des classes les plus intéressantes pour eux,
comme un candidat embarrassé se laisse arracher une à une des
réponses inachevées sur chaque point de son programme. Les in-
strumens de ncusique coudoient les tabacs, les insectes nuisibles
se pressent à côté des matières tinctoriales, le tout sans autre indi-
cation de provenance que le nom de la douane expéditrice inscrite
au catalogue. Ce n'est évidemment pas là une exposition digne d'un
grand et riche pays conmie la Chine ; le mieux est de ne le point îuger
sur ce tableau infidèle. Signalons seulement en passant un métier à
tisser, une charrue, une roue à palettes, des modèles de meules
dont les mécanismes ingénieux et lents attestent une nation inven-
tive et laborieuse, mais peu pressée de vivre. Les ingénieurs s'ar-
rêteront aussi devant une collection de bois qui voudrait être
expliquée et devant les plans en relief de l'arsenal de Fou-tchéou,
dont les travaux sont indiqués par une légende en français. Il faut
savoir gré à notre éminent compatriote. M. Prosper Gicquel, qui
dirige ce vaste établissement, de nous avoir mis à même d'en juger
l'importance et d'apprécier les services qu'en retire la Chine.
C'est parmi les représentans du règne végétal et du règne ani-
mal qu'il faut étudier un pays. Les plantes qui le nourrissent, et les
animaux qu'il peut utiliser ou doit combattre, nous mettent rapide-
ment au courant de sa vie intime. La galerie japonaise contient à
cet égard des renseignemens précieux, sans être aussi instructive
qu'on pourrait le souhaiter. Pourquoi n'y trouve-t-on, par exemple,
ni les coquillages que l'on vend à pleins paniers dans les rues d'Yédo,
ni l'infinie variété des poissons, qui tantôt cuits, tantôt crus,
forment avec le riz le fond de l'alimentation? L'attention se porte
tout d'abord sur les céréales, en premier lieu le riz, dont les procé-
dés de culture ne nous sont expliqués que par des images d'un ca-
ractère à demi comique, plus amusantes à l'œil que profitables à
Digitized by VjOOQ IC
LA CHINE ET LE JAPON A l'EXPOSITION. 573
notre édification. Suivent, dans des bocaux ou dans des casiers, le
froment, le millet, Torge, le maïs; puis viennent les légumes, hari-
cots, pois, pommes de terre et patates douces, carottes, laitues,
betteraves, gingembres, tomates, gourdes, concombres, épinards,
porreaux, ail, radis, chicorée, fenouil, citrouilles, navets, asperges,
les champignons, les racines de bambou et les lis dont les oignons
sont comestibles, etc. Le daikon mériterait une place à part.
C'est une sorte de rave gigantesque d'un pied de long, qui se
mange après avoir été soumise en grosses meules à une sorte de
fermentation putride, dont elle conserve une forte odeur ammonia-
cale. Point de repas indigène où ce condiment ne figure pour as-
saisonner le riz.
Le meilleur guide à consulter pour examiner ces plantes est le
livre consacré à la flore du Japon par le D' Savatier, et qui a pour
titre : Enumeratio plantarum in Japonia sponte crescerUium. Rat-
taché géographiquement au continent asiatique et même à l'Amérique
par le nord, se rapprochant par le sud des archipels océaniens, le
Japon emprunte à ces divers climats une grande variété dç richesses
botaniques. Les arbres à fruit n'y sont pas rares; on y trouve la
pomme, la poire, l'abricot, la pêche, la châtaigne, la noix, la gre-
nade, la figue, la banane, l'orange, le limon, le citron et un fruit
péricarpe, le kaki^ que les Anglais nomment persimmorty et dont
l'analogue, croyons-nous, n'existe pas en France. Tous ces fruits
sont, par leur saveur, inférieurs aux nôtres. Le raisin est excellent.
Les fraises poussent à l'état sauvage, mais n'ont aucun goût. Le
cerisier donne des fleurs, mais ne porte pas de fruits.
Une petite verrière comprend quelques-uns des gâteaux et bon-
bons les plus usuels, diverses pâtes comestibles ; le wrfon, sorte de
macaroni, et une espèce de vermicelle appelée somen, y ont leur
place à côté des pâtes de haricot et des algues marines. Il faudrait
en rapprocher le soyu^ cette liqueur préparée avec le blé fermenté,
qui mériterait de figurer sur nos tables à côté des meilleures sauces
anglaises, et le katsuobmhi. Ce dernier comestible se présente sous
la forme d'une pierre à aiguiser les faux ; il consiste dans des filets
de bonite salés, séchés et fumés, dont on racle quelques copeaux
dans une salade de concombres, en guise d'assaisonnement. Voici
plus loin des blocs de camphre, de cire, de suif, du sel marin, des
huiles de pavot et de ricin, puis des spiritueux, dont le petit
nombre fait honneur à la sobriété bien connue des Japonais. Le
saki ou bière de riz, et dans le sud une liqueur extraite des patates,
suffisent à toutes les gourmandises. A l'exception du gibier et du
poisson, la nourriture des Japonais est, comme on le voit, principa-
lement végétale. Le riz y joue le même rôle que le pain chez nous,
et les quelques provinces où il ne pousse pas sont regardées comme
Digitized by VjOOQ IC
57& REYUE I>£S DEUX MONDES.
des séjours de désolation, si abondans qu'y soient d'ailleurs les autres
grains. La cuisine est simple, peu relevée, et, si elle ne satisfait pas
toujours le palais d'un Européen, elle ne soulève jamais son dégoût,
comme celle des Chinois.
Le thé devrait nous occuper longuement ; mais les échantillons
réunis ici n'indiquent ni les diverses provenances, ni le régime de
culture et de cueillette, ni le mode de torréfaction. Ce sont là ce-
pendant des travaux minutieux auxquels les Japonais excellent, de
même qu'à préparer le précieux breuvage avec tous les ustensiJes
dont un assortiment est placé sur une petite étagère, au-dessus des
caisses exposées. Cette liqueur forme, conmie on sait, la boisson
ordinaire du pays. Aux divers repas, comme dans les intervalles, on
n'en boit pas d'autre, l'eau pure jouissant à bon droit dans les pays
de rizières d'une réputation d'insalubrité qu'elle doit aux terrains
cultivés qu'elle traverse, et le saki ne coulant que les jours de
chère lie. Le thé du peuple est assez insipide, du moins de l'avis
des étrangers ; mais on sert quelquefois, chez les gens riches, un thé
aux reflets verdâtres, d'un arôme délicat et d'une saveur fine et pé-
nétrante très légèrement amère, qu'apprécieraient volontiers nos
gourmets. Ce thé de premier choix est rare et se vend dans le pays
plus cher que le souchong ou le péko à Paris.
Il est juste, après les alimens, de passer au tabac, comme on
passe à la pipette aussitôt après chaque repas et même quelquefois
dans les intervalles d'un festin un peu prolongé. On commence à
fabriquer dans la province de Satzuma des cigares qui ne feront
pas baisser le prix des puros de la Havane ni de Mam'Ue. La
seule consommation courante est celle du scaferlati, qui est fumé
par toute la population mâle et femelle dans de petites pipettes que
tout le monde connaît, quoiqu'il n'en faille pas chercher d'exem-
plaire au Champ de Mars. 11 est cependant intéressant d'observer
que le tabac japonais ne peut se fumer ni en cigarettes, ni* dans un
fourneau plus grand, par suite de la quantité d'humidité qu'il con-
tient.
Nous nous garderons bien d'entrer au sujet de la soie dans des
détails techniques, que les gens du métier eux-mêmes ont peine à
rendre attrayans, et que les sériculteurs suivi^ont mieux dans les
livres spéciaux que dAUs les salles de l'exposition japonaise. Ils
pourront cependant jeter un coup d'œil sur le petit modèle de
dayonnage et de bassine, sur les spécimens de bombyx à diffé-
rons états, et sur son terrible ennemi, Yudji^ dont les œufs déposés
sur le ver et enfermés avec lui dans le cocon ne peuvent édore sans
détériorer la soie. A défaut de renseignemens plus précis, ils de-
vraient trouver un tableau des diverses provenances et des soies de
chaque pays à différens momens du travail, grèges, moulinées, en
Digitized by VjOOQ IC
lA CHINE BT LE JAPON A L EXPOSITION. 575
organsin. On sait que le nord, le centre et le sud du Japon forment
pour ainsi dire trois riions séricoles distinctes. Il eût été intéres-
sant pour les hommes spéciaux de comparer entre elles les soies
d'Osbiu, de Mayébashi,de Shinshiu, etc., ainsi que les différences,
s'il en existe, dans Télëve et la filature.
Nous pouvons du moins comparer les andens procédés aux nou-
veaux introduits par le gouvernement dans deux de ses manufac-
tures : voici sur une petite aquarelle une filature indigène de huit
bassines, où les cocons sont dévidés au tour par les moyens primi-
tifs encore en usage chez toutes les paysannes; tout auprès, des
photographies représentent Tusine de 500 bassines élevée à To-
myoka et organisée par notre compatriote M. Brunat. Les produits
de cette filature modèle se sont fait remarquer à Lyon dès le début
par leur immense supéricnrité. L'emploi des machines perfection-
nées amènerait en se généralisant une plus-value considérable des
soies japonaises. C'est là, ne l'oublions pas, le principal objet d'ex-
portation d'un pays qui a grand besoin d'accroître ses recettes.
Il ne pouvait donner une trop large place à cette industrie nationale
et ne devait rien épargner pour en vulgariser les produits en Eu-
rope. L'Italie, moins nécessiteuse, lui donnait l'exemple. Aussi
peut-on s'étonner de voir les soies reléguées dans une salle peu
fréquentée, loin des tissus qui en proviennent et qui n'ont pas eux-
mêmes la place importante qu'ils méritent.
Les autres matières textiles usitées sont le coton, qui ne s'ex-
porte pas et ne sert qu'aux vêtemens grossiers de la classe labo-
rieuse, et le chanvre, qui fait prime sur les marchés d'Europe, grâce
à ses qualités de souplesse et de solidité, mais n'y parvient qu'en
petites quantités. Les Japonais s'en servent pour fabriquer le filin,
les câbles nécessaires à la marine ; l'arsenal de lokoska possède no-
tamment une corderie dont quelques produits ont été placés dans la
galerie des machines. Mais les cordes usuelles destinées à serrer les
ballots de riz et autres, ainsi qu'à tous les emplois qui n'exigent pas
une résistance particulière, sont tressées avec la paille de riz. C'est
Ht, à vrai dire, le textile qui joue le rôle principal dans la vie popu-
laire au Japon, et les services qu'il rend, concurremment avec le
jonc, les roseaux et les écorces fibreuses, sont innombrables. Sans
parler des sacs et paniers de toutes formes et de toutes dimensions,
c'est avec ces matériaux habilement utilisés qu'on fait, sous le nom
de tatamiy les nattes fines et matelassées qui remplacent le plan-
cher dans les maisons ; les vastes chapeaux qui abritent aussi bien
de la pluie que du soleil; les manteaux sur lesquels l'averse la plus
forte glisse sans pénétrer; les waradji, ces sandales que les gens
du pays s'attachent aux pieds pour courir dans les mauvais che-
mins et dont ils usent jusqu'à deux et trois paires par jour; les
Digitized by VjOOQ IC
576 REVUE DES DEUX MONDES.
dzori^ autres sandales plus rigides, plus épaisses, qui, au lieu de
se ficeler à la jambe .comme les précédentes, ne tiennent que par
un mince bourrelet fixé à la semelle et passant entre les orteils.
Un dernier mode de chaussure plus relevé est la guetta^ qui n'est
autre qu'un dzori renforcé d'une énorme semelle de bois de 5 à
10 centimètres de haut, évidée au milieu de manière à former
échasse. Excellente pouf traverser les flaques de boue, cette chaus-
sure ne permet pas de courir; c'est celle des gens oisifs et des jours
de repos. Mous n'en finirions pas si nous voulions énumérer tous
les usages de la paille et du chaume, depuis la toiture des maisons
jusqu'aux tresses qui pavoisent les portes, en signe de fête, les jours
de réjouissance publique. Ces matières trouvent un de leurs plus
singuliers emplois, comme musette de terrassier; quand il s'agit
d'emporter des déblais, l'ouvrier étend à ses pieds une sorte de réseau
serré de paille ou de chanvre, de forme quadrangulaire, dont
chaque extrémité est munie d'un annelet; il remplit de terre ce ré-
cipient, en relève les quatre coins, qu'il passe dans un bambou, re-
commence l'opération pour un second qu'il accroche à l'autre extré-
mité de son bambou, pose le tout sur son épaule et emporte son
fardeau. C'est ainsi que les manœuvres transportent les matériaux
de toute sorte, c'est ainsi qu'ont été creusés les fossés gigantesques
de Siro.
Les magnifiques bois du Japon ont seuls été l'objet du soin qu'ils
méritent. Us s'étalent sur un tableau d'une lecture facile et d'un
aspect s^réable. Citons d'abord le camélia, qui atteint sans culture
un développement exceptionnel et forme au printemps une sorte de
dais rouge sur la tète des cavaliers le long des haies; le buis, le
genévrier, l'orme, le lierre, le palmier, un bois de fer semblable à
l'ébène. Il n'est peut-être pas de pays au monde qui produise rela-
tivement à sa superficie autant de conifères; les routes en sont bor-
dées et des cryptomérias émondés servent souvent de clôture. C'est
autour des temples, où la serpe n'ose les attaquer, qu'ils atteignent
les plus belles dimensions.
Le hibanoki pousse dans les terrains argileux; à trois cents ans,
il atteint 35 mètres de haut et 3", 50 de circonférence. Il résiste
très bien aux alternatives de sécheresse et d'humidité; aussi le ré-
serve-t-on, dans les constructions navales, aux œuvres mortes, et
dans celle des maisons pour fah*e les portes et les montans. Le
hinokij répandu dans tout le pays, mais particulièrement dans la
province d'Owari, est plus élastique que le précédent et possède
d'ailleurs les mêmes qualités. Le sugi-no-ki ou cèdre forme les
œuvres vives des navires, les poutres et les plafonds des maisons.
Le akamats et le kassi-no-ki ont les mêmes propriétés, quoique à
des degrés inférieurs. Le keyaki^ l'un des bois les plus usuels du
Digitized by VjOOQ IC
LA CHINE ET LE JAPON A L'exPOSÏTION. 577
Japon, sert à tous les travaux de construction. La régularité de ses
veines donne à l'intérieur des maisons un aspect de netteté saisis-
sant. Le kusu-rKhki ou camphrier ne vient guère que dans le sud :
la tige en est généralement creuse, il supporte mal les changemens
de température ; on l'emploie surtout pour les caisses et boites de
toute sorte. La plupart de ces bois défient la morsure des insectes;
ils n'ont pas d'ailleurs à craindre ici l'invasion des terribles fourmis
blanches, si répandues en Chine et aux Philippines. La durée des
édifices japonais, lorsqu'ils ne sont pas la proie de l'incendie ou des
tremblemens de terre, indique assez la solidité de leur structure
végétale. Les Japonais ont poussé très loin l'art du charpentier dans
leur système de ferme et d'assemblage à tenons et mortaises, en
vue des secousses souterraines. C'est chez eux un luxe tout natio-
nal que celui des belles boiseries; il est telle maison où l'on montre
avec orgueil au visiteur tout un panneau ou un to-ko-no-ma fait
d'une seule pièce. Ils s'entendent à merveille à l'aménagement des
chantiers, mais n'ont pas jusqu'ici mesuré scientifiquement la force
de résistance de leurs diverses essences végétales. La richesse fo-
restière, qui est considérable, est loin d'être soumise à un régime
régulier; le déboisement fait des progrès inquiétans dans les parties
les plus accessibles, où l'on se sert des cours d'eau pour faire flotter
les bois, tandis que les immenses forêts d'Yéso ne sont pas exploi-
tées faute de chemins.
De tous les arbres le plus commode, le plus répandu, celui que
Ton rencontre partout, utilisé de mille manières diverses, c'est le
bambou. Pompes, gouttières, tuyaux d'irrigation, ustensiles de mé-
nage et de culture, stores, cannes, parapluies, il n'est pas d'usage
auquel ne puisse s'appliquer cette herbacée gigantesque, solide,
souple et légère à la fois. C'est la fortune du pays qui la possède,
et quand on redescend des régions montagneuses où elle n'habite
pas, le regard se réconcilie avec la monotonie de la plaine en re-
trouvant ses tiges élégantes et lisses, atteignant quelquefois 20 mè-
tres de haut, qui ondulent au vent comme les blés d'une autre lie
de Brobdingnac.
Une autre plante de la même famille, la canne à sucre, pousse
dans le sud. Une tentative y a été faite dans l'Ile d'Oshima pour
fabriquer le sucre par nos procédés. Mais, tout en donnant un pro-
duit de plus belle qualité, les usines installées à l'européenne obte-
naient un rendement moindre. En ajoutant le prix du charbon et la
non-valeur des résidus, elles se trouvaient en perte et furent aban-
données. Rien de moins dispendieux au contraire que la fabrication
indigène : chaque cultivateur est sucrier, récolte lui-même ses
cannes, les écrase sous sa grossière meule de pierre manégée par
TOMi xxm. — 1878. 37
Digitized by VjOOQ IC
-1
578 E£?UE DES DEUX MONDES.
des bœufs, et n'a qu'à rejeter les résidus i quelques pas de son
moulin pour en fumer son champ. Aucune sucrerie n'a pu jusqu'ici,
ni au J^pon ni en Chine, luUer avec succès contre cette simplidlé
de procédés. .
Parmi les matières premières qui attirent l'attention moins qu'elles
ne le méritent est Técorce du broussonetia papyrifera ou arbre
à papier, qu'on rencontre presque dans chaque district du Japon,
€t qui sert à faire ces papiers dont nous admirons la solidité sans
pouvoir l'imiter. Chaque racine plantée en terre donne au bout de
quatre ans des rejetons de trois et quatre pieds de long, qui sont
alors coupés régulièrement chaque année, vers le dixième mois, aa
ras du tronc, et plongés dans l'eau, où ils demeurent assez long-
temps pour s'éoorcer à la main, après quoi l'on suqpend l'écoree
mise en paquets sur des perches où elle sèche pendant trois jours.
Les paquets sont ensuite trempés pendant au moins vingt-quatre
heures dans l'eau courante, de manière i séparer le tissu intérieur
de l'enveloppe externe, qui est employée à la fabrication des papiers
grossiers. C'est avec U fibre qu'on fait le papier proprement dit.
A cet eilet, on forme des paquets de 10 kilogrammes environ qui,
après un lavage à l'eau courante, sont placés dans des baquets pldns
d'eau. L'eau s'écoule, et la ûbre est soumise à une forte pressîoo
pour se défaire de toute humidité. On fait bouillir le marc ainsi
obtenu avec une préparation de cendres d'écorce de blé, en agi-
tant le mélange pendant toute l'opération, qui dure jusqu'à ia for-
mation d'une masse de pulpe homogène. Quelquefois, pour hiàxx
l'ébuUition, on ajoute de la chaux, mais au détriment de la couleur
du produit. La pulpe, placée dans un panier i jour, est ime troi-
sième fois plongée dans l'eau courante, pour se débarrasser de
toutes ses impuretés; après ce dernier lavage, elle est étendue sor
une épaisse planche de chêne ou de cerisier de cinq pieds sur trois,
et battue avec un maillet carré pendant une demi-4ieure. L'opérar
tion, à partir de ce moment, rentre dans les données ordinaires de
notre fabrication. Tamisée et additionnée d'eau, la pâte est placée
dans une cuve où elle est puisée au moyen d'une foraie en bamboQ.
Détachée avec une baguette, et appliquée sur des planches verti-
cales , chaque feuille ainsi obtenue y demeure jusqu'à ce qu'elle
soit parfaitement sèche. On compte jusqu'à 200 variétés dtfiérenles
de papier. Les belles qualités sont remarquables par le lustre, ie
poli, la souplesse et la résistance du tissu, qui peut su{^rter tue
tension considérable sans se rompre.
Outre les usages auxquels nous le destinons, le p^er reçoit il
Japon les emplois les plus inattendus. U remplace le noiichoir ,90iisls
forme de petits carrés qui sont jetés ou enfouis dans les profondems
de la manche aussitôt qu'ils ont servi. Il sert^ sous des états diffé-
Digitized by VjOOQ IC
LA CHINE ET lE JAPON A L'EXPOSITION. 57Ô
reûs, de yôtement, de parapluie, ou de coiffure. Pour en faire des
vétemeDS, on emploie une espèce particulière connue sous le nom
de shifu^ que Ton découpe en bandes plus ou moins étroites, %\iv-
yant la finesse du tissu qu'on veut obtenir. Ces bandes tordues à la
main sont filées et mises en bobines; après quoi elles sont tissées
seules ou avec de la soie. On fabrique aiiisi une étoffe solide et
pouvant se laver. En regardant de près certaines pièces de soie
brochée de Kioto, on s'apercevra que les broderies d'or faufilé qui
en forment le dessin sont faites d'un fil de papier doré extrême-
ment ténu.
Le papier-cuir, dont on peut examiner les échantillons à l'expo-
sition, s'obtient en réunissant ensemble plusieurs feuilles de papier
ordinaire préalablement saturées d'huile végétale, que l'on presse
ensemble de manière à les rendre absolument adhérentes. La feuille
épaisse qui sort des presses est ensuite couverte de peintures et
vernie. On s'en sert principalement pour faire des blagues à tabac.
Les Anglais ont déjà commencé à l'utiliser pour la reliure. Enfin le
papier huilé, abura-kami, joue un rôle important dans la vie indi-
gène; on en fait des parapluies, de grands manteaux waterproofs^
des capotes imperméables pour les petites voitures à bras, et des
b&ches pour tous les colis qu'il est nécessaire de garantir de la
pluie. Toutes les provinces du centre fournissent chacune son es-
pèce particulière : Tfôdo, Kioto et Osaka sont les principaux centres
manufacturiers. Une usine a été installée en 1867 près d'Yédo,
dans le joli site d'Oji, pour fabriquer le papier, avec Tagencement,
les matériaux et suivant les procédés usités en Europe, ils est à
craindre que la réputation des papeteries japonaises ne gagne rien
à cette innovation dispendieuse, qui aura du moins le mérite d'a^
voir introduit dans cette branche d'industrie le travail des femmes.
Il eût été intéressant de trouver, à côté des produits de l'île prin-
cipale, ceux de Yéso réunis en un groupe à part. Cette grande île
septentrionale de 35,780 milles carrés, à peine peuplée, et en
grande partie inexplorée jusqu'en 1871, forme en effet une sorte
d'annexé de l'empire japonais, dont elle se distingue par le climat,
les cultures dont elle est susceptible, la race qui l'habite, celle des
Aînos ou a hommes velus, » qu'on suppose être les aborigènes du
Japon. Elle contient du charbon, du soufre, de l'argent, d'excellent
bois de construction. 30 raillions de francs ont été dépensés pour
la mettre en valeur; la classification méthodique de ses productions
eût à propos fermé la bouche aux gens qui prétendent que cet ar-
gent a été gaspillé en pure perte. On aurait pu notamment nous
présenter le tableau animé des importantes pêcheries de saumon
fui font vivre toute la population de l'ilef et l'enridiiraient sans
l'injpôt écrasant de 80 pour 100 dont la pèche est fi:«ç^te\ d^i^
Digitized by VjOOQ IC
580 BEVUE DES DEUX MONDES.
échantillons minéralogiques et anthropologiques eussent complété
l'aperçu de la seule entreprise agronomique tentée par les Japonais
depuis l'arrivée des Européens. Mais il eût fallu pour cela quelque
place, et les marchands de laques en occupent tant! Que d'autres
choses manquent encore, indispensables pour exprimer la physio-
nomie du pays ! Croirait-on que le visiteur sort de l'exposition ja-
ponaise sans connaître le moyen de transport usité I II n'a vu ni le
kangOy dans lequel le voyageur se replie pour se faire porter par
deux hommes, suspendu comme un lustre sur les épaules de deux
déménageurs ; ni la djinriksha, ce petit cabriolet à deux roues que
tire un robuste coulie, et qu'on trouve aujourd'hui au nombre de
&0,000 à Yédo et en grande quantité partout où les chemins s'y
prêtent. Il n'a vu ni un harnais de cheval, ni un bât, ni une paire
de ces chaussons de paille qui tiennent lieu de ferrure aux che-
vaux et se changent à chaque étape, ni un de ces bateaux effilés
qui circulent à la godille le long des canaux, ou à la voile le long
des fleuves.
V.
Si l'exposition japonaise, tout en demeurant très attachante, est
aussi incomplète, ce n'est pas seulement pour laisser ses coudées
franches au conamerce du bibelot. Sans parler des graves préoccu-
pations que lui créent les soulèvemens intérieurs depuis près de
deux ans (l),le gouvernement se trouvait, comme le maître Jacques
de Molière, dans un assez étrange embarras, celui de savoh- sous
lequel de ses deux aspects il se présenterait au public européen.
L'invitation de la France est venue le surprendre au cours d*une
transformation radicale, entreprise, comme on le sait, depuis 1868,
dans ses mœurs, dans ses coutumes domestiques, dans ses tradi-
tions économiques et dans ses procédés industriels. Il s'occupe en
toutes ces choses d'adopter non-seulement les méthodes et les mé-
canismes européens, mais encore l'appareil extérieur de notre vie
occidentale jusqu'en ses derniers détails. Toutefois cette métamor-
phose, si précipitée qu'elle soit, ne s'accomplit pas d'un coup de
baguette dans tout le pays à la fois; elle marche moins vite dans
les provinces que dans la capitale, elle n'a pas encore atteint les
campagnes, — si bien qu'entre l'ancien Japon détrôné et le nouveau
Japon en expectative se place un intérim équivoque, une civilisa-
tion bâtarde et pleine de contrastes, qui n'est plus ni asiatique, ni
européenne. Les rues marchandes d'Yédo sont éclairées au gaz;
(1) Quelques Jotin avant roayertnre de Pexpositioii, on apprenait à Paris la noordle
de la mort du ministre de rintérieor Okubo, assassiné par des motifs politiques après
une longue agitation de toute Tancienne classe militaire des sômurol.
Digitized by VjOOQ IC
LA CHOE ET LE JAPON A l'exPOSITION. 581
mais celles de l'aDcien quartier oiGciel sont laissées dans une inquié-
tante obscurité. Le chemin de fer va de Yédo à Yokohama, de Hiogo
à Kioto; mais les principaux centres ne sont réunis que par des
voies non carrossables, et les voyages se font à pied, à cheval, en
kango, tout au plus en djinriksha. Le pétrole est loin d'avoir encore
détrôné l'ancienne bougie à mèche de papier; et, si les fonction-
naires portent des bottines, des chapeaux et des redingotes à l'avant-
demiëre mode, les petits bourgeois, marchands et gens du peuple
s'en tiennent à la robe de soie. Quelques anciens daïmios bien rentes
se font, il est vrai, construire des maisons qu'ils croient être d'archi-
tecture européenne ; on voit même s'élever à Yédo toute une rue
rappelant la rue de Rivoli, avec arcades et' terrasses, mais elle res-
semble à ces villes imaginaires que Potemkin faisait surgir par en-
chantement sur la route de son impériale maîtresse ; quand on
avance au-delà, on retrouve la vieille construction de keyaki et de
bambou, beaucoup plus élégante d'ailleurs que ces essais malheu-
reux. Ainsi du reste. Agriculture, métallui^e, mines, arsenaux, ma-
rine, sériculture, chaque branche de l'industrie humaine a, pour
ainsi dire, au Japon deux modes de développement, l'un indigène
qui persiste, l'autre exotique en voie d'acclimatation.
Lequel de ces deux aspects devait présenter l'exhibition japo-
naise? — Se borner à l'ancien était faire un acte de difficile humi-
lité. Ne montrer que des procédés primitifs (tout ingénieux et déli-
cats qu'ils puissent être), quand on a appris, avec une dextérité
justement admirée des ingénieurs, à manier les nouveaux ; exposer
le chariot à bœufs quand on a les wagons, la jonque à proue re-
courbée quand on possède des cuirassés, des lampes à huile quand
on s'éclaire au gaz, c'eût été trahir la vérité par un excès d'abnéga-
tion. Mais d'autre part tout ce qui représente au Japon la civilisation
nouvelle porte si manifestement l'estampille européenne qu'il était
impossible, sans s'exposer au reproche de plagiat, de renvoyer en
Europe, comme indices de la culture nationale, ce qu'on lui avait
emprunté la veille. — La colonie agricole de Yéso se sert de herses
mécaniques, de charrues perfectionnées, et possède une scierie à va-
peur ; mais les colons sont des ingénieurs américains, et les machines
viennent de New-York. Une usine métallurgique, construite par un
Français, a reçu un matériel hollandais. Les mines sont explorées
par des Allemands ou des Américains. Celle d'Ikouno possède plus
de bassins qu'aucun placer californien : c'est un ingénieur français
qui l'exploite, une usine française qui lui fournit son outillage-
L'arsenal de lokoska construit des canonnières : haut personnel
et matériel sont français. Tout ce qui ressortit aux travaux publics et
à la marine, hommes et choses, est anglais. Partout où l'adoption
des procédés modernes a nécessité l'emploi des machines, dans les
Digitized by VjOOQ IC
582 BBVUE DES DEUX MONDES.
filatures, les usines à gaz, la papetme, à la monnaie, il a fallu re-
courir aux Européens, et, quoiqu'ils ne soient que simples em-
ployés, sans responsabilité ni indépendance, ils impriment leur
marque à tout ce qu'ils font. Il fallait donc passer sous silence
l'état de l'armée, de la marine, des chemins de fer, des nouvelles
industries agricoles, ou élever de ses propres mains un monument à
la gloire de SOO ou AOO Européens qui sont, chacun dans sa sphère,
les agens de tous les prc^rès accomplis depuis dix ans. II eut été
pénible de s'effacer ainsi derrière des pédagogues, dont Tamaur-
propre national ne supporte pas sans impatience le concours néces-
saire. Voilà comment le visiteur sérieux, qui cherche les élémens
d'une appréciation sur ce pays, ne trouve au Champ de Mars ni
l'exposition de l'ancien Japon qu'on a vue en 1867 et 1873, m celle
du Japon futur qu'on verra peut-être un jour, dégagé de ses en-
traves et délivré de ses instructeurs, figurer pour son compte aux
expositions de l'avenir.
Deux exceptions seulement ont été faites à la règle de l'absten-
tion, l'une pour l'instruction publique, l'autre pour les ressources
minérales. Le groupe de l'iostruction publique est, à vrai dire, le
seul qui nous ait paru vraiment explicite et méthodiquement or-
donné. Si Ton s'arrache à la contemplation des meubles et porce-
laines qui l'avoisinent, on pourra se rendre facilement compte de
l'importance de l'enseignement tant indigène que mixte aux divers
degrés. Voici d'abord des alphabets ou plutôt des syllabaires {i-ro^
fa) parlans, des tableaux de fruits, d'ustensiles, d'animaux, où
l'élève i^prend par les yeux, des sphères, des cartes muettes et des
cartes murales; des cahiers rédigés parles jeunes écoliers japonais,
qui feraient rougir beaucoup des nôtres; desfNrogrammes qui indi-
quent la portée des études. Enseignemens primaire, secondaire et
même supérieur y figurent, sans autoriser néannM>ins le terme
pompeux de a faculté, » qui signifie un corps hiérarchique et mm
une école publique. A côté sont des photographies représentant les
anciennes écoles de la capitale, en regard des nouveaux collèges^
petit et grand, le ko-gakko et le kai-êeï-^akko^ et l'intérieur des
dortoirs, promenoirs, salles d'étude, de dessin, bibliothèques, etc.,
puis un cabinet de physique sorti des mains des élèves eux-mêmes,
une collection d'oiseaux et d'échantillons minéralogiques à leur
usage, des traductions d'histoire universelle, des collections de
monnaies, et jusqu'à un spécimen de banc et de pupitre nouyelle-
mrat introduit dans quelques écoles.
Le tout est couronné par des diagrammes indiquant le chi£fre
proportionnel de la population des écoles, et les progrès qu'elle a
faits depuis une dizaine d'années. La diffusion des lumières dans
toutes les classes est un des plus mdiscutables bienfaits du régime
Digitized by VjOOQ IC
LA CHINE ET LE JAPON A l'exPOSITION. &8S
actuel. Non content d'élargir le cadre de l'ancienne éducation et
d'augmenter le nombre des collèges, il en a ouvert les portes aux
jeunes gens de toute condition, sur le pied d'égalité. Lors du der-
nier recensement, en 1874, on comptait 20,017 écoles primaires,
52 secondaires, 53 normales, 01 de langues étrangères, et 2coU
lëges impériaux pour l'enseignement des sciences. Le total des
élèves était de 1,730,179, dont 1 ,312,141 garçons et 418,088 filles;
soit en tout 5,15 pour 100 de la population ; l'accroissement avah
été en un an de 568,970« Le nonibre des filles fréquentant les
écoles primaires et normales a aussi considérablement augmenté;
le cerde des études s'est élargi, et désormais elles sauront autre
chose que lire des romans, jouer du ta-missen et arranger des
fleurs. 103 professeurs étrangers, dont 7 dames anglaises et amé*
ricaines, 45 anglais, 10 américains, 22 allemands, 14 français,
1 russe et 1 chinois, sont employés par le ministère de l'instruction
publique, qui coûte à l'état 8,500,000 francs par an et à peu près
autant aux districts. Libre au visiteur de faire un cours complet
d'études japonaises pour les deux sexes, avec les documens mis
«DUS sa main (1). Côte à côte avec l'enseignement scientifique gé-
néral se trouve une branche de l'enseignement spécial , l'école de
médecine et de chirurgie, excellente institution confiée à d'émi-
nens professeurs allemands. Nous n'en voyons que le plan et la
façade ; mais, à défaut de plus amples informations, l'écorché placé
sous verre atteste chez les jeunes préparateurs autant de connais*
sances en physiologie que d'adresse manuelle.
Rien n'est plus attachant que la faculté d'assimilation des Japo-
nais, leur promptitude à recevoir toute espèce d'instruction, sans
parler de leur zèle qui ne se dément jamais et d'une mémoiie qu'on
ne peut mettre en défaut. Si leur esprit, peu généralisateur, se
refuse à l'eflbrt de concentration d'où jaillissent les concepts per-
sonnels et les jugemens originaux, il saisit et retient avec une do-
cilité remarquable tout ce qu'on veut lui confier, et se fait un jeu
de s'ingérer des raisonnemens scientifiques qu'il ne saurait former.
Disciples appliqués, mais sans initiative, plus aptes à s'approprier
des résultats qu'à se créer des systèmes, leur intelligence vit volon-
tiers d'emprunts et attend les solutions sans aller au-devant. La
structure de leur entendement semble les pousser, comme les accî-
dens de leur histoire, à rester d'ingénieux imitateurs et de bons
écoliers, sans devenir maîtres ni inventeurs. 11 est permis de comp-
ter sur un long maniement des outils intellectuels de l'Occident
pour accroître la vigueur et l'indépendance de ces esprits d'ailleurs
si bien doués.
(1) Nous n'ayons pM à reyenir ici sur les oonditions de cet enseignement, qae nous
avons déjà fait coniultro aux lecteurs de la BmfUê. Voyez le u^ du 15 seçtAmbt^ V^l^*
Digitized by VjOOQ IC
58& REYUE DES DEUX MONDES*
L'exposition du mumbusho ou ministère de l'instruction pu-
blique ne résume pas tous les genres d'enseignement spécial. Aux
départemens des travaux publics, de la marine, de la guerre, de la
justice , sont attachées des écoles polytechnique , navale , d'état-
major, de droit, sans parler d'écoles pratiques annexées aux arse-
naux maritime et militaire, ici avec une organisation régulière et
un nombre d'élèves considérable, là n'ayant qu'une existence pré-
caire et un petit groupe d'auditeurs. Chaque ministère entretient
ainsi une sorte de pépinière d'où sortiront plus tard les ingé-
nieurs, les jurisconsultes, les amiraux et les capitaines qui per-
mettront au Japon de congédier le dernier instructeur étranger,
couronné de roses, comme les poètes devaient sortir de la république
idéale de Platon.
Parmi les questions japonaises qui méritent le plus de piquer la
curiosité européenne, il faut placer celle des ressources minérales.
Les salles du Champ de Mars contiennent des échantillons de gra-
nité, de porphyre, d'obsidienne, de syénite, de gneiss, de pierre de
taille, qui ont leur intérêt comme matériaux de construction ; mais
c'est principalement sur les métaux et la houille que doit se con-
centrer l'attention. On sait en effet qu'à défaut d'un accroissement
des richesses agricoles, le Japon, ne peut compenser la balance du
commerce qu'avec le produit de ses mines, et que de leur rende-
ment dépend sa prospérité future. Un exposé complet de sa situation
actuelle sous ce rapport exigerait de longs développemeDS qu'il
faudrait puiser dans des documens omis à tort à l'exposition. Nous
nous bornerons ici à quelques indications sommaires sur l'impor-
tance métallifère de la contrée et les modes d'exploitation en usage«
Si la reconnaissance minéralogique est faite, tant pour Yéso que
pour les autres lies, comme le prouvent des cartes suspendues au-
dessus des échantillons, il s'en faut que l'inventaire exact du sou»-
sol soit achevé, ou même que la constitution en soit bien détermi-
née. On connaît sans doute les districts miniers, mais non l'étendue
et la valeur de chacun. Le nombre des mines en activité, qui
s'élevait à 1,856 en 1874 et s'est encore accru, ne doit pas faire
illusion, car le bureau des mines fait rentrer dans ce chiffre des
explorations sans résultat appréciable. Celui des exploitations véri-
tables ne dépasse pas A ou 5 pour 100 du total indiqué (1).
(1) TABLBAO OFFICIEL DE LA PRODUCTION MOléRALB EU 1874.
>éf}gnation.
QaanUtés.
Valeur.
Charbon.
390,000 tonnes.
9,750,000 francs.
Fer.
5,000 »
750,000 »
Cuivre.
3,024 1.
4,535,000 ■
Argent,
9,700 kilog.
1,750,000 »
Op.
373 .
1,119,000 »
Pétrole.
1,235,000 litres.
147,H00 »
Digitized by VjOOQ IC
LA CHINE ET LE JAPON A L'eXPOSITION. 585
On a longtemps cru l'or très abondant au Japon; son rapport à
l'argent était, il y a trois siècles, de 6 à 1, au lieu de 12 à 1. Pen-
dant quatre-vingt-dix ans, les Portugais en retirèrent annuellement
3 millions 1/2 de dollars. Ces quantités considérables provenaient
de couches de gravier, qui furent rapidement épuisées. Il fallut re-
courir aux quartz aurifères, dont nous avons vu des échantillons
sous une vitrine. Yéso possède encore cependant quelques ^pJacers;
mais les mines réputées pour être les plus riches en métaux pré-
cieux sont celles de l'île de Sado, exploitées depuis mille ans. Le
minerai qu'elles fournissent aujourd'hui renferme plus d'argent que
d'or et vaut environ 33 yens (165 francs) la tonne. Le gouvernement
y fait en ce moment de grandes dépenses qui dépassent le quart de
la production, mais doivent amener au bout de douze années de
travaux persévérans une augmentation énorme des produits. L'ar-
gent se rencontre dans de très nombreux dépôts, et occupe, sans
compter les moindres, sept exploitations importantes, dont trois,
Sado, Ikouno, Hosaga, sous une direction européenne.
Le sable de fer, magnétique se trouve répandu dans presque tous
les districts. Le minerai est d'excellente qualité, comparable au fer
de Suède, mais n'a pas été jusqu'à présent traité sur une grande
échelle, et les Japonais font encore venir le fer de nos usines. Le
cuivre est si abondant que sa valeur ne dépassait pas jadis dans le
pays celle du fer; deux cents gisemens sont signalés, dont quatre
fournissent la moitié du produit total. Le minerai contient de 2 1/2
à 12 pour 100 de métal; il est souvent mêlé dans le même filon à du
minerai d'argent. Le métal, amené sur le marché en gâteaux, est très
pur ; les frais de production d'une tonne, d'après les méthodes ja-
ponaises, s'élèvent à 190 yens (ou 950 francs), non compris le
transport sur le marché d'Osaka, où se fait principalement ce com-
merce. Rendue à Londres, la tonne revient à 2,000 francs.
Vastes et nombreux sont les dépôts de houille sous ses difiFé-
rentes espèces, tourbe, lignite, graphite, houille maigre et à coke,
L'iie de Yéso contient les principaux bassins houillers. La petite île
de Takashima, au sud de Nagasaki, fournit jusqu'ici les meilleurs
charbons. C'est elle qui a envoyé un énorme bloc, accompagné du
plan en relief de l'exploitation. Le pétrole abonde; il existe plu-
sieurs puits d'extraction, notamment dans le nord-ouest de la grande
île ; son usage commence à se généraliser. Il n'a cependant pas en-
core détrôné tout à fait Vandon^ œtte modeste lampe enfermée dans
un châssis de papier, et consistant dans une coupe pleine d'huile
végétale où nage une mèche de coton qu'on fait affleurer à mesure
qu'elle se consume? Éclairé par cette veilleuse, on l'est juste assez
pour n'être pas plongé dans les ténèbres. Le pétrole allonge réelle-
ment de cinq heures en hiver la journée du marchand et celle de
Digitized by VjOOQ IC
586 BETUE DES DEUX MONDES*
Touvrier. On trouve encore le plomb, Tétain, l'antimoine, le co-
balt, le mercure, le soufre et le kaolin. Mais la conclusion adoptée
jusqu'à présent par tous les ingénieurs est que la véritable richesse
du sol japonais consiste, non pas, comme on l'avait cru, en im-
menses dépôts de métaux précieux, mais en un approvisiounCTient
considérable de houille, de cuivre et de fer.
Les modes d'exploitation indigènes sont très primitifs, comme on
peut en juger par le petit modèle figurant le travail de la mine d'or
de Sado. Habitués à rencontrer des affleuremens plutôt que des
couches profondes, les Japonais grattent la terre, pour ainsi dire,
plutôt qu'ils ne la fouillent. Ils ne se décident jamais à creuser un
puits, nrais pratiquent des galeries étroites et tortueuses en suivant
le filon, sans déblayer la matière inutile, sans veiller à l'aération,
qui se fait comme elle peut. L'épuisement a lieu au moyen de
pompes de bambou si imparfaites que l'on est obligé d'abandonner
la mine dès que la venue des eaux est trop abcHidante ou qu'il faut
les élever à une trop grande hauteur. Le minerai, amené au jour à
dos d'homme ou de femme, est trié à la main et lavé sur une sorte
de cuvette avant d'être envoyé par de mauvais chemins aux fonde-
ries, quelquefois très éloignées.
Les mines de charbon, eiplmtées plus tard que les autres^ le sont
par des procédés moins grossiers, à l'aide de baquets plats bâiés par
des gamins et de wagonnets poussés par des hommes. Celles de
Takashima possèdent un outillage européen, eî leur production s'ac*
crdt d'année en année. Le gouvernement a introduit ^paiement des
engins perfectionnés, non-seulement dans les mines d'or et d'argent
citées plus haut, mais dafis celles de fer de Heigori, à 13 milles de
la mer, sur la côte nord-est de l'île principale, où il se prc^pose de
fabriquer le fer en grand ; quatre hauts-fourneaux, devant produire
20 tonnes de fonte par jour, sont en construction. A Hakakosaka
(80 milles d'Yédo v^s l'ouest), des ingénieurs anglais ont aussi in-
stallé des hauts-fourneaux. On se demande encore si le prix de re-
vient, démesurément augmenté par les frais de transport du charbon
au four et du métal sur le marché, sera rémunérateur. Quant aux
mines de cuivre, ayant donné jusqu'ici des résultats avantageux à
leurs propriétaires par la méthode séculaire du pays, elles n'ont pas
été l'objet de perfectionnemens européens. Le combustible employé
est le charbon de bois; pour les grillages, on ne se sert que de bois:
les foyers enfin sont activés au moyen de souflDlets toujours esk Ixns,
très ingénieux, mus à iMras d'hommes.
Vingtntrois étrangers sont employés par le département des mines;
leur nombre est loin d'être suffisant pour les .vastes travaux que
demanderait un dévelcçppement complet et systématique des res-
sources min^ales. Mais ce n'est pas assez de grossir le ccwrps des
Digitized by VjOOQ IC
LÀ CHINE ET LE JAPON A l'eXPOSITION. 587
ingénieurs; il faudrait encore introduire un régime légal plus li-
béral et plus éclairé, favoriser l'initiative des particuliers, et con-
trôler leur activité sans la paralyser. Il faudrait surtout faire appel
à de grands capitaux, et, comme on ne peut compter sur les prêteurs
indigènes, s'adresser aux capitalistes étrangers. Il importerait donc
de donner à ces bailleurs de fonds indispensables des garanties
sérieuses, dont la première serait naturellement le droit de veiller
à la gestion et de participer aux bénéfices des mines, au lieu de
les écarter, par une législation défiante, de toute ingérence dans la
direction et la propriété. Sans le concours pécuniaire de l'Occident,
sans les lumières de ses administrateurs, plus rares encore et plus
nécessaires ici que les talens de ses ingénieurs, l'exploitation des
mines ne peut être menée à bonne fin. Or la raréfaction des monnaies
et des produits échangeables impose au Japon la nécessité de se
hâter. Féconde ou non, il faut du moins sonder cette source le plus
tôt possible et en retirer sans retard ce qu'elle est susceptible de
donner. L'urgence est d'autant plus grande qu'il s'agit de prendre
les devans sur la Chine, qui commence déjà à mettre au jour les
richesses, peut-être immenses, de son sous-sol, et s'est mise en
devoir d'exploiter, avec le secours étranger et à la faveur de ses
grands cours d'eau si commodes pour les transports, les mines de
charbon de K'aîping, au nord-est de Tientsin, et celles qui avoi-
sinent le grand centre manufacturier de Hankow sur le Yang-tse-
kiang.
Résumons en terminant l'impression qui se dégage de notre
excursion à travers l'extrême Orient. Lorsque deux contrées aussi
reculées que la Chine et le Japon, aussi longtemps fermées à toute
exploration, et refusant encore aujourd'hui, sauf exceptions, l'accès
de leur territoire aux étrangers, viennent prendre à une exposition
universelle la place qui leur est libéralement offerte, c'est à charge
de fournir à l'Europe, sur leurs institutions, leurs industries, leur
richessse, les mêmes éclaircissemens que leurs envoyés recueillent
dans nos villes hospitalières, avec le concours empressé de tous
nos fonctionnaires. Si de grands pays voisins, comme l'Angleterre,
peuvent se contenter de nous envoyer quelques échantillons des
marchandises qui les font vivre , mêlés à beaucoup d'articles de
luxe, sans pour cela risquer d'induire en erreur un public familier,
ni se faire taxer de travestir en brocantage une grande manifestation
économique, des pays lointains et encore mal connus se font tort à
eux-mêmes en n'intéressant le public qu'à de jolis travaux d'un
placement facile, mais sans réelle importance. La Chine s'est attiré
ainsi une fâcheuse mésaventure : tandis qu'en elTet son infériorité
esthétique à l'égard de ses voisins frappe tous les yeux, rien ne nous
avertit de son immense supériorité économique ; rien ne nous in-
Digitized by VjOOQ IC
588 REYUE DES DEUX MONDES.
dique les sources d'une richesse qui s'accroît sans cesse au contact
de l'Europe , tandis que celle de son faible concurrent diminue à
vue d'œil. Nous ne franchissons pas la grande muraille; nous n'as-
sistons pas à la vie d'une immense population de travailleurs
acharnés. Le Japon a de son côté remporté sur la Chine une facile
victoire. Il n'aurait tenu qu'à lui de la rendre plus complète, en
nous mettant dans le secret de sa métamorphose économique et
sociale. Son abstention laisse supposer que les expériences tentées
ne lui ont pas paru jusqu'à ce jour donner des résultats dignes
d'être proclamés.
Quoiqu'il en soit, l'enquête sur ces pays reste ouverte. L'exposition
de 1 878 ne nous en apprend pas à leur sujet plus que les précédentes.
Le commerçant qui songe à y échanger ses produits, le banquier
ou le bailleur de fonds sollicité d'y risquer ses capitaux, l'homme
d'état préoccupé des lois générales d'évolutions des peuples,
l'honune du monde simplement curieux de s'instruire et de con-
trôler par ses yeux les notions acquises, n'en sortent pas mieux
informés qu'en entrant. La présence des Chinois et des Japonais
à l'exposition n'en exercera pas moins une action salutaire sur les
relations internationales. Si peu qu'il lui soit révélé de la vie intel-
lectuelle et industrielle de l'extrême Orient, le public s'habitue à
le considérer à un point de vue positif, en le voyant entrer dans le
domaine de l'expérience. L'imagination jouera désormais un rôle
moins considérable dans tout ce qui le concerne. C'est à grand'peine
que notre esprit français surtout conçoit sous des traits simples une
nation inconnue; l'invraisemblable est ce qu'il présume d'abord.
On était un peu trop enclin chez nous à reléguer parmi les abstrac-
tions, ou à regarder comme des peuples enfans ou à demi sauvages,
des nations plus anciennes, non moins pohcées à leur manière et
plus nombreuses que l'Europe entière. Bien des gens se sont
montrés naïvement surpris de leur découvrir des quaUtés, des
talens, une intelligence vive, comme s'il se fût agi de races déshé-
ritées, et par suite à s'extasier devant des œuvres qui paraîtraient
ordinaires sorties d'autres mains. Après avoir traité, depuis Voltaire,
les Chinois et les Japonais comme une agréable matière à turlupi-
nades ou un heu commun de rhétorique, nous sommes tombés par
une> réaction naturelle dans une sorte d'engoûment irréfléchi. Il
est temps de sortir des chimères pour revenir à la réalité, et d'ap-
précier à leur juste valeur, sans parti pris de badinage ni d'admi-
ration, ces peuples que la vapeur met à nos portes, et qui tiennent
une si large place au soleil.
George Bousquet.
Digitized by VjOOQ IC
LA RELIGION
DANS ARISTOPHANE
Peut-il être sérieusement question de religion à propos de l'an-
cienne comédie athénienne? Le doute semble assez naturel. Dans
le riche développement des diverses littératures, il s'est présenté
une fois une forme de poésie dont rien, à aucune époque et chez
aucun peuple, n'a depuis égalé la libre hardiesse. Ni les satires les
plus virulentes, ni les parodies les plus effrontées, ni les grossiè-
retés de la chanson populaire n'en donnent, dans les temps mo-
dernes, une idée approchante. Pour ne parler que du théâtre,
qu'est-ce que le gracioso espagnol et les bouffons de Shakspeare au-
près des personnages d'Aristophane? Il faut descendre, si Ton en
veut trouver un émule, jusqu'à Karagheuz, cet être lubrique qui
fait les délices du cynisme oriental. Encore y a-t-il cette diffé-
rence, qu'au lieu de figurines appliquées sur un transparent la co-
médie athénienne offrait aux yeux du public des acteurs en chair et
en os dont les indécentes bouffonneries se continuaient pendant le
cours d'une longue pièce. Elle s'attaquait à tout ce que le respect
semblait devoir protéger, aux dieux, aux magistrats, aux institu-
tions, à la vie privée comme à la vie publique ; aucune barrière, ni
la gloire, ni la mort elle-même, ne garantissait de ses coups. Au
milieu de cette débauche illimitée qui prenait complète possession
de la scène et y représentait l'outrage effréné dans tous les sens,
quelle place pouvait-il y avoir pour la religion, pour les formes et
les idées traditionnelles de la foi, ou pour cet ensemble d'émotions
sincères et profondes qui s'appelle le sentiment religieux? Contre
toute attente, les deux se rencontrent dans l'ancienne comédie athé-
nienne, et même ils y ont une importance considérable.
Digitized by VjOOQ IC
500 HEvus Dfis Dsra XaNBKS*
C'est que la part de la religion en Grèce est beaucoup plus
grande qu'on ne l'a longtemps admis. Non-seulement elle y a pré-
sidé à l'organisation sociale et politique; mais, par l'empire qu'elle
accordait sur elle-même à l'imagination, elle y a créé la poésie. Le
monde si merveilleusement riche de la poésie grecque, depuis
l'épopée d'Homère et d'Hésiode, depuis les tragédies d'Eschyle et
les odes de Pindare jusqu'aux gracieuses fantaisies d'Anacréon,
relève à divers degrés de la religion ; ces formes si variées en sont
les œuvres plus ou moins directes, les expressions plus ou moins
profondes. Pour nous, assurément, les effets les plus inattendus de
cette influence générale se sont produits dans la comédie. L'ancienne
comédie athénienne, ce témoignage indiscutable de la liberté des
mœurs antiques, a une origine religieuse; c'est au milieu de la
célébration d'un culte qu'elle naît joyeuse et hardie.
Les spectateurs du théâtre moderne, très lointaine imitation du
théâtre grec, ne se figurent guère un dieu au berceau de la comé-
die; on a déjà quelque peine à s'en figurer un au berceau de la tra-
gédie. Le fait est cependant vrai pour toutes deux, et, chose assez
singulière, c'est la même divinité qui, réunissant dans son culte
les deux grands courans de la poésie, représentés à leur source
par la grave épopée et par l'ïambe satirique, les reçoit à leur terme,
et les fixe dans les deux formes qui se partagent désormais la
faveur du public. Schlegel, tout en abusant de la métaphysique, a
eu uu sentiment vrai de ce que ces deux formes ont de commun
et d'opposé, et en s'attachant, pour le compléter, à ce qu'il a dit de
juste, on conçoit comment elles se rapportent à des aspects dii!é* .
rens du même dieu. Toutes deux sont idéales, et répondent, chez
les Grecs, au besoin de secouer les chaînes de la réalité. La tra^-
gédie transporte l'âme dans un milieu imaginaire d'émotions vio-
lentes, où eue se soulage du fardeau intérieur de sa propre sensibi-
lité, et voilâ le fond de cette théorie aristotélique de la kathanU
ou purgation des passions, sur laquelle se fatiguait vainement notre
vieux Corneille, lorsqu'il cherchait avec candeur à autoriser les in-
spirations de son génie. L'idéal de la comédie, sous sa première
forme, c'est une liberté de fantaisie qui rompt tous les liens de la
vie civilisée. Emportée par le dieu, elle franchit les barrières du
monde réel, de ce composé de gêne et de tristesse où les néces-
sités de la condition humaine, les accidens de la fortune, les con-
ventions, les lois, la raison tentent vainement de l'enfermer. Ces
heures de délivrance et de joyeuse folie ne sont pas particulières à
la Grèce : les saturnales romaines, la fête des fous au moyen âge,
les kermesses du nord, d'autres fêtes encore sont, ailleurs et dans
d'autres temps, des expressions diverses de cette même réclama-
Digitized by VjOOQ IC
LA BELIGION DANS ARISTOPHANE. 591
tion de notre liberté, d'autant plus vives et pins impétoeuses,
qu'elle sent peser pins lourdement sur elle la tyrannie de la destinée
ou même seulement le joug d'une vie mcmotone. Les Grecs, con-
stamment en proie aux guerres et aux révolutions, vivant sous la
menace perpétuelle de la fortune, se livrèrent à ces divertissemens
avec une ardem* effrénée; mais ce qui les distingue des autres,
c'est moins la vivacité de ces emportemens que le caractère reli-
gieux dont ils les revêtirent. En Grèce, il n'y avait pas de fôte sans
divinité. Ces fêtes de la folie eurent donc leur dieu, et il se trouva
que sa nature y était merveilleusement appropriée : ce fut le dieu
des vendanges et de l'ivresse.
Rappeler l'a^ect le plus populaire de Dionysos ou Bacchus, c'est
déjà expliquer la nature de ses fêtes. Pour achever de les faire
comprendre, il faut rappeler aussi qu'il n'est pas seulement le dieu
delà vigne, mais en général un dieu de la nature libre et sauvi^,
telle qu'elle apparaît, loin de la vie civilisée, dans les bois, dans
les rochers, dans les vallées humides des montagnes. Cette nature,
il la pénètre, l'anime, la transporte par sa puissance. A sa suite
dansent et bondissent les êtres mythologiques qui en représentent
les diverses énergies, la sève exubérante de la vie animale et de la
vie végétale, le mouvement des eaux jaillissantes. Les satyres, les
silènes, les nymphes, les naïades, couronnés du lierre immortel,
tel est le fidèle cortège qui accompagne sa marche depuis l'époque
encore grossière de son apparition en Grèce jusqu'aux siècles de
civilisation raf&née. Avant le dithyrambe satirique du vieux poète
Arion, ce cortège animait les fêtes champêtres, où les peaux de
bouc, le feuillage et la lie faisaient tous les frais des déguisemens,
et depuis il ne cessa de fournir la plus riche matière aux composi-
tions de l'art et aux luxueuses sensualités du paganisme. On le
retrouve à Éphèse dans cette somptueuse orgie imposée à toute une
ville par un caprice du triumvir Antoine, comme auparavant à
Alexandrie dans les froides magnificences par lesquelles, au com-
mencement du m* siède, Ptolémée Philadelphe célébrait son avè-
nement.
On ne l'a pas assez remarqué, la conception de Bacchus comme
présidant à la vie de la nature est dominante à la naissance de la
comédie. Ce fait est impliqué dans le témoignage, si souvent cité,
d'Aristote, où nous apprenons qu'elle commença dans les chants
phalliques^ c'est-àrdire qui accompagnaient la procession du phal-
lusy symbole de la génération. Cette procession particulière était
la forme qu'avait prise, sous l'influence de Bacchus, le cômoSj d'où
la comédie a tiré son nom. Le mot cômos^ aussi ancien aue la poé-
sie hésiodique, désignait les promenades joyeuses, accompagnées
Digitized by VjOOQ IC
592 REYUE D£S DEUX MONDES.
de danses et de chants, de convives échauffés par le vin, et Bacdius
recevait le surnom de Cômastès. C'est donc au câmos phallique,
probablement dans des fêtes de la campagne se rapportant à la ven-
dange ou au vin, que la comédie a dû sa première origine. C'est là
qu'elle improvisa ses premiers essais au milieu de mascarades tur-
bulentes et obscènes, dans l'impudente expansion d'une verve
bouffonne et licencieuse.
C'est assurément la marque la plus éclatante de la puissance de
l'art athénien que de ce débordement de grossière licence soient
sortiçs des œuvres dignes de figurer avec honneur au siècle de Pé-
riclès. Seulement les effets de cet art ne se peuvent saisir que si
l'on se souvient des conditions originelles de la comédie, du carac-
tère que lui imprima, en la créant, le dieu dont elle ornait les so-
lennités. Alors s'expliquent mieux cette irrégularité apparente, ces
interruptions du drame par des sarcasmes et des personnalités, ces
grossièretés jetées au peuple à pleines mains, ce mouvement tu-
multueux, cette ivresse qui se répand en fantaisies de toute sorte,
bestiales ou éthérées, et, dans le nombre, ces chants suaves et purs
qui tout à coup s'élancent de l'orgie par un caprice de l'imagina-
tion exaltée, forme la plus charmante de la liberté qu'en ces jours
d'indulgence le dieu accorde à ses adorateurs.
Cet assemblage d'élémens était fait pour troubler les idées de
notre critique française. Aussi lui a-t-il fallu du temps pour s'y
habituer. Aujourd'hui on commence à être plus convaincu qu'il faut
comprendre avant de juger, que certaines œuvres de l'antiquité
demandent absolument à être replacées dans leur milieu naturel,
au lieu d'être pliées de force à nos habitudes et à nos règles. On
est donc plus en état d'apprécier Aristophane. Du moins ne sejre-
fuse-t-on pas aux impressions multiples qu'il fait naître, et'Jes
rend-on parfois avec une spirituelle vivacité; témoin le livre réé-
dité dernièrement par M. Deschanel, qui a le double mérite d'écrire
légèrement sur Aristophane et de le goûter. Vers le même temps^
dans un autre ouvrage (1), on établissait entre Rabelais et le poète
grec une comparaison que l'auteur avait le bon goût de maintenir
dans ses justes limites. Aristophane offre, en effet, de l'analogie
avec Rabelais; il a sa verve étourdissante, sa richesse d'invention,
son intarissable gaîté. C'est, si l'on veut, un Rabelais grec; moins
profond, à la fois plus cynique et plus délicat, animé encore par le
mouvement dramatique, vif, précis, affiné et allégé par l'élégance
et la grâce de la muse athénienne. Nous sommes encore loin de
le bien connaître ; on ne pénètre pas facilement dans le secret
(1) Rabelais, la RenaUsanee et la Réforme, par Emile Gebhtrt.
Digitized by VjOOQ IC
LA REUGION DANS ARISTOPHANE. ' 593
d'œuvres si éloignées de notre esprit et de nos mœurs. Au point
de vue particulier de la religion, il resterait beaucoup à faire : il
faudrait arriver à définir le rapport exact de cette ancienne comédie
avec l'état de la société contemporaine , tout en y marquant avec
précision le rôle de l'art, qui en a fait la valeur littéraire et assuré
le succès. C'est à quoi on ne réussira jamais complètement.
I.
Il y a d'abord un fait dont la critique moderne s'est naturelle-
ment inquiétée. Cette comédie, religieuse à sa manière, qui fait
partie de la fête d'un dieu, se permet avec la religion, avec les di-
vinités, avec celle même à qui elle est consacrée, les libertés les
plus étranges. Comment cela est-il possible? quels sont les objets
déterminés et les limites de cette licence? Voilà des questions qui
demandaient évidemment une réponse.
Ce qui explique les hardiesses irrévérencieuses d'Aristophane et
des comiques de son temps, c'est l'esprit de la religion grecque et
par suite une tradition depuis longtemps établie. Cette religion est
tellement humaine que les dieux sont de vrais hommes qui con-
servent dans le ciel leurs caractères, leurs passions , leurs goûts,
leurs plaisirs. Le Grec s'est divinisé, et si complètement qu'il n'a i
rien laissé de lui-même sur la terre. De là vient qu'en se considé- )
rant dans ^ette vie divine, qui n'est guère qu'une image de sa vie >
terrestre, il se reconnaît et garde sa liberté d'esprit. Sans doute, !
le divin renferme une part qui ne vient pas de lui. Il y vénère une
force supérieure, qui, présidant aux phénomènes et aux vicissi-
tudes régulières de la nature, enferme sa propre existence dans le
cercle fatal du monde et des lois mystérieuses qui le régissent.
Mais, tout en sentant ce joug, comme il le porte légèrement I Comme
il s'est dégagé de l'étreinte des sombres croyances de ses pères 1 ,
Comme il les a dépouillées de leur horreur primitive et les a trans-
formées en les animant de sa libre activité 1 A son tour, il a soumis
le monde divin à toutes les formes de sa souple et riche imagina-
tion, en a fait la matière de ses inventions, y a composé |des scènes
pour son plaisir, fait retentir les éclats de sa propre gaîté. Qu'est-
ce en effet que ce rire immense excité par la démarche de l'im-
mortel boiteux, dans ses fonctions improvisées d'échanson des ban-
quets olympiens? Voilà le germe de la parodie religieuse, et cela !
dès l'origine de la religion, puisque c'est Homère qui l'a consti- )
tuée. Entrés dans cette voie dès le début, les Grecs ne s'arrêteront ^
pas; ils iront jusqu'au grotesque dans la représentation familière
ion Tvmu — 1878» 38
Digitized by VjOOQ IC
59i RETDI DBS DEUX IfONDl».
des aventures de leurs dieux : entre autres témoignages, les peuK
tures des yases en font foi. Un artiste s'amusera sans scrupule i
placer dans une pompe bachique Yulcain ivre sur un âne. On autre
ne craindra pas de faire grimper à l'échelle Jupiter en bonne for-
tune et de lui donner pour porte-falot un Mercure ventru, véritable
esclave de comédie. Ces plaisanteries sont la monnaie courante de
la mythologie populaire et ne tirent pas à conséquence.
Ce genre de licence est donc autorisé eu Grèce par une très an-
cienne tradition, qui s'est fidèlement conservée dans les mœurs.
Gomment la onnédie l'aurait-eUe exclu de son domaine? Ce merveil-
leux bouffon convenait parfaitement à sa nature primitive, à ce mé-
lange de religion naturaliste et d'ivresse railleuse qui suscita ses
premiers essais. Aussi les dieux paraissent41s sur la scène connqoe,
aussitôt qu'elle a reçu une organisation régulière, et ils y tiennent
d'autant plus de place qu'à ce moment, sous le gouvernement des
tyrans de Syracuse, la satire politique, qui bientôt l'envahira tout
entière, n'y a pas accès. La comédie d'Épicharme, le prédécesseur
des comiques athéniens, est en grande partie mytholc^kpie ; elle a
pour personnages des dieux et des héros, et il faut voir comme elle
en use avec eux. La formidable gloutonnerie de l'Olympe en liesse
d^uple les mers, et Neptune, son pourvoyeur, quitte le trident
pour les filets. On apporte deux énormes poissons : aussitôt Jupiter
se les adjuge; il en dévore un, et garde l'autre pour le partager
avec Junon à l'exclusion des autres dieux. Minerve, la chaste déesse,
se transforme en joueuse de flûte; Castor et Pollux, en danseurs.
Telle est, dans la mieux connue de ses pièces, les Muses ou les
Noces d'Hébé^ la mythologie d'Épicharme, le prince des comiques
au jugement de Platon, le pythagoricien qui portait sur la scène les
enseignemens les plus graves et les plus élevés. Après de pareils
exemples et de pareils contrastes, il n'y a guère heu de s'étonner
des audaces irréligieuses d'Aristophane.
On l'a fait cependant, et des critiques de valeur en ont cherché
des explications inutiles. Bœttiger par exemple, dans une dissertsr
tion déjà ancienne sur ce sujet qu'on peut encore consulter avec
fruit, les attribue pour une bonne part à la parodie des tragiques,
très habituelle en effet à la comédie. Il rejette d'ailleurs avec raison,
après La Harpe, une distinction fausse du père Brumoy entre. « une
religion poétique et une reUgion réelle, une religion de théâtre et
une religion de pratique. » Toute autre distinction analogue ne
serait pas plus vraie. En réalité, l'Olympe tout entier, tel qu'il pa^
ralt dans les chants des poètes et dans les cérémonies religieuses,
sans distinctions ni cat^^ories d'aucune sorte, est livré à la co-
médie ; les grands dieux comme les petits, les nationaux c(mime les
Digitized by VjOOQ IC
LA BSUGKK^ DAMS ARISTOPHANE. 595
étrangers, prennent place dans ce panthéon grotesque qu'elle ex*
pose au rire des Athéniens.
a La Discorde, s'étant unie au vieux Gronos, enfanta un très
grand tyran, que les dieux appellent Céphalègérète (1)... Au même
dieu la Luxure donne pour fille Héra Aspasie, l'impudente courti-
sane, n C'est ainsi que Gratinus, dans une de ses comédies, le$
Chirons^ se permettait de travestir le divin ménage de Jupiter et
de Junon. Platon le comique intitulait une* de ses pièces Jupiter
maltraité^ et l'on suppose qu'il s'agissait de quelque gaucherie du
maitre de l'Olympe au jeu du cottabe, l'amusement favori des ban-
quets athéniens, et de quelque mésaventure qui s'ensuivait pour lui.
Hermippe avait mis en comédie la naissance de Minerve, et il est
présumable que la hache de Yulcain y jouait son rôle comme plus
tard dans le dialogue de Lucien où elle délivre Jupiter de son mal
de tête. Mais à quoi bon recourir aux conjectures? Aristophane,
tout incomplet qu'il nous est parvenu, suffirait amplement à nous
pourvoir d'exemples. Voici, dans les Grenouilles^ Hercule avec sa
voracité traditionnelle : les cabaretières des enfers se plaignent
qu'il ait vidé leurs garde-manger, et Proserpine, qui a conservé de
lui un tendre souvenir, s'empresse, à la nouvelle de s(m retour, de
faire rôtir un bœuf entier. Voici, dans Plutus^ Mercure qui, après
avoir inutilement fait la grosse voix, puis tenté d'apitoyer l'esclave
Carion sur les souffrances de son estomac, trouve à grand'peine,
dans ses nombreuses attributions dorénavant sans objet, un titre
aux fonctions d'aide de cuisine.
La pièce des Oiseaux réunit sous le choc des mêmes agressions
toutes les catégories de dieux qu'on pourrait être tenté d'établir.
C'est l'Olympe tout entier qui souffre de la famine, depuis que la
construction de la ville aérienne le prive de la fumée des sacrifices.
Les dieux barbares, les plus affamés, le remplissent de leurs cris
discordans et menacent Jupiter d'une révolte. Il faut donc qu'il
se résigne à entrer en composition avec les oiseaux, les nouveaux
maîtres du monde, et à leur envoyer des ambassadeurs. Ressource
médiocre, d'une efficacité plus que douteuse : le chef de l'ambassade
est, il est vrai, Neptune, un des grands dieux, dévoué aux intérêts
de l'Olympe et bien au fait de ses traditions; mais la tyrannie de
l'esprit démocratique lui adjoint de tristes compagnons, représen-
tans des divinités barbares et d'ordre inférieur. Il a beau donner
des leçons de tenue au dieu Triballe, sorte de brute sauvage, et faire
(t) Parodie de Néphélègérète^ épithète do Jupiter. Au lieu û'assemhlettr de nuages,
le poète, dans ta cosmogonie comique, dit assemblewr de tétêi, la grosseur de la tête
de Péridès réunissant, pour ainsi dire, plusieurs tâtea en une seule. L'excuse de ce
commentaire, c*est qu'il est indispensable.
Digitized by VjOOQ IC
596 REVUE DES DEUX MONDES.
effort pour abuser l'esprit épais d'Hercule , le premier, qui veut
manger, ne comprend rien aux finesses de la diplomatie, et, lâchant
quelques mots d'un jargon barbare, analogue au turc de Molière,
accorde tout du premier coup. Quant au second, il se rend à un
argument irrésistible: le fumet du gibier qu'on rôtit pendant la
négociation calme tout de suite ses dispositions belliqueuses. Un
instant il parait ébranlé par une objection : « Si Jupiter meurt après
avoir cédé la tyrannie, tu seras pauvre, lui dit Neptune; car c'est
à toi que doit revenir tout ce qu'il laissera en mourant. » Mais le
négociateur des oiseaux lui cite le texte de la loi athénienne, qui
ne reconnaît aucun droit aux enfans illégitimes et fait retourner
l'héritage aux plus proches parens du mort. C'est donc à son frère,
et non à son fils, que Jupiter doit laisser son bien, et Neptune n'a
parlé que dans son propre intérêt. Que répondre à une argumenta-
tion aussi péremptoire? Les yeux d'Hercule s'ouvrent à l'évidence»
et Neptune lui-même renonce à la lutte : la Souveraineté est donc
décidément abandonnée aux oiseaux; elle quitte Jupiter, qui devra
se contenter de sa femme Junon. On pourrait dire que le poète
et son public ne croient pas plus ici à la réalité du dieu Triballe
qu'à celle de l'ambassadeur Pseudartabas dans les Achamiens;
mais Neptune et Hercule, mais Jupiter et tout l'Olympe? C'est tout
le personnel autorisé de la religion hellénique qui est d'abord livré
au ridicule.
Si tout cela n'est pas de l'athéisme, assurément ce n'est pas non
plus du respect religieux. Plaçons-nous cependant, si nous pouvons»
au point de vue des Grecs, et nous reconnaîtrons qu'à leurs yeux
il n'y avait pas là d'impiété. Dans un dialogue que l'académicien
Boivin, au commencement du xvm® siècle, mettait à la suite de sa
traduction des Oiseaux, un personnage, le Scholiasie, qu'Aristo-
phane appelle à son aide au besoin, dit assez spirituellement, en
s'appropriant à demi un trait de Lucien (1) : a Les Grecs croyaient
que Jupiter lui-même riait avec eux des bons mots du poète impie. »
Gela n'est pas très loin de la vérité. Il faut même supprimer le mot
impie que Boivin applique au poète. Aristophane était tout simple-
ment comme les Athéniens de son temps, qui ne se croyaient pas
impies pour user largement avec leurs dieux des licences tradition-
nelles. Toute proportion gardée, notre moyen âge chrétien a fait
de même. A cette époque de foi profonde et naïve, si Dieu lui-même
est respecté, ses ministres le sont fort peu. Le vilain du fabliau
traite fort lestement saint Pierre, saint Thomas et saint Paul, qui lui
(I) Lucien, dans U Pécheur, S 25, dit avec un sentiment plus juste des mœurs de
son pays : « La plaisanterie sen[a>lait faire partie de la fôte de Bacchus, et peut-être
ce dieu, ami de la galté, y prenait-il plairjir lui-môme. »
Digitized by VjOOQ IC
LA BELIGION DANS ARISTOPHANE. 597
refusent l'entrée du paradis, et, si l'on y regarde de près, la justice
divine elle-même était en défaut, quand elle oubliait l'âme du
pauvre homme. Le bon Dieu de Béranger, qui met le nez à sa fenêtre^
vient en droite ligne de ce Père étemel dont la providence est su-
jette à sommeiller. La vénération des fidèles n'exclut pas à son
égard une familiarité quelque peu compromettante; mais surtout
l'idée qu'ils se font de la bonté infinie de la Vierge l'abaisse parfois
jusqu'à des miracles peu édifians en faveur de pécheresses privilé-
giées. Les mystères sont encore plus hardis, du moins à la fin de
leur longue carrière. Comment se figure-t-on aujourd'hui qu'au
commencement du xvi* siècle l'auteur du mystère des Trois rois
ait osé faire tenir à l'ange Gabriel le langage dont s'égayait à bon
droit Voltaire (1)?
La mythologie grecque, divinisation perpétuelle de l'humanité,
prêtait bien plus que les légendes populaires du christianisme à ces
empiétemens de la réalité la plus vulgaire dans le monde divin,
et, par suite, la foi s'en accommodait encore plus facilement. Elle
était d'ailleurs, comme on sait, beaucoup plus libre chez les Grecs.
En général, le poète comique y représente, à cet égard, la dis-
position commune de tout le peuple. S'il exagère, s'il grossit les
traits, c'est le droit reconnu d'une fête bachique ; c'est aussi que la
perspective de la scène n'admet guère les délicatesses de dessin ni
de couleur. Dans ce grand théâtre d'Athènes, pour qu'une figure
produise son efiet, il faut d'abord qu'elle soit vue.
Une analyse complète d'Aristophane, au point de vue qui nous
occupe, aurait à passer en revue une riche galerie de personnages.
A côté des dieux de tout ordre prendrait place tout ce qui joue un
rôle dans la vie religieuse, par exemple les prêtres et les devins. La
conclusion commune à laquelle on arriverait pour chaque cas, c'est
que, une fois la part faite aux procédés habituels de la comédie, les
témoignages qu'on y peut recueillir prouvent plus sur les mœurs
athéniennes que sur la pensée particulière d'Aristophane. Ainsi,
dans le Pluttis^ le prêtre de Jupiter sauveur, que son dieu ne nourrit
plus faute de sacrifices, l'abandonne pour marcher en tête de la
procession qui va installer dans l'opisthodome du Parthénon la di-
vinité toute-puissante de la richesse : est-ce un trait lancé avec in-
tention par un ennemi des prêtres? Non ; c'est une forme particulière,
adaptée au sujet du PlutuSy d'une plaisanterie très ordinaire à la-
quelle les mœurs religieuses semblaient inviter d'elles-mêmes la
(1) Père éternel, vous avez tort,
Et devriez avoir vergogne :
Votre fils biea-aimé est mort,
Et vous ronflez... 7
Digitized by VjOOQ IC
508 lETUE DES DEUX MONDES*
Uberté de l'esprit grec. Le mot : le prôtre vit de l'autel, était maté-
riellement vrai en Grèce. Notre moyen âge, dont le souvenir ici
encore se présente naturellement, s'en est permis bien d'autres sur
les moines et même sur les papes.
Au sujet des devins, la question pourrait sembler plus grave, en ce
sens qu'elle implique chez les Grecs un sentiment plus intime et plus
profond. La croyance à des révélations de l'avenir, soit d'après des
signes donnés par les entrailles des victimes sur l'autel, soit d'après
des phénomènes extraordinaires où la superstition contemporaine
reconnaissait une action divine, soit enfin d'après des oracles que ré-
vélait tout à coup quelque possesseur privilégié de recueils mysté-
rieux, excitait en Grèce une curiosité ardente précisément à l'époque
où fleurissait l'ancienne comédie. Cependant faut-il s'étonner pour
cela qu'Aristophane n'ait pas mieux respecté cette foi si éveillée et
si inquiète, et que ni les devins ni les oracles n'aient échappé à ses
atteintes? Quand Trygée sacrifie à la Paix enfin délivrée, l'odeur des
victimes attire aussitôt le devin Hiéroclès avec ses préceptes et ses
oracles, transformé en parasite effronté de sacrifices; il s'en re-
tourne bafoué et battu : est-ce donc qu'Aristophane en voulait
aux devins? Il est possible qu'il eût quelque grief personnel contre
Hiéroclès, qu'Eupolis représente au contraire conmae un honnête
homme; mais, quant aux devins en général et à leur art, le poète
n'est que l'interprète du sentiment populaire. Crédulité et défiance,
crainte et antipathie, telles sont dès l'origine les dispositions des
Grecs à l'égard de ces hommes qui passent pour les dépositaires des
secrets de la destinée. « Prophète de malheur, tu n'aimes qu'à pré-
dire le mal, i> disait déjà, dans Homère, Agamemnon à Calchas. Ce
sont là des sentimens naturels ; les oracles sont ambigus, les pré-
dictions incertaines, souvent démenties par l'événement quand elles
ont été connues d'avance; la crédulité est donc inquiète, d'autant
plus qu'il lui est arrivé d'être exploitée. Onomacrite n'a-t-il pas été
convaincu, au début des guerres médiques, d'avoir falsifié les oracles
de Musée? Après l'issue désastreuse de la guerre de Sicile, Thucy-
dide constate l'irritation générale contre les collecteurs d'oracles, les
devins et les prophètes de toute sorte qui avaient flatté l'ambition
athénienne d'une fausse espérance. Par moment, la force de la réalité,
le bon sens, la légèreté grecque atténuent les effets de la superstition.
Et voilà comment Aristophane peut parodier impimément les oracles
de Bacis, l'antique devin de Béotie, très en faveur pendant la guerre
du Péloponèse. C'est ce qu'il fait en toute occasion.
« Lisez-moi cet oracle que j'aime tant, où il est dit que je serai un
aigle au milieu des nuages, n dit à ses flatteurs le bonhomme Démos,
le peuple personnifié. — C'était par cette image, en effet, qu'un
Digitized by VjOOQ IC
LA BEUGIOH DANS ABISTOPHANE. M9
oracle attribué à Bads annonçait la grandeur future d'Athènes. -—
Et aussitôt Gléon^ le corroyeur, et son rival, le charcutier, débitent à
l'envi au noble fils d'Érecbthée les énigmes plus ou moins claires,
inventées par le poète à l'imitation des proph^ies en vogue. ^ Garde,
dit Gléon, le chien sacré aux dents tranchantes, qui, aboyant devant
toi et poussant pour toi des hurlemens formidables, t'assurera tes
honoraires (déjuge), mais qui périra si tu l'abandonnes; car mille
geais le poursuivent de leurs cris haineux. » — « Méfie-toi, réplique
le charcutier, du chien Gerbère, asservisseur d'hommes, qui te flatte
de la queue, lorsque tu dînes, et, prenant son temps, te mange ton
dîner pendant que tu bayes aux corneilles; la nuit, il se glissera à
ton insu dans la cuisine, et sa langue y nettoiera les plats et... les
fies. » Et les deux adversaires continuent la lutte à coups de pro-
phéties et de platitudes, jusqu'à ce qu'un darder oracle, celui que
Gléon gardait avec le soin le plus jaloux, et sur lequel se noue et se
dénoue la légère intrigue de la pièce, désigne clairement comme le
successeur du démagogue évincé le coquin qui le surpasse en effiron*
terie. À peine la cité des oiseaux est-elle fondée dans les airs, qu'on
y voit paraître, au même titre qu'un marchand de décrets et un
sycophante, un collecteur d'oracles avec une prophétie de Bacis
toute prête pour la circonstance, a Que n'ai parlais-tu avant que
je fondasse la ville? lui demande-t--on. — La divinité enchaînait
ma langue. » Ges traits contre la valeur des prédictions faites après
coup, le charlatanisme des devins et la crédulité vaniteuse du
peuple font, sans doute, honneur au bon sens d'Aristophane;
mais il en revient aussi quelque chose à un public tout disposé à
s'en égayer.
IL
De ces différentes observations faudrait-il conclure qu'il régnait
en Grèce une liberté absolue dans les questions religieuses? Une
pareille erreur n'est pas possible. Qui ne pense tout de suite à la
mort de Socraté, le grand contemporain d'Aristophane, et qui ne
se rappelle que l'impiété fut un des deux chefs d'accusation qui le
firent condamner? Dans cette condamnation, quelque part que l'on
veuille faire à des ressentimens politiques contre le maître d'Ald-
biade et de Gritias ou à l'irritation des juges provoquée par l'atti-
tude de l'accusé, il reste un fonds général de scrupules religieux
tout prêts pour chaque circonstance propre à les éveiller. G'étaient
eux qui, une vingti^e d'années auparavant, avaient fait chasser
d'Athènes le sophiste Protagoras et brûler un de ses livres, qui, en
remontant un peu plus haut, dictaient la sentence d'Anaxagore ;
Digitized by VjOOQ IC
600 BETUE DES DEUX MONDES.
c'étaient eux qui, même au siècle suivant, lorsque la philosophie
avait, ou peu s'en faut, le droit de tout dire, et que l'athéisme
n'exposait plus l'impie à ce que sa tête fût mise à prix comme au-
trefois celle de Diagoras de Mélos, c'étaient eux qui faisaient encore
courir un péril sérieux au philosophe Stilpon, pour une plaisanterie
sur Minerve, et à Théodore l'athée, pour une question ironique
adressée à un hiérophante. Parmi tous ces faits bien connus, il y en
a un qu'il est à peine besoin de rappeler, tant son souvenir est lié
aux plus graves péripéties de la guerre du Péloponèse: c'est le
procès d'Àlcibiade, à la suite de la mutilation des Hermès et de
certaines profanations des mystères. La législation armait la cité
contre les impies; il y avait une action publique d* impiété^ et la
condamnation pouvait entraîner contre le coupable la peine de
mort, la confiscation de ses biens et la privation de la sépulture
dans la terre de la patrie.
Et qu'on ne croie pas que le théâtre ait été pour les hardiesses
de pensée et de langage un asile protégé par une tolérance abso-
lue. Aristote nous apprend qu'Euripide s'entendit reprocher dans
un procès le vers fameux d'Hippolyte^ contredit cependant par le
dévoûment du héros : « Ma langue a juré, mais non pas mon ^e. »
Pour avoir consacré par la concision expressive de la forme poé-
tique cette distinction dangereuse et porté ainsi atteinte à la sain-
teté du serment protégée par les dieux, il avait blessé la conscience
publique, et ses ennemis en profitaient à l'occasion. Ce qui sur-
prend davantage, c'est qu'une accusation en forme d'impiété fût
intentée au religieux Eschyle. Si l'on en croit une légende assez
suspecte, l'indignation provoquée par un de ses drames fut si vive
qu'il faillit être lapidé pendant la représentation même, et il n'é-
chappa à ce péril qu'en se réfugiant auprès de l'autel de Bacchus;
traduit ensuite devant l'aréopage, il ne dut son salut qu'au souve-
nir de l'héroïsme de son frère Gynégire et du courage qu'il avait
lui-même montré à Marathon et à Salamine. Ce qui semble hors de
doute, c'est qu'il eut réellement à se défendre contre une accusa-
tion d'impiété pour divulgation des mystères.
Évidemment la comédie jouissait d'une immunité'particulière;
naais cette raison ne suffit pas pour expliquer la contradiction entre
l'indulgence singulière des Athéniens pour certains outrages à la
divinité et, par moment, leur intolérance ombrageuse, entre l'im-
punité d'Aristophane et la sévérité vigilante de la loi à Végard
d'hommes comme Eschyle et comme Socrate. Il faut définir la piété
et l'impiété au sens grec. Qu'était-ce en réalité qu'un homme
pieux? Était-ce celui dont la foi fervente et profonde entourait les
dieux d'une respectueuse vénération? Non]; la conception de la
Digitized by VjOOQ IC
LA RELIGION DANS ARISTOPHANE. 601
piété était plus étroite et s'inquiétait moins des sentimens intimes
de Tâme : c'était, pour les Grecs, comme plus tard pour les Ro-
mains, une forme de la justice ; c'était « la justice à Tégard des
dieux, » ainsi que Cicéron la définit dans le premier livre du traité
de la Nature des dieux ^ c'est-à-dire l'exactitude à leur rendre ce
qui leur était dû, en particulier par les sacrifices traditionnels.
Entre les dieux et les hommes, il y avait eu comme une convention
originelle, un échange réglé d'hommages et de bienfaits, d'où dé-
pendait la conservation des familles et des cités. De là le droit
d'intervention de l'état, a Souvent toute une ville a porté la peine
des crimes d'un homme; » l'antique maxime d'Hésiode était encore
dans la bouche d'Eschine un argument redoutable, contre lequel
Démosthène croyait devoir déployer toute sa force. Le salut de
l'état était intéressé à ce que la colère de la divinité, lésée dans
ses droits, ne fit point payer à tous la faute d'un seul ; il pouvait
donc sévir contre le citoyen qui manquait à un devoir religieux.
Socrate était accusé de ne pas rendre aux dieux de la cité les hom-
mages consacrés par la coutume. Un autre exemple nous fait pé-
nétrer plus avant, et nous montre le lien qui rattachait l'idée
grecque de la piété à une croyance cosmogonique, c'est-à-dire au
fond même de la religion primitive : c'est celui d'Anaxagore. Quel
était son crime, quand toute la puissance de Périclès le sauvait à
grand'peine d'une condamnation capitale? 11 tombait sous le coup
du décret de Diopithe contre les explications rationnelles des phé-
nomènes célestes ; il substituait des causes physiques aux person-
nifications divines des forces naturelles : c'était chasser les dieux
de leurs trônes, et, au grand péril de la cité, encourager la négli-
gence de leur culte. Le type de la piété k cette époque, c'est Nicias,
superstitieux et attentif observateur des prescriptions religieuses,
dont le bonheur à la guerre est attribué à sa scrupuleuse et magni-
fique dévotion, et qui finit par perdre l'armée athénienne en Sicile
par peur d'une éclipse.
L'intolérance religieuse a donc existé chez les Athéniens ; mais il
faut ajouter à leur décharge qu'elle fut chez eux inconséquente et
capricieuse : elle fit moins de mal, parce qu'elle n'existait point par
sa propre force, comme un principe absolu de gouvernement ou
comme un effet constant et régulier du fanatisme. Elle ne se pro-
duisait guère qu'à l'occasion d'une circonstance accidentelle; plus
d'une fois, dans le nombre de faits restreints qui est parvenu à
notre connaissance, nous la voyons servir d'arme aux partis poli-
tiques dans les hasards de leurs luttes quotidiennes. Il n'y avait
rien qui ressemblât au fonctionnement attentif d'une magistrature,
chargée de veiller sur les intérêts religieux. Pour conclure sur
Digitized by VjOOQ IC
602 MTUE DES DEUX MONDES.
Aristophane, s'il ne fut pas inquiété, c'est que la loi ne l'atteigoaii
pas; Taccusation d'impiété ne s'adressait pas à lui. Il n'avait pas
commis de profanation religieuse, comme Eschyle et Aldbiade
furent accusés d'en commettre ; il n'avait pas, comme les sophistes,
nié l'action de la puissance divine dans le monde physique; il
n'avait pas, comme on prétendit que Socrate l'avait fait, détourné
de rendre aux dieux de la patrie le culte auquel ils avaient droit :
il n'était donc dans aucun des cas qui rentraient dans l'accusation
d'impiété. Quant à la liberté de ses bouffonneries, elle n'excédait
en rien les limites depuis longtemps acceptées par l'usage. Aussi
ses ennemis, qui l'avaient attaqué en justice sur un autre chef,
comme étranger, ne songèrent pas à le poursuivre connue impie.
C'est qu'il avait pour lui la loi comme les mœurs.
Ce n'est pas encore assez que d'absoudre Aristophane au point de
vue athénien. Si l'on veut définir la situation qu'il prétendait
prendre dans les questions religieuses et qui ne lui était pas contes-
tée, on devra reconnaître en lui avec quelque surprise un défenseur
de la religion; défenseur très fidèle, il est vrai, aux allures de l'an*
cienne comédie, mais complètement d'accord avec le peuple, et
soutenant à sa façon le fonds de croyances et les formes du culte que
sanctionne l'état. £nfin la piété fait partie de son patriotisme con*
servateur.
11 y a lieu en effet de distinguer les bouffonneries mythologiques
depuis longtemps permises et que personne ne prenait au sérieux,
des vers où le poète marque son attachement à la foi traditionnelle
de son pays, et des expressions méditées de sa pensée personnelle.
Voici , par exemple , un hymne qui se chante dans une de ses co*
médies :
« Neptune, dieu des coursiers, toi qui aimes leurs hennissemens
et le choc sonore de leurs sabots, et la course victorieuse des ga*
1ères rapides à l'éperon azuré, et les luttes magnifiques des chars,
orgueil et perte des jeunes gens, viens ici dans notre chœur, d dieu
armé d'un trident d'or, ô roi des dauphins, ô fils de Gronos qu'in-
voque Sunium, qu'adore Géraestos, divinité amie de Phonnion et,
de toutes aujourd'hui, U plus propice aux Athéniens. »
La note comique, — un trait seulement sur la passion ruineuse
des jeunes gens pour les chevaux, — se distingue à peine ilans
cette invocation à la grande divinité nationale de la mer et des
coursiers, qui vient de présider aux succès de Gléon à Pylos et des
cl^valiers à Gorinthe, et qui, quelques années auparavant, inaugu-
rait la guerre du Péloponëse par l'importante victoire navale de
Phormion. Tout le public s'associait à cette prière d'actions de
grâces, et c'était sans aucun doute un sentiment sincère de religion
Digitized by VjOOQ IC
Là religion dans ARISTOPHANE. 603
patriotique qui se faisait jour dans le péle-mêle apparent de fantai^
sies burlesques dont se compose la pièce politique des Chevaliers.
Ce chant faisait partie de la parabase^ morceau essentiel de l'an-
cienne comédie et souvenir expressif de sa première origine; il y
était donc comme à une place d'honneur, et y conservait la tradi-
tion des expressions sérieuses de piété qui sans doute, ne fût-ce
qu'au moment du sacrifice, s'étaient mêlées primitivement aux ré-
jouissances par lesquelles on fêtait les présens de Bacchus.
Neptune, d'après une légende importante que Phidias venait
d'inscrire sur un fronton du Parthénon, avait disputé à Minerve le
patronage d'Athènes. Une invocation adressée à Neptune conune
dieu protecteur appelait naturellement une invocation à Minerve ;
et, s'il recevait ici les premiers hommages du chœur, composé de
chevaliers, c'était uniquement à cause du sujet de la pièce et des
circonstances politiques. Il y a donc aussi dans cette parabase une
prière à la déesse, et elle est conçue dans le même esprit, sincère et
vraiment religieux, quoique le chœur la rapproche du ton de la comé-
die, en unissant à la pensée des victoires qu'il souhaite à la patrie
des vœux pour sa propre victoire sur les rivaux du poète au con-
cours des Lénéennes : <( 0 Pallas, gardienne de la cité, ô toi qui
règnes sur la contrée la plus sainte, la première de toute par sa
gloire guerrière, par ses poètes et par sa puissance, viens parmi
nous, amenant avec toi la victoire, notre alliée dans les guerres et
dans les combats, la compagne fidèle de notre chœur. •• »
On ne peut nier que l'auteur de ces strophes ait tenu à rendre
hommage aux divinités de sa patrie ; nous avons une preuve encore
plus décisive de ces dispositions d'Aristophane« Il y a une de ses
comédies qui est tout entière une attaque contre l'impiété, le$
Nuées. Quels sont les impies auxquels en veut ce défenseur des in-
térêts moraux et religieux de la cité? Les sophistes, personnifiés
dans Socrate. Ne nous inquiétons pas de cette personnification ni
de ce qu'elle peut avoir de faux et d'injuste, et bornons-nous à dé-
gager la pensée d'Aristophane. Les sophistes et leurs disciples, Eu-
ripide dans le nombre, ne se contentent pas des croyances et des
cultes populaires; ils expUquent par la raison les phénomènes na-
turels que la foi attribue à l'action merveilleuse de la divinité , et
par là ils diminuent ou suppriment les dieux. Leur crime , c'est
l'abus orgueilleux du raisonnement, qui les conduit en religion à
l'athéisme, en morale au mépris de la justice et à l'oubli des vertus
civiques. Voilà quelle est la thèse d'Aristophane, très conforme, on
le voit, à l'esprit de la constitution athénienne et aux opinions vul-
gaires sur l'impiété , capable par conséquent de lui concilier la far
veur du public; mais pour cela il fallait qu'elle fût bien comprise.
Digitized by VjOOQ IC
aOA REVUE DES DEUX MONDES.
Or la comédie d'Aristophane a les formes si peu respectueuses, et,
quel que soit son but, elle se livre en route à de telles fantaisies,
que quelques-uns risquaient de s'y tromper. Quand, par exemple, à
l'explication de la pluie par les nuages est opposée, dans une plai-
santerie difficile à reproduire, la croyance populaire à Faction divine
de Zeus, le souverain du ciel, de quel côté est le scandale? Le ridi-
cule est distribué avec une impartialité peu rassurante pour l'or-
thodoxie du poète. Il faut donc à ce passage et à d'autres une
contre-partie; il faut que les morceaux les plus importans produi-
sent des impressions très nettes dans le sens de la vraie pensée
d'Aristophane. C'est pour cela que la parabase des Nuées y comme
celle des Chevaliers^ contient des invocations religieuses d'un beau
caractère, où de même se glisse un trait destiné à rappeler la fiction
sur laquelle repose la fable comique :
c( J'appelle au milieu de notre chœur, d'abord le roi céleste, le
souverain des dieux, le grand Zeus; puis la divinité redoutable, dont
la force inunense, armée du trident, soulève conune avec un levier
la terre et la mer salée; et notre père glorieux, l'auguste Éther,
le nourricier universel ; et le dieu conducteur d'tm char, dont la
clarté resplendissante rayonne sur toute la terre, grand parmi les
divinités et les hommes. »
Si, parmi ces grands dieux de la nature consacrés par la foi an-
tique, l'Éther, père des nuées, n'avait pas une place , en quoi cette
invocation différerait-elle des hymnes les plus religieux? On ne sai-
sit plus aucune différence dans la seconde strophe, où les dieux des
élémens ont fait place aux divinités plus personnelles, honorées
comme les principaux d'entre eux, Jupiter et Neptune, dans les
grands sanctuaires de la Grèce : o Viens, ô viens, Phébus, dieu de
Délos, qui occupes la roche élevée du Cynthe; et toi, déesse bien-
heureuse qui habites à Éphèse la demeure d'or où les vierges des
Lydiens te rendent d'éclatans hommages; viens aussi, ô déesse de
notre patrie, dont la main gouverne l'égide, patronne de notre ville,
ô Athéné; et toi qui, dans ta marche souveraine sur les rochers du
Parnasse, y allumes les î^xxx des torches, resplendissant parmi les
bacchantes de Delphes, ô dieu du cômos, Dionysos I »
La comédie use de son droit en choisissant parmi les épithètes
de Dionysos celle qui rappelle les plaisirs bachiques. Elle emprunte
d'ailleurs la forme solennelle des hymnes d'invocation, consacrée
depuis le vieux Terpandre^ et le ton de la prière reste grave. C'est
une sorte de litanie analogue à celle qui remplit le premier chœur
des Sept Chefs. Elle n'en a ni le développement abondant m' l'ac-
cent pathétique; mais elle appartient à la même religion.
C'est cette religion, la religion populaire et traditionnelle, celle
Digitized by VjOOQ IC
Là BELIGION DANS ABISTOPHÂNE. 605
qui est de tout temps dans les croyances, dans le culte, dans les
mœurs, dans le langage, qui habite dans les temples et remplit de
son inspiration les arts et la poésie^ qu'Aristophane veut défendre.
Son dessein est marqué par l'invention de la fable, par le sens gé-
néral des principales scènes, surtout de la scène capitale, la (Os-
cussion du Juste et de l'Injuste, enfin par le dénoûment. Ceci est
une exception dans l'ancienne comédie, que terminait ordinaire-
ment une procession joyeuse en souvenir du cômos, d'où elle était
sortie Les Nuées, ces filles de l'impalpable éther, ces déesses de
la subtilité, ces divinités révolutionnaires qui, au dire des sophistes,
ont avec le tourbillon détrôné Jup ter, se révèlent à la fin comme
des ministres de la justice divine. Le pauvre Strepsiade, poursuivi
par ses créanciers, ayant de nouveaux procès sur les bras pour avoh:
trop bien profité des leçons d'impudence et de mensonge qu'il a été
chercher, enfin battu et réduit au silence par son fils, meilleur so-
phiste que lui, s'en prend aux Nuées :
« C'est votre faute, leur dit-il, si j'en suis là; c'est parce que je
m'en suis remis à votre direction. — C'est toi-même, toi seul qui
t'es attiré ces maux par ta propension aux actions coupables. — Hé !
pourquoi ne le disiez-vous pas, au lieu d'exciter en le leurrant d'e3-
pérances un homme de la campagne, un vieillard? — C'est ainsi
que nous agissons toujours à l'égard de celui que nous voyons cé-
der à l'amour du mal, jusqu'à ce que nous l'ayons précipité à sa
perte pour lui apprendre à craindre les dieux. »
Strepsiade reconnaît la justice de cette sentence, et n'a d'autre
consolation que de mettre le feu à l'école de Soorate. Ces dernières
paroles des Nuées ne sont nullement en contradiction avec le chant
qui accompagnait leur entrée en scène :
« Vierges qui portons les pluies, allons visiter la contrée bril-
lante de Pallas, l'aimable terre de Cécrops, fertile en hommes va-
leureux, où s'accomplissent les augustes cérémonies, protégées par
le silence, dans le secret du sanctuaire mystique ouvert aux saintes
initiations; où, en l'honneur des dieux célestes, s'élèvent les tem-
ples et les statues, s'avancent les processions saintes, se célèbrent
en toute saison les sacrifices couronnés de fleurs et les fêtes bril-
lantes; où, quand arrive le printemps, le culte de Bromios fait re-
tentir les chants mélodieux des chœurs rivaux et la voix sonore des
flûtes. »
Voilà l'image brillante et complète de cette vie religieuse qui
multiplie dans Athènes les hommages rendus sous toutes les formes
aux grandes divinités des enfers et du ciel. Cette terre pieuse entre
toutes, les Nuées y sont venues en définitive pour punir les impies.
Ce sont eux qui les y appelaient, mais elles se sont tournées contre
Digitized by VjOOQ IC
J
606 REYCE DBS DEUX MONDES.
eux; ces divinités inconsistantes, illusions de leur perversité, douées
par leur esprit d'un charme corrupteur, loin de les soutenir, les ont
perdus : ils ont péri par leur propre erreur. Tel est le sens général
de la comédie des Nuées. Le développement de ces idées , malgré
tout ce qu'Aristophane y avait mis d'invention, de verve, de grâce
et de force, laissa le public assez froid. Aux délicatesses de cette
morale ingénieuse, la foule préféra de beaucoup la Bouteille de
Gratinus, où le vieux poète conservait les franches et joyeuses al*
lures de la comédie primitive. Mais Aristophane n'accepta pas cette
sentence; nous avons sa protestation, et Ton sait qu'il voulut faire
revenir sur leur impression ces juges qu'il accusait d'ingratitude et
d'inintelligence. C'est qu'à ses propres yeux de pareilles innova^*
tiens dans la forme et dans le sujet, cette portée nouvelle donnée
aux farces dionysiaques, ces apologies énergiques et spirituelles de
l'ancienne éducation, des anciennes mœurs, de l'ancienne foi, qui
avaient formé les combattans de Marathon, constituaient son titre
principal à l'estime publique, et qu'il se croyait vraiment d'ac-
cord avec le senthnent populaire et les plus hauts intérêts de sa
patrie.
Voilà quelle est la mesure de la religion d'Aristophane. CTest celle
du grand nombre soutenue par les principes des bons citoyens.
Admet^lle une part de scepticisme? Autant et pas plus que les
dispositions générales de la société contemporaine. A cette époque,
en effet, le scepticisme a pénétré dans les mœurs. Au mouvement
des sophistes, alors dans toute sa force, répond le progrès naturel
d'une dissolution dont la religion contenait en elle-même les pre*
miers germes. Aristophane, l'ennemi des sophistes et des philoso-
phes, en est un meilleur témoin qu'Euripide. On aura beau faire la
part de la licence et de l'ivresse permises par la fête, il restera en-
core largement de quoi compromettre l'autorité des dieux. Cette
piété d'un défenseur sans respect et sans pudeur constate, en réa-
lité, leur faiblesse et l'aggrave par des blessures durables. Cepen-
dant le scepticisme involontaire et irréfléchi d'Aristophane reste
loin de ce qu'osera plus tard une autre polémique, hostile, comme
la sienne, aux philosophes. C'est à plusieurs siècles de distance,
chez un imitateur des anciens comiques, Lucien, que le scepticisme
arrive à son terme. Lucien ne se borne pas à reproduire et à conti-
nuer, dans le cadre de ses dialogues et dans les petits drames qu*il
compose, les badinages mythologiques de ses spirituels prédéces-
seurs, il ne lui sufBt pas de s'^yer sur le ménage de Jupiter et
sur les amours des dieux, ou de traiter à son tour le thème de la
traversée de TAchéron; chez lui, ce n'est plus la plaisanterie, qui
s'arrête à la surface et relève en se jouant les naïvetés et les cou-
Digitized by VjOOQ IC
Là SEUGION BAIfS ARISTOPHANE. 607
tradictions des légendes religieuses, c'est une ironie destructive,
ipii raisonne à outrance, s'attaque au fond même de la foi, et ne
cesse que lorsqu'il n'y a plus rien. Lisez le Jupiter convaincu : la
coDclusioD poursuivie et atteinte avec une rigueur impitoyable, c'est
la négation de la Providence divine et de la responsabilité humaine
au nom de la croyance homérique à la destinée. L'antique poète
avait représenté le monde suspendu à une chaîne d'or que tient la
main toute-puissante de Jupiter, et cette brillante image de l'har-
monie de l'univers maintenue par un dieu suprême avait traversé
les siècles, vénérée par la foule et admirée des philosophes. Hais
Homère soumet la volonté de Jupiter à la destinée; donc la chaîne
d'or et la main de Jupiter ne suffisent pas. Il y a au-<lessus de Jupi-
ter la Parque avec son fuseau, et de ce fuseau pend un petit fil au-
quel est attaché le dieu souverain avec l'univers à sa suite. Voilà
comment Lucien complète l'image d'Homère. Or, dit -il ailleurs,
dans r Assemblée des dieux^ la destinée, dont les Parques sont les
ministres, est un mot vide de sens; elle n'existe que dans les
disputes bruyantes des philosophes. Gela est plus grave que la
plaisanterie des Nuées sur les jeûnes forcés de l'Olympe quand
le désordre du calendrier athénien prive les dieux de leurs
sacrifices.
Encore une fois, sans faire Aristophane plus religieux qu'il n'était,
nous trouvons en lui, sous les hardiesses peu édifiantes du costume
comique, un fidèle interprète du sentiment général des Athéniens
d'alors, txè& libres parfois avec leurs dieux, mais attachés i la re-
ligion de leurs pères, très empressés aux nombreuses solennités qui
faisaient de leur vie une fête perpétuelle, et nullement disposés à
déserter les magnifiques temples qu'ils élevaient à ce moment
même. En effet, le môme temps voyait s'achever le Parthénon et
la comédie s'emparer de la faveur publicpie, et, ce qui surprendra
toujours la postérité, l'auteur des Nuées^ des Oiseaux^ des Gre-
nouilles^ fut un contemporain de Phidias et de Sophocle. Ces noms
nous avertissent qu'il y a chez Aristophane un élément d'une grande
valeur auquel il doit d'avoir sa place à côté de pareils maîtres dans
le siècle (te Périclès : l'art, qui lui permit d'offrir une satisfaction
complète aux goûts des spectateurs athéniens à la fois grossiers et
délicats. La question d'art est donc capitale dans ses comédies; eUe
l'est en particulier dans la manière dont il a traité b religion, et
l'étude en est beaucoup plus difficile et plus complexe qu'on ne le
croirait de prime abord.
Digitized by VjOOQ IC
608 REVUE DES DEUX MONDES.
IIL
Prenez par exemple la pièce des Grenouillesy qui semble à pre-
mière vue le triomphe de la grosse caricature religieuse : vous
serez surpris de voir quelle place y tiennent les combinaisons et
les recherches de l'art. Pour être applaudi, ce n'était pas tout de
présenter à la foule un Bacchus poltron et gouailleur. Cette har-
diesse en elle-même n'était rien sans le cadre et l'idée comique*
C'est ici que paraît d'abord ce mérite d'invention ingénieuse que
l'antiquité reconnaissait dans Aristophane et dont il se vante lui-
même avec complaisance.
Il veut, au moment où Euripide vient de mourir dans tout l'éclat
de sa popularité, attaquer encore le poète'qu'il n'a cessé de pour-
suivre pendant sa vie , et surtout il veut le juger, le condamner,
pour ruiner, s'il est possible, son influence, en opposant à ses
drames sans dignité, sans force, sans moralité, l'énergique et
grande tragédie d'Eschyle. Cette pensée, si intéressante pour l'his-
toire littéraire, n'appartient pas tout entière en propre à Aristo-
phane ; c'est en partie la pensée du jour. Presque aussitôt après
Euripide, ayant à peine le temps de s'honorer encore par un hom-
mage rendu à son émule, Sophocle aussi est mort. Les grands tra-
giques viennent donc de disparaître; malgré le nombre considérable
de poètes qui se pressent sur leurs traces, la scène semble vide, et
la postérité commence son œuvre en jugeant entre eux ces maîtres
dont elle ne doit pas voir les égaux. Tel est le sentiment général,
et ;la comédie, fidèle à son rôle, s'en fait l'interprète. En même
temps qu'Aristophane, au même concours, Phrynichus l'exprime à
sa manière dans les MuseSy où, comme on le croit généralement, il
instituait les déesses juges d'un débat entre Sophocle et Euripide.
Qu'y a-tr-il donc dans les Grenouilles qui soit personnel à leur au-
teur? On voit d'abord qu'il établit la rivalité, non pas entre les deux
poètes qui viennent de mourir presque ensemble, mais entre Euri-
pide et le vieil Eschyle, mort depuis un demi-siècle, afin que l'op-
position soit plus tranchée. Ensuite il place le débat et le jugement
dans les enfers. Les enfers lui fournissent le cadre de sa pièce; mais
ici encore il faut faire la part de ce qu'il n'a pas inventé et de ce
qui lui appartient. C'est seulement par des éliminations successives
qu'une analyse, poursuivie de degré en degré, fera retrouver le tra-
vail de son esprit et saisir sa véritable originalité.
Ce n'était pas la première fois que la comédie pénétrait dans ce
triste monde de la mort qui inspirait aux Grecs une si vive répu-
gnance. Elle s'y était installée sans hésiter avec ses hardiesses de
Digitized by VjOOQ IC
LA BEUGION DANS ARISTOPHANE. 609
toute sorte et cette indomptable galté qui exerçait au théâtre de
Bacchus un empire souverain et universel. De même | encore au
moyen âge, les terreurs très sincères de l'enfer chrétien n'ont pas
tenu à distance la verve ironique des fabliaux. Avant les Grenouilles
d'Aristophane, une pièce de Phérécrate avait montré Eschyle dans
les enfers. Si la comédie d'Eupolis, intitulée les Peuples^ n'y pla-
çait pas la scène de son action, elle contenait du moins une évoca-
tion qui faisait apparaître les morts illustres. Selon, Miltiade, Aris-
tide, Périclès, pour les' opposer à leurs indignes successeurs ; idée
qui présente quelque ansdogié avec celle d'Aristophane. Chez les
Grecs, la pensée des vivans ne se détachait pas de ceux qui les
avaient quittés; elle les suivait dans leur nouveau séjour, dans leur
« nouvelle forme de vie, » comme dit Euripide; elle se les repré-
sentait volontiers, sinon avec ime conviction profonde, gardant le
même caractère et les mêmes facultés, livrés aux mêmes occupa-
tions que pendant leur habitation sm* la terre. De là ces inventions
naturelles de la comédie, a Si vraiment, comme quelques-uns le
prétendent, les morts conservaient le sentiment, je me pendrais
pour voir Euripide, » dira un personnage de Philémon, sans doute
en souvenir des Grenouilles^ dont il réduira ainsi la pensée aux pro-
portions de la croyance vulgaire. Aristophane lui-même reprit dans
une pièce dont il n'est guère resté que le titre, GérytadèSy ce cadre
commode et accepté. Il y envoyait en députation vers les poètes des
enfers les représentans vivans des différens genres de poésie, les
plus pâles, les plus maigres, ceux chez qui l'apparence extérieure
trahissait des relations anticipées avec le séjour des ombres. Ainsi
la comédie se mouvait à l'aise dans cette région merveilleuse de la
mort, si souvent visitée par l'imagination populaire, et elle usait
sans scrupule de la même familiarité avec le personnel des enfers
qu'avec celui de l'olympe.
Quelles sont donc sur ce point dans les Grenouilles les inven-
tions d'Aristophane? D'abord il parodie les Descentes aux enfers^ ce
qu'it ne semble pas qu'on eût fait avant lui. C'était un des grands
sujets de l'épopée; il remontait jusqu'à l'école d'Hésiode : depuis,
il avait été traité par les orphiques, au point de vue particulier de
leur doctrine religieuse, et par les auteurs plus populaires de
poèmes sur Hercule et sur Thésée. Dn témoignée intéressant de
l'importance qu'il avait prise dans les préoccupations poétiques et
religieuses de la Grèce, c'est qu'il fournissait la matière d'une des
principales œuvres du grand peintre national Polygnote. Une des
deux parois de la Lesché des Gnidiens à Delphes était remplie par
une image des enfers : tel était bien le sujet véritable, quoique
l'idée première de la composition fût simplement empruntée à
TOMB XXVIII. — 1878. 39
Digitized by VjOOQ IC
610 ^ scTUE DES mm mondbs.
l'Évocation des mcfris de FOdyssée. Ncm-fieulemeat od y voyait
Thésée et Pirithoûs scellés par «ne force mystérieuse à leurs si^^
àë pierre comme dans l'épopée cootemporatoe de Paayasis, oe qui
était un souvenir précis de leur descente aux enfen; maïs le moiide
infernal, que roffrande du sang versé dans la fosse était cerné ou-
ym aux yeux d'Ulysse, s'était enrichi de la pliq)art des idées reti-
gieuses et philosophiques qui s'étaient dévelof^es autour de ces
voyages merveilleux attribués par la légende à certains héros. Ainsi
se mesurent le chemin parcouru depuis l'uitique épopée par la
pensée et l'imagination des Grecs, et le mouvement qui^ au miliea
du V* siècle, entraînait vers ce sujet l'élite des esprits. Quant à la
foule athénienne, deux légeiKles lui étaient surtout fanailiëres : la des-
cente aux enfers d'Hercule et celle de Thésée, le héros sational. Sans
doute, la tragédie les lui avait déjà rappelées plus d'uae fois : nous
en possédons une preuve pour le premier de ces héros dans ÏNer-
cule furieux d'Euripide. C'est la descente d'Hercule, po'somiage
depuis longtemps acquis à la comédie, qui sert de point de départ
à la composition d'Aristophane, et, comme il est naturel, les côtés
héroïques de son caractère n'y font pas oublier les attributions qui
sont en possession d'égayer les Grecs. Le vainqueur de Cerbère est
en même temps le formidable mangeur que l'on sait. Ses exploits
dsns le royaume d'Hadës sont de deux sortes : il en a enchaîné le
monstrueux gardien et dévasté les cabarets.
Cependant ce n'est pas lui qui, dans les Grenouilles^ descend aux
enfers ; il n'y est représenté que par les souvenirs qu'il y a laissés.
Celui qui tente l'aventure, c'est le dieu Bacchus, et c'est en cela
qu'Aristophane se montre le plus heureusement inventtf. Farmi les
légendes de Bacchus, il y en avait une qui le faisait pénétrer dans
les enfuis pour en ramener victorieusement sa mère Sémélé; eUe
était bien connue, ne fût-ce que par les Pyihiques de Pindare. Aris-
tophane la néglige, ou, s'il s'en souvient, il n'en garde que bien
peu. Le Bacchus qu'il choisit, ce n'est pas la divinité liéroîgBe et
glorieuse, le vainqueur de ia mort, c'est la divinité pqHilaîre qd
est en rapport direct avec la comédie, le dieu des iwndanges, ic
dieu de l'ivresse et de la joie, des plaisirs faciles et de la mdUease,
celui dont Eupolis, dans sa pièce des Taxiarques^ avait fait le dis-
ciple indocile du rude et vaillant général Phormion. C'est, de ptst,
le dieu tout athénien du théâtre ; et de là le motif de son voyage aa
séjour des morts : il veut en ramener un bon poète tragiqae, oifil
n'y en a plus k Athènes, et la sotee y est livrée aux tristes sooces-
smirs d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide et d'Agadion. Td est fe
personnage complexe, également propre à la parodie de la myihth
logie héroïque et à rex[»'e88ion de la critique littéraire, qu'imagine
Aristophane.
Digitized by
Google
I
lA I^UGION DANS AUSTOPHANE. Oli
Dès le début, sa pensée est parfaitement claire, a Moi, Dionysos,
fils de Stamnion (la cruche àvin), » dit fièrement ce dieu de comédie,
et il parait accoutré de façon à former un composé grotesque d'Her-
cule et de Baccbus. Avec la peau de lion et la massue, il porte une
robe jaune et des cothurnes de femme. Voilà celui qui va renou-
veler le plus hardi des exploits d'Hercule. Le contraste qui existe
entre les différentes parties de son costume est comme l'image sen-
sible de ridée comique, de l'opposition entre les périls présumés
d'une pareille entreprise et la fe^lesse pusillanime du personnage
qu en a chargé la fantaisie du poète. Avec quelle abondance de
verve et quelle audace bouffonne se développe cette idée, c'est ce
que la lecture de la pièce seule peut faire sentir. Les inventions
burlesques, les parodies de toute sorte, les trait» de satire , les sail-
lies imprévues, les jeux de scène ne cessent pas un instant d'égayer
ce merveilleux infernal dont la réalité terrestre fait presque tous les
frais. Sous cet appareil mythologique se distinguent très nettement
les traits d'un petit bourgeois d'Athènes, non des plus honorables,
sensuel, jovial et peureux.
H est en voyage, et un esclave l'accompagne, portant les bagages
et porté lui-même par un âne, ce qui fait, lui dit-on, qu'il ne porte
rien. Cet esclave, substitué avec intention au compagnon habituel
de Bacchus, au vieux Silène, est peu respectueux pour son maître ;
il le traite de pair à compagnon, il s'amuse des terreurs qu'il lui
cause en évoquaBt des monstres imaginaires. Et cette poltronnerie,
poussée jusqu'aux dernières limites, parait d'autant plus ridicule
que c'est celle d'un poltron fanfanMi, qui, pour abuser les autres et
lui-même, s'est déguisé en héros et a revêtu une armure formidable.
Déguisement malheureux, car, si parfois il cause des illusions flat-
teuses pour son amour-propre, le plus souvent il lui occasionne, à
la porte des hôtelleries et ailleurs, de sérieux embarras, et jusque
dans la maison où il va, il le fait prendre d'abord pour le brigand
qui a volé autrefois le chien du logis. En pareil cas, l'unique res^
source du malheureux voyageur est de transporter sur les épaules
de son esclave ce dangereux attirail, sauf à le reprendre lorsque le
péril est passé ou que parait s'oQrir une per^ective agréable. A la
fin, bien entendu, l'esclave se fatigue de cet échange de costumes
si désavantageux pour lui-même et s'obstine à garder le rôle de
maître au bon moment*
Au milieu de ces mésaventures vulgaires et de ces bouffonneries,
auxquelles ^s traits de nature spirituellement saisis donnent le de-
gré de vérité qu'elles comportent, on se représente l'effet que pro-
dttkent les noms redoutables de Cerbère, d'Eaque, de Plutoû, de
Proserpine, de l'Achércm. Cest l'idée onnique reprise de nos jour^
Digitized by VjOOQ IC
612 BEYUE DES DEUX MONDES*
dans un genre d'ouvrages dont les Athéniens de Paris ne paraissent
pas se lasser : pour ceux d'Athènes, le contraste était bien plus vif,
car il s'agissait de leurs dieux et de leurs croyances. II y a un mo-
ment où, sous des coups de fouet, antiqpies précurseurs des coups
de bâton de Molière, le patient se réclame de sa divinité ; divinité
bien compromise, il faut l'avouer. C'est ainsi que le dieu fait à ses
propres dépens les honneurs de son théâtre à la foule qui s'y est
réunie pour célébrer son culte.
Dans la seconde partie du rôle, cette divinité de Bacchus, traitée
moins outrageusement, n'est cependant pas prise plus au sérieux.
Bacchus est érigé en juge de la scène, et à qui cette fonction con-
viendrait-elle mieux? Outre qu'il est, comme son frère Apollon, le
dieu des Muses, ce dont, il est vrai, le poète ne s'inquiète guère,
qui pourrait se vanter de posséder une plus grande expérience du
théâtre? Il est toujours là, et il y a toujours été. C'est le spectateur
perpétuel de la tragédie, depuis son origine, qui remonte à plus
d'un siècle, jusqu'au temps présent. C'est en effet à ce titre
qu'Aristophane le choisit pour décider la querelle d'Eschyle et
d'Euripide, et non comme divinité de l'inspiration poétique. Bac- *
chus devient une personnification du public athénien, convié à se
reconnaître dans cette image peu flatteuse. Inintelligent, fantasque,
mauvais plaisant, il ne brille ni par la sûreté du goût ni par la fer-
meté du jugement; il est de l'avis du dernier qui parle. « Tu n'étais
qu'un sot, lui dit Euripide. — Je le vois bien moi-même, » répond-
il. Avec cela il est guidé par un vague instinct de ce qui est bon,
et juge bien en définitive, puisqu'il consacre la supériorité du noble
et grand Eschyle.
Voilà quels sont les principaux traits dont Aristophane a formé
son personnage. A cette conception première d'une descente aux
enfers de Bacchus travesti en bourgeois athénien, son esprit inven-
tif rattache d'autres idées dont certaines sont fort importantes. Il
en est qui jettent dans sa composition la variété la plus inattendue.
Bornons-nous ici à en rappeler une, qui nous fournira un nouvel
exemple de la liberté de son imagination dans la parodie religieuse.
Elle ne se rapporte qu'à un épisode; mais, sans doute, il y tenait
lui-même particulièrement, puisqu'il en tira le nom de sa comédie.
Il fait faire à Bacchus la traversée traditionnelle de l'Achéron, et
même oblige ses mains divines à ramer péniblement sous les ordres
de Charon, l'âpre nautonier. Jusqu'ici, il n'y a qu'un développe-
ment assez naturel de la donnée générale; mais Aristophane va plus
loin, et ce thème prend par l'élaboration poétique une valeur im-
prévue. De même que Charon, transformé en batelier vulgaire,
difiëre peu des personnages de cette classe, le marais achérusien
Digitized by VjOOQ IC
LA B£LIG10N PANS ARISTOPHANE, 613
ressemble à tous les marais : il est peuplé de grenouilles, ce qui
vaut bien les poissons qu'y avait mis Polygnote dans sa peinture de
Delphes. Sera-ce en souvenir de cette invention d'Aristophane que
Juvénal placera des grenouilles noires dans ces enfers surannés
auxquels ne croient plus, dira-t-il, que les petits enfans? Les
grenouilles du poète grec ne sont pas noires (on ne les voit pas),
et n'ont rien d'effrayant; l'impression qu'elles produisent est toute
différente. Voici en effet que tout à coup, du fond de cette trivia-
lité à laquelle a été abaissée de parti pris la gravité des légendes
infernales, s'élance une poésie nouvelle, comme pour remplace^
celle que la parodie a détruite. Ce n'est pas la poésie mythologique,
ou du moins elle ne prend de la mythologie que ce qui est resté
étroitement uni à la ;iature, et c'est d'abord de la nature qu'elle
vient elle-même durectement ; elle en traduit les impressions avec
une vérité pleine de fraîcheur et de grâce. On voit les grenouilles
plonger dans les eaux transparentes aux heures de soleil et s'ébattre
parmi les herbes aquatiques, se réfugier au fond pendant la pluie ; '
on entend leurs chants se mêler au crépitement des bulles d'eau
qui éclatent à la surface; et au-dessus de ces petits effets, légère-
ment rendus par un trait vif, par une onomatopée harmonieuse que
crée le poète, retentit le refrain sono|:e brékékékex, koax, koax,
qui contient déjà la note comique et prépare la bouffonnerie finale,
la lutte de cris entre Bacchus et les grenouilles, par laquelle la
scène se termine.
En rapport avec ces jolies descriptions se sont présentés aupara*
vaut, esquissés de la même touche vive et légère, deux petits dé-
veloppemens mythologiques et religieux, où l'analyse a parfois
quelque peine à suivre les détours d'une pensée singulièrement
ingénieuse. L'idée commune qui les unit l'un à l'autre, c'est que
la beauté du chant des grenouilles ainsi que leurs mœurs les
mettent en conununication naturelle avec les divinités de la mu-
sique, Apollon, les Muses, Pan, Bacchus. Les roseaux ^qu'elles
nourrissent dans leurs marais fournissent à Pan sa flûte, au divin
Apollon l'appareil sonore qui supporte sa lyre. Quant à Bacchus,
qui a les honneurs du premier couplet, comme le sujet et la^sitaa-
tion semblaient le demander, l'explication de ses rapports avec les
grenouilles exige plus d'efforts. C'est ici qu'on peut reconnaître
tout ce qu'il y a parfois d'idées et d'agencemens délicats dans quel-
ques vers d'Aristophane.
(( Filles marécageuses des fontaines, élevons le concert [de nos
voix, notre .chant mélodieux, koax, koax, qu'enthousiastes nous
fîmes retentir à Limné en l'honneur de Dionysos nyséen, fils de
Jupiter, à l'époque où, aux saintes chytres, la foule du cômos aviné
s'avance dans notre domaine sacré, d
Digitized by VjOOQ IC
61A . RETUE VE8 DEUX MONDES*
Ce chant si court, où la traduction ne peut tout saisir, exigerait
un long commentaire. Quelques indications, les plus nécessaires,
en feront juger.
Tout, pensée générale et]détails, s'y rapporte aux Anthestéries, la
fête ;des fleurs qui annonçait l'approche du printemps, la solennité
la plus ancienne qui fût consacrée dans Athènes à Bacchus, celle
qui avait sanctionné son admission définitive dans la ville. Elle
avait pris un caractère national et un éclat particulier depuis Hsis-
trate, et à ce moment le côté mystique s'y était dévelq)pé. On la
Oélébrait dans l'intérieur et autour du premier temple que les Athé-
niens eussent élevé au dieu, celui |de Limné. C'est là qu'avait été
apportée d'Éleuthères, ville béotienne du Cithéron, une antique
idole de bois, qui représentait le Dionysos de Nysa, c'est-à-dire de
Thumidité et de la végétation. Le théâtre lui-même, situé à peu de
distance, en dépendait, faisait parti du domaine sacré du dieu
nyséen d'Éleuthères et de Lijnné, et voilà pourquoi le prêtre de
'Dionysos éleuthérien y avait une place d'honnetir (1), comme en
témoigne un trait de la pièce même des Grenouilles. Une seule fois
dans l'année, pendant les Anthestéries, le vieux sanctuaire s'ouvrait,
et la statue de bois, placée sur un char à côté de la femme de l'ar-
chonte-roi, était promenée dans la ville, accompagnée d'un cortège
de bacchantes, de satyres et de nymphes; c'était la pompe nup-
tiale du dieu et de Coré (la jeune vierge), nom sous lequel Proser-
pine personnifiait la végétation naissante du printemps. Outre le
drame religieux des noces de Konysos et de Coré, il y avait encore
dans les trois jours que duraient les Anthestéries des divertisse-
mens et des sacrifices funèbres, la fête des coupes^ celte des
chytres (vases de terre qui renfermaient les graines offertes à Her-
mès infernal et aux morts), un cômos ou procession bachique. Et
maintenant quelle relation le poète établit-il entre les Anthestéries
et son chœur de grenouilles ? C'est que Limné, le quartier où cette
fête avait lieu, signifie proprement le marais; c'était primitivement
un lieu humide, séjour naturel des grenouilles. Les grenouilles
lîmnéennes ont été transportée* après leur mort dans le marais
achérusien, et ce sont elles qui saluent l'arrivée du dieu de Limné
en célébrant leurs souvenirs communs. Telle est la suite d'idées et
de faits qu'il faut avoir présente à l'esprit en lisant lés vers d'Aris-
tophane; autrement ces mots qu'ils renferment, Limni^ Npsa^
lacchos (le nom mystique de Dionysos ressuscité et uni à Coré),
chyires, cômos, restent pour nous vides de sens dans un ensemble
confus.
t
(i) U occupait an pramier rang an siège de marbre magnifiquement sculpté^ qn*oa
a retrouvé dans les rouilles de 1863, et doit un moulage est conaerré à la bibliothèque
de la Sorbonne.
Digitized by VjOOQ IC
Là REUGK»! DANS ABISTi^fiANS. 615
Sans doute, c'est nous, moderaes, qui, sur quelques vers joyeux
et légers, édifions les laborieuses constructions de notre archéo-
logie religieuse. Ni Aristophane, ni son public, ne méditaient sur le
sens de ces détails. Il se peut même que la science actuelle, si elle
ne se fait pas illusion sur elle-même, se démêle mieux dans la com-
plexité de ces obscures questions que ne le faisaient les Athéniens
les plus éclairés du siècle de Périclès, et, à coup sûr, la foule n'y
entendait rien ; mais elle avait de plus que nous la vive impression
des Anthestéries qu'elle célébrait chaque année entre les Lénéennes
et les Grandes Dionysies, époques des représentations dramatiques.
Si les Athéniens ne songeaient nullement aux progrès du culte
de Bacchus et aux graves modifications qu'avaient pu y apporter
Pisistrate et l'organisateur des mystères, Onomacrite, ils en subis-
saient à leur insu l'influence, et les conséquences de ces change-
mens étaient entrées dans leur vie. Aussi chacun de ces mots dont
nous recherchons péniblement la signification éveillait-il de lui-
même en eux l'idée très nette des spectacles, deà lieux, des détails
qui leur étaient familiers. Voilà ce dont il faut nous souvenir, sous
peine de ne comprendre ni les dispositions du public, ni la pensée
du poète. Cette pensée, on le voit, se livre elle-même à un travail
bien complexe, et elle peut paraître ingénieuse jusqu'à la subtilité.
Gratinus avait uni étroitement dans la même critique, avec le tra-
gique le plus ingénieux et le plus subtil, celui-là même qui parmi
les comiques le poursuivait des attaques les plus obstinées, et
forgé le mot euripidaristophanisani : ne serait-on pas tenté de le
justifier par cet exemple d'arrangement complexe et cherché ? Ce-
pendant la peine n'y a pas laissé de trace. L'art garde une appa*
rence naturdle, tout en inventant des combinaisons multiples. Il y
a un fend de composition laborieuse, et à la surface court la fan-
taisie la plus libre, se joue une verve dont les étincelles semblent
faillir d'elles-mêmes. Voilà bien la nature de l'art grec, le seul qui
ait su porter légèrement les chaînes volontaires de la sdence et de
la méditation. 11 domine même dans la comédie antique, cette né-
gation, semble-t-il, de toute loi et de toute contrainte. C'est lui
qui s'impose à la foule au moment même où elle s'abandonne à<
toute la grossièreté de ses instincts, et tel est son pouvoir que,
lorsque la parodie s'attaque à la religion, a'est lui qui dans une
matière de cette imp<Hrtance décide souverainement du succès.
iCLBS GiBAW.
Digitized by VjOOQ IC
LA PEINTURE
A L'EXPOSITION UNIVERSELLE
I.
Nous ne ferons point de réflexions moroses, nous nous abstien-
drons de toute comparaison chagrine et fâcheuse. Il serait vraiment
trop facile d'avancer et de prouver qu'en ce qui concerne les beaux-
arts l'exposition universelle de 1878 est inférieure à ses devan-
cières, surtout à celle de 1855, qui a jeté un si vif éclat et laissé
un ineffaçable souvenir. Hélas! les morts vont vite; on leur suc-
cède, mais on ne les remplace pas toujours. Il faut en prendre son
parti, jouir de sa destinée et ne pas tout demander. Nous vivons
dans le siècle de l'industrie, des inventions et des machines; notre
sort est assez beau. Comme le disait, il y a trois mois, lord Beacons-
field au banquet annuel de la Royal Academy de Londres, aie
temps présent est un âge de civilisation avancée, et la civilisation
est essentiellement confortable ; sa tendance fatale est de suppri-
mer le sentiment «et de s'occuper du réel beaucoup plus que de l'i-
déal. » Lord Beaconsfield a raison, le confortable et l'idéal sont deux
choses absolument différentes, et qui veut l'une doit apprendre à
se*passer de l'autre. Les mères ont coutume de dire à leurs filles
qu'une femme doit savoir souffrir pour être belle. Cet adage est
profondément juste, et les peuples qui se piquent d'exceller dans
les beaux-arts feraient bien de s'en pénétrer autant que les jeunes
filles qui aspirent à briller dans un bal. Quand une société se sou-
cie avant tout de se procurer toutes ses aises, elle ne doit pas s'é-
tonner que son architecture ait peu de style, que ses statues man-
quent de caractère , que sa peinture d'histoire soit trop souvent
insignifiante. Les Grecs du temps de Périclès se résignaient à une
foule de privations qui nous seraient insupportables et qu'ils ne
sentaient pas.
Digitized by VjOOÇIC,
LA PEINTIJRE A L EXPOSITION UNIVERSELLE. 617
Il est vrai que, presque partout, les gouvernemens s'appliquent
avec un zèle et une sollicitude dont ils font gloire à réagir contre
les tendances d'une civilisation qui sacrifie tout au confortable. Us
prennent sous leur haut patronage le sentiment et l'idéal; mais, si
excellentes que soient leurs intentions, ils font mal un métier qui
n'est pas le leur, ils n'ont pas toujours la main heureuse, et l'idéal
comme le sentiment ont rarement à se louer des services qu'ils
cherchent à leur rendre. C'est en général une froide et triste pein-
ture que la peinture officielle ou gouvernementale, et à notre con-
naissance aucun homme d'état n'a découvert jusqu'aujourd'hui un
moyen ^suré de créer de grands artistes et dç les contraindre'à
fabriquer des chefs-d'œuvre. Dans le discours que nous avons cité,
lord Beaconsfield, après avoir déclaré qu'à son avis les ministres de
sa majesté la reine de Grande-Bretagne et d'Irlande ne faisaient pas
assez pour les beaux-arts, s'est empressé de reconnaître que c'est
un point délicat, controversé, de savoir comment doit s'y prendre
un gouvernement pour faire fleurir l'architecture, la sculpture et la
peinture. « Il y a des gens, disait-il, qui prétendent qu'en pareille
matière l'influence du gouvernement est nulle; d'autres, affirment
qu'elle n'est pas nulle , mais qu'elle est funeste et désastreuse. Ce
qui est positif, c'est qu'il nous est fort difficile, à nous autres mi-
nistres qui désirons favoriser le progrès de l'art, de prendre une
mesure quelconque dont le succès soit certain ou probable , that is
likely to be successfuL S'il nous arrive d'ériger une statue à un
homme de mérite qui n'est plus, nous pouvons compter que dès le
lendemain on en fera la caricature. Si nous acquérons quelque
œuvre des grands maîtres du passé dans l'espérance qu'elle devien-
dra une source d'inspiration pour les peintres contemporains, on ^
ne manque pas de nous démontrer que ce prétendu chef-d'œuvre
n'est qu'une copie, et si nous avons le malheur de ne pas l'acheter,
on nous accusera avec véhémence d'avoir laissé échapper une oc-
casion d'or. Cependant, ajoutait-il, quelque décourageante que soit
cette situation, nous nous ferons un devwr de protéger les arts et
les artistes. »
Peut-être ce grand oseur, doué d'un esprit si charmant et si sub-
til, d'une imagination si vive et si remuante, a-t-il un secret, qu'il
nous révélera plus tard; peut-être réussira-t-il à donner à son pays
des Véronèse et des Titien, des Velasquez et des Delacroix, ce qui
assurément est une entreprise plus chanceuse que de lui donner
rile de Chypre. En attendant qu'il accomplisse ce miracle, l'Angle-
terre, comme toutes les autres nations de l'Europe, fera bien de se
contenter de ce qu'elle a et de ne pas mépriser le lot qui lui a été
assigné et qui n'est point méprisable. Le confortable n'a pas encore «
Digitized by VjOOQ IC
6f 8 REYUE DES DEUX MONDES.
tué le sentiment, l'industrie et les machines n'ont pas entièrement
supplanté les beaux-arts. Si l'exposition universelle de peinture de
1878 est inférieure à celle de 1855, eUe ne laisse pas d'avoir son
mérite; parmi les 3,500 tableaux qui, venus de tous Les coins de
la terre, se trouvent réunis au Champ de Mars, on compte un
nombre considérable d'œuvres fortes, distinguées ou intéressantes.
Grâce à Dieu, il y a encore des peintres; quand il n'y en aura plus,
le' monde deviendra tnen triste. Nous admirons conune il convient
les machines, et nous souhaitons toute sorte de bonheur aux méca-
niciens ; mais la plus belle locomotive , la plus bdle nM>issonneuse
à deux roues, le p}us merveilleux phonographe, la plus perfection-
née de toutes les machines à coudre ne tiendra jamais lieu d'aune pe-
tite toile, grande comme la main, peinte avec amour, avec con-
science, avec sincérité, par un artiste qui avait quelque chose à dire
et qui l'a dit.
Mous serons très court sur la section française de Texposition,
bien qu'elle soit sans contredit la plus considérable de toutes, la
mieux fournie, la plus riche en œuvres importantes. Les tableaux
qu'on y voit ont figuré presque tous dans les expositions annuelles;
il n'y a pas lieu de les recommander de nouveau à l'attention et à
l'admiration du public ou d'instruire une fois encore leur procès.
La France ne peut que se féliciter du rôle qu'elle joue dans le con-
cours international du Champ de Mars. Elle est entrée bien armée
dans la lice ; pour y remporter la victoire, elle a mis en ligne quel-
ques-uns des chefs-d'œuvre de M. Meissonier, les plus admirables
portraits de M. Bonnat, les tableaux d'histoire de M. Jean-Paul
Laurens, les scènes orientales de M. Gérôme et les scènes bibliques
' de M. Gustave Moreau, plusieurs grands paysages de M. Harpignies,
dont le dessin est aussi pur et aussi sévère que la composition en
est savante, des toiles signées Hébert ou Henner,. Carolus Dunm
ou Jules Lefebvre, pour ne rien dire de bien d'autres artistes, gui
se distinguent ou par le sentiment de la couleur, ou par Tétude
sérieuse de la nature, ou, par l'habileté de l'exécution. La France
est fière de ses* peintres, elle l'est peut-être encore plus de ses
sculpteurs; ils n'ont pas d'égaux, à peine ont-ils des émules. On
est heureux de retrouver au Champ de Mars la phalange serrée de
cette école moderne de sculpture qui joint le goût des nouveautés
au respect des traditions et à laquelle l'étranger a peu de chose à
opposer. Les statues anglaises sont trop habillées, elles s'appliquent
par-dessus tout à ne point blesser la pudeur, à être scrupuleuse-
ment décentes, elles n'apprendront jamais la noble effronterie du
grand art. Les statues allemandes, depuis que Rauch n'est plus,
sont trop grasses, trop potelées, il y a de la lymphe dans leur
Digitized by VjOOQ IC
LA PEINTURE A L'eXPOSITION UNIVERSELLE, 61i
marbre ou dans leiir bronze. Les statues italiennes sont trop pré-
cieuses et trop léchées, elles pèchent par l'afféterie. La statuaire
française n'est pas trop habillée, et elle n'est pas non plus désha-
billée, elle recherche la chasteté du nu; eye n'est pas trop grasse,
et personne ne peut lui reprocher d'être trop maigre; elle n'est pas
précieuse, et cependant elle ne néglige point le détail; elle sait
jouer quand il le faut, mais elle se défie du joli, du mignard, des
bagatelles tourmentées et laborieuses; elle sait que « le ciseau, dé-
posant la pensée de l'artiste dans une matière rebelle et d'une éter-
nelle durée, doit avoir fait un choix original et peu commun. »
Le succès de la peinture française au Champ de Mars serait bien
plus grand encore, si le jury avait été plus sévère ou plus im-
partial dans ses choix, plus attentif à séparer l'ivraie du bon grain,
s'il n'avait eu en vue que l'honneur national, s'il l'avait moins sa-
crifié aux petites considérations et aux petites passions des petits
amours-propres. Le catéchisme nous enseigne que nous avons trois
sortes de devoirs à remplir, des devoirs envers nous-mêmes, en-
vers le prochain et envers Dieu. Personne ne reprochera à messieurs
les jurés de n'avoir pas rempli scrupuleusement leurs devoirs envers
eux-mêmes; on ne les accusera pas non plus d'avoir négligé leur
prochain, si l'on entend par là cette portion de leur prochain qui
se compose de leurs amis et des amis de leurs amis. Peut-être aussi
ont-ils pensé s'acquitter envers Dieu en ouvrant à deux battans
les portes des salles françaises à certains tableaux de sainteté.
Malheureusement la peinture religieuse laisse aujourd'hui beaucoup
à désirer; le sérieux, l'inspiration, l'originalité, lui font défaut. En
rendant compte du salon de 1843, Henri Heine se plaignait que les
tableaux d*histoire sainte qu'on y rencontrait à chaque pas rappe-
laient trop « la boutique marchande et la mesquinerie épicière. »
Il en voulait surtout à un grand tableau auquel on avait assigné
une place d'honneur et qui représentait la fustigation. « La figure
principale, disait-il, ressemble avec sa mine douloureuse au direc-
teur d'une entreprise financière en déconfiture, qui se présente de-
vant ses actionnaires afin de leur rendre ses comptes. Ces derniers
sont aussi reproduits sur la toile sous la forme de bourreaux et de
pharisiens, qui sont terriblement courroucés contre VEcce homo^
parce que, selon toute apparence, ils ont perdu énormément d'ar-
gent sur leurs actions. » Nous n'avons découvert aji Champ de Mars
aucun Erre homo qui réponde à ce signalement; mais nous y avons
aperçu des saintes Vierges fort bien faîtes, qui n'opt de divin que
l'énorme auréole dont elles sont affublées; Jeurs traits souffrans,
leur physionomie maladive n'expriment, à le bien prendre, que l'im-
mense ennui qu'on a éprouvé à les peindre. Un dieu difforme peut
Digitized by VjOOQ IC
620 REVUE DES DEUX MONDES.
avoir sa majesté, rien n*est moins supportable qu'une divinité bel-
lâtre et insipide. Sans doute ces Vierges ont d'estimables qualités,
elles sont Touvrage d'un habile homme, qui sait son métier: mais
il y en a trop, il suflBsaît d'en admettre une à titre d'échantillon. On
pourrait citer bien d'autres tableaux qui n'ajoutent rien à l'éclat
de la section française. Il est regrettable qu'on n'ait pas écarté cette
bourre, qu'on ait introduit dans le tabernacle une centaine de toiles
honnêtement médiocres et quelques autres médiocrement honnêtes.
Il est regrettable aussi qu'on ait permis à de froides peintures, dont
les dimensions sont exorbitantes, de s'étaler à leur aise, de cou-
vrir des murailles entières. Bien qu'il fît brûler par un fer rouge la
langue des blasphémateurs, saint Louis fut un saint homme de roi,
qui mérite de tenir une grande place dans l'histoire; mais on ne
peut s'empêcher de penser qu'il en tient trop au Champ de Mars.
Si l'on trouve dans la section française beaucoup de tableaux
qu'on n'avait garde d'y chercher, on a le regret d'y chercher en
vain d'autres tableaux qu'on serait heureux d'y trouver. Le jury
art-il eu peur que la mariée ne fût trop belle? Dn certain nombre
de morts, dont la France fait gloire, avaient leur droit d'entrée, on
les a tenus rigoureusement à l'écart. A vrai dire, on a laissé entrer
Corot, cet artiste au cœur tendre, qui aimait la nature en amoureux
et qui savait mieux que personne mettre de l'air dans un tableau,
donner de la profondeur à une toile. Henri Regnault a trouvé, comme
Corot, grâce devant le jury; mais on a eu soin jusqu'à ces derniers
jours de disperser ses peintures; craignait-on en les groupant de
faire de la peine à quelqu'un, qui s'en serait trouvé diminué? Vaine
précaution; le portrait équestre du général Prim fait événement
dans la salle où on l'a placé; mais où est la Salomé^ l'incompa-
rable Salomé? Il est vrai qu'on l'a demandée et qu'on s'est heurté
contre un obstiné refus. Moins heureux que Corot et Regnault,
Rousseau, le plus savant des paysagistes, l'inventeur du paysage
moderne, l'un des grands maîtres de ce siècle, a été laissé à la
porte. On a exclu Millet, ce génie si naïf, si vrai, si robuste, si
puissant, qui avait le secret de donner aux scènes les plus ordi-
naires de la vie des champs de la grandeur et du mystère. On a
exclu Fromentin, cet artiste fin, délicat et nerveux, ce peintre dou-
blé d'un écrivain, dont les talens divers s'entr'aidaient et qui nous
a laissé quelques-uns des livres les plus colorés, quelques-uns des
tableaux les mieux écrits de ce temps.
A quel motif faut-il attribuer ces fâcheuses proscriptions? Les
jurés ont-ils pensé qu'ils suffisaient à la gloire de leur pays? Se
sont^ils dit: Nous seuls, et c'est assez? Ou bien croirons*- nous
qu'ils ont redouté des comparaisons dangereuses, que certains voi-
Digitized by VjOOQ IC
ïjl peinture a l'exposition universelle. 621
sînages sont incommodes pour les talens ambitieux, pour les vani-
tés inquiètes ? II ne faut pas ajouter foi trop facilement aux vilaines
explications. Tout le monde voulait figurer au Champ de Mars; il
y avait plus de demandes que de places, et pour satisfaire les vi-
vans on a immolé les morts. Si on avait pu ajouter une raflonge à
la table, ils auraient été de la fête ; mais on n'a pas voulu se serrer
pour les faire asseoir, et on les a mis poliment ^ la porte; les vi-
vans crient, les morts essuient en silence TaiTront qu'on leur fait.
Au surplus cet affront ne les atteint point, leur mémoire n'est pas
à la merci d'une intrigue; personne n'a parcouru les salles fran-
çaises sans y chercher des yeux ces illustres absens, et l'étonne-
ment mêlé de chagrin qu'on éprouvait en ne les voyant point était
un hommage rendu à leur souvenir. Ah ! que les Anglais ont été
plus avisés et mieux inspirés 1 Ils n'ont oublié ni éconduit personne,
ils ont amené avec eux tous leurs morts, grands ou petits, Mason
et Lewis, Phillip, Walker et Landseer. Nous n'en conclurons pas
qu'un jury anglais est fait d'une autre pâte, pétri d'un autre limon
qu'un jury français. Au nord comme au midi, sous toutes lei lati-
tudes, tous les jurys se ressemblent et tous les amours-propres
aussi; mais l'Angleterre est un pays où l'on se persuade moins
facilement qu'ailleurs que les hommes parvenus à certaines situa-
tions officielles peuvent tout se permettre, ne consulter en toutes
choses que leurs goûts et leurs intérêts, et se dispenser de comp-
ter avec l'opinion publique. Les pachas sont une espèce plus rare
sur les rives de la Tamise que sur les bords de la Seine. Hâtons-
nous d'ajouter que parmi les péchés qu'on impute au jury français
il en est de purement imaginaires. Au palais, quand on veut expli-
Sier un crime inexplicable, on cherche la femme ; au Champ de
ars, on cherche le juré. Mais le juré est mabordable, insaisissable,
inaccessible ; il méprise les reproches véhémens qu'on lui adresse
et qu'il traite de vaines dabauderies. Il n'a pas même le loisir de
les entendre, son esprit est ailleurs, il a en tête, un gros souci, il
médite sur une affaire importante qui absorbe toutes ses pensées,
il s'occupe jour et nuit à découvrir un moyen sûr de s'adjuger à
lui-même une médaille d'honneur et d'infliger à ceux de ses con-
frères qui lui font ombrage l'humiliation d'une médaille de troi-
sième classe»
II.
Il y a dans les couvons des religieux profès, des novices et des
frères convers. Les pays qui ont envoyé de la peinture au Champ
de Mars sont les uns de vieux routiers de l'art, qui ont une antique
Digitized by VjOOQ IC
(322 MVUE DES DEUX IfOXDES.
renommée à soutenir, les autres sont encore nouveaux dans le mé-
tier où ils aspirent à passer maîtres. Les uns ont hérité de leurs an-
cêtres une science traditionnelle, des règles, des préceptes, des
exemples, qu'ils mettent à profit ; les autres en sont réduits à em-
prunter la science de leurs voisins ou à ne suivre que leur instinct,
qui cherche le succès à tâtons. « Si un homme, disait Voltaire, à
qui on sert un plat d'écrevisses qui étaient toutes grises avant la
cuisson et qui sont devenues toutes rouges dans la chaudière croyait
n'en devoir manger que lorsqu'il saurait bien précisément comment
elles sont devenues toutes rouges, il ne mangerait d'écrevisses de
sa vie. » Il est certain qu'on peut se passer quelquefois de savoir le
pourquoi des choses. L'ignorance, quand le bon sens lui vient
en aide, fait souvent d'heureuses trouvailles; mais les longues ex-
périences sont un guide plus sûr. Aussi les pays qui n'ont point de
passé font-ils bien d'étudier le passé des autres; encore faut-il l'é-
tudier avec discernement, sans abdiquer son indépendance et sans
oublier que les méthodes d'autrui ne sont pas toujours à notre
usage. 11 est des peuples privilégiés, chez qui les beaux-arts sont
un produit naturel du sol, du climat et du génie national; pour
d'autres, c'est comme une plante exotique d'importation plus ou
moins récente, qu'ils s'applicpient à acclimater. Commençons notre
revue par ces derniers.
La confédération argentine, Guatemala, Haïti, le Mexique, le Pé-
rou, l'Uruguay, Venezuela, ont exposé ou des dessins calligraphiques,
ou des scènes de genre, ou des vues panoramiques, ou des por-
traits; chacun fait ce qu'il peut. On nous assure que parmi ces por-
traits il en est qui représentent des présidens, et cela nous explique
pourquoi ce ne sont que des ébauches. Dans ces pays, où les révolu-
tions sont si fréquentes, les retouches sont impossibles. Avant que
le portrait soit achevé, le président a disparu. '
Ce ne sont pas les révolutions qui empêchent le Portugal d'avoir
de grands peintres. Cet intéressant petit peuple a des destinées plus
paisibles, plus prospères que les états de l'Amérique centrale et
méridionale, l'esprit plus posé que ses \'ersatiles et orageux voi-
sins de l'est. Les Portugais se piquent d'avoir du bon sens, d'être
les Anglais de la péninsule, ils parlent avec dédain des muchachos
listos de Madrid, des têtes chaudes de l'Andalousie et de cette
race ingouvernable qu'ils ont surnommée les Africains de Malaga.
En revanche, si l'Espagne a trop de généraux disposés à courir
la lucrative carrière des prominciamientos , elle a des artistes,
elle a des peintres; on le voit bien au Champ de Mars, où l'exposi-
tion espagnole a obtenu le plus vif et le plus légitime succ'^s. Le
sage Portugal n'a exposé que dix-sept tableaux, et par malheur îl
Digitized by VjOOQ IC
LA PEINTUBB A l'eXFOSITION UNIVERSELLE. 625
ne s'est pas rattrapé sur la qualité. Ce sont pour la plupai^ des
œuvres lourdes» pataudes, d'une exécution molle et paresseuse. On
a dit que la langue portugaise était de Tespagnol désossé; le Portu-
gal a envoyé au Champ de Mars de la peinture désossée.
Le royaume hellénique a été logé dans la même salle que le Por-
tugal ; nous ne les séparerons point, quoiqu'il soit étrange de
compter la Grèce parmi les pays dont la peinture n'a point dépassé.
Un savant et ingénieux Allemand, M. Fallmerayer, s'est efiorcé de
démcmtrer que les Hellènes modernes ne descendent pas des héros
de Marathon, qu'un autre sang coule dans leurs veines, que ce sont
des Slaves qui parlent grec. Peu s'en est fallu qu'il ne payât de sa
vie cet audacieux paradoxe, qu'on a réfuté plus d'une fois; mais les
Grecs sont intéressés eux-mêmes à ne pas se considérer comme so-
lidaires d'un passé dont la gloire est écrasante. Entre l'Athènes du
roi George et l'Athènes de Périclès il n'y a rien de commun que des
ruines immortelles, qîi'il faut admirer à genoux, en se gardant de
les copier. Quand cessera-t-on de jeter à la tête des nouveaux Athé-
niens les grands noms de Phidias, de Zeuxis, de Sophocle et de Pla-
ton? Ils ont eu le bon esprit d'imiter ce petit bourgeois qui se trou-
vait être le fils naturel d'un doge de Gènes et à qui son père l^ua
un superbe palais de marbre, qu'il n'osa pas habiter; il construisit
en fece une jolie maisonnette en moellons, où il s'installa, et il mon-
trait le palais de marbre aux étrangers. La Grèce contemporaine
n'a point de Thucydide, elle ne laisse pas d'avoir des historiens de
mérite ; elle n'a pas de Sophocle, mais elle a des chants populaires
pleins de grâce, de fraîcheur et d'esprit. Plût au ciel que sa pein-
ture valût ses chansons! 11 y a commencement à tout.
La Grèce est représentée au Champ de Mars par un imitateur de
M. Gérôme, par un impressionniste, que M. Manet empêche de
dormir, et par un peintre de genre d'un vrai mérite. L'imitateur
de M. Gérôme, M. Rallis, n'est pas sans talent; il a beaucoup appris
. de son maître, mais il ne l'a pas dégoi^; il le copie trop visible-
ment. L'impressionniste, M. Périclès Pantazis, e^ plutôt, pour
parler la langue des spirituels auteurs de la Cigale^ un simple in-
tentionniste, et ses intentions sont tantôt bonnes et tantôt mau-
vaises. Son défaut le plus grave est que sa peinture manque de
gaîté, elle est lugubre. Il a exposé un nombre assez considérable
de tableaux, des figures, des natures mortes, des paysages, des
scènes de printemps et d'automne, les brouillards des mers du nord.
Ce qu'il a peint le mieux, c'est le brouillard ; il n'a pas eu besoin,
comme le peintre intentionniste de la Cigale^ de fourrer un couteau
dans son cadre; on comprend tout de suite qu'il s'agit d'un brouillard
à couper par tranches. Le peintre de genre est M. Nikiforos Ly tras,
Digitized by VjOOQ IC
62i REVUE DES DEUX MONDES.
qui n'a pas demandé ses inspirations à M. Manet ou à H. GârAme,
il n'a consulté que ses yeux. Il a peint des intérieurs grecs, où tout
est grec, les figures, les costumes, la simplicité antique du mobi-
lier, la nudité des murailles blanches, dont une sainte image et
une glane d'oignons sont le seul ornement. Dans un de ces inté-
rieurs, une jeune fille se dresse sur la pointe des pieds pour échanger
à travers une lucarne entr'ouverte un baiser avec un jeune homme,
dont on ne voit que le visage; ce baiser est aussi chaste que le
beau lis qui épanouit près d'elle sa corolle argentée. Le grand
mérite de M. Lytras est qu'il n'aime pas le bitume; sa peinture est
très claire et n'a rien de frelaté. C'est un petit vin du cru, qui a de
la franchise et du montant.
Passons brusquement du nord au midi, de la Grèce aux pays
Scandinaves. Bieu que les artistes suédois, norvégiens et danois
aient presque tous fréquenté les écoles de Dusseldorf, de Munich
ou de Paris, ils ont cependant quelque chose qui leur appartient &ï
propre, certains traits de caractère qui les font reconnaître. Se
promener dans la section danoise, c'est faire un voyage en Dane-
mark, et ce voyage est aussi agréable qu'intéressant. Dne bonhomie
patriarcale dans le choix des sujets, des mœurs locales étudiées sur
le vif, des visages honnêtes, qui inspirent la confiance, de bonnes
gens qui ont l'air de se trouver bien où ils sont, une lumière, tantôt
voilée, tantôt crue, un dessin consciencieux, appliqué, dont le
seul défaut est un excès de rondeur, voilà ce qu'on trouve dans la
plupart des tableaux que nous a envoyés Copenhague. Ce qui
distingue surtout les peintres du Danemark, c'est que leur pinceau
est toujours propre, il l'est môme trop, il est propret, et la nature
n*est jamais proprette ; la débarrasser de sa poussière, de ses cica-
trices, de ses verrues, de ses saintes macules, c'est attenter à sa
beauté. M. de Thiard disait : « J'aime beaucoup les bergeries de
M. de Florian, mais j'y voudrais un loup. » Quand on r^^rde un
tableau danois, on se prend à soupirer après une tache. M. Exner
nous introduit dans l'intérieur de ménages rustiques, et sa peinture
a du charme. Il nous fait voir des salles communes où il y a des
hommes, des femmes, des enfans, des chiens et une porte ou une
fenêtre ouverte, par laquelle on aperçoit un peu d'herbe et quelques
arbres. Pourquoi faut-il qu'avant de nous être montrés, les plafonds,
les planchers, les chaises, les tables, les assiettes , l'herbe et les
arbres aient été lavés, récurés avec un soin trop minutieux? Comme
les meubles, comme les vêtemens, il semble que les visages n'ont
jamais servi jusqu'à ce jour, et les sourires sont tout neufs.
M. Exner devrait se dire que les maîtres hollandais de la grande
époque avaient le goût du net et du limpide, et que pourtant, bêtes
Digitized by VjOOQ IC
LA PEINTURB A l'eXPOSITION UNIVERSELLE. 625
OU gens, les personnages qu'ils mettent en scène n'ont jamais
l'air d'avoir été créés pour la circonstance; nous devinons qu'ils
ont ime histoire, qu'ils ont subi l'action du temps, cette lime sourde
qui use les choses, les hoounes, les cœurs et les sourires. Ce qui
nous* intéresse le plus en peinture, ce sont les meubles qui ont un
passé et les âmes qui ont vécu.
On peut adresser aux paysages danois la même critique qu'aux
aimables tableaux de genre de M. Exner; ils sont trop soignés, trop
ratisses. On attendait du monde, on a balayé les allées, peigné les
arbres, les voilà dignes de figurer dans la cérémonie. II faut faire
exception pour le Jour d*été de M. Kyhn, belle composition fort
remarquable. Une vaste clairière qui s'abaisse par une pente douce
et qu'entourent d'épais massifs, sur le devant une mare bordée
d'un gazon fleuri, un terrain inégal, raboteux, de la profondeur
dans la perspective, un grand ciel un peu blanchâtre, un soleil qui
n'est pas celui de l'Espagne et qui ressemble, comme le dirait Gau--
tier, à une pâle veilleuse sur la table de nuit d'un malade, voilà
bien les beautés tranquilles, les grâces abandonnées et la sérénité
mélancolique d'un jour d'été à 6& ou 55 degrés de latitude nord.
Le râteau n'a pas passé par là, ce n'est pas du paysage endimanché.
La section danoise contient encore un grand tableau qui appelle
l'attention et dont le sujet est emprunté à l'histoire du Danemark.
Le roi Christian II, lequel régna de 1512 à 1523, avait envahi la
Suède et s'était fait couronner à Stockholm, où il abattit plus d'une
tète. Peu après, la Suède lui fut rejurise par Gustave Wasa, et son
oncle Frédéric I^, duc de Holstein, le dépouilla de ses états héréOi-^
taires. Plus tard, avec l'aide de son puissant beau-frère, Charles-
Quint, il essaya de remonter sur le trône. Il fut battu et enfermé
pendant dix-sept ans dans un caveau du château de Sonderborg.
On raconte qu'il y passait chaque jour des heures entières à tour-
ner autour d'une table ronde, sur le rebord de laquelle il prome-
nait son pouce. M. Bloch, membre de l'académie de Copenhague,
a reproduit grand comme nature cet auguste et mélancolique pri-
sonnier; on sent que depuis bien des années déjà il tourne en
rond autour de sa table et de son idée. Le frottement continuel
de son doigt a creusé la pierre, ses pieds ont fini par user le
carreau où ils se traînent languissamment. Son vieux serviteur,
la tête nue, le front bas, lui avance un fauteuil et semble l'en-
gager à interrompre son étemelle promenade en lui montrant des
yeux son frugal repas qui l'attend. Ce roi détrôné , chaussé de
pantoufles éculées, coiffé d'une barrette, vêtu d'une chemise en
désordre et d'un méchant habit à crevés, représente bien ime
majesté déchue qui en appelle. Sa démarche est pesante, son
son xxYin. — 1878. 40
Digitized by VjOOQ IC
626 REYUE DES DEUX MONDES.
corps s'est épaissi et engourdi dans sa longue ci^tivité; mais
Tâme est restée fiëre, il refusera longtemps encore de signer son
abdication. Sa figure exprime Je travail d'une idée fixe, un roj^l
entêtement, qui proteste contre la destinée. Peut-être se reproche-
t-il de n'avoir pas fait tomber assez de tètes, de n'avoir été bratal
qu'à moitié; verser un peu de sang, c'est quelquefois danger^ix;
en verser beaucoup, c'est souvent utile. 11 y a dans ce tableau de
la simplicité et une certaine grandeur. La salte voûtée et briqoetée
oà se passe la scène est bien rendue, éclairée comme il convient;
les accessoires ont été exécutés par une main patiente et conscien-
cieuse, qui n'escamote rien. Dans lesœuyres de génie, il y a toujours
un peu de scélératesse, ce sont des crimes heureux; mais n'est pas
scélérat qui veut, et rien n'est plus pitoyable que l'escamoteur mala-
droit qui se laisse surprendre la main dans le sac. Les peintres du
Danemark sont parfaitement honnêtes; ils sont bien les fils de ce
vaillant petit pays, si malhonnêtement dépouillé par un voâsin
sans scrupules.
Quittons le Danemark pour nous transporter dans reqK»tton des
autres pays Scandinaves; nous y trouverons moins de bonfaonoiey
plus d'habileté , plus de procédés appris, une recherche plus sen-
sible de reflet* Nous craignons qu'un peintre norvégien èiaUi à
Munich, M. Heyerdahl, n'ait manqué le sien en représentant Adam
et Eve chassés du paradis. M. Heyerdahl a du talent, il a étudié son
métier; mais pourquoi son tableau est-il si sombre? U y a répandu
comme un nuage de suie. Son Adam et son Eve n'ont pas Tafr de
sortir d'un jardin délicieux; ils sortent plutôt de quelque hutte de
charbonnier, où ils se sont noirci le visage et les mains. Eve, qui
est coquette, a grand soin de nous cacher sa figure; Adam en vent
au garde champêtre qui lui a dressé procès-verbal, et il lui montre
le poing. Nous doutons aussi que VAsffoardreid de H. Arbo, de
Christiania, produise tout l'efiet qu'il en attendait. S'il en faut croire
une légende norrégienne, ceux d'entre nous qui n'ont pas fait assez
de bien pour mériter le ciel, ni assez de mal pour aller en enfer,
seront condamnés après leur mort à chevaucher dans les airs jus-
qu'à la fin du monde. Nous ne trouvons rien à redire à la moralité
de cette légende, nous aimons à voir punir les neutres, les indifie*
rens, ceux qui ne furent ni chair ni poisson, ni serviteurs zélés de
Dieu, ni partisans résolus du diable. Dante, lui aussi, a traité sévë*
rement les anges qui, sans tremper dans la révolte de Satan, l'ont
laissé faire; ils n'aimaient qu*eux-mémes, per se foro. « Le ciel les
expulsa, parce qu'ils l'auraient enlaidi, et le profond enfer refusa
de les recevoir. La miséricorde, comme la justice, les déiiaigne; ne
parlons pas d'eux, regarde et passe. »
Digitized by VjOOQ IC
LA PEINTCRB à L EXPOSITION UNIVERSELLE. 627
Misericordia e'ghistixia (U sdegoa;
Non ragioniam di lor, ma goarda e passa.
M. Arbo nous montre ses tristes cavidiers montés sur des cour-
siers noirs et galopant entre ciel et terre au clair de la lune. Il y a
de la fougue dans cette composition; mais hommes et cberaux, cette
cavalcade fantastique forme une masse confuse, où nous distinguons
à grand'peine quelques figures dans le tas, et nous en voulons au
peintre de ne pas nous faire voir ce qu'il nous montre. Si M. Arbo
a négligé d'allumer sa lanterne, on trouve en revanche dans la sec-
tion norvégienne des couchers de soleil si éblouissans qu'on ne peut
les contempler sans cligner les yeux. CTest peut-être vrai, mais
nous en doutons; la nature n'aime pas les pétards. A ce grand ta-
page de couleurs criardes, heurtées et violentes nous préférons le
Paysage d hiver de M. Munthe, où nous voyons un hameau de pê-
cheurs au bord de la mer. La terre est blanche, le ciel est noir, la
mer est grise; mais les pêcheurs ne s'occupent que de d^aller
leurs poissons. Nous sommes persuadé qu'ils adorent leur pays et
qu'ils seraient très malheureux si on les transportait sur les ri-
vages de la baie de Naples. L'habitude est la puissance qui gouverne
ce monde, et il faut louer les peintres qui peignent des habitudes.
On trouve en Suède aussi d'intéressans paysages. Il est inutile
d'appeler l'attention sur les belles marines de M. Wahlberg. Tout le
monde connaît, pour les avoir vus au salon, ses clairs de lune, «es
golfes, ses ports, ses ciels brouillés, ses vagues clapoteuses ou dor-
mantes. M. Wahlberg cherche l'effet et il l'obtient; mais on s'aper-
çoit qu'il le cherche. Il n'y a rien de cherché dans le très beau
paysage de M. Lindstrôm ; c'est un canal bordé de bouleaux à l'é-
corce argentée, au feuillage léger, jauni par l'automne. L'eau est
transparente, les arbres sont du dessin le plus étudié et le pluiî fin,
l'air circule entre leurs branches, le tableau s'enfcmce bien, on s'y
promène avec plaisir et on y respire à l'aise.
Nous avons hâte d'arriver au morceau capital de l'exposition
suédoise. M. le baron CederstrOm nous montre le corps de
Charles Xll transporté par ses oATiciers à travers la frontière nor-
végienne. Le vainqueuf de Narva, le vaincu de Pultava a été
frappé d'une balle à la tempe devant les retranchemens de Frede-
rikshall. On le ramène à Stockholm sur une civière, que portent
péniblement huit officiers de sa garde, vêtus d'un uniforme bleu
sombre, dont l'un, blessé à la tête, a le front enveloppé d*un ban-
deau. Leur fardeau est lourd; le mattre, qui de son vivant les ha-
rassait par ses perpétuelles enti^eprises, continue après sa mort à
peser lourdement sur leurs épaules. Ils ont l'air moins triste que
soucieux; ils songent à leur épaule meurtrie et aux inc^itudes de
Digitized by VjOOQ IC
628 REVUE DES DEUX MONDES.
l'avenir; ils semblent se dire: Et aprfes? qu'arriverar-t-îl ? à qui
sei;a le trône? Ils ne laissent pas d'aller d'un bon pas, d'un pas mi-
litaire ; on les voit marcher, on entend la neige crier sous leurs
pieds, car la scène se passe au fort de l'hiver. Le funèbre cortège
chemine dans un couloir de montagnes, sur une route qui descend
rapidement. Un vieux général porte la main à son chapeau qui me-
naçait de s'envoler, le vent s'engouiïre dans son manteau. Un autre
oiBcier supérieur, coiffé d'une perruque, le bras en bandoulière,
pourrait bien être l'ingénieur français Maigret, a cet homme sin-
gulier et indifférent, » comme dit Voltaire, lequel, en voyant tomber
le roi, s'écria: — Voilà la pièce finie, allons souper. — Derrière
cette avant^arde flotte le drapeau suédois e1 se déroule à perte de
vue toute l'armée en retraite. A droite se dresse un rocher peint
avec une étonnante vigueur ; à gauche dévale un précipice où
pendent des stalactites de glace. Un vieux chasseur, portant sur
son dos un aigle mort dont la blessure ensanglante la neige, s'est
mis de côté pour faire place au corps, devant lequel il s'incline;
comme lui, un enfant qui l'accompagne s'est découvert ; leur chien
salue d'un hurlement plaintif cette grande et courte destinée qui
passe. Un pâle rayon de soleil éclaire l'extrémité de la vallée, k
reste est enveloppé dans la brume. Ce remarquable tableau esl
d'une peinture sévère, presque austère, mais franche et solide.
Plys on le revoit, plus on en est frappé ; il ne vous séduit pas, iJ
s'impose à vous. Il s'en dégage une forte et saisissante impression ;
l'artiste a soigné le détail en le faisant concourir à l'effet général,
et dans son œuvre tout est d'accord, tout est d'ensemble, la brume,
la neige, le froid, le vent, l'expression soudeuse des figures et les
yeux à jamais fermés d'un héros qui fut un aventurier de génie et
mourut dan^ la force de l'âge, pour avoir lassé la fortune par ses
impérieuses sommations* On ne saurait trop recommanda: cet
ouvrage à l'étude attentive des peintres qui cherchent la grandeur
dans le guindé, l'expression dans la grimace, l'éloquence dans la
déclamation et le dramatique dans le théâtral. H. Gederstrdm a
sûrement appris la rhétorique ; mais après l'avoir apprise, il a ea
soin de l'oublier, et son exemple est bon à suivre.
III.
Les critiques ne se lassent pas d'exhorter les artistes à se vouei
au grand art, à l'art sérieux, et ils ont raison ; mais beaucoup d'ar-
tistes s'imaginent que le grand art consiste à peindre des rois, des
empereurs ou des saints sur une grande toile qui a quatre mètr^
de hauteur et six mètres de largeur, en quoi ils se trompent
Digitized by VjOOQ IC
lA PEINTURE A l'eXPOSITION UNIVERSEULE. 629
Peignez des hommes, des anges ou des bêtes, des césars ou des
paysans, la sainte Trinité ou des pâtis et des moutons, quelle que
soit la dimension de votre toile, vous ferez grand si vous possédez
les trois vertus théologales, la foi, l'amour et l'espérance. Il faut
croire à son sujet; il faut l'aimer passionnément, il faut ressentir
en travaillant cette joie particulière qui accompagne les longs
espoirs et les vastes pensées. L'essentiel est d'être assez convaincu
pour convaincre les autres. Quand M. Cederstrôm a peint son
Charles XII, il était convaincu. Nous doutons que M. Siemiradski
ait peint avec conviction les Torches vivantes de Néron j le plus
grand tableau de la section russe, l'un des plus grands de toute l'ex-
position. Les Torches vivantes eurent beaucoup de succès à Rome,
où elles furent exposées, croyons-nous, pour la première fois; le
jury des beaux-arts a confirmé la sentence des premiers juges en
décernant une médaille d'honneur à M. Siemiradski. Le peintre
polonais a pris son sujet dans Tacite : — « Après l'incendie de
Rome, raconte l'historien latin, on commença par se saisir de ceux
qui s'avouaient chrétiens et ensuite, sur leur déposition, d'une
multitude immense, qui fut reconnue coupable moins d'avoir
incendié Rome que de haïr le genre humain. A leur supplice on
ajoutait la dérision; on les attachait en croix, ou l'on enduisait
leur corps de résine, et on s'en servait la nuit comme de flambeaux
pour s'éclairer, iw usum noctumi luminis. Néron avait cédé ses
propres jardins pour ce spectacle ; aussi, quoique criminels et dignes
des derniers supplices, on se sentit ému de compassion pour ces
victimes, qui semblaient immolées moins au salut de l'état qu'au
féroce caprice d'un homme. » Dans le tableau de M. Siemiradski,
l'architecture est excellente, habilement traitée; mais la perspec-
tive laisse beaucoup à désirer. Cette immense toile est plate comme
la main; la foule qui grouille sur le premier plan doit étoufler, la
place lui manque et l'air aussi. Ce qui nous chagrine encore plus,
c'est que cette foule paraît s'intéresser fort peu au spectacle étrange
qu'on lui sert. Hommes, femmes, enfans, sénateurs et gens de rien,
les uns habillés, les autres nus ou demi-nus, regardent voler les
mouches; ils ont un air de distraction, de désœuvrement et de pro-
fonde indifférence; il n'y a pas dans cette nombreuse assistance une
seule tête qui ait de la physionomie. Néron, qui tient un léopard en
laisse et dont la litière est précédée de quatre esclaves noirs, paraît
ennuyé de lui-même et des autres autant que le saint Louis de
M. Gabanel fondant les Quinze-vingts et la Sorbonne. Quant aux
malheureux chrétiens, ridiculement emmaillottés et perchés sur de
bauts poteaux « ils semblent beaucoup moins préoccupés de*
l'affireux supplice qui les attend que du rôle piteux qu'on leur fait
Digitized by VjOOQ IC
630 B£VU£ DES DE€l MONDES*
jou^. On cherdie des héros et des martyrs, on n'aperçoit que des
figurans, condamnés à paraître dans une pièce qni n'est pas de
leur goût. — Tu as une belle voix, mais tu ne me persuades pas,
disait un illustre chanteur à un débutant. — M. Siemiradski a une
belle voix, qui lui a valu une médaille d'honneur; mais il ne réussit
pas à nous persuader.
Il y a dans la section russe nombre de tableaux moins importans
et beaucoup moins considérables, qui en revanche sont beaucoup
plus persuasifs. Tels sont plusieurs tableaux de genre où les mœurs
rosses sont rendues au naturel. On voit avec plaisir une scène d'in-
tâ'ieur de M. Maximof, intitulée : Partage des biens dam une fa-
mille de paysans^ et surtout sa Noce villageoise^ qu'interrompt
l'arrivée d'un devin, dont le bonnet fourré et la pelisse sont mou-
chetés de flocons de neige. Les mariés et leurs invités ont des
figures expressives, la composition est bien entendue; malheureu-
sement cette scène est éclairée par des lampes qu'on ne voit pas, et
on se demande d'où vient le jour, ce qui fait tort à la noce. Nous
n'avons pas été persuadé par le Clair de lune verdâtre et un peu
brutal de M. Kouïndji; la lune n'est jamais brutale, même en
Ukraine ; mais nous croyons sur parole M. Mechtcherski, quand il
nous montre sa Forêt en hiver. Le milieu de la toile est occupé par
un étang gelé, dont on a conunencé de tailler la glace. Sur un de
ces blocs de glace s'est perchée une corneille ; ses sœurs voltigent
alentour. Au fond s'étend la forêt poudrée à blanc, chargée de givre
et de frimas, enveloppée d'un brouillard qui donne le frisson.
Les ouvrages que renferme la section russe, si di/Térens qu'ils
soient par le sujet, ont tous un air de famille. L'invention en est
souvent heureuse et spirituellement conçue ; l'exécution est insuf-
fisante ou dure, la couleur est faible. C'est de la peinture de novice,
qui pourtant n'est pas jeune. Le travail a été entrepris avec vi-
gueur et vivement attaqué, mais il n'a pas été poussé, l'artiste est
resté à mi-chemin, soit qu'il se déCât de ses forces, ou qu'il fût in-
capable d'un long eflort, ou que sa main ait été prise d'une subite
lassitude. Des trois vertus théologales c'est l'espérance qui manque
le plus aux peintres russes; aussi s'arrêtent-ils avant d'être arrivés,
et leurs œuvres sont intéressantes, mais elles sont tristes, conmie
tout ce qui est incomplet. Il y a pourtant des exceptions. C'est une
œuvre achevée que le portrait du paysagiste Schichkine par M. Ki-ams-
koï. Il est en pleine campagne, il cherche des yeux le site qu'il
veut peindre et l'endroit où il ira planter son piquet. C'est une
figure admirablement venue, qui est bien dans l'air et qui a de
l'enveloppe. La Route dans la forêt de M. Lindholm, d'Helsingfors,
est aussi un morceau irréprochable. Cette route traverse une s^i-
Digitized by VjOOQ IC
LA PEINTUBE A l'eXPOSITION UNIVERSELLE. 631
niëre tachetée de soleil. Le sapin du premier plan est un chef-
d'œuvre. La grande règle est de faire ce qu'on voit et ce qu'on
aime; M. Lindholm a vu son sapin et il l'a aimé; aussi a-t-il étudié
en conscience l'histoire de chacune de ses branches depuis le com-*
mencement jusqu'à la fm, et cependant le détail se fond dans l'en-
semble, la branche n'empêche pas de voir l'arbre, l'arbre n'em-
pêche pas de voir la forêt. Ce sapin finlandais est tout à fait
persuasif, et nous sommes convaincu qu'il y a dans M. Lindholm
l'étoffe d'un excellent paysagiste.
Il semble qu'il n'y ait pas dans le monde deux nations plus diffé-
rentes que la despotique Russie et que la libre république des États-
Unis. Néanmoins ces deux pays se ressemblent par plus d'un endroit,
et tout d'abord par la haine jalouse qu'ils ressentent à l'égal l'un
de l'autre pour Jobn Bull; voilà pourquoi l'aigle à deux têtes et le
drapeau étoile ont depuis longtemps fait amitié et contracté alliance;
le meilleur ciment qu'on ait inventé pour lier les nations comme
les individus est une bonne haine commune. L'empire moscovite et
les États-Unis ont aussi ce rapport que ce sont des peuples pion-
niers, portant dans la politique l'esprit d'aventure, l'un avec plus
d'astuce, l'autre avec plus de désinvolture, ce qui a fait dire à quel-
qu'un qui n'aime pas la Russie que le Russe est un Byzantin doublé
d'un Yankee. Russes et Américains s'entendent encore pour mépri-
ser profondément le vieux monde, qui se meurt de consomption ou
de décrépitude; ils se croient appelés à rajeunir la civilisation, à
lui infuser un sang nouveau. Peut-être se piquent-ils aussi de ra-
jeunir les beaux-arts, dans lesquels ils commencent à s'exercer. Il
est possible que ces apprentis deviennent maîtres et qu'ils nous
donnent un jour des leçons. C'est le secret de l'avenir.
Le premier point est d'avoir dix caractère. Malgré ses défauts, la
peinture russe en a, la peinture américaine en a peu, si nous en
jugeons du moins par les échantillons rassemblés au Champ de
Mars. Quand on vient de visiter la section russe, on emporte dans
s^s yeux des vivions de steppes et des figures de moujiks. La sec-
tion américaine nous apprend peu de chose sur les États-Unis et
ne renferme qu'un petit nombre d'œuvres qui aient une physiono-
mie originale. Il en est quelques-unes à la vérité qu'on peut qua-
lifier d'excentriques; mais original et excentrique, ce n'est pas la
même chose. De quel côté de l'Océan M. Hamilton a-t-il rencontré
cette grosse fille délurée qui, se renversant dans son fauteuil jaune,
les mains croisées autour de ses genoux, une cigarette entre ses
doigts, rit à gorge déployée et montre sa jambe à son perroquet?
Il y a beaucoup de talent dans cet ouvrage de mauvais goût ; mais
à qui ce talent pourra-t-il plaire ? Il est trop léger pour New-York,
Digitized by VjOOQ IC
632 BETUE DES BEUt MONDES.
il est trop brutal pour Paris. Elle est bien singulière aussi cette
grande toile d'un bleu sombre que H. Dana a intitulée Solitude^ et
qu'il aurait mieux fait d'appeler un tableau sans sujet. C'est ub
morœau de la pleine mer vue pendant la nuit, à la faveur de « cette
obscure clarté qui tombe des étoiles. » On y voit tout juste assez
pour constater qu'on ne voit rien. On distingue très nettement u
contraire ce qui se passe dans la Vallée du paradis à Nfwpori de
H. La Farge. Ce paradis est coupé de petits murs en pierres sèches
et brouté par des moutons qui ne paient pas de mine. Tel qu'il est,
il a un caractère propre que M. La Farge a senti et rendu; aussi
préférons-nous son paysage un peu grisâtre aux intérieurs bretons,
aux scènes bavaroises, aux vues de France ou d'Italie qui abondent
dans la section des États-Unis.
Cependant on y découvre, en cherchant bien,qudques tableautii^
qui ont un goût prononcé de terroir. Nous avons un faible pour le
Dimanche matin en Virginie de M. Winslow Homer. Quatre nègres
et négresses, qui ressemblent beaucoup à des singes, sont occupés
à lire la Bible. La vérité dans le sentiment et la parfaite sincérité
du pinceau rendent la laideur aimable. Signalons aussi un petit
chef-d'œuvre de M. Brown, intitulé le Cirque qui passe. Cinq mé-
chans gamins, alignés sur le trottoir et fort dépenaillés, regardent
passer des clowns à cheval. Ces cinq figures sont excellentes, pleines
de vie et d'expression, et sur leurs lèvres fleurit ce rire yankee qui
semble dire : Tu m'amuses, mais ne va pas t'imaginer que tu
m'étonnes. Notons encore un beau Chat de M. Butler junior, lequel
n'a rien de commun avec les chais civilisés, raffinés, él^ans, aris-
tocrates, coquets et douillets de M* Lambert, vrais gentilshommes
de chats, nés pour mordiller des dentelles, pour égratigner des
robes de satin, pour se faire les ongles sur des fauteuils en tapis-
serie, pour se rouler dans la martre et dans l'hermine, dans le vair
et dans le gris. M. Butler nous montre un véritable rominagrobis
de gouttières, râblé, épais, à l'œil dur. U s'est accroupi sur le
rebord d'une planche, et il guette sa proie, en faisi^nt semblant dé
dormir. En veut-il à Cuba, perle des Antilles, ou aux mines d'or et
d'argent du Mexique? Espagnols et Mexicains feront bien de se dé-
fier, c'est un de ces matous qui ne jouent pas longtemps avec la sou-
ris, ils ont bientôt fait de l'étrangler et de l'avaler.
Nous terminerons par la Hongrie ce dénombrement des pays qui
n'ont pas encore beaucoup marqué dans l'histoire (Je l'art. La Hon-
grie a l'insigne bonheur d'être représentée au Champ de Mars par
un peintre dont les premiers essais ont été des coups de maître et
qui est toujours allé en progressant ; sa dernière œuvre est la meil-
leure. Le jury a décerné une médaille d'honneur à M. Munkacsy,
Digitized by VjOOQ IC
U. PEINTURE A L'eXPOSITION CNIYERSELLE, 63S
et de toutes ses décisions c'est la seule peut-être qui ait obtenu
Tapprobation universelle. Le Hilton aveugle dictant le Paradis
perdu à ses filles est un des grands succès de l'exposition. Hilton
est assis dans un fauteuil, près d'une fenétrç; les dures expé-
riences de sa vie, le rongement incessant d'une âme tourmentée et
violente ont creusé, ravagé son visage; il est en proie au démon, il
cherche sa pensée dans la nuit. A la gauche du poète sont groupées
autour d'une table ses trois filles, qui le regardent ; l'une brode, la
seconde est debout, la troisième tient la plume : elle est comme
suspendue aux lèvres de son père et à ses yeux éteints. Il a trouvé
en elle le plus docile, le plus intelligent, le plus gracieux des se-
crétaires, car sa figure est d'une grâce exquise et pénétrante. Cette
grande toile est pleine d'émotion, de recueillement et de silence ;
on sçnt qu'il s'y passe quelque chose, on assiste à l'enfantement
du Paradis perdu. Les accessoires, les meubles, tes tentures, les
fonds sont traités avec largeur ; la touche est ferme et grasse^ elle
en dit assez, elle ne dit rien de trop. On oublie en contemplant cet
émouvant tid)leau que l'artiste a fait trop d'honneur aux filles.de
Milton; l'histoire leur reproche d'avoir été d'assez mauvaises* filles,
d'avoir eu de vilains procédés pour leur père. On oublie aussi que
le noir est le grand ennemi de M. Munkacsy, un ennemi dont il ne
se défie pas assez. Il y en a moins dans son Milton que dans ses
précédons tableaux, et pourtant il y en a trop. On nous assure que
le noir est inconnu en Angleterre ; c'est même une question de sa-
voir s'il existe dans la nature.
La section hongroise renferme plusieurs autres toiles impor-
tantes, dont les sujets sont empruntés pour la plupart à l'histoire
nationale, et pahni lesquelles il faut signaler Ibl Marie de Széchy y de
M. Sékely, la Fuite de Tôkoly après la prise de Likave^ les Derniers
momens de la forteresse de Szigethvar^ par M. Weber, et surtout
le Baptême de saint Etienne^ premier roi de Hongrie ^^dx M. Jules
Benczur, grand tableau fort estimable. Les artistes qui ont beau-
coup d'ambition et qui s'attaquent à des sujets trop forts pour eux
lious rappellent ce conscrit placé en sentinelle qui avait fait un pri-
sonnier. — Amène-le-moi, lui criait son capitaine. — Je ne peux pas,
répondait le conscrit ; il ne veut pas me lâcher. — Les artistes dont
nous parlons sont les prisonniers de leur sujet, qui les tient et ne
veut pas les lâcher, et, si recommandables que soient leurs ouvrages,
ils nous laissent l'impression d'un labeur pénible, de l'efibrt déses-
péré d'un homme pris dans un piège dont il cherche à se dépêtrer.
H. Bêla Pallik ne s'est pas attaqué à saint Etienne, il a peint une
Êtable de brebis en Hongrie, et on sent qu'il est maître de son su-
jet. Dans le royaume de l'art, un mouton bien venu occupe une
meilleure place qu'un héros manqué ou insignifiant.
Digitized by VjOOQ IC
m UTUE DES DEUX MONDES.
On remarquera aussi en parcourant la section hoDgroîse que les
peintres magyars ont un goût prononcé pour les sauces, et qu'ils
placent volontiers la scène de leurs tableaux dans une cave, qulis
éclairent par des feux de Bengale. Les étrangers qu'avait attirés i
Paris la fête naticmale , et qui ont vu pour la première fois la plaœ
de la Concorde illuminée a giorno par le gaz, rélectricité, des
flammes rouges ou vertes, en ont été charmés; quand ils Font revue
le lendemain éclairée par la lumière du jour, ils ont été plus char-
més encore, et ils ont reconnu que le plus admirable artificier est
celui qui a inventé le soleil. L'auteur d'une petite brochure récem-
ment publiée, qui est une apologie de l'impressionnisme, attribue
fort justement aux peintres naturalistes de notre temps rhonnrar
d'avoir créé a la peinture claire , déûnitivement débarrassée de la
litharge, du bitume, du chocolat, du jus de chique, du graillon et
du gratin. » Nous leur devons aussi, ajoute-t-il, « l'étude du plein
air, la sensation vraie non-seulement des couleurs, mais des moin-
dres nuances des couleurs, les tons, et encore la recherche des rap-
ports entre l'état de l'atmosphère qui éclaire le ti^leau et la tona-
lité générale des objets qui s'y trouvent peints. » Il looe également
les artistes japonais de nous avoir appris qu'on peut produire les
plus heureux effets en juxtaposant des teintes fortes et les tons les
plus tranchés (1). II est certain qu'après avoir regardé quelque
temps un tableau bitumineux ou couleur chocolat, on éprouve quel-
que plaisir à contempler un éventail japonais, une pièce d'eau
peinte par M. Monet ou une amazone de M. Renoir ; mais ce qu'il y
a de mieux encore, c'est d'aller passer une heure dans la section
espagnole du Champ de Mars. Un amateur de notre connaissance
finit toujours par là sa visite à l'exposition, et à ceux qui s'en éton-
nent il répond : — Je sors d'un pays de sauces, et je viens ici pour
me nettoyer les yeux.
YicToa Chebboliez.
(1) Lei Peintres impressionnistes, par Théodore Duret, Paris, 187S.
Digitized by VjOOQ IC
L'IDÉE MODERNE DU DROIT
EN FRANCE
iir.
L*<0ALIT1& D*APliS UES J&COLES DÉMOCRATIQUE ET A&ISTOCIATIQOE.
— LA THéORIE DE H. REMAN.
Brneti Rtnaa, — DUUagnM pkilotophiques. — Mélanges d'Msloirt et de voyages,
. La Réforme itUtiieetueUe et morale, — Caliban,
L'idée de Tégalîté, tant de fois invoquée au siècle dernier et
inscrite en tête de toutes nos constitutions, a eu de notre temps le
même sort que Vidée de liberté : attaquée par les écoles aristocra-
tiques, défendue par l'école démocratique, il semble qu'aujourd'hui
encore elle manque pour tous de cette clarté qui résulte d*iine
déduction rigoureuse. L'examen critique de cette idée offre d'au-
tant plus d'importance et d'intérêt qu'elle est parmi les plus popu-
laires en France et répond à un des instincts les plus vivaces de
notre nation.
Tous les observateurs sont d'accord pour attribuer aux Français
l'amour de l'égalité; quelques-uns même vont jusqu'à dire : la
France n'a que l'amour de l'égalité, non celui de la liberté*. C'est là
une exagération et, quand on y regarde déplus près, une contradic-
tion ; M. de Tocqueville n'y a pas tout à fait échappé lorsqu'il s'est
plu à opposer systématiquement deux tendances en réalité insépara-
(1) Voyez la Bêvue du 15 férrier et du !«' avriU.
Digitized by VjOOQ IC
636 RETUE DES DEUX MONDES.
bles. N'est-ce pas précisànent pai*ce que la France aime la liberté
qu'elle aime l'égalité? Qu'est-ce aux yeux des Français qu'une iné-
galité, sinon un privilège chez l'un et une servitude chez l'autre,
conséquemment un manque de liberté? L'inégalité leur semble une
atteinte au droit commun, une distinction établie entre la personne
humaine chez le noble ou le riche et la personne humaine chez le
roturier ou le pauvre. Ne pas admettre au-dessus de soi des pré-
rogatives, des passe-droits; des castes ou des dynasties privilégiées,
c'est avoir le sentiment de la liberté humaine en soi comme res-
pectable au même titre que chez les autres ; tel a toujours été
l'instinct français. Les Jacques ne chantaient-ils pas déjà :
Noas sommes hommes comme ils sont].
Des membres comme nous ils ont;
Tout autant souffrir nous pouvons,
Un aussi grand cœur nous avons*
Les législateurs de^ 89, en établissant l'égalité des droits pour
tous, voulaient par cela même sauvegarder la liberté de tous (1).
L'inégalité, aux yeux des Français, ne choque pas moins la raison
qu'elle ne choque la liberté ; aussi ne saurait-elle satisfaire leur
esprit logique plus que leur instinct juridique. Les excepUons, les
contradictions de la loi avec elle-même et les inégalités qui en
résultent entre les citoyens, blessent nécessairement toute intelli-
gence éprise de ce qui est général et « conforme aux principes. » Les
Anglais et les Allemands n'éprouvent pas ce besoin. Ils s'arrangent
de leurs lords ou de leurs hobereaux, ils ont conservé l'esprit de
hiérarchie féodale. La France est le seul pays qui n'ait vraiment
plus de noblesse. L'ouvrier anglais qui voit passer avec admiration
le gentilhomme dans son carrosse, ou plutôt le carrosse renfermant
le gentilhomme invisible, l'Allemand qui révère son seigneur et
maître l'empereur, ainsi que tous ses autres seigneurs et maîtres, ont-
ils le sentiment de la liberté humaine et du droit commun au même
point que l'ouvrier français qui, à la vue d'un plus riche que lui,
se dit simplement : « Un homme est l'égal d'un autre homme? >
Ont-ils le sentiment de l'indépendance et de la digùité personnelles
autant que ce paysan-soldat de la révolution qui répondit à un
émigré vantant ses ancêtres : — « Je suis un ancêtre? » On a eu
(i) Sans doute il est des peuples, comme TAngleterre, qui s'imaginent atteindre la
liberté en dehors de Tëgalité et par linégalité même : Tesprit Yhuiçais voit U nne
illoaion d'optique. En Angleterre mémo, sur tous les points où existe la liberté, existe
aussi l'égalité : par exemple, la liberté de la parole et de U presse étant reconnaes,
tons les citoyens peuvent également parler et écrire, il y a donc là liberté et égalité i
la fois; au contraire les priTilèges relatifs à la propriété du sol, en même temps qalls
sont une inégalité, sont aossi une atteinte à la Uberté dte ans pour le profit des antres.
Digitized by VjOOQ IC
l'iDEE MODERNE DU DROIT EN FRANCE; 6^7
rai^D de le dire, la révolutioD, en proclamant régalité, n'a pas
. roulu détruire la vraie noblesse, mais la donner à trente-deux mil-
lions d'hommes.
Sans doute jaous nous sommes plus d'une fois consolés trop aisé-
ment, dans l'égalité, des libertés absentes; mais c'est que l'égalité
suppose encore à nos yeux une certaine justice jusque dans l'injustice
même, lin certain droit commun jusque dans la violation du droit.
Bien plus, là où les libertés extérieures et politiques font défaut,
Tégalité devant la loi nous semble du moins la reconnaissance de
la liberté et de la dignité humaines en principe, sinon en fait.
Enfin les libertés extérieures sont des avantages plus individuels,
des garanties plus personnelles, et on sait que le peuple français
fait volontiers abstraction des personnes et des intérêts particuliers;
l'égalité satisfait ainsi l'esprit d'impersonnalité et d'impartialité :
s'il faut porter un joug, au moins qu'il soit porté en commun,
afin qu'il soit senti par tous, détesté par tous et, le jour venu, brisé
par tous à la fois.
L'instinct de l'égalité, avant de renouveler l'ordre civil et poli-
tique, s'est exprimé matérielleûient en France, dans l'ordre écono-
mique, par la division progressive des propriétés entre tous le§
citoyens, et ce mouvement a précédé 1789. Nos historiens récens
l'ont fait voir, la révolution trouva ce mouvement très avancé, et
elle-même en sortit (1). C'est que dans l'économie politique d'une
nation comme dans tout le reste, la psychologie du caractère natio-
nal se fait visible : l'instinct de liberté s'incarne dans celui de
propriété, l'instinct d'égalité dans la division de plus en plus uni-
forme des propriétés. Si le paysan et l'ouvrier en France sont
reconnus plus économes que dans les autres pays, plus attentifs à
épargner pour l'avenir, plus désireux de fixer leurs épargnes dans
quelque propriété mobilière ou immobilière, si leur prévoyance
contraste avec la prodigalité souvent aveugle des travailleurs anglais
ou allemands (2), c'est qu'ils sentent que, dans la propriété, la
liberté et le travail prennent corps, trouvent une garantie d'indé-
pendance, se mettent à l'abri des coups du sort ou des empiéte-
mens des hommes; ils sentent aussi que, la liberté devant être
(i) En 1785, Arthur Young s*ôtonD6 de Yoir chez nous « la terre tellement divisée;»
en 1738, Tabbé de Saint-Pierre, après ayoir demandé des renseignemens nombreux à
plusieurs intendans, remarque qu*en France « les journaliers ont presque tous un
jardin ou quelque morceau de yigne ou de terre. » (GEuvres, édition de Rotterdam,
t» X, p. 251.) £n 1697, Boisguillebert déplore la nécessité où les petits propriétaires
se sont trouvés sona Louis XIV de vendre une grande partie des biens acquis au xvi*
•t au XVII" siècle.
(2J V03'ez les rapports sur l'exposition de Vienne et sur celle de Philadelphie.
Digitized by VjOOQ IC
630 mEYXJE DES DEUX MONDES*
égale» la propriété, qui en est la garantie extérieure, doit »b £ure
elle^néme de plus en plus égale entre tous. En outre, là où tous
travaillent, tous doivent posséder, si le vrai fondement du droit de
propriété est le travail, comme le peuple français a toujours été
porté à le croire et comme Ta affirmé la révolution. Ici encore les
esftrits des nations manifestent leur diveiigence : on a remarqué
avec raison que, dans les cas douteux et les contestations de pro-
priété, la France a généralement adjugé la terre à celui qui tra-
vaillait la terre et mis le droit de son côté ; TAngleterre, au con-
traire, a prononcé pour le seigneur, chassé le paysan, si bien
qu'elle n'est plus cultivée que par des ouvriers. Michelet voyait là,
avec toute l'école démocratique, un des caractères moraux et hu-
mains de notre révolution : Thomme, la liberté de l'homme et le
travail de l'homme ont paru aux réformateurs de 89 d'un prix ines-
timable et qu'on ne pouvait mettre en balance avec celui du fonds ;
en France, l*bomme a donc emporté la terre, et en Angleterre la
terre a emporté l'homme. « Grave différence morale. Que la pro-
« priété soit grande ou petite, elle relève le cœur; tel ne se serait
«jpoint respecté pour lui-même qui se respecte et s'estime pour sa
a propriété. » L'^alité progressive des fortunes n'est elle-même
que le partage du respect entre tous et l'expresaon matérielle de
l'égalité des droits. — En Allemagne comme en Angleterre, la pro-
priété et la terre ont conservé un caractère mystique et féodal, au
lieu d'être considérées comme faites par l'honune et créées par le
travail ; aussi le droit divin et le droit de conquête par les armes,
deux formes de privilège aristocratique, subsistent encore làr-bas aa
fond de la législation comme au fond de Tesprit populaire. Seule,
notre économie sociale est démocratique par essence.
Le caractère féodal et l'esprit d'inégalité ne sont pas moins
vivaces dans la famille anglaise ou allemande, où le mari est vrai-
ment un lord, un suzerain. En Angleterre, la personne de la femme
disparaît entièrement dans le mariage : elle ne jouit d'aucune
propriété personnelle, elle n'a aucun pouvoir sur ses enfans, elle
ne peut tester sans le consentement de son mari ; le mari, par son
testament, peut enlever la tutelle des enfans à la mère, qui n'a
sur eux aucun droit personnel. Le chef de famille tient donc la femme
sous sa sujétion, administrant et parfois ruinant la fortune sans
même rendre compte de ce qu'il fait. Entre les enians et le père,
même rapport de seigneurie, sans cette intimité familière» sans
cette volontaire égalité dans l'affection qui, chez nous, n*exclat pas
le respect. Enfin l'inégalité subsiste dans les rapports des frères
entre eux, des aînés et des plus jeunes : c'est une hiérarchie dft
commandement et d'obéissance. En Allemagne, le père n'est pas
Digitized by VjOOQ IC
l'idée JfODEBNE DU DROIT EN FRANCE. 639
moins suzerain : femmes et enfans sont de véritables vassaux. — Dans
la famille française comme dans Tétat français, l'égalité tend à s'ac-
croître avec la liberté même, entraînant à sa suite ses inconvéniens
et aussi ses habituels avantages, diminuant Tautoritédu père, mais
élevant de bonne heure les intelligences de la mère et des enfans
à un niveau supérieur, unissant les cœurs de tous par un lien plus
tendre et plus librement accepté. De là en France, au sein de la
famille, une idée plus développée des « droits de la femme, d des
droits des enfans, en même temps qu'un sentiment de fraternité
et d'amitié envahissante qui tend à faire du père pour les enfans
comme un frère plus respecté et de la mère connne une soeur plus
année. En un mot, tandis que la famille, chez les autres peuples,
conserve le type aristocratique, la' famille française tend à devenir
républicaine.
Ainsi dans la famille conune dans l'état, dans le domaine écono-
mique comme dans l'ordre civil et politique, la liberté et l'égalité
ont toujours paru inséparables à l'esprit français. Mais, si la France
a maintenu ces deux termes en une indissoluble union, elle a
considéré comme non moins important de n'en point intervertir
l'ordre rationnel. Les Américains, dans leur énumération des drohs,
avaient mis en premier lieu l'égalité; Robespierre fit inscrire aussi
l'égalité au premier rang : on sait quel est Tordre qui finit par
prévaloir. Le droit ne consiste pas, aux yeux des Français, à vouloir
niveler toutes choses, mais à égaliser les libertés. Deux hommes qui
traînent un boulet d'égale pesanteur ne sont pas pour cela deux
hommes libres. L'égalité sous un maîti-e, telle que voudrait la réa-
liser le césarisme, n'est qu'une trompeuse apparence; rien de plus
capricieux et de plus inégal que la volonté d'un despote : il accorde
une faveur à l'un et la refuse à l'autre; il punit celui-ci et laisse
l'impunité à celuirli. Il n'y a pas d'^alité possible dans l'su^bitraire
de la servi^de; c'est donc, selon la philosophie française, l'égalité
dans la liberté, et non dans l'esclavage, qui constitue le droit.
Cette idée presque nationale de l'égalité, que la philos(^hie du
xviii^ siècle avait fini par croire indiscutable, n'en est pas moins de-
venue au XIX* siècle l'objet de nombreuses critiques, et ces critiques
semblent en partie motivées. Déjà les saint-simoniens et Auguste
Comte Tavaient rejetée conmae une erreur. Le positivisme voulut
(( organiser » la société par la a science; » pour cela^ au 4ieu de
prodamer une fausse égalité entre ks ign<H*aDS et les savans,
entre les masses et les esprits supérieurs, il crut nécessaire de
confier l'autorité la plus haute et le droit de gouverner à un corps
de savans ofiiciels, ch^:^és de réglementer la science même : théo*
cratie de savans, sorte de sophocratie dont nous retrouverons plus
Digitized by VjOOQ IC
6&0 REVUE DES DEUX MONDES.
loin le tableau dans les Dialogues philosophiques de H. Renan.
L'influence des théories allemandes n'a fait qu'accroître le mouve-
ment de réaction contre l'idée d'égalité: on lésait, Hegel, Homms^,
Strauss, M. de Sybel, soutiennent, à des points de vue divers, le
droit des supériorités et la « souveraineté du but ; n Strauss déclare
que l'histoire continuera d'être comme par le passé « une bonne aris-
tocrate. )> C'est siu'tout dans l'expérience, non pas seulement dans
les spéculations métaphysiques ou théologiques, que la doctrine de
l'inégalité cherche de nos jours son principal point d'appui : elle
invoque en sa faveur les récentes découvertes de l'histoire naturelle,
les idées germaniques sur la différence des races, les idées darwi-
niennes sur la sélection naturelle et sur l'hérédité. De leur côté les
partisans de l'égalité s'efforcent aussi d'invoquer les faits : la doctrine
classique du spiritualisme fonde l'égalité humaine sur le « fait » de
l'égalité du libre arbitre chez tous les hommes ; on se rappelle ce que
disait Victor Cousin à ce sujet : « La liberté seule est égale à elle-
même ; il n'est pas possible de concevoir de différence entre le libre
arbitre d'un homme et le libre arbitre d'un autre. » Hais c'esf prin-
cipalement sur l'idée du droit que les écoles démocratiques s'ap-
puient pour justifier l'égalité : Proudhon, M. Renouvier, M. Littré,
la déduisent par des raisonnemens divers du principe même de la
justice.
En présence d'une telle diversité d'opinions, il nous semble
nécessaire de soumettre à un nouvel examen cette sorte de dogme
de l'égalité humaine dont l'instinct français et la philosophie fran-
çaise avaient fait une des bases du droit nouveau et de la politique
nouvelle. Recherchons d'abord quelle est, ici encore, la part du
fait et celle du droit, la part de la réalité et celle de Vidèal, et
voyons si Técole démocratique les a suffisamment distinguées. lions
examinerons ensuite les objections des écoles aristocratiques qui
veulent fonder l'inégalité sur « la primauté de l'idée, » sur les
(( droits de la vérité, de la vertu, de la science, » en d'autres termes
sur la prérogative des supériorités intellectuelles ou morales,
I
L'égalité humaine est-elle un fait, comme le soutient d'ordinaire
l'école déniocratique? existe-t-il réellement entre lès honmies une
égalité établie par la nature, que la société doit se borner à sauve-
garder?— (( La nature, dit la Déclaration des droits de l'honmie tant
de fois invoquée par les écoles démocratiques, la nature a fait les
honunes libres et ^aux en droits. » — a Les hommes, répète la Con-
stitution du 6 septembre 1791, les hommes naissent et demeurent
Digitized by VjOOQ IC
L'iBEE moderne du DBOIT EN FRANCE. ^ 6&1
libres et égaux en droits, » — N'est-ce point faire trop d'honneur
à la nature? Ne nous a-t^lle pas créés esclaves plutôt que libres, et
ne naissons-nous pas inégaux? Par une illusion conunune à tout
le xvin® siècle sur le prétendu état de nature, on a confondu ici
le but à atteindre avec le point de départ, l'avenir avec le présent,
l'idéal avec la réalité ; nous ne naissons pas libres et égaux, nous
naissons pour être libres et égaux. Que la liberté et l'égalité soient
conformes à la vraie nature de l'homme, cela est incontestable
pour celui qui admet, avec Aristote, que la véritable nature d'un
être est dans la fm supérieure à laquelle il aspire,' non dans son
actuelle imperfection ; que la nature d'un chêne, par exemple, est
d'atteindre la plénitude de son développement et de se dresser
vers le ciel, que la nature d'un animal est de réaliser toute la beauté
de son espèce, que la nature d'un homme est d'être une intelli-
gence toute lumineuse et une volonté toute active. Mais, si la liberté
et l'égalité sont la fm de la nature, elles ne sont pas l'état de
nature. — On a voulu soutenir qu'il y a du moins une chose égale
chez tous les hommes : la liberté morale ; mais s'agit-il de cette
liberté encore incomplète et de toutes parts entravée que vous
possédez et que je possède ? Nous ne sommes pas plus égaux sous
ce rapport que sous les autres. L'école éclectique^affirme vainement
que le libre arbitre de l'un est identique au libre arbitre de l'autre ;
tel homme est un enfant par rapport à un autre homme, et l'homme
d'aujourd'hui est un enfant par rapport à l'ht^mme de demain ;-
soutiendra-t-on donc que le libre arbitre de l'enfant est égal à celui
de l'homme? Innombrables sont les degrés de la responsabilité et
conséquemment de la liberté. Nous ne voulons pas seulement parler
de l'usage différent que les hommes font de leur liberté, mais de
la différence qui existe dans la puissance même de vouloir, dans la
puissance sur soi. Nos libertés ne seraient égales que si elles étaient
absolues et complètes; mais en fait la pleine liberté du vouloir
n'existe ni chez vous ni chez moi; cette liberté, nous l'avons vu,
est pour nous une pure idée dont nos actions se rapprochent plus
ou moins, une limite à laquelle tendent ces variables. Si donc on
peut admettre que nos libertés sont égales dans leur virtualité et
dans leur idéale perfection, elles sont à coup sûr inégales dans leur
actualité et dans leur réelle imperfection. L'idée même de liberté,
dont nous avons essayé de montrer l'influence libératrice (1), peut
être chez moi faible et sans efficacité, tandis que chez vous elle créera
par son énergie un pouvoh* énergique et fort. Ce n'est donc pas
seulement sous le rapport de la force physique, (le la beauté phy-
(1) Voyez U Jimmè du i« avriL
xxTiu. — 1878. 41
Digitized by VjOOQ IC
6A2 BEVUE DES DEUX MONDES.
sique, de la sensibilité, de Tintelligence, de la moralité, que les
hommes sont inégaux; ils le sont dans l'usage de leur liberté et
dans le degré de cette liberté. A tous les points de vue, Leibniz avait
raison de dire qu'il n'y a pas deux êtres semblables dans la nature,
pas même deux gouttes d'eau, mondes peuplés d'animalcules divers
et différens en nombre. L'égalité humaine n'est point un fait; elle
est plutôt en opposition avec les faits.
D'où vient donc que des êtres réellement inégaux sous tous les
rapports tiennent tant à cette idée d'^alité et veulent la voir réali-
sée, au moins ^latce leurs libertés? De ce que votre liberté est infi-
niment précieuse pour vous, comme la mienne l'est pour moi,
comment conclure que votre liberté est aussi infiniment précieuse
et inviolable pour moi, la mienne pour vous? C'est là le passage
difficile, c'est là l'intervalle que nous devons essayer de franchir pour
constituer entre nous, malgré toutes les inégalités de fait, une éga-
lité de droit.
Pour franchir ce passage, l'école démocratique fait ordinairement
appel à un acte de raison qui nous est familier. Selon M. Benouvier,
par exemple, la raison, faisant abstraction des personnes, déclare
la liberté de l'un ^ale à celle de l'autre; or, deux choses égales
peuvent être substituées l'une à l'autre : votre liberté peut donc
être substituée à la mienne. Elle acquiert ainsi à mes yeux la même
valeur que la mienne propre, et ainsi s'établit entre nous; du point
de vue de la raison, un rapport de réciprocité. Selon M. Littré,
ce rapport est de môme nature que l'identité logique : A = A. Prou-
dhon dit à son tour, en termes platoniciens et spinosistes : —
« Les hommes, que séparent leurs différences, peuvent se consi-
dérer comme des copies les uns des autres, se rapportant, par
l'essence qui leur est commune, à une existence unique. »
Mais tout cela suffitr-il? Non, parce que, si nos libertés paraissent
égales à un point de vue général et abstrait, elles ne sont pas égales
en fait, et surtout il y a entre elles cette distinction capitale que
votre liberté n'est pas la mienne et que la mienne n'est pas la vôtre,
que je suis moi et non pas vous. Vous aurez beau accumuler Ifô
abstractions, quand je reviendrai à la réalité, je me retrouverai
toujours là, différent de vous, et à tous vos raîsonnemens sur
réalité, j'opposerai un seul mot, mais décisif : moi.
Pour que l'égalité soit acceptée comme type de conduite par des
individus réellement inégaux, il faut que, par, un moyen ou par
l'autre, le moi disparaisse, il faut qu'il soit éliminé, comme dans
une équation on élimine une donnée qui la rend insoluble. Or, au-
cun raisonnement abstrait, aucun artifice de logique rationaliste,
ne saurait faire disparaître cette suprême différence qui porte sur
Digitized by
Google
K
l'idée moderne du droit en FRANCE. 643
le vif, cette suprême inégalité qui constitue notre individualité
même.
Selon nous, Tégalité n'est à Torigine qu'un idéal de la pensée;
elle se déduit de l'union qui doit exister entre nos libertés pour
que celles-ci soient aussi grandes qu'il est possible. J'ai l'idée de
ma liberté comme puissance de développement sans limites, j'ai
l'idée de la vôtre comme puissance semblable de développement;
à l'infini, dans leur idéal, je conçois nos deux libertés comme de-
vant être égales, car deux libertés qui se veulent réciproquement
ont plus d'extension et pour ainsi dire d'infinité que deux libertés
qui se repoussent et s'isolent; rester enfermé dans le moi en ex-
cluant autrui, ce serait montrer qu'on n'est point encore assez libre
intérieurement, assez affranchi de tout égoïsme et de toute nécessité
inférieure pour sortir de son individualité, pour se déprendre de
soi-même, pour se désintéresser des intérêts matériels dont le con-
flit s'oppose à l'union des volontés. Si tel est le plus haut idéal, il
en résulte cette conséquence, que, pour vouloir en sa plénitude et
en sa perfection ma propre liberté, je dois vouloir aussi la vôtre,
et de plus je dois la vouloir égale à la mienne : aucune inégalité
venant de mon fait ne doit entraver votre développement. C'est là
pour moi-même une condition de désintéressement et d'affranchis-
sement moral. 11 n'y a donc plus seulement identité abstraite entre
ma liberté et la vôtre : la vôtre est devenue la condition et le com-
plément de la mienne; au fond, vouloir votre liberté, c'est encore
vouloir la mienne.
Tel est en quelques mots le principe sur lequel l'égalité nous pa-
raît reposer. On le voit, nous reconnaissons awc les adversaires de
l'égalité que celle-ci est une simple conception de la pensée; mais
nous ajoutons que cette idée est elle-même un fait et un fait direc-
teur, une force, une réalité en ce sens, qui existe d'abord dans la
pensée de l'homme, de là passe dans le désir, de là enfin, quand
elle est assez claire et assez intense, passe dans les actions et se réa-
lise elle-même. En un mot, c'est une de ces idées directrices dont
nous avons récemment indiqué le rôle et qui, dans l'ordre social,
marquent le droit. Droit et direction sont termes de même famille : en
mathématiques, on dit que la ligne droite est le plus court chemin
vers un point; dans la science sociale, on peut dire que le droit est
la direction normale vers le but le plus élevé. Vainement on oppose
l'inégalité naturelle à cette idéale égalité : c'est celle-ci et non
celle-là qui doit fournir à la conduite sa règle et sa loi. Quand un
ouvrier veut construire les roues d'une machine, les construit-il
sur ce principe que les rayons d'un cercle sont inégaux? Non, et
pourtant ils seront inégaux dans sa roue. Deux libertés taisoç-
nables, dès qu'elles s'affiranchissent des besoins égoïstes, tendent
Digitized by VjOOQ IC
6àà BEVUE DES DEUX MONDES.
spontanément à fonner une société entre égaux et pour ainsi dire
une république à deux.
Que va devenir la notion de l'égalité , si nous passons du monde
moral au monde matériel, où les hommes se trouvent en rivalité et
souvent en conflit l'un avec l'autre ?
Toute volonté humaine ne peut agir que^dans l'espace et dans le
temps; elle a besoin d'organes et d'instrumens. La valeur idéale que
nous attachons à l'égalité des libertés intérieures s'attache donc
aussi aux libertés extérieures, indispensable milieu où la volonté se
développe, atmosphère sans laquelle elle ne saurait vivre. Si on
retirait à un homme l'air qu'il respire sans toucher à son corps,
pourrait-on dire qu'on ne l'a pas tué sous prétexte qu'on ne l'a
pas touché? De même, prétendra-t-on avec les théologiens du
moyen âge qu'en enlevant aux hommes la liberté de la parole,
du mouvement, de l'action, de l'association, du culte, on ne porte
nullement atteinte à l'égalité intérieure de leurs libertés? Ce serait
imiter le sophisme des Orientaux qui, lorsque le Coran défend de
verser le sang d'un homme, l'étoufTent, ou des inquisiteurs, qui
chargeaient le bras séculier de brûler l'hérétique sine sanguinis
effusione. Nous avons vu de nos jours reproduire les mêmes sa-
phismes : à en croire M. de Bonald, on perd son temps à réclamer ce
qu'on a déjà, l'égale liberté pour tous de vouloir et de penser, la
liberté de conscience : « Il est, dit-il, un peu plus absurde de ré-
clamer pour l'esprit la liberté de penser que de réclamer pour le
sang la liberté de circuler dans les veines (1). o Comme si on ne
pouvait pas empêcher le sang de circuler dans les veines en lui
retirant sa nourriture I M. de Bonald, qui déclare la liberté de pen-
ser invincible, ne l'élève si haut dans la théorie que pour mieux
la supprimer dans la pratique. Si la liberté de la conscience ne
peut être détruite entièrement, elle peut être indéfiniment amoin-
drie, non-seulement dans ses manifestations extérieures qui en sont
comme les symboles, mais jusque dans sa vie intérieure; elle res-
semble à ces forces de la nature qui, elles aussi, sont indestruc^
tibles, mais qui sont tout ensemble indéfiniment expansibles quand
on les laisse en liberté, et indéfiniment compressibles quand on les
resserre, à l'aide d'une force supérieure, en une prison de plus en
plus étroite.
Pour celui qui a fait sincèrement des idées de liberté et d'égalité
le principe régulateur de sa conduite, tout produit et tout instru-
ment de la liberté, fût-ce un simple symbole, participera à l'invio-
labilité de la liberté même. On viole donc l'égalité des droits toutes
t
(l) Riflexiont philosophiqwi sur la tolérance des opinians, CEuvres, t. IV, p. 133.
Digitized by VjOOQ IC
L IDEE MODEBNE DU DROIT EN FRANCE. 64 5
les fois qu'on agit de manière à ne pas laisser aux autres Tindépen-
dance la plus grande et la plus égale pour tous.
Gomme la liberté d'action ne peut être illimitée sur une terre où
l'un gêne nécessairement l'autre, il faut que chacun s'impose, dans
son action au dehors, les limites nécessaires à l'égale liberté d*au-
trui. Une idée nouvelle est donc introduite dans la question du droit
lorsqu'on passe de l'égalité intérieure à l'égalité extérieure : c'est
l'idée de limite; le droit appliqué nous apparaît comme une limi-
tation réciproque des libertés.
Maintenant, quels caractères devra offrir cette limitation? — En
premier lieu, le droit consistant dans la plus grande liberté possible,
la restriction mutuelle des libertés dans l'application devra être aussi
minime que possible. En second lieu, pour être aussi minime que
possible, cette restriction devra être absolument réciproque et égale
pour tous. Les abeilles dans leur ruche ont résolu avec une sagesse
instinctive un problème analogue à celui du droit appliqué. Il s'a-
gissait d'assurer à chaque abeille une cellule aussi grande que pos-
sible et aussi égale que possible à celles des autres abeilles. C'était
un problème de géométrie à résoudre, et la difficulté était de perdre
le moins de terrain possible en barrières et en murailles de cire.
On sait comment les abeilles ont résolu le problème. La seule forme
qui permît aux cellules égales de s'appliquer l'une contre l'autre
sans aucun intervalle inutile et sans aucune perte de terrain, c'était
la forme de l'hexagone. Soit par instinct, soit plutôt par un méca-
nisme naturel, les abeilles ont donné à leurs cellules la forme
hexagonale. La société humaine est comme cette ruche : il faut
laisser aux libertés comme aux abeilles l'espace le plus grand et le
plus égal possible et perdre en barrières ou en murs le moins de
terrain qu'il se peut. Toutes les entraves inutiles à la liberté,
toutes les lois oppressives, tous les règlemens et privilèges tyran-
niques sont des restrictions sans profit qui laissent de l'espace sans
emploi, qui introduisent des vides de toute sorte entre le domaine
de l'un et le domaine de l'autre. La mauvaise jurisprudence est
comme de la mauvaise géométrie ou de l'architecture maladroite.
S'il faut des barrières, faites-les du moins aussi peu nombreuses
qu'il est possible et faites-les égales pour tous ; puis, une fois que
vos lois auront ainsi réglé l'espace réservé à chacun, laissez les
libertés agir par elles-mêmes, chacune à sa manière, tant qu'elles
^'empiéteront pas l'une sur l'autre, laissez-les prendre leur essor,
comme les abeilles, dans l'air et dans la lumière.
Digitized by VjOOQ IC
6kQ RETUE DES DEUX IK^OMBS.
H.
Examinons maintenant les objections que les écoles aristocraticpaes
font à Tégalité, soit au nom de la morale et de la religion, soit au
nom de la science. La persistance des théories autoritaires et pré-
tendues conserratrices, toujours prêtes à se traduire en actes dans
la politique et à tout bouleverser par la ruse ou par la force, prouve
combien il importe de soumettre à l'analyse leurs principes fonda-
mentaux. Parlons d'abord plus spécialenaentde l'école tbéocratique»
à laquelle d'ailleurs nos hétérodoxes contemporains font volontaire-
ment ou involontairement de nombreux emprunts. — Vous voulez
égaliser la vérité et Terreur, la vertu et le vice, ratent beaucoup
d'esprits encore imbus des idées du moyen âge, mais la vérité seule
a des droits et l'erreur n'en a pas, la vertu seule a des droits, le
vice n'en a pas. La seule liberté qu'on puisse recoonaitre et accor-
der à tous les hommes, c'est ce que les catholiques appellent « la
liberté du bien. » Or, si la volonté peut réahser le bien, elle peut
aussi Caire le mal: c'est l'arbre du bien et du mal dont parle la Bible ç
comment donc la mauvaise volonté aurait-elle des droits égaux il
ceux de la bonne volonté?
Prétendre ainsi que la v^té et la vertu ont seules des droits,
c'est prononcer en termes abstraits de vagues sentences qui
veulent tout dire et ne veulent rien dire. La vérité consi(^é6
en elle-même est une abstraction, et de m&ne pour le bien; ce
sont là des choses impersonnelles qui ne se réalisent que dans
rintelligence et la volonté des personnes. Or, diaque personne
CTOÎt avoir pour soi la vérité et la raison ; comment choisir entre
ces prét^tions opposées? Dans la moindre des assemblées, chacun
se dit le plus sage, il en est de même dans la grande assemblée du
genre humain. Beaucoup pensent tout bas ce qu'un naïf disait un
jour tout haut devant Franklin: «Ce quim'Monne, c'est qu'il n'y ait
jamais que moi qui aie raison. » La maxime qui identifie le droit
et la sagesse revient donc à celle-ci : « Ceux qui se croient dans la
và'ité ont des droits, les autres n'en ont pas; » manière détournée
de dire : « J'ai tous les droits, et vous n'en avez aucun. » Dans la
pratique, ce conflit d'opinions ne pourra, se résoudre que de deux
manières, par la force ou par l'égalité des libertés. Admettez-vous
la première solution? La force peut être l'ignorance, l'erreur, le
vice aussi bien et plus souvent que la vérité et la vertu. Admettez-
vous la solution par la liberté, le seul droit que vous puissiez avoir
sera le droit d'exprimer librement votre opinion pour vous mettre
d'accord avec les autres. Vouloir imposer la vérité du dehors est chose
impossible : ce fut le rêve irréalisable de toutes les théocraties, au-
Digitized by VjOOQ IC
l'idée moderne ho DBOIT en FRANCE. 6i7
quel le catholicisme n'a pas encore renoncé de nos jours* L'histoire
nous apprend que la conséquence effedive de cette doctrine est un
despotisme qui, loin de favoriser les progrès de la moralité, de la
science, de la religion même, les arrête au contraire. Le système
théocratique est toujours allé contre son but : pour soutenir les
intérêts de la vérité, il a toujours rendu Terreur immobile sous le
nom d'infaillibilité, conmie ces politiques qui substituent le faux au
vrai sous le nom de vérité officielle ; pour soutenir les intérêts de
la vertu, il a toujours sacrifié la moralité véritable à la violence et à
r^oîsme des prétendus a meilleurs. »
Il ne faut pas craindre de le dire, contrairement aux assertions des
théologiens, l'erreur même et le vice ont des droits» et des droits
civilement ou politiquement ^aux à ceux d'autrui : au point de vue
purement social et juridique, nous avons le droit de nous tromper
et de déraisonner comme de raisonner, nous avons le droit de
faillir comme de bien agh*.; pour tout dire en un mot, la mauvaise
volonté même n'est pas exdue de l'égalité des droits. Au reste, la
niauvaise volonté n'est jamais telle que relativement ; une vobnté*
absoluiDâ[U; mauvaise, s'il en pouvait exister, serait celle qui
trouverait son suprême bien dans le suprême mal ; or on n'aime
pas le mal pour le mal, et le vice consiste seulement, amune disait
Socrate, u à renverser l'ordre des biens. » Satan, cette volonté
absolument mauvaise, comme Ahriman, ce dieu du mal absolu, est
un fantôme de l'imagination» qui, dès que la pensée veut le saisir,
s'évanouit. En tout cas , Satan n^est point sur la terre, et ce n'est
pas pour lui que sont faites nos législatic^is ; mais» fùtr-il présent
parmi nous, il participerait luinnéme à l'égalité des droits
conunuDs tant qu'il ne violerait point nos libertés propres» et sa
volonté mauvaise, aussi longtemps qu'elle se renfermerait en soi
sans attenter à autrui, conserverait encore son inviolabilité
extérieure. Pcwir revenir à l'homme, la mauvaise volonté d'aujour-
d'hui peut être et sera sans doute la bonne volonté de demain ;
nous ne pouvons donc en la concevant la concevoir comme définiti-
vement et éternellement mauvaise» nous ne pouvons la damner
dans notre pensée ni lui faire en notre cœur comme un enfer sans
errance. Elle demeure toujours, en tant que volonté, sao-ée pour
iKms à l'égal des autres, et ses injustices extérieures tombent
seules sous notre drc»t de légitime défense, coomie y tomberaioit
dles-mèmes les injustices commises par une bonne volonté. Si
l'inquisiteur qui vous coupe la langue et vous brûle agit pour
votre bien et par bonne intention, acquiert-il des droits plus réels
parce que sa volonté est bonne au lieu d'être mauvaise? Tout ce
qui est injuste est imnaoral» mais tout ce qui est immoral n'est pas
injuste : vérité élémentaire que nos législateurs et nos politiques ou-
Digitized by VjOOQ IC
6A8 REVUE DES DEUX MONDES.
blient cependant à chaque instant. Ne puis-je pas manquer à ce que
vous nommez les devoirs envers Dieu, aux devoirs envers moi-même»
aux devoirs de pure charité envers autrui , sans manquer pour
cela aux règles strictes de la justice égale pour tous et également
exigible chez tous? ne puis-je pas être en dehors de mon devoir,
surtout de mon devoir religieux, sans être en dehors de mon droit
et sans blesser votre droit égal au mien? Gomment se fait-il que nos
codes renferment encore soit des privilèges, soit des prescriptions
fondées sur de simples croyances religieuses ou morales, telles que
celles qui concernent l'observation du dimanche, l'indissolubilité du
mariage, l'inscription religieuse imposée même aux libres penseurs,
et d'autres encore?
Au point de vue du droit pur, la liberté extérieure est respec-
table tant qu'elle ne supprime pas l'égale liberté d' autrui, et la
liberté intérieure est absolument respectable, sans condition et sans
réserve : telle est la conclusion généraje à laquelle on aboutit
quand on a examiné les systèmes qui veulent rabaisser la liberté au
rang d'un simple moyen pour ériger en une fin absolue leur idée
du vrai, leur idée du juste, leur idée de la religion, en un mot leur
conception du bien. La souveraineté du but est la négation du
droit. La défiance des systèmes théocratiques à l'égard de l' égalité
vient de ce rôle secondaire qu'ils prêtent à la liberté. La liberté, dans
l'échelle des moyens et des fins, doit occuper le degré suprême :
elle a sa valeur en soi. Un remède n'est qu'un moyen en vue de la
santé et il peut être aussi un poison. Il emprunte donc toute sa
valeur au résultat ; il ne subsiste pas dans la santé même, et au
contraire doit disparaître dans la santé. Telle n'est pas la liberté
dans son rapport avec le bien ; elle est à la fois à elle-même son
moyen et sa fin : elle est moyen quand on la considère comme déjà
commencée et en voie de développement, elle est fin quand on la
considère comme développée et dans son achèvement idéal. La
liberté encore imparfaite en nous ressemble à la flanune dont on se
sert pour allumer un foyer de chaleur et de lumière : ce qu'on veut
produire au moyen de cette flamg}e, ce n'est pas quelque chose qui
en diffère réellement; c'est une flamme plus grande dans laquelle
l'autre subsistera tout entière; de même ce que nous devons
produire par le moyen de la liberté, ce n'est pas une chose qui soit
différente d'elle-même, c'est une liberté plus grande, plus égale,
plus universelle, c'est une liberté qui vivifie tout le monde moral
et social.
m.
La distance n'est point aussi grande qu'on pourrait le croire
entre la théocratie et l'aristocratie des savans; à part la substitu-
Digitized by VjOOQ IC
L*ID£E MODERNE DU DBOIT EN FRANGE. 6Â9
tîon des théories scientifiques aux dogmes surnaturels, les procédés
de gouvernement seraient les mêmes. Aussi M. Huxley appelait
récemment le système politique d'Auguste Comte « un catholicisme
sans le dogme (1). » N'en pourrait-on dire autant de la doctrine
si brillamment exposée par M. Renan dans ses Dialogues philoso-
phiques et dans son Calibanl
On sait quelle inquiétude aause à ce haut esprit, si désintéressé
et si sincère, le progrès de l'égalité démocratique. Déjà, pour réa-
gir contre cette tendance, il avait exposé dans sa Réforme intel-
lectuelle et morale une théorie politique dont le dernier mot est
l'inégalité. Tous les individus sont nobles et sacrés, disait -il, tous
les êtres (même les animaux) ont des droits ; mais tous les êtres
ne sont pas égaux, tous sont les membres d'un vaste corps, les
parties d'un immense organisme qui accomplit un travail divin.
« La négation de ce travail divin est l'erreur où verse facilement
la démocratie française. Considérant les jouissances de l'individu
comme l'objet unique de la société, elle est amenée à méconnaître
les droits de l'idée, la primauté de l'esprit. Ne comprenant pas
d'ailleurs l'inégalité des races, la France est amenée à concevoir
comme la perfection sociale une sorte de médiocrité universelle...»
Au début d'une plus récente publication, les Mélanges d'histoire^
dans une de ces préfaces où il aime à mêler des prédications tou-
jours utiles et des prédictions toujours un peu hasardeuses,
M.Renan constate avec quelque regret que la France, que l'Europe
même n'a pas suivi et ne suivra pas la voie par lui indiquée : « Il
est probable que tous les pays viendront, chacun à leur tour, à l'état
où nous sommes. Le monde est entraîné par un penchant irrésis-
. tible vers l'américanisme, vers le règne de ce que tous compren-
nent et apprécient. » Dans Calihan^ M. Renan constate la même
tendance. Entre l'inégalité reposant sur des privilèges et une égalité
d'affaissement, de « mollesse », « d'égoïsme », M. Renan semble ne
voir aucun milieu. C'est surtout dans ses Dialogues philosophiques^
ce livre aux fuyantes perspectives, souvent si profond et toujours si
(1) Augaste Comte a dit en effet : « Ce qui devait aécessairement périr dans le
catholicisme, c'étût la doctrine et non l'organisation... Une telle constitution, conve-
nablement reconstruite sur des bases intellectuelles à la fois plus étendues et plus
stables, devra finalement présider à Tindispensable réorganisation spirituelle des so-
ciétés modernes... Cette explication générale... sera do plus en plus confirmée par tout
~ le reste de notre opération historique, dont elle constituera spontanément la principale
conclusion politique. » Philosophie positive^ t. V, p. 3^4. — « Tout l'art de la légis-
lation, dit41 encore, est d'assurer l'uniforme assujettissement de toutes les classes
quelconques aux devoirs moraux attachés à leurs positions respectives, sous l'impul-
sion continue d'une autorité spirituelle assez énergique et assez indépendante pour as-
surer le maintien usuel d'une telle discipline universelle. »
Digitized by VjOOQ IC
e^ BEYUE DES DEUX IfONDES.
suggestif» que M. Renan a développé sa thèse faTorite. Là, il Tap-
paie sur tout un sysflëme de métaphysique et de diéologie, qui i
pour conclusion le gouvemcm^it du monde par la raison, c'est-i-
dh^ par les savans. « L'élite des êtres intelligens, dit-il, maltresse
des plus importans secrets de la réalité, dominerait le monde parles
plus puissans moyens d'action qui seraient en son pouvoir. » Qo«i
est le peuple qui semble prédestiné à Taccomplissement de oe grand
oeuvre? La France ou T Allemagne? — « La France indine toujoun
aux solutions libérales et démocratiques, c'est là sa gloire; le bon-
heur des hommes et la liberté, voilà son idéal. Si le dernier HMt
des choses est que les individus jouissent paisiblement de leur
petite destinée finie, ce qui est possible après tout, c'est la France
libérale qui aura eu raison ; mais ce n'est pas ce pays qui attein-
dra jamais la grande harmonie, ou, si l'on vent, le grand asser-
vissement de conscience dont nous parlons* Au contraire, le
gouyeraement du monde par la raison, s'il doit avoir lieu, parait
mieux approprié au génie de l'Allemagne, qui montre peu de souci
de l'égalité et même de la dignité des individus, et qai a pour bot
avant tout l'augmentation des forces intellectaelies de l'espèce, s
Quoique ces mots à l'adresse de l'Allemagne ne soient pas sans
quelque ironie, c'est en définitive à l'Allemagne et à ses idées aris-
tocratiques que M. Renan donne gain de cause, s'il en faut juger
par l'ensemble de son système. La démocratie, en effet, lui s&àbk
en contradiction avec l'ordre de l'univers, avec la providence : \
<c elle est l'antipode des voies de Dieu, Dieu n'ayant pas voulu qw i
tous vécussent au même degré la vraie vie de l'esprit. » Les théolo-
giens se représentent une providence supérieure au monde ^ agis-
sant par le dehors; M. Renan y substitue une providence intérieure,
immanente, qui, par des voies cachées et un madiiavélisme divin,
assigne à chaque être sa place et à tous des rangs inégaux. Cette
providenc^e, sous un autre nom, est la <x souveraineté de la raison, v et
sa justice est la « hiérarchie de fer de la nature. » — « Dieu est h
vaste conscience où tout se réfléchit et se répercute, chaque classe
de la société est un rouage, un bras de levier dans cette immense
machine. Voilà pourquoi chacune a ses vertus. Nous sommes tons
des fonctions de l'univers; le devoir consiste à ce que chacun rem-
plisse bien sa fonction. Les vertus de la bourgeoisie ne doivent pas
être celles de la noblesse; ce qui fait un parfait gentilhomme s^
un défaut chez un bourgems* Les vertus de chacun sont détern^
■ées par les besoins de la nature; l'état où il n'y a pas de classes
sociales est antiprovidentiel. » L'immoralité même et le vice (^^
leur utilité : ils sont dans Tordre de la nature et de la providence,
a L'immoralité transcendante de l'artiste est à sa façon moralitf
Digitized by VjOOQ IC
l'idée MODEUKE du DR(HT £N FRANCE. 651
suprême, si elle sert k raccomplissement de la particulière mis-
sion diyine dont chacun est chargé id-bas (1). » Cette sorte de
justice distributive qui est la loi de l'univers doit se retrouver dws
la société humaine : le sacrifice des uns sert à l'élévatioii des
autres et au progrès final de « l'idée. » — « La nature à tous les
degrés a pour fin unique d'obtenir un résultat supérieur par le
sacrifice d'individualités inférieures. Est-ce qu'un général, un dief
d'état tient compte des pauvres gens qu'il fait tuer?... Le monde
n'est qu'une série de sacrifices humains; on les adoucirait par la
joie et la résignation. Les compt^nons d'Al^andre... vécurent
d'Alexandre, jouirent d'Alexandre. Les animaux qui servent à
la nourriture de l'homme de génie ou de l'homme de bien devraient
être eontens, s'ils savaient à quoi ils servent. Tout dépend chi
buty et, si un jour la vivisection sur une grande échelle était néces-
saire pour découvrir les grands secrets de la nature vivante,
j'imagine les êtres, dans l'extase du martyre volontaire, venant
s'y dffirir couronnés de ileiffs. Le nveurtre inutile d'une mouche
est un acte blâmable; celui qui est sacrifié aux fins idéales n'a pas
droit de se plaindre, et son sort, au regard de l'infini (tû
Osa)* est digne d'envie.». C'est chose monstrueuse que le
sacrifice d'un être vivant à l'égoisme d'un autre; mais le sacrifice
d'un être vivant à une fin voulue par la nature est légitime...
Le grand mMnbre doit pens^ et jouir par procuration... Quelques-
ims vivent pour touES. Si on veut changer cet ordre, personne
ne vivra. » On retrouverait une théorie analogoe dans Joseph
de Maistre, qui en fit le fond de sa doctrine du sacrifice. —
La conséquence finale du système est, sous toutes les formes^
la condamnation de l'égalité. « Les bonnnes ne sont paâ égaux, les
races ne sont pas égales. Le nègre, pcff exemfde, est fait pour
servir aux grandes choses voulues et conçues par le blanc. » Ce
n*est pas à dire que le nègre n'ait point de droits; mais les droits
sont in^lement distribués selon l'inégalité même des êtres. <c Le
principe le plus nié par Técole démocratique est l'inégalité des
races et la légitimité des drdts que confère la supéôorité de la
race. » Le droit au contraire varie selon les êtres et se mesure
à leur valeur réelle. « Il ne suit pas de là que cet abominaUe
esclavage américain fût légitime. Non-seulement .tout homme a
des droits, mais tout être a des droits. Les dernières races hu-
maines sont bien supérieures aux animaux; or nous avons des
devoirs même envers ceux-ci. » On voit que pour M. Renan le
droit est le corrélatif de tout devoir, et le devoir se confond fina-
lement pour lui, comme pour le christianisme, avec la bonté :
(1) Dialogues philosophiques^ 128, 129,131.
Digitized by VjOOQ IC
652 REVUE DES DEUX MONDES.
«bonté universelle, amabilité envers tous les êtres, voilà la loi
sûre et qui ne trompe pas... Ce n'est pas assez de ne pas faire du
mal aux êtres; il faut leur faire du bien, il faut les gâter, il faut
les consoler des rudesses obligées de la nature. » C'est donc par
pure bonté qu'il faut se dispenser de maltraiter le nègre, c'est pv
pitié pure qu'il faut le «gâter » et le « consoler, » non sans cette
arrière-pensée qu'après tout la nature a raison dans ses rudesses
et que tout est pour le mieux dans l'ordre divin des choses (1). —
C'est encore cette sorte de bonté un peu dédaigneuse que, dans une
môme race, les classes supérieures doivent aux classes inférieures.
Le vrai droit du peuple, c'est le droit d'être aimé, gâté, consolé,
parce que d'autres penseront et jouiront à sa place. « On peut aimer
le peuple avec une philosophie aristocrate et ne pas l'aimer en affi-
chant des principes démocratiques. Au fond ce n'est pas la grande
préoccups^tion de l'égalité qui crée la douceur et l'aifabilité des
mœurs. L'égalité jalouse produit au contraire quelque chose de
rogue et de dur. La meilleure base de la bonté, c'est l'admission
d'un ordre providentiel où tout a sa place et son rang, son utilité,
sa nécessité même. » La notion de l'inégalité semble à M. Renan si
fondamentale qu'il la maintient jusque dans sa Jérusalem céleste,
je veux dire dans la « conscience divine, » formée du retentissement
de toutes les consciences, où chaque être aura sa place proportionnée
à sa valeur. « Alors l'éternelle inégalité des êtres sera scellée pour
jamais. » Avec la personnalité en moins chez Dieu et chez les
âmes, il est facile de reconnaître la cité divine des chrétiens.
Tel est le système à la fois théologique et social de M. Renan.
Entre ce système et le christianisme, il n'y a point de diflférence
essentielle; ce sont les mêmes idées de justice distributive et de
prédestination, de hiérarchie providentielle, d'inégalité providen-
tielle entre les individus et entre les classes, de résignation chez
les uns, de bonté chez les autres, de sacrifice et de compensation, la
même substitution du principe d'amour au principe du droit.
M. Renan fmit par dire lui-même : « C'est bien à peu près ainsi
que parlent .les prêtres, mais les mots sont différens. » Il n'est point
de hardiesse, point de paradoxe même devant lequel M. Renan
ait reculé pour soutenir sa thèse favorite de l'inégalité : il a peut-
être par là rendu service à la thèse opposée. Quand s'endort le
sens commun, le paradoxe, comme la torpille à laquelle sexom-
parait Socrate, le réveille d'une secousse; ainsi fait M. Renan.
Nous ne suivrons pas le brillant auteur des Dialogues dans les
considérations métaphysiques et théologiqyies sur lesquelles repose
(1) « La société, a dit aussi M. Renan, est un édifice à plusieurs étages, où doit
régner la douceur, la bonté (Pliomme y est tenu môme envers les animaux), non Téga-
lité. » {La RéfortM int€llectueH$, p. 107.)
Digitized by VjOOQ IC
L'n)££ MODERNE DU DROIT EN FRANCE. 653
sa foi à rinégalité. Les sciences sociales comme les sciences phy-
siques doivent, selon nous, se garder des idées de causes finales et
de providence, au nom (J^uelles on peut tout affirmer ou tout
nier, tout admettre ou tout rejeter. Est-il une erreur scientifique
que le moyen âge n'ait essayé de prouver par les causes finales?
est^il une injustice sociale qu'il n'ait justifiée au nom de la provi-
dence? Les causes finales voulaient que le ciel fût fait pour la terre
et la terre pour l'homme, par conséquent que le ciel tournât autour
de la terre. Quant à la providence, elle est encore de nos jours en
politique l'avocat officiel de toutes les causes bonnes ou mau-
vaises : les Napoléon, les Guillaume, les Alexandre et le sultan
l'invoquent tour à tour. Remplacer les intentions de la providence
par celles de la nature, c'est seulement changer le mot. La nature
a-t-elle eu un but, par exemple, en faisant le nègre? s'est-elle proposé
une fin en faisant quoi que ce soit? C'est ce que rendent de plus
en plus douteux les découvertes de la science moderne sur le méca-
nisme universel : les buts existent dans l'intelligence, ils ne semblent
pas exister dans les choses; l'homme se propose un but, la nature
ne parait pas en avoir, tant que l'homme ou tout autre être intel-
ligent, dans sa sphère, ne lui en donne pas un. En tout cas, c'est
aux hommes eux-mêmes qu'il appartient de se donner un but :
prétendre que les nègres sont faits pour nous servir, c'est poser le
principe de l'esclavage et en assurer la justification. M. Renan a
beau ensuite déclarer u abominable » l'esclavage américain, il ne
peut, à l'exemple des théologiens, le condamner que conmie excessif
et cruel, non comme injuste en soi, que comme contraire à la bonté,
non comme contraire au droit (1). La notion moderne du droit,
notion vraiment scientifique, repose précisément sur le rejet de
toutes ces vues finalistes et providentielles, de tous ces systèmes
artificiels où l'on subordonne les individus à une fin qu'on déclare
la meilleure. Avoir un droit, c'est avoir la garantie qu'on ne fera
pas de vous un moyen, c'est avoir un abri contre les « cause-
finaliers » en politique, en métaphysique et en théologie. Bannies
du reste de la science, les causes finales ne doivent pas trouver un
refuge dans la science sociale et politique.
Revenons donc des causes finales aux considérations physiques
et psychologiques, méthode plus sûre. A ce point de vue, on peut
certainement montrer eiftre les hommes une foule d'inégalités
actuelles ; mais, y en eût-il de fait encore davantage, l'égalité de
droit ne serait pas atteinte en son principe théorique. Nous l'avons
vu en effet, le droit repose moins sur l'état actuel que sur le déve-
(1) D'ailleurs, dans sa Réforme ifiUUêctuelU^ M. Renan insinue qu'on devrait con-
quérir les Chinois, « race d'ouvriers, » et les nègres, « race de travailleurs de la terre : »
— « Soyez pour eux bons et humains, et tout sera dans l'ordre, » page 94.
Digitized by VjOOQ IC
65& REVUE DES DEUX MONDES.
loppemeni possible des êtres, le droit a les yeux, tournés vers Tt^e-
nir ; ce qu'il réserve, ce qu'il sauv^arde, c'est précisément la virtua-
lité, la puissance de progrès (1). La loi ne punit-elle pas le meurtre
d'un enfant de deux ans comme celui d'un homme ? Cependant il
aurait pu être incapable, infirme, plus nuisible qu'utile ; — oui, mais
il aurait pu être un honnête citoyen ou même un génie. Le droit a
pour but d'assurer le déveloi^ment libre de toutes les intelligences
et de toutes les volontés. — Après avoir posé ce principe général,
suivons la doctrine aristocratique en ses applications : elle invoque
tour à tour l'inégalité des races, celle des classes, celle des izâli-
vidus; examinons si ces inégalités, en supposant qu'elles existent,
suffisent à conférer des droits inégaux.
La théorie des races, mise en vogue par l'Allemagne, fournit aux
écoles aristocratique^ leur principal arguuxent. L'exemple qu'on choi-
sit toujours à l'appui comme le moins discutable est celui des
nègres : a-t-il cependant toute la portée qu'on lui attribue? Que le
cerve^ des nègres ne soit pas virtuellement égal à celui des blancs,
que tout accès leur soit fermé dans l'avenir aux grandes notions
scientifiques ou morales, que tout au moins ils ne puissent se diri-
ger eux-mêmes dans 4'ordre civil et politique, c'est ce qui n'est
point encore démontré. Quand il s'agit des animaux, le doute sur ce
point est impossible : nous savons la limite qu'ils ne peuvent dépas-
ser comme nous pouvons calculer la hauteur maximum que peut
atteindre une pierre lancée par une fronde. Les animaux ne parlent
pas ; s'ils arrivaient un jour à parler, nous commencerions, malgré
leur visage, à nous demander s'ils n'ont pas le droit de se conduire
eux-mêmes (2). Les nègres parlent, il en est même qui parlent latin et
grec; il est dans les écoles d'Amérique de jeunes négresses qui
traduisent Thucydide et Platon. Un même idéal moral peut être
conçu par la pensée des noirs et par celle des blancs. On sait ce
que Montesquieu, avec cette généreuse ironie qui émut son siècle,
disait des nègres : « Us sont noirs depuis les pieds jusqu'à la
tê^te et ils ont le nez si écrasé, qu'il est presque impossible de les
plaindre ; » aujourd'hui on se demande s'il est certain que la peau
noire et le nez écrasé soient incompatibles non-seulement avec
l'intelligence, mais même avec le génie? Déjà les nègres occupent
en Amérique de hautes positions dans les alTaires, dans la magis-
trature^ dans la politique ; que dirions-nous s'il naissait demain
parmi eux quelque grand poète, quelque grand artiste, quelque grand
(1) Voyez la Rwm du 1" avril.
(2) « 11 n'y a d'esclave naturel, disait Epictète, que celui qui ne participe pas à la
raison; or cela n'est vrai que des bêtes et non des hommes. Si r&oe avait en partage
la raison et la volonté» il se refuserait légitimement à notre empire; il serait un être
semblable à nous. »
Digitized by VjOOQ IC
1
L*ID£E MODERNE DU DROIT EN FRANCE. 655
savant? Sous ce rapport, et surtout en fait d'art, les Américainsde race
blandie ne sont pas euxHoaêmes beaucoup plus avancés qu'eux*
Attendons les noirs à Tœuvre, et ne leur fermons point Tespé-
rance. Au reste, dussent-ils à la fin demeurer en arrière sous le
rapport du génie, ce qui est fort possible, il n'est pas besoin de
génie pour participer aux droits communs. Chacun trouve toujours
un plus savant ou un plus sage que soi, et surtout des gens qui se
croient plus savans ou plus sages : théoriquement l'égalité des
droits civils et politiques est en dehors de ces appréciations; prati-
quement elle n'exclut pas certaines conditions de capacité et de
majorité intellectuelle ou morale que les législateurs ne devraient
jamais négliger, que les Américains ont peut-être trop négligées
vis-à-vis des noirs ; mais en aucun cas le droit à l'égalité n'exige que
tous les membres de la sodété soient des Newton ou des Leibniz.
L'inégalité du droit des races, qui conserve encore une apparence
plausible quand il s'agit des noir^et des blancs, devient absolu*-
ment insoutenable quand on la transporte, comme le font les
partisans des théories allemandes, aux variétés d'une même race,
Gaulois, Latins, Germains. Qui prétendra que, de par la providence
ou la nature, le cerveau d'un Français soit virtuellement inégal à
celui d'un Allemand, et que l'un soit aussi incapable de concevoir
les hautes idées de l'autre que le quadrupède de voler comme
Toiseau? Et quand ce serait vrai, le droit des races germaniques à
nous conquérir serait-il établi? C'est M. Renan lui-môme qui,
trouvant dans Strauss la théorie des races mise au service de la
politique allemande, lui objecta que, si la France compte parmi elle
des Germains, l'Allemagne compte aussi des Gaulois et des Huns,
l'Angleterre des Bretons, des Irlandais, des Calédoniens, des Anglo-
Saxons^ des Danois, des Normands purs, des Normands français.
Sous couleur de science, la théorie des races est une des moins
scientifiques dans ses applications à l'ordre politique et social.
Chaque peuple a ses traditions, ses instincts héréditaires, son
caractère propre, ses aptitudes, soit : y a-t-il là un prétexte plus
sérieux à l'in^alité des droits que dans la différence de caractères
entre deux individus d'une même nation?
Des remarques analogues s'appliquent à la prétendue inégalité
entre les classes : « Des générations laborieuses d'hommes du
peuple et de paysans font, dij M. Renan, l'existence du bourgeois
honnête et économe, lequel fait à son tour le noble, l'homme
dispensé du travail matériel, voué tout entiei^ aui: choses désinté-
ressées (1). )) M. Renan sait bien qu'il n'est pas» besoin d'être noble
pour se vouer aux choses désintéressées. Combien de génies sortis
(1) La Réforme irUellectuelle et morale, p. 245.
Digitized by VjOOQ IC
656 REVUE DES DEUX ICONDES*
des rangs du peuple 1 Est-ce le peuple ou la noblesse qui a fait la
science ' moderne, qui a produit les Laplace, les Lagrange, les
Lavoisier,les Monge, les Ampère? On pourrait renverser la proposi-
tion de M. Renan et dire : le peuple, en apportant à la nation un
sang plus jeune et plus riche, travaille à sauver la bourgeoisie et
la noblesse de l'abâtardissement; c'est lui qui renferme, avec la
vraie force \'ive, la vraie et perpétuelle supériorité. Que devien-
drait Paris lui-même sans la province ? Il s'éteindrait à la quatrième
ou cinquième génération; si donc les Parisiens réclamaient pour
eux et leurs descendans le privilège d'habiter seuls la capitale,
Paris serait bientôt un désert. C'est l'image de ce qui arrive aux
classes murées dans leurs privilèges. L'humanité n'avance que grâce
au mélange des races, des classes, des familles, conséquemment
grâce à une certaine égalité qu'elle rétablit tôt ou tard en dépit de
nos barrières artificielles. La science, l'art, la morale, sont comme
Tair vital qui a sans cesse besoin d'être remué, chassé d'un lieu à
l'autre, égalisé entre tous; s'il était l'objet de privilèges et de mono-
poles, il deviendrait bientôt irrespirable : la science viciée des castes
et des races, la morale et la politique viciées des classes finiraient
par donner la mort, sans ces grandes tempêtes historiques qui ba-
laient et renouvellent l'atmosphère des nations (1).
Après l'inégalité des races et des classes, l'école aristocratique
invoque en sa faveur l'inégalité des individus, qu'elle déclare
nécessaire à la a hiérarchie » sociale : les fonctions, les conditions,
les capacités ne peuvent être égales chez tous les hommes, donc les
droits ne peuvent être égaux. — Non, sans doute, les fonctions ne
peuvent être égales; mais l'école démocratique ne prétend point
supprimer leur diversité : loin de là, l'égalité des citoyens dans
l'état assure la répartition des fonctions mêmes selon leg goûts
(1) Dans son beau livre sur V Hérédité, M. Ribot a montré la faiblesse du double ar-
gument qu*on invoque en faveur de la supériorité des classes nobles, la sélection et la
transmission héréditaire : 1° Quant à la sélection, la noblesse, qui prétendait être une
élite, ne le fut Jamais qu*en un sens très restreint, celui des vertus guerrières; 2^ quant
à la transmission héréditaire des supériorités, elle est en opposition avec une des lois
essentielles que M. Ribot a mises en lumière : l'affaiblissement de Vhérédité avec le
temps ou Tabàtardissement de Tespèce. t Les citoyens des républiques anciennes, dit
aussi M. Littré, n*ont jamais pu se maintenir par la reproduction. Les 9,000 Spartiates
du temps de Lycurgue étaient réduits à 1,900 du temps d*Aristote. Pope faisait remar-
quer que Tair noble que devait avoir la noblesse anglaise était précisément celui qu'elle
n*avait pas; en Espagne, on disait que, lorsqu'il annonçait dans un salon un grand,
on devait s'aUendre à voir entrer une espèce d'avorton ; enfin, en France, on impri-
mait qu'en voyant cette foule d'hommes qui composaient la haute noblesse de l'état,
on croyait être dans une société de malades ; le marquis de Mirabeau lui-même traite
les nobles d'alors do pygmées, de plantes sèches et mal nourries. — Ajoutons que,
si la transmission héréditaire des vertus était prouvée, il faudrait admettre par cela
même la transmission héréditaire des vices, conséquemment Vimpureté, Vindignité de
certaines castes. Ce serait revenir au brahmanisme.
Digitized by VjOOQ IC
l'idée MODEENE du DBOIT en FRANCE. 657
et les aptitudes. La distribution aristocratique par voie de privilèges
est artificielle et fausse, la distribution démocratique par voie de
liberté est naturelle et vraie ; nos modernes aristocrates s'appuient
sur un principe mystique et sacerdotal, celui de la « hiérarchie; w
l'école démocratique y substitue le seul principe scientifique et
vraiment humain, celui que les économistes appellent la division
du travail. Les frères sont égaux dans la maison, en partagent-ils
moins entre eux les travaux nécessaires? — Quant à la variété des
conditions, elle n'a rien non plus d'incompatible avec l'identité des
droits. Autre en effet est le droit, autre est l'usage ; de ce que
nous avons les mêmes droits sur ce qui nous appartient, il n'en
résulte pas que nous saurons en user de la même manière, ni que
nous serons également servis par les circonstances. M. Renan pousse
gratuitement la thèse démocratique à l'extrême en la faisant
consister dans le nivellement de toutes les conditions sociales. « La
bourgeoisie française, ditr-il, s'est fait illusion en croyant, par son
système de concours, d'écoles spéciales et d'avancement régulier,
fonder une société juste : le peuple lui démontrera facilement que
l'enfant pauvre est exclu de ces concours, et lui soutiendra que la
justice ne sera complète que quand tous les Français seront placés en
naissant dans des conditions identiques. » Le peuple n'a pas tout à
fait tort de concevoir cet idéal, auquel tend effectivement le progrès
de la société ; son seul tort serait de croire que la loi puisse le
réaliser tout d'un coup et par voie d'autorité. Il ne dépend pas des
lois que tous les hommes aient les mêmes ressources matérielles ou
morales ; mais il dépend d'elles qu'ils aient tous le droit de mettre
leurs ressources en usage; l'état ne peut « placer tous les Français
dans des conditions identiques de fortune, d'intelligence, de mora-
lité; )) mais il peut et doit les placer dans des conditions identiques
d'admissibilité aux fonctions, de droits communs et de lois com-
munes : en un mot, il ne doit que l'égalité de justice, mais il la dqit
tout entière. La société serait-elle donc plus juste si, aux inégali-
tés qui sont le fait de la nature, elle ajoutait encore d'autres inéga-
lités artificielles, comme si, dans une balance où se comparent des
objets inégaux, on ajoutait par avance des poids d'un côté et non
de l'autre pour fausser la mesure ?
M. Renan reconnaît qu'entre les hommes la « seule distinction
juste serait celle du mérite et d# la vertu; » mais il affirme, sans le
prouver d'ailleurs, que cette distinction s'établit mieux sous le
régime aristocratique que sous le régime démocratique, « dans une
société où les rangs sont réglés par la naissance que dans une
société où la richesse seule fait l'inégalité. » Nous ne pouvons
admettre que les sociétés démocratiques soient celles où la ri-
lom ixym. — 1878. 42
Digitized by VjOOQ IC
668 UETtE DES DEUX MOlfOfiS.
richesse seule fait rinégalité : en droit, rien de plus contraire au
principe de la démocratie, et, en fait, rien de moins nécessaire
qu'une telle conséquence. Est-ce toujours aux plus riches que la
France confie les fonctions crriles ou politiques? est-ce le plus riche
qui est magistrat, juge, ingénieur, professeur, ofl^er ? est-ce tou-
jours le plus riche qui est représentant de la nation ? Lorsqu'en
effet les riches sont élus, le sont-ils par un privilège de fortune
ou par une yolontaire confiance des citoyens? La noblesse est
une caste fermée par la loi, la richesse est ouverte à tous de
par la loi : Tétat me 'permet d'arriver à la fortune, il ne se charge
pas de faire lui-même ma fortune. Qu'y a-t-il d'injuste en cette
^alité de liberté, qui n'exclut d'ailleurs aucun progrès? H. Renan
répond : « Il n'est pas plus juste que tel incÛvidu naisse riche
qu'il n'est juste que tel individu naisse avec une distinction sodale:
l'un n'a pas plus que l'autre gagné son privilège par son travail
personnel, n Mais au moins la richesse héréditaire, quand elle ne
d^sse point certaines limites, n'est pas xm privilège légal comme
les distinctions et les charges héréditaires; le père, en transmettant
à son fils une fortune qu'il aurait eu le droit de dépenser de son
vivant, ne lui transmet que ce qui lui i4[>partient en propre, que ce
qu'il aurait pu consonuner lui-même pendant sa vie; quand au
contraire un magistrat d'autrefois transmettait à son fils une charge
judiciaire, il lui transmettait un pouvoir sur les autres hon consenti
par les autres et non accessible aux autres : est-il permis d'assimiler
deux choses aussi opposées et d'identifier la libre disposition de ce
qui nous appartient avec la dispositicm de ce qui appartient à autrui?
Pour justifiei les privilèges de l'homme sur l'homme, M. Renan
invoque le privilège de l'homme sur les animaux, qui est lui aussi
un privilège de naissance et de condition. « La vie humaine devien-
drait impossible,dit-il, si l'homme ne se donnait le droit de subor-
donner l'animal à ses besoins ; elle ne serait guère plus possible si
l'on s'en tenait à cette conception abstraite qui fait envisager tous
les hommes comme apportant en naissant un même droit à la
fortune et aux rangs sociaux... L'utopiste le plus exalté trouve juste
qu'après avoir supprimé en imagination toute inégalité entre les
hommes, on admette le droit qu'a l'homme d'employer l'animal
selon ses besoins. » Nous rendrons que cette induction de l'animal
à l'homme est peu scientifique : ^n aurait beau décréter par un
article de loi que les chevaux ou les chiens t sont admissibles
aux emplois publics, » cette loi ne leur donnerait ni la raison ni
la parole, ratio et oratio, et aucun animal ne se présenterait pour
en requérir l'application à soa bénéfice. M. Renan compare aussi
aux animaux les femmes; mais puisqu'il reconnaît que « la nature a
créé là, au sein de l'espèce humaine, une difféi^ence de rôles
Digitized by VjOOQ IC
l'idée moderne du droit en FRANCE. 6&9
indéniable, » en quoi l'égalité des libertés et des droits compromét-
elle cette différence de fonctions entre les sexes, là où elle est
effectivement indéniable ? D'excellens esprits, tels que Stuart Mill,
considèrent les femmes comme destinées à sortir tôt ou tard de
tutelle; pour les droits civils, la thèse nous paraît démontrée;
pour les droits politiques, qui entraînent certaines conditions spé-
ciales d'indépendance et de capacité, elle est actuellement contes-
table, surtout dans nos sociétés catholiques où la femme est sous la
tutelle du prêtre. Sans entrer dans cette question, bornons-nous à
rappeler encore que l'égalité des droits n'entraîne nullement comiàe
conséquence dans l'ordre politique la suppression de certaines con-
ditions de cs^cité. U n'est pas besoin pour déterminer ces condi-.
tiens de créer des castes nobiliaires.
Après avoir opposé à réalité des droits l'in^alité des fonctions
et celle des situations sociales, l'école aristocratique lui oppose
celle des intelligences. — Les intelligences ne peuvent être égalés,
dit-on ; l'^alité démocratique tend cependant à les niveler ; par
cela même elle entrave l'essor des esprits supérieurs. — Il est vrai,
répondrons-nous, les intelligences ne sont pas égales, mais per*
sonne ne peut le savoir qu'à l'essai, et l'essai doit être libre. L'en-
fant ne porte pas écrit sur son front en venant au monde le degré
de capacité qu'il montrera par la suite ; on ne peut prévoir le
développement de son intelligence comme on peut prévoir la cou-
leur de ses cheveux ou de ses yeux. Quel jour a^-t-on reconnu que
M. Renan avait une intelligence supérieure? Quand il a eu publié
ses ouvrages, grâce à réalité même des libertés dont jouit la
société moderne. Si, sous prétexte que les intelligences ne peuvent
être égales, vous enchaînez les uns pour laisser la liberté aux
autres, vous risquez d'enchaîner précisément les capacités supé-
rieures, et c'est vQUS qui aurez ainsi entravé leur essor. « La
jalousie, principe de la démocratie, » dit M. Renan, empêche les
grands esprits de s'élever, — comme si les jalousies de toute sorte
n'étaient pas encore plus nombreuses et plus à craindre sous un
régime de faveur, de privilège et de bon plaisir ! D'ailleurs le véri-
table esprit d'égalité démocratique provoque la libre émulation
plutôt que la jalousie. Ce n'est pas étouffer les supériorités intellec-
tuelles que de leur donner des rivaux : c'est au contraire les forcer
à dépasser leurs rivaux et à se surpasser elles-mêmes. De plus,
quand l'égalité civile et politique existe dans un pays et supprime
entre les hommes les distinctions artificielles, l'émulation se reporte
sur les distinctions naturelles de l'ordre intellectuel ou moral : elle ;
s'exerce ainsi par le dedans, non plus par le dehors ; est-ce là un
mal? Si certains peuples démocratiques, comme les Américains,»
n'ont pas encore vu se produire chez eux l'essor du génie spéculatif,
Digitized by VjOOQIC
QQO BEVUE DES DEUX MONDES.
n*en accusons pas l'égalité civile et politique, mais les circonstances
spéciales dans lesquelles s'est développée l'Union américaine. Les
Américains, qui n'ont pas encore un siècle d'existence, ont eu d'abord
à vivre. Plus tard, pour les choses élevées, ils n'ont pas eu parmi
eux assez d'initiateurs, tandis que l'ancien monde avait pour initia-
teurs ses gloires passées. Il faut dans un peuple des génies qui
donnent l'exemple et excitent l'émulation. Les génies ouvrent les
routes, tout le monde y passe ensuite. Si on ne permettait qu'à
une aristocratie de suivre la route, croit-on que ce serait le meil-
leur moyen pour faire découvrir des voies nouvelles et des régions
inexplorées ?
. La vertu singulière de provoquer le mérite et de favoriser la
science, M. Renan l'attribue à la noblesse : il ne sépare jamws \es
nobles des savans dans le respect religieux qu'il demande au peuple
pour ses supérieurs (1). « Les partisans de l'égalité partent toujours,
dit-il, de l'idée que la noblesse a pour origine le mérite, et, comme
il est clair que le mérite n'est pas héréditaire, on démontre facile-
ment que la noblesse héréditaire est chose absurde; » mais, ajoute-
t-il, (( la raison sociale de la noblesse, envisagée comme institution
d'utilité publique, était non pas de récompenser le mérite, mais
de le provoquer, de rendre possibles, faciles même certains genres
de mérite (2). » Que la noblesse ait eu jadis son utilité, surtout au
point de vue militaire, personne ne le conteste ; les castes des Indiens
ont eu aussi leur utilité ; mais de nos jours en quoi la noblesse,
— puisque le mérite n'y est pas héréditaire, — peut-elle favoriser
l'apparition du mérite? Quand le fils n'a pas hérité réellement des
capacités de son père, suffit-il qu'il hérite de son titre pour acqué-
rir ses capacités? Puisque la noblesse a cette puissance merveil-
leuse, que ne l'applique-t-on à la science, à l'art? pourquoi ne
crée-t-on pas des académiciens héréditaires (3)?
M. Renan, qui attribue ainsi à l'aristocratie la vertu de produire
Jiï) l\ est d'ailleurs bien difficile de saisir ce que M. Renan entend au Juste par
la noblesse ; il en parle comme s'il s'agissait des classes privilégiées par la loi, mais
ailleurs il déclare ridicule l'opinion qui attache la noblesse à la particuie de; ailleurs
encore il parait entendre par noblesse de naissance toute qualité qu'on apporte en
naissant : « Une société n'est forte qu'à la condition de reconnaître le fait des su-
périorités naturelles, lesquelles au fond se réduisent à une seule, celle de la naissance,
puisque la supériorité inteUectuelle et morale n'est elle-même que la supériorité d'un
germe de vie cclos dans des conditions particulièrement favorisées. ■ {Réforme m-
tellêciwlle, p, 49). A ce compte, la noblesse peut se trouver partout, coouneson con-
traire : il y a de nobles vilains et de vilains nobles ; mais est-ce là ce qu'on entend
quand on parle des privilèges aristocratiques ?
(2) « Essentiellement borné, le suffrage universel ne comprend pas la nécessité de
la science, la supériorité du noble et du savant, n {Réforme intellectuelle^ p. 45).
(3) La Réforme itUellectuelle, p. 245.
Digitized by VjOOQ IC
t'iDÉE MODERNE DU DROIT EN FRANCE. 661
les grands hommes, soutient par contre que, « loin de chercher à
élever la race, la démocratie tend à l'abaisser : elle ne veut pas de
grands hommes, et s'il y avait ici un démocrate, en nous enten-
dant parler de moyens perfectionnés pour produire des maîtres
pour les autres hommes, il serait un peu surpris. » Et il y aurait
de quoi, assurément, quand il s'agit de produire des « maîtres »
pour exercer sur l'humanité, au moyen des engins scientiGques, la
tyrannie dont M. Renan nous fait le tableau dans ses Dialogues et
que, dans Calibariy Prospero voudrait réaliser (1). Mais des grands
hommes sont-ils nécessairement des « maîtres? »> Qu'une démo-
cratie soit en défiance contre les César, les Napoléon, les ambitieux
de toute sorte, on le conçoit ; mais à quel « démocrate » le génie des
Hugo, des George Sand, des Delacroix, des Ary Scheffer, la science
de Claude Bernard, de M. Berthelot, de M. Renan lui-même fait-
elle ombri^e?.Qui se sent atteint par là dans son droit, dans son
égalité civile et politique avec les autres hommes? Le vrai génie
n'est pas une force qui accable, mais ime force qui relève.
Non-seulement l'égalité n'est pas un obstacle à l'apparition des
* supériorités véritables, mais on peut soutenir qu'elle est le meil-
leur moyen de l'assurer. Comment s'y prenait-on aux jeux olym-
piques pour distinguer entre tous le coureur le plus habile? Met-
tait-on des entraves aux pieds des uns et non aux autres?» Opposait-
on des barrières à celui-ci e^ point à celui-là? Non, on ouvrait à
tous la carrière et on laissait à chacun sa liberté; ainsi font nos
sociétés modernes : elles ne retiennent personne dans des limites
factices et elles ouvrent l'horizon à tous. L'aristocratie, au con-
traire, compte sur l'ignorance et l'asservissement des masses pour
susciter la science de quelques-uns; le moyen va contre son but.
« La fin de l'humanité, dit M. Renan, c'est de produire des grands
hommes (proposition qu'il faudrait d'ailleurs démontrer et que
nous abandonnons aux partisans des causes finales) ; le grand œuvre
s'accomplira par la science, non par la démocratie... l'essentiel est
(1) « Il pourra exister, dit M. Renan, des engins qui, en dehors des mains sa-
vantes, soient des ustensiles de nulle efficacité. De la sone, on imagine le temps où un
groupe d'hommes régnerait par un droit incontesté sur le reste des hommes. Alors
serait reconstitué le pouvoir que Timagination populaire prêtait autrefois aux sorciers.
Alors ridée d'un pouvoir spirituel, c'est-à-dire ayant pour base la supériorité intel-
lectuelle, serait une réalité. Le brahmanisme a régné des siècles, grâce à la croyance
que le brahmane foudroyait par son regard celui contre qui s'allumait sa colère... Un
jour peut-être la science Jouira d'un pouvoir analogue... Les dogmes chrétiens, pen-
dant des siècles, ont eu la force de brûler ceux qui les niaient ; ce serait directement
et ipso facto que les dogmes scientifiques anéantiraient ceux qui n'y croiraient pas...
Une large application des découvertes de la physiologie et du principe de sélection
pourrait amener la création d'une race supérieure, ayant son droit de gouverner non-
seulement dans sa science, mais dans la supériorité même de son sang, de son cerveau
et de ses nerfs. » Dialogues, p. 106 et 9aiv.
Digitized by VjOOQ IC
662 BEVUE ras DEUX KDKMS.
moins de produire des masses édairées que de produire de grands
génies et un public capable de les compreodre. Si Tignorance des
masses est une condition nécessaire pour cela, tant pis. La nature
ne s'arrête pas derant de tels soucis; elle sacrifie des espèces
entières pour que d'autres tnmvent les conditioBe de leur vie« »
La nature fait comme elle peut, et ne fait pas toujours bien; Tin-
telligence nous a été donnée pour faire mieux, s'il est possible; or
en quoi est-il nécessaire de sacrifier les masses et de leur retirer
leurs droits éivils ou poKtiques pour aydir des Cuvier, des Geof-
, froy Saint-Hilaire, des Ampère, des Cbampollion? Laisser une moitié
de l'humanité dans l'abaissement, dans Tinfériorité, (kns la servi-
tude, c'est diminuer de moitié les chances qu*a le genre humain de
voir naître des génies. Je suppose qu'il naisse un génie sur vingt
millions d'hommes, nEM)ins vous aurez de millions d'hommes éUmSés
et esclaves, plus vous aurez de probabilités pour la production des
esprits supérieurs. La nature ne réussit qu'en opérant sur des
masses. Une société d'assurances qui n'c^ïéreraît pas sur les grands
nombres serait sûre de se ruiner; ainsi fait une société qui enlève
au grand nombre ses droits et se» libertés afin que quelques privi-
légiés portent plus haut la pensée humràie. Pour élever ime pyra-
mide, il faut d'abord une large base ; M. Renan art-dl pour idéal de
faire tenir *la pyramide sur la pointe?
En somme, la diversité des intellîgences et l'essor des génies n'a
rien d'incompatible avec réalité des droits. Il est vrai pourtant
d'ajouter que toutes les égalités se tiennent de près ou de loin :
Tégalité des droits civils appelle l'égalité des droits politiques x
l'égalité civile et politique, à son tour, tend à produire une égalité
progressive des intelligences, des connaissances, des éducations,
des biens, des conditions sociales. S'^I y avait dans les conditions
et dans les degrés d'instruction une trop grande inégalité et une
disproportion excessive, il en résulterait dans les rapports sociaux
d'inévitables servitudes, et les droits euxnnémes avec les libertés
cesseraient d'être égaux en fait. Supposez; par exemple, un savoir
immense chez les uns et ime ignorance brute chez les autres,
de même qu'une fortune énorme d'un côté et une complète misère
de l'autre; les premiers seront maîtres même malgré eux, les
seconds esclaves malgré eux : toutes les proclamations de droits
abstraits n'y changeraient rien. Mais faut-il se plaindre que l'éga-
lité des libertés appelle ainsi en théorie et tende à produire dans
la pratique toutes les autres égalités?
— Oui, répondent les partisans de l'aristocratie, cette égalité en-
vahissante nuit au progrès intellectuel de l'espèce, car. elle rabaisse
l'art et étouffe la science en les vulgarisant. — Examinons cette autre
thèse. Pour montrer que Fart, en se répandant dans la foule, s'a-
Digitized by VjOOQ IC
l'idée moderhe bu dboit Eir trjlvce. 663
baisse, on cite d'ordinaire Téloquence* Mais l'irt oratoire, ce mélange
4b démonstration et de passion, n'est pas l'art pur, l'art (^intéressé;
t^'est un moyen d'action et un instrament pratique : c*est l'art mis
au service d'un but ; l'éloquence ne peut donc servir ici d'exemple
décisif. Toutefois, chez les peuples où existe l'égalité ci vile, l'élo-
quenoe môme, forcée de s'aikesser à tous, aux bommes instruits
coiâme aux ignorans, dans le grand jour de la liberté, se voit bien-
tôt obligée de se maintenir à un certain niveau d'élévation : n'est-ce
pas à des citoyens égaux en droit que s'adressaient les Périclës,
les Démosthène, les Gicéron? — L'art dramatique est parfois, lui
aussi, une sorte d'éloquence qui peut devenir grossière en ses pro-
cédés ; mais il y a des théâtres pour tous les goûts chez les peuples
Ubres : ceux des boulevards nuisent-ils chez nous à la Comédie-
Française? les uns ne sont-ils pas souvent une initiation et une
pr^aration aux autres? ne faut-il pas une certaine éducation préa-
lable en fait d'art pour s'élever peu à peu aux d^catesses et' aux
rafiSnemens d'un art plus exquis? La poésie de Victor Hugo, pour
être la plus populaire en France, n'en est pas moins la plus haute.
En Allemagne, où tout le monde s'occupe de musique, je ne sache
pas que Mozart, Beethoven et Wagner en aient souffert ou en aient
été amoindris. En tout cas, si l'art parfois s'abaisse, ce n'est pas
par des règlemens qu'on le relève: ce n'est pas en fermant la porte
aux uns pour l'ouvrir à d'autres, ni en défendant à ceux-ci les
jouissances de l'art pour les permettre à ceux-là.
Ces remarques sont bien plus vraies encore pour la science. On
craint que sa vulgarisation n'arrête son progrès ; mais il y a ici deux
fonctions bien distinctes: autres sont les vulgarisateurs, autres les
inventeurs. Les premiers n'ont jamais empêché les seconds ; tout
au contraire, mettant les élémens de la science à la portée de tous^
ils permettent i un plus grand nombre de devenir vinenteurs,
pourvu qu'ils en aient le génie. Si Laplace n'avait pas d'abord
appris la géométrie de Glairaut, qui fut lui-même tout ensemble
vulgarisateur et inventeur, Laplace n'aurait pas écrit plus tard la
Mécanique céleste^ Certains esprits craignent que l'instruction, en
devenant pour tous également obligatoire, ne devienne également
grossière et superficielle; mais dans l'instruction encore il y a deux
buts distincts qu'on peut et qu'on doit poursuivre : étendre rensei-
gnement, l'élever. Ces deux buts ne se nuisent pas l'un à l'autre ;
la Prusse, pays d'instructi(m primaire, n'est-elle pas aussi un
pays d'instruction supérieure ? Souvent même le meilleur moyen
de répandre l'instruction^ c'est de l'élever. S'il y a des pays, comme
l'Amérique et la Belgique, auxquels on a pu reprocher parfois de
vulgariser la science en la faisant ramper à terre, c'est là un faux
calcul qu'on ne saurait ériger en règle. On a dit avec raison que,
Digitized by VjOOQ IC
66& BETUE DES DEUX MONDES.
pour distribuer au Iota les eaux, il faut d'abord élever la source.
Les supériorités véritaWes, loin d'être oppressives, sont hbér^
trices pour tous. La vérité dérx)uverte par le génie devient le patri-
moine commun des intelligences et sert à répandre plus également
la vérité. Les grands exemples de supériorité morale, de vertu et
de dévoûment, servent aussi à répandre la moralité et à diminuer
les inégalités morales entre les hommes. La vraie supériorité et la
vraie égalité, qui paraissaient d'abord ennemies, ne font donc que
se rendre de mutuels services, à la condition qu'elles se produi-
sent l'une et l'autre dans la liberté.
Aussi ne saurions-nous prendre que comme un jeu d'imagination
l'hypothèse paradoxale de M. Renan sur l'avenir de raristocratie,
qu'il oppose à celui de la démocratie. Dans les n rêves » auxquels
s'abandonne l'auteur des DialogueSy il imagine une petite éUte
concentrant en elle toute la science et conséquemment toute la
puissance. Cette « solution oligarchique » d'un problème qui inté-
resse non-seulement les destinées de la société humaine, mais
celles du monde entier, est selon lui « bien plus facile i concevoir
que la solution démocratique. Elle rentf e tout à fait dans les plans
apparens de la nature... On arrive à de pareilles idées de tous
les côtés. Par l'application de plus en plus étendue de la science
à l'armement, une domination universelle deviendra possible, et cette
, domination sera assurée en la main de ceux qui disposeront de
cet armement. Le perfectionnement des armes, en effet, mène à
l'inverse de, la démocratie; il tend à fortifier non la foule, mais le
pouvoir, puisque les armes scientifiques peuvent servir aux gou-
veiTiemens, non aux peuples (1). » On doit répondre d'abord qu'en
fait le perfectionnement des armes, jusqu'à nos jours, loin de
rejeter au second plan la force démocratique et ^alitaire du nom-
bre, ne fait que la servir et en assurer le triomphe : n'est-ce pas
par le nombre autant que par la science qu'on a vu triompher les
armées allemandes? On peut se figurer, il est vrai, a des engins
qui, en dehors des mains savantes, soient des ustensiles de nulle
efficacité. » Mais la science ne produira ces engins que comme
application de théories déjà contenues dans des livres, déjà répan-
dues dans l'enseignement; on ne saurait donc imaginer un génie
découvrant tout d'un coup, à lui seul, une machine scientifique
qui le rendrait « capable de disposer même de l'existence de notre
planète et de terroriser par cette menace le monde tout entier. »
« Le jour où quelques privilégiés de la raison, dit M. Renan, pos-
séderaient le moyen de détruire la planète, leur souveraineté serait
(I) « Nos moyens de domination, dit Prospero dans Caliban, sont brisés dans nos
mains; il tant attendre qu'on en ait inyent6 d'autres, d*autres que le peuple ne
puisse appliquer. • — • JlnTenterai des engins dont i!i ne pourront se senrir. ■
Digitized by VjOOQ IC
l'idée moderne du droit en FRANCE. 685
créée ; ces privilégiés régneraient par la terreur absolue, puisqu'ils
auraient en leur main l'existence de tous ; on peut presque dire
qu'ils seraient dieux. » Sans doute, mais les dieux ne sortent pas
ainsi soudain tout armés de la tète de l'humanité, et, puisque
M. Renan invoque à l'appui de l'oligarchie les lois de la nature,
nous lui opposerons ici une des principales lois de l'univers, celle
de la continuité, qui régit les découvertes scientiflques autant et
plus que tout le reste. Lorsque les cent premiers théorèmes de la
géométiie sont découverts, le cent unième arrive nécessairement,
et, quand ce n'est pas un savant qui le découvre, c'en est un autre.
Si Stephenson n'avait pas inventé la locomotive, un autre l'aurait
inventée; à plus forte raison pour les fusils et les mitrailleuses,
dont l'invention, après tout, n'exige pas le génie d'un Newton ou
d'un Laplace et ne dépasse pas l'intelligence d'un Napoléon III. On
ne peut donc admettre un sorcier assez habile pour inventer tout à
coup cette pierre philosophale d'un nouveau genre : une machine
capable de pulvériser notre planète. Aussi, tout engin nouveau
trouvé par les uns provoque des découvertes semblables ou su-
périeures par les autres. N'en voyons-nous pas encore un exemple
de nos jours? n'est-on pas obligé de changer sans cesse les arme-
mens pour se mettre au niveau des nouvelles inventions? N'est-ce
pas môme une des causes qui tendent à rendre un jour la guerre de
plus en plus difficile en la rendant de plus en plus ruineuse? Les
triomphes fondés sur la force actuelle ou sur la science actuelle,
choses toujours mobiles, toujours en progrès, seront de plus en
plus provisoires. On ne voit donc pas comment les gouvememens
pourraient disposer contre les peuples de secrets scientifiques
propres à « terroriser m le monde. Au contraire, les vrais progrès
des sciences militaires tendent à armer les nations et les masses.
M. Renan finit du reste par s'adresser à lui-même une objection
fort juste. — « Ne pensez-vous pas que le peuplç, qui sentira
venir son maître, devinera le danger et se mettra en garde? » Assu-
rément, répond M. Renan, il y aura peut-être un jour contre la
physiologie et la chimie des persécutions auprès desquelles celles
de l'inquisition auront été modérées; la science se réfugiera de
nouveau dans les cachettes. « Il pourra venir un temps où un livre
de chimie compromettra autant son propriétaire que le faisait un
livre d'alchimie au moyen âge (1). » Mais M. Renan réfute lui-même
plus loin cette étrange supposition en remarquant que l'homme un
jour ne pourra plus se passer de science. Aujourd'hui la guerre, la
mécanique, l'industrie, exigent la science, si bien que même les
(1) Cf. Caliban, p. 48 : « Guerre aux livres ! ce sont les pires ennemis da peuple.
Ceux qui les possèdent ont des pouvoirs sur leurs semblables... Cassez-lui aussi ses
comaes de verre et tout son outillage. Sans ses Uvres, il sera comme nous. »
Digitized by VjtOOQ IC
666 * WUE DES DEUX 1fOJQ>ES«
personnes les plus hostiles k Tesprit scientifique sont obligées
d'apprendre les mathématiques, la physique, lachimie« a De toutes
les manières, la souveraineté de la science s'impose même à ses
ennemis. » De toutes les manières aussi, ajouterons-nbus, et en
vertu des mêmes causes, la nécessité de la science s'impose à tous
et la science même pénètre chez tous. La science a donc une puis-
sance invindble d'expansicm et de diffusioa. La vérité, conune la
lumière, est essentiellement démocratique : elle jette ses rayons en
to«s sens, va droit aux obstacles et, si elle ne peut les atteindre
directement, elle les atteint par réflexion, si elle ne peut les péné-
trer d'outre en outre, du m^oins elle les éclaire au dehors et les
échauffe au dedans. Quand tout s'illumine ainsi autour de vous, on
cherche en vain à se cacher dans l'obscurité, il est impossible de ne
pas recevoir quelque lueur détournée de l'universelle clarté. Plus
la science s'accroît, plus s^accroit aussi le nombre d'hommes qui y
participent; on ne peut donc supposer une oligarchie l'accaparant
pour elle seule et soufflant à l'improviste sur l'esprit de l'huma-
nité comme sur un flambeau. L'alité n'a rien à craindre de la
science, ni la science de l'égalité.
!¥•
Toutçs les oppositions que nous avons remarquées entre l'école
démocratique et l'école aristocratique proviennent selon nous d'une
opposition fondamentale, celle de leurs points de vue sur l'univers
et sur la société ; ces deux écoles se représentent d'une façon toute
contraire et l'idéal et la nature et l'action de l'idéal sur la nature*
M. Benan voudrait réserver l'honneur de l'idéalisme pour les doc-
trines aristocrati^es, et il qualifie la docuîne démocratique sur
réalité de a matérialisme en pohtique* » D'après les démocraies
en effet, dit-il, la société n'a qu'un seul but, « c*est que les indivi-
dus qui la composent jouissmt de la plus grande somme possible
de bieur^tre, sans souci de la destinée idéate de l'humanité. Que
parle-tron d'élever, d'ennoUir la conscience humaine? Il s'agit
seulement de contenter le grand noml»«, d'assurer à tous une
sorte de bonheur vulgaire (i). » A ces traits, qui seraient tout au
plus fidèles pour caractériser l'utilitarisme anglais, nous ne pou^
vous reconnaître la doctrine française sur le droit et l'égaUté des
droits. Est-ce sur le bîe&-être matériel ou sur le respect de la
liberté et de l'intelligence que lanoticm du droit repose? Groke que
(1) La Béfomiê inUllechtêUe, p. 241. — CcUiban, p. 70: « U révolution, c'est le
léaMsme... Toiit ce qiai est idéel» bo& sobsttntîel, n'exifte pat pour le peeplo... Le
peuple est po8i«i?kte. » Nous loi ferions plat6t le reproche contraire, de s'être trop ■»-
oriflé à dea idées, perfoia à dm chki^^k
Digitized by VjOOQ IC
L*ID£E MODfiRNE DU DROIT gN FRANCE. 667
la valeur de rhomme est sans commune mesure avec les intérêts
matériels ou les forces matérteUes, parce qu'il est capable de déve-
lopper indéfiniment sœi intelligence et sa vokmté, de s'élever et de
se transfigurer par son propre effort, est-ce n'avoir u nul souci de
la destinée idéale de l'humanité?^ est-ce r^user a d'ennoblir la
conscience humaine 7 » — « Aux yeux d'une philosophie éclairée
ajoute M. Renan (et il entend par là la philosophie de l'inégalité),
la société est ua grand fait providentiel ; elle est établie non par
l'homme, mais par la nature elle-même, afin qu'à la surface de
notre planète se produise la vie intellectuelle et morale... La société
humaine, mère de tout idéal, est le produit direct de la volonté
suprême qui veut que le bien, le vrai, le beau, aient dans l'univers
des contemplateurs. Cette foncticm transcendante de l'humanité ne
s'aocomplit pas au moyen de la simple coexistence des individus. »
Sans prétendre ainsi parler au nom de la Providence, la phibsophie
française du droit assigne à l'humanité un but plus élevé encore, ou
plutôt elle invite l'humanité à se l'assigner ellenoiéme et à le pour-
suivre de ses efforts ; elle ne veut pas seulement que le bien, le
vrai, le beau, aient des « contemplateurs, » petite élite brûlant d'un
amour platonique pour la vérité abstraite au-dessus d'elle, et au-
dessous d'elle pour le reste de l'humaAité plongé dans les ténè-
bres; elle substitue à la contemplation l'action, à l'amour platonique
l'amour effectif et fécond; elle veut que le vrai, le bien, le beau, se
réalisent tout entiers chez l'homme et pour cela se réalisent dans
toutes les volontés, dans toutes les intelligences, selon la mesure de
leur capacité et avec la perpétuelle espérance du progrès ; elle veut
en im mot que l'idéal descende réellement dans l'humanité entière,
et, selon la conception du poète, que le ciel sur la terre marche et
req)ire dans un peuple d'hommes libres et égaux. L'idéal de la
religion aristocratique n'est, sous un nom vague, que le Dieu de
la grâce : il a ses prédestinés ; non-seulement tous les hommes ne
sont pas élus devant lui, mais tous ne sont pas appelés. Ce n'est
pas seulement la jouissance qui est réservée à quelques pri-
vilégiés, c'est la vérité, c'est la vertu même, et le catholicisme sans
surnaturel a les bras encore plus étroits que le catholicisme ortho-
doxe (1). On pourrait lui dire ce que Diderot disait aux théologiens :
Élargissez votre Dieu, élargissez votre idéal J Le véritable idéalisme
n'est pas celui qui veut son objet borné, mais celui qui le veut infinL
Au fond, l'idéalisme dédaigneux de l'école aristocratique, tout en
(1) « Il o*est pas possible que toas jouissent, que tous soient bien élevés, délicats,
vertueux môme dans le sens raffiné; mais il faut qu'il y ait des gens de loisir, savans,
bien élevés, délicats, vertueux, en qui et par qui Içs autres Jouissent et goûtent iMdéal...
C*est la grossièreté de p lusieurs qui fait Téducation d*un seul, c^est la sueur de plu-
sieurs qui permet la vie noble d^in petit nombre. » [La Réforme intellectuelle, p. 216.)
« Que régliso admette deux catégories de croyam, • œox qui croiront au surnaturel
Digitized by VjOOQ IC
668 REVUE DES DEUX MONDES*
protestant de son adoration pour Tidéal, n'a foi ni dans la puis-
sance de cet idéal même ni dans la puissance de la nature, deux
choses fmalement identiques. Quelle est la supposition fonda-
mentale, le « postulat » de toute cette doctrine? C'est que « la vie
intellectuelle et morale » ne peut éclore qu'en im « petit nombre, »
que l'idéal est impuissant à pénétrer la nature entière, que la na-
ture de son côté est impuissante à le recevoir. Jusqu'à présent,
dans le cours de l'histoire, le sacrifice des uns a paru nécessaire
au progrès des autres ; de cette loi du passé, on fait à tout jamais
la loi de l'avenir, comme Aristote faisait de l'esclavage une néces-
sité éternelle. Selon l'école aristocratique, pour qu'une élite de
({ contemplateurs » parvienne à élever la tète au-dessus des hautes
murailles où nous sommes emprisonnés, il faut qu'elle se dresse sur
l'écrasement de masses entières ; l'école démocratique, au contraire,
veut que tous, en se prêtant un mutuel appui, aient l'espoir de
monter jusque-là et que ceux qui sont arrivés les premiers fassent
tomber pierre par pierre les murs mêmes de la prison, jusqu'à ce
que l'horizon s'ouvre librement devant tous. — Idéal iiTéaUsable,
dira-t-on. — Qu'en saveas-vous ? avez- vous mesuré les ressources
de la nature et surtout celles de la nature humaine? S'il n'y a pas
incompatibilité entre votre cerveau et la vérité ou la vertu, pourquoi
dans l'avenir la vérité et la vertu seraient-elles inaccessibles aux
autres cerveaux faits comme le vôtre d'une masse nerveuse où le
sang circule ? Qu'est-ce après tout que la pensée ? Une transforma-
tion de la force, de la vie. La morale et la politique modernes, pé-
nétrées de l'esprit vraiment scientifique, ne poursuivent pas un
autre problème que celui du savant qui cherche à transformer la
chaleur et la lumière en mouvement, ou le mouvement en lumière
et en chaleur. Le vrai idéalisme ne diffère pas du vrai naturalisme,
parce que c'est la nature même qui arrive à penser l'idéal et à le
réaliser en le pensant. Aussi rien n'est^il plus contraire à l'esprit
scientifique que ce dédain exagéré de la « matière, » aflFecté par
l'école aristocratique, ce dédain de la « jouissance, » du « bien-
être, » de la (( richesse. » — « La base toute négative, dit
M. Renan, que les hommes secs et durs de la révolution donnè-
rent à la société française ne peut produire qu'un peuple rogue et
mal élevé; leur code, œuvre de défiance, admet pour premier
principe que tout s'apprécie en argent, c'est-à-dire en plaisir. »
Outre que ces paroles sont peu justes pour une législation fondée
tout entière sur l'idée du droit et de la liberté humaine, elles ne
et ceux qui n'y croiront pas ; « ne vous môlez pas de ce que nous enseignons, de ce
que nous écrivons, et nous ne vous disputerons pas le peuple i ne nous contestez pas
notre place à Puniversité, à racaddmie, et nous vous abandonnerons sans partage
Técole de campagne. » (/Wd., p. 98.J
Digitized by VjOOQ IC
L'mÉE MODEBNE DU DROIT EN FRANGE. 669
tiennent pas compte de ce fait que les biens matériels sont des con-
ditions et des moyens pour les biens intellectuels ou moraux. Il y
a là des « équivalons » de force, ccwnme on dit en physique, et
il ne s'agit au fond que de transformer une force dans l'autre.
Donnez-moi une grande quantité de mouvement, et je vous donnerai
une grande quantité de chaleur et de lumière ; mettez à ma dispo-
sition des milliards, poun'ait dire un politique éclairé, et je vous
donnerai des hommes instruits, savans, des « comtemplateurs du
beau et du bien, » ou mieux encore des créateurs du beau et du
bien, des génies. Il s'agit seulement de trouver le meilleur en-
semble de moyens pour transformer les avantages matériels en
avantages intellectuels et « l'argent » même en idées. Les sociétés
modernes n'ont besoin. pour cela ni de brahmanes ni de parias. Le
problème n'est point aussi mystique qu'on l'imagine : accroître le
plus possible la somme de richesse matérielle et d'instruction, la
répartir le plus également possible chez tous de manière à provo-
quer l'apparition des supériorités là où elles existent, voilà la ques-
tion, qui est toute économique et sociale;
L'instruction, à son tour, se transformera en puissance : savoir
c'est pouvoir, selon la profonde parole d'Aristote et de Bacon. Avec
la science même le pouvoir s'étendra donc à tous et s'égalisera de
plus en plus dans la société. Il arrivera un jour où la statistique
pourra calculer approximativement le degré probable de force intel-
lectuelle inhérent à une masse d'hommes par la simple application
de la loi des grands nombres, dans laquelle rentrera l'exception
même du génie, comme y rentrent dès aujourd'hui les anomalités
apparentes dues à la liberté humaine. En résultera-t-il, comme on
le craint, un abaissement général ? Est-il vrai que « la France soit
amenée à concevoir la perfection sociale comme une sorte de mé-
diocrité universelle?» Nullement^ mais comme une universelle élé-
vation. Pourquoi M. Renan n'applique-t-il pas à la société ce qu'il
espère pour l'univers ? Il suppose que la science le transformera en
mieux; pourquoi ne transformerait-elle pas aussi en mieux la société
humaine? Il suppose que la science créera la conscience univer-
selle et divine, créera Dieu ; pourquoi ne pourrait-elle pas, à plus
forte raison, créer une conscience sociale supérieure, répartie de
plus en plus également dans tous les membres du corps social ?^En
fait d'inventions scientifiques, il n'est rien que M. Renan ne soit
disposé à admettre; en fait d'améliorations politiques, surtout dans
les démocraties, il n'admet presque rien. Pourtant, si l'on suppose
un pays dont les savans seront un jour assez instruits pour inven-
ter les moyens d'anéantir la planète, on peut supposer dans ce
même pays le peuple assez instruit pour ne pas être ennemi de la
science et envieux de toute supériorité.
Digitized by VjOOQ IC
670 BEVUE BES DEUX MOlfDES.
Dans le livre de M. Renan, Tartifice de rargumcntation consiste
à raisonner de l'avenir comme si tous les abus du présent devaient
coexister avec les découvertes futures les plus merveilleuses, comme
si, par exemple, tous les maux politiques du temps actuel de^^aient
subsister à côté des miracles scientifiques de l'avenir. Supposez
qu'un penseur d'autrefois eût prévu la découverte des locomotives
et, ne sachant comment on parviendrait à les diriger, se fût désolé
d'avance sur les accidens journaliers qu'elles pourraient produire,
sur les hommes qu'elles écraseraient, sur les champs qu'elles
ravageraient ; on aurait pu lui répondre que, si lt« ingénieurs de
l'avenir étaient assez habiles pour découvrir une machine aussi puis-
sante, ils auraient sans doute assez d'habileté pour trouver le moyen
de la diriger. H en est de même de la liberté et de Tégalité démo-
cratiques : quelques rails de plus à établir sur les laides voies de
la civilisation ne sont pas une invention qui surpasse la capacité
de l'intelligence humaine. En tout cas, quelque difficile que soit
la question sociale, il est permis de penser qu'elle sera résolue
avant le problème de la pulvérisation facultative de notre planète.
Dans le drame philosophique que M. Renan vient d'écrire, après
le triomphe de Galiban, qui personnifie le peuple, Ariel , ce génie
de l'idéalisme jusqu'alors au service de Prospero et de l'aristocratie,
ne veut plus participer à la vie des hommes : « Cette vie est forte,
dit-il, mais impure. » Désolé, découragé, il préfère rentrer dans le
sein de la nature, s'y dissoudre, s'y perdre : — « Je serai l'azur de
la mer, la vie de la plante, le parfum de la fleur, la neige bleue
des glaciers. » Mais pourquoi, au lieu de s'abîmer dans la nature
aveugle, Ariel ne se répandrait-il pas dans l'humanité entière, se
faisant chez les uns simple germe d'intelligence, fleurissant et s' épa-
nouissant dans le génie des autres, mais partout présent et animant
tout de sa pure flamme? Au lieu d'être le serviteur d'un seul homme,
— Prospero, — ou d'une seule classe, — les nobles et les savans,
— il serait ainsi au service de tous à des degrés divers, dans la
mesure où chacun vit d'idéal. Pourquoi enfin, avec le temps, ne
transfigurerait-il pas le peuple lui-même, si bien qu'au bout d'un
certain nombre de siècles Caliban, prenant conscience de f esprit
qui habite en lui, qui est lui-même, serait devenu Ariel?
En résumé, dans la question de l'égalité comme dans celle de la
liberté nous unissons le point de vue naturaliste et le point de vue
idéaliste. Si l'école aristocratique a raison de soutenir qne l'inéga-
lité primitive des hommes est un fait de nature, l'école démocra-
tique a raison de répondre que l'égalité finale est l'idéal de la
pensée. Sous l'influence de cette pure idée, type d'action que nous
élevons dans notre intelligence au-dessus des forces et des inté-
rêts matériels, les libertés qui alljpent entrer en conflit s'arrêtent,
Digitized by VjOOQ IC
l'idée modeeke do droit £N prance. ' 671
et chacune s'impose volontairement les lim ites nécessaires à l'égale
liberté d'autrui : ainsi se réalise le droit. Par là l'humanité ne va
pas réellement contre la nature même, car, si au crémier abord
celle-ci nous a semblé ennemie de l'égalité, à un point de vue
supérieur l'égalité nous apparaît comme sa loi fondamentale et sa
tendance essentielle. En le niant, l'école aristocratique a rétréci la
nature comme elle a rétréci l'idéal. Équivalence et transformation
des forcés, voilà le dernier mot de la science contemporaine : c'est
une formule d'équilibre et d'égalité, qui n'exclut pas le progrès.
La nature tient toujours son budget en équilibre: elle aussi, comme
la justice, a sa balance dont les plateaux n'oscillent que pour reve-
nir à Tégalité. L'exception même rentre dans la règle, l'extraordi-
naire rentre dans l'ordre; les supériorités qui semblaient d'abord
un miracle dans la nature s'effacent dans l'égalité des moyennes.
Prenez les faits par grands nombres et les êtrespar masses, vous
verrez tout se fondre et s'équilibrer: variable est la température
de chaque jour, uniforme est celle des années ; les saisons chan-
gent, mais les saisons reviennent, ce que la vie a pris, la mort le
lui prend et la vie le reprend à la mort. Est-ce à dire que la nature
n'avance pas? Non, mais elle maintient l'équivalence de l'être
jusque dans le progrès de ses formes. Et comment avance-t-elle?
En brisant toutes les formes étroites et fixes, tous les cadres arti-
ficiels, toutes les castes immobiles, toutes les noblesses, toutes les
royautés, toutes les prétendues éternités de ce monde. Quand on
entrave son évolution, elle a recours à des révolutions et à des
cataclysmes. Elle se sert au besoin des grands hommes, mais elle
se sert aussi et surtout des grandes masses : c'est avec des animal-
cules qu'elle a fait des continens, c'est avec des infiniment petits
qu'elle a fait des infiniment grands. L'humanité à son tour, qui
n'est que la nature devenue consciente de son essentielle iden-
tité avec l'idéal, s'avance volontairement dans la même direction.
L'égale diffusion des résultats du travail humain au profit de tous,
loin de nuire au mouvement de l'humanité, le favorise; loin d'en-
traver l'essor def5 supéiîorités intellectuelles et morales, elle le pro-
voque. La grande loi du monde, la sélection naturelle, continue de
s'exercer au sein des sociétés humaines ; seulement elle s'y exerce
de plus en plus par voie de liberté, puisque les hommes supérieurs
font accepter librement leur supériorité même ; de plus, au lieu
d'aboutir comme dans la nature au règne de la violence, elle assure
le règne du droit et le progrès final de l'égalité même. Ainsi peu i
peu se substitue au bien de quelques-uns le bien de tous, à la force
qui écrase les uns sous les autres Fintelligence qui fait participer
chacun à l'élévation de tous»
ALFRED Fouillée.
Digitized by VjOOQ IC
LES
CONCERTS DU TROCADÉRO
Bien des gens s'imagiDent peut-être qae les concerts officiels de
l'exposition sont des concerts comme les autres et même plus beaux
que les autres; ils se trompent : les concerts de l'exposition sont
eux-mêmes une exposition , et les musiciens dont les œuvres com-
posent les programmes sont à leur tour des ezposans. Il y a le
salon des peintres, pourquoi n'aurions-nous pas un salon des musi-
ciens? Une fois en possession de cette idée, les ingénieux ordonna-
teurs en ont voulu tirer les conséquences; ils se sont dit : Dans une
exposition ainsi conçue à l'instai* du salon de peinture ne devront
figurer que des exposans français, — ce qui déjà était une erreur,
puisque nous voyons des peintres étrangers s'inscrire avec honneur
sur notre catalogue, libres ensuite de se reporter du côté de leur na-
tionalité et de redevenir, comme Fortuni ou Zamacoïs, comme M. de
Nittis, M. Alma-Tadéma ou M. Knaus, Espagnols, Italiens, Hollandais,
Allemands, quand bon leur semble. Mais une idée est un dada
qu'on n'enfoiu'che pas impunément; après avoir exclu les étrangers,
nos habiles, toujours éliminant et particularisant, avisèrent que, étant
admis en principe [qu'il fallait être Français pour se faire entendre
aux concerts officiels, les choses n'en iraient que mieux si le com-
positeur pouvait être en même temps et Français et vivant.
Inutile d'insister sur les brillans résultats qu'une semblable théo-
rie devait amener. Par la première de ces deux clauses, on écartait
les maîtres étrangers, c'est-à-dire plus de Mozart, de Beethoven,
de Weber, de Meyerbeer, ni de Mendelssohn ; par l'autre, on se
condamnait à n'user que dans la plus stricte mesure de nos génies
Digitized by VjOOQ IC
LES CONCERTS DU TROCADlÉRO» 673
nationaux, et les Méhul, les Boïeldieu, les Hérold, les Auber, ayant
eu le tort irréparable de se laisser enterrer, se trouvaient par ce
fait, sinon absolument écartés, au moins traités en personnages
sans conséquence, les jeunes seuls, les inconnus et les ratés ^ ayant
droit à tous les empressemens comme à tous les honneurs. Il sem-
blerait que c'est tout le contraire qui devrait avoir lieu. Il ne s'agit
point ici de jouer sur les mots ni de faire les beaux esprits : que
nos musiciens soient ou non des exposans, peu importe; ce qu'on
veut, je présume, c'est affirmer devant l'Europe, qui nous visite en
ce moment, le caractère national de notre art, et prouver qu'en mu-
sique la France a son génie qui lui est propre. Dès lors, quoi de
plus simple que de s'aà*esser aux représentans directs de cette na-
tionalité? Je ne veux ravaler aucun talent et sais aussi bien que
personne quel intérêt méritent certaines œuvres symphoniques de
fraîche date ; mais on m'accordera pourtant que ces œuvres, toutes
systématiques, toutes conçues à l'imitation des Allemands, sont fort
peu de nature à renseigner les étrangers sur la valeur de notre
école, et que peut-être il y aurait eu plus d'avantage à mettre en
avant le passé. De l'exclusivisme, il n'en fallait ni pour les étran-
gers, ni pour les nationaux, ni pour les morts, ni pour les vivans,
et les choses auraient dû se passer comme elles se passent l'hiver
aux concerts Pasdeloup et Colonne, où nous voyons les symphonies
mythologiques de M. Saint-Saëns et les suites d'orchestre de M. Mas-
senet tenir leur place entre l'ouverture de Coriolan et le nocturne
des Troyens.
D'ailleurs il y a nouveaux et nouveaux , et je me demande ce
que les hommes distingués que je viens de nommer ont à gagner
aux singuliers voisinages qui leur sont parfois infligés. Cette salle
du Trocadéro, très spacieuse, très festonnée d'or et très magnifique,
mais d'une sonorité .ondoyante et difi'use de cathédrale , voilà déjà
que le public l'appelle a le salon des refusés. » Tous les découra-^
gés de la fortune et du succès semblent en effet s'y être donné ren-
dez-vous, comme si l'administration n'avait trouvé rien de mieux
que de les attirer à soi : Sinite parvulos^ pour les dédommager de
leurs mésaventures théâtrales et autres. Que viennent faire là ces
finales d'opéras tombés, ces fragmens de vieux ballets et ces pas-
torales surannées, bagage hors d'emploi, dès longtemps relégué
sous la remise, et qu'on en tire pour donner satisfaction aux amis
de l'auteur, membre de quelque commission, car c'est la plaie de
la musique et des théâtres que ces commissions inévitablement
composées des mêmes personnalités remuantes. Jouez tant qu'H vous
plaira le Désert^ Marie-Magdeleine et les Èrinnys^ la Damnation
de Faust et les Troyens; mais de grâce laissez dormir ce qui est
TOMB xi\ni. — 1878.
Digitized by VjOOQ IC
67& ISTUX SES KUX MONDES.
mort on phitôt ce qui n'a jamais vécu. Tai peme à m'expUqa»
quel ioconvément tel ouvrage de IL Goonod ou de H. Guirand
pourrait bien avoir à soufiBrir de sa juxtapositmi avec un fragment
d'HéroId ou de Weber. Le cas se présente l'hit chaque dimanche,
tant au Conservatoire que chez Pasdeloup, et le répertoire de notre
jeune école ne s'en porte pas plus mal. Supprimons donc, ne fût-ce
que dans nos programmes de concert, ces préjugés ridicules, et,
tout en gardant le ferme propos de n'admettre parmi les vivans que
ce qui a droit à l'existence, épai^onsnaous ces nesures d'ostra-
cisme envers nos morts illustres comme envers les maîtres étrangers.
Tout ceci néanmoins ne veut pas dire que l' ouverture du Roi
d*Ys soit faite pour soutenir le choc de celte de Zampa. Mais enfin,
dans ce monde de la musique, il y a plus d'une province. West
point Hérold qui veut, et d'ailleurs, cela fftt-il possible, M. Lalo le
voudrait-il? Au simple examen des deux styles, il est fort penais
d'en douter : d'un côté; lumière, abondance, mventivité, puissance
mélodique et dramatique; de l'autre, tout ce qui s'acquiert par
l'étude et s'obtient par l'efTort de la volonté, tout ce que la chinoi-
serie musicale de notre temps peut imaginer de plusii^féoieosement
alambiqué, de plus curieux et de plus amusant. Cette ouverture du
Bot éC Y$y déjà mainte fois entendue, et qui servait d'introduction
à la deuxième séance du Trocadéro, doit avoir pour but de réaliser
un idéal romantique entrevu par l'auteur dans sa rêverie, mais au-
quel, faute d'un commentaire initiateur, le public ne comprend tnç
rien. Qu'importe après tout qu'il comprenne, si le tableau l'occupe
et l'intéresse, qu'importe le sujet pourvu que l'artiste y trouve l'oc-
casion de nous montrer ce qu'il sait faire? Dn épisode de la vie hé-
roïque, des pressentimens sombres, des passions violemment déchaî-
nées , des champs de bataille et de victoire au-dessus desquels la
mort plane, voilà ce que raconte cette symphonie avec une grande
autorité de savoir et de conscience. C'est énergique, nerveux, tou-
ché d'une main sûre. Des longueurs, de l'ennui, vous en urouverez
ici et là, jamais de platitudes. Dans la disette des idées, l'orches-
tration (qu'on me passe cet affreux mot) déploie des richesses infi-
nies. Quelle adresse inventive dans les rythmes, que d'habileté
dans l'emploi des registres de chaque instrument, dans la combinai-
son des sonorités 1 tantôt, en plein silence, le violoncelle étend sa
période pathétique, tantôt c'est la clarinette modulant dans son re-
gistre grave. J'ai remarqué surtout, dans la péroraison, une pédale
de trompette de l'eiFet le plus neuf, le plus saisissant. Ah J si là-
dessous se déroulait le moindre thème, si cette constellation de so-
nontés fulgurantes avait derrière elle un de ces firroamens tout
azur et mélodie comme les maîtres savent en créer I Mais non, l'au-
teur s'en tient à son effet technique, et c'est alors que le désappoin-
Digitized by VjOOQ IC
LES CONCERTS DU imOGâK&O. 675
tement vous prend, et que, résumant votre opinion sur ce musicien
accompli qui joue de l'orchestre tanquam poUstatem habem^ vous
ne pouvez vous empêcher de porter à part vous ce jugement : Tout
cela est merveilleux ment dit, mais tout cela valait-il la pdne d'être
dit? L'ouverture de Zampa^ au terme d'une pareille séance, c'é-
tait foasis sous les paUniers, la source vive et k manne au désert.
Quelqu'un a prétendu que rien n'est plus difficile que dVoir du
talent et plus £u:ile que d'avoir du génie. Ceux qui voudront
éprouver ce que ce mot contient de vrai n'aunMoil besoin que d'en-
tendre l'éblouissamte symphonie d'Hérold wl sortir du sombre et
laborieux mélodrame de M. Lalo. Faisons trêve aux coraparaidons et
contentons-nous de mettre le dief-d' œuvre à sa place. Il semble
chez nous, quand on parle d'ouveitures, qu'il n'y ait que les Alle-
mands pour en écrire. Nous avons dans ce genre des morceaux de
premier ordre auxquels nous marchandons l'estime et les honneurs
q[u'ils méritent, et que les autres pays leur accordent. L'ouverture
de Zampa, Touvertur^ de la Muette^ passent encore aux yeux d'un
certain public de conservatoire pour des œuvres d'une valeur toute
relative, bonnes pour le théâtre et les orchestres en plein vent, ad-
missibles mteie aux concerts Colonne et Pasdeloup, mais qui dé-
cemment ne sam*aient figurer sur un programme de la rue Ber-
gère. « Cda n'est point assez écrit, ce n'est pas le style de l'endroit, »
vous répètent ces aristarques judicieux qui demain adresseront
les mêmes reproches à telle pièce transportée du Gymnase à la rue
Bichelieu, et vous diront que le Demi-Momle et le Gendre de M. Poi-
rier a ne sont point l^éébtre-Français ! i> Heureusement que, si la
société des concerts du Conservatoire affecte d'ignorer ces compo-
sitions de nos maîtres nationaux, tout le monde en Europe ne par-
tage pas ce fier dédain, et l'orchestre de la Scala vient de le prouver.
On sait le mouvement qui depuis quelques années entraîne l'Ita-
lie vers la culture allemande. A Milan comme à Florence, Goethe
et Heine sont aujourd'hui plus populaires que Déranger et que
Musset, et la musique ne devait pas être la dernière à profiter de
cette évolution. Tant que dura le règne de l'Autriche, c'était à qui
refuserait d'entrer en communication avec tme littérature qui par-
lait la langue des tyrans, avec un art qui proclamait leur génie;
aiais depuis que les Italiens sont devenus les maîtres chez eux, la
haine politique ayant cessé, les rapports intellectuels ont repris, et
sur cette race, la plus musicalement douée de la terre, une brise
symphonique a soufflé du nord. Les Italiens n'avai-ent en cela qu'à
se ressouvenir, car, si de tout temps ils eurent le secret de la mélo*
die, il fut aussi pour eux une illustre et classique période de science
et de tradition, et les descendans directs de Rossini, de Bellîni, de
Digitized by VjOOQ IC
676 BETUE DES DEUX MONDES.
Mercadante et de Donizetti n'auraient qu'un retour à faire vers le
passé pour reconstituer à leur bénéfice le patrimoine inaliénable
des Palestrina, des Scarlatti, des Lotti et des Cherubini. Shakspeare
a dit : « L'horrible est le beau, le beau est l'horrible. » 11 arrive
ainsi très souvent en ce monde que le vieux soit le neuf. Et quant
à l'Italie, je ne m'étonnerais point que sa régénération musicale loi
vînt aujourd'hui par la science ; heureux pays, deux fois comblé de
dons superbes, et qui, lorsqu'il en a fini avec Cimarosa et Rossini,
n'a qu'à vouloir pour se reprendre aux anciennes traditions de ses
écoles de Rome, de Florence et de Venise. Nous n'en sommes point
encore aux résultats, mais on sent une impulsion donnée. L'ouver-
ture des Promessi sposi^ sobre d'effets, bien conduite et bien tem-
pérée, a tout de suite mis en valeur parmi nous le nom de M. Pon-
chielli, célèbre de l'autre côté des Alpes; on a également distingué
l'ouverture en ta majeur de M. Foroni, la charmante gavotte pour
instrumens à cordes de M. Bazzini, enlevée par les exécutans avec
une extraordinaire volubilité, la Marche funèbre de M. Faccio, le
chef brillant de cette compagnie. Ce morceau, destiné à mener le
deuil de la blonde Ophélie (il est intitulé Marche funèbre ifffamlet),
ne manque ni d'élévation ni de poésie, et, comme la plupart des
marches funèbres, il est divisé en deux «parties, ce qui fait qu'on
lui a naturellement reproché de ressembler à la fameuse marche de
Chopin, qu'il ne rappelle d'ailleurs que par la forme. La Contem--
plazione de M. Catalani, Vadagio pour instrumens à cordes de
M. Bolzoni (premier alto de l'orchestre), la Lenore de M. Smar^/ia,
un des lauréats du Conservatoire de Milan, sont des œuvres à men-
tionner et qui, à divers titres, caractérisent le mouvement orches-
tral en train de se développer. Des méditations^ des romanjce$ sans
paroles et des poèmes symphoniques^ ce serait à se croire au pays
de Mendelssohn ! Mais que les ennemis irréconciliables de la cava-
tine ne se hâtent point trop de crier victoire; ces transformations-
là, si nécessaires qu'elles soient, ne sont jamais radicales; le génie
d'un peuple ne se dément pas, et sur cette terre bénie du soleil et
des muses, les lauriers-roses et les orangers cesseront de fleurir
avant que le bel canto che nelV anima si sente ait cessé d'être en
honneur. Contre cet instinct de race, toutes les tendances systé-
matiques échoueront, à moins que ces tendances ne réclament rien
au-delà de certaines réformes dans la langue et la recherche de
l'expression. En dépit des harmonistes et des sonoristes, l'Italie
mélodique subsistera toujours, les compositions de l'heure actuelle
ne permettent point à ce sujet l'ombre d'un doute. Contre cet éclec-
tisme modéré, intelligent, les portes du wagnérisme ne prévaudront
pas, et pour ma part je m'en réjouis, car il convient que la cause
1
Digitized by
Google
(
LES CONCERTS DU THOCADERO. 677'
du chant et de la mélodie soit maintenue; s'appuyer sur une école,
avoir derrière soi des traditions, est un avantage qu'on ne déserte
pas; quelle force pour l'avenir qu'un grand passé !
L'Italie d'aujourd'hui reste fidèle au sien, tout en regardant du
côté de l'Allemagne, et c'est de cet ordre d'idées que lui viendra sa
renaissance musicale. Il n'en est pas moins curieux de voir la bal-
lade de Biirger servir de thème à des compositions académiques. Aux
temps de Donizetti et de Mercadante, on se contentait d'en faire des
opéras dans le vieux style ; on ne veut aujourd'hui que des com-
mentaires symphoniques, des illustrations d'un texte littéraire par
la musique. Ainsi va le monde; le centre de gravité se déplace et
quitte le midi pour sauter au nord. Quand je pense qu'il y a un
siècle environ des honmies comme Goethe sacrifiaient Mozart à Jo-
melli ! « Le souvenir est encore vivant à Stuttgart de la brillante
période du duc Charles où Jomellî dirigeait l'Opéra, et ceux que
ce dieu de l'harmonie ravissait d'enthousiasme n'ont que dédain
pour notre musique et notre chant. » L'Allemagne à cette époque
faisait bon marché d'elle-même, uniquement préoccupée qu'elle
était de l'Italie ; elle avait Mozart, qu'elle trouvait « plein de rudesse,»
et se prosternait devant Jomelli, « Ce dieu de l'harmonie. » De nos
jours, c'est tout le contraire; ce chant, jadis l'objet de toutes les ido-
lâtries, c'est justement ce qu'on reproche à l'Italie en lui disant :
« Amendez-vous et venez chez moi vous mettre à l'école. » Et l'Italie
d'accepter le rapprochement, mais en personne avisée et prudente,
et tout en se promettant bien qu'il y aura concordat. C'est du moins
là ce qui ressort des intéressantes études auxquelles ces concerts cos-
mopolites de l'exposition nous permettent de nous livrer. L'Italie ne
faillira point à son passé, elle aura beau Uer commerce avec l'Alle-
magne, on la reconnaîtra toujours à ses qualités comme à ses défauts.
Parler de ces orchestres qui nous visitent en ce moment, c'est
aborder le chapitre des qualités. Commençons par l'orchestre de la
Scala^ le premier en date : de l'entrain, de la bravoure en même
temps que la précision la plus correcte, une attaque à tout empor-
ter, et dans le détail un art de nuancer qui vous enchante, une
sûreté de jeu qui se communique à l'auditoire et double la jouis-
sance ! La volubilité de ces professeurs dans l'ouverture du Matri-
monio tient du prestige; cette musique suave, élégante, exquise,
ils ne se contentent pas de vous la dire, ils vous en donnent jus-
qu'au dessin, ils vous en tracent l'arabesque divine du bout de
leurs archets, car, soit dit en passant, tout ce qui est beau pour
l'oreille est également beau pour les yeux, et, saisie au vol par le
crayon, traduite, interprétée sur le papier, une phrase de Mozart,
de Gimarosa, de Bellini produira des croisemens de lignes d'un as-
pect charmant. Mais comme ces gens-là savent chanter I Écoutez-
Digitized by VjOOQ IC
m% Um DES KCX K09DIS.
les dans romrenore de Zampa se prendre an motif relî^eox qn
saccède à l'orgie eotralBinte du débat; à cette émotM» sainte, à
ce pathétique, on ¥agoe mystidsoie tous pénètre, il tous revient
un vague sonrenir du îl* chant du paradis dantesque, tous arez
des visions de sanctuaire que Torgue emplirait d'harmome et dont
les vieux murs croulans seraient peints par le Giocto ou le Gk>l-
tino. Je doute que cette magnifique symphonie d'Hérokl puisse
rencimtrer une exécution plus brillante à la fois et plus émue. Je
Tavais oitendue quelques jours auparavant à l'un de nos concerts
ofiiciels, je l'ai entendue dq>uis aux Tuileries pendaDt la Cète du
30 juin, mais sans éprouver nulle part ce sentim»[it de perfectioii
atteinte. Les mêmes honneurs ont été rendus par rorchestre de la
Scala à l'ouverture de la Muette^ un autre chef-^d'œuvre en train
de devenir national parmi nous. A défaut d'hynmes patriotiques,
voilà au moins deux ouvertures bien françaises, et c'est avec un
certain dilettantisme mêlé d'<H^ueil qu'on les retrouvait partout
sur son passage au milieu des réjouissances publiques de cette
féie, exceptionnelle à tant de titres, et dont la musique, avec ses
orphéons et ses orchestres, a singulièrement rehaussé l'éclat.
Je voudrais n'offenser aucun scrupule et m'eiqiliqae parfaite-
ment que tout le monde n'aime pas la Marseillaise^ mais je vou-
Irais en même temps, au nom des droits de l'esthétique, plaider
les circonstances atténuantes en faveur d'une inspiration incom-
parable et qui, chaque fois qu'on essaiera de la remplacer, tuera
d'avance dans son germe l'œuvre du malencontreux compositeur.
Il y aura toujours quelque prudhomie à prétendre reconstruire dans
le silence du cabinet une de ces sublimités inconscientes et presque
anonymes qui sont à un moment historique le cri échappé des eur
trailles d'une nation. M. Gounod, qui excelle à bUireauter sur vélin
de la musique d'art, semble possédé d'une passion vraiment dés^-
pérante pour ce genre de composition tout de sentiment et tout en
dehors. Comme jadis, en écrivant Gallia, il s'était imaginé doter
son pays d'une sorte d'épopée musicale, il nous a donné pour les
fêtes de cette année sa cantate de Vive la France! M. Gounod fait
des chants patriotiques un peu comme le dentiste Capron, dont
parle Voltaire, faisait des Pensées de La Rochefoucauld, il orchestre
à grand bruit un Vive la France! d'occasion qu'il replacera plus
tard dans quelque Polyeucte, et, pour prix de ce troubadourisme,
aussitôt la petite chanson terminée, l'orchestre et les orphéons en
i^^^sse, autrement dit huit cents exécutans, entonnent le chant ifl»-
mortel de Rouget de l'Isle, qu'on acclame irrésistiblement :
Cost la moralité de cette comôdie.
Après l'orchestre milanais de la Scala^ nous avons en roicbesire
Digitized by VjOOQ IC
LES œNGERTS 0U TROGADERO. ÔTO*
des concerts pc^ulaires de Turin; puis sont venus les Anglais, dont
BOUS parlerons tout à l'heure. Rien de plus intéressant que ces
sortes de défilés qui, sans qu'il nous en coûte le moindre dérange-
ment, vont nous renseigner sur l'état actuel des esprits. Ainsi cette
tendance au drame symph<mique déjà signalée chez l'auteur du
poème musical de Lenore reparaîtra à nos yeux plus systématique-
ment accentuée dans les intermèdes écrits par M. Manicelli pour
une tragédie de Cléopàtre. C'est de la Cléopâtre courtisane et triom-
pbwte que le compositeur semble surtout s'être inspiré dans son
ouverture ; j'eatends bien au début mi furieux branle-bas de trom-
pettes et de grosse caisse , mais je passe et me hâte de saisir au
vol comme un divin papillon qu'elle est la ravissante phrase qui
s'en dégage : toutes les montagnes en mal d'enfant n'accouchent pas
d'une souris. Gonune rythmie et combinaison de timbres, c'est d'une
iMiuveauté, d^une distinction exquises. A peine ai-je besoin d'ajou-
ter que cette architecture rompt ouvertement avec l'ancienne, ce qui
sans aucun doute a son avantage, attendu qu'il faut être poncif le
moins possible^ mais ce qui en définitive n'est point tout, ainsi que
nous l'a démontré surabondamment, deux morceaux plus loin, l'ou-
verture de la Sémiramide^ ciqpable, sous son vieux moule rossinien^
de «défier, par la grandeur et l'étonnante majesté de son portique,
maint palais fameux dont s'enorgueillit la forme moderne. Et
d'ailleurs où voyons-nous aujourd'hui qu'il existe en musique une
forme? le but suprême n'est -il pas de n'en point avoir? Haydn,
Mozart, ont une architecture saisissable au premier coup d'œil dans
son ensemble et son harmcmie; Beethoven, même vieillissant, obéit
à dlmprescriptibles lois de symétrie, et le rossinisme d'autrefois,
tant décrié pour ses fioritures^ corre^ond au style orné, fleuri
des Corinthiens. D'ai'chitecture musicale, mais il n'y a pour n'en
point avoir que les grands hommes de ce temps I Un fût de colonne
ici et là, un chapiteau soigneusement ouvré, des fragmens, des mo-
saïques de sonorités, des minuties cousues les unes au bout des
autres, voilà où nous en sommes t Élargissez, variez, changez les
formes, mais pour Dieu qu'une ouverture soit une ouverture, et
qu'une suite pour orchestre ne s'intitule plus un opéra, car il faut
qu'un art ait sonardiitecture, et mieux vaut, en désespoir de cause,
conserver l'andenne que de n^en point avoir du tout.
Il est possiMe, ainsi qu'on l'a prétendu, que M. Luigi Mancinelli
soit un Massenet italien, mais alors ce serait un Massenet ayant des
idées. Des intermèdes écrits pour la tragédie de Cléopâtre, l'or-
chestre populaire de Turin ne noifô en a fait entendre que trois :
Vouverturey Pandante-barcarolley la marche. En dehors de cette
partie, toute dans la lumière de l'amour et du triomphe, il en est
une autre dramatique et somlNre et qui se compose d'une symçho-
Digitized by VjOOQ IC
680 BEVUE DES DEUX MONDES.
nie intitulée : la Bataille éCActium^ d'un scherzo-orgie y et d'une
marche funèbre. Représentée à Rome, au théâtre Valle en 1877, la
Cléopâlre de M. Pietro Cessa valut au jeune auteur de ces inter-
mèdes un succès d'enthousiasme que les ^pplaudissemens du puhh'e
parisien viennent de ratifier. M. Mancinelli n'a pas trente ans, et
déjà sa renommée commence à compter. Qui l'empêche de pousser
dès aujourd'hui son succès plus loin et de compléter l'aventure;
après avoir si brillamment écrit des intermèdes pour la tragédie
d'un autre, pourquoi ne ferait-il pas de cette tragédie un opéra :
sa Cléopâtre? Cn tel sujet, si beau qu'il soit, ne dépasse ni son ta-
lent ni son inspiration ; il a l'éclat et la richesse de l'instrumenta-
tion moderne, il a le savoir et l'instinct du style; c'est assez pour
que Shakspeare et la Grande-Reine lui viennent en aide.
Tout le monde connaît le triste rôle que notre musique française
joue au Trocadéro ; il n'y a malheureusement pas d'illusion à se
faire là-dessus. Mais si nos concerts symphoniques n'éveillent au-
cun intérêt, que dire de ce qui se passe pour nos matinées de mu-
sique de chambre^ hélas ! bien autrement délaissées toujours par
suite de la mauvaise organisation des choses? Se %ure-t-on des
séances de quatuor uniquement ravitaillées par nos propres res-
sources, qui sont, chacun le sait, des plus modiques en ce genre?
Exclure délibérément de la partie Haydn, Mozart, Beethoven, Weber,
Schumann, etc., c'était non pas ouvrir aux nôtres un plus libre
espace, mais de gaîté de cœur créer le vide. Pour quelques œu-
vres vraiment distinguées que nous possédons en musique de
chambre, les Italiens, les Allemands en comptent des centaines.
Eux présens, les matinées eussent pris un intérêt, une variété dont
nos compositeurs auraient profité tout les premiers. Au lieu de cela
qu'arrive-t-il? La salle est déserte, et des noms assurément recom-
mandables, mais sans attrait pour le public, sont à demeure sur
l'affiche. Dès l'abord de cette Salle des Conférences^ le froid vous
gagne; impossible d'imaginer un local répondant moins à cette
idée de plaisir discret et commode, d'honnête et parfait confortable
qu'éveille au cœur d'un dilettante pratiquant ce simple mot de mu-
sique de chambre ! On se croirait dans le vestibule abandonné d'un
hôtel des ventes. Des murailles nues, des chaises de paille, une
estrade que recouvre à peine un maigre tapis ; c'est délabré, c'est
lamentable! On se tait pourtant, on écoute par respect pour les
artistes d'un si beau courage qui apportent à l'interprétation d'œo-
vres souvent médiocres la même ardeur et le même soin scrupu-
leux qu'ils mettent à jouer du Beethoven. Heureusement parmi les
compositions qui se succèdent toutes ne se ressemblent pas, et, si
l'on en compte tant et plus d'insignifiantes, il faut en citer quel-
ques-unes de remarquables, et tout de suite, en première l^e,
Digitized by VjOOQ IC
LES CONCERTS DU TROCADÉRO. 681
le trio inédit de Castillon, un musicien de race celui-là, qui, tout
gentilhomme qu'il était, savait son affaire et partait pour devenir
un maître quand la mort brusquement TaiTéta. — N'oublions ni
Xandantino con moto du quatuor de M. Dancla, ni les pièces pour
piano à pédales de M. Gh. Y. Alkan exécutées par l'auteur, et tenons
compte à M. Widor de son trio pour piano, violon et violoncelle.
Vandarite surtout mérite nos meilleurs éloges; c'est dessiné, con-
duit à la Schumann, et quel sentiment, quelle mélodique simplicité
dans le thème I Ajoutons que l'interprétation était ce qu'on peut
rêver de plus parfait, M. Widor jouait la partie de piano en virtuose
irréprochable, et le premier violon s'appelait Maurin, c'est-à-dire la
sûreté, h phrasé^ le brio, l'autorité en personne. Par momens et
pour la vigueur de l'attaque, ce coup d'archet-là vaut un coup de
sabre. II y a aussi bien du talent dans les compositions de M. H.
Gouvy (quatuor à corde op. 56, trio en si bémol). C'est du Men-
delssohn un peu effacé et d'un romantisme doux, rêveur, modéré,
toujours sympathique, avec beaucoup de savoir et d'intelligence du
procédé instrumental. M. Gouvy doit avoir énormément expéri-
menté, il a composé des cahiers de lieds comme Schubert, des
symphonies comme Mendelssohn,des quatuors comme Gherubini,
et je ne m'étonnerais pas qu'il tînt en portefeuille un assortiment
d'opéras ; toujours est-il que ses ouvrages font la ressource de
ces concerts petits et grands du Trocadéro.
Les Anglais à leur tour sont venus et nous ont donné trois
séances des plus intéressantes. Ge n'est plus avec eux, comme
avec les Italiens, simplement de la musique comparée, c'est de
l'ethnographie. L'Anglais ne se contente pas de prêter de l'at-
tention à ce qui en mérite, il y apporte toute son attention et fait
en conscience tout ce qu'il fait. Ouvrez le Times d'un de ces jours
passés, vous y trouverez la Carmen deBizet discutée avec le même
sérieux et la même abondance que le traité de Berlin. Au milieu
de la préoccupation politique universelle, deux colonnes en petit
texte, — quelque chose comme six colonnes d'un grand journal
français, — consacrées à l'étude approfondie d'un opéra-comique :
d'un côté lord Beaconsfield avec son énorme discours apologétique,
de l'autre la dernière création d'un pauvre jeune maître mort na-
guère, et la même flamme pour les deux sujets, la même passion
pour Carmen que pour a la route des Indes ; » tout cela traité avec
un sérieux qui donne à réfléchir aux pays qui se croient artistes par-
dessus tout et qui peut-être ne le sont que trop ! Ges auditions, vé-
ritable étude de mœurs nationales, vous saisissent par leiir carac-
tère d'impersonnalité. Nul ne prend le public à partie, et ne songe
à se mettre en valeur aux dépens du voisin, il n'y a que le
maître qui compte, et quand ce maître est mort depuis deux ou trois
Digitized by VjOOQ IC
682 UTUE DES DEUX MOHDES.
siècles, on Tétudie pendant des années, des généradons s'os^at à
compulser des textes et des traditions, et ce qu'on nous fiait entendre
est le dernier mot, la loi et les prophètes. Quant au goût do public,
il n'a rien i voir là dedans; si le public ne sait point apprécier ce
qui est beau et grand, tant pis pour le public, il ne lui sera fait
aucune concession; libre aux antres d'entrer en coquetterie avec
leur auditoire, l'artiste angfaus est une sorte d'interprète juré qai
ne peut s'écarter de son texte. M'oublions pas que de $femps iMnmé-
morial la musique marche de pair en Angleterre avec l'église et la
foi. On est à l'université docteur en théologie, en droit et en mu-
sique. Avec la Bible vient l'oiigue ; et le chant forme paitie inté-
grante du culte, le chant de Unit le monde, entendons-noos bien,
ce qui dès les premiers jours de la réforme devait multiplier les
réunions musicales et servir de point de départ à tous ces petits
centres provinciaux où les œuvres de quelques illustratîoDS natio-
nales reparaissent perpétuellement avec une monotomie désolante.
Oui, tout cela finit par être ennuyeux, assommant, je vous l'accorde,
et cette continuelle absence de l'orchestre vous devint insuppor-
table. Ces cent cinquante voix qui n*en font qu'une m'agaceot à la
longue par leur absolue perfection, et mon imperfecticm à moi ré-
clame un signe d'individualité quelconque, fût-ce même une fausse
note. C'est froid, très froid, parce que c'est impersonnel ; mais il
faut avoir entendu les pianissimo des chœurs dirigés par M. Leslie
pour savoir ce que c'est que cette immense voix coUective. Vous
diriez une gigantesque harpe éolienne ; et, chose curieuse, les qua-
lités qui manquent aux solistes se rencontrent amplement dans
l'être collectif. Les chœurs ont de l'énergie, de la rudesse, de la
variété, de l'imprévu, tandis que le chanteur, lorsqu'il se manifeste
isolément, vous laisse à désirer tout cela.Yoix superbes pourtant et
d'une égalité merveilleuse, belles surtout de leur jeunesse, de
leur santé, et, comment rendre ici mon impression ? de leur contact
immédiat avec la nature, fortes, pures, aérées, mais sans chaleur ;
la note vient comme elle vient, elle n'est jamais saisie, elle cotise,
n'est jamais attaquée, et par instans on se prendrait à regretter l'af-
freuse maestria d'une Thérésa ou la rauque sauvagerie d'une
Galli-Marié, regret malsain, je n'en disconviens pas, mais que forcé-
ment la monotonie vous inspire et que jadis exprimait si bien cet
homme d'esprit qui demandait un loup parmi les moutons de
M"* Deshoulières. Parlez-moi du vieux Purcell et de son cri de
guerre {come if you daré) : ce chant de défi écrit vers 1680 tous
en apprendra plus sur Hândel et sa vraie provenance que toutes les
théories philosophico-historiques du savantissime docteur Chrysan-
der. Hândel se rattache à la période cromwellienne bien autrement
qu'à la Germanie natol^. Ce roi Arthur est le père dBJosmé etdas
Digitized by VjOOQ le
LES CONCERTS DU TROCAOêRO. «88
Macchabées y et les Anglais ont cent fois raison de revendîquer''cette
gloire comme nationale, même inspiration, mêmes procédés; même
phraséologie. Hàndel n'est point tant AÎIemantî qu'on se le figure.
Conservons-lui la perruque in-folio des élécteûris de Hanovre, maïs
si nous voulons avoir sa vraie et vivAiite image, accoutrons^ le bon-
homme de la cuirasse des Boundkeads.
Il y a dans la voix des femmes an^aJses une particularité à signa-
ler : ces voix dépourvues de passiofn se distinguent par une senthnen-
talité sui generisy elles ont je ne sais quoi de rêveur, de plaintif et
d'abstrait, un charme mélancolique et doux que notre spirituelle
voisine de stalle appelait : le lacryiné rèntm. Vous songez à la
Desdemona de Shakspearè assise isôus ^es saules, mais sous les
saules de l'humide Angleterre ; ati pays vénitien ^ H ti*y a pointtïe
saules, et la déchirante coTQftïJïiiû1?e de îtoâsihî tf est pas faite pour
les voix de M"" Mudie et dè^ttrisis ï^àhtajr'Rbbèrtsbn, toutes deux
gracieusement douées de ce iloïi sentimental, comme vous en aurez
la preuve si vous les entendez dans les compositions de M. Sullivan.
Le passage à Paris des ôroheôtres italiens nous avait révélé M. Man-
cinelli, et, toujours g^âcè' à B0tt*e'expc*^tî6n, nous connaissons à
présent M. Arthur Sttllivan, un dès compositeurs anglaîis les plus en
vue, leGounodbritannîque sS Vous aittieJj tes termes de comparai-
son. Son chant triomphal, ëeèottrorinànt par* tin verset du Tè Deuiti^
est une page écrite d^un style lâtgte fet bî^inodérhe avec des ex-
plosions à tout enlever; vous y sentez le nlu^cien habile à manier
les voix et l'orchestre et capable dé grand^ effets. Ces trois audi-
tions ont eu lieu sous les auspices du priàce de Galles, dont l'acti-
vité personnelle rie se dément pas. Wbtià saVioiis du resté et de
longue date -comMen la musique est placée hairt dans cette maison
royale d'Angleterre. Je laisse à cetix qtii ont feu ITionhéur d'hêtre les
ministres d<B là- r^ine Vîctortà et de lire àa correspondance le soin
de dire qiiel homme d*ètat se dérobe soué le voile tJe l'auguste
veuvei rtiaîsce qU'ît »*est permis d'affirmer, <5'est que Meyerbeer
avait coutume de parler d'elle contee d'une iriusidenne et d'une
esthéticienne hohr Ugne< et Meyèrbeet, a côurtfeari qu^onluî re-
pro<the diUwtfa: été dains sa vîè pxit>Hque, lïe Tïkériiageaft pas les
][H^i9ces quand il les Jugeait entre amis. Illes àVsrit tous plus ou
moins fréquentée, se plaisait en ieuircotnpàgnîe et même jusqu'à
l'excès, oubliant comme Goethe et Cutîër sa propre grandeur pour
se soumettre aux classifications d'un cérémonial ridicule; mais le
âiàbte n'y perdait t-ten, et, tout en reridant justice et respect à qui
dé droit, en sahiairt le méitte et la compétetice sur le trône, l'au-
teur du Prophète ne négligeait pas l'occasion de s'égayer aux dé-
pens de ces rois et reines de féerie qiti n'aiiriaîent que la musique
^Orphie aux enfen^ et amdeBi youltt chasàerles cuhros <k V^xr
Digitized by VjOOQ IC
6S4 RETUE DES DEUX MONDES.
ches^tre. parce que les cuivres « effraient aux revues les chevaux de
troupe. » Ces goûts de la reine d'Angleterre pour les beaux-arts,
tous sesenfans les partagent à divers titres, et le duc d'Edimbourg
a (^éjà pris rang parmi les bons violonistes classiques de son pays.
ISpU^ ignorons trop sur le continent cette vie musicale des hautes
classes en Angleterre où Vamateur a toujours fait grande figure. En
1784, lorsj de la première « commémoration de Hândel, » en pré-
sence du i:oi George III, M"' Joshua Bâtes, femme d'un très riche
banquie^, ?;ÇÇ^|^ ^^ comité du festival la somme de 3,000 livres
sterling (V5,Q9Ç( fr.j pour chanter trois fois, ce qu'elle fit, — ayant
à côté d!'çlle la ^ara, — avec un succès resté légendaire dans les
fapteç du dilçttantispe britannique. J'ai rencontré là il y a quelques
apnées des ^pcijétés composées de jeunes gens du plus grand monde,
le^ Wanderifig M^ij^trels par exemple, qui parcouraient la province
^t se faiçai^nt eptep^d^e au profit d'œuvres de bienfaisance. Les cho-
ristes de SJ, ÎLPSU^i i^e se réclament d'aucune accointance avec le
hfgh lifBy ce sont t<?ut;simplement de braves gens de la petite classe
moyenne qiû, . ep temps ordinaire, vouent à la musique les loisirs
gagftés par 4'au]U:çs ,,^rî3^vaux et qui, par ce festival européen que
notre exposition met. en branle, sont venus sans marchander leur
peine et leurs étpde^, a'^yant en vue que l'amour-propre national
et la. plus grande gloire de leur excellent chef.
Autant chez les Anglais la discipline contribue à produire les
grand? effets ^e sonorité, autant chez le Tsigane prévaut la per-
sonnalité, une personnalité collective sans doute, puisque nous
sommes en présence d'un orchestre, mais tous y vont de leur propre
ardeur et ç est la force magnétique et non la règle qui conduit le
bali Ffiire jouer au Tsigane de la musique qui n'est point sa musique
à Jui, le faire jouera toute heure et partout, c'est transformer un
jaguaff en chien d'aveugle. Ces nomades-là ont la grâce sauvage et
la bondissante agilitjè du fauve avec des effusions de tendresse et de
mélancolie navrantes et par^dessus tout, au plus haut degré, la
mysjique instinctive. Prenez u,ue bande de première force, et quand
VOjuç vous êtes m^seï;! rapport avec elle, jouez-lui un morceau
qu'elle. n'ait jamais pu entendre^, mais où prédomine un rythme,
Uijie. mélodie bien caractérisés, vous verrez aussitôt toutes ces phy-
sionomies s'émouyoir e^x^, travajl d'assimilation, puis après un in-
stant,, au signe du chef, votre morceau prendra vie et vous revien-
dra tout entier orchestré et lancé d'un entrain infernal. Avant
de, rencontrer les Tsiganes àl'expositipn, nous les avions entendus
à l'ambassade d'Angleterre lors de la fôte donnée en l'honneur du
pripce de Galles et cette fois dans des conditions d'encadrement et
de pittoresque bien autrement favorables.
Au milieu du brqubal^a des jalons ^ de tant de bruits civilisés
Digitized by VjOOQ IC
LES CONCERTS DU TROCADÉRO. 685
qui les emplissaient, l'oreille de loin en loin percevait comme un
cri de détresse, comme un appel discordant auquel rien ne répon-
dait. Gela partait d'un buisson de verdure, d'une sorte de sapinière
improvisée dans la cage du grand escalier; qu'était-ce que ces âpres
et plaintifs échos ? tout le monde se le demandait, quand une cu-
rieuse, bientôt suivie de plusieurs autres, imagina d'aller y voir,
a Ce sont les Tsiganes hongrois ! » dit une voix. Ils étaient là ca-
chés sous les mélèzes et s'eslrimant à jouer à leur manière une
valse de Strauss. — Non I pas cela, mais un tsardaschy réclame un
amateur mieux avisé. — La valse terminée, on passe au tsardasch^
et je vois encore un jeune dilettante franchir d'un bond les premières
marches de l'escalier en s' écriant : « On se croirait à Pesth! »
A ces simples mots, mais électriques pour le chef d'orchestre et
ses musiciens, ils se mirent à jouer leur musique, mélodies étran-
ges, enfiévrées, qu'un enthousiasme frémissant accueillait ; peu à
peu la foule attirée malgré elle s'était amassée, et le grand escalier
ne tarda pas à présenter l'aspect d'un tableau de Véronèse. Quels
sons tirait des cordes l'âpre morsure de ces archets diaboliques, je
n'essaierai pas de vous le dire ; on était vaincu, entraîné; l'évoca-
tion avait eu lieu et le démon y répondait, car pour enlever d'un
coup tous ces musiciens instinctifs de la puszta, il avait suffi d'une
âme vibrant à l'unisson et les comprenant. Le nom de la patrie
absente, un regard sympathique, toute la magie était là. Et alors
celui qui avait prononcé le mot de Pesth me rappela que la der-
nière fois que nous les avions entendus ensemble c'était à la veille
de Sadowa, au Schûtzenhof de Pesth, où Gyula Andrassy, le chan-
celier actuel d' Autriche-Hongrie, distribuait avec le plus bel entrain
des quartiers de poulets frits aux danseurs et s'écriait en écoutant
la bande de Fargasch que sa joie d'entendre de nouveau cette mu-
sique le dédommageait des dix années d'exil qu'il venait de faire.
Aujourd'hui Gyula Andrassy, de concert avec M. de Bismarck, règle
à Berlin les destinées de l'Europe, et ses amis les Tsiganes sont
chez nous jouant leurs tsardasch pour le prince de Galles et nos
bons Parisiens.
On se demande ce que devient au milieu de tout cela notre So-
ciété des concerts du Conservatoire, elle qui devrait donner l'exemple
et montrer la première aux étrangers ce que nous sommes et savons
faire? Partout règne la plus noble émulation, de tous côtés les or-
chestres nous arrivent, c'est à qui, bravement et loyalement, pren-
dra part à ce grand concours orchestral auquel le Trocadéro sert de
théâtre, et le Conservatoire, au lieu de se mettre à la tête du mou-
vement, reste chez lui, sa grandeur l'attache au rivage. Cependant,
pour si grand seigneur qu'on se tienne, ce n'est point se commettre
que d'accepter une fois tous les dix ans la lutte avec les premiers
Digitized by VjOOQ IC
086 KTUr DES DEUX MORDIS»
orchestres de TEurope; dédaigneuses ou non, ces abstentkm^
finissent toujours par nuire à qui affecte de les pratiquer. Noos
préservent les dieux immortels de méconnaître un seul instant U
supériorité proverbiale de notre orchestre du Coaservatoiret c'est
au contraire parce que cette gloire naticMiale nous est chère que
nous aurions vouhx la voir mise à Tabri de la médisance. Cdi en
définitive tout le monde n'a pas les mêmes raisons que nous autres
Français de s'incliner devant ce printipat. C'était le cas oa jamais
de le faire consacrer, et de très haut, parr l'Europe entière. Jfiîs
pour cela il eût fallu accepter courtoisement la lutte que les autres
nous offraient et venir au combat avec des armes qui fussent égales.
Est-ce donc là ce qui se passe? L'état construit une immense salle
spécialement destinée à ces concours intamationaux, et, tandis que
les artistes étrangers s'empressent de répondre à son appel,, les
nôtres, — et les meilleurs ff entre les nôlresv — restent chez eux et
s'y claquemurent au risque de faire dire qu'ils redoutent les change^
mens d'atmo^hëre, comme si les violens et les trombones cou-
raient risque de s'enrhumer en passaint de la sexre chaude de k rue
Bergère au grand air du Champ de Mars. Admettons goe l'a-
coustique de cette vaste nef du Trocadéro ne soit pomt sans re-
proche : pourquoi l'orchestre du Conservatoire ne se sounEieltrail-il
pas à des conditions que les orchestres de Milan et de Turin affron-
taient hier, que ceux de Londres ou de Vienne aifttmteront peut-
être demain? pourquoi se ménager ainsi tous les bénéfices et se
calfeutrer ainsi dans son homey s'y dorloter, en laissant les autres
essuyer les plâtres? Est-ce de bonne guerre cela, est-ce simpienient
de l'hospitalité? Ce que vaut l'orchestre du Conservatoire quand il
joue Beethoven devant son public entérite de la rue Bergère, nous le
savons depuis trente ans : l'occasion n'était-elle pas venne pour lui
de s'espacer enfin, de s'aérer, de montrer aux hérétiques, s'il ai
existe, que tous les répertoires sont à sa convenance, comme toutes
les salles, et que, quel que soit le terrain où ses rivaux retirent.
Qu'on le défie on grec, prose, vers ou latin,
il est prêt à ramasser le gant sur place, ne redoutant rien, ni des
dispositions d'une assemblée plus nombreuse et moins favorable-
ment prévenue, ni des condititms plus ou moins ingrates du locaL
On connaît le mot d'Auber sur Félicien David au milieu de l'en-
thousiasme provoqué par la symphonie du Désert : « Attendons qu'il
descende de son chameau. » Peut-être bien le monde s'attendaft-il
aussi à voir l'orchestre du Conservatoire saisir cet à-propos de
Texposition pour sortir de son stradivarius, et pendant quelques
fours se mêler au train de la vie commune, faire à l'exemple des
orchestres de Milan et de Turin, et tout bonnement, tout bourgeoi-
Digitized by VjOOQ IC
LES €0I«C£RT8 DU TROCAmSRO. 687
sèment, jouer nos maîtres, nos petits maîtres : coram populo. Jouer
les ouvertures de la Muette et de Zampa^ jouer même du Boleldieu,
c'est assurément un grand effort; mais en somme cela n'arrive
guère que tous les dix ans, et l'on n'en meurt pas. Il est vrai que
le ministre des beaux-arts, loin de contredire à cette attitude abso-
lument inoppctttune, mettait toutes ses grâces à l'encourager : « Ne
vous dérangez pas, messieurs, restez chez vous, je vous amène tout
mon monde. » N'est-ce point du dernier galant : « Messieurs les An-
glais, tirez les premiers. » M. Bardoux vient de trouver sa variante
à ce mot charmant de notre histoire, et, pirouettant sur ses talons,
il s'écrie, la rose à sa boutonnière : a Messieurs les Français, jouez
les derniers, ou plutôt ne jouez pas du tout. » Nous avions sous la
main la Société des concerts du Conservatoire, et comme c'était le
plus bel atout de notre jeu, nous l'écartons ingénieusement, a L'Eu-
rope vous attend au Champ de Mars, la France, qui fait appel à toutes
ses forces nationales, compte sur vous, ne bougez pas, voici mes in-
vités; seulement, pendant qu'ils prennent des sorbets, tâchez, je
vous prie, de les divertir un peu en leur jouant quelques bagatelles
de votre répertoire! » Comment M. le ministre des beaux-arts n'a-
t-il pas compris que dans les circonstances où nous sommes la meil-
leure manière d'honorer la Société des concerts était de lui confier
publiquement le soin de représenter la France dans ce grand con-
cours instrumental ?
J'admets que des artistes tels que ceux-là échappent à toute
admonestation, mais en supposant des répugnances que d'ail-
leurs on ne s'expliquerait pas, j'ai peine à croire que l'argument
patriotique n'en eût point eu raison. Toujours est-il qu'en présence
d'une abstention si fâcheuse le premier devoir qui s'imposait au
ministre était de réagir, et que la situation réclamait autre chose
que des fadaises débitées la bouche en cœur. Le Conservatoire a
perdu là une belle occasion de s'aflSrmer et le ministre une occasion
meilleure de témoigner de son aptitude à diriger les corps placés
sous sa dépendance. Mais on ne peut songer à tout, et, quand
d'illustres desseins vous préoccupent, il est très naturel que certains
détails vous échappent. M. Bardoux n'envisage, lui, que les grandes
lignes, il entend a relever le niveau de l'art, » et, pour commen-
cer les réformes par le Conservatoire, il s'adresse à la commission
du budget et lui demande les fonds nécessaires pour créer... quoi?
devinez, je vous le donne en mille, une chaire d'esthétique I Une
chaire d'esthétique au Conservatoire, voilà ce que Shakspeare iqn
pellerait du caviar pour le peuple I Est-ce avec d'abstraites défini-
tions du beau musical que se forment les Nourrit, les Levasseur, les
Duprez? L'esthétique! Demandez un peu à M. Faure ce qu'il pense
de cet oiseau-là et de son ramage. J'ai connu dans ma vie de très
Digitized by VjOOQ IC
688 BEYUE DES DEUX MONDES.
grands chanteurs qui avaient des clartés sur tout. Nourrit que je
viens de nommer, par exemple; mais ce n'est point parce qu'3
raisonnait de son art qu'il était un grand chanteur, et ni Garcia,
ni Rubini, ni la Malibran, ni la Sontag, n'ont jamais rien compris
à tous ces trésors d'idéalités que dépensaient à leur sujet les
Stendhal, les Yitet et les Mérimée. D'Alembert l'a dit et bien dit :
(( Aux musiciens à faire de la musique, et aux philosophes d'ai
discourir. » Laissons les choses être ce qu'elles sont et ne con-
fondons point la pratique avec la théorie. C'est bien assez d'une
chaire d'esthétique au Collège de France. Plusieurs même pré-
tendent que c'est déjà trop. — Cette fois d'ailleurs l'invention n'a
pas même le mérite de la nouveauté, car cette place ou plutôt ce
prétexte à sinécure existait il y a quelques années et elle avait pour
titulaire un aimable compositeur d'opéras-comiqpies, H. Eugène
Gauthier, mort récemment. Ce cours, je dois le dire, n'attirait
qu'un fort mince auditoire : rari nantes^ et les élèves de la maison
y brillaient surtout par leur absence. Ajouterai-je qu'on n'y parlait
jamais d'esthétique? L'auteur, homme d'esprit, mais d'une compé-
tence au moins douteuse en si doctes questions, se sauvait par
les plus amusantes supercheries. Ne pouvant être profond^ il tâchait
d'être aimable, il évoquait les Jeux et les Ris à défaut des Muses.
C'est ainsi qu'il nous fut donné d'apprendre toute sorte d'histo-
riettes badines sur l'ancien Feydeau. La science du beau, les rapports
de l'esthétique et de la métaphysique, l'ar'iOYKnç étaient le moindre
de ses soucis; il ne vous enseignait rien du beau dans la musique,
mais en revanche il vous initiait aux mœurs privées de DaJayrac, de
Nicolo Isouard, de Martin et d'EUeviou, et vous racontait les amou-
rettes de la Saint-Aubin, un peu comme ce marquis de Chàteauneuf
qui, ne sachant comment s'y prendre pour parler à son public de la
Mécanique céleste^ lui disait que M. de La Place avait deux goussets
à sa culotte et portait, selon la mode d'alors, deux grosses montres
à breloques qui n'allaient jamais d'accord. Soyons sérieux, et si
nous jugeons utiles certaines réformes, n'y procédons qu'avec
méthode. L'Italie a de tout temps été célèbre par son enseignement.
Le Conservatoire de Milan y tient encore sa place, et nous connais-
sons à Florence tel professeur capable d'en remontrer aux plus
habiles. Que M. Bardoux envoie là des hommes en état de recueillir
des informations pratiques et de l'éclairer à leur retour. Mais qu'il
se modère, qu'il laisse l'inspiration aux artistes et à Prudence s^
enchantemens; un ministre n'a pas besoin d'avoir une idée par
jour. Des chaires d'esthétique et d'histoire au Conservatoire! Mais
soignez donc vos classes de solfège qui en ont grand besoin ; cela
vaudra mieux.
Henri Blaze de Beat.
Digitized by VjOOQ IC
I.-J
''Wl
LA.
DE LA PAROLE
LE PHONOCfiikPHfi
LE HIGROPHOIIS, L'AÉROPHONE
4ie8 travaux scientifiques du Nouveau Monde présentent ce carao-
ièî^*iq>écial de toujours viser un but pratiaue et immtiiat. Sem-
blable au touriste traditionnel des A^, rnonuiie de science aux
Btitô-Unis marche droit vers le sommet qu'il s'est promis d'at-
teindre. Les détails de la route ne l'intéressent pas; il gi*avit la
iTerRé-et ne regarde ni à droite ni à gauche. S'il arrive, il a' fait
unTo^Vifri table conquête; s'il ne réussit pas, comme il n'-a rien vu en
ct^inin, ses eflTorts ne profitent à personne. Cette tendance, qui-ise
rQbpuyei quoiqu'à un moindre degré, en Angleterre, est en oppo-
silioû directe avec celle des physidens de notre vieux continent.
Qsùi^Hçi, la plupart du temps, ne fixent pas à leurs entreprises un
léifjei bien déterminé, et la route la plus large, le chemin le jf\w
t^ciUr^n'est pas toujours.cequi lessédmt leplus. Ils préfèren^l^:
rli^Uèrs les moins fracés, et ceux dont les détours^ssûÉ fin teur ;dé>-
>(^lbt le but & tout instant et les mettent cèùtiiÀmliem^t'^i^
^^^(^^e&r.difflcultte nouvelles. Us sont d'avance ttonyaincu8s>dqiié
^^^'^avail suivi mène à coup sûr à un résultai Géréisiikitt sera
^sjâf^ou négatif, peu leur.importe. Os se sont imjftoiié la de
^[6$tionner des vérités, et les vérités, de quelqiie ordre qu'elle»
riSi^JnV p^^ à[ la sâence. Si' quelqu'un coexpf^
d&ûie toutes ces abstractions et parvientà en tirer une applicali^ifr
tOMi ttvin. *-i87S.
m
pigitized
i*^*
"*'/^'^^?:^^
000 BEYUS DES DEUX MONDES.
yraimeDt pratique, on ne l'appellera pas un savant, ce sen, uniofài-
teur. Les sayans, si l'on donne à ce mot le sens qa'on lui prte ea
France, n'ont pas l'idée, ni même le désir, de faire une décoaralB
qui puisse être d'une utilité générale et immédiate. Si par hasud
ils se permettaient cette dérogation à leur ordre d'idées habitiid,
l'examen minutieux du premier phénomène qu'ils vlœdraiaitl
rencontrer les attirerait en dehors de la route, et les absorberait soa-
vent assez pour leur faire perdre de vue leur prenûer objectif. Bisa
ne leur échappe. Ils notent, commentent, publient les raoindm
circonstances et s'attachent à surprendre les lois les plus cachées et
les plus modestes de la nature. Ce sont là des retards, soit. Haisid
aucun elTort n'est stérile. Ceux qui voudront s'engager dsns la
même voie trouveront le chemin préparé, et pourront partir plos
vite d'une limite moins reculée.
La cause déterminante de ces tendances opposées, chex ki
hommes de science des diverses nations, réside ea partie dins la
tradition, et beaucoup aussi dans les préjugés qui s'attachent à l'ex-
ploitaiion commerciale d'une découverte quelconque. Chez nous, si
l'inventeur témoigne le plus profond respect pour le savant, celoi-
ci en retour ne professe pas, dans le fond de son cœur, one es-
time bien sincère à l'égard de l'inventeur. Depuis qu'il était disciple,
le savant, mémo le moins rétribué, a toujours manifesté le dégoèt
le plus absoU pour ce qui touche k l'argent. U lui semble honteox
de chercher un bénéfice pécuniaire, un salaire, dans l'exploitation
industrielle d'un principe qu'il a eu le bonheur de mettre au jour.
U livre généreusement ses idées & la foule, et se contente des ré-
compenses toutes platoniques qu'il eu peut retirer.. De Tantre
côté de la Hanche, les manières de voir ne sont plus les mêmes,
on ti*ouve encoj'e des savans, mais on rencontre aussi des savans
inventcui*s. Là, personne ne songe à reprocher à un boomie
d'accrotU^e ses revenus par ses connaissances théoriques. Chaque
Anglais est marchand, et ne peut mépriser celui qui exerce on
commerce, quelle que soit la nature de ce commerce. La science
n'est plus une noblesse, comme en France, conune en Allemagne;
c'est un état, un métier comme un auUre.
Mais, ainsi que Tidée de noblesse implique d'une façon nécessaire
celle d'une distinction entre concitoyens, les aspirations de l'homme
de science tendent à marquer une séparation regrettable entre deux
grandes classea de travailleurs. Si le savant mésestime le com^le^
çant, celui-ci,, soit par dépit, soit par une réaction ittsiinctive, m
sesentirapas à son aise devant celui-là. Leurs rapporta seront toor
jours empreints d'ime certaine gène qui, si elle n'empécbe pas la
science de pcofiter sincèrement d'une donnée industrielle, pourra
Digitized by VjOOQ IC
. Lk niKBlOBfilOR BB LA f IBOLK. 001
laim q[ue tel chef d'usine 8oit naturellement porté à a£bcter an
mcdns peu de déférence ponr les conceptions théoriques da satant
Le rôle de rintenteur se trouve être justement de senrir de trait
dHinion entre la science et l'industrie. Par son penchant à recher-
cher le côté pratique de toutes choseSi l'inventeur saisit prompte-
ment ce qu'un principe en apparence abstrait peut receler de
renources précieuses. Aussitôt il se met à l'œuvre, aiguillonné par
rambition bien légitime de produire au jour une création de son
esprit, et aussi par l'espoir d'arriver à une découverte dont l'ez-
pU.tation puisse lui amener la fortune. En résumé, le savant pré^
pire le terrain et pose les premiers fondemens, l'inventeur conçoit
rédificè« et l'industriel l'exécute.
Sn Angleterre, où ces distinctions dans les classes laborieuses
sont moins tranchées qu'en France, on trouve souvent alliées dans
k môme esprit les qualités objectives d'un administrateur et les vues
aubjecUves de l'homme de science. Hais ces facultés ne se confon-
dent pais ; les unes et les autres ont leurs heures. On peut voir, à Lon-
dres, quelques riches commerçans se livrer, dans les loisirs que leur
hisse leur office^ à des recherches de science pure. Nous pourrions
dier des noms. U n'est pas rare d'en rencontrer qui s'occupent d'as-
tronomie avec passion, et qui possèdent de magnifiques instrumens
d'observation.
Aux États-Dnis, tout devient franchement un commerce. Si sur
le continent nous avons trouvé des savons et en Angleterre des
savans-inventeurs, dans le Nouveau Monde il n'y a guère que des
inventeurs. Les traditions. d'un peuple si jeune ne peuvent avoir
de racines bien profondes, aussi ce qu'on pourrait appeler chez
nous un noble préjugé n'a pas cours au-delà de l'Océan. L'idée de
s'enrichir est dons tous les esprits, n serait malaisé d'ailleurs de
modifier cette tendance, qui çst la conséquence naturelle de la
faiblesse de l'instruction supérieure. La science n'a pas dhcrché à
s'ériger en aristocratie; elle s'est épuisée dans la création d'un
enseignement professionnel disproportionné. La méthode américaine
Cil l'învei'se de la nôtre. Bn France, en Allemagne, les écoles élé-
mentaires sont des dépendances des grands centres d'enseignemens,
dles s'échaulFent aux rayons de ces derniers. Aux Étots-Unis, au
contraire, cf est l'école qui doit arriver assex haut pour mériter le
titre d'université. L'idée semble peu logique j c'est demander à
we soux^ d'arroser un sol placé au-dessus d'elle. 11 en résulte une
absence complète de haute culture intellectuelle. On sait bien oit
I faut s'adresser pour apprendre à gagner sa vie et à la rendre plus
confortable; mais où enseigue-t-on à apprendreT Nulle pwt. Les
esprits les plus distingués sont fatalement conduits, et c'est un
Digitized by VjOOQ LC
602 lETUB DE8 DEUX MDNDBS.
effet naturel de renseignemeat national, à cûnaidérer h mérité
comme nn moyen et non pas comme on but. Sauf mi eertamnombe
de physlologiates dont les travaux présentent le caractèfe des le-
cherches de science pure, on ne rencontre <pie des inyeoteuis ou
des ingénieurs. Bxiste-t-il une loi de physi^ ou de méeaoiqQe
dont la découverte soit due à un Américain? C'est que, dans os
pays, les résultats spéculatifs, quelque intéressans qu'ils pdsseat
ètre« ne touchent personne. On veut des lyi^h^iw captbleg de
gagner du temps et par conséquent de l'argent; mais l'onneiegarde
pas aux moyens. L'invention est-elle exploitable, on organise une
compagnie, on construit une usine et on vend. Si les achetem
aflluent, l'inventeur est un grand honune; dans le cas conlraiie, il
n'en est plus question.
. 1.
Thomas Edison est peut-être l'exemple le plus frappant de notre
époque d'un physicien prodigieusement fécond qui n'ait Jamais
tenté de recherches abataites. Doté d'un riche laboratoire d'études
par la Western Union Telegraph company, la compagnie tél^gfra-
phique la plus puissante des États-Unis, il est libre d'entreprendre,
sous ces généreux auspices, les expériences les plus coftleoses. 8a
subvention est pour ainsi dire illimitée; il dispose donc do moyens
matériels inconnus dans nos premières universités européennes. Et
G^ost à son seul mérite qu'il doit cette situation exceptionnelle.
Agé de trente et un ans à peine, Edison a déjà produit plus que
ce qu'on eût été en droit d'attendre d'une réunion d'invenlmus de
premier ordre. Sa découverte la plus récente, le phonographe, en-
rait largement sufli à illustrer son nom, si ses autres créatioBsne
s'étaient déjà chai*gées de oc soin. Ce qui frappera certainement ceux
qui nous suivront dans la présente étude, c'est que tout ce qui sort
du laboratoire de Menlo-Park est en quelque sorte accompli. C|onune
Pallas sortit tout armée du cerveau de Jupiter, les appaitûb sortent
tout conçus de la tête d'Edison. Graham Bell, qui n'est Américain
que d'adoption, nous a fait assister à l'enfantement progrosdf de
son téléphone, dans une communication adressée & la Telegnqfk
Bnffineérê society de Londres. Des tâtonnemens d'Edison, nous ne
sayops rien. Il n'a pas le loisir de s'attarder à faire le récit de ses
labeurs. Le temps qu'il y consacrerait serait du temps perda. Et
pquvons-nous allirmer avec certitude qu'il ait passé par de bien
l(]â;i|(ues recherches? Pour ayoir parcouru tant de chemin déjà, iun
lige si peu avancé, on doit possédisr une jambe solide et ne pas faire
souvent de faux pas. On concevrait avec peine çonnnent il tarait
Digitized by VjOOQ IC
Lk TBàmmBSIM DB U PABOU. flOS
pû iïKiagto^ 1^ quadruplex Utegr^hj ïtiêctro^motographe^ le
relais à, risiet^atce variabUy IdL plume électrique^ le tiUphonâ àgràr-
phitày le ihermoeccpe, le phonographe et plosieun appareils télé-
graphiques imprimeurs, s'il avait dû s'arrêter longtemps à chacune
de ces conceptions.
Les prodactions d'Edison présentent un caractère de simplicité
et d'intuition prodigieux. Toutes ses données pourraient être com-
prises par le premier yenu. Il est inventeur d'instinct; il a en lui
le don d'imaginer au mom^t voulu la disposition convenable et
souvent définitive. Pardessus tout, il a la foi. Combien est grand
le nomiDre de savans qui n*aurident même pas tenté l'eaqpérience du
phonogi-aphe ou du téléphone, convaincus d'avance que le résultat
en serait négatif 1 Edison et Bell ont eu le rtire mérite d'avoir con-
fiance, et l'expérience leur a donné raison de la manière la plus
éclatante.
Nous avions annoncé, il y a déjà plus de six mois (1), qu'un appa-
reil capable d'enregistrer les sons de la voix humaine était sur le point
de fclix*e son apparition. Cette prophétie, alors presque téméraire,
tf est réalisée aujourd'hui Plusieurs esprits distingués s'occupaient
à la fois de trouver une solution de ce 'séduisant problème. C'est à
FAmérique que revient la gloire d'avoir présenté le premier phono-
graphct le seul encore pour le moment. Il est difficile de concevoir
im appareil plus simple que celui d'Edison.
Personne n'ignore qu'une conversation peut s'entendre au travers
d'un xnur suffisamment mince. C'est que ce mur vibre sous Tin-
fluence de la voix par l'intermédiaire de l'air. Ces vibrations se
communiquent dans la pièce voisine jusqu'aux oreilles des personnes
qui s'y trouvent, et peimettent à celles-ci d'écouter la conversation
tenue de Tauti^e côté de la paroi. Le rythme plus ou moins com-
pliqué des ébranlomcDS du mur est donc tout ce qui suffit pour pro-
voquer sur le système auditif l'impression d'une phrase prononcée.
Qu6 ces ébranlemens soient produits par la voix directe, comme
cela est le cas le plus ordinaire, ou qu'ils proviennent d'organes pu-
rement mécaniques, le résultat final sei'a toujours le même : on en-
tendra le même discours. Plus mince est la doison, plus élastique
est sIbl matière, et plus courte est la distance qui la sépare de la
personne qui parle, plus aussi sera grande l'amplitude de ses dé-
pLacéxn'ens. On s6 trouve ainsi amené, pour obtenir des déplace-
mens maxima, à se servir d'une petite membrane de métal de très
faible épaisseur. 11 faudra prendre, sur une surface mobile, l'em-
preinte des vibrations développées par la vok, et cette empreinte sw-
(ly Voyex U iïwi da i« jMiviw.
Digitized by VjOOQ IC
69h BETUB PS8 DBOZ IIOm>B8.
lira ensuite A en eOectaer la reproduction artificielle. Toflà la mé-
thode; il Teste à trouyer la disposition pratique. L'idée simple d'Bdi-
son a été d'employer la surface d'une substance malléable, l'éCiiii^ à
conseryer la trace des va-et-yient d'un style soUdairedeUmeobrane
yibrante. Tant que la membrane est au rq)os, la pointe tnce un
sillon léger et uniforme sur la feuille d'étain. Ausntftt qu'on fient à
parler, la plaque entre en vibration, et le lit du sillon oe ride p«f
suite des pénétrations variables du style dans l'étain. Teut-oo fÛie
répéter à l'appareil la phrase ainsi gravée? Il suffira de rrolaesr les
choses comme au début de l'expérience d'inscription. On donnera à
la surface malléable le même mouvement, de manière à obliger k
style à parcourir de nouveau le même sillon. Mais cette fob il ren-
contrera sur sa route, et dans le même ordre, toutes les aspérités
qu*il y a d'abord prodmtes. Il devra donc se soulever devsnt chaque
saillie et retomba dans chaque cavité, ce qui revient à dire qu'A
sera animé d'oscillations identiques à celles que la vok lui avait fait
subir. La membrane solidaire du style sera, en fin de compte,
amenée à vibrer comme si quelqu'un parlait contre sa surface infé-
rieure. Nous savons que cette condition suffit et que l'oreillQ per-
cevra les phrases correspondantes au tracé.
Pour la commodité des expériences, la feuille d'étain onreloppe
la surface d'un cylindre dont l'axe estfileté et tourne entre dcnx sup-
ports fixes lui servant d'écrous. La membrane présente son style
contre un point du cylindre, et lorsque celui-ci est mis en rototion
soit à la main par une manivelle, soit par un roua^ d'horioserie, le
sillon décrit sur la surface d'étain prend la forme d'une hélice à
spires resserrées. Cette disposition permet d'enregistrer d'une ma-
nière contmue un grand nombre de mots sur une feuille d'une éten-
due relativement faible.
A vrai dire, la jnanipulaUon du phonographe exige une certaine
pratique, et, les premières fois qu'on cherche à faire parler l'instru-
ment, il est néc^saire de s'armer d'une forte dose de perséférance
pour n'aboutir souvent qu'à de bien minces résultats. Les voix
graves, un peu vibrantes, sont les plus favorables à une inscription
facile, et si l'on prcmonce quelques paroles, très, près de rembou-
chure et sur le ton d'un commandement 'militaire, la. réussite do
l'expérience est presque assurée. Les syllabes dont le tracé se fait
le plus profondément et' dont la répétition est par conséquent la
plus nette sont celles qui contiennent des R roulés. Parmi les
voyelles, toutes né s'inscrivent pas également bien. L'A et l'P
doi^ient les meilleurs effets, puis ensuite i'OU et l'É. Mais l'O et sur-
tout l'I semblent en quelque sorte s'évanouir dans ce transvasenrient
du son. U importe pourtant de dire que ces observations ne peu voot
Digitized by VjOOQ IC
^ doiiiiées comme des règles absolues; il arrive sotnrent en elTet
J^ ^^ r^tition plus ou moios satisfaisaute d* une Yoyelle d^[>end
^*j fiyllabe dont elle fait partie, et de la nature de la consonne
^y ^^ précède ou k suit, US est,' parmi les consonnes, certain^
^lit celle qui réussit le moins à se graver sur la feuille d'étain;
^^» quoique absente, l'esprit la reconstitue presque toujours, dV
*^^ le sens de la phrase, si bien qu'il est quelquefois difficile de
rr ^^ndre compte de sa disparition. Mais M. P. Giflfard a indiqué
^e expérience très simple pour metlre ce fait en évidence. On
^ite devant l'appareil le fameux vers d'Andçonuque :
Poor qui aont otf Mrpeoi qui lUnc&i lor rot tâteiT
"uîs on répète ce même vers une seconde fois, en ayant soin de
ï^o^ prononcer aucun 8. Lorsque le phonographe traduit & haute
yoix ces deux inscriptions différentes, il est impossible de les dis-
tinguez* l*une de l'autre. Puisqu'on est certain que dans le second
^ les S n'existent pas, on doit en conclure que dans le premier
lexir tracé ne af est effectué que d'une manière tout à fait insensible.
G*est une impression vraiment saisissante que celle que l'on res-
sent la première fois que l'on entend parler le phonographe. Cette
voix grôle, ce timbre légèrement méullique, ce ton naslllai*d, ce
chant contourné de la phrase produit par un mouvement irrégulier
du cylindre, — tout cela prête une vie étrange à ces organes mé-
caniques. Il semble qu'un esprit moqueur s'amuse à répéter en
caricature tout ce qu'on vient de dire.
Bans la relation d'une visite à Menlo-Park, publiée par un journal
de New-Tork, nous trouvons une liste au moins originale de toutes
les applications possibles du phonographe. — C'est Edison qui parle :
« ^lon appareil, dit-il, peut être employé à apprendre la lecture aux
cnfans, et en général à enseigner sans le secours d'aucun mettre
uno langue parlée quelconque. J'ai déjà cédé aune compagnie. le
privilège de ce genre d'application. Les phonographes que Ton des*
tine ainsi à suppléer les instituteurs ont reçu préalablement sur
uue feuille métallique les tracés correspondant & toutes les voyellos,
toutes les diphtongues et toutes les consonnes. Lorsque recoller
veut entendre comment se prononce une lettre de l'alphabet, la lettre
A par exemple, il presse un bouton sur lequel l'image de cette
lettre est figurée, et l'appareil prononce aussitôt le son A. Si Stanr
ley, ajoute Edison, avait pu emporter un phonographe dans 8B$ bar
gages » il nous aurait présenté à son retour la collection des divers
dialectes de l'Afrique centrale. Chaque fois qu'il se serait trouvé en
présence d'une peuplade nouvelle, il lui eût été facile de faire par-
ler uu ou plusieurs individus contre la membrane, et de conserver
Digitized by VjOOQ IC
606 BBTim BU DBmC MOUDBS.
âixisi cbacune de leurs syllabes pour toujours. > — Il est i
table que mâme à Taide du phonographe actuel, qui ne^
pas la perfection à laquelle il atteindra certainement, bien des ques-
tions de linguistique encore obscures seraient édurdes, si ce iner-
yeilleux iqppareil eût existé depuis plusieurs siècles. Nous saniionpar
exemple de quelle manière les Romains prononçaient leur lai^iiet 4
dominuêse disait daminaus. On voit que la phonognqphie loèrite de
prendre une place importante dans les études qui touchent à Feik-
nographie, à Tbistoire. Cest un précieux comj^ément de U photo-
graphie. L'une parle aux yeux, l'autre à Toreille, et STec les mAmaft
garanties de fidélité scrupuleuse.
Mais Yoici d'autres applications qui peuvent nous paraître, à nous
qui ne sommes pas Américains, quelque peu prématurées. Écou—
tons l'inventeur : « Un maître dans l'art de la diction lira tm romaxi
de Dickens devant l'embouchure de mon phonographe, et donnera h
chaque phrase, à chaque mot sa juste intonation. Aji besdn, pour
rinscription d'un dialogue, un homme sera employé à donner les
répliques d'an homme, uoe femme donnera celles d'une frasme, et
un enfant celles d'un enfant. Le volume entier pourra n'oocupor
qu'une surface d'étain de dix pouces carrés. Un procédé galvatia-
plastique, facile à concevoir, servira à reproduiredes mHlierad'.eiBni-
plaires de ladite feuille, et cela avec l'exactitude la plus àbeotue.
Chacun de ces tirages deviendra uo véritable lecteur «atomatique.
Il se fonde actuellement à New-ïork une société pour Texploita^on
de ce nouveau genre de librairie. » — Il est curieux de se repré-
senter une famille rassemblée le soir autour d'un phonograpbe-
lebteiu*. Une servante tourne la manivelle qui met en mouremenl le
cylindre, et père, mère, enfans, écoutent d'un air reccrailli. Aux
endroits palpitans tous sont suspendus (j'allais dire : aAix lèvres) à
Tembouchure de l'instrument. C'est vraiment à Oter toute envie
d'apprendre à lire. Lorsqu'on songe que l'Amérique est un pays où
s'importent par centaines des pianos mécaniques, ce tableau peut
après tout devenir sous peu une réalité. Mais les pianos mécaniques
eux-mêmes sont battus en brèche par le phonographe : m Uon ins-
trument, dit toujours Edison, répétera les romances de la Patii et
de Kellog. On pourra donc se donner le plaishr d'entendre r(q[ifira
sans' sortir de chez soi. » Ce n'est pas aux spectateurs seuls
qu'Bdison propose l'usage de son phonographe; les conopositeun
eux-mêmes ne pourront s'en passer. Trop souvent le temps seal de
noter un motif musical qui leur traverse l'esprit suflit aie lear faiie
sortit dé la mémoire. Mais, s'ils ont sous la main un plxonographs,
ila ne' èèurent plus le même danger, puisqu'ils pourront facilement
dire ce motif à l'appareil, et le fixer ainsi d'une manière durable.
Digitizedby VjOOÇ IC
tL rumMsuKm fit jji fAMoui. .097
B On sait que la htateur cTune note âéfeaà seulement du nombre
^ plus oo moins considérable de ses vibrations par seconde. Il est
V iadie de mettre à profit cette loi physiqae pour obtenir du phono-
1 graphe la transposition d^nne phrase musicale dans un ton quel-
I conque. H suffira en effet de donner au cylindre un mouyement de
I rotation rapide pour faire passer un grand nombre d'aspérités
\ devant le style dans un temps donné. Au contraire une rotation
lenle n'ébranlerai la membrane qu'à des intervalles de temps rela-
tivement espacés. Dans le premier cas, les notes fournies par l'in-
stnimént seront hautes, et dans le second cas elles seront plutôt
graves. Gee considérations servent à expliquer une expérience élé-
gante et facile à réaliser : que l'on fasse chanter une romance
dans l'appareil par une voix de basse ou de baryton; puis, lorsque
«'est au tour du phonographe à répéter la romance, que l'on
donne une grande vitesse de rotation au cylindre : la voix de basse
se sera trai^ormée en voix de soprano. Inversement, une voix de
femme peut devenir une voix d'honmoie par L'expérience contraire,
si l'on donne à la feuille d'étain un déplacement plus rapide pen-
dant l'inscription que pendant la répétition. Nous voyons par là
qu'un phonographe sur lequel l'accompagnement d'un chant serait
gravé pourrait servir à accompagner un chanteur dans le ton qui
^adapterait le mieux à sa voix. Mais ce n'est pas tout. « Le pho-
nographe, dit encore Edison, est capable de fournir de l'inspira^
, lion à un compositeur fatigué. Sans se donner aucune peine, sans
chercher à se mettre en frais d'imagination, celui-ci chantera des
airs connus devant, l'embouchure de l'appareil. Puis il fera tourner
le cylindre au rebours de l'ordinaire. A coup sûr, il entendra du
nouveau. L'envers de certaines broderies présente quelquefois des
motifs d'ornementation auxquels l'endroit n'aurait pas fait songer;
ai quelqu'un regarde l'envers de toute la musique déjà connue, il
se trouvera peut-être là des sujets de développement, peut-éu*e
même des sujets tout développés. » C'est l'invention de la mu-
sique à deux fins t Bien d'autres applications moins fantaisistes que
les] précédentes pourraient s'imaginer facilement^ mais il faudrait
peut-être attendre les nouveaux perfectionnemens'^^ que l'ingénieux
inventeur ne peut manquer d'ajouter à sa découverte pour s'abàii^
donner à des rêves aussi séduisans. Tel qu'il est, le phonographe .
pourrait incontestablement servir à faire prononcer quelques
phrases aux jouets d'enfant, à faire dire l'heure aux pendules qui
jusqu'ici n'ont pu que la sonner; ioiais ilfaut se borner là jusqu'à
nouvel ordre.
A la première nouvelle de l'apparition du phonographe, bien des
esprits avaient songé à le substituer aux sténographes des assem-
blées. Malheureusement la nécessité où l'on se trouve d^appliquer
Digitized by VjOOQ IC
608 ISTUB DBS DBOX KÛMDtt.
les lèvres contre la membrane pour obtenir le gaiifrage de la «v^
face cTétain rend cette application impossible dans l'éUt présent
des choses. Mais nous Terrons par la suite qu'il ne Ouït pas trop
se presser d'abandonner cette ingéniense idée. Grâce à la oqb-
bioaison du phonographe et de deux appareils que nous décrims
plus loin, le pbonosténographe est dans l'ordre des probaWlitfa
Et de combien d'applications intéressantes celle-ci pourrait-dk
devenir la source 1 Un interrogatoire criminel ainsi plionogrq>Ué|d
ce néologisme nous est permis, mettrait le prévenu dans Fimpidi^
sance de se dédire, puisque c'est le son môme de sa voix qu'os loi
ferait entendre. Le» dernières volontés d'un malade impotent ac-
querraient une autorité bien supérieure à celle que l'acte lephs
paraphé est capable de leur donner.
II.
n n'est pas rare de voir l'idée la plus originale et en apparesea
la plus inattendue édore presque en même temps chex un grand
nombre de personnes. Il semble parfois qu'on se soit donné le mot
Sour aboutir à une môme création, que cette création soit d'onke
ttéraire ou d'ordre scientifique. Il est fort probable que, pir
l'association naturelle des idées, on se trouve conduit acciden-
tellement à suivre des directions convergentes. Sans qu'on s'a
doute et le plus innocemment du monde, on peut ainsi se rencontror
sur le môme terrain. Il n'est pas facile de remonter le cours des
pensées. Celui qui regarde en arrière est dans l'impossibilUé de se
reconnaître dans le dédale inextricable qui s'oflre & ses regards. Â
notre époque, les conununications fréquentes et rq)ides mettent
sans cesse les mômes mémoii'es, les mômes publications sous les
yeux des personnes intéressées à les compulser. Il n'est pas d'idée
spontanée; une idée succède toujours à une autre. Il ne faut donc
pas s'étonner outre mesure si deux hommes, séparés pac une &*
tance considérable^ sont frappés à la fois du môme détail, à leur
insu bien souvent. Nous ne pourrions expliquer autrement que,
depuis une année à peine, un certain nonibre de physiciens aient
dirigé séparément leurs efforts sur le problème de l'inscription de
la parole, alors qu'il n'y a pas deux ans personne n'y songeait.
Le môme fait s'est produit au sujet du téléphone articulant. Gra-
ham Bell, Elisha Gray, G. Yarley, Edison, se sont tous occupés, et
par des moyens très différens,de transmettre électriquendent la voix
k distance.. Biell, qui dans ce Bteeph-ckate avait été le premier am-
' vant, né a'ét^ aucunement servi de piles. Il restait donc unenour
velle directionà explorer; Th. Edison s'y engagea aussitôt, armé d«
-.toutes les ressources de sa puissante imagmation. Au mois de jaa-
Digitized by VjOOQ IC
LiL TBAHCOmSIOll DB UL f IBOLB. 60d
là vier« nous disions ici même : « Si le problème de U téMphome était
i lésoln avec des coorans de pile, l'intensité de la yoix pourrait être
g bien supérienre à celle que permettent d'obtenir les conrans induits.
I) En effet une pile est un réservoir de travail électrique aussi én^-
i gique qu'on le désire, et il suffit d'ouvrir .une ^ovtid d'accès à cette
I force pour la mettre en jeu. Dans le téléphone de Bell, la personne
I qui parie est F analogue d'un manœuvre qui feraitt par ses propres
I forces, avancer un véhicule; dans un téléphone qui fonctionnerait
j à l'aide de la pile, cette personne serait l'analogue du mécanicien
, qui, sur une locomotive, n'a qu'à faire l'elTort nécessaire à l'ouvei^
ture d'une valve pour permettre & la vapeur toujours prêté d'ac-
tionner le piston. »
Nous aurons plusieurs fois, dans le cours de cette étude, l'occa-
sion d'invoquer le même principe général* C'est sur lui que tepose
justement le téléphone que nous allons décrire. Edison avait re-
connu à plusieurs variétés de carbone la propriété suivante : lors-
qu'on les soumet aux changemens de pression les plus légers, la ré-
sistance qu'elles opposent au passage du courant électrique subit
des modiQcations très notables. Cela s'explique aisément. Les sub-
stances en question, c'est-i^e le charbon de cornue, le graphite
ou plombagine, ne conduiseat que médiocrement l'électricité. Un
métal bon conducteur, placé contre un morceau de graphite, ne
sera en contact avec lui que par quelques points^ ou pour mieux
dire par quelques surfaces très petites. Mais on conçoit qu'à me^
sure que le métal et le graphite sont pressés l'un sur l'autre avec
plus de force, le contact est rendu plus intime. Les surfaces par
lesquelles il s'opère seront agrandies, absolument cooame une balle
élastique jposée sur une table peut toucher célle-^i par' un point ou
par une surface de quelque étendue, suivant la pression à laquelle
elle est soumise. Il Vensuit que le courant qui ne trouve de passage
qu'au travers des surfaces de contact éprouve plus de facilité à s'écou-
ler lorsque ces surfaces sont élargies, et plus de peine à les traverser
lorsqu'elles sont rétrécies. C'est ce qu'on exprime en disant que l'in-
tensité du courant varie dans le même sens que la pression exercée
sur le carbone, ou que la résistance du circuit varie dans le sens
contraire. Cette propriété, on le voit par les raisons que nous venons
de développer, n'est pas particulière au graphite ou au charbon dé
cornue; c'est une propriété générale, applicable à tous les corps.
Mais on ne pourrait cependant pas la mettre toujours en évidence.
Pour nous faire comprendre, supposons un cas limite, celui où les
deux substances en contact seraient parfaitement conductrices de
rëlectricité. Il est clan- que le courant, qui n'aurait alois aucune ré-
sistance à vauïGre pour franchir la surface de contact la plusfaiblè,
Digitized by VjOOQ IC
700 UTQB DBS JHEOtWOmÊB.
ne serait pas plus favorisé par rexteosion de cette même soriCMii;
son intensité est la plus grande possiblot on \ne peut donc Vê^
croître; de quelque façon qu'on s*f prenne. Hais les ^^it^mw
sont tout autres si nous nous adressons à des corps maunis ooo*
ducteurs. Ce sont eux qui fourniront à compressions égales les plus
grandes Tariations dans la résistance du contact, ou dans rinteo-
Aie du courant, ce qui revient au même.
Edison a fait de cette découverte les plus ingénieuses qpplici*
tions, dont la première a été son téléphone articulant Un dbqœ
de plombagine et une membrane téléphonique ordinaire sont appli»
qués Tun contre Tautre et traversés par le courant d'une pue. Là
paroles prononcées devant la membrane la feront entrer ea vibra-
tion, et elle comprimera le graphite d'une manière correspondante.
Si le circuit de la pile se ferme par la bobine d*un téléphone BaU,
situé à une distance quelconque, la plaque de fer doux de cadoy
nier sera amenée à vibrer par suite de Tinfluence des variations da
l'intensité du courant sur son barreau aimanté. Les sons énds daas
le transmetteur d'Edison seront donc reproduits au loin par le ré'
cepteur de Bell.
Afin de se d^;ager des brevets de Graham Bell, Edison avait d'à*
bord combmé un récepteur téléphonique d'une grande origiriaHlé,
reposant sur le principe de son électro-motographé : ioraqu'aoe
tige métallique frotte par sa pointe émoussée sur la surfaoa d'une
bande de papier mobile maintenue humide, la force d'entratnemeiit
de latige, due au mouvement, change de valeur si le plus laible
courant ^ectrique vient à passer du métal au papier. Le crajfoo
frotteur, appuyé sur un ressort antagoniste, résistait au moutop-
ment que lui communiquait la bande humide et s'arrêtait dans ime
position normale d'équilibre; mais les courans yariables envoTé
parle transmetteur à graphite venant à diminuer la force d'entrat-
nement du papier dune quantité correspondante à leurs variatièos
mêmes, le crayon sollicité par le ressort n'était plus soumis aax
mêmes forces : il se déplaçait, sans cesse & la recherche cTune nou-
velle position d'équilibre. En déGnitive, le style métallique vibnit
comme Tappareil d'envoi. Il était relié, par le moyen d'un fil, aa
centre d'uoe membrane de parchemin, et c'était cellfr^ qui se
chargeait d'ébranler l'air qui l'entourait, de façon à faire eoteiÀo
les phrases prononcées à la première station.
i.r . ^piquoi ce dispositif de réception n'srt-il pas prévalu! lioos
U ; l'igiiQ^- Toujours estril que c'est d'un .téléphone Bell que l'on se
^t-;. ; ' sert pôitfvnrt^Bevoir lés sons d'un transmetteur à graphite. Peut-êtte
'^^4- .^ difficultèrffljitéglage, de manipulation,' l'incommodité de mainte-
"^««^^tucie J)andeittob|le dans un état convenable d'humidité, ont-ellei
Digitized by VjOOQ IC
LA nAHSMIBSIGIf tt U PAIÛU. 701
v^tbé cet appareil d'entrer dans la pratique, et ne oompenaaient-
^ pas aaffisamment les avantages qu'on en ponrait retirer d'antre
^ — liais, si nous ayons quelque peu insisté sur réleetro-moto^
v^^e, Cl ^t pour avoir l'occasion de montrer un exemple du peu
l^^drité de son inventeur, quant aux moyens. Cette singu^
^^ropriété du courant de modifier un coefficient de frottement,
p^ ne Teiqplique pas. H n'a pas mAme cherché & l'aqpliquer.
*^ un lait, à l'a reconnu, il l'applique. Yoilà l'homme 1
^lUeon pensait, à l'aide de son transmetteur, pouvoir obtenir une
2| grande intensité de la voix dans les récepteurs. Son espérance
f^ fondée sur ce qu'il employait une énergie extérieure, celle de
'Me, La voix, au lieu d'être la seule force motrice du système,
*^t seulement à régler l'échappement du courant électrique. Il
P^^tt donc croire que, puisqu'il était maître de se servir d'une
^tusst forte qu'il le voudrait, il était en mesure d'obtenir des
^ d'une intensité correspondante. De fait, l'expérience lui a
l"^e donné tort. Un réglage minutieux peut bien à la .vérité
*^er un très bon fonctionnement de l'appareil pendant de courts
^s, mais jamais d'une manière durable. — Ce qui pourra con-
ikr Bdison de son échec en téléphonie, c'est de n'avoir pas été le
■dà n'obtenir que des résultats négatifiB, quant à l'amplification
iilt voix transmise. On peut dire que depuis l'apparition du télé-
I^OQe de Bell, il n'est peut-être pas un physicien qui n'ait au
^oa songé à le perfectionner comme récepteur. Tout ie monde
lÛioué pour ce qui touche & l'articulation. Le téléphone Bell est
«ore aujourd'hui ce qu'il était à ses débuts, c'cst-i-dire le mell-
hr des porte-voix électriques.
Utis le principe qui avait servi à Edison à réaliser son téléphone
iM \ine source précieuse de productions nouvelles du plus grand
iUbét et tout à fait en dehors de la téléphonie proprement dite. Si
entre la membrane du transmetteur à graphite nous appliquons
FoMmité d'un crayon de substance quelconque dont l'autre ex-
Ifeiité vient buter contre un obstacle fixe, le moindre allongement
k crayon va presser la membrane contre le graphite et par là aug-*
leater l'jntensité du courant dans le circuit. Nous aurons réaUsé
Mie plus d^cat des thermoscopes. Un galvanomètre, de préd-
Aa témoignera par les déplacemens de son aiguille des plus fai-
ib dilatations de la substance à étudier. La chaleur de la main,
fprochée seulement à quelque distance de 'la tige, causera une
ftfi&tion très notable de l'aiguille. •
flous pouvons remplacer la tige par une substance capable de
(hog^ de forme ou de longueur sous l'influence de l'humidité.
Im corde à boyau, un fragment de gélatine remplira ces condi*
Digitized by VjOOQ IC
702 BHTHB BBS DEUX XOUDBtt
dons. Le galvanomètre noua montrera alors ai Ujcoide ou la géla^
tine absorbe oa dégage de la vapeur d'eaa» c'est-àrdire ai ratmo*
sph&re ambiante est saturée ou non d'humidité. Mena aurraa
consmiit Phygromètre d'Bdison.
Bien n'empécbe de dispoaer les cliosea de &çQn à faire agir la
pression atmosphérique sur l'une des faces de la membrane« en
ayant soin de soustraire l'autre face à son actkm; noua aeroos en
possession do plus sebsible des baromètres.
Toutefois ces appareils, il importe d'en faire la remarqué, ne sont
canablea d'accuser que de petites variations de température, d'bn-
nudité, de preasion. Leur échelle eat extrêmement limitée; maia
entre ces limites restreintes, leur sensibilité est pour ainsi dire indé-
finie* Chacun d'eux est le complément du thermomètre, de Thygro*
mètre, du baromètre ordinaire. Ces derniers donneront les variations
grossières, et l'appareil à graphite correspondant indiquera lea
nuances de ces variations.
Les volumes occupés par le même poids d'un sel k l'état de cris-
taux et liquide, & l'état de fusion, ne sont généralement pas les
mêmes. On pourra suivre ces changemens de volume an giJvano-
mètre, si l'on emprisonne le sel dans ^n vase clos dont une paroi sera
constituée par la membrane dea appareils précédons;
Les ^wriations de température, de pression, de volume pendani
la cristallisation, peuvent, dans certains cas, être brusques et pro-
céder par soubresauts. L'adjonction d'un tâéplione Bell au drcnit
permettra alors à l'oreille de les apprécier, ^l'est ainsi qu'Edisoa
a pu* dire qu'il est possible d'entendre irn corps s'échauffer ou ae
comprimer, et même un sel cristalliser. Bntendrart-on l'herbe pous-
ser, ce ^i jusqu'ici semblait réservé aux héros d^ contes de nour-
rices? Dans l'ordre d'idées oà Edison se place, il est certain qu'oa
né peut dire non.
U me reste, pour épuiser les applicationa du genre de celles qi
précèdent, à dire quelques mots d'un appareil qui a, depuis peu,
passablement occupé le monde savant Je veux parler du micro-
phone de Hughes. Le microphone est proche parent du téléphone t
graphite. Une discussion des plus vive^ est d'ailleurs engagée entra
les deux physiciens. Bdison.accuse de plagiat et d'abus de confiance
l'inventeur du microphone. Celui-ci s'en* défend comme de juste
et se plaint de la mauvaise foi de son adversaire. Nous n'apportons
aucune idée préconçue dans ce regrettable conflit, mais nous nous
croyons en droit de dire que, dans son essence, l'appâreU de M. Uu-
l^ldU^e bien peu de ceux que nous venons d^ passer en revue.
—An lieui d'une membrane métallique pressant sur un disque de
nloinbagiiae» U;JB[ughes dispose un crayon de charbon de cornue i
Digitized by VjOOQ IC
LA. TRAKSiranGtf BB UL ïiBOU. 70B
]t façon d'cm axe yerdca} mal aJtiatS dans ses aopporta extiémes.
(fest aoè sorte de château l)ranlaiit;Le8 supporta, de la mftme
^dbatmoe qa^ le crayon, sont encastrés diaas nne plancbette de sàr
p{a toute disposte à yibrer sous Tiaflaence de la moindre agitation
jfi rdr qui l'aitoure^ Il snfSra donc de parler derant celle^ pour
eauser des tariations daiû le contact du crayon mobile et de ses
sspports. Plaçons le système dans le drcoit dune pile« en mâme
temps qu'un téléphone de Ilell, et ce dernier nous fera entendre les
gsiovM tenus devant la planchette. Ici, ce n'est plus une pression
liriiUé exercte sur le graphite , mais un contact variable qui sV
pèreentre deux fragmens de carbone. 8ont-ce bien là deux prin-
ce dUTérois qui se trouvent en jeu? Un contact ne peut-il être
bdlemant regardé comme une compression légère*? Nous le pen-
sons, et M. Hughes, qui n'a pas voulu brevetei* sa dispoâtion, n'est
probiblement pas loin de partager notre avis.
Le microphone renforce-t-il la voi?c? Réalise-tp-ff la solution tant
dierchée d^uis plusieurs mois? Nous ne devons pas hésiter à ré-
pondre négativement. — Mais renforce^il les bruits? Permet-il^
comne on l'a dit, de cmipter les pas des insectes les plus légers et
d'entendre le tic^-tac d'une montre comme des coups de mar-
teau frappés sur une enclume? -^ Gela d^end du sens que Ton
ittadié au mot renforcement. — Si une explosion dé mine ébranle
we nasse dair assez grande pour briser des vitres à une lieue à
kroode, une personne placée près des fenêtres endommagées sera,
SUIS aucun doute, bien plus assourdie par la chute des morceaux
de verre que par l'explosion elle-même; mais pourra-t-on prétendre
qoe l'accident local du bris des vitres a renforcé le bruit de l'ex*-
pioson? Non certainement. Sans la détonation, les catTreaux seraient
restés intacts, soit; mais tout ce que l'on pourra dire c'est que le
premier bruit a été la cause du second, rien de plus. C'est ce qui a
Eea dans le microphone. Chacun des tio<tac d'une montre ou chaque
pas d'une mouche placée contre la planche de sapin produit une
perturbation désordonnte dans le contact des pièces de carbone.
L'mtensité du courant subit par là de profonds et subits changes-
siens qui se traduisent dans le téléphone récepteur par des bruits
telatirement considéi*ables.
Toutes les actions qui tendent à modifier sdt le contact, soit la
pieasion x^proque de deux médiocres conducteurs de l'électricité
^peuvent évidemment s'utiliser que dans le. cas où lés déplace-
iiicnsqui les produisent sont excesiavement petits. A la seule con-
^tion^e se borner à de tels déplacemens , les effets seront propor-
tionnels aux causes. Il est donc essentiel de ne pas parler avec
^leoce auprès d'un microphone si l'on veut que celui-ci transmette
Digitized by VjOOQ IC
70i lETCB BBS DSn IfMIttS.
un diacoaiB d*uiie manière intelligible. Toute eiclunrtion trop tMt^
toute consonne lancée brusqpiement détruit U continuité deinria-
tions du courant et ne Mi parvenir dans le récepteur qu'on aqii dé*
pourtu de tout caractère. Afin d'éviter lès accidens de cettenâtme,
il. convient de se placer à une certaine distance de VMpgnnSL la
ooQche d'air ainsi interposée entre la planche vibrante et la per-
sonne qui parle amortira la vivacité des syllabes trq^ aèdiaa et
rendra pénible leur transmission régulière. Cet incoofteieit
n'esdste qu'en sjq^Murence, et constitue même, si nous pouvons nom
eq^rimer ainsi, le principal mérite de la âiq[K)8ition signalée pir
M. Hughes. Le téléphone Bell, le transmetteur d'Sdison, âofnnt ei
éSei être portés près des lèvres, si l'on veut s'en servir pour Fa-
péditkm d'une dépêche orale. Gomme nous l'avons dit, qn peut ètn
séparé du microphone par une distance de plusieurs mèCrei. Siai
se déranger, on s'adr^sera à la planche de sapin comme en ic
tourne vers un interlocuteur ordinaire. Jusqu'à présent, le micro-
phone réalise donc le premier appareil capable de recueillir et de
transmettre une véritable conversation tenue entre im nombre qaei-
conque de personnes , sans nécessiter la moindre interveaa'oo tedi-
nique de leur part, n importe cependant d'ajouter que, pour-atteiiidn
ce résultat, il est indispensable d'isoler soigneusement Vipparei!
de toute trépidation extérieure. Dne porte brusquement ouverte,
une vc^ture passait sous les fenêtres de la chambre où Ton expior
mente, causent un violent désordre dans l'économie des oonUds
du carbone, et ne font produire au récepteur que les bruits les phis
incohérens. Une pendule placée sur la même table que le micro-
phone rendrait difficile la transmission de la parole. Mais tes trou-
bla se font bien moins sentir si l'on a soin de faire reposer Fin-
strumént sur un tapis de feutre, ou, mieux, sur un coussin de
plumes. Ce tapis, ce coussin feront fonction d'écrans. Ils empêclM'
ront les vibrations qui viennent du dehors d'exercer leur influence
sur la planchette autrement que par l'entremise de l'air, et œtn
cbnditipn suffit pour obtenir un fonctionnement très passable à
l'appareil du professeur Hughes.
8i le tél^hone Bell avait assez de puissance pour graver sur mx
feuille d'étain les discours qui lui viennent du microphone, no«
pourrions dès maboitenant nous occuper de construire de vnis sténo-
graphes automatiques. Malheureusement ce n'est pas lecas; et pooi
arriver à donner la force nécessaire à la membrane réceptrice, c'en
encore à une nouvelle conception d'Bdison que nous devons sroii
ifècburt.
Digitized by VjOOQ IC
tlL TnAN8MI981019 DE hk.fAMOUU 705
III.
L*iâée logique de n'exiger de là yoix que ler61e secondaire de
dispensateor de force an lien de la prendiB connue unique source
d'énergie avait déjà été mise à contribution par le physicien de
NewJersey. ff est la même idée qui domine rappareil dont il nous
reste à nous occuper. Je ne crois pas qaejwaqfx^iclTairophone ait
jamais été produit en public; aussi son existence, si menreilleuses
sont les Implications qu'on en pourrait espérer, ne peutnelle ren-
contrer quelque crédit que grâce au nom de soi^ auteur. L'aérophone
ddt permettre, lorsqu'il aura reçu ses derniers peifectionnemens,
d'amplifier tellement les sons qui lui seront confiés qu'il deviendra
possQsIe de les entendre à plusieurs kilomètres de distance, et cela
directement, sans autre secours que celui de l'oreille. Les compa-
triotes de Tinventeur, qui saisissent si promptement le côté exploi-
table, la valeur commerciale d'une donnée scientifique, nous font en-
trevoir déjà un paysage des plus fantastiques où les sons du nouvel
appareil se croisent dans tous les sens : les locomotives ont aban-
donné le sifflet à vapeur, lemécanicien parle simplement devant l'aé-
rophone, et chacune de ses syllabes est lancée à toute volée dans les
airs avec açsez de force pour ètL*e distinguée à plus d'une lieue à la
ronde. — Les phares sont pourvus d'instrumens semblables. Les na-
vires en vue de la côte pourront recevoir, plus facilement que par des
jeux de lumières, toutes les indications géographiques et météoro-
logiques qui les intéressent à un si haut degré. — Un discours
peut être prononcé devant l'assemblée la plus nombreuse. — Un
officier peut commander sans estafettes, et ayec l'unique secoui'S
de sa voix, jusqu'à des millions d'hommes, et gagner ainsi un
temps précieux dans l'exécution des mouvemens stratégiques.
Nous ne nous arrêterons pas à discuter les exagérations d'un
pareil tableau; mais nous voulons établir que, du moins en prin-
cipe, Taccomplissement à venir de ces prodiges ne constitue pas
une impossibilité absolue. Pour notre part, nous n'oserions certes
slBrmer que de telles espérances soient faites pour demeurer éter-
nellement dans le domaine de la fantaisie.
Lorsqu'un tuyau d'oigue fait entendre pne note,. c'est qu'il
fournit par seconde unjnombre déterminé j^'expulsions d'air. Si la
masse d'air chaque foilB mise en mouvement est considérable, le
milieu qui l'environne est ébranlé avec plus de force, et devient ca-
pable de propager ses ondes à une plus grande distance. C'est ainsi
que. les* gaz de la poudre qui prennent naissance dans l'ftme d'un
canon causant un bruit des plus violens qu'on connaisse. Leur
Tom xxfin. — 1878. ^
Digitized by VjOOQ IC
706 iBtCfi DBS bKQX M0in>B8.
masse est incomparablement eopérienre à celle de Pair eome^
dans un soufflet d'orgue; s'ils occupent moins de volume» au dél'^^
de leur action sur le projectile, c'est qu'ils se trouvent à ee H^
meut soumis à une pression énorme. Nous sommes éxmt «menés ^
concevoir (pA l'intensité ^un son d^ende de U qoantltâ de V^^
déplaçéi 0U| ce qui revient au même, de sa pression.
Supposons que la vslve qui règle l'échappemeût de Fatr, 4^^
détennlne le nombre de ses expulsions par seconde, soit «nlméo '®
mouvemens complexes semblables à ceux qu'etécute une membrtf^^
de téléphôûe sous l'influence de lu voix, ce ne sera pis une t/*^
que Iteft entendre l'&ppareil, mais bien des paroles. H nous est ft**
die de soumettre un gaz à une pression aussi forte que noof ^
voulons^Nous sommes donc maîtres d'accroître pour ainsi diro ha^
limites l'intensité de nos discours.
C'est de l'étude de cet étonnant problème que s'occupe aujour-
d'hui Thomas Bdison. Si nous en croyons des personnes qui lo c<n^*
dient do près, ses premiei^s essais ont été des plus satiafalsans, ^
nous savons que les progrès vont vite dans le laboratoiro de Hrolo*
Park.
Le phonographe, le microphone et Taérophoûe constituent UM
Sorte de tfinité« La combinaison de ces trois merveilles peut donfK^r
lléuaut applications les plus . inattendues. En particulier, PaM-
phone réusrira peut^tre à renforcer les sons issus du microphones
la membrane d'un récepteur Bell pourra puiser en lui asscxdo forM
pour graver ses déplacemens sur un phonographe. Ainsi ao trou-
verait résolu le séduisant problème de la sténographie mécaniqpie à
distance.
Si nous voulions épuiser la série de toutes les idées originales
qui ont été enfantées dans le cerveau d'Edison, nous sorUriom des
limites que nous nous sommes fixées. Un volume suOlrait à pûlnc.
Sans compter de nombreux spécimens de télégraphes imprimeurs,
il nous resterait à parler de la plmne électrique au moy<» de Isr
quelle le scribe le plus inexpérimenté peut écrire une lettre qui lui
servira de cliché pour en effectuer de nombreuses reproduciioDs;
nous devrions aussi décrire le quadruplem êj/stâm qid permet l
deux dépêches de traverser le même fil télégraphique pendant qui
deux autres dépêches le parcourent dans le sens opposé.
Lorsqu'on y réfléchit, il semble ^e c'est bien aux iftats-Dnb
qu'on Asvait s'attendre à rencontrer le type le plus accompli de
riiivttiteur. Là en efiet la pensée ne s'égare pas dans le moadb dci
t6s[iA:ûn dtorehe le positif. L'imagination la plus jEantaisiito ne se
permetttiit pas de s'élancer en dehors du terrain des poMribiliiés.
SiuuegrttEâsitntelligence et surtout un eapiltprofuiidâmetit Juste se
Digitized by VjOOQ IC
LA TIAilàltlSSIOM D& UL PAà(NLB« 707
dôbblâtti du Câf aôtàré pirutiqae qùid dlfiettii s'wotûtûé à récâtinflltf e
Mit T^keêSy côtmneiit le prûblfetne to pitui iHûpënétrablè Momit-Â
f^ûir sa Boldtiôn càchéei — tà tkdi ttt tpi'll âôit àOltible? — Le
J>rôpre de Vlnvefiteuf éât en effet dô voir justOt afin de ile pas gas-
piller un temps précieux & la recherché de solutioâs iïnposslblôâ;
de itÂt siihplà, aihi de ne pas s'é^er dailis là multiplicité et dàfis la
côibplicaticm des méthodes, et de Voir vite, afiii de be pas fte hû--
gaer l'esprit ttdp longtempa à de6 détafls d'eïpériôueô et ne pas
peirdre ainsi la vue d'ensemble ei nécessaire à l'accomplifidètteût
d'une œmte quelconque.
Snppesàûs poUf un instant que ce aôlt à un savant fi-ançais qtte
fût arrivé le bonheur de réàliôer le phonographe. Bût4l agi, par la
suite, comme l'a fait Bdison? Sût-il si promptôment résolu le pro-
bl6iaè, et Surtout, une foiâ tésoltt, îeût-il^ abââdoâné fti Vitô pour
lUiiutre? La chose n'est pas prôbabl6. La' première feuille d'étaiil
détachée du cylindre, et portant leâ impfedâiond si fxttppancéii da
stylé vibrant, serait devenue pour notre compatriote la source dés
études les jplus intéressantes et les plus faitea potir aéduire uù es-
prit curieox. Le gaufrage du papier malléable présenté au regard
des formes générales dont le micrôàcope même le plus puissâAt eat
incapable de préciser toutes les nuancée. Mais plus la question of-
frira de difficultés, plus grands seront leâ eOforts à déployer, plue
aussi sera grand le désir de perôër ce mystère. U s'Agira de dé-
couvrir le secret des InscrlptiottS et de Isavôir ce qui distingue une
voyelle d'une autre, en quoi consiàte une consonne... liais qu'est-ce
que pourrait être le résultat d'une pareille recherchef qaelle appli-
cation immédiate pourrait-on éU retira 7 A coup sûr U n'y aurait
paâ là matière à brevet i mais alors quelle eât là récompense des
peines? quel est le priï de t&nt dé patience? — ÀUtel Sdison no
s'est-11 pas risqué dane une semblable impasse ! tl a beau appeler
lep hôUôgraphe son enfant préféré; après l'avoir mis au monde, il
Tabaildonne & son sort et le laisse dé tirer â'a(fah*ê lui-même. Ôue
d'autres réussissent à l'amener à là dernière perfection, ils né pour-
ront jamais s'approprier la découverte fondamentale, puisqu'elle
est brevetée sous toutes ses formes. On le voit, cet enfant possède
un état civil en règle. Au moment voulu, son père pourra toujoun le
léclamer, du moins tant que durera la garanUe de ses patentés.
Après, le fils préféré se trouvera émancipé; mais Edison, qui en
aura alors enfanté un autre, selon toute probabilité, reportera
toutes ses préférences sur le dernier né. k<
Ce que nous venons de dire du phonographe, nous pourrions le
redire de l'électro-motographe. Le mystérieux principe qui préside
à son fonctionnement a certes de quoi intriguer tout physicien.
Digitized by VjOOQ IC
!*iiii«4>iii5 itiénu» M«i rtpliwnifMi |in'4H*ttiriiiii.f||r mohin de diffleat
li^n à ircJirrdirr qii^- \rn rMtnrU^tr^ qui ntM^iriffiit rh««m dei bMéi
pJimiagrïiplitqMivi. Il r>t \m^^iuy vu t-Urt f|ti'itlU< put««e le rilto-
rhflr Miw irop iIm pHiti^ »tt% plirnfimftit-n <MfH-tnvnipil]«S|iQg^ n^jj
ilnianu linmttM*^ *|Ut* r^ttx «pit priiv«^tit nrrivur aux larmei de
If un iIA?kini, mit i«-3li«uiiûtii% irc-ii|H'iiiiirr<i l^tHRiitmps cirarieil
fi^iii^ jtMi* iiV»»! pa*» ii*jnTtiV NU philtfiuip|ii\ AU viMuble nvittl
Criiii-ii II*» JAiimi» IrrmiiM* »»•«« «ruvir p^rr*- f|Mf wiii uiivre latia-
finir, IV fuAiiir f|u'iHi rhrfilVui fi'itni jjuu«i«it m tirait dit dira: ifil
Uuitui^ uu<« tinptiUiMU t|pruiiii%r am% ii<uii|;*'«i ilr uioii gQuvernwanL
Ik^nriiiAi» inui tiuirrlirrii ^if^niftlli'mtnti kUu% U Imnne voie nm
rriK^onirrr «rtiltuurlr ; nuruiit* ifiitH-iiun uVf»i plun nfcrMirB^»
do màmn un laiVAUf u<^ iuuiitm jmiiiit» iIîm* ; « I«ii nr.inici» dq contieiil
piui^ nVit d*iili5rur« J'ui tit«iui«*fiiini iciui trtp1i«|Ut\ lu» cicbe ett 1^
rQiitptir. n M«î*i riuvriitrur» lMrM|u'il M t^aliiM^ i'h«cunt« de «ei eoih
i'«-piiHf|v, n riiA«pii<r fitin ivriniui' Mut M'tt^Tf^. Siiildulde en ooliaiu
^tiii»ir>, lu iH«uiiit«« «l<* ft*"*» piuiluirfiiiii«k tir iti"|ii«iiflrA que de M HH
Ituiii^t dr* fi«4fi iiiteKitiAiiou r»! ilc« U prnfiipiiiuili* tin MDii proeédéi. Il
l«uurrA it<' In ^i«ri«%«Uit% 1%' ruui*» il«« miii r.%ii^i«iir4«« doneeràiOR
riHtt«'m|t*MAiti'» itVr|<ii4u% nu\vu ir.ifliiiiriiii<ni. r/mi poenfudi in-
vruittut>, «riiMitf^. iirri\riii iviit tli< |€9i% h te tnnannuHf do leur vi«
veut, ilfi i^ulcfiMk'Ul irur iimui ptMmmr** pur inuiim Iimi iiouclieii.M Lo
A u r^t«rtJirr« Pùtti lui \n itkdrr t^i irap nnuvrtif }iciiiibume. (Toi
qoend il nWi plu» qu*»it mii ri^rnnuedri' Itt pri\ di? eei irmox.
iriHi qiir la viSlif • tlqui il iwlifrctii* Mil» ri*Uf|ir imiti^i Ici jkUB^
i»'iiiK^iii<' h pic'iiilr<* )«*«i (iiriin*)» li^ ptu> vârit^i'i^ pour lui Adui^«
rjiiii|uif iidN ipiM tliSltiri* l*" v«ùl«« qui urtiitilr le cWrolirr à seiro-
gerdii, il ii^iqinxoit qu'un li«irf/4Mi 1 uuv€<ii tir. vnriiiuni épiiiiei d
duni lee ditntiAri!» liuiiit«i^ ^mui tcuijtiur*i th 9><«iiniiWii. CSc que riso
rifivnmmir tini Uiiigildt% î-pî nf«i«*nt*l; r^" qui" \iM* Ir. pltihuophe eai
den^ rmitrif. l/iiivrtiieur po^i^dct un Imi; li^ Hevetii tiounuit uo
Id^JiU
As^ittinii BetGUST*
Digitized by VjOOQ IC
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
31 Juillet 1878.
Maintenant que la guerre cPOrient est finie et que la paix générale
est assurée, maintenant que M. de Bismarck, après avoir présidé son
congrès è. Berlin, a pu aller prendre ses eaux à Kissingen, et que lord
Beaconsfîeld, après avoir eu ses succès de surprise, a savouré les ova-
tions en rentrant à Londres , maintenant enfin que tout est réglé,
que l'Europe compte un traité de plus et que l'empire turc a quelques
provinces de moins, une phase nouvelle commence. Cette œuvre du
congrès de Berlin, que tous les cabinets s'empressent de ratifier, elle
date à peine d'hier, de quelques semaines; il s'agit aujourd'hui de sa-
voir comment elle sera exécutée, ce qu'elle va devenir, quelles consé-
quences elle aura pour l'Orient, quelle influence elle est destinée à
exercer sur la politique et les relations des diverses puissances dans
l'Occident.
C'est la paix reconquise et maintenue pour l'instant, oui sans doute,
c'est du moins la fin d'un conflit qui a été sur le point de prendre une
dangereuse extension. (7est à un certain point de vue, si on le veut
bien, une victoire de l'esprit de transaction ; mais, si c'est d'un côté le dé-
noûment de la sanglante crise dont l'impatience de la Bussie a donné le
signal depuis dix-huit mois, cet ordre nouveau que le congrès de Bertin
a eu la prétention de consacrer et d'organiser reste assurément la plus
redoutable des énigmes. Cette paix ébauchée par le traité de San-Stefano,
rectifiée et amendée par le traité du 13 juillet, complétée ou éclairée
par les conventions particulières qui l'accompagnent, cette paix ouvre
pour l'Europe de singulières perspectives; elle aura probablement
d'étranges épreuves à subir. Nous n'en sommes encore qu'à la transi-
tion, aux premières mesures d'exécution ou, si l'on veut, à la prise de
possession des gages qu'on s'est assurés de toutes parts. L'Autriche va
entrer en Bosnie avec une armée nombreuse, elle a déjà lancé son ma-
nifeste caractérisant l'occupation dont elle se charge. L'Angleterre n'a
Digitized by VjOOQ IC
710 IŒVI7B DES DEUX MOÎfDES.
pas tant tardé à prendre son poste de Chypre, et elle se met en devo?
d'exercer son protectorat sur Us provinces asiatiques de la Turquie, h
Russie va sans doute rappeler son armée des bords du Bosphore, eie i
n'a plus qu'à s'établir dans ses conquêtes, à Kars et à Batoum comis;
dans la portion danubienne de la Bessarabie qu'elle a si àprement reven-
diquée. Les Serbes, les Monténégrins, ont leurs lots, les Grecs réchmenn
grands cris ce qu'on leur a promis. Des commissions internationales
vont être chargées de suivre toutes ces affaires des délimitations noc-
velles, des réformes à réaliser, de l'organisation des provinces remi
niées ou séparées de Tempire. Bientôt l'œuvre apparaîtra tout entière
Qu'en sera-t-il définitivement de ces combinaisons, telles qu'elles s
dessinent dans les protocoles du congrès ou dans les récens débats à.
parlement anglais? C'est désormais le problème qui pèse sur l'Europ"
placée au seuil de cet ordre nouveau qu'elle n'a point appelé, en fac?
de cette situation derOrieut qui est elle^mêjoae Tahrogation ou la franr
formation complète d'un droit public dont les traités de 18^6 étves
restés jusqu'ici la dernière expression à demi respectée.
De Tœuvre d'il y a vingt-cinq ans, il ne reste plus qu'une daler^
pelée pour la forme dans les conventions de Berlin. C'esl (oulc«fi
survit» le reste est effacé et va disparaître de plus en plus dàBS la m
nouvelle où Ton vient d'entrer. U faut bien appeler les choses par ks
nom. Quand on dit que ce qui s'est fait à Berlin est «n premier pa^
tage de l'Orient, un premier partage risquant de conduire à d'aune
partagt s, rouvrant fatalement uoe arène où toutes les poli tiques, tous le
intérêts se retrouveront face à face un jour ou Tautre* quaiMi oo pà
ainsi» on ne dit noiauifestement qu'une triste vérités. Lord beacoosèéi
ne veut pas qu'on se serve de ce mot mal sonnant de parligc; 1
désavoue le mot et l'idée elle-même. Dès son arrivée à Londres, tos le
premier discours qu'il a prononcé devant la chambre des tords pca
rendre compte de sa missioa à Berlin, il a mis toute son éloquotce tf
son imagination à dégager l'Augleterre, le cabinet doot ii est k chë
de toute complicité dans une œuvre de dépossession. «Le gouvernerait
de sa majesté, s'est-^-il écrié, a toujours été contraire au principe dBp•^
tage de l'empire ottoman,.* On nous a élevé snr une haute mcn^a^^
d'où Ton nous a montré tous les royaumes de la terre, et puis TonDoaJ
a dit : Tous ces royaumes sont à vous si vous voulez le partage! Kœ
n'avons pas été de cet avis— » Si lord Beaconsûeld a voûte dàr^ q*
les conditions de Berlin, œuvre de diplomatie et de transaction, v^
moins excessives que les coiiditions de Sao-Stefano tracées par Yèp^
victorieuse de la Russie, que l'Angleterre a utilement, efficacement e»-
ployé son influence pour rendre à la Porte, avec quelque^ tearriioires.
la possibilité d'une certaine indépendance, d'une certaiae cobésioa. ^
lord Beaconsûeld a voulu dire cela, rien n'est certes plus vrai. Malhe»-
Digitized by VjOOQ IC
REYUB. — CHRONIQUE. 711
reusement toutes les illusions, tous les euphémismes sont inutiles
dans les affaires sérieuses du monde, et la réalité des choses reste ce
qu'elle est.
On peut déguiser jusqu'à un certain point, on ne peut pas effacer
complètement le caractère d'une réunioo. diplomatique où un empire
est appelé à consentir à tout ce qu'on voudra lui imposer, où ses pléni-
potentiaires, au moindre murmure, à la moindre réserve, sont rudoyés
par M. de Bismarck, et d'où au bout du compte la Sublime-Porte sort
démembrée, surtout atteinte dans son autorité. L^empire ottoman, il
est vrai, n'est plus traversé et pour ainsi dire disloqué par cette Bul-
garie que la Russie avait imaginée, qui devait aller du Danube à la mer
Egée. Le sultan n'est plus réduit au fameux couloir de communication
entre les provinces qui lui étaient laissées. La Bulgarie nouvelle du
congrès de Berlin, déjà assez étendue de l'est à l'ouest entre Varna
et Widdin, s'arrête au nord des Balkans. Sur un point encore, toute^
fois, elle franchit les montagnes, elle dépasse Sofia, et lord Beacons-
field a besoin de tout son optimisme pour démontrer que la Bulgarie
en allant au-delà de Sofia laisse toute sa force à la ligne de défense
des Balkans, dernier rempart des Turc». Le premier ministre d* Angle-
terre a vraiment besoin de toute son imagination pour prouver que les
territoires enlevés à la Porte et transmis à la Serbie, au Monténégro, à
la Bulgarie^ à la Roumanie, sont sans importance, que la ligne des Bal-
kans, même ébréchée, suffira aux défenseurs de Plevna, que Batoum,
où la Russie va entrer, est un port sans valeur, et que tout cela ne res^
semble en rien à un partage. C'est le sort de la guerre, dira lestement
lord Beaconsfield ; tous les états ont perdu des provinces, des territoires
précieux, et ils n'ont pas péri, ils ne se sont pas considérés comme par*-
tagés I Assurément il y a dans le monde des états, des nations qui ont
subi les rigueurs de la fortune et qui, avec le ressort intime de leur
puissance, avec les moyens de se relever, gardent leur foi dans Fave-*
nir. L'Autriche, l'Angleterre aussi bien que la France ont perdu des
provinces et n'ont pas péri pour une défaite. La Prusse, avant de deve-
nir l'Allemagne, a eu de cruels momens où elle a paru près de dispa-
raître, et elle a vécu assez pour retrouver des réparations dépassant
ses espérances. L'empire ottoman, que le chef du cabinet anglais lui*
même ne met sûrement pas au rang des puissances faites pour les
glorieuses revanches, l'empire ottoman ne perd pas seulement des pro*
vinces; dans ce qui lui reste, il garde à peine une ombre d'indépendance,
une apparence de souveraineté. Il est assailli, enveloppé de protec-
torats, de surveillances, de tutelles menaçantes, d'occupations qui
peuvent se changer en annexions, et si, selon le mot de lord Beacons-
field, le sultan continue à « être une partie dd système politique de
l'Europe, » c'est à la condition d'être le souveraio le plus subordonné,
Digitized by VjOOQ IC
712 REVIIE DES DEUX MONDES.
le plus livré aux prépotences rivales, aux influences contraires, le plos
impuissant à se défendre par lui-môme.
Allons au nœud de ces complications. A la lumière du traité de Berlin
et des actes qui le complètent , qui en déterminent ou en limitent la
portée, l'empire ottoman n'est plus rien évidemment, il ne s'a^i plus
de lui. Il n'y a que deux choses également significatives , également
graves. D'un côté, la Turquie d'Europe, affaiblie d'autorité comme de
territoire, est placée désormais entre l'Autriche, établie en Bosnie, mal-
tresse de fortes positions militaires, et la Russie, ayant ses postes avan-
cés dans la Bulgarie nouvelle, campée sur les Balkans. D'un autre côté,
la Turquie d'Asie, démantelée, elle aussi, par la perte de Kars, de Ba-
toum, est placée à peu près exclusivement, par la convention du & join,
sous la protection de l'Angleterre, qui seule peut arrêter les progrès
de la puissance russe. Sous des formes diverses, la lutte est partout, et
c'est là justement ce que l'œuvre délibérée à Berlin a de périiieui et
d'inquiétant; c'est pour cela qu'elle ressemble si peu à une paix sé-
rieuse, rassurante et durable. Elle pacifie pour l'instant, elle dëtoome
un conflit qui a paru imminent, et elle prépare, elle organise en quel-
que sorte d'inévitables antagonismes. Elle ne satisfait sérieusementpe^
sonne, et elle engage tout le monde dans une série de complicatîoos
indéOnies.
A vrai dire, avec un peu de réflexion et de prévoyance la Russie pour-
rait être la première à reconnaître qu'elle paie un peu cher les a?aii-
tages qu'elle a conquis dans sa dernière campagne. Si elle consentait à
se recueillir un instant, si elle s'élevait au-dessus des mouvemeos vul-
gaires d'une ambition comblée par le succès, elle s'apercevrait peut-être
que, tout bien pesé, elle aurait mieux fait de se montrer moins impa-
tiente, de ne pas en appeler si légèrement aux armes. Si elle avait pru-
demment reculé devant la crise qu'elle a fini par déchaîner, elle n'avait
rien à perdre; elle gagnait tout au contraire à temporiser dans des con-
ditions européennes qui ne pouvaient que favoriser sa politique. Déjà
en 1871 elle avait obtenu une première satisfaction au sujet de sa posi-
tion dans la mer Noire, et il était dès lors manifeste que, par le cours forcé
des choses, elle pouvait, elle devait reprendre bientôt son ancienne situa-
tion, son influence en Orient, sans offrir aux politiques rivales un prétexte
trop plausible d'entrer en action. Elle a voulu aller plus vite et plus
loin ; elle a tenu à effacer d'un seul coup cette date de 1856, qui n'avait
rien de bien irritant, qui lui rappelait cependant une défaite. Elle a cm
devoir cette revanche à son orgueil militaire, elle a réussi, elle s'^
donné le plaisir de porter son drapeau sous les murs de Gonstantinopie
et d'imposer au sultan un traité dicté par la force victorieuse. Elle a
montré sa puissance militaire, soit; mais en même temps elle a ouvert
en Europe la plus redoutable crise. La Russie a réveillé toutes lespréoc-
Digitized by VjOOQ IC
REVUE. — CHRONIQUE* 713
_ cupations et les inquiétudes, elle a mis contre elle tous ceux qui avaient
le juste souci delà sécurité universelle, et aujourd'hui, après avoir été
obligée d'abandonner un traité dans lequel elle avait voulu résumer ses
victoires, elle est arrivée à ce double résultat : elle voit les Autrichiens
en Bosnie, les Anglais à Chypre, dans la mer de Marmara et en Asie.
Elle s'est créé à elle-même des obstacles ou des embarras avec lesquels
elle devra compter; elle a pu entendre cette parole par laquelle on a
i, caractérisé fièrement la convention anglo-turque du h juin et qui allait à
^ son adresse: Tu n'iras pas plus loinl Lord Beaconsfield lui-même reve-
nant de Berlin n'a pas craint de répéter l'autre jour en plein parlement
ce catégorique et retentissant défi de l'Angleterre : « Jusque-là et pas
plus loinl »
Ce qui n'est point assurément un succès pour la Russie et ce qui peut,
selon les circonstances, devenir un péril pour elle n'est pas d'ailleurs
sans des inconvéniens de plus d'un genre pour les puissances mêmes
qui se trouvent conduites par le sentiment de leur sécurité et de leurs
intérêts à prendre un parti. L'Autriche, munie d'un mandat régulier du
• congrès, entre décidément en Bosnie pour occuper et « administrer » le
pays. Elle désirait sans doute depuis longtemps cette occupation, qui
flattait les idées de la cour et l'orgueil militaire à Vienne. Elle a mis
toute sa diplomatie à préparer une entreprise où elle finit par s'en-
gager avec l'appui et le consentement des autres puissances. C'était son
rêve d'aller dans ces provinces avec une sorte de titre européen, c'était
aussi son intérêt de ne pas laisser aux propagandes slaves le temps de
pousser ces populations vers la Serbie ou le Monténégro, c'est-à-dire
vers la Russie; mais l'Autriche va se trouver, pour longtemps peut-
être, dans une situation délicate; elle s'engage par sa résolution dans
un défilé d'où elle ne pourra sortir que diflOicilement. Sur ce terrain de
l'Orient, elle a un rôle forcé, le seul que les Hongrois, quant à eux, ad-
mettent aujourd'hui. Elle ne peut plus prolonger la fiction de l'alliance
des trois empereurs ; elle est obligée d'être dans ces provinces comme
un adversaire de l'influence russe, au risque de réveiller à Saint-Péters-
boui^ des ombrages et des animosités qui éclatent déjà. Si elle a l'air de
faire le jeu de la politique de Saint-Pétersbourg, elle trahit ses intérêts,
elle se neutralise elle-même, elle travaille pour une autre prépondé-
rance; si elle tient tête à la Russie, elle a besoin de n'être pas menacée
en Allemagne, d'avoir des alliances dans l'Occident. C'est ce qui fait de
l'intervention autrichienne en Bosnie et en Herzégovine une opéra-
tion des plus critiques, des plus périlleuses sous l'apparence d'un acte
de nécessité et de sûreté.
Quant à l'Angleterre, elle a montré et elle montre encore une sorte
d'entrain dans sa politique d'action, dans son système de résistance à
la Russie. Elle serait peut-être restée assez froide pour le traité de
Digitized by VjOOQ IC
714 REVUE DES DEUX MONDES.
Berlin tout seul ; elle s'est sentie remuée par le coup de baguette ma-
gique de lord Beaconsfield, par Téclat imprévu de la convention du
U juin. Elle est pour le moment sous le charme, elle est flattée de la
prise de.possession de Chypre, du protectorat anglais étendu sur les
provinces asiatiques de la Turquie, de tous ces actes de virilité natio-
nale jetés comme ua défi à la puissance russe. Il ne faut pas se le dis-
simuler cependant, ces hardiesses qui peuvent séduirej l'orgueil d'un
peuple engagent TAngleterre dans une voie singulière, et lord Derby,
qui a décidément plus de sagacité dans la critique que de netteté dans
l'action, lord Derby montrait Tautre jour ce qu'il peut y avoir de re-
doutable, même de chimérique dans ces engagemens démesurés^ dans
ces protections indéfinies. 11 a mis autant de finesse que de vigueur à
dégager les conséquences, les responsabilités du rôle que la convention
du k juin pourrait imposer à TAngleterre, « Si vous protéger la Turquie
contre une agression extérieure, disait-il, et si vous ne faites rien en œ
qui concerne l'administration intérieure, sauf de donner des avis, vous
vous rendez responsables du maintien d'un gouvernement qui pro-
bablement restera fort mauvais; si, d'un autre côté, vous entreprenez
la réforme de l'administration intérieure, vous ne pouvez pas le faire
efficacement avec des pouvoirs divisés ôt sans autorité reconnue. Vous
vous trouvez, par conséquent, si je puis employer cette expression,
sur un plan incliné par lequel vous glisserez vers une annexion vir-
tuelle... » Mais alors, en supposant même qu'aucune opposition ne
s'élève parmi les gouvernemens de l'Europe, l'Angleterre, bien loin de
trouver une force dans cette annexion, n'y trouvera-t-elle pas, au
contraire, la plus grande des faiblesses? Lord Derby montre le péril,
l'entraînement possible. Tout cela n'est point sans gravité, et c'est en-
core la suite de la crise violente où le cabinet de Saint-Pétersbourg a
jeté l'Europe, de sorte que l'œuvre de diplomatie qui vient couronner
cette campagne, qui est obligée de tenir compte des faits accomplis, crée
bien moins un ordre durable qu'une trêve confuse et précaire. Au lieu
de résoudre ou de simplifier le problème, elle le complique en prolon^
géant l'incohérence. Elle laisse aujourd'hui tout simplement la Russie
en possession d'une partie de ce qu'elle a conquis, mais placée en face
d'hostilités à peine déguisées, l'Autriche campée en Bosnie, l'Angleterre
engagée dans tin protectorat mal défini, l'empire ottoman démembré
et impuissant, l'Europe satisfaite de la paix du moment, mais sans illu-
sions. C'est l'œuvre du congrès de Berlin!
On a beaucoup trop fait si l'on voulait maintenir encore l'autorité des
principes supérieurs du droit public, on n'a pas assez fait pour une po-
litique de partage. Il est arrivé ce qui devait naturellement arriver :
les déceptions, les mécontentemens se sont produits un peu partout,
excepté peut-être en France où l'instinct public n'avait rien demandé.
Digitized by VjOOQ IC
REVUE. — CHRONIQUE. 715
rien espéré, et où il ne serait même pas disposé à se payer de vaines
compensations aux dépens d'un empire en liquidation. L'Italie, quant à
elle, n'a pas su déguiser ses mécomptes, ou, pour mieux dire, il y a
au-delà des Alpes un parti qui a laissé naïvement percer son dépit, qui
n'a pas su pardonner à M. le comte Corti de revenir de la distribution
de Berlin les mains vides. Qu'aurait donc pu rapporter le comte Corti
pour faire plaisir aux révolutionnaires italiens, aux partisans de Vlialia
irredentaf II paraît qu'à propos des affaires d'Orient il aurait dû reven-
diquer solennellement dans le congrès lo Trentin et Trieste. Il ne Ta
pas fait, il est revenu de Berlin sans avoir obtenu sur ce point la
moindre satisfaction, sans avoir même essayé d'évoquer la question, et
aussitôt une sorte d'agitation a éclaté plus ou moins spontanément à
Rome, à Naples, à Bologne, à Milan, dans les principales villes ita-
liennes. On est allé manifester autour de l'ambassade autrichienne à
Home, Les meetings se sont multipliés, les discours se sont succédé. Le
vieux Garibaldi lui-même, du fond de son île de Caprera, a envoyé des
télégrammes pour engager les patriotes de Trieste à « gagner la mon-
tagne )> et à prendre le mousquet. Tout cela n'est pas sans doute bien
sérieux et n'a rien d inquiétant ; c'est cependant assez curieux, et le mi-
nistère, quoique représentant la gauche au pouvoir, a dû naturelle-
ment se hâter de prendre des mesures pour contenir cette légère agi-
tation dans dus limites strictement légales. C'était son devoir de prendre
dès le prcmcr moment uhq attitude correcte; c'était aussi un acte de
prévoyance, ne fût-ce que pour décourager une émotion factice et pour
s'épargner à lui-même d'avoir à calmer officiellement les susceptibi-
lités qui auraient pu se produire à Vienne. Que les Italiens aient été
un peu déçus par les résultats du congrès de Berlin, qu'ils ne voient
pas sans quelque dépit l'Autriche étendre sa domination sur TAdria-
tique, s'acheminer vers la mer Egée, tandis que l'Angleterre va dans
l'île de Chypre, à l'extrémité orientale de la Méditerranée, on le com-
prend un peu; mais là où ils se font une singulière illusion qui pour-
rait les exposer à un certain ridicule, c'est loi-squ'ils ont l'air de se
figurer qu'il n'y a qu'à manifester contre l'Autrichien, à demander à
l'Autriche Trente et Trieste. Les naïfs orateurs qui dans les assemblées
populaires parlent d'armer la nation pour les provinces irredente ou-
blient que le temps des vraies revendications nationales est passé, que
la ville de Triei^te, fût-elle perdue par l'Autriche, n'irait pas à l'Italie ;
elle aurait ailleurs, à Berlin même, un héritier, un maître qui se hâterait
de la réclamer comme ayant appartenu à la confédération germanique,
comme la porte ouverte à l'Allemagne sur l'Adriatique, sur les mers
du midi.
La campagne de Yltatia irrede /la, si elle n'est déjà finie, est bien
près d'expirer, désavouée par le bon sens national. Elle a pourtant duré
Digitized by VjOOQ IC
715 KEVOE DES DEUX MONDES.
assez pour produire d'édiûantes révélations, pour mettre à nu œ que
pensent certains hommes, certains partis italiens. M. Crispi, qui arà
disparu depuis quelque temps de la scène, vient, à ce qu'il paraît, de
faire sa rentrée en dictant à un journal, dont il est le propriétaire d
l'inspirateur, une série de confidences sur le voyage assez bruyant que
l'ancien président de la chambre a fait Tan dernier en AllemagDe.
M. Grispi, à ce qu'il assure, avait décidément une mission. 11 allait
traiier les plus hauts intérêts avec M. de Bismarck, qu'il a vu à Berline
à Gastein; il allait parler du rôle de l'Italie, de l'Orient, de Toccupa-
tion éventuelle delà Bosnie et de l'Herzégovine par rÂutriche,debeio-
coup d'autres choses encore sans doute, de la France peut-être. 11 anit
à nouer les plus vastes combinaisons avec le grand allié allemand, le
tout-puissant chancelier, qui n'y allait pas de main légère, qui conseil-
lait fort à M. Grispi et à ses amis d'être hardis, de ne pas craindre de
relever la question italienne, de dire ce qu'ils voudraient sur les bords
de l'Adriatique ou ailleurs.
Le récit est complet, et de ces petites indiscrétioDs que reste-t417
D'abord une chose qui n'était pas absolument un mystère : c'est qu'en
1870 M. de Bismarck s'était a mis en communication directe avec les
hommes les plus autorisés de la gauche italienne, » qu'il leur avait
conseillé de prendre Bome et Nice, que « la gauche, par l'intermé-
diaire de ses chefs, s'était engagée à empêcher l'alliance avec la
France, » et que le plan n'avait manqué, au moins pour Nice, que par
la résistance du roi, par la répugnance des modérés qui étaient au pou-
voir. Eh bien! on ne l'ignorait pas, M. Grispi ne révèle rien; la France
sait dans quels rangs elle a trouvé des sympathies, des amitiés attrïs-
tées en Italie au moment du malheur, elle sait aussi quels sont les
hommes, les partis italiens qui ont toujours mis dans leur politique
l'alliance cordiale, sérieuse des deux pays. L'aveu des sendmens de la
gauche peut être naïf, il ne relève pas ceux qui le font, ceux qui, après
tout, n'auraient été dans leur propre pays que les auxiliaires d'un mi-
nistre étranger dans des circonstances difficiles ; mais ce n'est pas uni-
quement, à ce qu'il semble, pour échanger des souvenirs sur 1870 avec
M. de Bismarck ou pour réchauffer ses sentimens envers la France que
M. Grispi serait allé à Berlin l'an dernier. 11 allait résoudre la question
des tt compensations » pour l'Italie. M. Grispi, encouragé par M. de Bis-
marck, allait vite : d'un seul coup l'Italie était reconnue la a protectrice
naturelle de la Grèce ; » elle assumait u le patronage de la Roumanie; »
elle pouvait prendre l'Albanie si elle voulait, M. de Bismarck l'y pous-
sait, et, comme M. Grispi ne mordait pas à l'Albanie, le chancelier, qui a
la main large quand il s'agit d'offrir le bien d'autrui, pressait l'Italie de
choisir ce qu'elle voulait sur l'Adriatique, de demander sans hésiter,
— « lors môme que ce ne serait pas l'Albanie. » 11 y aurait eu dès œ
Digitized by VjOOQ IC
RBVUB. — CHBOmQUBt 717
moment o deux conventions d'une très grande importance entre l'Italie
et rAllemagne. n On aurait été déjà d'accord sur les points principaux,
il n'y avait à régler que des détails accessoires. De tout cela qu'est-il
resté ? Il ne reste rien, ni la protection de la Grèce, ni le patronage de
la Roumanie, ni l'Albanie, ni a ce qui ne serait pas l'Albanie, » et c'est
pourquoi M. Grispi a choisi le moment où le comte Ck)rti revenait de
Berlin sans rien rapporter pour laisser éclater ces indiscrétions frivo-
les sous les pas d'un ministère embarrassé de ses propres connivences
dans toutes les agitations.
Non, assurément, le comte Corti n'a rien rapporté et ne pouvait rien
rapporter de Berlin. Il n'est rien resté des prétendues combinaisons
de M. Crispi, parce qu'il n'y a jamais rien eu. La gauche italienne, qui
est une si vieille et si bonne alliée pour M. de Bismarck, n'a qu*à ten-
ter l'expérience, elle n'a qu'à demander Trieste au chancelier-, elle sait
bien elle-même quelle réponse elle recevrait, ce que vaudrait l'alliance
allemande. Elle ne peut pas ignorer que le jour où la question s'élè-
verait, ce n'est pas avec l'Autriche qu'on aurait à se débattre, c'est
l'Allemagne tout entière qu'on rencontrerait sur son chemin. Ce n'est
donc qu'une agitation puérile ou dangereuse qu'on vient de soule-
ver ou d'encourager en laissant croire à toute sorte de compensations
possibles. Les hommes sérieux au-delà des Alpes ne méconnaissent
pas sans doute l'importance qu'il y a pour Tltalie dans tout ce qui se
passe sur l'Adriatique, sur la Méditerranée, en Orient, dans tous ces
bouleversemens de territoires et de dominations. Ils suivent d'un œil
attentif et vigilant des événemens faits pour affecter toutes les situa-
tions, et eux aussi, plus que tous les autres, ils ont le juste sentiment
de l'influence légitime, utile que l'Italie pourrait exercer dans certaines
circonstances, dans certaines conditions où l'Europe pourrait se trouver
placée; mais en même temps ils savent qu'il n'y a pas à montrer du
dépit parce qu'on n'a rien reçu dans un congrès, que leur pays n'a
aucun intérêt à se créer des questions inopportunes, à poursuivre de
prétendues compensations qui ne seraient que des excentricités ou
des chimères, à favoriser des agitations factices qui ressembleraient
à des défis pour d'autres puissances. Les hommes réfléchis et patrioti-
quement prévoyans au-delà des Alpes sont surtout pénétrés de la né-
cessité pressante qu'il y a pour l'Italie à coordonner sa politique au
début d'un nouveau règne, à équilibrer ses finances, à fortifier son
crédit, à multiplier les travaux utiles. Il y a peu de jours encore, dans
une discussion parlementaire des plus sérieuses à propos du budget et
de la réduction de l'impôt sur la mouture, un des hommes les plus
éminens, les plus expérimentés de Tltalie, M. Sella prononçait un
discours plein de force, d'éloquence, de raison vigoureuse et do verve
persuasive. Il cherchait à prémunir contre tous les cntraîuemens un
Digitized by VjOOQ IC
718 RE'TUB DES DEUX MOSnOES.
parlement assez novice, mal défendu par son inexpérience, peut-être
aussi assez faiblement dirigé par un ministère sans initiative; il s'ef-
forçait de démontrer la danger de ce système qui consiste toujours à
dépenser sans compter, à prodiguer les ressources publiques et à sup-
primer ou à diminuer des Impôts parce qu'ils sont gônans ou impo-
pulaires. On va ainsi à d'inévitables désastres. M. Sella ne parlait pas
en chef de parti disputant le pouvoir au ministère de M» Cairoli, il a
commencé par désavouer toute intention d'hostilité; il parlait en homme
d'état exercé, en patriote avertissant le pays, le pariement, les partis
abusés.
L'Italie n'a pas de politique plus simple, plus eflBcace que de suivre
ces conseils, de s'occuper de ses affaires au lieu de se jeter dans des
diversions décevantes où elle ne trouverait ni ses alliances naturelles,
ni les complicités sur lesquelles elle compte peut-être trop, ni les sym-
pathies que le monde libéral ne lui a pas ménagées dans les crises de
sa tranformation nationale.
Que d'autres poursuivent d'apparentes compensations ou se hâtent
de saisir des gages au milieu de ces événemens qui se déroulent sous
nos yeux, pour lesquels le congrès de Berlin n'est qu'une étape, on ne
peut pas trop s'en étonner. C'est tout simple ; l'Angleterre et TAutrichc
sont plus engagées que l'Italie ou que la France. Elles prennent posi-
tion, elles acceptent la responsabilité d'une politique plus active qui
avec ses avantages a certainement ses p.'rils. L'essentiel est que dans
leurs actes les puissances qui se croient obligées d'aller en avant, de
faire plus que nous, ne nous atteignent pas, et après les déclarations aussi
cordiales qu'empressées do lord Beaconsfleld, de lord Salisbury, on ne
peut mettre en doute que l'Angleterre n'ait eu la constante préoccupa-
tion de ménnger les intérêts, môme les susceptibilités de la France.
Est-on allé plus loin vis-à-vis de notie î^ouvernement? La France au-
rait-elle reçu l'offre de ce qu'on appelle aujourd'hui une compensation?
L'aurait-on par hasard transportée, elle aussi, selon le mot de lord Bea-
consfleld, sur quelque haute montagne d'où on lui aurait montré les
royaumes de ce monde ? Pour parler plus simplement, aurait-il été ré-
cemment question de Tunis? Si l'offre a été faite sous une forme quel-
conque, plus ou moins précise, plus ou moins intime, elle a dû certai-
nement être déclinée par M. Waddington à Berlin, comme à Paris par
le gouvernement tout entier. Si enviable que puisse être Tunis, le crédit
et l'influence de notre pays na sont point à ce prix, et notre diploma-
tie n'a pas eu sans doute un grand effort à faire pour résistera la ten*
tation. De toutes les puissances européennes, la France, sans- offenser :
personne, est peut-être celle qui est allée à Berlin avec la plus complète
indépendance d'esprit, avec ce que nous appellerons une sérieuse pré-
méditation de désintéressement. Elle savait d'avance qu'elle était hors
Digitized by VjOOQ IC
REVLE. — CHRONIQUE. 719
de cause, qu'elle n'avait rien à deinanclcr, et qu'elle ne pouvait rien ac-
cepter dans Tordre des combinaisons qui pouvaient se prôsenier au
congrès. Son rôle était de demeurer une médiatrice impartiale, de se
retrancher le plus possible sur le terraiu du droit public, en s'cITor-
çant de sauver ce qui pouvait être sauvé des garanties européennes,
en s'employant aussi de son mieux à introduire les principes libéraux
dans Torganisation nouvelle de l'Orient. Ce rôle, elle avait à le remplir
simplement, de façon à bien faire comprendre que c'était un acte
réfléchi de volonté nationale, non une marque de faiblesse. L'accepta-
tion d'une part quelconque, d'un lot dans les arrangemens orientaux
eût dénaturé cette attitude. En demeurant ce qu'elle a voulu être, la
France a évité de se séparer des autres puissances ou de s'engager.
Elle reste libre, laissant aux événemens le soin de dégager les consé-
quences de combinaisons qu'elle se contente d'observer. Si elle n'est
pas allée au-delà, c'est que pour le moment elle ne le devait pas et
elle ne le pouvait pas.
Qui le croirait cependant ?Cette réserve, qui était pour notre diplomatie
une convenance autant qu'une nécessité, est devenue aussitôtpour l'esprit
de parti un texte d'accusations, dirigées contre la France d'aujourd'hui,
contre la république. Si notre diplomatie n'a pas tout dirigé, si elle n'a
pas parlé plus haut, c'est la faute de la république! M. Sella, qui l'autre
jour à Rome parlait du patriotisme des partis français suspendant leurs
querelles et s'inclinant tous également devant certains intérêts natio-
naux, M, Sella nous faisait honneur de ce qui est arrivé souvent dans
les dernières années; il ne savait pas qu'il y a aujourd'hui des partis
qui ne respectent rien, qui mettent leur patriotisme à tout décrier et
qui croient servir leur cause en montrant le pays abaissé et humilié
devant l'étranger. Et d'où viennent surtout ces étranges accusations?
C'est l'empire qui retrouve la voix pour faire le procès de tout le
monde; mais en vérité, si la France est tenue aujourd'hui de mesurer
son action, de garder une attitude non pas humiliée, mais prudemment
réservée, si elle subit encore les conséquences d'incomparables dé-
sastres, si elle a tout à refaire, et sa position diplomatique et sa
puissance militaire, quel est donc le coupable? Il n'y en a qu'un,
puisque seul il a eu tous les pouvoirs et il a disposé du pays pendant
dix-huit ans; c'est l'empire qui a tout fait, tout préparé, tout com-
promis, jusqu'au jour où a éclaté la catastrophe qui demeure pour la
France la révélation sinistre de ce qu'il y avait dans les promesses
impériales!
CH« DB UAZADC.
Digitized by VjOOQ IC
720 REVUE DES DEUX MONDES.
ESSAIS ET NOTICES.
Lu Comteue ie Roehefort et as amis, par Louis de Lomânie. Parit, 1878, 1 toL iii-8*,
Calmann Lévj.
Au moment où M. de Loménie dépouillait nos archives pour faire un
travail complet sur les Mirabeau, il rencontra des lettres de M°** de Ro-
ehefort, des pensées, des comédies de salon écrites par son frère,
M. de Forcalquier, et, séduit par toute cette série de documens, il com-
posa un livre dont les lecteurs de la Revue ont eu la primeur.
Bien qu'elle n'ait pas joué un rôle important dans la société du
xvm* siècle, M">* de Roehefort eut cependant un talent singulier : celui
de savoir plaire et réunir autour d'elle nombre de gens importans.
Vivant au Luxembourg et n'ayant pas de maison à elle, comme on Ten-
tendait alors, elle n'en donnait pas moins des soupers dont le président
Hénault disait a qu'il n'y avait de différence entre sa cuisine et la
Brinvilliers que l'intention. » Tout cela n'empêchait pas de se rendre
chez M"« de Roehefort, où Ton trouvait le marquis de Mirabeau, Walpole,
le président Hénault et M. de Nivernais, qui fut son second mari.
M, de Loménie nous promène lentement au milieu de toute cette so-
ciété, dte portraits sur portraits, toutes les lettres inédites qu'il a trou-
vées, et termine par deux des comédies de M. de Forcalquier; ce
volume n'en a pas moins un grand charme, car il fait bien revivre tout
ce monde occupé de préséances de cour et abandonnant les affaires du
pays. Que Ton nous permette cependant de dire que M. de Loménie
est un peu comme les gens dont il parle, il passe avec facilité d'un
sujet à un autre, ouvre une parenthèse et se met à développer une idée
qui lui est venue. Nous ne citerons, pour prouver cette tendance de son
esprit, que le long parallèle qu'il a introduit dans son livre sur l'adul-
tère au théâtre à propos de la Mhre coupable. Nos dramaturges d'au-
jourd'hui sont mis longuement en cause; M. de Forcalquier, que nous
sachions, n'a pas eu une influence quelconque sur notre théâtre qui né-
cessitât une aussi longue digression. Walpole d'aUleurs a porté un juge-
ment définitif sur le frère de M°>* de Roehefort en le plaçant au sommet
de la médiocrité, et si Ton écoutait M'^ Geoffrin parlant de M. de Ni-
vernais, on placerait ce dernier « en seconde ligne dans toutes les
régions où s'est exercée son activité. » Ainsi, sauf M™» 4^ Roehefort,
les personnages dont parle M. de Loménie sont secondaires ; ce qui les
rend intéressans, c'est le temps où ils ont vécu : n'est41 pas bon et
curieux de savoir ce qu'ont pensé les spectateurs des grandes crises
historiques?
M. de Loménie était un chercheur de curiosités littéraires; il eut la
bonne fortune de rencontrer les papiers de Beaumarchais, et, si la
mort ne fût venue l'interrompre, il nous eût donné une étude des
plus complètes sur les Mirabeau.
U ditecteur^giram, C. Boloz.
Digitized by VjOOQ IC
L'ÉTOILE DE JEAN
I.
On naît heureux, comme on naît brave ou poltron, effronté ou
timide, tortu ou bien fait. C'est une question d'organisme ou de
tempérament, et chacun de nous a son étoile. — Ainsi pensait Jean
d'Emeau, qui n'était pas du tout le premier venu, quoiqu'il n'eût
rien d'un héros de roman.
Garçon de trente-quatre ans, riche, bien tourné, avec une cer-
taine raideur de tenue qui sentait le correct britannique sous une
teinte d'originalité pleine d'humour, il avait naturellement fort
grand air, et, bien qu'on ne lui connût d'attaches de famille en
aucun des nobles faubourgs (si ce n'est que le baron Sauvageot,
qui l'avait un jour produit dans le monde, était son parrain), on le
citait au club comme un gentleman accompli. Son train de luxe y
était remarqué. Flegmatique, et doué d'une volonté de fer sous
l'aisance élégante et facile d'un Athénien, il n'eût point coupé la
queue de son chien pour un empire, estimant peu les vanités de
la gloire; mais il se fût cassé le cou pour dompter un cheval rétif,
s'il eût eu quelque raison de le monter. Gomme il ne devait rien
qu'à lui-même, il se sentait libre comme l'air, et son caractère y
gagnait cette mansuétude du fort qui rend toujours charmant. Un
peu ironique, avec des tours d'esprit qui n'étaient point sans grâce,
tolérant pour les qualités des autres, comme pour ses propres
défauts, et lame fine aux jeux de l'épée, c'était bien le compagnon
le plus aimable à vivre avec les gens qui lui plaisaient. A Paris
depuis seulement une année, tout ce qu'on savait de son passé,
c'était qu'il rapportait une grande fortune du Mexique ou du
Canada, et qu'il avait servi dans l'armée du sud pendant la guerre
de sécession. D'un sang-froid toujours plaisant, ses allures révé-
laient d'ailleurs cette solidité américaine que donne l'habitude de
lom xxviu. — 15 AOUT 1878. 46
Digitized by VjOOQ IC
722 BE7UE DES DEUX MONDES.
tenir sa place au soleil. C'était à la fois la fantaisie excentrique «
ce calme des gens que la vie d'aventures et de luttes a prémaio-
rément bronzés. — Tel qu'il était enfin, c'était un homme, et le
baron Sauvageot, qui semblait lui-même subir son ascendant, ne je
montrait pas peu fier d'avoir un tel filleul.
Installé dans un charmant hôtel de la rue François 1**, te
d'Emeau était bien en efiet le mortel le plus exempt de soucis, pi^
la raison fort simple que le cœur ne le gênait pas : non point qui
n'en eût un, tout comme un autre ; mais, soit hasard ou négligencg.
il n'en avait jamais trouvé l'emploi. Son histoire, du reste, étâii
assez bizarre. Bien qu'il eût quelque part une famille, il avait vécc
presque en enfant abandonné. Nourri jusqu'à sept ans par (fe
braves gens qui habitaient Auteuil, à cet âge il était entré âs
collège, sous la tutelle assez indifférente de son parrain, qu'ils
voyait jamais. Le baron Sauvageot n'était pas un méchant homm^,
au contraire : il s'aimait bien; mais conseiller général, mmei
député, de ceux qui ne font jamais de bruit à la chami)re, il ét^t
trop occupé à ne pas s'embrouiller dans ses votes pour avoir du
temps de reste à dépenser en dehors de ses soins importans. Jean,
de son côté, s'élevait fort bien tout seul, s'accommodaur au wiem
d'un isolement qui lui permettait de vivre à sa guise. Dne année,
il avait alors quatorze ans, le baron Sauvageot l'avait emmené à
une de ses terres, dans le département du Var. Là, le collégien
avait revu sa mère, une sorte de riche fermière, personne encore
fort belle d'ailleurs, qui l'avait accueilli sans s'épancher beaucoup
en effusions de tendresse. La voix du sang demeurant en lui btente,
il ne s'était pas mis en plus grands frais, tout ravi de courir le
pays sur les chevaux de labour sans que nul s'avisât de le sur-
veiller.
Cette éducation indépendante porta ses fruits. A dix-huit ans,
Jean quittait le collège, et, destiné à la carrière administrative, eut
bientôt achevé son droit ; son parrain le prit alors pour secrétaire.
Il en arriva un prodigieux événement : le baron Sauvageot, député
muet, se mit tout à coup, dès cette heure, à parler, à révéler des
facultés rares qu'on ne lui avait jamais connues et qui stupéfièreni
plus d'un de sep amis. Un rapport sur les sucres lui valut d'emblée
un succès très flatteur. 11 aborda même un jour la tribune, et lot,
tout comme un autre, un long discours qui l'éleva presque au rang
des hommes politiques en vue.
Ce triomphe durait depuis deux ans, lorsque, un beau Jour,
juste au milieu d'une discussion brûlante dans laquelle le d^^
du Var devait fulminer une réplique, Jean disparut sans façon,
laissant une lettre avisant son parrain qu'il partait pour rAraérique.
Cette désertion à l'étranger fut un désastre. Le baron Sauvageot
Digitized by VjOOQ IC l
l'étoile de JEAN. 728
ressentit un tel coup d'une pareille ingratitude qu'il en reperdit
subitement la parole. Trois ans plus tard cependant, Jean lui donna
de ses nouvelles ; mais, dominé par une colère que le temps et le
regret de sa carrière perdue n'avaient fait qu'accroître, et pressen-
tant au surplus quelque appel de détresse, le parrain répondit par
ime malédiction eiï forme qui rompait tout entre eux.
Douze années s'étaient passées depuis cette* étrange fugue,
lorsque, un matin, comme il se faisait la barbe, le baron Sauvageot
fut tout surpris d'entendre annoncer Jean d'Emeau. Son premier
mouvement fut de lui refuser sa porte ; un désir de vengeance le
retint. — Faites entrer ici, dit-il à son valet de chambre, et restez
pour m'habiller.
Le filleul fut introduit : le baron, debout devant une petite glace
vissée à sa fenêtre, ne bougea pas plus que s'il l'eût vu la veille, ou
qu'il eût eu affaire à un de ses gens.
— Ah ! c'est vous? dit-il froidement, sans se retourner.
— Oui, cher parrain, répondit Jean. Arrivé depuis cinq jours, je
n'ai point voulu tarder à venir vous rendre mes devoirs.
— C'est aimable à vous 1
En laissant tomber ces mots d'un ton glacé, il fit une pause.
— Et vous arrivez d'Amérique? reprit -il après un instant,...
d'où vous m'avez écrit deux fois en douze ans, je crois.
— Douze ans et quelques mois. — J'ai eu beaucoup d'affaires.
— Eh bien ! c'est parfait, poursuivit le baron sans détourner les
yeux de son miroir. — Quand repartez-vous?
— Je ne pars plus, répliqua Jean ; j'ai l'intention de me fixer à
Paris...
— Je comprends !.. Et vous comptez sur moi, sans doute, pour
vous aider à trouver quelque situation digne de vos talens?
— Ohl rien ne presse, et j'ai le temps de me résoudre... avec
vos bons conseils...
— Et quelle carrière avez-vous suivie dans vos heureux voyages?
ajouta le baron Sauvageot d'un air goguenard.
— J'en ai suivi plusieurs. — Par un bon hasard, je suis arrivé
là-bas au moment où venait d'éclater la guerre de sécession. Je me
suis engagé dans l'armée du sud.
— Eh bien I mais en ce cas vous n'avez qu'à demander les épau-
lettes de général, répliqua le baron Sauvageot, de plus en plus per-
-sifleur.
— Non, répondît Jean avec flegme, je n'ai été licencié qu'avec
le grade de colonel.
— Colonel ! dit le parrain, surpris.
- — Oui ; seulement, comme cela ne me menait à rien, je me suis
Alors lancé dans les affaires. Ma dernière opération au Paraguay
Digitized by VjOOQ IC
72A BETTE DES DETX XC^DES.
consistait dans Texportation des cuirs. Taorais pu y faire fortme,
mais, comme f ai des ambitions modestes, je me suis contenté Ja
rapporter deox millions.
A ces mots, le baron Samrageot se retooma si brusquement qjLi
manqua de se couper.
— Deux millions ! s'écria-t-il.
— Oui, et je vais, en tous quittant, les toucher chez Rothsdiid
pour les mettre à la Banque jusqu*à ce que je me décide à en fiir!
l'emploi.
— Bon, bon ! répliqua le parrain ; mais j'espère bien, mon as
ami, que tu vas d'abord déjeuner avec moi. — Où loges-tu?
— A l'hôtel Bristol, place Yendôme.
— Tu vas me faire le plaisir de dire à Joseph de transporter tes
Tite ici ton bagage. Il ne serait pas couTcnable que tu eusses m
autre maison que la mienne, en attendant que tu t'installes.
II.
Dans ce cours plat de la vie où le commun des nHxrtels sutet
presque sans le sa.voir le train vulgaire des choses, iï est des na-
tures qui semblent prédestinées aux événemens étranges, comme
si quelque influence secrète ou quelque prédétermination fatale
d'une volonté plus libre de tout joug les réservait, à l'écart de
troupeau, pour les péripéties imprévues. Jean d'Emeau, il l'aTaii
bien prouvé, était un homme à résolutions précises qui ne s'attar-
dait point au préjugé banal. Original par tempérament, il ^mtboT"
reur du chemin battu, et pour le reste il s'en remettait à sod étoile.
En fallait-il davantage pour que rien ne lui arrivât comme à un autre
moins original que lui?
Rentré en possession de son parrain, tout fier de le produire, Jean
s'abandonna pour la première fois à cette quiétude que donne à
tout homme sorti vainqueur de la lutte la conscience d'ime supé-
riorité bien acquise. Doué de qualités brillantes et sportsman ac-
compli, il fut bientôt en vue dans ce milieu de désceavrés où se
grandes façons et son penchant naturel pour Yeœcentric lui don-
naient un relief rare. De plain-pied dans tous les mondes, son scep-
ticisme plaisant auprès des femmes lui valait des succès qui dc
manquaient point d'envieux, et tout semblait présager qu'il était
lancé pour jamais en ce train de viveur qu'il menait la main haute,
quand, après six mois d'existence folle, une belle nuit, sans crier
gare, dans un souper au Café anglais qu'il donnait à ses amê, il
annonça qu'il prenait congé des agitations de la vie légère pour se
vouer désormais au culte plus hygiénique et plus sévère des con-
venances et de la vertu. On crut à une plaisanterie de sa fap»i
Digitized by VjOOQ IC
L ETOILE DE JEAN. 725
mais, avec le sérieux qu'il apportait dans ses moindres fantaisies,
on le vit le lendemain mettre en pratique ses théories nouvelles,
comme s'il eût trouvé son chemin de Damas. Tout dénonçait un si
brusque changement d'allures qu'on s'en occupa, cherchant le mot
de cette énigme.
On soupçonna quelque aventure cachée dans le monde, sans
pouvoir rien découvrir pourtant du mystérieux objet d'une aussi
soudaine conversion. Toujours dégagé dans sa désinvolture^de blasé,
il allait au club à ses heures, se montrait le soir dans quelques sa-
lons, toujours aussi galant avec les femmes de ses amis, sans que
le moindre oubli de son flegme pût trahir le plus léger secret avec
aucune d'elles. Quelques absences réglées d'ailleurs donnèrent
bientôt un autre cours aux suspicions. Il disparut une fois pendant
tout un mois sans que le baron Sauvageot lui-même pût donner de
ses nouvelles. A son retour, il répondit aux questions qu'il s'en
était allé patiner en Hollande. On accepta cette explication, trop
en rapport avec son originalité pour soulever le moindre doute.
Cependant parmi ses intimes, étonnés d'un renoncement si subit
dont rien ne révélait la cause, les conjectures n'en continuèrent pas
moins; elles se fixèrent enfin sur une présomption des plus simples
et que tout semblait justifier.
Le baron Sauvageot avait une nièce. M"* Jeanne Runières, jeune
et belle héritière de vingt ans, dont la dot se chiffrait par mil-
lions. Jean, qui ne se mettait guère en frais pour son parrain, n'é-
tait certes pas plus assidu dans sa famille ; pourtant on savait qu'il
y était accueilli avec une faveur marquée. On avait bien parlé ja-
guement, dans le monde, d'un commencement de sympathie entre
M"* Runières et le comte Tancrède de Mauvert, jeune attaché d'am-
bassade, sans rival parmi les meneurs de cotillons ; mais une de-
mande en mariage aigrement repoussée par la mère avait clos cette
idylle à peine ébauchée. La jeune personne avait été renvoyée[au
couvent. Le prétendant, éconduit sans espoir de retour, était parti
pour Rome. On pouvait donc supposer que, filleul du baron Sau-
vageot, et peut-être même protégé par lui, Jean attendait tran-
quillement son heure ; comme il ne démentait rien des intentions
qu'on lui prêtait, les conjectures en étaient arrivées à l'état de^fait
acquis, lorsque tout à coup une nouvelle qui surprit quelque peu
fut officiellement divulguée : M'** Jeanne Runières venait d'être fian-
cée à M. Arthur Verdier. Les publications furent lancées. Jean, in-
vité à la soirée du contrat, se montra fort satisfait de ce dénoûment
imprévu. Les plus habiles en augurèrent qu'il cachait son jeu, et
Von s'attendit à quelque événement que les convenances du mariage
annoncé eussent d'ailleurs un peu justifié.
La sœur du baron Sauvageot, la belle M"* Runières^ ootxv\jûft. ^\n.
Digitized by VjOOQ IC
726 REVUE DES DEUX MONDES.
l'appelait encore malgré ses quarante ans, était de sa personne
une de ces femmes qui trayersent le monde en laissant derrière elles
un lumineux sillon. Mariée, vers le début de Tempire, à un des
princes de la finance, soutiens heureux du règne naissant, elle ayait
pris rang d'emblée parmi les quelques beautés tapageuses les plus
en vue de la nouvelle cour, et fait parier d'elle un peu plus certai-
nement que ne l'eût voulu son mari. Grande et faite à miracle, avec
des airs de nymphe antique, elle était blonde, de ce blond pu^u-
lier qui semblait être alors une flatterie et qui devint une mode; de
grands yeux châtains, aux r^ards mêlés de langueurs et de flammes,
la tête fine avec des traits d'une pureté de lignes sculpturale. Ridie,
adulée, fêtée, aristocratique jusqu'au bout des ongles, nulle ne chan-
tait mieux les airs de lliérésa; ses élégances étaient célèbres aux
chasses de Compiëgne, les reporters citaient ses mots.
Ce suprême entrain d'existence durait depuis quinze ans, lors-
que M. Runiëres rendit un jour son âme au Dieu d'Israël. A?ait41
dédaigné la gloire de son ménage, ou mal apprécié son bonheur? Oo
l'ignore. — Tant il y a que, par une bizarre imprévoyance, marié
sous le régime dotal, il négliga d'assurer, dans T avenir, te train
somptueux de sa veuve, qu'il laissait avec un maigre douaire de
vingt-cinq mille livres de rente, qu'elle possédait de son chef, et la
tutelle de sa fille, qu'il ne pouvait lui enlever.
Pour quiconque a sondé les tristesses humaines, de tous les coups
funestes d'ici-bas, le plus cruel est assurément la perte d'un tel
époux. La belle M"« Runières en conçut un si grand désespoir qae,
pendant toute une semaine, elle oublia de mettre son rouge, €t(pe
la poudre de riz seule sécha ses pleurs. Bien qu'elle sût que le
deuil sied à ravir aux blondes, enfermée avec sa fille devenue une
des plus riches héritières de France, et dernier gage d'une félicité
dont elle estimait soudain tout le prix, pendant plus d'un nwMS,
ensevelie dans son superbe hôtel du parc Monceaux, elle reflonça
au'monde, ne recevant que ses intimes, parmi lesquels Je pins as-
sidu était M. Arthur Verdier, jeune capitaine aux cent-gardes que
le défunt n'aimait pas. — Heureusement, par une faveur du sort,
il n'est point de regrets étemels. Jour à jour, le temps apporta k
baume de l'oubli; il adoucît la blessure de cette âme éplorée, suffi-
samment du moins pour que la fin de son demi-deuil se fondît
doucement dans une robe bleu chine et jaune, chef-d'œuvre du
grand couturier. — Elle était sauvée.
Mais il est des épreuves qui mûrissent avant l'âge. Privée de
Tunique soutien trop prématurément arraché à sa tendresse,
M"* Runières reporta toutes ses affections sur sa fille. Elle fit al<Mrs
deux parts de sa vie, retranchant de ses joies mondaines pour ac-
complir ce devoir si doux de mère attentive qu'elle se reprochait
Digitizedby VjOOQ le
l'étoile de JEAN. 727
peut-être d'avoir parfois un peu délaissé. Quoique Jeanne eût
déjà douze ans, elle ne craignit plus désormais de la montrer par-
tout, même en robes longues, auprès d'elle, aux jours de congé
du couvent. Cette adoration, ce culte, durèrent sept ans, sans qu'un
seul jour les démentit.
Une pensée pourtant altérait le bonheur fondé sur cette tête
si chère : l'enfant devenait jeune fille, et chaque heure la rap-
prochait de ce moment fatal, cruel effroi des mères, où il faudrait
lui choisir un époux. Cette idée plongeait M™« Runières dans l'épou-
vante. — Quoi ! un étranger viendrait qui lui prendrait ce trésor
d'affections longuement amassées?.. Il lui faudrait quitter cette
splendide demeure, si pleine de ses souvenirs, de ses tristesses, et
de ses joies? — A force d'y songer, elle conçut bientôt un projet :
ce fut d'élire pour gendre un ami sûr, éprouvé, qui ne la séparerait
jamais de sa fille. Elle jeta les yeux sur M. Arthur Verdier, dont
huit années de dévoûment lui garantissaient du moins, dans l'ave-
nir, cette communauté d'existence devenue son rêve le plus doux.
Bien que la soirée de contrat fût tout intime, l'hôtel Runières était
en gala. Une centaine d'amis, sans plus, composaient l'assemblée.
En familier, Jean alla baiser galamment la main que lui tendit la
belle veuve, et il la complimenta sur ce grand jour.
— Hélas ! mon ami, répondit-elle de cet air de mélancolie qui
lui seyait si bien, vous oubliez que ce grand jour est^celui qui pré-
pare pour moi la perte de mon enfant !
Ses devoirs accomplis envers la maîtresse du* lieu, Jean d'Emeau
alla serrer la main de son parrain, salua M. Arthur Verdier, qu'un
air rayonnant, conforme à son rôle, suffisait à déceler comme le
héros de la fête, et, cherchant du regard M"« Jeanne, qu'il aperçut
dans le salon voisin, il passa à travers les groupes, «'arrêtant
presque à chaque pas pour échanger de gracieux propos avec quel-
ques belles dames de ses amies.
Assise à l'écart avec de jeunes compagnes. M"* Jeanne était char-
mante en sa toilette de fiancée. D'Emeau, qui ne l'avait vue que de
rares fois, et toujours en son costume de couvent, fut frappé
d'un air de naturelle él^ance qui révélait sa race. Il remarqua
pourtant qu'elle était un peu pâle. Il s'approcha, et, s'inclinant,
lui tendit sa main, qu'elle prit timidement.
— Je vous apporte mes vœux, mademoiselle, dit-il avec le sou-
rire de circonstance.
A ce mot, qui parut l'étonner sur les lèvres de Jean, elle le re-
garda; leurs yeux se rencontrèrent.
— Quoi!., vous aussi? dit-elle.
— Mais puis-je faillir à cette marque d'intérêt, mademoiselle, à
Digitized by VjOOQ IC
728 EEYUE DES DEUX MONDES.
l'heure où votre destinée s'engage? Je vous souhaite un heureux
avenir, et du fond du cœur, je vous le jure ! ajouta-t-il avec un ù
de franchise émue qui contrastait avec son flegme.
Elle garda un instant le silence, hésitante comme si elle eût at-
tendu quelque autre parole de lui. Voyant qu'il se taisait :
Enfin ! reprit-elle en secouant la tête conune pour chasser une
idée importune, merci de vos bons souhaits!
A ce moment, M"'* Runières entrait, et, venant embrasser sa fille
avec tendresse :
— Es-tu mieux, ma chérie, dit-elle, cette affreuse migraine te
fait-elle un peu grâce? — Puis, sans lui laisser le temps de répon-
dre : — Allons, viens, ajouta-t-elle en l'entraînant doucement par b
taille pour la serrer sur son cœur, le notaire est là.
Lorsqu'elles apparurent ainsi enlacées au salon, un murmure flat-
teur les accueillit. Pourtant la pâleur de Jeanne et son air de tris-
tesse attestaient une si vive souffrance et contrastaient tellement
avec le bonheur d'une fiancée que quelques amies s'empressèrenU
— Ce n'est rien, ce n'est rien, dit-elle.
— Ma pauvre Jeannette ! reprit M'"« Runières en lui faisant res-
pirer son flacon; n'est-ce point comme un fait exprès; une névral-
gie un pareil jour 1
M. Verdier s'élança pour approcher un fauteuil, avec une sol^-
citude attendrie; il la fit asseoh*, en lui prodiguant de délicates
attentions. Malgré la disgrâce d'une indisposition si malencon-
treuse, il était difficile de voh: un couple mieux assorti. Grand, on
peu trop sanglé peut-être, M. Verdier avait trente-cinq ans. li pos-
sédait cette sorte de beauté mâle qui saisit le regard du vulgaire à
première vue. La poitrine effacée, des traits réguliers, bien qu'un
peu lourds d'expression, l'œil à la fois fuyant et hardi, des mous-
taches allongées en aiguilles, il portait la tête haute avec un certain
ah: vainqueur du meilleur ton.
Près d'une table, le notaire était installé. On prit place. Vn sen-
timent de curiosité, voilée pourtant sous les formes de la plus haute
étiquette, apparut alors sur les visages, comme à rattcute de
quelque incident imprévu. Après certams propos qui avaient géné-
ralement couru le monde, le choix de M. Verdier semblait enfin
si bizarre que, plus d'une mauvaise langue en glosant tout bas,
quelques doutes s'étaient élevés sur la réussite d'un tel projet.
Cependant le silence se fit, et la lecture du contrat s'ensuivantsans
encombre, tout en s'émerveillant de renonciation de cette dot
éblouissante, il fallut bien se rendre à l'évidence du fait, quand, la
dernière clause achevée, le notaire tendit la plume au fiancé. M. ^-
Ibur Verdier, ayant paraphé toutes les pages, offrit à son tour la
Digitized by VjOOQ IC
l'étoile de JEAN. 729
plume à M"* Jeanne avec un sourire ému; mais, soit qu'elle fût dis-
traite, ou qu'elle ne vit point son geste, elle prit une autre plume
et traça fiévreusement son nom, sans tourner les yeux vers lui.
— Ma foi, se dit Jean, si Verdier avait l'ambition de donner à
croire qu'il fait un mariage d'amour, il faudrait en rabattre!
Une valse, jouée aussitôt dans le grand salon, rompit la réserve
un peu froide observée jusque-là, et la soirée prit le courant de fête
obligé à l'occasion d'un heureux événement de famille. M'"* Ru-
nières possédait cet art mondain d'animer ses réceptions, le choix
de ses hôtes surtout y ajoutait, à certains jours intimes, un élément
de jeunesse et de beauté, qui faisait de sa maison un centre unique.
Parmi les plus admhrées, ce soir-là se distinguait lady Maud
O'Donor, dont les grâces souveraines , autant que son état dans le
monde, faisaient toujours sensation. Veuve depuis juste un an du
vieux général O'Donor, qui lui avait laissé son immense fortune, lady
Maud, revenue la veille de sa villa du lac de Côme, reparaissait
pour la première fois. Belle à vingt-quatre ans d'une de ces beau-
tés troublantes qui semblent créées pour exercer le ravage, [lady
O'Donor, avait traversé la société parisienne, en s'y montrant à de
rares intervalles que permettaient l'âge et la santé d'un vieil époux
qu'elle entourait de soins touchans. Capricieuse et fantasque, elle
vivait à sa guise, protégée par son rang indiscuté, et avec cette con-
fiance audacieuse que donne l'ascendant de la richesse • et d'un
grand nom. Une aventure tragique avait marqué dans sa vie : épris
d'une passion folle et dédaigné par elle, le jeune lord Harrington
s'était tué de désespoir. Pour achever enfin l'étrange séduction de
cette rayonnante Ghrcé , on racontait en outre sur elle une singu-
lière histoire qui ne contribuait pas médiocrement à lui assurer le
plus original prestige. Après cinq années de mariage, le général
était mort à soixante-quinze ans, et quelques amies intimes de la
jolie veuve affirmaient tout bas, avec des sourires entendus, qu'en
continuant les libres allures des jeunes miss américaines elle^ne fai-
sait qu'user de son droit.
Quoi qu'il en fût, les plus téméraires s'étaient brûlés à] leur
propre flamme, et sa froideur hautaine avait jusqu'alors désespéré
la médisance et l'envie.
De tous ceux qui avaient approché lady O'Donor, Jean d'Erneau
était peut-être le mieux informé. On savait qu'en Amérique il avait
par hasard servi sous les ordres du général, qui, charmé de le re-
trouver à Paris, ne faisait pas mystère qu'à la bataille de Gettys-
burg le jeune colonel lui avait sauvé la vie. Accueilli à bras ou-
verts, Jean avait compté un instant parmi les rares familiers admis
près de la belle lady Maud. Mais une circonstance ignorée avait
Digitized by VjOOQ IC
730 REYUE DES DEUX MONDES.
bientôt relâché des relations qu'un brusque veuvage avait presque
rompues.
Le; monde pourtant a ses lois de contenances ; k un moment,
comme lady Maud causait avec M"»* Runières et le jeune duc de
C..., uû de ses soupirans déclarés, Jean d'Erneau alla la saluer; elk
lui tendit à l'anglaise le bout de ses doigts.
— Je dois mille remercimens à M"« Runières, dit-elle avec ce
léger accent traînant qui lui était une grâce. Il ne faut pas moins
qu'une rencontre chez elle pour que j'aie l'honneur de vous voir.
— Je vous eusse certainement rendu mes devoirs, madame, en
déposant chez vous une carte, si j'avais su votre retour, répondit Jean.
— Merci, en tout cas, pour cette assurance de votre petit carton^
répliqua-t-elle avec son plus grand air. — Eh bien ! puisque vous
voilà, asseyez-vous, cela vous donnera l'occasion de me demaûder
en passant des nouvelles de ma santé.
~^ — Bon I vos complimens commencent comme une querelle. Jean,
méfiez -vous. Moi, je me sauve! dit M"* Runières en s'éloignant.
Le jeune duc souriait.
— Mon cher duc, ajouta lady O'Donor en abaissant son beau re-
gard vers lui, ayez donc, je vous prie, l'extrême obligeance de me
chercher mon bracelet, que j'ai perdu quelque part dans l'autre salon.
Le charmant duc se leva, laissant son fauteuil à Jean d'Erneau,
qui s'y installa. Dès qu'ils furent seuls, lady O'Donor, changeant de
ton et se penchant comme pour lui montrer son éventail :
— Tu as causé bien longtemps avec M*** Runières, dit-elle à demi-
voix. Qu'y a-t-il donc entre vous?
— Mais rien ! Je l'ai complimentée, voilà tout.
— Et pourquoi était-elle si émue?
— Allons, ma chère Maud, encore cette folie... Attention, voici
le duc qui revient.
— A demain, n'est-ce pas, reprit-elle rapidement.
— Oui, à quatre heures.
Le duc rapportait le bracelet. Lady O'Donor se leva et prit son
bras pour un quadrille.
— Enfin j'accepte vos excuses, dit-elle cette fois tout haut à
Jean, à la condition pourtant que je réserve mon pardon si vous me
négligez trop.
— J'irai l'hnplorer à genoux, madame, répondit d'Emeau avec la
j)lus belle désinvolture.
— Ohl à genoux, c'est trop pour votre superbe orgueil, dit-elle
en riant; je vous dispense d'une pareille mortification.
Digitized by VjOOQ IC
l'étoile de jeân. 731
III.
Le lendemain de cette soirée de M"' Runières, vers quatre heures,
la voiture de Jean s'arrêtait dans une avenue isolée du parc de
Neuilly, devant une petite porte pleine, percée dans un mur de
clôture au-dessus duquel on apercevait le toit d'une jolie maison
dont l'entrée devait donner sur une autre rue. Il prit une clé, ou-
vrit, et, traversant le jardin, se dirigea vers le perron ; dès qu'il
parut, une mulâtresse, qui semblait le guetter, l'accueillit avec des
cris de joie.
— Bonjour, ma vieille Lizzy, lui dit-il en anglais. Bonjour et bon
retour 1 liaud est là ?
— Ahl la chère enfant I depuis plus d'une heure! — Et, s'era-
pressant devant lui, elle souleva la portière d'un petit salon.
Lady O^Donor avait enteniiu le bruit des pas. A peine la portière
retombée, elle s'élança dans les bras de Jean.
— Enfin, s'écria-t-elle, vous voilà! Trois semaines, trois longues
semaines de séparation I — Méchant I pourquoi n'être pas venu au
chemin de fer? Et hier, rien qu'un mot froid et sec chez moi.
— Folle, dit-il, ne fautai pas que je vous garde de toute impru-
dence?
— Eh! que m'importe, répondit-elle, pourvu que je vive ? Mais,
venez là, tout près, comme à Côme, et redites un peu que vous
m'aimez toujours... autant que vous le pouvez du moins, avec
votre cœur barbare»
Elle l'entraîna vers le divan où die le flt asseoir, tenant ses deux
mains dans les siennes.
— Cette fois nous ne nous quitterons plus, reprit-elle. Cet éter-
nel deuil est fini. Je suis libre, et je vous verrai sans crainte, tous
les jours, si je veux. — OhJ ne faites pas votre moue, je suis reve-
nue avec de très sérieux projets.
Jean mit un baiser sur son front qu'elle lui tendit.
— Voyons, tout cela est fort bien, ma chère Maud, dit-il ; mais
encore faut-il que ces beaux projets s'accordent avec la réalité. Je
vous aime trop pour permettre rien de ce qui pourrait vous nuire,
et j'estime que nous sommes trop forts tous les deux pour gâter à
plaisir une situation dont nous avons tous les profits sans que
vous y perdiez l'état que vous avez acquis dans le monde.
— Bon, reprit-elle avec un sourire, tout cela était merveilleuse-
ment raisonné Tan passé; et, si ma tête folle se révoltait parfois,
mon obéissance, du moins, n'était pas en défaut. Mais, depuis votre
dernière visite à Côme, j'ai fait de grandes réflexions.
— Si grandes? exclama Jean en portant h petite main qu'il te-
nait à ses lèvres.
Digitized by VjOOQ IC
732 BEVUE DES DEUX MONDES.
Grandes comme le monde 1 répéta-t-elle avec le même sou-
rire.
— Mesurons-les !
— Eh [bien, ajouta-t-elle en le regardant dans les yeux, mon
deuil est fini : nous nous marions,
A ce mot, Jean laissa échapper un geste de profonde surprise.
— Nous marier, dit-il, comme si cette proposition fût tombée de
la lune. Quoi! c'est là votre grand projet?
Lady O'Donor eut un léger mouvement de stupeur, et, sans dé-
tourner les yeux, fronça ses beaux sourcils.
— Ah ! prenez garde, Jean, reprit-elle la voix un peu altérée,
votre étonnement n'est flatteur ni pour vous,- ni pour moi, et je
suis assez votre élève pour comprendre ce qu'il veut dire.
— Il veut dire, ma gentille Maud, que cette imagination roma-
nesque que j'ai eu tant à combattre vous égare une fois de plus,
et que votre idée d'un mariage entre nous n'a point le sens com-
mun,^voilà tout!
— Pourquoi?] Est-ce manque d'amour ou manque d'estime f
— C'est parce que ce serait une faute qui nous ferait déchoir
de cette supériorité, si chèrement conquise, de deux êtres affran-
chis des] sottes entraves du monde; n'en prenant que les joies
exemptes de soucis, unis par un lien que rien ne peut rompre,
prêts à tout l'un pour l'autre, à toute heure, parce qu'ils ne font
qu'un, et qu'ils le savent, même lorsque, comme hier soir, ils ont
à peine l'air de se connaître. Tout cela n'est-il pas charmant? Vous
êtes folle,fma jolie Maud, de vouloir changer notre belle liberté
contre un ridicule esclavage qui nous serait une gêne et nous hu-
milierait.
— Mais votre passion pour cette belle liberté, dont vous me van-
tez les avantages, mon cher Jean, ne viendrait-elle pas de ce que
vous ne m'aimez plus?
— Sur mon honneur, Maud, je ne vous ai jamais mieux aimée,
répondit Jean. Où trouverais-je d'ailleurs votre pareille ?
— Et M"« Runières? dit-elle.
— Encore? s'écria-t-il. Cette ingénue de couvent que j'ai à peine
vue trois ou quatre fois ? — Ingrate I ajouta-t-il, quand depuis plus
d'une année elle vous sert de paravent.
— Elle me fait peur, reprit-elle. Elle vous aime, ou elle vous
aimera... je le vois, je le sens.
— Grand Dieu I s'écria d'Emeau en riant. Vous parlez comme
la sibylle I
— Cela tient à mes origines, voilà tout, répliqua-t-elle froide-
ment.
— Mais Jeanne Runières se marie dans quinze jours.
Digitized by VjOOQ IC
L ETOILE DE JEAN. 733
— La belle raison I Ne savons-nous pas que ce n'est point là un
obstacle?,. Elle a de qui tenir d'ailleurs, ajouta-t-elle avec un amer
sourire.
— Et c'est pour cette folle préoccupation que vous voulez nous
mettre à la chaîne, ma pauvre Maud?
— Oui, Jean, parce que je sais qu'une fois votre femme je n'au-
rai plus rien à craindre. Si sceptique que vous êtes, je vous connais,
et je n'ignore pas que, votre foi donnée, vous ne la trahiriez plus.
Sans répondre, Jean la considéra un instant comme touché de ses
alarmes, et, l'attirant à lui, il la prit dans ses bras conune un en-
fant que l'on console :
— Allons, ma petite Maud, dit-il avec une tendre autorité qui ré-
vélait cette fois quelque émotion, il faut soigner cette folie-là, car
elle peut troubler ta vie... Comment, jalouse, toi? Mais c'est là un
sentiment bête entre tous !
— Mais ce sentiment bête, si j'en souffre, Jean, comme d'une
épine au cœur dont le tourment m'obsède?
— On l'extirpe, et l'on en guérit, voilà tout! Allons, souriez, ma
belle orgueilleuse, et chassez ces papillons noirs qui vous rendent
maussade en un si joli jour. Quand on est ce que vous êtes et ce
que je suis, on n'a pas de ces puérilités-là...
— Tu me jures que tu m'aimes toujours? répéta-t-elle en le re-
gardant dans les yeux.
— Je te jure par mon grand serment que tu es la seule femme
que j'aie jamais aimée.
— Je veux plus que cette parole, dit-elle d'un ton grave.
— Quoi encore?., la tête de cette pauvre Jeanne Runières?..
Parle, tu l'auras!
— Je veux que tu t'engages à me laisser libre d'agir contre elle,
si jamais tu l'aimais.
— C'est dit, ma belle tigresse, répliqua Jean en riant. Enfin la
voilà sauvée !
IV.
En toute intrigue galante, le chapitre des précautions inutiles
tiendrait un in-folio. Les plus avisés s'y font prendre. Les dissi-
mulations, les froideurs, sont les armes des naïfs; lady Maud
O'Donor ni Jean n'étaient de ceux-là. L'existence de la belle
veuve se passait dans ces régions élevées où une pointe d'excentri-
cité couvrait ses libres allures de fille d'Albion. En son splendide
hôtel du faubourg Saint-Honoré, dont les jardins donnaient sur les
Champs-Elysées, elle recevait suivant son caprice, et, dans les vi-
sites de jour qu'elle admettait, d'Erneau était bravement des çlua
Digitized by VjOOQ IC
73& BEYUS DES DEUX MONDES.
assidus. Presque chaque matin, on la rencontrait au bois, le plus
souvent seule, suivie de deux grooms; parfois accompagnée de
quelque soupirant dont la tâche n'était pas toujours facile. EUernoo-
tait avec une hardiesse rare un cheval de course célèbre que sa pe-
tite main domptait avec une sûreté d'écuyère, et sautait» en se jouaat,
des obstacles dont plus d'un gentleman rider se fût effrayé. Jean
se joignait comme un autre à ces courses où presque seul il pouvait
la suivre. Il arrivait qu'ils perdaient les grooms et qu'il la ramenait
sans plus de mystère. Cette franchise avouée dans leurs relaû<His
d'amitié détournait habilement tout soupçon. Deux semaines s'é*
taient à peine écoulées que le secret des deux amans pouvait défier
les propos.
(( Nul n'est maître de son lendemain, » a dit un sage. Jean avait
un dédain trop superbe des maximes absolues pour se préoccuper
jamais des événemens à naître; il s'en fiait à son étoile et laissait
venir les jours conune il leur plaisait de luire, sans en plus appré-
hender le cours que s'il eût dû lui-même le diriger à son gré. Ce-
pendant il avait pour principe que le bonheur est un art qui veut
qu'on le cultive. Aimant à sa façon, il estimait qu'une belle mai"
tresse vaut mieux qu'une laide, et, bien que la fantasque jalousie
de lady O'Donor ne reposât sur rien, il avait évité de reparaître aux
jours de M"*' Runières, lorsqu'une aventure des plus bizarres vint
le surprendre en pleine sécurité de lui-même et de son avenir
sans nuages.
Un jour qu'il rentrait du club pour s'habiller avant le dlnef,
comme sa voiture touchait le perron de son hôtel, un de ses gens
lui annonça que, depuis plus de deux heures, une jeune dame
très voilée attendait son retour. Pareille insistance en un logis de
garçon n'était point faite pour lui donner une haute idée de la visi-
teuse. Il respectait d'ailleurs sa maison et n'y avait jamais donné
accès à ce monde de relations légères que tout homme bien élevé
n'aborde que par hasard en dehors de chez lui. Songeant à quel-
que folie de lady Maud, il se dirigea vers le salon. Une jeune per-
sonne était debout devant la fenêtre, regardant la rue à travers la
vitre. Au bruit de la porte, elle se retourna. 11 ne put retenir un cri
de surprise en reconnaissant la nièce de son parrain. Assise prè5 de
la cheminée, miss Clifford, la gouvernante, feuilletait un album.
— Quoi! c'est vous, mademoiselle, ici, chez moi?., s'écria-t-il.
— Oui, répondit M"* Jeanne Runières, je me suis sauvée de chei
ma mère, et je viens vous trouver pour que vous me cachiez de
façon à me mettre à l'abri de toute recherche.
— Que je vous cache, moi?., mais vous n'y songez pas, made-
moiselle.
JM"* Jeanne secoua sa jolie tète d'un air résolu.
Digitized by VjOOQ IC
l'étoile de JEAN. 7S5
— On va me marier demain, reprit-elle, avec un homme que je
méprise et que je hais. J'en aime un autre, à qui je me suis fian-
cée; j'ai juré de l'attendre et d'être sa femme. Je me suis traînée
aux pieds de ma mère, et je l'ai suppUée pour qu'elle ne me con-
traigne pas du moins à ce mariage qui me fait horreur et qui
m'épouvante : elle a été impitoyable.
— Résistez!
— Oui ; cela vous est facile à dire, mais on a des raisons pour
passer outre... et des moyens pour me faire céder.
— Mais une pareille fuite, mademoiselle, serait un horrible scan-
dale qui vous perdrait... qui m'exposerait moi-même au danger
d'avoir à répondre d'une complicité que votre famille pourrait à
bon droit considérer comme un enlèvement.
— Ohl je sais que vous n'avez peur de rien, vous, reprit
M"* Runières.
— Pardonnez-moi, s'écria Jean, j'ai la plus grande peur de vous
compromettre!
— C'est déjà fait, puisque je suis chez vous.
— Ce n'est encore là qu'une imprudence qui restera ignorée.
Aussi, je vous en supplie, mademoiselle, rentrez au plus vite chez
votre mère, et ne donnez pas suite à ce projet fou.
— Si je rentre, je suis perdue.
— Invoquez l'appui de votre oncle; il est votre tuteur...
Elle eut un sourire amer.
— Mon oncle, dit-elle; mais a-t-il une volonté? Et, en supposant
qu'il m'apporte son secours, ne connaissez-vous pas ma mère?
— Pourtant ce que vous faites aujourd'hui prouve bien que vous
êtes capable de résolution.
— Oui, oui, je suis brave quand il le faut, même pour une déci-
sion folle, vous le voyez. Mais, encore une fois, je vous le répète, si
je retourne chez ma mère, je sais que je ne pourrai pas me dé-
fendre, et qu'elle aura raison de moi... A vous de voir, ajouta-t-elle
d'un ton décisif, si vous voulez me sauver.
Rien que Jean d'Erneau ne fût point d'un naturel à s'étonner de
rien, la conjoncture où le jetait son étoile lui parut cette fois d'im-
portance. Non point que, pour lui, il trouvât le moins du monde
inconséquent le coup de tête de M"* Jeanne Runières, du moment
qu'elle y trouvait sa convenance ; mais le chevaleresque était peu
son affaire, et, si accoutumé qu'il fût à respecter toute action de
logique, il était incapable de se dissimuler que son inteiTention
dans une pareille escapade le pourrait mener fort loin.
— Voyons, mademoiselle, dit-il enfin avec ce sang-froid qui ne
l'abandonnait jamais, tout ceci est fort grave. Répondez-moi donc.
Digitized by VjOOQ IC
736 BEVUE DES DEUX MONDES.
je VOUS en prie, avec la franchise et avec la raison que, dans les
rares occasions où j'ai eu l'honneur de vous voir, j'ai cm recon-
naître en vous, — Si je refuse de prêter mon aide à cette efifroyable
imprudence, qu'allez-vous faire?
— Miss Glifford, qui n'a pas peur, elle, va aller vendre ses quel-
ques bijoux et les miens que nous avons emportés; et, à la grâce
de Dieu, nous partirons. Je vous demanderai seulement la permis-
sion de l'attendre ici, puisque j'y suis venue,
— Et... où irez-vous?
— A Rome, si nous pouvons arriver jusque-là, où je retrouverai
celui... à qui j'ai fait serment d'être sa femme.
— M. Tancrède de Mauvert, je suppose.
— Oui, répondit M"' Runières.
— Et ce projet est irrévocable, vous me le jurez?
— Je vous le jure.
Jean d'Emeau aimait les situations nettes.
— En ce cas, mademoiselle, reprit-il, conmie entre deux folies
il vaut mieux que vous fassiez la moins grande, il est inutilejque
miss Glifford aille vendre ses bijoux.
— Vous consentez?
— Comptez sur moi, ajouta-t-il sans se départir de son flegme
et en lui tendant sa main, que M"® Runières prit avec effusion.
— Ah! je savais bien, dit-elle, que vous ne m'abandonneriez pas,
vous!.. De mon côté, croyez à ma reconnaissance, et soyez assuré
que jamais personne au monde ne soupçonnera rien^du service que
vous m'aurez rendu.
— Ohl cela m'est bien égal, et je m'en embarrasse peu!., reprit-
il. Mais, pour le moment, le plus pressé, c'est de vous faire dispa-
raître. — Voulez-vous me faire l'honneur de vous en fier pour tout
à moi?
— Pour tout, répondit M"* Runières.
— S'il en est ainsi, partons! Votre visite chez moi ne doit pas
se prolonger plus longtemps. Par bonheur, mes gens ne vous ont
point reconnue. Ma voiture m'attend ; baissez votre voile, et miss
Glifford le sien, et venez.
Miss Glifford était déjà prête.
En toute circonstance critique, Jean se résolvait vite : — pour ou
contre. — Ses décisions prises, il ne s'attardait jamais dans des
tergiversations inutiles, comme ces gens qui tâtent l'eau avant de
plonger. A headl était sa devise, et, selon l'expression américaine :
« il coupait le câble et chauffait. » A six heures, il quittait son hô-
tel, M"* Runières et miss Glifford cachées au fond de sa voiture. A
sept heures, ils étaient à Meudon; à sept heures et demie, la loca-
Digitized by VjOOQ IC
L ETOILE DE JEAN. 737
tîon d'une villa, agréablement située sur la lisière du bois, était
conclue. Il y installait M"^* veuve Humphry et sa nièce, citoyennes
d'Amérique.
— Jeanne et Jean I dit-il, nous devions être amis.
Très pâle, agitée, la réflexion l'ayant effrayée peut-être, en le
voyant partir M"® Runières devint toute tremblante. Il s'en aperçut.
— A la rigueur, il est encore temps, dit-il, devinant sa pensée,
voulez-vous que je vous ramène?
Elle eut un moment d'hésitation douloureuse, regarda autour
d'elle, comme épouvantée de son isolement subît. Pensive, irrésolue
devant cet inconnu de l'avenir sans retour qu'il lui fallait décider;
mais tout à coup elle fit un geste brusque.
— Non, non, dit-elle, il est trop tard! Partez sans moi!.. Seule-
ment, murmura-t-elle faiblement, soyez bon : Voici une lettre que
j'écris à ma mère; faites-la remettre, et tâchez de m'appofter de-
main de ses nouvelles.
— Ce sera fait... c'est justement aujourd'hui son jour. Par pru-
dence, il faut que j'y paraisse.
De retour de Meudon à Paris, Jean d'Emeau, mourant de faim,
se fit servir à dîner, et s'habilla sans se presser, en réfléchissant à
cette nouvelle aventure. Si confiant qu'il fût en lui-même, il ne
pouvait se dissimuler que ses amours avec lady O'Donor allaient se
compliquer d'un étrange conflit, si par hasard elle concevait le
moindre soupçon. Il connaissait trop bien cette imagination ardente
pour ne point redouter les effets d'une jalousie que ses protestations
avaient à peine apaisée alors qu'elle n'était en rien fondée. Après
une telle complicité dans ce coup de tête qui prenait toutes les
allures d'un enlèvement, comment détourner le péril?
Quoi qu'il en fût, le sort en étant jeté, Jean partit pour la soirée
de M"« Runières. Il était important de s'y créer un alibi à pareille
heure, et l'originalité de son rôle n'était point sans lui plaire. En
route, il fit arrêter sa voiture à l'angle d'une rue, et chargea un
commissionnaire de porter la lettre que lui avait confiée M'** Jeanne,
en recommandant à cet homme de la déposer tout simplement
chez le portier de l'hôtel. Un quart d'heure après, il faisait son en-
trée dans les salons. Il aperçut la maltresse du logis au milieu d'un
groupe. Du premier coup d'œil, il vit le désarroi, et comprit que,
frappée à l'improviste par une aussi inexplicable disparition qu'il
fallait cacher à tout prix, n'ayant plus le temps de désinviter son
monde, elle ne pouvait que payer d'assurance.
— Ah! cher monsieur d'Emeau, dit-elle en levant sur lui ses
beaux yeux, vous n'imaginez pas ce qui m'arrive!.. Voilà que,'au
moment du dîner, ma pauvre Jeanne, déjà si souffrante depuis huit
TOMB iXYnu — 1879. 47
Digitized by VjOOQ IC
738 RE7UE DES DEOX MONDES.
jours, s'est trouvée prise d'une si grande fièvre qu'il m'a fallu 1î
mettre au lit. Je vous laisse à penser mes inquiétudes et mon m-
barras.
— Ah! mon Dieu, c'est bien triste à la veille d'un mariage, re-
pondit Jean d'Erneau. — Et va-t-elle mieux maintenant?
— Elle dort, je quitte sa chambre à l'instant.
— Que dit le médecin ?
— 11 trouve son état fort grave.
— Ah! c'est bien triste, bien triste! répéta Jean.
Et, faisant place à d'autres survenans, il alla serrer la main aa
baron Sauvageot, qui causait à l'écart avec M. Arthur Verdier. A
leur contenance, il était évident qu'ils savaient tout. Par discrétioa
il passa, pour ne point interrompre leur conférence, et s'en alla sa-
luer quelques amis. Lady O'Donor ne devait point venir ce soir-li
Tout en échangeant des badinages sur l'air mélancolique du fiancé,
il vit bientôt entrer un valet qui s'approcha de sa maîtresse, et lui
souffla tout bas quelques mots. Au geste qu'elle fit, il devina Tarri-
vée de la lettre.
— C'est bien, dit-elle, répondez que je viens à VinstsmU
Et, s' excusant auprès de la comtesse de M... qui lui parlait:
— Ma pauvre enfant est réveillée, ajouta-t-elle, je cours auprès
d'elle... Vous me pardonnez, n'est-ce pas?
Elle sortit. Une minute s'était à peine écoulée que le baron Sau-
vageot fut appelé à son tour, ainsi que M. Arthur Verdier. Jeaa
n'eut point de peine à s'imaginer la scène qui se passait euCre eux.
N'ayant rien autre à faire, il écouta les propos; l'indispositioQ de la
pauvre M"' Jeanne Runières était trop plausible pour que Von glo-
sât sur un incident aussi naturel. Quelques amis pourtant de M. Ver-
dier, que son bonheur rendait envieux peut-être, n'étaient point
fâchés de railler sa déconvenue. Jean d'Erneau en était Jà de ses
observations, quand il vit reparaître le baron Sauvageon, qui lui
glissa ces quelques mots à l'oreille :
— Viens, sans en avoir l'air, me rejoindre à l'instant.
En filleul obéissant, Jean ne répondit que par un signe. Il laissa
disparaître son parrain qui, dès qu'ils furent hors du salon, l'eiD-
mena vivement vers un boudoir écarté, où il trouva M""» Runières
et son futur gendre assis tous deux sur un divan, dans une attitude
de^foudroyés.
— Qu'arrive-t-il? demanda-t-il en entrant, M"« Jeanne serait-elle
plus mal ?
— Ah ! il s'agit bien de cela ! dit le baron en se laissant tomber
découragé sur un fauteuil... Mais, assieds-toi là, car nous avons tous
les trois perdu la tête ; nous avons besoin de ton habitude de déci-
sion prompte et de ton sang-froid.
Digitized by VjOOQ IC
LETOaE DE JEAN. 739
— Parlez, vous m'effrayez! répondit Jean de cet air tranquille
qui ne l'abandonnait jamais.
— Écoute, reprit son parrain, tu es comme de la famille, et nous
pouvons nous fier à toi. — Jeanne n'est plus ici; elle s'est enfuie,
ou on nous l'a enlevée I
— Que m'apprenez-vous là?
— Il faut que tu nous aides à la retrouver avant que cet
esclandre soit connu.
— D'abord, des détails, dit Jean en l'interrompant... depuis
quelle heure a-t-elle disparu ?
La belle M'"'' Runières eut tout dit en trois mots. Sa malheureuse
enfant égarée était partie vers quatre heures avec sa gouvernante,
allant au bois. Là, comme de coutume, elle était descendue de sa
voiture pour marcher dans l'avenue de Madrid. Le cocher était ren-
tré à huit heures, ne l'ayant point revue. Enfin, une lettre d'elle
venait d'être remise à l'hôtel, ne laissant plus de doute sur sa fuite.
— Eh bien, rien n'est plus simple, dit Jean d'Ëmeau avec le
calme rassurant d'un homme d'action, et, par bonheur, il est en-
core temps! Selon toute probabilité. M"® Jeanne est en route pour
l'Angleterre, pour la Suisse, ou pour la Belgique, les frontières les
plus faciles à gagner. Or, sortie à quatre heures avec sa gouver-
nante, elles ont dû attendre, aucun express ne partant avant huit
heures du soir. Il suffit de faire jouer le télégraphe dans toutes les
directions pour qu'on les arrête au passage. Que M'"* Runières, qui,
seule, a qualité pour obtenhr cet ordre, veuille bien m'accompagner
chez le préfet de police; avant une heure, M. Verdier et vous, vous
l'aurez transmis à toutes les gares.
Dans un événement aussi critique , les instans étaient trop pré-
cieux pour que !!•"• Runières s'embarrassât de son monde. Elle
sonna, se fit apporter une pelisse qu'elle jeta sur ses belles épaules
et, sans même ôter sa couronne de lilas, elle partit avec Jean , tan-
dis que son frère et M. Arthur Verdier retournaient faire acte de
présence dans les salons, jusqu'à son retour. Une demi-heure plus
tard, elle rentrait.
— Ma pauvre Jeanne m'inquiète beaucoup, dit-elle, expliquant
ainsi son absence prolongée.
Un signe au baron Sauvageot et à M. Verdier les avertit que Jean
d'Emeau les attendait. Ils sortirent négligemment, chacun de son
côté, et, avant minuit, ordre était parvenu à toutes les frontières
d'appréhender à leur sortie du wagon M'** Jeanne Runières et sa
gouvernante, que devait faire re^nnaître un signalement précis.
Jean d'Emeau rentra chez lui, la conscience allégée des plus pres-
sons tracas.
Digitized by VjOOQ IC
7Â0 REVUE DES DEUX MONDES.
V.
Cependant, de si peu de conséquence que parût à Jean l'escapade
de M**' Jeanne Runières, ou si indillérent qu'il lui fût d'y apporter
son concours, il n'était point homme à se dissimuler les quelques
înconvéniens qui pouvaient résulter pour lui de cette affaire. Tout
cela, en somme, ne le regardait pas, et, bien que le rôle de redres-
seur de torts ait toujours quelque attrait, il était trop dégagé des
choses romanesques pour s'éprendre tout à coup d'un accès de don-
quichottisme, à seule fin de protéger les amours du jeune Mauvert.
Le lendemain, à son réveil, sa première pensée fut qu'il se trou-
vait avec la nièce de son parrain sur les bras,.,, ce qui déjà allait
déranger sa journée aveclady O'Donor. Pourtant, comme une fois en
croupe sur un dessein il ne permettait plus au souci de l'atteindre,
il en eut bientôt pris son parti. Selon sa coutume, il fit seller son
cheval pour aller faire un tour de bois; en route, il poussa jusqu'à
Meudon, se disant que, après tout, il se pourrait fort bien que, à
cette heure, la fugitive eût des regrets. Miss Clifford était là pour
couvrir au besoin son incartade d'un jour. Elle rentrait au bercail,
et tout était dit.
M"* Jeanne l'attendait avec une anxiété vive. Il la trouva ner-
veuse, agitée, consternée de sa fugue, d'une humeur d'enfant gâ-
tée, tourmentée de réflexions tardives, et presque prête à lui repro-
cher de ne point l'avoir détournée de sa résolution folle. Enchanté
d'une telle disposition d'esprit, Jean ne sourcilla pas plus que s*il
eût écouté curieusement le carillon d'une horloge à musique, et,
comme de son naturel, en aucune circonstance, il ne prenait jamais
par quatre chemins, lorsqu'elle eut épanché ses émois,. il lui pro-
posa aimablement de la reconduire lui-même à sa famille.
— Mais ne suis-je pas déjà perdue? dit-elle avec amertume.
— Non, en aucune façon, mademoiselle, sachez-le , répondit-il.
Pour tout le monde, vous ave;|eu un accès de fièvre hier soir. Nul
n'a pu soupçonner votre absence de l'hôtel. Madame votre mère
vous attend et vous espère. Et ce n'est pomt M, Verdier, je vous le
jure, qui sera le dernier à vous ouvrir ses bras.
— Mais je ne veux pas épouser cet homme, s'écria-t-elle.
— Ni moi non plus, mademoiselle! ajouta Jean, imperturbable.
Aussi vous laisserai-je le soin de résoudre ce que vous me faites
Thonneur de réclamer de moi. Quel que soit votre vœu, croyez à
mon dévoûment sincère.
Jean d'Erneau était terrible quand il se mettait à être logique.
Il possédait surtout un art de réduire si bien les choses à leur ex-
pression la plus simple qu'une fois cantonné dans un argument il
Digitized by VjOOQ IC
L ETOILE DE JEAN. 741
n'était plus possible de Ten faire déloger. M*^ Jeanne le comprit
d'instinct, et, baissant la tête comme une écolière prise en faute,
elle garda un moment le silence.
— Pardonnez-moi, dit-elle enfin, j'ai peur de ce que j'ai fait,
vous devez le comprendre; j'ai peur de retourner chez ma mère,
parce que, je le sens, je serais vaincue dans cette lutte. Eh bien,
vous, je vous en supplie, ayez de la raison pour moi. Je vous jure
de suivre vos conseils.
— Mais, pour que j'osasse vous donner un conseil, made-
moiselle, il me faudrait tout savoir de vos sentimens, de vos se^
crets, de vos pensées intimes. Or, f nous nous sommes si peu ren-
contrés !
— Interrogez-moi, et je vous répondrai comme à un ami.
Jean, surpris, la regarda dans les yeux.
— Ohl comme à un ami, reprit-il, résolu à se tenir ferme, ce
n'est pas assez. Il faudrait me répondre... conmie à un frère.
— Eh bien ! oui, comme à un frère, dit-elle en lui tendant fran-
chement la main. Et je vous remercie de dire ce mot. Maintenant
parlez.
— D'abord, demanda-t-il, pourquoi m'avez-vous choisi, moi que
vous connaissiez à peine, pour vous aider dans votre projet?
— Parce que vous ne ressemblez pas à d'autres, et que, le
peu de fois que je vous ai vu, vous m'avez parlé un langage que je
n'ai entendu qu'à vous, qui m'a donné une meilleure idée de moi-
même, et dont le souvenir m'a souvent soutenue dans mes décou-
ragemens; parce que je sais par mon oncle ce que vous avez su
faire de votre vie ; parce que j'ai compris enfin que, seul peutrêtre,
vous aviez deviné que je cachais une douleur et que vous en aviez
pitié. Vous voyez bien que je ne pouvais m'adresser qu'à vous.
— Et si je vous disais de rentrer chez votre mère ?
— Je vous obéirais !.. Mais je sais que vous ne me direz pas cela.
— Pourquoi?
M"* Runières n'osa répondre.
— Vous voyez bien, reprit Jean, que j'avais raison, et que vous
ne pouvez me parler conmae à un frère.
— Vous me tourmentez! dit-elle... Eh bien! oui, c'est odieux,
n'est-ce pas, étant ce que je suis, de fuir la maison de ma mère et
de l'abandonner ainsi? Ah ! je vous le jure, j'ai tout fait pour l'aimer,
comme j'aimais mon pauvre père. Hélas! à douze ans je la connais-
sais à peine,^et, lorsqu'à cet âge je sortis pour quelques mois de
mon couvent, je ne demandais qu'à lui ouvrir mon cœur plein de
tendresse, à la chérir, à la consoler de la perte si cruelle dont j'a-
vais peur de la voir trop souffrir. — Mais M. Verdier était là. — Et
Digitized by VjOOQ IC
7â2 RETUE ]>£S DEUX MONDES.
depuis lors, ajouta- t-elle tristement en détounnnt les yeux, ii
bien falln comprendre que j'étais seule à me souveair.
Malgré lui, Jean se sentit glisser, et à son tour ce fut loi qik
tendit sa main.
— Vous êtes une brave enfant, dit-il. — Joyons, essuyex tos ji
et causons comme deux anus de la résolution grave que tods fk
nés aujourd'hui. Vous êtes cette fois bien décidée?
— Oui.
— Et vous avez réfléchi à l'éclat qui va forcément en résahffîïi
vous calomniera, n'en doutez pas, car, comme il voos faut éf
raltre jusqu'au jour de votre majorité sans que Ton sidie ce fl
vous êtes devenue, le monde aura le champ libre à toutes les sf
positions. Or voos avez à peine vingt ans, et c'est plus d'une lo^
de luttes contre l'autorité de votre mère, qui mettra certaineiDei
tout en œuvre pour découvrir votre retraite.
— Qu'importe ! dit M"** Runiëres; plutôt que la vie que je inàl
ou que l'avenir que l'on me prépare, je subirai tout.
— Un dernier mot pourtant, ajouta-t-il. Votre mère saît-elkqi
vous aimez M. de Mauvert et que vous êtes engagée avec luiî
— Oui. Et je l'ai suppliée !
— Qu'a-t-elledit?
— Oh I elle m'a démontré que je suis une folle et que M. Vcnft
seul peut faire mon bonheur.
— Elle est restée inflexible à toutes vos prières?..
— Oui. Et même... devant des raisons que je croyais ks ph
puissantes sur elle.
— Quelles raisons? demanda Jean.
M"* Jeanne ne répondit pas et détourna encore les yeux.
— Voyons, reprit-il, pour que je puisse vous protéger sûremrt
il faut bien que je sache tout.
Elle hésita encore, il la pressa.
— Eh bien I raurmura-t-elle enfin, rougissante comme à un h-
miliant aveu, je lui ai offert la moitié de cette fortune que ntf
pauvre père, hélas I m'a laissée tout entière.
— Innocente, dit Jean, vous êtes mineure. Elle savait bien qo'rf
telle offre ne signifiait rien.
A ce mot, qui résumait tout un drame étrange qu'il avait*
puis longtemps deviné, Jean d'Erneau, malgré son fiegme, ne pi
se défendre d'un léger sentiment d'estime pour ce coup de léte'i
fille qui attestait une énergie rare. Son goût pour Yexreniric trt»
vait après tout dans une telle aventure une assez belle occasioa
s'exercer.
— Alors, reprit-il cette fois décidé, il faudra dcmc, madem*
selle, que ce soit moi qui vous marie I
Digitized by VjOOQ IC
l'étoile de JEAN. 7âS
Cette conclusion formulée, il eut bientôt arrêté son plan. Il était
évident que la dernière pensée de M"* Runières serait de soupçon-
ner sa fille aussi près de Paris. Il suffisait à cette heure de ne point
commettre d'imprudence, en attendant qu'il eût pourvu à la sécu-
rité d'une retraite qui pût oflrir à la rigueur aux yeux du monde
toutes les garanties de convenances que réclamaient l'état et le
nom de M"* Jeanne. L'asile d'un couvent écarté, comme prêtant
trop de facilité aux recherches, et s'accommodant mal d'ailleurs à
la petite tête indépendante de la jeune personne, il allait s'occuper
de trouver tout simplement dans quelque coin isolé de la France
une demeure où, très prudemment cachée, elle attendrait sous l'aile
de miss Clifford le jour de sa majorité.
— Auriez-vous des objections contre la Normandie? demanda-
t-il à tout hasard.
— Je me soumets d'avance à ce que vous déciderez.
Jean d'Erneau revint tranquillement par le bois, comme s'il eût
employé sa matinée à cultiver son ti'ain hygiénique, et que l'enlè-
vement d'une fille en eût fait partie, fût-elle la nièce de son par-
rain. Sans plus se préoccuper des suites que pouvait amener cette
affaire, tout en sifflotant faux le chant national américain et faisant
exécuter des changemens de pieds à son cheval, il eut bientôt com-
biné dans sa tête les menus arrangemens que nécessitait pour lui
ce nouvel incident imprévu de sa vie. Sérieux dans son emploi de
ravisseur, il se mit à réfléchir que le climat de la Normandie était
un peu bien froid pour la santé d'une jeune personne élevée en
serre chaude dans un hôtel parisien. Et cela le rendit d'autant plus
songeur que, de trois années de guerre et de nuits passées au bi-
vouac, il avait rapporté quelques rhumatismes qu'exaspérait parfois
la fraîcheur du temps. Le midi d'ailleurs avait cet avantage d'une na-
ture plus vivante et plus gaie, ce qui était d'un inexprimable attrait
pour une imagination exaltée que la solitude allait replier sur elle-
même. Un petit castel de Provence, qu'il pourrait surveiller de Nice
et de Monaco, où lady O'Donor parlait d'aller passer le prochain
hiver, plairait certainement beaucoup plus à W^ Jeanne qu'une
triste habitation perdue dans les grèves... Sur cette pente, il en
vint à se rappeler que sa mère habitait le département du Var.
— Parbleu! se dit -il, voilà mon affaire I Je la dépose dans le giron
maternel comme une jeune Américaine dont la famille est absente
pour quelques mois. Mon parrain, qui n'a jamais remis les pieds
dans le pays depuis que ses électeurs ingrats l'ont dégommé^ n'ira
jamais la chercher làl — Ravi de son idée lumineuse, il résolut
d'écrire le jour même pour avertir sa mère de son retour, dont il
avait tout à fait oublié de lui faire part, depuis sa dernière missive
qui datait^de trois ou quatre ans.
Digitized by VjOOQ IC
744 BEVUE DES DEUX MONDES.
Gomme il arrivait chez lui, il trouva le baron Sauvageot qui!*'
tendait en donnant un coup d'œil aux détails de récurie.
— Eh bien, avez-vous des nouvelles de votre nièce? lui demiià
Jean lorsqu'ils furent entrés.
— Aucune. Je viens de chez ma sœur; elle est désolée. Lest
pêches arrivées ce matin au préfet ne révèlent rien du passage à
deux voyageurs ressemblant au signalement donné d'une jesa
fille accompagnée d'une gouvernante anglaise. Donc, elles ne soi
point parties I
— Comment? s'écria Jean, est-ce que les ordres ont étéenroyè
dans cette forme-là ?
— Sans doute I N'avais-tu pas dit de les expédier ainsi?
— Jamais de la vie ! mais, mon parrain, c'était élémentaire cet
Quoi! vous avez tous supposé que M"» Runières tentait pareille
escapade sans y être aidée par quelqu'un d'intéressé i rompre
son mariage?
— Tiens, en effet, reprit le baron en fronçant ses gros sourdb,
ce que tu imagines là est assez probable. — Alors, que crois-tu?
— Je crois tout simplement qu'un amoureux couple a passé b
frontière, tandis que miss Clifford, partie par le même train, les
suivait à distance, sans avoh: l'air de les connaître.
— C'est vrai! dit le parrain en se frappant le front. Que faire
alors?
— Dame, si M"* Jeanne a un penchant secret, il me semble çne
M"** Runières n'est point sans avoir eu quelque soupçon.
— C'est cela, s'écria le baron : Mauvert !.. II sera venu de Rome
pour faire le coup !
— Eh bien, reprit Jean avec son flegme, puisqu'il est là-bas à
l'ambassade, rien de plus facile que de le retrouver. Et, en organi-
sant autour de lui une surveillance active...
— Tu as raison, tout devient clair! — Je cours che? ma sœur.
Merci encore de ta conduite en toute cette triste affaire.
En prononçant ces mots, le baron Sauvageot se leva, et tendit
avec effusion la main à son filleul.
— Du reste, ajouta Jean d'Emeau, vous savez, je ne hasarde la
que des déductions logiques. II se peut fort bien aussi que M"' Rii-
nières n'ait point quitté Paris...
— Allons donc! Ce serait trop naïf!
Jean le reconduisit jusqu'au perron. Au moment de le quitter :
— A propos de voyage, dit-il, d'ici trois ou quatre jours, j'irai
faire un petit tour à Nice. Si vous veniez avec moi?
— Impossible, mon cher, avec de telles'complications sur les bras.
— En ce cas, adieu, si je ne vous vois qu'à mon retour.
Son parrain expédié, sans plus de remords, Jean d'Emeau rea-
Digitized by VjOOQ IC
L'ÉTOttEU)E JEAN. 745
tra dans son cabinet, et s'assit devant son bureau pour dépouiller
^ sa correspondance du matin. Parmi les lettres déposées sur un pla-
ira teau d'argent, il en avisa une, cachetée d'un grand sceau, qui lui
^ venait d'Amérique. Aux timbres de la poste, il vit qu'elle lui avait
été adressée de France, il y avait deux mois, et qu'elle lui était
^retournée par un de ses correspondans. Il l'ouvrit la première; elle
était ainsi conçue : «Grasse, 5 février. Monsieur Jean Demeau à
l'Assomption (Paraguay). — Monsieur, c'est avec le plus profond re-
/ gret que j'ai l'honneur de remplir auprès de vous une pénible mis-
" sion en vous informant de la mort de M"* Marie-Séverine Demeau,
votre mère, décédée hier 4 février en sa maison des Olivets. Par
^ des circonstances toutes particulières sa succession réclamant abso-
lument votre présence, je viens vous prier de vouloir bien au plus
■ tôt me faire part de vos intentions à ce sujet. Agréez, monsieur...
^ Edme-Éloi Cavaillon, notaire à Grasse (Var). »
— Voilà mes projets renversés, se dit-il avec ennui.
Pourtant il réfléchit bientôt que, après tout, par cet héritage,
l'habitation lui restait, ce qui simplifiait déjà beaucoup les arran-
gemens. La maison des Olivets, autant qu'il la pouvait retrouver
dans ses souvenirs, située dans un endroit charmant, avait une
aimable apparence de villa qui réjouirait les yeux de M"*» Jeanne.
Le confort intérieur, y fût-il insuffisant, était chose facile à régler.
Jean avait pour habitude d'agir sans longs débats. La lettre du
notaire exigeant une prompte réponse, après le retard qu'elle avait
éprouvé, il résolut de partir le soir même. M"* Runières était à
cette heure trop bien à l'abri de toute découverte pour qu'une
absence de quelques jours pût être un péril. 11 retourna à Meudon
porter à la fugitive les dernières nouvelles du baron Sauvageot,
l'informa qu'il allait lui préparer une retraite assurée, et, pour-
voyant d'ailleurs à toute éventualité imprévue, la laissa pour courir
chez ladyO'Donor qu'il convainquit sans peine de la nécessité d'une
séparation si pleinement justifiée par la lettre du notaire qu'il lui
montra.
VL
Un voyage de vingt-quatre heures est tout juste une promenade
pour un Américain. Le lendemain, Jean était à Grasse.
En route, il avait pu songer. Livré tout vif, dès son plus jeune
âge, à l'isolement du collège, il avait compris vite à ses dépens
que son plus sûr ami, c'était lui-même. Conscient plus tard de
l'inutilité d'un bagage d'affections de famille qui eussent peut-être
gêné son ami dans sa route, il s'était allégé d'un seul coup de
tout ce que sa nature indépendante devait considérer comme
Digitized by VjOOQ IC
7&6 BEVUE DES D|;UX MONDES.
superflu. Deux ou trois vacances passées aux Olivets l'avaient i
peine lié avec sa mère, et ce décès inattendu, qui le faisait orphdii,!
n'éveillait pour lui d'autre idée qu'un règlement de succ^âa
prévu dans le cours de ses affaires.
Cependant, un point l'intriguait. — Parfois, en son for intérie»,
il s'était laissé aller à des songeries sur la iaç(Mi bizarre dootos
l'avait élevé, et, bien qu'il s'en souciât comme d'un fétu, ilanh
toujours flairé quelque mystère. La lettre de maître Cavaillon, a
mentionnant que « des circonstances toutes particulières » eô-
geaient sa présence, le confirmait dans l'idée qu'il devait v avoir,
pour le moins, un secret dans les formalités à remplir au sujet de
son héritage.
Arrivé à Grasse à neuf heures du soir, il envoya sa carte u
notaire. Rendez-vous fut pris pour le matin suivant.
Maître Cavaillon était un aimable homme de soixante ans, armé
de lunettes par-dessus lesquelles il regardait avec deux grands feux
ronds, naifs, curieux comme des yeux d'enfant. Petit, replet comme
un évêque, l'air doucement réjoui, un bon sourire éclairait soq
visage sans nuire à la gravité professionnelle. Tout en lui attirail
la confiance et commandait l'estime.
Jean, avefc ses manières posées, avait naturellement un certain
air de grandeur ; en le voyant entrer dans son cabinet, \e bon
notaire, qui Tattendait, demeura un peu surpris.
— Monsieur d'Erneau?.. dit-il non sans quelque hésitation.
— Oui, monsieur, répondit Jean.
— Mais, Derneau sans apostrophe, avec un grand Dl.. reprit le
notaire, en tenant à la main la carte de visite qu'il avait reçue.
— Avec un grand D, monsieur, répliqua Jean. La panicu\e©t
une fantaisie douce d'un parrain que j'ai. Elle m'est restée du
collège, par habitude prise.
— Parfait I — Donc, vous venez pour la succession deTlI** Marie-
Séverine Derneau?
— Précisément, monsieur, et j'arrive de Paris, où votre lettre m'a
rejoint, après avoir couru après moi jusqu'en Amérique... ce qui
vous explique mon retard à vous répondre.
— Tiens, tiens, vous étiez de retour I En tout cas, vous voicir
c'est le principal I — Avez-vous vu monsieur votre père?
Si flegmatique qu'il fût, Jean le regarda étonné.
— Mon père! s'écria-t-il. — Quel père?
— Dame, celui qui nous intéresse en votre affaire de succession
ne peut être que monsieur Marins Derneau, l'autre ne comptant
pas... car, vous connaissez, je le pense, l'axiome de droit...
— Paler is est quem nuptiœ demonstranty ajouta Jean d'Erneau,
qui s'était bientôt remis, je sais cela. — Je suis avocat, monsieur.
Digitized by VjOOQ IC
L ETOILE DE JEAN. 7i|7
— Mes complimens, dit le notaire avec un salut. Donc, vous n'i-
gnorez pas que ledit sieur Marius Derneau doit intervenir, madame
votre mère s'étant mariée sans contrat.
— Je comprends très bien cela, monsieur, répliqua Jean d'un
lOQ non moins ponctuel que celui de l'excellent maître Cavailbn;
mais ce que je ne comprends pas du tout c'est que, ne me croyant
plus aucun père, d'après votre dire, je me trouverais en avoir deux.
— Comment! Vous ne savez donc rien, monsieur, de votre si-
tuation de famille?
— On m'a toujours dit que mon père était mort lorsque j'avais
deux ans... Ne m'en étant jamais connu d'autre, vous me voyez donc
très surpris de votre langage.
— Âh ! je vous demande vraiment mille pardons, monsieur 1 reprit
le notaire confus. Je vous jure que je n'avais aucunement
l'idée que vous pussiez être dans l'ignorance des choses.. • que
tout le monde ici...
— Mais ne vous excusez point, monsieur, répliqua Jean de son
air le plus tranquille. Nous causons affaires, et je ne puis que vous
remercier de m' éclairer aimablement sur les nécessités qu'elles
comportent, aussi bien que sur des questions de famille qu'il faut
bien, après tout, que j'aborde avec vous, puisqu'elles ont trait à
mon héritage. Reprenons donc, je vous prie, sans nous préoccuper
de restrictions inutiles, et procédons par ordre. Vous me faisiez
l'honneur de m'apprendre que j'ai l'avantage de posséder deux
pères : l'un, M. Marius Demeau que je croyais mort, et qui ne l'est
pas, dites-vous.
— Je le suppose du moins, s'empressa d'ajouter maître Cavaillon,
qui avait déjà repris son sourire, car son acte de décès n'est jamais
parvenu à madame votre mère.
— Fort bien !.. Et mon autre père, quel est-il?
Dame, monsieur, répondit en hésitant le notaire évidemment
interloqué de cet air dégagé, je ne pourrais, en vérité, sur ce point
vous répondre que par des... suppositions... assez probantes... il
faut biœ le dire... que l'on a faites autrefois dans le pays, mais
qui cependant n'ont que le caractère de toute suspicion de ce genre.
— Sans aucun doute, reprit Jean, et je comprends cette réserve
discrète. A tout prendre pourtant, votre confidence éveillant mes
souvenirs, je ne serais pas très éloigné de me ranger moi-même à
cette opinion qu'il pourrait y avoir là en effet quelque mystère. ••
Mon second père ne serait-il pas par hasard le baron Sauvageot?
. — Hum! fit le notaire un peu hésitant... C'est du moins kiL,
monsieur, que je vous aurais nommé, d'après les circonstances qui
ont accrédité ce bruit.
Digitized by VjOOQ IC
748 BEVUE DES DEUX MONDES.
Vous ne voyez pas d'inconvénient à me les raconte,
circonstances?
— En aucune façon, monsieur. Elles ne peuvent que sem
vous guider dans cette affaire... Et je puis même ajouter qi?
suis seul à les bien connaître, votre père légal ne les ayant
qu'à moi.
— Je vous écoute, monsieur.
Maître Cavaillon fit alors le récit suivant dont nous résumoiÊ
élémens principaux.
Les Derneau, de père en fils, étaient fermiers des Olivete, ce
explique qu'à vingt-cinq ans Mai'ius, le père de Jean,
trait le superbe domaine du général baron Sauvageot. Garçon soliikl
intelligent, tête provençale et cœur franc, Marins avait presque m
élevé au château, pour servir de compagnon de jeux au jeune 1»-|
ron Césaire. Il en était résulté une de ces camaraderies de ûls i
fermier à fils de maître qui s'était naturellement changée chez Vifr
férieur en un aveugle dévoûment. Devenu majeur, le jeune Sauu-
geot, déjà riche du bien de sa mère qu'il avait perdue, s'en étak
allé à Paris. Il n'avait plus dès lors fait en Provence que de courts
apparitions, quand, à la mort de son père, il fut contraint d'y yem
passer quelques semaines. Marins Derneau était marié depuis tné
mois à une fort jolie fille du pays qu'il adorait. Gomme il était î
prévoir, le baron Césaire, accueilli avec effusion par Vheureux mé-
nage, visita souvent la ferme, et il ne se passa bientôt guère à
jours sans qu'il y parût. Marins était au comble de la joie. Par
malheur, le baron repartit. Mais, rappelé à Grasse l'hiver suivant
par les soucis d'un procès, il s'établit cette fois auxOlivets.Uinstal-
lation rustique était trop commode pour qu'il n'en profilât point
chacun de ses voyages. Il s'accoutuma bientôt à revenir chaque
mois consacrer quelques jours aux soins de ses affaires.
Ce commerce d'amitié durait depuis deux ans, au grand coDtentt
ment de Marins, à qui tout souriait. Cn enfant lui était né, son ami
Césaire avait voulu en être le parrain ; et, comme cadeau de baptême
à son filleul, avait renouvelé le bail de la ferme, à des conditions de
redevances réduites presque d'un tiers, alors que le rendement supé-
rieur des terres, améliorées depuis quinze ans, eût dû fair« prévoir
au contraire une formidable augmentation... L'exploitation des
Olivets devenait une fortune ; des travaux de drainage allaient en-
core en accroître l'importance. Marins travaillait avec ce courage
doublé d'intelligence qui est le nerf de toute grande entreprise, et
réussissait au-delà de ses espérances, lorsque tout à coup le pl^"
horrible malheur vint s'abattre sur lui.
Bien qu'il fût tout naturel que le baron Césaire , qui ne parais-
Digitized by VjOOQ IC
l'étoile de JEAN. 749
sait jamais que pour quelques jours , préférât rhabitation de sa
ferme à celle de son château, la fréquence de ses apparitions avait
bientôt fait jaser le pays. La fière Séverine, la femme de son ami
Marins, était d'une beauté rare, un peu coquette, et d'humeur pro-
vocante ; ses airs de dame lui valurent d'abord des quolibets qui
se changèrent aisément en bruits fâcheux sur ses relations avec le
jeune Sauvageot. — Un soir, Marius, rentrant après une longue
journée passée loin de chez lui, s'était arrêté au village ; pendant
qu'il donnait quelques ordres à ses gens, l'un d'eux, assez mauvais
sujet qu'il avait renvoyé la veille, se mit à ricaner à l'écart en
l'entendant annoncer aux autres qu'il les rejoindrait dès l'aube au
champ des Sources, un des plus éloignés de la ferme. Le maître
des Olivets n'était pas patient; marchant droit au ricaneur, il lui
demanda ce que signifiait son air de gouaillerie.
— Eh bien, répondit l'homme, cela signifie que de bonne heure
vous laisserez la place à monsieur le baron, voilà tout.
Il n'avait pas articulé le dernier mot que Marius avait bondi sur
lui, le saisissant à la gorge, et l'on eut peine à l'arracher de ses mains.
11 est de ces coups qui frappent en plein cœur, fussent-ils dirigés
par la plus abjecte perfidie. Marius revint chez lui dans un état
d'exaspération qui touchait au délire. Soupçonner sa femme, et
surtout celui que dans son dévoûment il aimait à l'égal d'un frère,
un ami d'enfance qui l'avait comblé, et pour lequel il eût donné
avec joie le plus pur de son sang !.. une pareille infamie était telle-
ment stupide qu'elle en devenait absurde à force de lâcheté. Mais,
si confiant de cœur qu'il voulût être, sous l'obsession d'une idée
trop cruelle, le pauvre Marius observa malgré lui. — Un mois plus
tard, il ne doutait plus ; l'homme avait dit la vérité : sa femme le
trompait, et le baron Gésaire était son amant.
11 y eut alors im drame effrayant entre ces deux misérables, en-
hardis par une confiance aveugle, et ce mari qui les épiait. Trois
fois ils furent au bout de son fusil ; mais chaque fois le malheureux
sentit défaillir son courage. 11 les avait tant aimés!.. Enfin, tour-
menté de cet horrible rêve qu'un jour peut-être, succombant à sa
rage, il les tuerait tous les deux, il se décida à s'enfuir, n'empor-
tant de son bonheur perdu que son enfant qu'il adorait. — Mais
alors, une affreuse pensée lui surgit tout à coup. — Si son enfant
n'était pas même de lui?.. Terrifié d'un tel doute, il ne songea plus
qu'à s'assurer si du moins un dernier espoir lui restait. 11 médita
son projet ; puis, un jour, annonçant un voyage d'affaires impré-
vues qui devait le retenir jusqu'au surlendemain, il quitta les Oli-
vets. Parti le soir, laissant les amans sans défiance, il se cacha aux
environs, attendant l'heure. Au milieu de la nuit, il revint à sa mai-
son, ouvrit la porte sans bruit, et monta à la chambre de Séverine,
Digitized by VjOOQ IC
750 EEYUC DES DEUX MONDES.
La chambre était vide. Il se rendit alors à rappartement de Césainl
Sauvageot, qui occupait une aile de la maison, luxueusement usé- 1
nagée avec des meubles apportés du château. Là, armé (fusl
double clé qu'il avait fabriquée lui-même au moyen d'une empreinte,
il entra dans l'obscurité, alluma une bougie, et marcha droit to
une seconde pièce où couchait le baron. Y ayant pénétré, il les tmn ]
endormis... Marins les réveilla. A sa vue, ils jetèrent un cri.
— Silence! dit-il d'une voix brève, les gens ne doivent rien a-
tendre de ce qui va se passer ici.
Sur ces mots, il déposa froidement des pistolets qu'il teDiitih
main, et s'adressant à l'amant :
— Allons, levez-vous, et allez m'attendre là, ajouta-t-fl en \é
désignant la chambre voisine. J'ai d'abord à parler à ma femme.
Ensuite j'irai vous retrouver.
Le jeune baron Césaire n'était pas naturellement brave. Trem-
blant sous ce regard qui l'écrasait, il obéit avec tant de Mte,
oubliant si bien sa complice, en son épouvante folle, que la mal-
heureuse se sentit perdue.
— Césaire ! s'écria-t-elle imprudemment.
— J'ai dit: Silence 1 répéta Marius.
Et, poussant le baron vers la porte d'un cabinet de toilette, il
l'y" fit entrer et l'enferma en tirant im verrou. Il revint alors à
Séverine.
— Mon Dieu ! bégaya-t-elle, est-ce que tu vas me tuer?
— Nous allons voir, dit Marius. Pas de gémissemens inutiles, et
réponds-moi. — De qui est notre enfant?
Demi-nue, assise sur le lit, les traits convulsés, elle le r^ardaît
dans un tel paroxysme de terreur qu'il vit qu'elle ne Tentendait
même pas.
— Écoute, reprit-il, si tu tiens à ta vie, comprends-moi bien, car
c'est ta seule chance de te sauver. — Il faut que je sache si mon
enfant est de moi... et pour cela, tu vas me révéler depiii5 quand
Césaire est ton amant. Lorsque tu auras parlé, j*îrai rinterroger :
s'il me dit la même date que toi, je vous laisse vivre ; si sa réponse
ne's'accorde pas avec la tienne, je vous tue tous les deux. Mainte-
nant réfléchis, j'attends.
Séverine respira; elle connaissait Marius, elle ne doutait point
unjnstant que ce qu'il avait résolu, il le ferait. Elle conn^ssait
aussi trop bien le baron Césaire pour n'être point certaine que, à^
vant^une telle menace, il avouerait tout comme elle. Elle entrevit
l'impunité.
— C'est depuis deux ans, dit-elle avec assurance.
— Quelques mois après notre mariage, alors ? demandart-9 sans
marquer le moindre étonnement.
Digitized by VjOOQ IC
L*ÉTOILE DE JEAN. 751
^ — Oui.
'^ — A ses premiers voyages, sans doute?
— Au second.
— C'est bien... A son tour maintenant ! ajouta Marins en se di-
^ rigeant vers l'autre pièce.
En le voyant entrer, Césaire Sauvageot crut sa dernière heure
venue ; mais il se remit un peu en remarquant que Marins n'était
" plus armé. Quoique tremblant encore de tous ses membres, il essaya
" de prendre une contenance moins piteuse.
— Je suis à vos ordres, se hasarda-t-il à murmurer.
A cette phrase banale, Marins ne put réprimer un geste de co-
lère ; mais, s' apaisant aussitôt : — Regardez-moi donc en face,
^ dit-il. Est-ce que vous croyez que j'en doute?
L'entretien ne fut pas long. Les paroles du mari furent aussi dé-
cisives pour l'amant que pour la maîtresse. Le baron n'hésita pas
-' plus qu'elle; sa réponse, par bonheur pour lui, confirma ce qu'elle
ï*- avait avoué déjà. Marins sortit alors, passa par la chambre, où, pal-
i^ pitante, attendait Séverine, et sans même se retourner vers elle il
s'en alla, les laissant tous deux.
L'infortuné, comme toutes les natures simples et vraies, aimait
son enfant. Il venait d'acquérir la preuve qu'il était peut-être le fils
de l'autre. Sa résolution fut bientôt arrêtée. Descendant Tescalier
comme un homme ivre, il entra dans une pièce qui lui servait de
bureau, rassembla à la hâte ses papiers et ses livres, qu'il boucla
dans une malle. Au point du jour, il les remettait aux mains de
: maître Cavaillon, en lui confiant ce qui venait d'arriver. Abandon-
nant tout, et n'emportant de sa ferme que les habits qui le cou-
• vraient, il le chargea de rendre ses comptes au baron. Depuis lors,
on ne l'avait jamais revu.
Tel fut le récit du bon notaire. Jean d'Erneau l'avait écouté avec
beaucoup d'intérêt, et plusieurs fois même avait marqué sa satis-
faction par des hochemens de tête approbatifs. Quand la pérorai-
son fut achevée, il complimenta courtoisement le narrateur.
— Cette histoire est tout à fait intéressante, monsieur, dit-il, et
vous la contez vraiment fort bien. — A cet éloge, maître Cavaillon
répondit par un salut de remercîment. — Pour la résumer cependant,
ajouta D'Erneau, il en ressort évidemment que nous n'avons sur cette
question de double pateraité que des données en effet très vagues.
— Il pourrait y avoir la voix du sang... hasarda le notaire.
— Penh ! c'est bien subtil !.. Mais, la chose en soi étant fort in-
différente et du domaine particulier du sentiment, il nous reste uni-
quement à traiter le point légal du quem nuptiœ demonstrant. Où
est mon père Marins Derneau, qui seul nous est indispensable?
— Ma foi I monsieur, je l'ignore, car on n'en a plus jamais en-
Digitized by VjOOQ IC
752 REVUE DES DEUX MONDES.
tendu reparler, sauf il y a une douzaine d'années par un cousm (ji
habitait alors Toulon et qui avait gardé quelques relations aveclk
M. le baron à cette époque vendant ses terres et quittant défiDi
vement le pays, madame votre mère acheta les Olivets. 11 falk
alors une autorisation de son mari, qui Tenvoya du reste en IM
par l'entremise de ce parent.
— Et mon cousin vit-il toujours?
— Je le crois, monsieur. Seulement je vous avouerai que j'ai!»
certitude qu'on ne saurait rien par lui. Je lui ai écrit trois f(Hs,3
ne m'a point répondu.
— A combien se monte l'héritage de ma mère ? demanda Jeai
en mordillant la pomme de sa canne.
— A six cent mille francs environ, répondit le notaire.
— Bon ! J'irai voir le cousin, il parlera.
Ces préliminaires posés, Jean d'Emeau s'occupa aussitôl dt
principal motif qui l'avait amené : à savoii- une installauoii pour
M"' Jeanne Runières. Il pria maître Cavaillon de lui faire visiter les
Olivets; rien ne l'empêchant de s'y établir, il ne cacha point son
intention de prêter cette demeure à ime jeune dame américaine de
ses amies, précisément la fille de son associé du Paraguay qui lai
avait fait parvenir sa lettre. Quelques heures plus tard, Jean re-
voyait son nid, tout émerveillé de le trouver si duveté. La maison
même était si fort changée depuis son enfance qu'il eut peine à li
reconnaître dans cette villa charmante où se devinait encore sans
peine l'empreinte du goût parfait de son parrain. Il ne put se dé-
fendre de féliciter rétrospectivement sa mère de Tavoir entretenue
avec un pareil soin. M"* Jeanne serait là au comble de ses vœux.
Ses dispositions furent bientôt prises. Après une dernière entrevue
avec le bon notaire, et renseigné sur son cousin autant qu'il pouvait
l'être, il repartit le soir même pour Toulon, où il arrivait le matin.
Le parent de Marins était un Derneau, propriétaire d'un hôtel de
second ordre sur le port. Jean descendit chez lui et, la reconnais-
sance faite, aborda sans ambages la question qui l'amenait. Dès les
premiers mots sur son père, il comprit que le cousin se tenait sur
la défensive et ne voulait effectivement rien dire. Mais Jean savait
trouver les joints de toutes les armures. En déjeunant avec ce nou-
veau parent, qu'il avait invité, il parla très négligemment du chiflre
de l'héritage, lequel, à défaut de son père et de lui, pouvait fort bien
un jour revenir à des collatéraux. — Avant la fin du dessert, il
apprenait que Marins Derneau était depuis vingt-cinq ans en Bre-
tagne. Il habitait le village de Gardée, aux environs de Quimperj le
cousin n'en savait point davantage.
(La seconde partie au prochain numéro.)
Mario Uchard.
Digitized by VjOOQ IC
LES
TUILERIES ET LE LOUVRE
PENDANT LA COMMUNE
I.
L'AVANT-DERNIER JOUR DES TUILERIES.
I* — LB GODVBBKBUR DD CHATBAU.
Ce fui en 1564 que, sur l'ordre de Catherine de Médicîs, Phili-
bert Delorme jeta les premières fondations du château des Tuileries;
presque tous les souverains qui régnèrent sur la France tinrent à
honneur de le continuer ou de l'embellir: à la veille de la révolu-
tion du 4 septembre, on y travaillait encore. Il fallut donc à la mo-
narchie trois cents ans pour l'élever; une nuit suffit à la commune
pour le détruire. Il était resté debout pendant la terreur, il n'avait
même pas été menacé par les invasions de 1814 et de 1815. L'in-
surrection du 18 mars, débutant par l'assassinat de deux généraux
et de quelques gendarmes, suivit imperturbablement sa logique et
s'effondra au milieu des incendies allumés par elle; des Tuileries
elle fit une vaste ruine que remplit un peu de cendres. Le pétrole
tourmentait l'esprit des communards; il y avait là un nouveau moyen
de destruction rapide fait pour tenter des hommes qui s'intitulaient
volontiers les apôtres de l'humanité nouvelle ; avant d'en inonder
notre ville réservée à périr, ils avaient essayé de l'utiliser contre
nos soldats. Dans le cabinet de Delescluze, sur son propre bureau,
on trouva, au ministère de la guerre, la lettre que voici : « Com-
mune de Paris, délégation scientifique; Paris, le 18 mai 1871 : J'ai
TOMB xxvm. — 1878. 48
Digitized by VjOOQ IC
75& BEYUB DE$ DEUX MONDES.
demandé à Dombrowski qu'il fit creuser une casemate dont je lui ai
donné les dimensions pour y placer notre projecteur à pétrole. De-
puis j'ai envoyé trois fois pour voir si les travaux s'avançaient, per-
sonne n'a pu me répondre à ce sujet. Je suis prêt à envoyer les
appareils. Le membre de la commune^ chef de la délégation scien-
tifique^ Parisel. » Et en note, de la mince écriture de Félix Pyat :
« Répondre à Parisel, en faisant ce qu'il demande. » La proposition
d'envoyer à Dombrowski des projecteurs destinés à arroser les
troupes françaises avec des jets d'huile minérale enflammée devdt
rester sans réponse, car déjà le général fédéré qui commandait « la
première armée » avait fait son arrangement avec George Veysset,
et dès le 14 mai avait bien pris ses précautions en promulguant l'ar-
rêté suivant : a Le colonel Mathieu est nommé commandant supé-
rieur de toutes les forces réunies entre le Point-du-Jour et la porte
Wagram. » La commune eut beau déléguer un de ses membres, De-
reure, en qualité de commissaire civil auprès de Dombrowski, Pa-
risel ne réussit pas à lui faire adopter ce qu'il appelait modestement
« ses appareils. »
Non-seulement on rêvait d'incendier Paris à Taîde du pétrole,
mais on s'ingéniait à découvrir des moyens expéditifs de le faire
sauter. Au siège même du comité central, on trouva cette pièce, que
je reproduis textuellement et qui fait elle-même son propre com-
mentaire : « En cas de revers de notre armée, Grélier propose : d'ici
deux ou trois jours envoyer deux parlementaire à Versailles pour
que dans les vingt-quatre heures ils envoient deux Yersaillais; leur
montra tpus les dossiers des notaires, des avoués, des huissiers et
les titres de rentes ^- que la dette publique qui se trouve entrer les
mains de la commune sera détruis, hmlé avec du pétrole. Plac^ de
la nitro-glycerine sous tous les grands quartier comme Dardelle a
placé les poudre aux Tuilleridj après cette promenade ils iront*
port^ /idée de la paix à Versailles. » Cette note, dont le patriotisme
rachète l'orthographe, est tout entière de la main de Grélier, sorte
d'avorton biscornu qui avait fait métier de blanchisseur et de bai-
gneur avant d'être élevé à la dignité de législateur du comité cen-
tral. Il n'était pas pour les demi-mesures, comme l'on voit; brûler
le grand-livre de la dette inscrite et pulvériser Paris lui semblait
une œuvre convenablement révolutionnaire, — ce qui ne l'empêche
pas, au lendemain de la défaite, alors qu'il se cachait pour se sous-
traire à des poursuites qu'il ne réussit pas à éviter, d'écrire à Tun
de nos plus illustres généraux pour le prier d'intercéder en sa fa-
veur; cette lettre, que j'ai sous les yeux, a moins de désinvolture
que la note incendiaire, mais le français en est tout aussi boiteux»
Dans les préliminaires du traité de paix qu'il proposait d^offirir à
Versailles, Grélier loue les préparatifs que Darddle a faits auxTui-
Digitized by VjOOQ IC
LES TUILERIES BT lE LOCTRE SOUS lA COMMUNE. 755
leries. Cet itexis Dar^teUe, qui avait servi aux chasseurs d'Afrique,
avait été trouvé par le iS mars à la tète de quelques cavaliers de la
garde natioaale. Sur les hauteurs de MonHuartre, ce transfuge de
' l'armée se jeta dans la révolte, facilita la reprise des canons et mé-
^ rita d'être promu au grade de colonel c(xnmandant les cavaliers de
ia république ; titre honorifique sous la commune, qui eut si peu de
- cavalerie que Rossel, délégué à la guerre, et animé d'idées de ré^
* formes pratiques, avait prescrit la création d'un corps de vélocipé^
' distes. En attendant que la future cavalerie fût organisée et que Dar^
^ délie en devint le Murât, il avait été nommé gouverneur militaire
-' du château des Tuileries, ce qui loi permit de vivre paisiblement,
' grassement et « loin des soucis de la guerre* » C'était un grand
~ garçon grassouillet, prétentieux, portant la tète de côté, aimant à
passer la main dans ses longs cheveux, souriant volontiers avec
complaisance pour lui-môme, bellâtre et s'admirant fort; mais
malgré la beauté vulgaire dont il s'enorgueillissait, il aurait pu ré-
citer la fable de Phèdre : Pavo ad Junonem^ car il avait une voix
affreuse, éraillée et bien réellement alcoolique. Il ne détestait point
la bombance et avait pour les femmes des regards vainqueurs qui
ne les laissaient point insensibles. Ses attitudes penchées, ses façons
sottement précieuses, faisaient dire qu'il avait essayé d'être acteur
dans un tout petit théâtre: le fait est peut-^tre vrai, mais je n'en
trouve point trace authentique ; je sais seulement qu'au début de la
guerre de 1870 Dardelle était employé à la gare d'un de nos che-
mins de fer. Dans le monde des fédérés, il avait quelque réputation
d'artiste ; les hommes et surtout certaines fenmfies de son entou-
rage disaient : a II touche très bien du piano» » Il savait la mu«
sique, en effet, et pendant tout le temps de son séjour aux Tui-
leries, il allait jouer de l'orgue dans la chapelle, qui retentissait alors
d'airs un peu profanes pour un tel lieu. Quoiqu'il eût le vin a mau-
vais, » disait-on, il ne fut point méchant pour les employés réguliers
du château restés à leur poste. Il avait cependant, en qualité
de gouverneur, des prétentions qui parfois semblèrent excessives. /i
Ainsi il voulait avoir toutes les clefs et il fit enlever celles qui J'^
fermaient l'agence des travaux du Louvre; il ne fallut rien moins"^
que l'intervention de l'ouvrier bijoutier Frankel, membre de la'
commune, délégué au ministère des travaux publics, pour les faire
restituer à qui de droit* Dardelle aurait traversé fort obscurément la
commune, si les Tuileries n'avaient point été brûlées, — encore
n'a-t-on pas la preuve qu'il ait mis la main à i'incendie«
Il avait pris possession de son gouvernement le 19 mars, et dès
le 26 il put reconnaître que son autorité était bien plus nominative
que réelle. Le 127* bataillon tenait gamkon au château; les fédé^
rés pensèrent que le 26 mars était un jour triplement férié, puisque
Digitized by VjOOQ IC
756 RETUE DES DEUX MONDES.
c'était un dimanche, le dimanche de la Passion, et que l'on YOtis
pour l'élection des membres de la commune; ils se mirent donc ré-
solument en mesure de célébrer cette belle journée, forcèrent te
portes de la cave, y défoncèrent les tonneaux, y vidèrent les bos-
teilles et se grisèrent si abominablement que les sentÎDelte
montaient la garde vautrés par terre en ronflant. Dardelle fil (te
observations que l'on n'écouta guère et des menaces que Foc
n'écouta pas. Furieux il écrivit à Raoul Rigault, alors délégué cW
à la préfecture de police, pour demander qu'on lui envoyât (fc
hommes un peu plus sobres et qu'on le délivrât de a tous ces co-
chons! » le mot y est. « Ils ne sont pas polis du tout dans cet en-
droit-ci, )) disait Brid'oison. Je ne sais si l'on fit droit à sa rédanâ-
tion, mais il dut avoir souvent à la renouveler, car les caves ds
Tuileries, que l'on savait amplement fournies de bon vin, exerçaient
sur la milice communarde une attraction irrésistible. On De se
piquait point de tempérance à cette époque, et tout objet convoité
devenait invariablement a propriété nationale. »
Dardelle avait autour de lui un groupe d'officiers assernombreni
dont quelques personnages seulement sont à désigner, parmi lesr
quels celui qu'il aimait le plus s'appelait Louis Madeuf, plus ordi-
nairement connu sous le nom d'Armand, qui était un pseudonyme
de théâtre. Chef d'escadron dans les cavaliers de la commune, chef
d'état-major du gouverneur des Tuileries, Madeuf avait alors trente-
six ans; il était maigre, chauve, de taille élevée, et portait sur son
visage des traces de fatigue qui ne semblaient dues ni à l'étude, ni
à la réflexion. C'était un viveur d'assez bas étage qui le 8 août 1867
avait été frappé à Poitiers d'une condamnation à un an de prison
pour attentat à la pudeur, châtiment qui ne l'avait point corrigé
de certains goûts dépravés, car le 3 janvier 1870, à Bordeaui, i
était condamné à cinq mois d'emprisonnement pour outrage à la
morale pubHque. Peccadilles peu importantes, en vérité, et dont h
commune, réparatrice des iniquités judiciaû*es, ne crut devoir tenir
compte. Madeuf était acteur; il aimait à jouer les traîtres et cou-
rait les théâtres de province. Surpris par la guerre à Paris, où il était
venu chercher un engagement, il avait passé des éclaireurs à pied
de la Seine dans les éclaireurs à cheval. Lorsque ce dernier corps,
assez indiscipliné, fut licencié au mois de décembre 1870, on essay»
d'en utiliser les débris pour former les cavaliers de la républiq»^
Madeuf y fut admis en qualité de lieutenant et s'y lia avec Alexis I^-
délie, qui les commandait. Le 18 mars en fit un chef d'escadron et l'in-
stalla aux Tuileries. Il y fut moffensif ; il avait le service de la garde
et de la police du château ; plus d'une fois il fit relever desbatailloK
indisciplinés et plus d'une fois aussi il fît punir des fédérés xéc^
citrans. Ses goûts de cabotin, la manie du costume furent sans doute
Digitized by VjOOQ IC
LES TUILERIES ET LE LOUVRE SOUS LA COMMUNE. 757
pour beaucoup dans le rôle qu'il se plut à jouer, ceint d'une écharpe
rouge ornée de revolvers, criant à travers les cours, piaillant dans
les corps de garde et caracolant lorsqu'il se rendait « à l'ordre » à
l'état-major de la place Vendôme ; il ne vola pas et fut seulement
convaincu d'avoir reçu six bouteilles de vin provenant de l'ancienne
liste civile : péché mignon qui mérite à peine un,e réprimande et
qui n'aurait certainement pas interrompu la carrière dramatique de
Madeuf, si ce grand premier rôle du théâtre de Perpignan n'avait
été un spectateur trop désintéressé de la destruction des Tuileries.
Au-dessous de Madeilf s'agitait un tout autre homme, un cer-
tain Etienne Boudin, qualifié de capitaine adjudant-major. Ce n'é-
tait qu'un sous -ordre, mais il était digne, par ses exécrables
instincts, de marcher de pair et de compagnon avec Ferré, Rigault,
Eudes, Ranvier, Mégy et les autres carnassiers de la commune. Il
n'y a qu'un cri contre lui : « C'était le génie du mal incamé. » Ses
vices le harcelaient et ne lui laissaient point de repos ; il était com-
plet : il fut ivrogne, voleur, incendiaire et assassin. Il avait alors
quarante-trois ans, avait fait un congé dans un régiment du génie
et portait la médaille de Crimée. En sortant de l'armée, il avait sol-
licité et obtenu une place de sergent de ville; une troupe d'élite où
la probité la plus scrupuleuse est l'esprit même du corps, où une
seule faute contre la sobriété entraîne l'expulsion immédiate, n'é-
tait point pour conserver longtemps un gaillard qui aimait à boire
et ne dédaignait pas le bien d'autrui. Au bout de trois mois, Etienne
Boudin était congédié et reprenait son état de menuisier, dans le-
quel il était habile. C'est en cette qualité qu'il fut souvent employé
aux Tuileries, pendant les années qui précédèrent la chute du se-
cond empire. Il avait eu des boiseries à refaire, des placards à ré-
parer; il avait vagué dans le château, en connaissait tous les êtres
et avait pu en apprécier la richesse. Il aurait bien voulu faire partie
de cette chambre de veille instituée sous le consulat par l'architecte
Fontaine, composée d'un serrurier, d'un fumiste, d'un menuisier,
d'un charpentier, d'un couvreur, d'un plombier, et qui, les jours
de réception et de bal, se tenait en permanence en cas d'incendie;
mais la place qu'il eût pu occuper était prise et ne fut point rendue
vacante pour lui. Il savait bien ce qu'il faisait lorsqu' après le
18 mars il s'arrangeait de façon à être attaché à l'état-major de
Dardelle; il avait bien compté que l'occasion ne lui manquerait
pas de fureter dans les bons endroits et d'y faire main basse sur
quelques objets à sa convenance ; mais il fut en partie déçu dans
son espoir, car les surveillans, les employés, les hommes de peine
de la régie régulière se méfiaient de lui et gardaient avec soin les
portes des appartemens où les meubles précieux de la liste civile
avaient été déposés après le 4 septembre. Plusieurs fois ils avaient
Digitized by VjOOQ IC
758 BETUE DES DEUX 1I0NDE8.
aperçu Boudin qui, ayant quitté son uniforme et revêtu une blouse,
rôdait, quœrens quem devoret, dans les salons, dans les galeries et
jusque sous les combles. On redoublait alors de surveillance et Ton
s'&ssurait que les serrures étaient bien fermées. Capitaine adju-
dant-major, Etienne Boudin avait un planton, jeune fédéré de seize
à dix-sept ans, nommé Albert Sech, malfaisant comme un gamin de
Paris lâché en pleine débauche, orphelin, grandi au hasard, nourri
on ne sait comme, et auquel les scrofules avaient enlevé quatre
doigts de la main gauche; il avait beau être estropié, il n'en était
pas moins fort adroit et très agile; il le prouva lorsque Ton incendia
le palais.
Etienne Boudin seul aurait sufiî à terrifier et à maltraiter tous
les gens du château, s'il n'avait été tenu en bride par un homme
qui lui faisait un peu peur, qui semble avoir pris domicile aux
Tuileries afin d'éviter de combattre contre l'armée française et qui
y déploya une sérieuse énergie pour prot^r les employés. C'était
un Alsacien qui s'appelait Jacques West. Dans le moïKle de la com-
mune, il constitue une exception intéressante, car, si je ne me
trompe, il a été abusé et s'est perdu par un excès de patriotisme.
Il avait servi dans l'armée française, qu'il avait quittée avec le grade
de capitaine de zouaves, la croix de la Légion d'honneur, la mé-
daille d'Italie et s'était établi à Strasbourg, où il dirigea une entre-
prise de maçonnerie. Lorsque la guerre édata, il fut nommé lieute-
nant dans les francs-tireurs du Bas^Rhin, défendit Strasbourg avec
ardeur, et, dès que l'armistice fut conclu, se jeta dans Paris pour y
chercher des adversaires à l'ennemi qui brisait sa nationalité et
lui enlevait son pays natal. II se rallia sans hésitation à la fédération
de la garde nationale, naïvement persuadé qu'elle ne mentait pas
lorsqu'elle jurait de s'opposer à l'entrée des Allemands dans Paris,
de reprendre la guerre à outrance et de ne signer la paix qu'à Ber-
Im. Jacques West accepta toutes ces billevesées coname paroles
<r évangile; lui aussi il voulait lutter encore; il rêvait de se jeter
dans les Vosges, de traverser le Rhin, d'aller ravager le grande
duché de Bade, d'enlever Rastatt, et de rentrer triomphalement à
Strasbourg. Dans ce dessein, il essaya de former une légion alsa-
denne-lorraine, qu'il ne faut point confondre avec la légion lorraine-
alsacienne commandée par Othon, et il en fut naturellement éla
colonel.
Son illusion fut tenace ; du moins il faut le croire, car elle ré-
sista à la proclamation que le comité central fit placarder !e
19 mars, au lendemain des assassinats victorieux à Montmartre î
a Citoyens de Paris, dans trois jours vous serez appelés en toute
liberté à nommer la municipalité parisienne. Alors ceux qui, par
nécessité urgente, occupent le pouvoir, déposeront leurs titres
Digitized by VjOOQ IC
LES TUILERIES ET I£ LODYRB SOUS LA COUMUNE. 759
provisoires entre les mains des élus du peuple. Il y a en outre une
décision importante que nous devons prendre immédiatement,
c'est celle relative au traité de paix. Nous déclarons, dès à présent,
être fermement décidés à faire respecter ces préliminaires, afin
d'arrivé à sauvegarder à la fois le ^ut de la France républicaine
et de la paix générale. — Le diléçué du goutemement au minis-
tère de ïintérieiar : Grélier. » — Jacques West prit sans doute
cette proclamation pour une ruse diplomatique destinée à masquer
un mouvement militaire, et il attendit avec impatience l'heure d'al-
ler awnbattre. Cette heure vint pour lui le 2 avril ; il marcha vers
le rond-point des Bergères, bien persuadé qu'il allait se heurter
aux Allemands, et il se rencontra avec l'armée française, avec ses
anciens compagnons d'armes. La déconvenue fut rude. Il assista
à la débâcle des fédérés que commandait Bergeret. Ce général de
pacotille insurrectionnelle avait beau envoyer dépèche sur dé-
pêche à Pindy, gouverneur de l'Hôtel de Ville : a Des canons, des
canons, et vite I > il mena sa retraite exactement comme une dé-
route, à toutes jambes. Jacques West sut alors à quoi s'en tenir :
sous prétexte de guerre nationale, il s'était laissé pousser à la
guerre civile. Il fut dès lors très décidé à ne plus se battre;
mais, entratné par un faux point d'bonneur, ou peut-être simple-
ment par le désir de toucher sa solde de colonel, il n'osa point
jeter ses galons au nez de la commune et continua de la servir,
mais d'une façon platonique en quelque sorte, sans trop se mêler
à son dévergondage. Sous prétexte de mieux former sa légion, il
prit un appartement aux Tuileries, entre le pavillon Marsan et le
guichet de l'Échelle. Il n'y fit pas grand bruit, se tint à Técart et
se contenta de défendre les employés et les caves contre les bru-
talités et les ef!i*actions de Boudin. Par suite d'un hasard inexpli-
cable, dans cet incendie des Tuileries, qui fut formidable, qui fit
sauter des pans de murailles, qui réduisit des marbres en pous-
sière et fondit des bronzes, une frêle feuille de papier échappa
intacte; c'était une lettre de Jacques West : « Au capitaine Rouge-
lot, de la légion alsacienne et lorraine. Capitaine, veuillez, je vous
prie, remettre au porteur du présent billet le revolver qui se
trouve dans ma chambre à coucher. Demandez-le plutôt à Berger.
Tout à vous d'amitié. Wbst, colonel de la légion. » — De tout ce
que contenait ce château, il ne subsiste que ce billet dénonciateur.
Jacques West n'avait d'autre autorité dans le château des Tuile-
ries que celle qu'il s'attribuait et qu'il trouvait dans sa propre
énergie; il n'en était point de même pour Antoine Wemert, homme
âgé de cinquante ans environ, ancien sous-officier aux chasseurs
d'Afrique, capitaine dans la cavalerie de la commune, régisseur du
palais et spécialement employé cosune comptable par Alexis Dar-
Digitized by VjOOQ IC
760 BEVUE DES DEUX MONDES.
délie. Sa conduite ne fut pas nette pendant la durée de l'insurrec-
tion. Qui servait-il, la fronde ou Mazarin? On ne le sut jamais posi-
tivement; tous deux à la fois peut-être, conune tant d'autres qis
tâchèrent, sans y bien réussir, de se tenir en équilibre entre Ver-
sailles et THôtel de Ville. Antoine Wemert était assez brutal irec
les agens du service régulier; on ne s'en plaignait pas trop, or on
croyait que sa sévérité, parfois excessive , n'était qu'un jeu desûné
à couvrir des manœuvres réactionnaires; plus tard on fut détrompé,
ou l'on se trompa, car dix ans de travaux forcés frappèrent ce ré-
gisseur à double face. Près de lui et au-dessus de lui, je trouve en-
core le gouverneur en second des Tuileries, Jean-Baptiste MartiD,
colonel d'état-major (1), qui eut un rôle très efiacé, et n'accentua
son action que pendant les derniers jours de la lutte. De tous les
personnages qui gravitaient autour du citoyen Dardelle, son plan-
ton , Minot, était celui que l'on redoutait le plus. Il était assez obtus,
se donnait beaucoup d'importance, faisait du zèle à tort et à tra-
vers, se croyait républicain sans savoir ce qu'était la république, se
disait communard sans se douter de ce que pouvait être la com-
mune, était toujours très affairé et s'imaginait que la liberté procli^
mée lui donnait le droit de tout oser; il le prouva en arrêtant et en
faisant incarcérer M. Schœlcher, qu'une curiosité intempestive avait
entraîné à venir entendre aux Tuileries un des concerts extravagans
inventés par le docteur Rousselle. Ce Minot ne mériterait guère que
l'on parlât de lui, si le 22 mai il n'avait eu sa part dans une tragé-
die que nous aurons à raconter.
Tous ces gens, grands et petits, colonels et capitaines, gouver-
neurs et plantons, s'étaient installés aux Tuileries, non point dans le
palais proprement dit, mais dans la grande aile voisine de Y ex-
ministère de la maison de l'empereur, et qui prend son point d'at-
tache au pavillon Marsan. Ils occupaient en partie les anciens ap-
partemens du duc de Bassano et les bureaux réservés à la régit
normale du château. Ils entraient indifféremment chez eux par la
cour ou par la rue de Rivoli. Des bataillons ou seulement parfois
des compagnies occupaient les postes et gardaient un parc d'arùlle-
rie qui s'étalait dans la cour, derrière les grilles fermées du Car-
rousel. Selon les besoins de la révolte, ce parc était plus ou moins
bien fourni; un état de situation en date du 20 mai indique dix ca-
nons de 7, six canons de 8, un obusier de 16 et sept forges de cam-
pagne. Le capitaine d'artillerie directeur et le capitaine comman-
(1) Il y a plus d*an Une à la commune qui 8*appelle Martin; indépendamment du
colonel (travaux forcés perpétuels), je rencontre un Martin (prénom ignoré), attaché à
la sûreté générale; ConsUnt Martin, secrétaire général à la délégation de reoswgne-
ment; Aœable-François Martin, major de place à Vincennes (déporUUon simple), et
Ernest-Emile Blartin, major de place à la 7« légion (ordonnance de non-Jieu).
Digitized by VjOOQ IC
LES TUILERIES ET LE LOUVRE SOUS LA COMMUNE. 761
dant le parc n'eurent rien à se reprocher pendant la commune, car
l'un fut acquitté par les tribunaux militaires, et l'autre fut l'objet
d'une ordonnance de non-lieu. Ceci soit dit en passant pour ré-
pondre aux apologistes de la commune qui affiment que tout in-
culpé a été invariablement condamné par les conseils de guerre (1).
Le personnel que la commune avait placé aux ïuileries n'y menait
point une existence déplaisante ; on y donnait volontiers de petites
soirées intimes, qui n'avaient point l'éclat des réceptions de M'"' la
générale Eudes, administrativement dite fille Yiotorine Louvet, au
palais de la Légion d'honneur, mais où cependant le bon vin et les
femmes d'une vertu peu rigoureuse ne manquaient pas. On se tré-
moussait entre amis pendant que le colonel Dardelle jouait sen-
timentalement sur le piano la polka des Casquettes ou la valse du
Chien vert y et que chacun louait la commune d'avoir enfin mis tout
le monde à sa place : les archevêques en prison et les cabotins dans
un palais. C'était bien là en effet l'égalité rêvée par tous ces drôles
qui, mieux que les dissertations des naturalistes, ont prouvé l'ex-
cellence des théories de Darwin et démontré que, si l'homme des-
cend des orangs-outangs, il ne demande qu'à retourner à ses an-
cêtres. La commune a été bien réellement une ère de réparation;
elle a, il est vrai, emprisonné les généraux, fusillé les magistrats,
fusillé les prêtres, fusillé les banquiers, fusillé les soldats, mais elle
a courageusement tout mis en œuvre pour attirer à elle et énergi-
quement protéger ceux que notre société prévaricatrice avait eu la
faiblesse de punir parce qu'ils étaient meurtriers, voleurs, publi-
quement débauchés, banqueroutiers et faussaires. Cela seul fait
comprendre pourquoi cette époque, qui fut la honte même de la
créature humaine, a laissé tant de regrets parmi le monde des
chiourmes, chez les aspirans galériens et les cuistres désespérés de
leur obscurité.
IL — PRÉPARATIFS DB DÉPART.
L'incendie complet des Tuileries ne permet pas de savoir d'une
façon positive si, comme on l'a dit, le palais a été dévalisé pendant
la commune ; il est probable que les vols que l'on a pu y commettre
ont été peu importans. Une partie ïu linge fut enlevé, il est vrai,
mais dans des conditions qui rendent ce fait jusqu'à un certain point
(t) A cet égard, voici des chiffres qui défient toute contradiction : 38,578 individus
arrêtés, sur lesquels 967 sont décédés, i,090 renvoyés après interrogatoire et 212 remis
à la Justice civile. Lajustice militaire en a donc retenu 36,309; 10,131 ont été condam-
nés, 2,445 ont été acquittés, 23,727 ont été rendus à la liberté par suite d*ordonnaoce
de non-lieu; 110 condamnations à mort ont été prononcées après Jugement contradic-
toire; 94 ont été commuées.
Digitized by VjOOQ IC
^
762 BEVUE DES DEUX MONDES.
excusable. Le 26 aYril, Fontaine, directeur des domaines, et chargé
comme tel de centraliser le produit des vols à main armée que Ton
appelait alors des réquisitions, adressa la lettre suivante au docteur
Rousselle, qui était aicore chei des ambulances de Tinsurrection et
qui s'intitulait chirurgien en chef de la république universelle : « Je
puis mettre dès aujourd'hui à votre disposition une grande quantité
de draps, serviettes, tabliers, etc«, etc., provenant de la maison de
Tex-cmpereur. u Gela suffisait ; mais Fontaine ne peut résister au
besoin de rhétorique sottisière qui travaillait toutes ces pauvres cer-
velles, et il ajoute : u La commune de Paris est heureuse de pouvoir
consacrer au soulagement de braves citoyens qui défendent si héroï-
quement la république et qui sont blessés en combattant pour nos
droits et notre indépendance le linge qui jusqu'ici n'a servi qu'aux
valets impériaux de tout grade et de tout rang. » Cette sornette est
d'autant plus grotesque que jamais, à aucune époque, sous aucune
tyrannie, si ce n'est peut-être pendant la teireur, plus abjecte ser-
vitude ne fut imposée par des chefs à leurs subordonnés. Chacun
des dépositaires de l'autorité, et ils n'étaient point rares, agissait à
sa guise et avec un insupportable despotisme. Pour la moindre fre-
daine qui déplaisait à ces potentats improvisés, leurs partisans,
leurs soldats étaient menacés, incarcérés, traînés en cour martiale et
parfois fusillés. Sous le rapport des fantaisies du pouvoir sans con-
trôle, la commune ressembla singulièrement à ces cours des rois nè-
gres dont les voyageurs nous ont conté l'histoire.
Les Tuileries renfermaient encore une très notable portion des
objets de prix appartenant soit au palais, soit à la famille impériale.
Tous ces objets trouvés et recueillis après la journée du i septembre
avaient été placés, par ordre de la commission de liquidation de la
liste civile et du domaine privé, dans la salle dite de l'argenterie et
du vermeil, située au quatrième étage du pavillon de Flore. Les
surveillans réguliers firent, pendant toute l'insurrection, un service
à l'entrée de cette salle. La commune, elle aussi, avait institué
une commission chargée de prendre toute mesure préservatrice
pour s'assurer de la possession de ces objets, qui ne pouvaient être
que tt la propriété du peuple. » Cette conunission, où je vois les
noms de Dardelle, de Madeuf, de Boudin, n'était point rassurante;
heureusement deux honnêtes garçons en font partie: Alphonse
Coupey, alors commissaire de police, bientôt juge d'instruction, et
Perrichon, directeur à la délégation des fmances. Le vrai maître de
la commission, son président, est le délégué aux finances François
Jourde. Là on le retrouve ce qu'il a été à la Banque de France,
sensé, prenant son rôle au sérieux, probe et protégeant les dépôts
précieux qu'il ne veut pas laisser gaspiller. Trois fois seulement,
dans le courant du mois d'avril, du là au 22, la commission se
Digitized by VjOOQ IC
LES TUILERIES ET LE LOUV^RE SOUS LA COUMUNE. 763
réunit. Les portes de la salle de l'argenterie et du vermeil étaient
closes et sous scellés. Ceux-ci furent brisés, et un serrurier attaché
au service du palais fut requis d'avoir à crocheter les serrures.
Dans la séance du là avril, le serrurier fut encore utilisé, il eut à
couper des couverts afin que Ton en pût vérifier le métal, car aucun
de ces hommes ne parait avoir été capable de reconnaître les poin-
çons de la garantie qui constituent cependant un acte ^d'identité
irrécusable. Le même jour, on décida que le service de vermeil
ofiert à Napoléon I'"* par la ville de Paris et les vases sacrés de la
chapelle du château seraient envoyés à la Monnaie, où Gamélinat
les ferait jeter en fonte. Le procès-verbal de ce transfert fut signé
par tous les membres de la commission, puis par Varlin, délégué
aux fmances, conjointement avec lourde, par M. Gally, ex-régisseur
du palais, et par M. Tholomy, ex-brigadier des journaliers.
Dans la seconde séance, on tomba d'accord pour faire porter au
ministère des finances, afin d'y être mises à l'encan et vendues, les
décorations en diamans appartenant à Napoléon III et qui étaient
contenues dans trois grands cof&es. Dans la troisième, on adopta
une semblable résolution pour les bijoux, les armes de luxe, les
montres enrichies de pierreries et une très belle collection de taba-
tières provenant de Napoléon I" ; chaque fois le procès-verbal fut
signé par les personnes que j'ai déjà nommées, mais chaque fois
Jourde lutta contre la résolution adoptée. Il fit remarquer avec rai-
son, mais en vain, que les objets réservés à la vente n'étaient pas
seulement précieux par le métal dont ils étaient composés ou par
les pierres qui les décoraient, mais qu'ils étaient bien réellement
des objets d'art auxquels l'origine historique donnait une valeur
considérable. C'était donc, selon lui, une duperie de les proposer
aux enchères dans des circonstances mauvaises; n'étaitril pas préfé-
rable d'attendre que l'on put en obtenir un prix sérieux? Cette ar-
gumentation si simple et si juste ne convainquit aucun des mem-
bres de la commission ; tout ce qui avait appartenu aux tyrans
n'était bon qu'à être mis au creuset ou vendu à des brocanteurs.
Jourde dut céder devairt la majorité. Tous les objets furent-ils
transportés au trésor? cela est douteux; cependant on y retrouva,
dans les caves, une caisse toute gluante du pétrole versé à flots dans
le ministère des finances; elle renfermait des fusils de chasse très
riches ayant appartenu au roi Joseph, à la reine Caroline, à Pau-
line BcM-ghèse, à Napoléon P' et à Napoléon III. Mais, vers la fin
d'avril, deux individiis ayant le type israélile assez prononcé et
parlant une langue étrangère queFon croit être l'anglais vinrent, en
compagnie d'un des membres de la commission, examiner ce qui
restait dans la salle de 1 argeoterie et du verineil, parurent discuter
des prix et se rendirent à la délégation des fiu«sici^\ \^ dÀi:^ ^\^
Digitized by VjOOQ IC
7ôA REVUE DES DEUX MONDES,
outre que de nonibreux débris de métal tordu par le feu ont été re-
trouvés parmi les ruines du palais et j'ajouterai qu'une assez inté-
ressante collection de médailles en or, en argent, en vermeil, ras-
semblée par Napoléon III, se trouve actuellement en Angleterre entre
les mains d'un individu, condamné à mort par contumace, qui ha-
bita les Tuileries pendant la commune, et dont la science numis-
matique parvient, tout juste, à reconnaître au poids la différence
qu'il y a entre un Othon et un Alexandre, Il est fort probable que
des détournemens ont été commis au préjudice de la liquidation de
l'ancienne liste civile et du domaine privé, mais que ces détourne-
mens, grâce à la surveillance des employés de la régie régulière,
grâce à la sévère probité de lourde, n'ont pu s'exercer qu'en secret
et sur des objets dont la valeur ne devait pas être considérable.
C'est là du moins ce que l'on peut supposer, car l'incendie a rendu
toute constatation impossible.
On vivait aux Tuileries dans une sorte de tranquillité relative
lorsqu'un mauvais voisinage vint y apporter le ti*oubIe« Le 5 mai,
Victor Bénot fut nommé gouverneur du Louvre , Victor Bénot qui
s'intitulait pompeusement colonel des gardes du général Bergeret»
qui devait donner le branle au massacre de la rue Haxo et être ar-
rêté, à la fin du grand combat, sur la barricade de la rue Rébeval.
Ce colonel était garçon boucher; pas même, il était bouvier et con-
duisait a la viande sur pied » jusqu'à l'abattoir. C'était un lourd
garçon, lippu, haut en couleur, absolument brute, ivrogne fieffé,
radicalement dénué de sens moral, battant les femmes, battant les
enfans, n'ayant d'autre argument que celui du coup de poing, ar-
gument redoutable, car il était d'une force herculéenne, tutoyant
tout le monde et couchant avec ses bottes, « parce qu'il trouvait ça
plus commode. » Ce fut un des brillans officiers de la commune. Ses
façons d'être n'étaient point précisément exquises et ne rappelaient
que bien vaguement celles de l'ancienne cour; lorsqu'il donnait un
ordre à l'un de ses officiers, il ajoutait : a Plus vite que cela, ou je
t'enlève le baluchon! » Parfaitement stupide du reste et voleur
par-dessus le marché. Il avait servi; c'était un engagé volontaire,
mais sa vocation]ne parait pas avoir été d'une qualité irréprochable.
Il entre au régiment le l** mars 1850; le 10 janvier 1851 il est con-
damné à deux mois de prison pour vente d'habillemens; le 30 oc-
tobre 1852 à trois ans de prison pour escroquerie; le 18 mars 1854,
étant au pénitencier d'Alger, à deux ans pour vente d'effets ne lui
appartenant pas. Ce Bénot était prédestiné à la commune , il n'y pou-
vait manquer : il en fut colonel ; si elle eût duré, il en eût été général.
Il avait du zèle ; du 20 au 30 mars il est place Vendôme, du 2 avril
au 3 mai à la porte de Passy. C'est alors qu'on l'envoie au Louvre
comme la grêle sur un champ de blé. Heureusement qu'il n'eut point
Digitized by VjOOQ IC
LES TUILERIES ET LE LOUTRE SOUS LA COBIMUNE. 765
ridée de s'installer dans les musées; il s'établit dans l'appartement
qu'occupait avant la guerre le colonel de la gendarmerie de la garde;
il y passa comme un ouragan et n'y laissa rien. Il poussa même
ses expéditions un peu plus loin. Aidé d'un Charles Lacaille, com-
mandant du 70« bataillon de fédérés, il mit au pillage les appar-
temens des oflQciers du régiment des grenadiers de la garde.
Gomme il désirait « recevoir, » il se fit délivrer par la régie un
service de table complet, dont on ne retrouva pas une assiette;
quant au linge, il le faisait enlever par ballots. Il ne dédaignait
rien; dans une de ses « revendications, » il découvre une petite
malle appartenant à un tambour; il la force, y trouve un gilet de
tricot et un paquet de lettres, il laisse les lettres par discrétion,
mais il emporte le gilet dans la crainte du froid. La révolte eut en lui
un bon ouvrier de la dernière heure, car il maniait aussi bien la
torche que le fusil. De l'instrument du mal il ne se souciait guère,
pourvu que l'instrument fût terrible et le mal irréparable. Il avait
amené un compère avec lui, qui avait pris logement au rez-de-
chaussée de l'ancien ministère d'état, sur le square Napoléon III. C'é-
tait un homme jeune, d'assez bonne tournure, médecin, disait-on,
commandant le 202« fédérés. Polonais, et qui se nommait Kaweski.
Ce nom-là m'a tout l'air de cacher un pseudonyme. En tout cas
celui qui le portait a si bien disparu que nul n'a jamais retrouvé
ses traces.
Le lendemain du jour où Bénot prit possession de son gouverne-
ment du Louvre, il advint à son collègue des Tuileries une assez
désagréable aventure. Le colonel Alexis Dardelle fut arrêté. Cette
histoire-là est bien obscure. C'est une énigme : je ne puis que la
raconter sans en dire le mot que j'ignore et que nul ne me confiera.
« Comité de salut public à sûreté générale : Faire arrêter le ci-
toyen Dardelle, colonel commandant les Tuileries , accusé de dé-
tournement d'objets d'art et de relations avec l'ennemi ; 6. Ranvier,
Ant. Arnaud. » Le mandat d'amener fut signé par Dacosta et mis à
exécution. Dardelle protesta très vivement, et l'un des brigadiers de
service auprès de lui, le nommé Lemaltre, dégaina lestement pour
délivrer son colonel. Celui-ci fut conduit à Mazas et n'y resta pas
longtemps, car le 10 mai il était rendu à la liberté par ordre de
Raoul Rigault, procureur de la commune. Dardelle ressaisit sim-
plement ses fonctions de gouverneur aux Tuileries dont l'intérim
avait été fait, pendant son incarcération, par le colonel Martin.
On crut sans doute que Dardelle avait des complices; cela ré-
sulte du moins de la pièce que voici : « Ordre d'arrestation. Le
commandant militaire du palais des Tuileries fera arrêter et con-
duire à la prison du Cherche-Midi les citoyens Boudin^ capitaine
d'état-major aux Tuileries, Lemaltre, brigadier au service des Tui-
Digitized by VjOOQ IC
706 UYOS DB& DEUX lfOmES«
leries» comme prérenus de détournemeDt d'ob)^ d'art ou Tslews,
de compUdtô avec la colonel Dardelle, écroué à Maxas» ek Lamaltre
en outre de tentative de voies de fait à main armée envers sea snpé*
rieurs. Paris^ le 19 floréal an uud: ; h ehefd'fuadron déut-mm/ory^
chef de lajmtice militaire : Sancioni. » Ktieone Boodin et Lemdtte
furent immédiatement relaxjés. Quel était le vrai molif de ranresiat-
tion de DardeUe? S'il avait été en relaiioiia prouvét» avec le gonH
veruement de Versailles, Rigaolt ne l'oftt pas fait relâcher ei VeAi
gardé précieusement pour le peloton d'exécution. U est plus pro-
bable qu'il fut arrêté sur la plainte de Jourde, qui s'étâl q>erça
de quelques rapines et qui avait hiérarcbtquemeiit adressé sa plainte
au comité de salut public. Rigault était fort indulgent pour ces
sortes de fautes» el il croyait agir révolutionnairement en remettant
les voleurs eu liberté, pourvu que ceux-ot fussent c^Mibkes de por-
ter les armes contre la dvilisaUon. Lorsque lourde ,^ édiappé de
Nouméa, vint en Angleterre et en Suisse, parmi œiAx dont le haro
s'éleva contre lui et l'accusa de trahison, Dardelle se fit remarquer
par la vivacité de son attaque, d'où l'on peut conclure qu'il avait
gardé rancune au délégué des finances^ qui n'aimait point que Too
fouillât trop activemcoit dans les dépôts confiés à sa garde.
Étieime Boudin, rentré au dn&teau, y avait refwis sies habkudes
et, comme par le passé, furetait de tous côtés pour découvrû:
quelque bonne aubaine; le 13 mai, se promenant dans les caves, il
reconnut qu'une partie de murailles paraissait assez firatche et res-
semblait à une porte murée. U ne se titmipait pas. ]ues caves des
Tuileiies contenaient &0,0Q0 bouteiUes de vins fijos qui lepréseo-
talent unte valeur considérable. Au moment où lea Prussiens avaient
nuirché en force contre Paris, on avait oblitéré rentrée de ce vaste
cellier, afin d'en soustraire le contenu à la rapacité des ^anemis^ On
ne pensait alors qu'à ceux de l'extérieur, et pendant que l'on pre-
nait contre eux quelques précautions, oeuxrde l'intérieur se forti-
fiaient si bien que toutes les richesses dissimulées par crainte de
l'Allemagne tombaient entre leurs maina* Nous ne] savons k qui
Boudin fit part de sa découverte, mais il revint biratàt acoonir-
pagné d'hommes armés de pics; on défonça la cave; plus de
3,000 bouteilles avaient déjà été chargées et emportées sur a^t voi-
tures, lorsque M.. Tholomy, brigadier des «paployés de la régie ré-
gulière, fut prévenu* U courut donner avis de ce pillage à Jacques
West; celui-ci prit son sabre, son revolver, descendit vers la cave,
saisit Boudin au collet, l'envoya butter contre le mur et distribua
des gourmades à tort et à travers. On fit mine de reginaJ^er ; Jacques
West mit le sabre en main ; « Vous n'êtes que des voleurs; je vo«s
engage à décamper un peu vite, et si vous n^étes point contons,
vous n'avez qu'à le dire. » L'attitude de West n'était sans doute
Digitized by VjOOQ IC
LES TUILERIBS ET LE LOUTHE SOUS LA COMMUNE. 767
point rassurante, car chacun fut satisfait et nul ne souffla mot. Je
crois bien que Dardelle a pris part à cette petite expédition si va-
leureusement dirigée contre le bon vin de la tyrannie, car Madeuf,
lorsqu'il comparut le 19 mai 1875 devant le 3'' conseil de guerre,
(( avoue avoir reçu six bouteilles de vin provenant de la liste civile,
après qu'une brèche eut été pratiquée dans la cave murée et que
Dardelle eut fait des distributions à sa suite. » Rêver de délivrer
l'humanité tout entière, vouloir procluner la république univer-
selle et aboutir à la conquête d'une cave amplement garnie, ce n'est
vraiment pas suffisant pour mériter le respect de l'histoire*
Deux ou trois jours après cette algarade menée par la bande de
filous que Jacques West seul avait mise en fuite, on vit arriver de
lourdes voitures de déménagement qui venaient de l'ancien garde-
meuble de la couronne. Elles apportaient tous les objets un peu vo*
lumineux enlevés dans la maison de M. Thiers. En les plaçant aux
Tuileries, voulaitK)n les soustraire à la destruction qui les menaçait
dans l'ancienne île des Cygnes, destinée à supporter bientôt un vio-
lent combat d'artillerie? voulait-on au contraire les avoir immédia-
tement sous la main pour y mettre le feu en cas de défaite? Bien
fin est celui qui pourrait répondre à cette question. Tous les meu-
bles provenant de l'hôtel Saint -Georges récemment démoli furent
emmagasinés au pavillon de Flore , dans deux vastes pièces du reir^
do-chaussée, ouvertes sur la cour et que l'on nommait les salles de
stuc. Le même jour, une équipe de fuséens était venue s'établir dans
le poste des Tuileries, entre le pavillon de l'Horloge et le pavillon
Marsan; c'est là une singulière coïncidence qui estpeutr^tre for-
tuite, mais qui du moins est de nature à faire naître les soupçons.
La note de Grélier que j'ai citée au début de cette étude est expli-
cite sur le rôle de Dardelle; elle dit en termes fort nets que ce
colonel-gouverneur « a placé les poudres aux Tuileries. » Nous
pouvons, à cet ^ard, croire un membre du comité central qui pen-
dant toute la commune et jusqu'à la fin déploya une activité re-
doutable. Cependant rien dans les dépositions des témoins oculaires
n'affirme d'une manière positive que Dardelle ait fait disposer des
poudres dans une partie quelconque du palais, pour en faciliter
l'explosion. En si grosses matières, l'accusé doit jouir des bénéfices
du doute, aussi bien dans l'histoire que devant les tribunaux. Il est
donc possible que les poudres dont parle Grélier et qu'il loue Dar-
delle d'avoir intentionnellement introduites dans le château aient été
tout simplement des munitions appartenant au parc d'artillerie
rangé dans la cour et aient été déposées, à l'abri de l'humidité, dans
le rez-de-chaussée du pavillon central. (Test là une explication que
l'on est d'autant plus enclin à accepter que Dardelle, sorte d'épicu-
rien médiocre, de nature peu scrupuleuse, fort ignorant et très amou-
Digitized by VjOOQ IC
76S RETIIE DES DEUX MONDES.
reux de lui-môme, ne paraît pas avoir été un homme méchant. D
ne se serait certainement pas, il ne s'est pas opposé au mal, mais il
est probable qu'il ne l'aurait pas fait lui-même. Il a pu ne pas sortir
du château les mains nettes, il a pu le regarder brûler sans sour-
ciller, mais je ne crois pas qu'il y ait entassé des matières expiosi-
blés pour en assurer la destruction.
Dans la dernière semaine de la commune, le jeudi 18 mai, le
docteur Rousselle, organisateur de fêtes populaires, et dont la bêtise
emphatique parait avoir dépassé toute mesure, donna aux Tui-
leries, dans les appartemens de réception et dans la salle des maré-
chaux, un concert avec intervention a des Tyrtées modernes » qui
restera célèbre dans les fastes du grotesque (1). Le dimanche 21 mai,
nouveau festival, dans les appartemens et dans le jardin, avec
musique des bataillons fédérés, quête pour les blessés et serment
que jamais les troupes françaises n'entreront dans Paris. A ce
moment même, elles y entraient. La commune a eu souvent de ces
à-propos qui jettent un peu de galté sur son histoire, a Les Vv-
saillais sont dans Paris, » cette nouvelle éclata aux Tuileries à
l'aube du 22 mai et y remua tous les cœurs. Les employés réguliers
eurent un bon mouvement de joie ; les agens de la commune ne
furent point à leur aise, et le gouverneur, avant de songer k orga-
niser la défense du château, s'occupa d'abord à déménager ses
nippes et celles d'autrui. Ici le vol est manifeste et ne peut être
nié; les témoins sont nombreux qui l'affirment sous la foi du ser-
ment et dans des termes identiques. Une partie des hommes de
garde appartenant au 67* bataillon fédéré s'en étaient allés. Il ne
restait aux Tuileries qu'une trentaine de gardes nationaux qui ré-
clamaient des munitions et se préparaient à combattre. C'est à ce
moment sans doute que Jacques West disparut; il est probable qu'il
s'esquiva pour n'avoir pas à prendre part à la lutte. Vers neuf heures
du matin, Antoine Wemert partit aussi, mais dans des circonstances
particulières et qui ne sont point à sa décharge.
Par ordre de Dardelle, il fit avancer une charrette dans la cour
des Tuileries, et exigea le concours de plusieurs employa de la
régie pour y faire placer de nombreux paquets. Les ballots étaient
volumineux, enveloppés dans des rideaux de soie, dans des draps,
dans des nappes estampillées à la marque de la lingerie du château;
on constata qu'ils renfermaient des porcelaines, dfe l'argenterie,
des pendules, de menus objets mobiliers et des bouteilles de vin
fin. Wemert veilla lui-même au chargement; puis il prévint le
sieur Potel, commis à la régie du palais, ex-capiuine au 112* ba-
taillon de la garde nationale pendant le siège, d'avoir à ne mettre
(1) Voyez, dans la Reime du 1" juillet 1877, les Prisons pendant la communs :
Saintê-Pélagù.
Digitized by VjOOQ IC
' f
LES TUaERIES ET LE LOUTBE SOUS LA COKMI^i/ ^ 7^9<s .
aucun obstacle à la libre sortie de la charrette qui conteîiïtil des
objets appartenant en propre au colonel Dardelle. Les employée de
' la régie avaient bonne envie d'arrêter cette voiture, qui allait em-
' porter le produit du pillage, mais l'heure n'était point propice aux
• observations, et l'on eut la sage prudence de s'abstenir. On eût été
coupable de risquer la vie d'hommes probes et dévoués pour ne
pas réussir peut-être à sauver quelques débris de ce grand naufrage.
Wernert fit sortir lui-même la charrette par l'Arc^e-Triomphe, puis
il se rendit près de M. Potel, auquel il emprunta des habits bour-
geois. Il les revêtit, et, se sentant suffisamment déguisé, il s'éloigna,
conduisant la voiture vers une destination qui n'a pas été connue.
Cet homme se rendait-il complice d'un vol? acceptait-il volontai-
rement un rôle qui lui permettait de ne pas combattre? emmenait-il
ces objets avec l'intention de les restituer plus tard à une autorité
légitime? saisissait-il avec empressement l'occasion de quitter les
Tuileries? était-ce un fédéré, était-ce un Yersaillais? Je ne sais. Il
ne fut arrêté que longtemps après la chute de la commune, et le
20 juillet 1871 il remettait à M. Potel un certificat ainsi conçu :
(( Je soussigné, Antoine Wernert, capitaine commandant en second
les Tuileries pendant le règne de la commune, suivant mandat
de M. Domalain, lieutenant de vaisseau et colonel de la légion
bretonne, chargé par le chef du pouvoir exécutif et le ministre de
la guerre d'organiser une contre-révolution pour combattre la com-
mune insurrectionnelle de Paris, certifie que le lundi 22 mai, vers
neuf heures du matin, après avoir renvoyé des Tuileries les gardes
nationaux qui y étaient de garde à l'exception d'environ trente hom-
mes d'une compagnie du 57® fédéré qui avaient refusé de partir en
me réclamant des munitions avec menaces, lesquels, sur mon refus
réitéré, tinrent conseil pour me fusiller, M. Potel, employé aux Tui-
leries, l'ayant entendu, me facilita mon évasion en me donnant des
effets d'habillement pour changer de tenue. Signé : Wernert. » Nous
le répétons ; la justice, après enquête, n'a pas cru devoir accepter
cette version, et Wernert a été condamné. Quoi qu'il en soit, il avait
quitté les Tuileries entre neuf et dix heures du matin. J'imagine que
Dardelle aurait volontiers suivi son exemple, s'il n'en avait été em-
pêché par l'arrivée d'un des grands personnages de la commune (1).
(1) Sur une liste contenaut les noms des chefs de groupe ralliés à la conspiration
des Brassards, Je trouve celui d*Ântoine Wernert. Pour toutes les tentatives faites par
les gens de bien pendant la commune, voir le livre de M. Â.-J. Dalsèaae : Histoire des
conspirateurs s<ms la commune^ Paris 1872. Ce volume abonde en documens authen-
tiques et jette une vive lueur sur les menées secrètes de cette époque. L*auteur cepen-
dant me parait n*avoir été initié que d*une façon incomplète à la négociation conduite
par George Veysset avec Dombrowski et Hutzinger. l\ nomme ce dernier Enger, repro-
duisant ainsi Terreur commise par l'amiral Saisset dans sa déposition.
fOMi ixvuu — 1878» 49
Digitized by VjOOQ IC
770 BETUE BES DEUX MONDES.
III. — BBRGB&BT-LOI-MÉlfB.
Vers midij on entendit le bruit des tambours; c'était le géfléri
Bergeret qui venait se réfugier au palais des Tuileries après mit
abandonné quarante heures trop tôt son quartier du Corps législatif,
où il avait laissé, en souvenir de son passage, de nombreuses pièces
d'argenterie marquées d'un V, plusieurs couverts aux armes deh
ville de Paris, quatre croix neuves d'officier de la Légion dTioMCTr,
quarante-sept croix neuves de chevalier et cent soixante-dooze mé-
dailles militaires neuves (1). Il fuyait son poste de combat, où les
troupes françaises ne devaient cependant se présenter que dans la
matinée du mercredi 2â mai, et il venait s'installer aux Tuileries à
la tête de son petit corps d'armée composé du 229«, du 174* ba-
taillon et du 2" zouaves fédérés. Il était accompagné par le membre
de la commune Urbain, maître d'école rabougri, sans élè?es, mais
non sans imagination, qui dans la séance du 17 mai, à l'Hôtel de
Ville, avait demandé que dix otages fussent immédiatement fusillés,
cinq dans Paris et cinq aux avant-postes. Sans doute c'est pour
l'aider de ses conseils qu'il était aux côtés de Bergeret. Celui-ci
monta par l'escalier d'honneur et s'installa dans les anciens appar-
temens de l'impératrice ; il y baugea avec lui une donzelle qui était
attachée à sa personne ou à celles de son état-major. Là, il attendit
vigoureusement que l'on vînt l'attaquer pour s'en aller.
Bergeret est une des illustrations de la commune ; les Plutarques
de la révolte à tout prix qui écriront plus tard la vie des grands
capitaines dont Paris a supporté l'abjection pendant deux mois lui
réserveront certainement leurs meilleures pages. Il eut cette chance
d'être toujours battu et immédiatement ridicule. Ses aptitudes na-
turelles le rendaient fort médiocre, son éducation de tabagie, de
clubs, de conciliabules secrets l'avait fait odieux. C'est lui gui
commandait place Vendôme lorsque la manifestation imprudemment
pacifique du 22 mars y fut reçue à coups de fusil sur Tordre de Du
Bisson ; c'est lui qui, le 2 avril, dirigeait l'armée communarde aux
avant-postes devant Neuilly ; c'est là qu'il eut deux chevaux tués au
fiacre qui le conduisait à la déroute, car, par suite d'infirmités ou
d'incapacité, il ne pouvait se tenir à cheval. C'est de Neuilly que fut
expédiée cette dépêche fameuse qui lui a conféré instantanément
une célébrité que le temps respectera, dépêche par laquelle on an-
nonçait urbi et orbi que lui, Bergeret, Bergeret lui-même était sur
le terrain du combat ; c'est à cela que se borna toute son action.
Petit, maigrelet, bilieux, le regard flottant et terne, les yeux diver-
(i) Ces objets furent restîtaés plus tard aux légitimes proprfétaîrei par les saifli *
M. Garreaud, délégué de la questure au Corps législatif.
Digitized by VjOOQ IC
LES TUILERIES ST I£ LMITRE SOVS £A COMMUNE. 771
gens, le teint Uème, le crâne dénadé et fuyant^ il ressemblait à
une poule d*eau. Fort remuant néanmoins, agité dans son propre
^ide, il croyait à son génie universel et n'avait jamais réossi à
^ rien. Il était bien près d'atteindre sa quarantième année, lorsqu'il
'' se déguisait en général en se coiffant d'un képi surchargé de ga-
^ l(H)s, et il avait alors essayé bien des métiers dont il s'était dégoûté
^ ou qui s'étaiait dégoûtés de lui. II n'y eut jamais grande affinité
'' entre lui et le travail r^ulier; ils se fuyaient instinctivement. Il
^ avait débuté par être garçcm d'écurie à Saintr-Germaio, puis il
^ s'était engagé et, parvenu au grade de sous-officier dans les volti-
geurs de la garde impériale, il avait été employé aux écritures, dans
les bureaux de l'intendance. Il fut licencié en 186A et devint com-
mis voyageur en librairie et, quelque temps après, en omemens
d'église et en imagerie religieuse ; ce qui est un singulier début
pour un futur général de la commune. Dans un des voyages qu'il
fit en Belgique pour placer des objets de sainteté, il contracta des
dettes à son bôtel de Bruxelles, ne put les payer et laissa simple-
ment ses échantilkms en nantissaoïient. On croit que c'est en Bel-
gique, en fréquentant les estaminets de la propagande intransigeante
et de ta politique irréconciliable, qu'il se pénétra des doctrines dont
la commune fut la plus haute ou la plus basse ex{Nression. On dit
qu'il fut typographe, qu'il essaya d'être peintre, d'être comédien,
qu'il fut même marchand de contremarques, comme Hébert le
grand ancêtre, et que parfois il versait quelque prose dans les égonts
de la Uarseillaise; on dit aussi qu'employé dans un magasin de
modes à Bruxelles, il aurait été condamné à trois mois de prison
pour escroquerie. Le rêle qu'il joua pendant la commune est de na-
ture à justifier toutes les accusations dont on a chargé son passé.
Pendant le siège de Paris par les Allemands, Bergeret appartint
au Si^ bataillon de la garde nationale ea qualité de sergent et bien-
tôt de capitaine. Le M octobre ne le laissa pas insensible, et il fit
tous ses efforts pour s*y associer. Il appartenait à l'Internationale,
ce qui iui constituait une certaine sup^iorité qu'il sut faire valœr
pour être nommé délégué de son bataillon aux assemblées prépar»-
toires de la fédératioa de la garde nationale. De là à être membre
du comité central, il n'y avait qu'un pas qui fut pnwiptement fran-
chi. Au 18 mars^ le comité central lui donna missi<» de défendre la
butte Montmartre ; grâce à la défection des troupes envoyées pour
reprendre les canons, cette journée fut le triomphe de Bergeret, au-
quel elle valut d'emblée le grade de général. Là s'arrêtèrent ses suc-
cès, car l'armée française, revenue de l'énervement produit par ce
que M. Thiers a appelé la fièvre obsidionale, reprenait sa cohésion,
retrouvait son ancienne vigueur et ne levait plus la crosse en l'air.
Un moment il fut chargé de toutes les opérations militaires et put se
Digitized by VjOOQ IC
772 BEVUE DES DECX MONDES*
croire généralissime. Gela ne dura pas, il fit tant de sottises, il coni.
mit tant de bévues que Cluseret le remplaça par Dombrowski
Bergeret ne fut point content : il fit remarquer qu'il était memta
de la commune pour le XX* arrondissement, qui lui avait dom
15,290 voix, sur 16,792 votans et 21,960 électeurs inscrits, il re-
fusa d'obéir et de céder son commandement ; il fut arrêté et somp-
tueusement détenu à THôtel de Ville, dans les anciens appartemcûs
du préfet, où il menait une plantureuse existence au milieu de quel-
ques amis et de beaucoup de bouteilles. Sa disgrâce ne dura pas. Le
29 avril, l'incapacité militaire dont il avait donné des preuves réité-
rées le fit nommer délégué à la commission de la guerre ; le 6 mai,
il fut pourvu d'une brigade de réserve et reçut le Corps législatif
pour quartier général. On l'accuse d'avoir conduit quelques expé-
ditions moins périlleuses que sa sortie du 2 avril ou que sa grande
marche sur Versailles tentée le lendemain ; on prétend que deui
bateaux chargés de vins amarrés à Billancourt furent pillés par son
ordre et qu'il fit enlever une somme de 57,000 francs à la gare du
chemin de fer de l'Ouest. Il avait sans doute besoin d'argent parce
qu'il aimait à bien vivre ; Yarlin se plaignait avec amertume d'âvoir
eu à payer, en quinze jours, 30,000 francs pour frais de nourriture
de Bergeret et de ses officiers d'état-major. Malgré cela, ce Bergeret
ne dédaignait pas les petits profits : il avait obtenu pour la femme
qui portait son nom la fourniture des sacs à terre destinés à la con-
struction des barricades ; cela lui était fort conunode : de la même
plume il ordonnait et il ordonnançait. Il faut croire que ses opéra-
tions n'étaient point irréprochables, car la commune finit par s'en
émouvoir : « 11 mai 1871 : Il ne sera délivré dorénavant de sacs à
terre, dans le service que dirige le général Bergeret, que sur la vue
de la signature et du cachet officiel du citoyen Delescluze, délégué
à la guerre, commandant supérieur des forces nationales, et du colo-
nel Ed. Roselli, directeur du génie. Le délégué civil à la guerre:
Delescluze. » C'était un acte de suspicion désagréable ; tout autre
eût donné sa démission, Bergeret s'en garda bien et continua à pa-
rader dans l'hôtel de la présidence.
Il y jouait au billard, après boire, dans la soirée du dimanche
21 mai, lorsqu'une estafette essoufflée vint lui apprendre que les
Versaillais avaient forcé l'entrée de Paris et lui demander du se-
cours, car on n'était point en nombre pour leur résister. Bergeret
répondit, entre deux carambolages, qu'il n'avait que 500 hommes
autour de lui et qu'il ne pouvait en distraire un seul, car cela suffi-
sait à peine à sa garde. Dans ce temps-là, on disait les gardes de
Bergeret, comme jadis on disait les gardes du roi ; car il est à re-
marquer, une fois de plus, que ces prétendus novateurs se sont ser-
vilement astreints à copier les mœurs qu'ils condamnent et à
Digitized by VjOOQ IC
8r,
LES TUILERIES ET LE LOUVRE SOUS LÀ COMMUNE. 773
reproduire les abus qu'ils ont la prétention de détruire. Sans
attendre l'attaque de l'armée française, sans prendre une seule
disposition pour protéger le massif du Corps législatif et du Palais-
Bourbon qui constituait une très importante position militaire,
Bergeret décampa virilement et vint, comme nous l'avons vu, prendre
possession du château des Tuileries. Il en fit un monceau de
cendres et s'y conduisit de façon à prouver qu'il eût été digne
d'avoir dans son corps d'armée la compagnie d'artilleurs dynami-
teurs que commandait le capitaine Jean-Jean. Il ébaucha tout de
suite quelques essais de résistance, ce qui lui fut facile, car dans
la nuit du 21 au 22 mai, six batteries avaient été envoyées en ré-
serve dans la cour du château. Une trentaine de pièces furent traî-
nées par des fédérés et par des femmes jusqu'aux terrasses qui do-
minent la place delà Concorde; en outre quatre pièces de 12 furent
pointées dans la grande allée du jardin. On fit là une belle canonnade
surleTrocadéro, où l'on croyait que nos troupes étaient massées, et
sur le ministère des affaires étrangères, qui fut troué comme une
écumoire. Nos soldats heureusement eurent peu à souffrir de ce feu
aussi violent que mal dirigé. Bénot, le gouverneur du Louvre,
Kaweski, déjà revêtu d'un costume bourgeois, étaient accourus se
mettre à la disposition de Bergeret, qui leur promit d'utiliser
leur bonne volonté, lorsque le moment serait venu. Dans la jour-
née du 22, Bergeret avait reçu une visite plus importante. Gabriel
Ranvier, accompagné d'un commissaire de police et de deux incon-
nus que l'on prit pour des membres de la commune, arrivèrent
aux Tuileries. L'ancien banqueroutier était alors membre du co-
mité de salut public, c'était une puissance en ce jour de malheur,
puissance de haine et de destruction qui devait, jusqu'au bout,
s'exercer avec une perversité rare. Ranvier, Urbain, Bergeret, cau-
sèrent pendant quelques instans ensemble : le colonel Dardelle, le
commandant Madeuf, le capitaine Boudin, le planton Minot, regar-
daient, à distance respectueuse, le conciliabule de ces trois ma-
landrins.
Ranvier et son commissaire de police, ayant appelé quelques fé-
dérés et des employés de la régie, descendirent dans les sous-sols
et renouvelèrent un acte que déjà bien souvent nous avons raconté
et que nous raconterons encore plus d'une fois, car elle était tenace
et absolument invincible, la bêtise de la commune, — Gabriel Ran-
vier ordonna de briser des portes, fit sonder les murs, inquiet,
rauque, brutal, irrité de ne point trouver ce qu'il cherchait. Que
cherchait-il donc? Eh! parbleu! le souterrain, le souterrain qui va
partout, mais qu'on ne rencontre nulle part. Bénot, qui était là, pa-
raissait fort affairé ; de ses gros poings, il tapait sur les murailles,
demandait qu'on l'éclairât^ selon son habitude menaçait les em-
Digitized by VjOOQ IC
'
i
JJ^ UTGE DES DBIIX HDRDES.
ployés ahuris de leur « enleyer le balachoo, n et se dépîtika
disaot : « Ce n'est pas possible qu'il n'j en ait pas L » Ces liomma
d'état, qui savaient nnir dans de justes proportions ht sdence è
législateur à la conception du guerrier, pouvaieot» sans se rire in
nés, chercher le sooterram qui, partant des caves des Tuikines,
doit nécessairement aboutûr au Mont-Yaléfien. Us ne le troQTènu
pas et furent étonnés* RanTier et ses acolytes se retirerait de mé*
chante humeur après avoir recommandé à Bergeret de tear boia
de ne pas permettre aux Yersaillais de faire un pas de plus en aTaot
Bergeret n'était encore que général; il allait cumuler tfautrei
ftmctioDS, être juge, fNrésident de cour martiale et presque exécu-
teur des hautes œuvres de la commune. Tout le quartier voisin des
Tuileries était en rumeur. Les fédérés, revenus de leur preioia
effarement, dont l'armée française ne profita HialheureBsemeal
pas, s'agitairat et à tout coin de rue construisaient des hanicad».
Un pharmacien, M. Kodi, demeurant rue de Richelâeu^ n*U, étiâ
sur le pas de sa boutique, regardant ce tumulte et ne dissûBahat
pas assez le mécontentement qu'il en ressentait» U avait quarante-
ehiq ans environ, était grand, de bonne tournure; sa wtmstacbe^ sa,
barbiche, son front prématurément chauve^ ses huiettes en or, lui
donnaient l'aspect moitié bourgeois, moitié militaire, d'un ofider
de garde nationale; en veste dTété, les pieds chaussés de pantoules,
les mains dans ses poches, il haussait les épaules en entendant les
vociférations que l'on poussait autoor de liii. Quetgues gamins de
douze à quatorze ans s'étaient précipités sur une maison voisiiie
en réparation et essayaient d'en arracher le» échafaudages. Le
malheureux {rfiarmacien eut la f&cheuse idée de s']r opposer ^ de
renvoyer ces jeunes patriotes en les menaçant de leur tirer les
oralles. Les enfans s'éloignèrent en piaillant, et M- Kocb rentra
dans son arrière4>outique. U n'y était pas àepois^ cinq miostes
qu'il vit arriver une bande de fédérés. 11 saî^t un flacon vide
posé sur sa table et le brandit en criant : « Le premier qui ap-
proche!., )) On se jeta sur lui et on l'arrêta. Minot, l'ordoMiance
de Dardelle, s'empara du flacon; puis, UKmtant à cheval, il prit la
tête du peloton qui enveloppait M. Koch. On mena celui-ci au Pa-
lais-Royal, devant un chef de légion, Damarey, qui déclara que
l'aflahre ne le regardait pcrint; alors on alla trouver le colond Dar^
délie. M. Koch lui dit : « Il n'y a rien dans ce flacon. » La foule et
les fédérés crièrent : « C'est de l'acide prussique. — C'est de l'acide
sulfurique. — C'est de Teau seconde. — U a aveuglé des enfans. »
Comme Damarey, Dardelle recula devant la responsabilité d'une dé-
cision à prendre et donna Tcwrlre de conduire le pris(^nier à VBô-
tel de Ville, où le comité de salut public déciderait de son swt. On
se mit en marche; en avant et à cheval, Minot, tenant toujours le
Digitized by VjOOQ IC
Ili
LES TUILERIES ET LE LOUTRE SOUS LA COMMUNE. 775
flacon qu'il montrait an « peuple, » puis un groupe assez nombreux
de turcos de la commune, de yengeurs de Flourens, de lascars,
d'enfans perdus qui se pressaient autour de M. Koch; on le tenait
" par les bras pendant qu'il allait nu-téte sous le soleil, parfois abattu,
' parfois se redressant sous les injures dont on l'accablait.
^' La foule avait grossi, et ce fut une cohue qui arriva sur la place
^5 de l'Hôtel de Ville; la légende était déjà faite : — on venait d'arrè-
'ï ter l'ex-pharmacien de l'empereur qui avait versé une limonade em-
( poisonnée aux fédérés; de plus, quand on avait voulu se saisir de
f lui, il avait cassé une bonbonne d'acide prussique, qui en se bri-
sant avait causé la mort de plusieurs personnes, l'ambulance du
Théâtre-Français est pleine de ses victimes, — On gravit le grand
escalier, on traversa la salle du trône, encombrée de gens de toute
sorte qui, sans trop savoir pourquoi, mais voyant un prisonnier,
crièrent : a A morti à mort I » Quatre fédérés commandés par Mi-
not firent pénétrer M. Koch dans le cabinet du citoyen Brissac, se-
crétaire général du comité de salut public, où se trouvaient en ce
moment Ranvier, Bayeux-Dumesnil, qui était venu demander des
ordres pour le IX® arrondissement, dont il était le très bienveillant
délégué, deux membres de la commune et une cinquième personne,
de laquelle je tiens les faits que je vais raconter. Ranvier interrogea
M. Koch; ce malheureux, qui venait de faire un horrible trajet à
travers les vociférations, les menaces et les coups, était dans un
état digne de pitié. Il balbutiait, sa face était convulsée, il répétait
toujours la même phrase : « Il n'y a rien, il n'y a rien dans le flacon. »
Un des assistans dit à Ranvier : a II n'a plus la tête à lui, laissez-lui
au moins le temps de s'expliquer. » Ranvier répondit : « Vous, si
vous insistez, on va vous coller au mur I » Un des deux membres de
la commune, caressant sa longue moustache, portant ses insignes à
la boutonnière, mécanicien de son métier, méprisant tout le monde,
les patrons et les ouvriers, grisé jusqu'à l'envie furibonde par le
mauvais vin du socialisme, intervint alors. Il quitta le grand fau-
teuil de damas rouge où il était plutôt écroulé qu'assis, prit le flar
con des mains de Minot, le flaira et, après avoir regardé Ranvier,
dit tranquillement: « Les chassepots sont^ils prêts? » Les fédérés
répondirent : « Oui. — C'est bien, reprit-il; à la cave! » On en-
traîna M. Koch; en traversant de nouveau la salle du trône au mi-
lieu de la cohue qui la remplissait, il levait les mains au-dessus de
sa tête et criait : « Justice! justice! » On le hua : « Espion I assas-
sini à mort ! » Le malheureux fit un efibrt désespéré, s'arrêta pen-
dant une seconde et dit : « Au moins donnez-moi un prêtre ! w II y
eut un éclat de rire général, et une parole lui fut répondue qui,
dit-on, a été prononcée à Waterloo. Un employé comptable de
Digitized by VjOOQ IC
776 BEVUE DES DEUX MONDES.
THôtel de Ville ne put s'empêcher de s'écrier : « Mais par
bandits sommes-nous donc gouvernés ! »
Les fédérés, toujours guidés parMinot (1), ne savaient où était
la cave indiquée : ils voulurent fusiller le pauvre pharmacien dans
la cour Louis XIV; mais on y avait déposé des caisses de cartouches,
des barils de poudre, ils n'osèrent pas. Une voix cria : — Retoumoos
aux Tuileries 1 On se remit en route. Bafoué, secoué, maltraité,
M. Koch marchait en oscillant au milieu de ses gardes. Prfes da
quai de Gèvres, trois hommes, dont un vêtu d*une redingote et
deux couverts d'une blouse blanche, furent indignés et crièrent :
Mais ne frappez donc pas ce malheureux, c'est horrible I Les fédé-
rés se jetèrent sur eux , les réunirent à M. Koch et les trouvèreot
de bonne prise. Tout de suite la foule, la foule imbécile, trouva
l'explication de cet acte inqualifiable : — C'est un curé déguisé, ce
sont des agens de police, — et elle fut satisfaite. Deux de cesbommes
avûent des blouses blanches, c'en fut assez ; ce costume les signa-
lait à toute vengeance, car il est de tradition dans le peuple de Paris
que, lorsqu'un inspecteur de police veut n'être pas reconnu, il met
une blouse blanche. Ce peuple, qui est le plus niaisanent crédule
que l'on puisse voir, a ainsi un certain nombre d'articles de foi in-
déracinables. Ce fonds de superstition héréditaire résiste à tout;
rien ne peut l'ébranler, ni le temps, ni l'expérience, ni le raisonne-
ment. Il croit, il sait que tous les joueurs d'orgues sont des agens
secrets, que tous les employés de l'état sont des voleurs, qu'il y *
des filets au pont de Saint-Cloud pour arrêter les noyés au pas-
sage, que toute défaite de nos armées est nécessairement due à la
trahison; il ne croit peut-être pas à Dieu, mais il croit avec fer-
veur que le persil fait mourir les perroquets et casse les verres à
boire.
La foule ramenait les victimes avec de grands cris; le capitaine
Etienne Boudin s'avança au-devant d'elle dans la rue de Bivolf, et
prit la direction du cortège. A l'instant même, une cour martiale fut
improvisée. Dans la salle des maréchaux, Urbain, Bergeret, Etienne
Boudin , deux ou trois autres sacripans galonnés dont j'ignore les
noms, se réunirent en tribunal suprême et firent comparaître les
quatre accusés qui, ayant dominé leur faiblesse en présence d'un
péril inéluctable, firent assez bonne contenance. De ce qui se passa
dans cet étrange prétoire, on ne sait rien, sinon qu'Etienne Boudiu
(i) L'impudence de ce Miaot était extraordinaire. Le mardi 30 mai, alors qae ws
les insurgés étaient recherchés avec passion, il vint anx Tuileries* môme, où peodant
deux mois il ayait Técu aux côtés de Dardelle. Rasé, Têtu d*un pantalon blanc et d*aQ
paletot en mérinos noir, il accompagnait un photographe qui désirait prendre qofil*
ques Yues du palais en ruines. Nul mieux que Minot n'était capable de donner de pré-
cieuses indications à cet égard. U fut promptement reconnu et arrêté.
Digitized by VjOOQ IC
LES TCnLERI£S ET LE LOUTRE SOUS LA COMMUNE* 777
fit office d'accusateur public, et que les quatre malheureux furent
condamnés à mort; il en est trois dont on n'a jamais connu les
noms; on soupçonne seulement que celui qui portait une redin-
gote était un ouvrier chapelier. — La cour des Tuileries était pleine
de fédérés, de femmes, de curieux accourus. On dit que du haut
du balcon de la salle des maréchaux , Urbain fit un discours. Des
employés de la régie l'ont vu parler et gesticuler, mais n'ont pu
l'entendre. Etienne Boudin avait porté la parole contre ces malheu-
reux, il ne voulut laisser à nul autre l'honneur de les faire exécu-
ter. 11 les amena, les rangea contre la muraille de la cour, entre
la troisième et la quatrième fenêtre à gauche du pavillon de l'Hor-
loge; il rassembla un peloton de fédérés qu'il divisa en deux sec-
tions; il prit place dans l'espace laissé libre, et, tenant son sabre
à deux mains par la poignée et par la pointe , il se prépara à com-
mander le feu. — On avait forcé les deux hommes en blouse blanche,
les deux « mouchards, » à s'agenouiller; l'un d'eux dit ce que Gus-
tave Chaudey devait inutilement dire le lendemain dans le chemin
de ronde de Sainte-Pélagie : « J'ai une femme, j'ai des enfans, lais-
sez-moi vivre ! — Etienne Boudin repondit : Non 1 — L'homme re-
prit alors : -r- £h bien , tuez-moi , assassins I Versailles n'est pas loin,
et je serai vengé !» — Un homme de peine employé aux Tuileries
a été témoin de l'exécution ; il l'a racontée dans des termes que
je ne puis que reproduire, car ils sont d'une vérité saisissante :
« Les deux hommes en blouse étaient à genoux; Koch et l'autre de-
^bout; les deux premiers levaient les mains et criaient : Grâce ! La
moitié des gardes nationaux criait également : Grâce I Mais Etienne
Boudin, le sabre en main, cria d'une voix vibrante : Pas de grâce,
à mort! Le premier feu de peloton retentit, et les deux hommes à
genoux sont tombés. Alors le jeune homme qui était à côté de
M. Koch demanda à trois reprises : — Je suis innocent; grâce pour
mes enfans I — M. Koch demandait également merci. Quand les
fusils furent rechargés, c'est-à-dire une minute après la première
décharge, un second feu à volonté, très irrégulier, se fit entendre.
M. Koch cherchait à éviter les balles, il se sauvait en arrière, se
jetait à droite et à gauche ; mais les gardes nationaux l'atteignirent,
et à bout portant l'achevèrent. Alors Boudin fit élargir le cercle au-
tour des quatre victûnes et cria: «Vive la commune l » Un gamin
de seize ans, chétif et maigrelet, qui pouvait à peine épauler son
fusil, vit un de ces malheureux secoué par l'agonie se convulser
en grimaçant, il dit à un de ses camarades : a Regarde donc cet im-
bécile-là; est-il farce! il a l'air de se moquer de nous et de nous rire
au nez; flanque-lui donc un bon coup de fusil par la gueule (1). »
Du haut du balcon de la salle des maréchaux, Bergeret, Urbain et
(l) Procès E. Boudin; Jugement contradictoire; 3* conseil de guerre, 16 février 1872.
Digitized by VjOOQ IC
778 BEVUE DES DEUX MONDES.
quelques-uns de leurs amis avaient assisté à cette exécution, qui com-
mença au moment même ou l'horloge du château sonna le premier
coup de six heures. On vit alors, dans ce groupe de spectateon,
un homme agiter un drapeau rouge et on l'entendit crier : « Ainsi
périssent tous les traîtres I vive la commune! » On croit qae cet
orateur de l'assassinat était UAain. On a dit que M. Koch, cœdmt à
l'Hôtel de Ville, avait été condamné à mort par Delescluze, quiTin-
rait envoyé à Ferré, afin que celui-ci fit procéder à rcxécution. Ce
n'est qu'une fable mal inventée, car c'est précisément le contraire
qui est vrai. J'en ai la preuve sous les yeux. Dès que M. Kod eut
été arrêté, que Ion sut que, conduit de Damarey à Dardelle, il était
dirigé sur l'Hôtel de Ville, quelques-uns de ses voisins partirent en
hâte afin de l'arracher aux mauvaises mains qui le tenaient. Après
mille efforts et bien des difficultés qui furent longues à vaincre, ils
parvinrent enfin à pénétrer auprès de Delescluze. Le dél^é diil
à la guerre les écouta et, comprenant qu'il y avait là gue^qoe
monstrueuse iniquité, leur remit la lettre suivante, écrite toat en-
tière de sa main, pour le délégué à la sûreté générale : <r Mon cher
Ferré, veuillez faire mettre en liberté le citoyen Koch, p6arznacieû,
qui va ouvrir une ambulance. — Paris, 3 prairial, an ixxix. (Mrles
Delescluze. » Les amis de M. Koch coururent à la préfecture de
police; Ferré n'y était pas, mais au bas même de la lettre de Deles-
cluze, Albert Regnard, secrétaire général, écrivit : « Ordre de mettre
en liberté le citoyen Koch. » Tout cela avait pris du temps; lorsque
l'on arriva aux Tuileries, il était trop tard. — Ce crime appartient
exclusivement, absolument à Bergeret et à Etienne Boudic, qui,
voyant un de ces malheureux s'accrocher à ses vêtemens en lui
demandant grâce, le frappait sur les mains à coups de pommeau
de sabre et lui criait : — A bas les pattes!
M. SpitEor, colonel en retraite, marié à une femme employée à la
lingerie du château, où il avait son logement, a suivi du regard
toutes les phases de l'exécution. U dit que Dardelle a fait effort pour
s'y opposer. Les employés de la régie ont déclaré que le comman:-
dant Madeuf, en apprenant ce quadruple assassinat, s'étaiVécrié :—
Ahl les misérables, qu'ont-ils fait? — et qu'il avait réquisitionné un
omnibus pour enlever les cadavres. Bergeret fut moins ému et n'es-
tima point que cette besogne était trop laide. Gonune le soir même,
entre huit et neuf heures, il se promenait sous les arcades de la place
du Palais-Royal, prenant tranquillement l'air après son dîner, il fut
accosté par un médecin du quartier qui lui dit : — Qu'est-ce donc
que ces gens que l'on a tués dans la cour du château? — Bergeret
répondit : — Eh bi^? quoi? c'étaient des traîtres et des Vereail-
leux; je les ai fait fusiller; ils n'ont eu que ce qu'ils méritaient.
Maxuie Du Gaicp.
Digitized by VjOOQ IC
VOYAGE
AUTOUR DU MONDE
A L'EXPOSITION UJVITEBSËLLE
IL
l'EUBOPE MÉRIBIOITALE — L'EUROPE DV NORD •- L'BUROFS CENTRALE
LÀ FRANGE
L
(Test à Athènes que nous avons interrompu notre voyage; c'est
à Rome que nous le reprendrons. La transition entre la Grèce et
Iltalie est toute tracée, par la loi de F histoire connue par l'itinéraire
des bateaux à vapeur.
L'Italie, qui à Tépoque de la renaissance a eu une si puissante
action sur le développement de l'art dans toutes ses formes, pein-*
ture et sculpture, architecture et mobilier, orfèvrerie et céramique,
ritaUe ne vit plus guère aujourd'hui que sur son glorieux passé.
Ses peintres délaissent la grande peinture pour le genre et la
décoration. Si, grâce à ses carrières de Carrare, l'Italie est encore le
pays du marbre, ses statuaires, énervés et affadis par l'influence
persistante de Gahova ou égarés par une recherche de réalisme à
outrance, ne font plus d'elle la patrie de la sculpture. Elle affirme
toujours son sentiment élevé de l'architecture, à Milan et à Rome
par ses nouvelles constructions, et à Paris même par le portique
monumental, à majestueux arceaux plein-cintre, à hautes colonnes
Digitized by VjOOQ IC
780 REYUE DES DEUX MONDES.
composites de stuc vert, à ornemens de terre cuite sculptée et il
médaillons de mosaïque sur fond or, qui donne accès à son expc^j
tion. Mais pour l'art industriel, la France, rAngleterre, l'Autriche oil
pris à l'Italie ses formes et ses décors, et elles ont si bien fo-\
fectionné la fabrication des meubles et des céramiques, quafrj
jourd'hui les ouvriers étrangers surpassent les ouvriers italiens |
dans les bronzes, les majoliques, les bahuts de noyer sculpté et les!
cabinets d'ébène à incrustations d'ivoire, qui sont pourtant tfori- 1
gine italienne.
Il ne faut regarder dans les galeries de l'exposition italienne qi^
les choses qui n'ont été encore que rarement imitées par les in-
dustries des autres pays, telles les Gnes marqueteries de bois, les
mosaïques de marbre représentant des fleurs, des oiseaui, des
fruits, des vues de villes et de palais, les applications de nacres sor
panneaux de laque. Les bijoux égyptiens, étrusques et pompéiens,
colliers de scarabées, pendans d'oreilles et fibules d'or, broches à
tête de Méduse ou à profil d'Alexandre, bracelets en o?es ou en
serpent, sont fort à la mode de l'autre côté des Alpes. L'indus-
trie italienne y réussit bien, à cause même d'une certaine lourdem
de travail qui donne à ces bijoux l'aspect fruste de ceux qa'on rient
de retirer des fouilles. Dans la bijouterie, chaque fille d'Italie a
sa spécialité. Rome façonne l'or d'après le style antique, îiaplfô
sculpte les coraux roses, les camées tendres et la lave du Vésuve,
Venise enfile en colliers les perles de verre soufllé, Florence as-
semble en broches et en médaillons à dessins byzantins sa fine mo-
saïque qu'on pourrait appeler de la poussière de mosaïque, Gênes
enfin tisse ces colliers, ces bracelets et ces chaînes en filigrane
d'or et d'argent, si ténu, si léger, si flexible, qu'il a mérité le
nom de « mousse génoise. » Les dentelles sont prisées par les
femmes à l'égal des joyaux. Elles envieront ces guipures de Ve-
nise et ces dentelles de Milan. Mais qu'elles n'admirent pas plus
qu'il ne faut l'idée de ce fabricant qui a imaginé de reproduire le
dôme de Milan avec son portail ouvré, son abside et ses mille flè-
ches dans une « toilette duchesse 1 » Nous préférons à ce meuble
de mauvais goût la moindre de ces chaises romaines dont les pieds
et le dossier sont formés d'une dizaine de cornes de bœuf entre-
lacées et dont le siège est recouvert d'une peau de bique. Rien de
plus pittoresque. En outre on est là fort commodément assis et par-
faitement à l'abri de l^jettature.
Où l'Italie est restée sans rivale, c'est dans les verreries de Mu-
rano. Quelle fantaisie, quel caprice, quelle grâce dans ces formes
renouvelées de l'antique ou de la renaissance , verres à boire à
pied fuselé et à piédouche, cornets tordus en spirale, buires
Digitized by VjOOQ IC
VOYAGE A l'exposition UNIVERSELLE. 781
^ rubanées , flacons filigranes semés de rassades brillantes, fioles
* jumelles formées de deux dauphins accolés, coupes dont les anses
^ sont deux dragons à queue fourchue, calices côtelés épanouis en
^ fleurs de lis, vases à long col, à panse ovoïde, et à orifice modelé
* en feuille d'acanthe 1 Quelle magie dans ces nuances, blanc lacté,
^ opale prismatique, rouge corallin, vert de mer, bleu céruléen,
- éclat des ors, des cuivres et des émaux, marbrure du rouge an-
"* tique et du cipolin, opacité du jaspe et du lapis, transparence né-
buleuse des stalactites de neige fondue I Quelle légèreté enfin I si
- grande qu'on pense que ces fioles et ces vases sont soufflés, non
' dans le verre en fusion, mais dans delà mousse de savon. On craint
* de les toucher de peur qu'ils ne.s' évanouissent au moindre contact.
Les anciens avaient certains tissus diaphanes et translucides qu'ils
appelaient des vêtemens de verre, vitreœ vestes ; à la vue des verres
de Venise, les modernes devaient transposer le mot et dire : verres
mousseline. Au-dessus de ces fragiles merveilles pendent d'énormes
lustres roses et bleus dont les pendeloques, les boules et les guir-
landes se réfléchissent dans les grands miroirs à cadres en biseaux,
qui garnissent les parois. Ne disons point adieu à la ville des lagunes
sans regarder cette Mise au tombeau ^ belle mosaïque de tons très
vifs et très harmonieux, qui prouve que les modernes Vénitiens n'ont
pas oublié les leçons des maîtres mosaïstes du xv« siècle.
Nous voici en Espagne, à Grenade, devant l'Alhambra.On sait que
l'Alhambra ne présente à l'extérieur qu'une agglomération de tours
massives qui ne justifie pas l'idée de magnificence qu'évoque ce nom
magique. Tout le luxe décoratif, toute la richesse ornementale du
style moresque est réservée pour les façades intérieures qui entou-
rent la cour des Lions. Forteresse pour qui est dehors, palais pour
qui est dedans, tel est l'Alfiambra. La façade de la section espagnole
reproduit naturellement le palais et non la forteresse. C'est un pavil-
lon de la cour des Lions encadré par deux corps de bâtiment conçus
dans le même style. Dans la façade rutilante, décorée de peintures
rouge, bleu et or, plaquée de revêtemens de faïence et de carreaux
vernissés, couverte d'arabesques, de gaufrures, d'imbrications et
d'entrelacs incisés dans le plâtre, se dessinent les portes en fer à
cheval et les baies en ogive outrepassée. Les étroites arcatures et
les arceaux trilobés se couronnent des dentelles des acrotères, et
les frêles colonnes à chapiteaux cubiques supportent des voûtes tail-
lées en stalactites. On s'attend à trouver derrière cette somptueuse
façade une exposition variée et abondante, pleine de curieuses
choses. Mais, sauf de belles armes damasquinées des fabriques de
Tolède, et des coffrets, des vases et des cadres de bronze ciselé et
niellé dans le style hispano-moresque, l'Espagne ne montre rien
Digitized by VjOOQ IC
782 IZTUE DES DEUX MONDES.
qui Taille qu'on s'y arrête. PasscMos donc rapictement devint es
meubles de chône sculpté, ces étoffes de soie ^ de laine, et(»l
faïences hispano-moresques d'une fabricatioii trop élémentaire; je- 1
tons un regard moins défavorable sur ces grossier es poteries à 1
terre blanche à omemens repoussés qui ont beaucoup dedractèRi
et pénétrons dans le pavillon annexe de l'agriculture^ oArispapel
donne ime merveilleuse vision. Lisez à la fin du V* livre du Poitbh |
gruellh « mirificquei description du temple de la a dive bouteie^i
et vous auree l'idée de la grotte des vins d'Espagne qui occupe
le fond du pavillon. On j accède par un portique fcarmé de troi
arcades en fer à cheval dont des milliers de bouteilles^ (firer»-
ment nuancées par les vins, les liqueurs, les huiles qu'elles cofitiai-
nent, sont les seuls matériaux. A l'intérieur, les parois de h grotte
et ses colonnes i chapiteaux moresques sont é^lement constroitES
avec des bouteilles, disposées ea losanges, en trèflea, en eotrebcs,
en arabesques. D'autres bouteilles placées en encoibeiiemat, le
goulot en bas, pendent de la voûte comme des stalactites. U grotte,
n'ayant pas de jours directs sur le dehors^ reste dans une cfaaode
pâiombre, éclairée seulement par la lumière du soleil qui tnui^
ratt à travers les fioles de verre. Pour multiplier les effets hamnexa^
un cylindre de glace qui, caché sous des pampres artifidfjs, tourne
sans cesse sur lui-même, renvoie en mâle feux sur ks ^parois les
scintillemens multicolores qu'il en reçoit. Les riches conlears des
vins d'Espagne parcourent toute la gamme des rouges et des jaunes,
depuis le pourpre et l'or jusqu'au capucine et au brun Yao djcL
Hais on a encore augmenté cette éclatante palette &[ï joignant aux
vins les liqueurs vertes et roses et en mettant certains Tins blancs
dans des bouteilles de verre violet. Ainsi les âneraudes elles amé-
thystes brillent dans cette grotte féerique au milieu des diaioaiSt
des rubis, des grenats, des topazes, des chrysolithes, des girasois
et des béryls.
Ce portail, qui ouvre sa large ogive surbaissée qu'encadre on
quadruple bourrelet de pierre, tout brodé de sculptures et ouvré à
jour comme une dentelle, et qu'accompagnent de svelies colon-
nettes, des clochetons aigus et des statuettes de saints reposant sur
des pendentifs découpés, est pris au monastère de Belem. H sert
maintenant de façade à l'exposition portugaise. Pour ne parler qne
des choses les plus originales, le Portugal expose des meubles
de châtaignier, de style arabe, très habilement sculptés, desioa-
joliques et des poteries d'argile rouge, de style hispano-moresque,
de somptueuses étoffes d'église lamées d'or, d' formes derges
bossues d'omemens en relief et rechampis de vires couleurs, de
merveilleuses broderies sur tulle, de fines nattes de paille tressées
Digitized by VjOOQ IC
voYAGB IL l'exposition univeuselle. 783
et mille bijoux de filigranes qui mériteraient, conmie ceux de
Gènes, le nom de mousse d'argent.
II.
L'Angleterre occupe au Champ de Mars près du quart de la su-
perficie du terrain concédé aux nations étrangères. Elle a donc dû
remplir par une suite de divers édifices la vaste façade de son ex-
position. C'est d'abord un massif pavillon carré, construit tout en
terre cuite, percé à ses deux étages d'étroites fenêtres et décoré de
pilastres et d'omemens sculptés. Au-dessus d'un entablement en sail-
lie, soutenu par des consoles, s'étend un toit plat qui forme terrasse.
Tel est le spécimen de ce style que de l'autre côté de la Manche
on appelle le néo-saxon. Une autre construction, également en terre
cuite, rappelle le style gothique anglais par ses baies ogivales à ro-
saces rayonnantes et à bourrelets couverts de sculptures; c'est un
peu lourd, mais non point sans grâce. Le style de la reine Elisabeth
est représenté par un palais de pierre et de brique, dont le faite,
chargé de frontons capricieux et de lucarnes à hauts chambranles,
forme sur l'horizon une ligne dentelée. Au centre de l'édifice, qui
prend ses jours par de larges fenêtres à croisillons de pierre, s'ouvre
une monumentale porte en plein cintre. A l'intérieur, on aperçoit,
au milieu d'une salle à manger ornée de tapisseries et de lambris
renaissance, une table toute servie, garnie de vaisselle plate et de
cristaux. Plus loin s'élève une maison bourgeoise de plâtre et de
bois, comme on en construisait tant à Londres du xv* au xvu* siècle :
pignon aigu, étage surplombant, charpentes apparentes, grandes
verrières à mailles de plomb. Dn cottage à bay-window en encorbel-
lement, du temps de Georges III, clôt cette curieuse série des types
de l'architecture anglaise.
Après avoir longtemps prisé au-dessus de tout le confort des
meubles, l'Angleterre est tombée dans im autre extrême. Elle dé-
daignait le style, elle ne vise plus qu'au style, et au détriment de'Ja
commodité. Ses préférences en efiet ne sont pas pour le Louis XIY,
le Louis XV, le Louis XVI, qui ont su, en adoucissant les angles, en
diminuant les saillies, en arrondissant les profils aigus, prêter des
formes familières, coquettes et gracieuses à tous les meubles; c'est
dans le xvi» siècle, le xiv« siècle et jusque dans l'époque byzantine
qu'elle va cherdier ses modèles. Tout ce mobilier gothique, bahuts,
crédences, dressoirs, hautes armoires, tables massives, chaises à
haut dossier sculpté, sont mieux à leur place après tout dans une
salle de musée ou dans une sacristie que dans un salon ou dans
une chambre à coucher. En outre, ai râ)énisterie anglaise emploie
Digitized by VjOOQ IC
78& REVUE DES DEUX MONDES*
surtout le chêne, le noyer et Fébène, elle se sert aussi de tontes 1»!
essences d'arbres : thuya, palissandre, amarante, acajou, bois de
rose, amboine, citronnier ; et elle y incruste Tivoire et récaillc, A
y encastre le cuivre, le bronze doré et le bronze galvanique, A
y applique les mosaïques et les marqueteries nuancées. Or, de cete
alliance hybride de formes cinq ou six fois centenaires et & bois
qui sont en usage seulement depuis un siècle, il résulte une toinge
cacophonie. Jusqu'où va l'imagination torturée des ébénistes tf outre-
Manche, on en jugera par ce mobilier complet de style carlovingiQi,
sculpté en chêne blanc et relevé de peintures polychromes. Ne aé-
rait-il pas à merveille à un décor de la Fille de Roland? SaDsdoote
pour atteindre à l'aspect barbare du modèle rêvé, le sculpteoretle
peintre ont rivalisé à qui emploierait le ciseau le plus gaudie et le
pinceau le plus cru. Voyez encore cet orgue de salon en forme de
cathédrale gothique, et ce grand piano à queue, en forme d'byjx^
égyptien 1 La mainnd'œuvre au moins rachëte-t-elle les fiâtes de
goût de l'ordonnance? Les ouvriers anglais excellent dans toutes les
parties planes des meubles. Les panneaux lisses et les incrostatioDS
de mosaïque, parfois d'un ton trop cru cependant, sont finis arec un
soin sans égal. Mais dans les parties en relief ou découpées^ les
sculptures manquent de fermeté, d'ampleur et de liberté.
Le métal n'est fait ni pour l'architecture, ni pour le mobilier, à
moins qu'il ne soit ciselé comme les portes d'un baptistère ou
fouillé comme une châsse gothique. Aussi faut-il condamner ces
lits, ces chaises, ces armoires, ces fauteuils de cuivre jaune tout
reluisant. Les Anglais ont fait du cuivre une meilleure àppUcstioa
en l'employant pour les lutrins, les retables et autres meubles d'é-
glise. L'orfèvrerie et la joaillerie anglaises sont riches et somp-
tueuses. On n'y ménage ni le métal, ni les pierreries, ni le travail;
les surfaces polies ont même un éclat tout spécial ; mais la légèreté,
la délicatesse, la grâce font défaut à ces calices, à ces surtouts, à
ces colliers et à ces bracelets. De même c'est la lourdeur et la.
surcharge d'ornementation qui déparent ces brillantes reliures.
Jamais un relieur anglais n'a bien su « pincer un nerf » ou « pous-
ser un filet. » Les produits des fabriques de faïences, de porce-
laines et de terres cuites foisonnent. L'industrie céramique anglaise
s'inspire avec goût pour les services de luxe des modèles de Rouen
et de Moustier, d'Urbino et de Delft, de la Chine et du Japon ; et
c'est par milliers qu'elle jette sur le marché français ces services
communs que font recherdier, en dépit d'un décor dur et banal, leur
solidité et leur bas prix.
Bien que l'Angleterre ait eu des coloristes, les Reynolds et les
Hogarth, les Lawrence et les Tumer, la population anglaise n'a nul-
Digitized by VjOOQ IC
VOYAGE A l'exposition UNIVEBSEIXE. 785
lement Tinstinct de la couleur. A Londres, les femmes de la petite
bourgeoisie allient à Tenvi dans leur toilette les nuances les plus
criardes. Les plaids écossais, qui sont l'expression la plus originale
du coloris d'outre-Manche, ont des tons crus, heurtés et discords.
Une telle inaptitude à employer les couleurs est évidemment une
cause d'infériorité dans la fabrication des tapis et des étoffes d'ameu-
blement, où, si importante que soit sa part, le dessin, c'est-à-dire
lerdécor, ne vient qu'après la couleur. Il semble d'ailleurs que les
fabricans de tapis et de papiers peints, convaincus de leur impuis-
sance à atteindre à l'éclat de la couleur, ne s'efforcent plus que d'en
trouver l'harmonie. Ils n'emploient guère que les tons sur tons ou
les nuances de gamme sombre. La cristallerie anglaise gagnerait à
suivre cet exemple. Ses lustres de verre coloré, imités de ceux
de Murano, sont d'une abominable crudité de ton. Au contraire,
dans les grands miroirs, les lustres, les girandoles et les appliques
de cristal blanc, les carafes et les verres taillés à facettes, l'in-
dustrie anglaise rivalise avec Baccarat.
La façade de la Suède tient du chalet moderne par le bois dont
elle est construite, ses toits à projection et ses faites déchiquetés,
et de la chapelle byzantine par ses arcatures en arc surhaussé,
ses frises ornementées et ses frêles colonnettes à chapiteaux en py-
ramide renversée. Non contente d'affirmer par ce chalet l'origina-
lité de son architecture, la Suède a voulu que les clôtures intérieures
de sa section fussent aussi découpées en sapin dans le style national;
la décoration des vitrines est ainsi en harmonie avec les objets qui
y sont exposés. Si l'habileté du travail et la qualité des matériaux ne
sont point irréprochables dans ces meubles de chêne sculpté, dans
ces bijoux filigranes, dans ces poêles de faïence émaillée, dans ces
majoliques italiennes, dans ces services de table à décor Louis XY
en camaïeu rose, et dans ces vases et ces cornets multicolores re-
nouvelés du Japon, de Sèvres et de la Saxe, l'ordonnance, le choix
des formes, le goût de la décoration, méritent de vifs éloges. On
voit que la Suède, qui au xviii* siècle a été souvent en rapport
avec la France, en a pris de bonnes leçons. La Norvège, où la civi-
lisation est moins avancée, a, de là, plus de saveur locale. Elle ex-
pose entre autres curiosités de petites boites de sapin couvertes
d'arabesques et de rinceaux finement travaillés. Ces merveilleuses
guipures de bois sont, paraît-il, sculptées avec la pointe du couteau
par les paysans norvégiens, dans les longs jours ou plutôt dans les
longues nuits de neige. Les fourrures sont le luxe du nord. En
Norvège, il y en a de toute sorte : peaux d'ours, de loup, de renne,
de renard blanc, tapis de ventre de cygne, dont le duvet est plus
soyeux et plus luisant que la soie grège. Pourquoi faut-il qu'au mi-
TOMB ixmu — 1878. 50
Digitized by VjOOQ IC
786 BETTE DES DEUX MONDES.
lien de ces pelleteries du nord s*étale la peau fative et zébrée d^ini
tigre ! L'exposition norv^enne tourne ainsi au banal étalage d^ra
pelletier cosmopolite.
Le Danemark s'est-îl donc annexé à la Grèce? (ta le croirait i
voir les innombrables poteries grecques, oonpes, ampbores,lécfthes^
œnochoès, cratères, qui encombrent ses vitrines et garnissent se»
éti^ères. Ce goût de l'antique est-il soudain venu aux Danois
quand le prince George de Danemark est monté sur le trône
de Grèce? ou n'est-ce pas plutôt le sculpteur Thorvaldsen, dont ia
mémoire est un culte pour les Danois, qui l'a importé chez ses compa-
triotes le jour de son retour triomphal à Copenhague? Voîd d'ailleurs
des bahuts de chêne, des porcelaines à décors de Sexe et de Sèvres,
des bijoux d'argent niellés d'or et de magnifiques cuirs pour
tenture repoussés et mordorés qui n'ont rien d'hellénique, et cette
façade de brique et de pierre à fronton échancré et à omemens
contournés qui procède du style de la renaissance et du style du
xvu« siècle n'est pas imitée de celle du Parâiénon.
IlL
Il semble que la dualité de l'empire austro-hongrois tourne à la
rivalité industrielle des deux états, et ainsi au triomphe des deux
industries. On serait embarrassé de décider qui l'emporte pour le
goût et pour l'habileté des Hongrois ou des Autrichiens. Il y a ce-
pendant plus de richesse et plus d'invention chez ceux-là; un travail
plus serré et plus fini chez ceux-ci. La Hongrie expose une porte
monumentale de chêne blanc à larges ferrures d'acier poU, des ba-
huts et des horloges de chêne, ouvrés et fouillés comme de l'ivoire,
des chaises de bois blanc tourné et courbé, fort originales, des
broches, des pendans d'oreilles et des agrafes de ceinturon re-
poussés en or et semés de turquoises et de grenats cabochons. Les
fabriques de Bude-Pesth tentent d'imiter les porcelaines de Saxe, de
Tienne et de Delft ; mais les émaux qu'elles emploient, trop crus
de ton, rendent en jaune serin et en bleu perruquier les jaunes si
fondus et les hlem si doux du vieux saxe. Où le goût demi-orien-
tal des Hongrois se donne libre carrière, c'est dans ces costumes
de laine blanche brodée de fleurs de vives couleurs ou soutachés de
capricieuses arabesques, dans ces superbes uniformes militaires
bleu-clair ou rouge, bordés de fourrures et couverts de galons, de
soutachés, de torsades, de tresses et de passementeries d'or, dans
ces sabres courbes à lames damasquinées, à poignées d'ivoire et
d'or, à fourreaux de velours ou de chagrin constellés de pierreries.
Les Autrichiens excellent à travailler le fer. Ils le ploient, le tor^
Digitized by VjOOQ IC
VOYAGE A t^EXPOSITÏON tNTTEMELLE. 787
dent, ^arrondissent, roHvrent, le cisèlent, Pajonrent, Itii font prendre
tontes ïes fwmes, le façonnent , en grilles, en portes , e» bal»^
très, en chenets, en swrures, en heurtoirs, en colfrets. Cette m»-
gnîfiqne porte de fer tmllissé n'est-elle pas digne des pins beaux
palais 7 Les onvriers viennois travaillent le boîs arec non moins
d*art, ainsi que le im)nvent ces grands meoWes de chêne à fines
arabesques sculptées en relief ou à brillantes incrustations de mar*
queterie. On remarquera encore, dans Torfèvrerie et la joaillerie»
un coffret de style renaissance, ciselé en argent et incrusté de la-
pi»-IazuH, des vases d'église ^argent niellé d'or, et de charmans
bijoux d'argent pavés de petits grenafô ; dans les étoffes, de grands
tapis d^un ton sobre et harmonieux et d'un beau décor, des soies
brodiées, des velours frappés, des cuirs peints et repoussés. La cé-
ramique viennoise n'est pas h la hauteur des autres industries.
Les porcelaines imitées de ceWes de Sèvres et de Saxe aflfeclent des
formes surannées et se couvrent d'émaux dîscordans. Cependant
Yîenne était au xvra» siècle presque la rivale de Dresde pour la por-
celaine. Far ecHitre, kt verrerie de Bohême avec ses épais verres
rouges où se dessinent en blanc les paysages e! les rinceaux, et ses
chopes blasonnées d'écussons à lambrequins est l»en dépassée par (a
verrerie viennoise. De véritables merveilles sont ces verres opalins
qui slrisent des nuances cbmigeanles et infinies du prisme. Tienne
est encore célèbre pour sa bimbeloterie, bottes, écritoires, presse-
papiers, porte-monnaie et portefeuiBes, albums, buvards, éventdls
de botti et de cuir. On dit « l'article Vienne » comme on (fit « Fw-
tfcle PïMts. î> Nous n'avons qu'une admiration très mécBocre pour ces
mille riens éphémères qui sœit jouets de grands enfens ; mais, étant
admis ce genre d^industrie, on doit reconnaître que les Yîennois y
prodiguent te goftt et ^invention.
Avant de quitter TAutridie, jetons un regard sur sa fiiçade, sorte
de graïide loggia à l'itaKenne, à hautes arcades, dont les tympans
sont décorés de figures allégoriques, de branches de feuills^s et
d'arabesques gravées en noir dans la pierre. Avant de quitter ta
H<mgrie, allons à la tsarda; cette petite maison de plâtre à toit de
chaume percé de hicames obtient plus de succès à elle toute seule
que les somptueuses façades de TAllée des Nations. C'est là qu'on
entend les tsigi»es jouer avec tant dTentrain la vdse du Danube
et avec tant de furia la marche guerrière de Rakoczy. On dit que
ces musiciens n^ont jamais appris la musique. — Les rossignols
non plus rfimt jamais appris la musique.
Au Heu de la façade de bois découpé qu*on s*^ttend à trouver
en Suisse, ce tra<fitionnel pays des chalets, les Suisses ont élevé
«ne pseudo-maison de viBe du m» siècle, massive construction de *
Digitized by VjOOQ IC
l 7gg EEVUE DES DEUX MONDES.
pierre grise que décorent les blasons de gueules et d*azur i
vieux cantons helvétiques. Au premier étage s'étend une terra
qu'abrite un toit en surplomb surmonté d'un clocheton aiga. (
a placé au centre de la terrasse une grande horloge de fora
ancienne flanquée de deux jaquemarts. Ces débonnaires homoM
d'armes, la tête casquée, le haut du corps couvert d'une cainsi
à brassards, et les jambes enserrées dans des chausses mi-pulk
attendent, le marteau en nïain, les heures et les demies qn'
doivent frapper sur le timbre. Autrefois renommée pour si fi
, lance et la solidité de son infanterie mercenaire, la Suisse fe
aujourd'hui pour la précision de ses mouvemens d' horlogerie e((i
ses instrumens scientifiques. Ainsi va la destinée des peuples, i I
bataille de Marignan, les lansquenets suisses maniaient des piqo)
longues de dix-huit pieds; maintenant les ouvriers suisses i
briquent des boites à musique, des coucous de bois découpé et (i
montres d'or et d'argent dont la dimension varie entre li ^^
de cinq francs et la pièce de quatre sous. Un roi nègre de l'Afriqi
centrale échangerait cent défenses d'éléphant, son birem to
entier et^ la moitié de sa tribu contre cette petite belle d'or dsà
, dont à chaque heure le couvercle se lève pour livrer passage à ai
lilliputien oiseau d'émail qui lance des trilles étourdisses. Uio
dustrie suisse ne s'est pas spécialisée uniquement dans ks oaYragi
d'horlogerie; elle est encore représentée à l'expositioD par (
vastes poêles de faïences peintes, de magnifiqpies tentures de eu
gaufré et mordoré, des parquets de marqueterie, de superbe
lampes de filigrane d'acier, des verrières d'alises d'une coJoratio
un peu crue et de beaux vitraux gothiques à armature de plooî)
Mais les compatriotes de Tôpffer ont une singulière entente de Fi
lustration des livres. En regardant de mauvaises reUares, doi
avons ouvert un volume portant ce titre : la Suisse primîit
ouvrage illustré par des citations de Schiller. Si complète qa'eh
soit, la bibliographie des Uvres à figures n'avait pas encore mei
tienne un livre illustré de citations I
On sait que la Belgique est, relativement à l'étendue de son ten
toire, le pays le plus peuplé de l'Europe. Les mêmes proportions ga
dées, c'est la Belgique qui au Champ de Mars a Texposition la pU
riche, la plus variée et la plus belle. Dans l'Allée des Nations, eUe
construit un vrai monument, quand les autres états n'ont mis qi
des décors d'opéra. C'est une maison de ville, conçue dans le ^
large du xm** siècle flamand. La façade, composée de trois paTÎUoi
en saillie reliés par deux corps de logis à arcades, se déTeiopf
sur une longueur de près de 60 mètres. Les murs sont de briqu
rouges, mais tout ce qui fait relief dans cet édifice profusëm^
Digitized by VjOOQ IC
YOTAGE A l'exposition UNIVEBSELLE. 789
orné, frontons, pignons, encadremens, plinthes, chambranles, vous-^
sures, balustres, balcons, pilastFes, colonnes, cariatides, est de
granit gris et de marbre de couleur, La richesse des matériaux
employés est en harmonie avec la belle ordonnance de l'archi-
tecture. 11 ne fallait pas moins qu'un tel monument pour loger
toutes les merveilles de l'industrie belge. II y aurait ici à s'arrêter
longtemps devant chaque objet : devant ces fauteuils, ces canapés
de bois doré, imités du Louis XV, ces grands dressoirs de chêne
sculpté et ces cabinets d'ébëne de style renaissance, comme devant
ces monumentales cheminées de marbre de style Louis XIV; devant
ces luxueux parquets à compartimens de marqueterie comme de-
vant cette magnifique décoration de lambris renaissance, sculptés
dans le chêne blanc et décorés d'appliques de cuivre repoussé.
Il faudrait décrire en détail ces riches orfèvreries d'église de
style byzantin, ces faïences à décors de Delft, ces lustres et ces lam-
padaires de bronze doré, ces rutilantes reliures de maroquin à mo-
siuques ou de vélin à petits fers, ces glaces du Hainaut qui ne sont
guère ni moins pures ni moins grandes que celles de Saint-Gobain,
ces tapisseries peintes, ces délicates dentelles de Bruxelles, de
Halines et de Bruges, enfin ces admirables tapisseries imitant les
(( tapis à hystoires » des vieilles fabriques des Flandres, out)rodant
sur teinte plate jaune *d'or des figures de rettres pleines de tour-
nure* Dans toutes les branches de l'industrie, la Belgique tient ma-
gnifiquement son rang à l'exposition, tout près de la ^ance, à côté
de l'Angleterre et de l'Autriche-Hongrie.
Bien que de proportions moins vastes et d'une ordonnance moins
monumentale que la maison de ville belge, la maison de ville hol-
landaise a aussi fort belle apparence avec sa façade empruntée au
style hollandais du xvu^ siècle, où la pierre sculptée des parties en
relief alterne avec la brique rouge des parties planes. A gauche de
l'édifice s'élève une tour carrée surmontée d'un beffroi à aiguille de
fer où le lion de Hollande tourne en girouette. Le côté pittoresque
n'a pas été négligé par la commission hollandaise. Voici, dressés
contre une toile de fond, figurant les vastes horizons des polders
une vingtaine de mannequins revêtus des costumes populaires
de la Frise et du Groningue. On peut encore visiter l'intérieur
d'une maisonnette du pays. C'est une pièce unique, mais riche-
ment décorée. Jusqu'à hauteur d'honune, les parois ont un revê-
tement continu de plaques de faïence à dessin blanc et bleu; le
haut des parois est de chêne, de même que le plafond, où se croi-
sent des poutres apparentes. Des chaises, des escabeaux, deux
dressoirs de chêne sculpté, surchargés de plats et d'assiettes de
vieux Delft, et une sorte de grand buffet forment le mobilier. Par
un des battans entr'ouvert de ce buffet, on aperçoit deux petits lits
Digitized by VjOOQ IC
n
790 HETUS DES DBOX llOMDES.
jumeaux^ ménagéB dans le meuble à la manière de ceux de nos
paysans bretons. Ces dressoirs sculptés, ces appliques de faîeaoee,
ces collecdoDS céramiques, tout cela semble bien un peu luxueux
pour des villageois; mais la Hollande réserve ces surpri^s. A Brook
et dans d'autres petites localités, on est frappé, si on entre daifô
une maison, de l'air de luxe et de bien-être qui y règne. — La
Hollande n'expose pas seulement des costumes nationaux et des
intérieurs de diaumières. Regardez ses beaux tapis de genre turc,
ses meubles de chêne sculpté et de laque japonaise, ses étofiès
et ses faïences, ses cruchons de liqueurs et ses tailleries de dia-
mans* Étudiez surtout les plans graphiques et les modèles en relief
de ses innombrables et magnifiques travaux d'art, digues, jetées,
écluses, barrages, appareils de dessèchement ! Voilà des siècles que
les Hollandais ne cessent de livrer bataille à la mer. La terre de
Hollande, cette mince pellicule qui semble flotter sur les eaux, est
toujours menacée par les revendications terribles de l'Océan ; mais
les Hollandais sont là qui domptent le numstre. Les Grecs eussent
rangé de tels exploits dans les travaux d'Hercule; ils eussent cé-
lébré par une belle légende cette glorieuse victoire de l'homme sur
la mer.
IV.
L'exposition française, si riche, si variée, si magnifique, est véri-
tablement hors de pair. Ses tableaux et ses statues l'emportent,
souvent par la puissance ou la finesse de l'exécution, toujours par
la recherche du grand style, sur les envois des écoles naissantes ou
renaissantes de l'Angleterre et de l'Autriche-Hongrk, de l'Espagne
et de l'Italie. Et en France l'art industriel tient dignement sa place
près de l'art, bien qu'il témoigne de moins d'originalité et de moins
d'invention. En efiet, l'histoire dira : l'école fran^ûse du xdl* siècle,
ou mieux les écoles françaises du xdl* siècle, comme elle dit : les
écoles italiennes de la renaissance, tant on voit à ces deux époques
la variété des genres, la multiplicité des créations, et la dissem-
blance des talens. Ingres, DeUcroix, Rude, Décampe, Rousseau,
pour ne citer que les morts, ont tous marqué dans leur œuvre leur
originalité puissante. Ils sont venus après Raphaël, après Midi^
Ange, après jVéronèse, après Ruysdaôl, ^>rès WaUeau, et s'ils n'ont
point égalé tous ces raattres, au moins n'ont-ils pas voulu les imiter
et ont-ils été, eux aussi, des créateurs. Au contraire, dans l'archi-
tecture et dans Tart industriel il n'y a qu'imitation, combinaisou,
arrangement. Le goût est partout, Toriginalité nulle part. Il semble
que, pareille à ces terres devenues infécondes parce qu'elles ont
trop produit, la France ait perdu, depuis tantôt un siècle, le don de
créer des formes.
Digitized by VjOOQ IC
VOYAGE A L'exPOSITIOW UNIVERSELLE. 791
L'impuissance créatrice de la France au m* siècle n'a d'égale
que sa force dans les siècles précédens. Depuis Louis XII et Fran-
çois I**, chaque règne a son style propre, absolument différent des
autres, et toujours plein de grâce, de caractère ou de magnificence.
Le Henri H n'est déjà plus du François I*'. Le Henri IV prépare la
transition entre le style franco^talien de la cour des Valois et le
style sévère de Louis XHI ; mais moins capricieux et moins orne-
menté que celui-là, plus rude et moins élégant que celui-ci, il dif-
fère de l'un et de l'autre. Après la sévérité pittoresque du Louis XHI
yient la pompe grandiose du Louis XIV, puis la grâce coquette^et
charmante du Louis XV. Quelles dissemblances entre les trois
styles ! Mais l'invention est sans doute épuisée? Point. Pour
Louis XVI, un nouveau roi, il faut un nouveau style. On redresse
les lignes courbes, on remplace les chambranles contournés par les
pieds droits rigides, on change en rangées de perles les guir-
landes de fleurs, et le Louis XVI est inventé, avec sa sévérité feinte
qui est comme la coquetterie de la grâce. Dans le Louis XVI, il y
avait une vague aspiration vers l'antique. La révolution et le pre-
mier empire réalisent cette aspiration, qui donne encore un nouveau
style, le style néo-grec. En trois siècles, en dix règnes, voici huit
styles différens, depuis le style Henri II jusqu'au style Empire. Mais
que de vaches maigres après ces vaches grasses ! Où est le style
restauration? où le style Louis-Philippe ? où le style Napoléon III?
où le style de la troisième république? En architecture, il y a les
Halles centrales et certaines gares de chenrin de fer, car nous ne
voulons pas parier du nouvel Opéra, beau monument, mais qui est
de tous les styles, et encore moins du prétendu palais du Troca-
déro, qui n'est d'aucun style et qui n'a aucun style. — On hémi-
cycle d'arène gréco-romaine, qui, flanqué de deux tours quadrangu-
laires décorées à l'arabe, a pour centre une abside à hautes arcades
en plein cintre et à baies pseudo-gothiques en arcatures ! — En
meubles, il y a des lits et des armoires à glace plaqués d'acajou
et de palissandre, et des «poufs, » des « coins-de-feu, » des chaises
longues et autres meubles capitonnés, c'est-à-dire informes, puisque
le recouvrement d'étoffes est la négation de la forme et du profil.
Fort heureusement, l'ameublement -français semble avoir renoncé
à ce genre abominable. Reconnaissant son impuissance à faire du
nouveau, il fait de l'ancien, ma» il tâche à le faire avec le plus de
soin possible; ne pouvant créer, il dioisit de beaux modèles, et il
les imite avec goût. Osons le dire, souvent la copie vaut l'original
pour rexécution. C'est à toutes les époques d'épanouissement de
l'art industriel français et italien que l'ébtoisterie contemporaine
emprunte ses modèles; mais elle s'inspire surtout de la renaissance
et du xvin* siècle. Parmi les meubles des époques de François l**^
Digitized by VjOOQ IC
t
792 BEYU£ DES DEUX MONDES.
et de Henri II, il y a des bahuts, des crédences, des bibliotbèqocs,
I des buffets, des dressoirs de noyer, de chêne ou de bois noir, ata
frontons brisés et arrondis en valves, entablemens en saillie, sreltes
colonnettes cannelées, nymphes et faunes en cariatides; il y a des
cheminées monumentales sculptées en chêne, de grands lits de bois
noir à colonnes torses et à dais de velours de Gênes, d^ aiisÉâs
d'ébène compliqués, remplis de petits tiroirs et de cadiettes imj^
vues. Sur le bois courent les entrelacs et les arabesques d'itoire, se
modèlent les Anes sculptures, s'appliquent les rectangles de lapis d
de porphyre, brillent les émaux de Limoges ou s'encastreot kspafi-
neaux de buis sculptés, d'un ton de vieil ivoire. Le style LoafeïITi
est] représenté par ses grands canapés et ses larges fautaiils de
bois doré , dont les tapisseries d'Aubusson recouvrent les sièges,
les] dossiers et les bras; le style Louis XV» par de cbannaDtfôn-
trines de bois doré, dignes de contenir le^ plus ravissantes ^-
rines de vieux saxe, les tabatières d'or ciselé, les éventails pom-
padour, les gommes de cannes et les souliers de porcelaioe. Yoic
encore tout un mobilier de même style, lit, chaises, consoles
tables, guéridons, chiffonniers, en vernis Martin. Swr des fonds ni
tilans, or, cuivre ou pelure d'oignon, fléchissent des guirlandes d(
fleurs, s'enchevêtrent les rinceaux capricieux et s'enlèvent de jolie!
figures peintes, groupes d'amours ou triomphes de Vénus. Ce lit
sous son dais empanaché de marabouts blancs, semble fait pooi
servir de couche à la fée Rocaille.
L'ameublement Louis XVI, plus sévère, mais non moins gracieui
ne se contente pas seulement du chêne sculpté, doré ou peint &
blanc. Il prend des essences plus précieuses et plus variées,VèTable
le citronnier, le corail, l'acajou, le thuya, l'amarante. Voyex a
grand lit d'érable rechampi de filets de citroDDier et de corail
garni de bronze doré et ciselé; voyez aussi ce bureau -cylindr
d'acajou massif à garnitures de bronze doré, et ce piano à queue
véritable monument de thuya blond et d'érable, décoré de bronze
admirablement ciselés et de fêtes galantes peintes par Gonzalès
Dans les meubles où la fantaisie et l'invention ont plus de part, <n
remarque tout un intérieur de style néo-pompéien : sièges de chêm
sculpté de forme antique, lambris de marqueterie de bois de couieu
et panneaux d'étoffes brodées imitant les fresques ornementales à
Pompéi. Cet ameublement n'est pas conçu sans goût, mais l'art^
est parti d'une idée fausse. La matière qu'il a employée n'était pa
en rapport avec le style qui l'a inspiré. C'est un jeu puéril que d
vouloir faire jouer au bois en applique le rôle du marbre en revête
ment et à l'étoife le rôle de la peinture murale. 11 faut bien parte
encore d'un intérieur d'une recherche précieuse et extravagant
pour lequel nous ne partageons pas l'admiration commune. Ces
Digitized by VjOOQ IC
VOYAGE à L EXPOSITION UNIYEHSELLE. 793
es un boudoir somptueusement tendu au milieu duquel pose, sur une
jjv estrade de velours, un lit de repos de style Louis XV sculpté en bois
5. doré, recouvert d'une courtine de satin rose où sont jetés deux
^ coussins de satin blanc brodé de fleurs. Au-dessus du lit s'étend
^ une double tente, la première de peluche bleu-de-roi, la seconde
_^^ de soie brochée gris-perle. Ajoutez sur le tapis à fleurs une peau
^ de tigre bordée de crépines d'or, et dans les angles dé la pièce des
., chaises à vifs ramages et une console Louis XVI, de bronze doré,
'^ supportant une assez ridicule statue de l'Amour, et vous aurez l'idée
de cet ameublement qu'envierait peut-être quelque Phryné à la
mode, mais qui nous rappelle le mot du peintre Apelles à un de ses
^ * élèves : « Incapable de peindre ton Hélène belle, tu l'as faite riche,
(;//l &uva(JL£voç ypa^ai )ca^r»v, luXoudiav reTuoir.xaç. » Terminons cette
revue par les tables et les chiflbnnîers laqués, les jardinières et les
guéridons d'ivoire cloisonné, les meubles de bois noir à reflets
' fauves, imitant par la couleur et la sculpture les bronzes japo-
nais, et les cabinets de laque verte ou rouge décorés de rinceaux
XVIII® siècle et de figures de magots.
Il faut d'ailleurs constater que l'ébénisterie française a un peu
renoncé aux marqueteries de couleur, aux incrustations d'écaillés
et de cuivre genre Boule, aux ramages d'ivoire et de nacre, toutes
choses que l'abus a rendues surannées. Le goût s'épure et va main-
tenant aux meubles plus simples, d'un seul bois, chêne, noyer,
ébène ou bois doré, tout au plus orné, quand le style l'exige, de
quelques rechampis d'or ou de quelques garnitures de bronze doré.
On n'hésite pas à sacrifier au beau la richesse et l'efiet. On ne
cherche à relever l'humble matière qu'on emploie que par le style
pur de l'ordonnance, la beauté des sculptures et l'excellence de
l'exécution. C'est ainsi qu'on parvient à faire de véritables chefs-
d'œuvre d'ébénisterie, comme cette petite bibliothèque de noyer, de
pur style Louis XV, à vantaux cintrés demi-pleins, que décorent de
fines sculptures, disposées avec autant de grâce que de sobriété et
légèrement rehaussées d'or. Ce meuble, qui peut-être n'attire pas
les regards de la foule, est une des merveilles de l'exposition.
Les critiques sont la garantie de la sincérité de l'éloge; aussi ne
doit-on pas les ménager. Le tort des grands ébénistes français est
d'exposer uniquement des meubles de haut luxe et de prix excessif,
laissant ainsi à la fabrication courante, qui ne fait guère que la pa-
cotille, le soin de meubler la plupart des appartemens et des hô-
tels. Il semble qu'en adoptant la plus stricte sobriété d'ornementa-
tion et en employant des essences communes, telles que le chêne
et le noyer, on pourrait mettre à la portée des fortunes modestes
des meubles qui, sans être luxueux, seraient cependant d'un goût
Digitized by VjOOQ IC
TAU minx dis Mra
îrréprocbaUe- On ne peut guère dter ai ce geore à FezpMMif
les mobilio^ de sA{Mn Terni pour mahfias de campagne d TiUisi
bains de mer. Dans les meubles de loze mënie^ oo pourrait rqvoch
anx fabricans de donner tons leurs soins à une série de aèioet
chifibnniers, consoles, gaéridoos et antres petits obj^splscacM
Ihwis qa'utiles, an détriment de meubles d'une utilité absotae.!)
pins, s'agit4i des meubles utiles, il semblequ'oo fasse le meuble poi
le meuble et non pas pour ce à quoi il doit servir. Ce ne soirtqi
yitrines trop petites pour y exposer la moindre collection, bdfa
où il serait difficile de rang^ un senrice uo peu coaaidet, etliUii
tbèques où ne tiendraient pas cinquante Yolames.
Qui donc a dit que le cadre est le proxénète du tableti? Le
tentures jouent le même rôle relatiTement aux meobles. Pljcex m
lit renaissance dans une chambre tapissée de perse à fleurs Am^m
dour et garnie de meubles et de rideaux de reps gros Tert, etce£
perdra tout son caractère et tout son effet. Parmi les teotores, le
tapisseries sont la décoration la plus belle et la plus ricbe quan
elles viennent des Gobelins ou de Beauyais. L'expositîoD de et
deux grandes manufactures est vraiment sup^-be. Les G^xSm
exposent plusieurs panneaux de tapisserie d'après les loafQnes,
une Visitation de Ghirlandajo et le Saint Jéràtne du Gorrège, copie
surprenante qui, sauf un peu de lourdeur dans le hdeta bnm et
une grimace sur la bouche du divin bembino^ a le chanœ et Tédii
de roriginal. Regardons aussi les gracieuses figures exécutées pool
le buffet du nouvel Opéra, d'après les dessins de M. MueroUe.
Le peintre a conçu avec beaucoup d'art et de fantaisie œs allégo-
ries du sucre, du café, du chocolat et même des glaces et de \a pâ-
tisserie. Ce sont de charmantes figures de feaimes demi-oues, Tt-
riées d* expression et d'attitudes, s'eolevant comme encadrées parier
plantes qu'elles personnifient, sur une teinte plate bieu-vert d'uii(
douceur infinie. Ces figures sur teinte plate sont plus décoratives
et par conséquent conviennent mieux à la tapisserie que ces labo-
rieuses copies de tableaux qui, si parfaites qu'elles soient, sont tou-
jours imparfaites. Une Sainte Agnès en robe bleue sur twnte plaie
rouge est ainsi une œuvre hors ligne, ayant un vrai côté d'art, toui
en restant dans le caractère décoratif dont ne devraient pas sortir
les arts industriels. Voici encore un vaste tapis destiné au paLûs d(
Fontainebleau. De grands ramages de rinceaux s'endievéurent sui
le fond, dont les rouges et les jaunes, les bleus et les roses, l&
verts et les blancs, très hardiment distribués, sont peut-être d'un
ton un peu cru ; mais, quiuid quelques années les aunmt attéaués
et fondus, ce tapis sera un magnifique morceau. JBeauvais, qui, ^
la finesse du point et Tharmonie des couleurs, peut presque rivalisû
Digitized by VjOOQ IC
TOYACE A L*EXP08rnOB UNITEBSELLE. 795
avec les Gobelins, présente en quelque sorte comme thème an Tase
rempli de raisins dont les teinte^ tenues dans la gamme sombre
atteignent à une rare vigueur. Nous aimons surtout ces panneaux
roses ou blancs à motifs pompéiens, et ces si^es et ces dossiers
de canapés où s'arrondissent des guirlandes de fleurs sur un fond
rose, dont le ton exquis semble dérobé à la palette de Chaplin.
Mais la tapisserie ne souffi^ pas Tà-peu-prës. Aussi avouons sans
diflSculté r^^iration médiocre que nous inspire la tapisserie d'Au-
busson, surtout quand elle veut lutter avec les Gobelins pour la re-
production des tableaux ou des sujets animés. Tous ces panneaux
d'après Boucher, Lancret, Natoire, Yan Loo, Oudry, manquent de
finesse, d'exactitude et d'harmonie. Ces contours sont durs et ba-
Yochés, ces fonds sont veules, ces figures sont gauches, ces phy-
sionomies sont bêtes. La tapisserie usudie devrait renoncer à ces
idylles, à ces mythologies, à ces fables de La Fontaine, et s'adonner
exclusivement aux sujets décoratifs, conune les rinceaux pompéiens
et les bouquets à la Louis XV, se détachant sur des fonds unis de
teintes claires. Le principe de Fart industriel est la décoration ;
pourquoi t<rajours s'efforcer d'y manquer?
Quand la tapisserie n'est pas parfaite, on a raison de lui préférer
les riches étofies de soie des fabriques de Lyon, velours de Gènes
à grands ramages, satins à semis de fleurs, lampas brochés, damas
ton sur ton. C'est un régal pour les yeux qu'une promenade à tra-
vers les galeries de l'exposition lyonnaise. Il y a là des étofies qui
scmt, comme la robe dePeau-d'Ane, tissées avec des rayons de soleil.
L'ima^nation des dessinatrars jette sur les fonds éclatans des sa-
tins les plus capricieux motifs. Reliés par un encadrement de treil-
lages roses où s'enroulent les tiges fledbles des plantes grimpantes,
des paons la queue en roue et des coqs japonais se détachent sur un
fond jaune pdlle. Ailleurs ce sont des roses qui s'épanouissent sur
un lac de lait ou des fleurs des champs qui montent en gerbes dans
un ciel turquoise. Les étofies chinoises et japonaises ne sont ni plus
brillantes ni plus magnifiques. Toutefois les soieries de Lyon ne peu-
vent lutter avec celles de l'extrême Orient quand elles veulent abor-
der les tons vigoureux et intenses, les rouges ardens, les bleus vi-
brans, les verts scintiUans ; elles tombent tout de suite dans la cru-
dité. Où elles excellent, c'est dans les nuances claires et atténuées,
4es tons tendres, les verts d'eau, les bleus dégradés, les jaunes paille
ou maïs. Il est inutile de dire que ce n'est pas par l'impuissance de
la coloration que pèchent les fabricans lyonnais , — ils font des
-ètùSes ton sur ton de la couleur la plus franche et la plus vive, —
mais par l'accord des tons. Ainsi il leur est impossible de marier
«ans dissonance le rouge et le vert et le vert et le bleu, juxta-
Digitized by VjOOQ IC
796 BETUE DES DEUX MONDES.
position hardie dont se jouent les Japonais et aussi la nature» qui
a créé le plumage des perroquets et qui a mis la verdure des ar-
bres sous Tazur du deL
A défaut de soieries et de tapisseries, il y a pour la tenture des
murs ces admirables papiers peints dont la fabrication a fait de tels
progrès depuis une dizaine d'années. Aujourd'hui les papiers peints
imitent à miracle les cuirs mordorés, gaufrés et repoussés de
Cordoue et des Flandres, les velours frappés ou brodiés, leslampas
aux nuances changeantes, les brocarts d'or, les tapisseries à sujets
du xv« siècle, les belles verdures du xvii* siècle, les revétemezis de
stuc et de marbre et les appliques de faïences. C'est, à la vue, la
même richesse de ton, la même intensité de couleur, comme au tou-
cher c'est le pelucheux du velours, le relief du cuir estampé, le lui-
sant de la soie, le grenu de la tapisserie, le froid et le poli de la
faïence. En leur genre, les grands rideaux de tulle brodé des manufac-
tures de Tarare sont aussi des œuvres d'art, encore qu'il y figure trop
de vastes compositions mythologiques dont l'ordonnance doit être
infailliblement dérangée par les plis qui couperont Vénus en deux et
qui armeront Apollon du foudre de Jupiter. Dans toutes les bran-
ches de l'art industriel, on constate cette fâcheuse tendance à em-
piéter sur les beaux-arts, à reproduire des sujets qui n'appartien-
nent qu'à ceux-ci. Mettez donc sur vos rideaux, sur vos tapis, sur
vos tentures tous les motifs d'ornementation inventés depuis trois
mille ans, transportez-y la flore des deux mondes, mais laissez aux
peintres la figure humaine. A côté de ses rideaux blancs. Tarare
expose des rideaux de tulle de couleur, rouge, brun, bleu, noir,
ridiement brodés en soie de fleurs, d'arabesques, d'oiseaux, et
malheureusement aussi de figures. Les méplats du visage, déjà si
difliciles à exprimer avec la mosaïque à petits points de la tapisse-
rie, sont impossibles à rendre avec la broderie à points longs, à la
mode chinoise, du tulle brodé. C'est pourquoi les Chinois, qui ne
sont pas aussi Chinois qu'ils le paraissent, plaquent des têtes
d'ivoire peint sur les corps de leurs petites figures de soie.
Une des rares industries où la France n'ait pas eu à prendre
quelque leçon de l'Orient pour le luxe et le goût du décor, c'est la
jeliure, qu'elle a élevée à la hauteur d'un art. Dans ces reliures à
compartimens d'entrelacs imitées du xvi* siècle, dans ces reliures à
petits fers imitées du xvii* siècle et dans ces reliures à larges den-
telles imitées du xvui* siècle, nos relieurs font de vrais chefs-
d'œuvre. Par le beau travail de la peau, la grâce et la netteté des
dorures, l'assemblage soigneux des feuilles, ils égalent s'ils ne sur-
passent les modèles des Le Gascon et des Derôme. Mais là comme
dans toutes les branches de l'art industriel contemporain, c'est l'in-
Digitized by VjOOQ IC
VOYAGB A L EXPOSITION UNIYEBSELLE. 797
yention qui fait défaut. Les plus beaux fers sont ceux qui sont co-
piés trait pour trait sur les reliures anciennes. Quant à ces reliures
à croisillons de mosaïques surchargés d'or, qu'on ne peut d'ailleurs
pas accepter tout à fait comme une innovation, elles ne nous pa-
raissent pas dignes du maître relieur qui les a signées. La reliure
n'a guère trouvé une voie nouvelle que dans les demi-reliures jan-
sénistes et dans ces simples et proprets cartonnages de percaline,
imités des cartonnages anglais, mais qui ont perdu sous la main
de relieurs français leur lourdeur et leurs omemens de mauvais
goût. Les livres ainsi reliés ont un avantage inappréciable : ils
s'ouvrent, — ce à quoi se refusent absolument les volumes reliés en
maroquin par les plus habiles artistes et même par celui que des
bibliophiles trop exclusifs reconnaissent pour le maître des maîtres.
Seule des anciennes fabriques de porcelaines de Chine, du Japon,
de Saxe, de Vienne, la manufacture de Sèvres est restée digne de
son passé. Elle a subi, il est vrai, pendant plus d'un demi-siècle,
depuis le commencement du premier empire jusque vers le milieu
du règne de Napoléon III, une fâcheuse influence qui lui imposait
des formes pompeuses et guindées et qui lui faisait multiplier tant
de vases et de services de mauvais goût. C'est à cette période
qu'appartiennent ces vases monumentaux bleu-de-roi décorés de
bouquets de fleurs crus ou, ce qui est pis encore, de copies léchées
de tableaux de maîtres, et ces services analogues à celui qu'on con-
serve précieusement au palais de Fontainebleau où sont reproduites
toutes les vues des monumens de France. Mais aujourd'hui la ma-
nufacture de Sèvres est revenue à un sentiment plus juste de l'art
décoratif. Les formes, sans perdre les lignes du grand style, se sont
assouplies, les émaux brillent de tons superbes et variés, les décors
pleins de grâce, de goût et d'imprévu, s'approprient bien à leur
destination. Parmi ces vases, ces aiguières, ces potiches, ces cornets
en camaïeu, en couleur ou monochromes, on remarquera surtout
ces grands vases allongés où de sveltes figures de femmes drapées,
rapportées en pâte, s'enlèvent en blanc lacté sur un fond vert tendre
ou céladon. Il est de mode de se pâmer d'aise devant ces services
de table unis ou relevés d'un simple filet d'or. Certes la pâte est
d'une finesse, d'une légèreté, d'une transparence qu'on ne saurait
égaler, mais rien n'est aussi antidécoratif qu'un pareil service. Nous
préférerions presque les grossières assiettes à coqs des fabriques
lorraines. Les décors de Sèvres sont imités avec succès par les ma-
nufactures de Vierzon. L'école d'application des écoles municipales
de Limoges imite avec plus de succès encore le vieux saxe. Gé ser-
vice à fleurs ferait, comme les histoires de M"* de Mainienon, ou-
blier le rôti. Il y a aussi des groupes mythologiques et de coquettes
Digitized by VjOOQ IC
7d8 MSWm DBS MOL JIONDEg.
figurines qui, s'ils oe Talent fês toutà£ût las suies attcieas, laissent
bien en arrière pour TiiarQionie des tons les saxes modernes*
Les faltences françaises ne mériteol pas moins d'élcges. Aduâ*
rons oes grandes faïences décoratives qui revêtent la façade sud
du pavillon des beaux-arts : figures allégoriques d'£luinannt dessi-
llées dans le style laige et fier de la renaissance, et paysages de
Gaeger, d'une lumière intense. Il faudrait un tel portique à l'expo-
sition des faïettoes* où Gien et Nevers montrent leurs services à
déçois bleus et jaunes, Slois ses reproductions de belles faïences
d'OiroB, Longwy ses gnuids vases craquelés jt décor persan. Il y a
aussi des faïences mâalliques, semées de perles brillantes sur fond
noir, des poteries peintes, des imitations de Moustier et de Vieux-
Rouen, des plats et des aiguières où se tordwt tous les reptiles
de Bernard Palissy, des amphores et des bols de terre rouge sans
émail, renouvelés de l'époque gallo-romaine, enfin une innom-
brable série de services de table, d'un caractère tout moderne où
le caprice des artistes a jeté tous les hôtes des basses-cours, tous
les firuitsdes vergers et tous les l^umes du potager. Ces peintures,
liln*ement conçues dans le style japonais, à peine ombrées et sy-
métriquement diqK)sées, se détachent en vives couleurs sur l'émail
blanc des assiettes. Vraiment, on ne peut croire qu'il y a jt peine
vingtrcùiq ans on considérait un service relevé de filets bleu, vert
ou or comme le dernier terme de la richesse ornementale et du
luxe décoratif 1 Aujourd'hui, grâce à la quantité de modèles qu'a
multipliés l'industrie céramique, chacun peut avoir, presque pour
rien, un service dont les jolis dessins et les gaies couleurs sont la
parure des nappes.
C'est tout justement l'exemple donné par les céramistes qui ont
fait à bas prix les choses de goût, que nous voudrions voir suivre
par toutes les branches de l'industrie du mobilier. On prête au mi-
nistre des beaux-arts, M. Bardoux, l'intention de rendre l'étude du
dessin obligatoire non-seulement dans les lycées et les collèges, mais
même dans les trente et quelque mille écoles primaires de France.
Cette grande et féconde idée élèvera encore le niveau de l'art in-
dastrid. Tout ouvrier sera un artiste et, sans qu'il s'en doute, tout
homme sera un juge un peu éclairé. Par la connaissance du
dessin, — cette grammaire des yeux, — le goût s'épurera et s'avi-
vera, et tomberont d'elles-mêmes les admirations imméritées pour
le clinquant et le faux luxe. En Grèce, raconte Pline l'Ancien, une
loi obligeait tous les enfans dos hommes libres à apprendre le des-
sin. Cne telle loi n'a-t-eUe pas un peu contribué à former cette
grande race d'artistes qui depuis les édifices et les statues jusqu'aux
derniers vases d'argile n'a laissé que des œuvres parfaites?
Digitized by VjOOQ IC
VOYAGE A l'exposition yNlTEKSEIXE. 799
Quand ou voyage en France, — le pays de l'Europe qui est peut-
être le moins connu des Français, — chaque ville réserve sa sur-
prise! Gomme monumens, comme musées» comme ruines, on
croyait avoir tout vu et on s'aperçoit qu'on a encore tout à voir. A
Lille, c'est une tète de cire unique au monde, à Caen, c'est le Mariage
de la Vierge^ à Arles, c'est le cloître de Saint-Trophyme, à (h-ange»
c'est le théâtre antique. 11 en est de même dans une visite à la
section français de l'exposition. On a parcouru tant de galeries
et tant de travées qu'il semble qu'on n'ait plus qu'à s'en aller,
et cependant combien d'objets, d'ixKlustries entières même ont
échi^pé aux regards ! Nous avons parlé du mobilier, mais avons-
nous parlé du mobilier d'église? L'omission ne serait point grave si
les fabricans de Lyon, de Reims et du quartier Saint-Sulpice n'ex-
posaient que ces autels d'albâtre d'un pseudo-roman, ces chaires
de bois sculpté d'un gothique hétérodoxe, ces abominables statues
peintes et ces aiïreux chemins de croix qui excuseraient une nou-
velle persécution iconoclaste; mais ils exposent aussi de beaux
retables Louis XIY de bois doré, un curieux tabernacle montant en
forme de Jérusalem céleste^ un autel de marbre blanc, mosaïque de
marbres polychromes, imité du style byzantin, un baptistère roman
sculpté dans la pierre, et un banc de chapitre très fouillé d'un go-
thique lancéolé. Nous avons parlé des céramiques, mais avons-nous
parlé de la verrerie et de la cristallerie? Or ces services de table
taillés à facettes ou décorés de légers dessins gravés à l'acide fluorhy-
drique, ces grands miroirs à cadres en biseaux, ces lustres dont
l'armature est heureusement d^uisée sous les pendeloques et les
chaînettes de cristal, ces torchères, ces girandoles, ces appliques,
ces candélabres étincelans, cette glace colossale de Saint-^obain,
d'une superficie de 26 mètres, méritent bien description et éloge.
On prisera moins ces verreries émaillées et cristallisées et surtout
ces verreries opaques à décors de couleur. La beauté du verre est
sa transparence; pourquoi s'efforcer de lui donner l'opacité du kao-
lin? Au centre de l'exposition des verreries, la fabrique de Baccarat
brille comme un pur diamant. Sous une voûte de stalactites formée
parles mille cristaux des lustres s'élève un grand kiosque de cristal
k colonnes corinthiennes, ou, à parler mieux, une sorte de monu-
ment choragique analogue à la Lanterne de Démosthène, qui dé-
passe par l'éclat et par la beauté tous les tableaux d'apothéose des
féeries.
L'art de ceux qu'on appelait autrefois « les gentilshommes ver-
riers, » qui soufflent, taillent, polissent et ornementent le verre,
conduit naturellement â l'art des peintres verriers qui colorent le
verre dans la masse ou le peignent avec des couleurs vitriûables
Digitized by VjOOQ IC
800 REYUrDES DEUX MONDES,
appliquées au pinceau et cuites à la moufle. A l'exposition, les vi-
traux des églises et des maisons, les verrières des transepts et les
'baies des escaliers, occupent une galerie entière. Us sont variés de
dimension et de couleur, de style et de sujets. Ici c'est un vitrail
byzantin où se groupent des apôtres et des pères de l'église dans
des robes raides d'or et pavées de pierreries; là c'est un vitrail
roman dont la large bordure de fleurons en feuille de chou et d'ani-
maux du bestiaire encadre des figures gauches vêtues d'accoutre-
mens barbares. Plus loin c'est une grande verrière gothique à
compartîmens, que circonscrivent des rainures de plomb, qui re-
présente les principales scènes de la Passion. Au centre de cette
rose multicolore, étincelante comme un kaléidoscope , la colombe
mystique déploie ses ailes ou la sainte face se nimbe d'un cercle
d'or. Dans ce vitrail de baie monte l'arbre des sibylles. Dans ces
médaillons se dessinent des têtes de saints ou de prophètes, inter-
prétées avec la lourdeur romane, la convention byzantine ou la naï-
veté gothique. C'est là ce qui convient aux vitraux. Au contraire,
ces stations de la croix « accommodées au goust de ce temps, » où
les plis des draperies suivent les mouvemens du corps, où les
ombres occupent leur place logique, où les plans sont marqués, où
les fonds fuient dans la perspective, où les nus sont modelés avec
vérité, presque avec réalisme, s'écartent tout à fait du principe
même des vitraux. Quand on a demandé à Ingres et à Delacroix de
dessiner des cartons pour les peintres verriers, nous pensons, quels
que soient le respect et l'admiration que nous inspirent ces deux
hommes, qu'on a obéi à une idée fausse. Une verrière n'est pas un
tableau; sous peine de perdre son caractère, il ne faut pas qu'elle
y ressemble. La beauté des vitraux, c'est l'éclat des couleurs, la
translucidité des émaux ; — les demi-teintes d'un modelé savant
briseraient la lumière qui doit jaillir par grandes masses. — Leur
caractère, c'est la convention des types hagiographiques, la naïveté
de la composition, la simplicité des attitudes. Les maîtres contem-
porains ne sont point faits pour inspirer les peintres verriers, qui
ne doivent copier que les Van Eyck et les pieux imagiers des psau-
tiers. De même, pour les maisons modernes, il faut, si on ne veut
des glaces unies, ces vitraux imités des vitraux allemands du
ny^ et du xi* siècle, où, coupés par les filets de plomb, se tiennent
les varlets aux chausses mi-parties, les châtelaines aux robes armo-
riées, les reîtres aux mines truculentes et les chevaliers aux heaumes
à plumail et à volets. On peut encore admettre ces vitraux à com-
partimens renaissance, bariolés de monogrammes compliqués et
d'écussons à lambrequins ; mais on doit condamner tous ces ana-
chronismes : motifs pompéiens et japonais, copies en camaïeu de
Digitized by VjOOQ IC
1
VOYAGE A L'bXPOSITION UNIVERSELLE. 801
Téniers et de Brouwer, sujets et bordures Louis XV et Louis XVL
Comment les peintres verriers empruntent-ils des décors à ce
HYUV siècle qui brisait les plus beaux vitraux des absides et des
transepts, sous prétexte qu'ils obscurcissaient l'intérieur des
églises I
A défaut de la transition par analogie, la transition par antithèse
s'impose entre le verre, qui est symbole de fragilité, et le bronze, qui
est symbole de solidité. L'industrie parisienne transforme le bronze
en mille objets; elle le fond en statues, en groupes et en bustes,
reproductions des chefs-d'œuvre de l'antique et de la renaissance et
des œuvres des maîtres contemporains ; elle en fait des pendules,
des chenets, des lustres, des lampes, des candélabres, des torchères;
elle le cisèle, elle le modèle, elle l'ajoure, elle le dore, elle l'ar-
genté, elle l'oxyde, elle le relève d'émaux, de plaques de porce-
laine et de marbre, de losanges d'agate et de lapis. Dans l'exposi-
tion des bronzes d'art, on remarquera surtout une monumentale
horloge de style renaissance, de bronze doré ciselé, décorée d'é-
maux et de colonnettes de porphyre rouge.
Des bronzes d'art ainsi conçus et ainsi travaillés aux merveilles
de l'orfèvrerie, il n'y a de différence que dans la valeur du métal.
Donc voyons maintenant ces surtouts de tables et ces services de
toilette d'argent ciselé et repoussé, ces exquises pendules renais-
sance, ces flacons de cristal de roche montés en or, ces bonbon-
nières guillochées, ces coffrets dont Frémiet a sculpté les figures et
dont Glaudius Popelin a peint les émaux, ces soupières et ces cafe-
tières imitées des anciennes argenteries Louis XV, ces ostensoirs de
vermeil, ces cadres de miroirs à main au repoussé, ces châsses, ces
dyptiques, ces crosses pastorales, ces saints-ciboires, ouvragés, cou-
verts de pierres fines et de gemmes, ces coupes d'agate, de girasol,
de jaspe sanguin, montées en or, et ces statuettes d'argent ciselé
que ne désavoueraient pas les Florentins du xvi* siècle. La valeur
du métal n'est plus rien comparée à la finesse et au mérite du
travail. Il en est un peu de même d'ailleurs dans la joaillerie. Les
vitrines de nos bijoutiers, pleines de rivières de diamans, de col-
liers de perles, de bracelets et de diadèmes de pierreries, de bou-
tons d'oreilles de brillans énormes, montrent autant d'art dans la
monture et dans l'invention des formes que de richesse dans Jji ma-
tière. Parmi ces joyaux, une broche faite de trois saphirs est estimée
2,500,000 francs. Le plus bel éloge à faire des joailliers français,
c'est dire qu'ils sont dignes de monter de telles pierreries.
Les expositions universelles, profitables aux autres nations, sont
inutiles à la France. Les œuvres de son art et de son industrie ne
sont-elles pas répandues par toute l'Europe à laquelle elles servent
lom xxvnb -^ 1878. 51
Digitized by VjOOQ IC
1 802 EETOE DBS DEUX M<»ÎD£S*
. 1 de leçons et de modèles? Et Paris, avec ses salons annaels, ses\iap
] musées, ses somptueux magasins qui sont aussi des musées, et ss
f milliers de boutiques qui sont des vitrines» avec enfin ses ëv&^
l expositions que multiplient l'état et tes particuliers à l'Ecole de»
l Beaux-Arts, au Palais de l'Industrie, dans les cercles, chez ks mar-
chands de tableaux, Paris n'est-il pas un cuLposition penniiK&ie?
Hais si la France n'a rien à gagner aux expositions universelle^ £e
n'y risque rien. Quand la France appelle les nations à ces luuespi-
dfiques, elle les convie à venir décréter son triomphe. En parlaai
ainsi, nous constatons simplement un fait manifeste, nous n&tusr
nous point un dithyrambe patriotique. Nous estim(»is queksvk-
toires du travail n'effacent pas les défaites de la guerre. II y tarait
4^ger pour un peuple à penser autrement, car l'histoire œà^ae
l pas d'exemple d'une nation résignée à la perte de son rasg cbei
laquelle l'éclipsé des arts, des lettres et de l'industrie n'ait mi àe
près la décadence militaire. On appelle volontiers les arts et les
lettres les fruits de la paix, pacis fructus. U semble au coo-
traire qu'ils naissent et qu'ils se développent dans les fureun
de la guerre, comme l'éclair jaillit du choc des nuées. Cesi après
Salamine et Platée que s'épanouit le génie hellénique; cest apris
les longues guerres de César que chantent les poètes Utios. Le mar
gnifique éclat de la renaissance italienne resplendit au loilieu des
batailles, des assauts, des massacres des guerres civiles et des
guerres étrangères. Quand l'Espagne a Cervantes, l'étendard des
Castilles flotte sur le Nouveau-Monde et est redouté sur les damps
de bataille de l'Europe. Quand l'Angleterre a Shakspeaie, ses sol-
dats et ses marins vainquent sous Raleigh, sous Draie et sous
Essex. La grande époque de l'art dans les Pays-Bas con^espood aai
temps où les Provinces-Unies recouvrent leur indépendaûce avec
les Nassau et deviennent maltresses des mers avec Tromp et Ruyter.
A l'heure où Herder, Schiller et Gœthe écrivent, l'AIteaia^e com-
bat ou arme. La France a porté trois siècles la double couronne
des armes et des lettres; et c est à l'écho des canonnades de \a\my
et d'Austcrlitz que sont nés les hommes qui ont fait le grand mou-
vement intellectuel de 18S0.
^ Henov IIoussaye.
Digitized by VjOOQ IC
L^EMPIRE DES TSARS
ET LES RUSSES
VI.
LE SKLF-OOTSBltlIBirT EN BIT88IB (I).
II.
LES TILLES ET LES MCNICIPALIT^S.
La loi c[uî règle le self-govemment des villes est postérieure à
celle qui établit le self-govemment des communes rurales et des
provinces. L'organisation des états provinciaux a précédé la consti-
tution des municipalités urbaines. La raison en est simple, elle est
dans le petit nombre, dans la petitesse, dans la pauvreté des villes
russes. Des causes physiques, économiques, historiques ont retardé en
Russie le mouvement qui chez tous les peuples modernes tend à ag-
glomérer la population dans l'enceinte des villes. Comparé aux états
de l'Occident, l'empire russe est demeuré un état essentiellement
rural. La rareté et la petitesse relatives des villes russes n'en doi-
vent cependant pas faire méconnaître le rôle et l'importance; à cer-
tains égards, cette importance est même plus grande qu'en Occi-
dent. Dans ce vaste et compacte empire, si récemment colonisé
par la civilisation européenne, les villes semblent les foyers natu-
(i) Voyex la Rew$ du 1*' ayril, da 15 mai, da 1*' août, da 15 norembre, da 15 dé-
cembre 1816, da l*" JaiiYier, du 15 Juin, da 1*' août, du 15 décembre 1877 et du
15 JuiUet 1878.
Digitized by VjOOQ IC
80& BEVUE DBS DEUX MONDES.
rels de la culture moderne. Si pour le chiffre de leur popoh&i
si pour l'éducation et le genre de vie de la plupait de leurs laï
tans, beaucoup de chefs-lieux de district et même de éeh-h
de gouvernement, méritent peu le titre de yilles, la Koss^ p
sëde, outre ses deux capitales, quelques grandes cités de fnmna
telles qu*Odessa, Kief, Kazan, qui ont un vaste rayon d'inSuocee
sont de petites capitales r^onales. Elles ont beau compceatel
à peine le dixième de la population totale de Tempire, les m\
peuvent en Russie plus qu'ailleurs prétendre à personnifier Te^
du pays et à former l'opinion. Â cet égard, on pourrait &t ^
toute la Russie tient dans une dizaine de villes, qui an mHea k
l'isolement et du silence général ont seules une société et seob
une voix. Peutr-étre même devrait-on dire que toute la Rœsfôliai
dans ses deux capitales.
En tout pays centralisé, la capitale a sur les idées, sur les ahmi
de la nation, une autorité considérable et souvent outrée. A îwc
de tout rassembler dans une ville, la centralisation menace Ji
boutir à une sorte d'hypertrophie de la tète aux dépens des me»
bres. En Russie, la capitale exerce une dominatioo bod moii
incontestée, non moins absolue que Paris en France, mais eu Russ
cette royauté est dédoublée. L'autorité de la capitale s'y parta^
entre deux villes rivales qui se disputent Tinfluence. Comme Vâg
noh*e de ses armes impériales, la Russie a deux têtes à peu {^
d'égale grosseur (1). Dans aucun état unitaire, il n'y a deux fill
tenant une aussi grande place et se faisant ainsi contre-poids, i
l'une est la capitale officielle, l'autre se peut vanter d'être (oajoui
la capitale naturelle; si l'une a l'avantage de posséder le siège i
gouvernement, la cour, les ministères, les grandes administration
l'autre garde le bénéfice de sa situation centrale au cœur de Fec
pire et le prestige de sa vieille histoire. Si Saint-Pétersbourg est
demeure respectée du pouvoir d'où dérive toute autorité et de
cendent tous les ordres, Moscou reste la ville nationale par exce
lence, la ville vers laquelle convergent tous les sentimens et touu
les affections du peuple, la cité sainte, la mère des villes russes (2
Et pour être l'ancienne capitale délaissée depuis plus d'un siècle (
demi, pour être une sorte de Rome ou de Jérusalem slave, Mosco
est^in de n'être qu'une reine détrônée ou une veuve enveloppé
dans son deuil et ses souvenirs; ce n'est pas seulement la ville d
passé, la ville des boïars et des vieux Russes» Moscou a retrou^
dans le commerce, dans l'industrie, une richesse et une jeunesse
(i) Moscou compte aujourd'hui près de 600,000 habitaas, Saint-Pétersboure pr
de 700,000.
(2) Le Russe dit familièrement la petite mère Mogcou, Matoudika Maskoa.
Digitized by VjOOQ IC
l'empire des tsars et les russes. 805
^ une puissance et une royauté nouvelles, qu'aucun pouvoir ne lui
5 saurait retirer. Si le vaste système des canaux de l'empire aboutit à la
9 Neva et fait de SaintrPétersbourg la tête et le débouché du réseau
A fluvial, les longues lignes de fer qui unissent la Finlande au Gau-
j: case et la Pologne à l'Oural ont leur centre et leur nœud médian à
r Moscou et en font l'entrepôt naturel, le grand emporium intérieur
de la Russie.
! Comme les deux têtes de l'aigle russe, les deux grandes cités ri-
f vales semblent souvent regarder en sens opposé, l'une tournée vers
j le dehors, vers l'occident, l'autre vers le dedans ou vers l'orient.
Avec ses monumens classiques, avec ses palais bâtis sur pilotis et
ses colonnades à l'italienne, avec ses larges perspectives qui se dé-
ploient en éventail, Saint-Pétersbourg, la ville au nom allemand,
bâtie dans des marais finnois, est une cité tout occidentale, toute
moderne, tout européenne; c'est la vivante image du gouvernement
qui l'a fondée, la digne capitale d'une dynastie dont la mission est
d'européaniser la vieille Moscovie. Saint-Pétersbourg est, selon le
mot du poète, la large fenêtre ouverte sur l'Europe par où le jour
de l'Occident pénètre dans l'immense empire; Moscou est demeurée
la ville des souvenirs, si ce n'est des traditions, elle est devenue le
refuge des mœurs russes et des prétentions à l'originalité slave, et
reproche volontiers à la résidence de la Neva ce qu'elle appelle le
cosmopolitisme pétersbourgeois. Avec son Kremlin, qui dans une
enceinte gothique aux tours ogivales enferme des églises byzantines
aux coupoles d'or, avec ses différens gorods ou ses divers quar-
tiers enchâssés les uns dans les autres comme des anneaux concen-
triques autour du vieux noyau de pierre, Moscou se sent toujours
le cœur de la Russie, elle est fière de son passé et même en imitant
autrui elle prétend rester elle-même, elle est jalouse de sa natio-
nalité et affecte volontiers de vanter ce qui est russe ou slave, de
dédaigner ce qui vient de l'ouest, ce qui est latin ou germain. Le
génie et l'influence des deux capitales sont aussi différens que leur
histoire et leurs monumens. En elles se personnifient les deux es-
prits, les deux tendances qui depuis Pierre le Grand se disputent la
Russie. Pour le bien de l'empire et le repos du monde, il serait à
désirer que ces deux influences rivales se pussent toujours équili-
brer, et Saint-Pétersbourg et Moscou se faire contre-poids, l'un as-
surant le triomphe de la civilisation libérale et progressive de
l'Europe, l'autre gardant le précieux dépôt de la nationalité.
Dans ces dernières années, c'est l'esprit de Moscou qui semble
être redevenu prépondérant. C'est Moscou qui a remué le peuple
russe en faveur de ses frères du Balkan, alors que dans la ville de
Pierre le Grand presque personne ne songeait encore aux Bulgares
ou aux Serbes. C'est Moscou qui de tout temps a été le foyer des
Digitized by VjOOQ IC
i
\
;i
g05 BETUE DES DEUX MONDES*
^ slavophiles et des panslavistes» s'U est des panslavîstes en Ru^:
^ c'est elle qui à chaque occasion s'est plu à ramener les sympalhks,
si ce n'est les ambitions du peuple russe, vers le sud-est de l'&i-
rope,vers ce monde slave qu'elle regarde comme son monde ieJ/e,
et dont elle se considère volontiers comme le centre ou romlwlicïn |
1867, Moscou réunissait dans son sein un congrès des Slaves de \i»s
pays et elle en gardait comme souvenir un musée ethnognpWqnô
où sont représentés dans leur costume national tous les mmbres
dispersés de la grande famille slavonne. Il y a quelques anDée3,k
conseil municipal de Moscou votait l'envoi d'une cloche à PragBC,lâ
Moscou tchèque, et plus récemment la vieille capitale était à li télé
des souscriptions russes pour les volontaires serbes. Aussi est-ce
au Kremlin qu'aux applaudissemens de tout un peuple l'empewar
Alexandre a fait aux Slaves du Balkan les solenn^es promesses de
la Russie. Moscou se peut vanter d'avoir été pour beaucoup dins
la dernière guerre d'Orient et dans les inquiétudes persisUates de
l'Europe. Chaque fois que la Russie cède à un mouvement oationai,
on peut être sûr que l'impulsion part de Moscou , et rinflueoce de
la grande cité moscovite ne fera sans doute que croître avec le dére-
loppement politique de la nation.
I.
Quand des villes ont sur un peuple un tel ascendant, il parais
difficile de ne pas attribuer d'importance aux assemblées et aux mu-
nicipalités qui les représentent. Or aujourd'hui, je dois le dire, ces
assemblées urbaines sont loin d'être en possession de l'autorité mo-
rale qui semblerait devoir appartenir aux élus des villes dans un
pays encore dénué de toute représentation politique. Cette apparoate
anomalie tient en partie aux mœurs, en partie à la loi et au mode
de composition des assemblées municipales, qui, en dépit des der-
nières réformes, ne sont pas encore une sincère et complète repré-
sentation de tous les intérêts et de toutes les classes.
Dans les états provinciaux ou zemstvos, les représentans des di-
verses classes de la nation délibèrent en commun, mais chaque
classe conserve ses représentans particuliers. Il n'en est plus de
même dans les villes , dans les municipaUtés urbaines. Ûl toute
distinction d'origine a été abolie entre les électeurs aussi bien
qu'entre les élus; les hommes chargés de gérer les affaires munici-
pales ne sont plus les délégués d'une classe déterminée, mais les
élus de la ville sans distinction de caste ou de condition. Un tel con-
traste entre des institutions nées vers le même temps et sous les
mêmes influences ne saurait étonner que les hommes ignorans des
habitudes et des procédés du gouvernement russe. Les nombreuses
Digitized by VjOOQ IC
l'empirb de» tsabs et les bosses. 807
réformes du règne de l'empereur Alexandre II ont été d'ordinaire
étudiées et exécutées d'une manière isolée et fragmentaire, sans plan
d'ensemble et sans principes définis, si ce n'est sans idées géné-
rales. Rien n'a été plus étrange: à ces grandes réformes, pourtant
animées d'un même souffle libéral, que l'esprit systématique qui lie
et coordonne les institutions; elles ont beau être sœurs et être du
même âge, ces institutions nouvelles semblent parfois n'être pas
filles du même père, tant elles manquent d'air de famille. Sous ses
deux grands réformateurs, sous Alexandre II comme sous Pierre le
Grand, le peuple russe nous fait souvent l'effet d'un peuple soumis
à des expérience. La Russie possède ainsi simultanément deux
modes divers de représentation qu'elle expérimente concurrem-
ment. Il serait prématuré de décider lec[uel des deux systèmes
triomphera le jour où l'empire autocratique sera mis en possession
d'élections politiques.
En certains pays, en France notamment, les communes urbaines
et les communes rurales sont organisées sur le même type, comme
si elles ne différaient que par les dimensions ou le nombre d'habi-
^ tans. Il en est autrement en Russie, et dans aucun pays une telle di-
versité de régime n'est mieux justifiée. Entre les villes et les villages,
entre les municipalités urbaines et les communes rurales, tout est
contraste. Tandis que les communes rurales restent le domaine ex-
clusif d'une classe, le domaine particulier du paysan, les municipa-
lités urbaines sont ouvertes à toutes les conditions sociales, sans
distinction d'origine. En Russie, cette diversité d'organisation a sa
principale raison d'être dans la diversité du mode de propriété.
Dans les villes, il n'y a point, comme dans les campagnes, deux
modes distincts de tenure du sol; il n'y a point de classe vivant de
la propriété communale et en ayant le monopole (1). Dans les villes,
les habitans ne diffèrent les uns des autres que par le degré de
richesse et par l'éducation ; n'étant pas séparés par des intérêts di-
vers ou opposés, ils peuvent aisément être tous réunis dans le même
corps électoral.
Cette suppression des anciennes barrières de classes dans les mu-
nicipalités est cependant toute récente. Du règne de Catherine II
au règne d'Alexandre II, les villes ont été regardées comme le do-
maine propre des classes urbaines, de même que les villages sont
aujourd'hui le domaine exclusif du paysan. Sous le régime institué
par Catherine II, le noble et le paysan étaieut exclus de l'adminis-
tration de la ville qu'ils habitaient, de même qu'aujourd'hui le pro-
priétaire foncier reste en dehors de la commune où il réside. L'ad-
ministration municipale appartenait entièrement aux classes dites
(1) Voyez la Revue du 15 novembre 1876.
Digitized by VjOOQ IC
808 BEVUE DES DEUX MONDES.
urbaines [gorodskiia soslaviia). Dans l'enceinte de la ville, le m
chand, le bourgeois notable {potchenny gragdanine)^ le petit bo
geois [mêchtchanine) ^ l'artisan, avaient seuls droit de cité (
Comme au moyen âge en Occident, toutes les libertés locales était
exercées pai* un groupe déterminé, ce qui faisait de chacune u
sorte de privilège et de monopole spécial à une catégorie d'hal
tans. C'était là le système jadis en usage dans toute l'Europe,
Catherine le lui avait en partie emprunté. En Russie du r^
toutes ces franchises locales, souvent assez étendues en dro
étaient restées débiles, nominales, presque illusoires en fait. 1
corporations municipales n'usaient guère plus des droits qui lei
étaient concédés dans l'administration de la ville que les assen
blées de la noblesse n'usaient des prérogatives qui leur avaient é
octroyées dans l'administration du district et de la province.
Dans les villes en effet, le self-govemment n'a ni les mômes n
cines ni la même sève que dans les villages des campagnes. U
institutions municipales des communes urbaines sont une œuvi
moderne et artificielle, imitée de l'étranger et entièrement privi
de la force que donnent les traditions et les mœurs. Dans la Russi
primitive, les villes étaient loin de le céder aux villages en franchise
locales; elles avaient, elles aussi, leur assemblée, \e\ïïvetchiy leui
chefs élus et leurs juges élus, leurs starostes ou leurs posadnik
De ces libertés municipales, accrues à la faveur des luttes inte
tines des princes apanages, il était même sorti chez quelques cit^
de l'ouest, telles que Novgorod la grande et Pskof sa voisine, d'at
tives et turbulentes républiques municipales, non sans analogi
avec les cités antiques, ou les communes italiennes du moyen àgç
Toutes ces libertés avaient disparu à la longue, sous la dominatio
tatare, sous l'unité moscovite, sous l'administration impériale (2"
Il n'en restait plus aucun vestige lorsque, par son statut de 178J
Catherine II donna aux villes de l'empire des institutions munid
pales en même temps qu'une organisation corporative.
D'après le statut de Catherine II, chacun des cinq ou six groupe
entre lesquels étaient répartis les habitans des villes élisaient sépa
rément des représentaris dont la réunion formait le conseil de 1
ville [gorodskaia douma). C'était le mode d'élection séparée et d(
délibération commune en usage aujourd'hui pour les états provin
(1) Sur toutes ces dénominations et toute la nomenclature sociale do la Rossic
voyez, dans la Revu» du 1" avril 1876, l'étude ayant pour titre : les Classes sodalt
en liussie.
(2) D'après M. Solovief, Istoriia Rossii^ U XIII, p. a9, à Tépoque même où le citadii
était attaché à la ville, comme le paysan à la glèbe, ces villes de l'ancienne Moscovi
répartissaient encore elles-mômea leurs impôts, et il était défendu aa Toîéyode de di^
poser do leurs fonds ou do sUmmiscer dans leurs élections.
Digitized by VjOOQ IC
l'£Hpire des tsars et les russes. 809
ciaux {zemstvos) (1). Ces institutions municipales avaient été plug
ou moins remaniées sous les prédécesseurs d'Alexandre II, sans
perdre leur caractère fondamental. Ce n'est qu'en 1870 qu'un nou-
veau statut {gorodovo e polojenie) k détinitivement renversé les
bases de l'administration urbaine. Selon les habitudes du gouver-
nement russe, qui applique rarement d'un coup les institutions nou-
velles à toute la surface du territoire, la nouvelle loi municipale
avait été expérimentée dans les trois grandes villes de l'empire, à
Saint-Pétersbourg, à Moscou, à Odessa, avant d'être étendue à la
généralité des villes de province (2).
La loi qui a récemment enlevé aux élections urbaines tout carac-
tère corporatif n'a point pour cela supprimé l'organisation corpora-
tive donnée aux différens groupes des citadins par Catherine IL Ces
anciens cadres, élevés auxviii* siècle àTimitation de l'Allemagne,
n'ont pas été brisés : marchands, petits bourgeois, artisans (3), ont,
comme par le passé, conservé leurs assemblées et leurs chefs élus.
La noblesse n'a pas seule ainsi le privilège de posséder une organi-
sation corporative et de tenir des assemblées. Les mêmes droits se
retrouvent, à un degré plus modeste, chez les autres classes; mais
les assemblées de ces dernières font peu parler d'elles. On s'y borne
à traiter des affaires intéressant la communauté. Dans un pays où
la vie publique serait active, où les citoyens seraient jaloux de se
servir de tous les moyens d'influence laissés en leurs mains,
une telle organisation, déjà presque séculaire, pourrait donner
aux différens groupes de la population une singulière force avec
une plus grande cohésion. En Russie il n'en est rien ; le cadre
de certaines de ces corporations est du reste tout artificiel et
déjà suranné. Loin de former autant d'états dans l'état ou de
villes dans la ville, les communautés de marchands, de bourgeois,
d'artisans, se bornent d'ordinaire à voter des secours pour leurs
membres besoigneux, ou des fonds pour des souscriptions patrio-
tiques. Au lieu de les redouter, l'administration s'en sert comme
d'un instrument commode, pour faire exécuter les règlemens ad-
ministratifs sur le commerce et sur les métiers (i). Telles qu'elles
(1) Aux yeux du regretté M. Jou. Samarine, RwolutsUmny consmrwitizm^ ce rappro-
chement des classes urbaines dans une seule assemblée indiquait le penchant de Ca-
therine II pour les assemblées communes à toutes les classes, pour ce que les Russes
appellent vsMOsiotmoxt.
(S) Le nouveau statut ne doit pas encore être appliqué partout; un oukase de 1877
en a ordonné Tintroduction dans les Tilles des trois provinces baltiques, Livonie, Cour-
lande, Esthonie, qui conservaient encore leurvieUle organisation allemande du moyen âge.
(3) Kouptsy^ méchtchanê, tsekhovye, voyez la Revue du 1" mai 1876.
(4) Chaque métier formant un tsekh a un chef élu, un ancien et tous les chefs de
métiers nomment un chef commun appelé rémêslennyi golova (maire des artisans) qui
est chargé de veiller à Texécution des nombreux règlemens sur le travail, sur les
apprentis, etc.
Digitized by VjOOQ IC
810 REYUE DES DEUX MONDES.
existent aujourd'hui, ces corporations sans vie ne peuvent porter
ombrage à personne , c'est à leur innocuité, c'est à leur insigoi-
fiance même qu'elles doivent de conserver l'existence.
IL
A la représentation par classa ou corporation, le statut de 1870
a substitué la représentation de la propriété et des intérêts. Ce sout
les taxes municipales qui confèrent le droit de voter dans les élec-
tions urbaines. Tout propriétaire d'immeuble, tout possesseur ou
directeur d'établissement industriel ou commercial, tout homms.
payant une patente au profit de la cité est électeur munidpa/.
Comme en Angleterre, et de même que pour les assemblées territo-
riales, les femmes peuvent participer au scrutin au moyen Jun
chargé de pouvoirs. Bien que le droit de vote soit ainsi fondé sur
les rôles des contributions, il n'y a pas à proprement parler de cens
électoral, point de minimum d'impôt déterminé par la loi. Les villes
russes diffèrent tellement par la richesse, et beaucoup d'entre elles
sont si pauvres, qu'il eût été difficile de trouver pour toutes une
mesure commune, ou même de fixer une échelle graduée. Aussi
a-t-on adopté un autre système. Tout impôt direct, acquitté au
profit de la ville, donne aux habitans le droit de prendre part aux
élections municipales, mais la part de tous ces électeurs est loin
d'être la même. Les contribuables sont inscrits sur les listes électo-
rales dans l'ordre du chiffre des contributions acquittées par eux,
en commençant par les plus imposés. Les listes une fois dressées,
les électeurs sont divisés en trois catégories, dont chacune paie une
égale part de contributions et nomme un égal nombre de repré-
sentans. Chaque électeur est éligible dans l'un ou l'autre des trois
collèges. Le premier groupe ou collège comprenant les plus impo-
sés élit un tiers des membres de la municipalité ; le moyen collège
en nomme un autre tiers, le" dernier groupe, formé des moins im-
posés, choisit de même le dernier tiers. Toute la différence est
dans le chiffre des électeurs compris dans chaque collège. Cha-
cune de ces trois catégories, numériquement fort inégales, ayant
droit à un même nombre de représentans, possède le même non^re
de voix dans la municipalité ; le suffrage de chacun des membres
du premier collège, qui compte le {moins d'électeurs, a naturelle-
ment bien plus de poids que le suffrage de chacun des électeurs
du second et surtout du troisième collège. Si chaque groupe a
une égale représentation, les moins imposés ne possèdent indivi-
duellement qu'une minime fraction du vote attribué personnelle-
ment aux gros contribuables (1).
(i) En 1873, par exemple, les titlee électonlef de Seint-Pélertboai^
tt4 électeurs pour le premier groupe, S*7 pour le seoond et 47,479 pMir le éernier.
Une voix du premier collège valait ainsi 4 voix da second et SO du troiaàèoie.
Digitized by VjOOQ IC
l'empire des tsars et les RtSSES. 811
Cette division dm électeurs en trois groupes aboutît ainsi à une
sorte de vote gradué selon le chiflre de» impositions et sdon la for-
tune. La Russie a emprunté ce système électoral à la Prusse, où il
est en usage pour les élections législatives, et la Prusse, en ladop-
tant, s'était souvenue des vieilles centuries romaines. Ce mode in-
génieux de représentation proportionnelle des intérêts a partout des
partisans ; chez nous même, il avait été préconisé dans les commis-
sions de l'ancienne assemblée nationale comme le meilleur moyen
de limiter la souveraineté du nombre, tout en permettant de laisser à
chaque citoyen un bulletin de vote. En France, après une longue
pratique du suflrage universel, toute tentative de diviser ainsi les
électeurs en plusieurs groupes superposés se heurterait au senti<-
ment le plus vif, le plus ombrageux du pays, l'égalité (1). En
Russie même, où la classification hiérarchique a pour elle l'ancien-
neté et la coutume, l'opinion publique a été peu favorable à un tel
mode de répartition. La presse a fait remarquer qu'au moyen de
ces trois catégories le statut municipal rétablissait indirectement
les distinctions de classe qu'il supprimait officiellement, et livrait
les villes aux mêmes influences que l'ancienne loi. Toute la diffé-
rence est qu'au lieu d'être classés selon leur origine ou leur profes-
sion, les électeurs sont classés selon leur fortune; mais cette in-
novation même n'a pas trouvé bon accueil auprès du sentiment
public. On reproche à ces catégories censitaires d'introduire dans
la vie russe un principe nouveau, sans précédent dans l'histoire
nationale, sans raison d'être dans les conditions économiques ou
politiques du pays. On accuse même cette précaution conserva-
trice de tourner parfois contre le but du légisfeteur en isolant les
hautes influences sociales et en abandonnant à elles-mêmes les
classes les moins cultivées et les moins intéressées à l'ordre. Aux
yeux de certains publicistes, un tel système, s'il devait triompher et
recevoir de nouvelles applications, constituerait pour l'avenir de
l'empire un sérieux danger, il en pourrait un jour sortir une lutte
de classes, une lutte du capital et du travail (2).
De même que pour les états provinciaux, chaque catégorie d'élec-
teurs municipaux se réunit en assemblée électorale, qui procède aux
élections en séance, sous la présidence du maire. D'ordinaire, le zèle
des électeurs n'est pas grand, et va en diminuant du premier au
(1) C'est la nûson pour lâ^futlk) loules le» propoMlion de ce genre aTaiant été re-
pouMées due les cemaiiMioiis de l'asseaiblée aalioiMae, malgré leur désir de réformer
notre aystème électoral. « Classer les babitaas d*uiie môme ville ea calories d*api^
leurs richesses, (aire siéger dans les m&mes conseils les élw de quelques citoyena
Opulens et lea élus du grand nombre a semblé déf>asser ce que nos mœurs compor-
tent. • Ainsi s'eiprimait M. Batibie dans un rapport déposé le 21 aiai 1874.
(2) Voyei on particulier M. Golovatchef : Deciat Ut reform, p. 228, 229.
Digitized by VjOOQ IC
812 BEVUE DES DEUX MONDES.
dernier collège, qui se sent plus ou moins aniûbilé par les deux
autres. Dans la capitale môme, l'assemblée des plus imposés réunit
parfois à peine un tiers des ayans droit, celle du second col-
lège moins d'un quart, celle des petits contribuables moins d'un
dixième (1). De telles habitudes d'abstention font que les élus sont
les représentans d'une infime minorité. Quand il n'y a pas plus
d'empressement dans la capitale, on se demande ce que peut être
une élection. dans les petites villes. Le mode de scrutin, à la fois
primitif et compliqué, explique en partie cette incroyable apathie
des habitans des villes à se servir des droits que leur concède la loi.
Pour les élections municipales, comme pour les élections provin-
ciales, tous les électeurs de même catégorie doivent voter pour tous
les représentans accordés à leur groupe, quel qu'en puisse être le
nombre. De tels choix sont d'autant plus malaisés que, sous pré-
texte d'assurer la sincérité et la spontanéité du vote, la loi n'auto-
rise ni réunions préparatoires, ni comités électoraux, ni discussions
dans l'assemblée électorale. Quelle peut être la confusion d'un pa-
reil scrutin, alors que dans certaines villes, à Saint-Pétersbourg
au moins, chacun des trois collèges, et par suite chacun des élec-
teurs a plus de quatre-vingts dél^ués à choisir! On sait ce que
devient le scrutin de liste quand il comporte autant de noms : les
voix finissent par se répartir au hasard; la plupart des intéressés
restent indifférens devant une telle suite de noms souvent inconnus
ou reculent devant le travail de composer une liste aussi longtie.
L'assemblée des plus imposés, qui est toujours peu nombreuse, se
laisse d'ordinaire plus ou moins dominer par les influences de fa-
milles ou les relations personnelles. L'assemblée des moins impo-
sés, qui en dépit des abstentions reste souvent trop nombreuse, est en
proie à la confusion et au désordre. Les mêmes élections réunissent
ainsi deux défauts opposés. Le nombre des hommes à élire étant
considérable et celui des électeurs présens étant souvent relative-
ment très faible, on peut retrouver dans ces comices municipaux le
même phénomène que dans les assemblées des propriétaires pour
les élections provinciales. Il arrive parfois, dans le premier collège
du moins, qu'il y ait autant d'élus que de votans. C'est ainsi qu'à
Saint-Pétersbourg, en 1873, l'assemblée des gros contribuables
n'avait réuni que 86 électeurs pour nommer 8A conseillers. Si, dans
les autres collèges, l'abandon des urnes ne suffit point à maintenir
(1) En 1873, par exemple, 18,590 éleetean t?&ient été portés sar les listes électo-
rales de Saint-Pétersbourg. Dans le premier collège, comprenant 224 électeurs, il n*j
atait eu que 86 yotans; dans le second, comptant 887 électeurs inscriu,177 toUos seu-
lement; dans le troisième enfin, comptant 17,479 électeurs, 1,148, c*estrà-dire un
quindème à peine, avaient pris part au vote. Je n'ai point encore les cbUTres exacts
pour les dernières élections, mais Je ne crolB pas qalls diffèrent beaucoup des précé-
dent.
Digitized by VjOOQ IC
1
i'empire des tsars et les busses. ^ 81S
E cette bizarre ^alité entre les votans et les élus, on y rencontre un
K autre phénomène non moins étonnant pour nous : il y a souvent
â:plus de candidats proposés que d'électeurs à prendre part au
lyote (1). Le grand nombre des candidats peut d'ordinaire être re*
fi gardé comme un signe de l'activité électorale et de l'intérêt pu-
blic; ici ce semble plutôt une marque de l'indifférence publique»
i Quand il y a moins d'électeurs à déposer leur bulletin que de can-
£ didats offerts aux suffrages de leurs concitoyens, il faut que beau-
i coup des votans veuillent rejeter sur d'autres le léger fardeau des
^ fonctions municipales.
^ Les électeurs de chaque catégorie montreraient sans doute plus
d'empressement à participer aux élections urbaines, si, au lieu
d'être tous réunis et confondus en une assemblée unique^ ils étaient
divisés en assemblées partielles, selon les différens quartiers des
villes. La représentation par quartier, telle qu'elle se pratique en
d'autres pays, pourrait avec avantage être substituée à la représen-
tation par groupes de contribuables. Elle n'a du reste rien d'incom-
patible avec la lettre ou avec l'esprit du vote par catégorie, aujour-
d'hui en vigueur. Dans toutes les villes un peu populeuses, un tel
sectionnement parait indispensable au moins pour le second, et
surtout pour le troisième collège, qui peut compter plusieurs mil-
liers d'électeurs. En restreignant les assemblées électorales, en y
attirant plus de votans et en bornant le nombre des choix, on amé-
liorerait la valeur du scrutin. Ce serait là un des moyens les plus
simples de ramener aux élections municipales l'intérêt public, en
leur rendant plus de sérieux, plus de vérité, plus d'équité. Dans
les grandes villes en particulier, dans les deux capitales, dont les
différens quartiers pourraient être regardés comme autant de villes,
ayant chacune leur population, leur esprit, leurs intérêts, une liste
unique ne peut assurer une représentation sincère et complète.
Pour des agglomérations aussi étendues et souvent aussi dispa-
rates, c'est déjà beaucoup d'une municipalité unique (2).
Les réformes de l'empereur Alexandre n'ont encore pu conununî-
quer aux institutions municipales la vie et l'activité dont elles étaient
dépourvues sous le régime antérieur. Ce n'est pas seulement que la
législation ne possède point le pouvoir d'animer les institutions,
(1) A Saint-Péterbonrg, dans cette même année 1873, on avait porté 238 candidats
dans le premier coUège, 298 dans le second et 1,019 dans le troisième, de sorte qae
le nombre total des candidats mis aux voix (i,555) était supérieur an chiffre total des
électeurs ayant pris part au scrutin (1,411).
(2) Dans ces dernières années, en 1877 croyons-nous, le conseil municipal de Saint-
Pétersbourg a été saisi d*ane proposition réclamant le sectionnement de la ville. Le
conseil Ta repoossée. Ce serait, nous semble-t-il, au gouvernement, d'accord avec les
MiiMlvot, de prendre llnitiative de pareiUes mesures.
Digitized by VjOOQ IC
gl& KETUE DES DEUX MÔHDES.
c'est que certainea danses, certaines lacu&es de la kn noureile a
altèrent ou en détruisent l'efficacilé. En changeant le mode d'élec-
tion, le statut de 1870 n'a pas en effet beaucoup modifié h compo-
sition des conduis municipanx. Certaines viUes oot aajoond'liŒ
pour okaire un noble ou un ancien fonctionnaire; mais dans presque
toutes la prépondérance est, coanne par le passée draneurëe zm
classes proprement urbaines, demtorée surtout aux kompUy^ va
marchands. Dans la plupart des grsmdes vUles, on rencontre a
sein des assemblées nmmeipales des repvésentans de lootes les
classes, nobles et fonctionnaires, marchands et beurgeaù nûêaUa
petits bourgeois, artisans et paysans, car en beaucoup de dfiés
russes une grande pairtie de la classe ounriëre est^ on le sait, formée
de paysans qui n'en continuent pas moins à rester meotees (k
leur conmiune natale. Comme les autres classes, le clergé luinnème
a parfois ses représentans dans les conseils éias» car ni la loi ni
les mœurs n'en interdisent l'accès aux ecclésiastiques.
11 y a fort peu de consdls municipaux où domine la noUesse, le
dvorianitvo, aujourd'hui encore la classe la plus éclairée de la na-
tion, la couche adiivée^ comme dit le généirai Fadéief fi). Dans ces
dernières années, il y aTait à peine trois on quatre doumaSyCdle de
Kief entre autres, où la noUesse fÀt en possession de la maj^xrilé
des sièges, et dans l'ensemble des élections municipales, la pari
proportionnelle da dvorian^ivo n'était guère qae de 16 ou 20
pour 100. Je pourrais dter desemiseils où les classes îMérieureset
d'ordinaire à peine lettrées, mêchichane^ paysans^ artisans, l'em-
portaient sur les nobles et les classes in^ruites. Partout au contraire
le nombre des marchands est considérable; dans la plupart même
des conseils, les kouptsy ont à eux seuls la ma^joriié, en sorte qu'île
n'ont qu'à demeurer d'accord pour être maîtres de résoudre excta-
sivement à leur avantage les affaires de la ville et toutes les ques-
tions d'impôt. Ce n'était pas là le but du statut de iS70, qé
prétendait au coi^aire enlever les muntcipidités à la donûna^fl
exclusive des commerçans, des kouptsy ^^mc en aplanir l'accès à des
hommes plus cultivés. Chose que le l^slateur n'a point sa pré-
voir, un système électoral destiné à assurer la pr^nd^ance des
hautes classes a souvent abouti à l'exclusion ou à la subordinadoo
des classes les plus instruites et les plus propres à la direction des
affaires. En Russie en effet, l'éducation est encore moins que partoul
ailleurs en raison de la fortune, ou les lumières en proportion <le h
cote des impôts.
Cette prépondérance d'une classe souvent encore peu cultivée,
parfois même hostile à la culture européenne, indique Finfluence
(1) Fadéiof : Rouiskoé obtchsitvo 9 nattoiacfUehêm i boudtmchUshnn.
Digitized by VjOOQ IC
t'EMPIRS des TSARS ET LES RUSSES. 815
I que commencent à prendre en Russie le commerce et l'industrie.
I On pourrait voir là un indice de ce déplacement de fortune, de ce
déplacement d'influence, aux dépens de l'ancienne noblesse que
nous avons plus d'une fois eu l'occasion de signaler (1). Les mai*-
chands ont déjà l'importance que donne partout la richesse. Le rôle
de cette classe longtemps dédaignée pourra grandir encore avec les
progrès du self-gwemmeiU et surtout avec sa propre éducation.
Aujourd'hui cependant, l'infériorité de culture de la plupart des
hommes voués au commerce leur enlève encore aux yeux de leurs
compatriotes une bonne part de la considératira ou de l'autorité
que vaut ailleurs la richesse. Aussi n'est-ce pas uniquement à leur
ascendant et à leur influence sodale qu'il faut attribuer l'énorme
prépondérance numérique des marchands dans les municipalités
urbaines. Cet avantage, les kaupsy et les commerçans de tout ordre
le doivent avant tout à la loi municipale, à la loi qui ne concède de
franchises électorales qu'aux propriétaires et aux négocians paten-
tés. A ce double égard, la supériorité appartient en effet aux kouptsy
et aux commerçans ou industriels de tout rang (2).
Gomme tout système censitaire uniquement fondé sur la pro-
priété et les contributions directes, le statut de 1870 semble avwr
oublié que le propriétaire foncier et le marchand patenté ne sont
en somme que des intermédiaires entre le public et le fisc, que des
collecteurs de l'impôt, qui leur est remboursé au moins partielle-
ment par les locataires et les consommateurs. Une loi qui n'attribue
de vote qu'à la propriété immobilière ou au commerce a le défaut
de laisser en dehors du corps électoral beaucoup des hommes les
plus capables de diriger les affiiires publiques. Comme les villes
russes n'ont point aujourd'hui de taxes municipales sur les loyers,
les employés de l'état, les avocats, les médecins, les professeurs,
les artistes, les éorivains, les militaires, les rentiers môme, la plu-
part des hommes voués aux carrières libérales, demeurent le plus
souvent à la porte de l'étroite enceinte électorale. Grâce à cette
exclusion non préméditée, la plupart des municip^tés sont abandon-
nées à ce que certains écrivains russes appellent un peu ambitieu-
sement une aristocratie d'argent, une plutocratie souvent igno-
rante, immorale et inti-igante (3). La nouvelle loi aurait à faire une
(1) Voyez en particulier nos études sur la noblesse russe, sur les conséquences de
rémancipation et la distribution de la propriété immobilière, Reime du 15 mai, du
!«• août 1876 et du !•' août 1877.
(3) Sur 8,533 immeobies que compte Pétervbouii^ , les marchands en possè-
dent 4,471, la noblesse 2,795, les paysans 631, et le reste appartient di\i\méchtchane et
aux autres classes inférieures, d*ordinaire également vouées au commerce. (Golos du
l" juin 1877.)
(3) Le terme de plomk)cratie est affectionné de certains Russes, parce que dans leur
langue il prête à un Jeu de mots peu bienyeililant pour les Crésua moscovites. Le mot
plout signifie en effet fourbe, fripon.
Digitized by VjOOQ IC
816 BEVUE DES DEUX MONDES.
place à ce que sous le régime censitaire nous appelions les capa-
cités. Pour cela il, suffirait du reste d'introduire un nouvel impôt,
dont les grandes villes russes auraient singulièrement besoin, il
suffirait de l'adoption d'une taxe locative (1). La loi pourrait ainsi
être corrigée par la flscalité. Peut-être aussi l'équité commandera-
t-elle un jour de se souvenir qu'en Bussie comme ailleurs l'impôt
direct est loin de fournir la totalité des ressources municipales, et
que dans les cités soumises à des taxes de consommation, tout ha-
bitant est contribuable et personnellement intéressé à la juste ré-
partition des charges (2). On ne saurait désirer cependant que le
droit de suffirage soit prématurément étendu aux plus basses
couches de la population urbaine. Ce n'est point que les villes
russes recèlent un prolétariat à l'esprit turbulent, révolutionnaire,
ennemi de l'ordre et de la société. En dépit de l'active propagande
de quelques jeunes gens des deux sexes, il n'y a encore dans le bas
peuple russe rien de redoutable de ce côté. Les défauts de la plèbe
urbaine sont tout autres : l'ignorance, le manque de culture, l'inin-
telligence même des premières conditions de la civilisation la ren-
dent de longtemps incapable de prendre une part efficace ou même
un vif intérêt à l'administration municipale. Déjà sous le r^ime
censitaire cette indifférence se trahit d'une manière trop visible dans
le collège des petits contribuables dont si peu fréquentent les urnes.
Le menu peuple des villes n'a pas comme le moujik des campagnes
l'habitude de traiter lui-même les affaires communes. Sous ce rap-
port, il n'y a aucune assimiliation possible entre le citadin des
villes et le paysan du mir. La sphère étroite de la commune rurale
permet à l'un ce que le vaste domaine de la municipalité urbaine
interdit à l'autre, alors même que tous deux ne seraient qu'un
seul et même homme, ainsi qu'il arrive souvent en Russie. Il ne faut
point oublier en effet qu'un bon nombre des habitans des villes
russes, n'étant que des paysans en résidence à la ville, beaucoup des
citadins auxquels la loi municipale refuse le droit de suffrage gar-
dent un droit de %pte en même temps qu'un coin de terre dans la
commune rurale où le plus souvent ils ont laissé leur famille.
IIL
L'assemblée municipale porte en Russie l'antique nom de douma
{gorodskaia ^02^m^i),jadis donné au plus haut conseil de l'état mos-
(1) k Saint-Pétersbourg, il a déjà été question d*ane taxe municipale sur les loyers ;
mais ce projet a Jusqu'ici été repoussé.
(2) Sur une population de plus de 600,000 habitans, Saint-Pétersbourg ne comptait
guère en 1877 que 20,000 électeurs municipaux. (Golof, 12 février 1877.)
Digitized by VjOOQ IC
l'empire des tsars et les russes. 817
covite, au conseil des boïars {boiarskaîa douma) (1). La durée du man-
dat de ces assemblées municipales est de quatre ans. Les doumas
russes ne sont d'ordinaire astreintes ni à des séances périodiques
ni à des sessions régulières ; elles se réunissent, selon le besoin des
affaires, sur la convocation du maire de la ville, ou sur la demande
d'un certain nombre de conseillers. La douma de Saint-Péters-
bourg avait naguère dans son règlement fixé le nombre de ses
séances à deux par semaine ; mais sur ce point elle n'était pas très
fidèle à son règlement, et dans les villes de province il s'en faut
de beaucoup que les conseils municipaux s'assemblent aussi fré-
quemment.
En France, un vote précipité et non encore acquis , par lequel
la chambre des députés adoptait en première lecture le principe de
la publicité des conseils municipaux, a été l'un des principaux
motifs ou l'un des principaux prétextes de l'acte inutile du 16 mai
et de la dissolution de la chambre. En Russie, comme en beaucoup
d'autres pays, les séances des conseils municipaux sont toujours
publiques (2). Il est vrai que c'est dans les petites communes
rurales que la publicité des séances peut avoir le plus d'incon-
véniens, et dans les villages russes, il n'y a point de conseil mu-
nicipal ; tous les chefs de famille faisant de droit partie de l'as-
semblée communale, la publicité est inséparable du régime même
du mir (3). La Russie semble s'être ralliée au principe, que les
élus doivent toujours délibérer sous les yeux de leurs électeurs.
Si dans les doumas, ou les zemstvos, la publication des débats par
la presse rencontre parfois de fâcheuses restrictions, il n'y a aucune
restriction, croyons-nous, pour la publicité même des séances. De
même que le zemstvo du district ou de la province, la douma des
villes est en tout temps ouverte au public. Les séances de ces
assemblées attirent parfois l'élite de la société, et, lorsqu'il s'y
discute quelque question importante, on y peut voir se presser une
foule attentive. Dans un pays qui ne possède encore qu'une repré-
sentation municipale et provinciale, l'intérêt excité par ces mo-
destes organes de la vie publique peut être parfois d'autant plus vif
que l'attention du pays n'est pas absorbée par des débats plus
solennels. Les discussions de ces assemblées locales ont quelquefois
(1) Ce mot dans son acception primitive signifie pensée, idée, du verbe doumat^
penser. Ce terme grand-nissien ne doit pas pas 6tre confondu avec le même vocable
petii-rassien, qui dans le dialecte de TOukraine est le nom habituel des chants popu-
laires.
(2) n en est ainsi, par exemple, en Prusse et en Italie.
(3) Voyez, dans la Rêvut du l*' août 1877, notre étude sur le Mir et 1$ self-govert^
ment tUs paysans.
TOHi nvui. — 1878* 52
Digitized by VjOOQ IC
818 BETUE DES DEUX MONDES.
plus d'ampleur et plus d*écho qu'en des contrées plus largen
dotées de libertés; aussi a-t^n vu des hommes tels que le déi
Jouri Samarine se faire une véritable réputation d'orateur à
l'étroite enceinte de la douma ou du zemstvo de Moscoa. .
malheur, le temps et les déceptions ont déjà singulièrem^trefro
la curiosité et l'intérêt du public pour des institutions qiû, par
faute de la loi ou par la faute des hommes, sont loin d'ayoir
pondu aux espéraqces des premiers jours.
Le nombre des membres du conseil {glassnyé) (1) dépend
nombre des électeurs municipaux. Pour les villes qui compti
moins de 300 électeurs, la douma n'est composée que de 30 m©
bres, 10 pour chacun des tiois collèges. C'est là le mioimaj
Les contribuables ayant droit au titre d'électeurs soDt41spl
nombreux, le conseil reçoit six membres de plus par 150 éle
teurs, jusqu'à ce qu'on arrive au chiffre de 72, qui est le maximm
Dans beaucoup de chefs-Ueux de gouvernement, la douma atteint (
maximum légal. Les villes de 30 ou &0,000 habitans possède
ainsi un conseil presque aussi nombreux que le conseil muo
cipal de Paris. Certains esprits trouvent cependant ce dM
de 72 trop bas, et il est dépassé dans les trois plus grandes ville
de l'empire, à Saint-Pétersbourg, à Moscou, à Odessa, qui, à quelque
égards, demeurent en possession d'institutions particulières*. Si 1
douma d'Odessa ne compte encore que 75 memlK-es, la dwma d
Moscou en possède 180 et celle de Saint-Pétersbourg 2àâ, so
plus de trois fois plus que le conseil de Paris.
Une disposition accessoire de la loi municipale décide que dan
aucun conseil les conseillers non chrétiens ne peuvent excéder \
tiers des membres. Cette r^rettable restriction, qui nous scmbl
une atteinte à la liberté ou du moins à l'égalité religieuse, est di
rigée coptre les juifs de l'ouest, et contre les Tatars musulman
de l'est. Juifs et musulmans forment en effet dans plus d'une ^lil
la portion la plus nombreuse ou la plus riche de la population. Ce
communautés non chrétiennes sont d'ordinaire fort bien organisée
et animées d'un esprit de corps qui se rencontre rarement e;
dehors d'elles. Comme de plus juifs et Tatars s'adonnent surtou
au commerce, la loi a cru devoir prendre contre eux d'autaot plu^
de précautions qu'elle remet en somme la direction des affaire
aux marchands. Il est juste de le reconnaître, en Russie ccMume «
Roumanie, ces communautés, Israélites ou musulmanes, qui formeo
encore une classe, une caste et comme un peuple à part au œihci
de la population environnante, ont des mœurs et des intérêts sidif
(1) Ce terme, dérî?6 du mot golos, glas^ voîx, désigne en Russie tous tel ^wnina»
ayant voix dans une asscmblëe élective, et s'applique aux membres des dwiMf vtà
Jbien qu'aux membres des zemstvos,
Digitized by VjOOQ IC
l'emphe des tsabs et tes busses. 819
féreDs de^cenx de leurs compatriotes, ont on esprit de secte ou de
ootme si prononcé, qu'il serait difficile de leur abandonner entiè-
rement les affaires municipales.
i ; Les doumas russes tiennent d'ordinaire peu de séances, et la
plupart de leurs membres montrent peu d'assiduité à si^r. Il est
difficile de décider si le grand nombre des ccmseillers a pour objet
de suppléer à leur peu de zèle ou si au contraire le zi^ des
membres de la douma n'est pas refroidi par leur noml^re même.
Ce qqi est certain, c'est que les élus montrent souvent aussi peu
d'empressement à se ren^e au conseil que les électeurs à parti-
ciper aux assemblées électorales. A Saint-Pétersbourg même, les
plus graves décisions ont été prises en présence d'un tiers ou d'un
quart seulement des membres du conseil, et il n'est pas rare que la
discussion ou le vote sur les affaires les plus urgentes soient ajournés
parce que l'assemblée n'est pas en nombre. Pourtant, dans les deux
capitales, la loi n'exige pour les affaires courantes que la présence
d'un cinquième des membres de la douma. A Saint-Pétersbourg, sur
S52 conseillers, il en siège à peine 100 à chaque séance, et il est
arrivé que le nombre des conseillers présens descendait au-dessous
de 60 (1). Une pareille négligence dans la capitale donne une triste
idée des petites municipalités de province.
Les doumas des villes nous montrent peut-être mieux encore que
les assemblées territoriales le peu d'application des Russes aux
afiaires publiques, leur peu de goût pour les fonctions électives,
pour les fonctions gratuites du moins. Les marchands des villes' ne
semblent point à cet égard différer beaucoup des propriétaires de
la campagne ou la bourgeoisie de la noblesse. Dans toutes les
classes, les services non rétribués rracontrent peu d'amateurs, et, si
la vanité ou l'ambition font accepter un mandat électif, on apporte
peu de ccmscience et peu de sarupule à le remplir. Cette négligence,
cette égale incurie de l'électeur et de l'élu, est aujourd'hui un
obstacle à l'établissement du self-govemmerd local en Russie. Aux
conseillers municipaux de même qu'aux membres ^des zemstvos^
on a proposé d'allouer une indemnité pécuniaire en v«rtu du prin-
cipe démocratique que tout service mérite rétribution. Une chose
parait certaine, c'est que toutes les doumas de Tempire ne tar-
deraient pas à se voter une subvention ou des jetons de présence,
si la loi ou le mauvais état d^ finances municipales n'y mettait
obstacle. Déjà les maires touchent d'ordinaire une indemnité aux
Irais de la commune. Dans les grandes villes, à Saint-Pétersbourg
en particuli^, les membres qui siègent dans les commissions et
sous-commissions (et ces commissions sont fort nombreuses) re-
(i) Vogres les coiyiw-rmdag dognéti pir ^elqaes Joarnauz russes, spédalemeot
par le Golot, n* S6I d« iSlCL
Digitized by VjOOQ IC
820 BETUE DES DEUX MONDES*
çoivent des appointemens. Autrement on aurait du mal à trou
des hommes de bonne volonté pour l'étude des affaires. Ce systè
pèse naturellement sur des finances déjà souvent obérées, et n
les libertés municipales dispendieuses. A Odessa par exemple,
traitement de l'édilité imposait au budget municipal une char
annuelle de 50,000 roubles.
Faute de pouvoir les payer tous, il avait été naguère questîoi
Saint-Pétersbourg de s'assurer de la présence des conseillers mu
cipaux à l'aide d'un procédé inverse, en mettant à Tamenciie U
conseiller absent sans motifSr La douma ne s'est pas souciée 4e
moyen de rigueur. D'autres demandaient que tout membre qui /
rait défaut durant cinq séances fut considéré comme démissioj
naire. Cette proposition n'a pas été davantage du goût de la dcm
pétersbourgeoise, pas plus qu'un projet de prendre les conseille
par l'honneur et de publier dans le bulletin municipal les noms d
membres négligens et inexacts. Bref, après avoir nommé une con
mission spéciale pour étudier les moyens d'assurer l'assiduité des(
membres, la douma de la capitale s'est ainsi reconnue sans force c
sans volonté pour remplhr les vides de ses bancs.
Des assemblées souvent aussi nombreuses et aussi n^ligentes n
sauraient suffire au soin des affaires, si elles ne se déchargaier
d'une bonne partie de leur tâche et de leurs pouvoirs sur un nombt
restreint de leurs membres. Comme les zemstvos provindaui
les doumas municipales ont une délégation permanente, appelé
ouprava, qui imprime aux affaires une impulsion et une unicé d
direction que le conseil serait trop souvent incapable de leur doc
ner (1). Dans chaque municipalité, la douma représente le pouvoi
législatif et délibérant, Vouprava le pouvoir exécutif ; l'une est ^
chambre, l'autre le ministère de la ville. Cette commission exéci
tive est nommée par le conseil municipal, qui est libre d'en prendi
les membres dans son propre sein ou en dehors. Vouprava do
compter au moins deux membres en plus du maire, qui en e$
de droit le président. Dans les villes importantes, cette délégatio
est naturellement beaucoup plus nombreuse, elle forme comme o
conseil restreint au milieu du conseil dont elle émane. Moins gran
est le rôle de la douma^ et plus grand est le travail de Youprau
Les fonctions de cette dernière ne sont pas une sinécure. En un
seule année, Vouprava de Saint-Pétersbourg a parfois eu plus i
300 séances. Quelque étendus qu'en soient les pouvoirs, ce comii
permanent ne peut en droit prendre aucune mesure de quelque im
portance sans l'approbation et la sanction de la douma. Dans le
(1) Ce dédoublement des assemblées municipales n*est pas sans analogie aTK le sri
Urne imaginé en 1789 ou 1790 par notre assemblée constituante, qui au-dessus à
conseil général de la commune avait placé un corps municipal restreint.
Digitized by VjOOQ IC
l'ehpibe des tsârs et les russes. 821
villes où le conseil peut toujours être convoqué, Vouprava est na-
turellement moins puissante que ne l'est dans les états provinciaux
la délégation analogue vis-à-vis d'assemblées qui n'ont régulière-
ment qu'une session annuelle.
A la tête de chaque municipalité est un maire élu, appelé golova
{gorodskoî golova)^ ce qui signifie proprement la tête de la ville (1).
II y a dans les états modernes deux systèmes d'administration mu-
nicipale; l'un concentre tous les pouvoirs dans une même main pour
donner plus d'unité à la direction des affaires ; l'autre préfère di-
viser les pouvoirs et répartir les charges municipales entre un
grand nombre de personnes, pour mieux assurer les libertés et Tin-
dépendance des habitans. De ces deux systèmes opposés, le pre-
mier, le plus simple, est en vigueur en France, où toutes nos com-
munes urbaines ou rurales n'ont à leur tête qu'un seul magistrat
municipal; le second, plus compliqué, règne en Angleterre et aux
États-Unis, dans les pays qui ont su le mieux assurer, le mieux fon-
der et conserver l'autonomie municipale (2). Les Russes étaient ici,
comme en presque toute chose, libres de choisir entre les didérens
modèles, ils semblent avoir voulu combiner les deux systèmes con-
traires sans que Ton puisse dire qu'ils y aient réussi.
Au lieu de plusieurs comités ou de plusieurs selecimen à l'an-
glaise ou à l'américaine, les villes russes ont à leur tête un magis-
trat unique, un maire à la française, qui concentre entre ses mains
tous les pouvoirs; mais à côté du maire il y a la délégation muni-
cipale, Vouprava^ sorte d'administration collective, dont le contrôle
est permanent. Dans la pratique, ces deux pouvoirs sont loin de se
faire équilibre. Vouprava russe n'a point l'autorité des conseils mu-
nicipaux anglais, qui dirigent tout et exécutent tout par leurs co-
mités. Le plus souvent aujourd'hui, c'est un frein qui ne semble
pas beaucoup gêner la liberté des maires. Le golova est de droit
président des assemblées électorales de la ville, président du con-
seil municipal, président de la commission executive {ouprava).
Comme beaucoup de ces assemblées, surtout dans l'intérieur des
provinces, montrent peu de zèle ou peu d'indépendance, cette triple
présidence confère au maire un singulier ascendant. Le golova est
mattre de convoquer le conseil municipal à sa volonté; il peut ar-
rêter les décisions de la douma en les faisant déclarer inexécutables
ou illégales par la délégation qu'il préside. Le législateur a remis
en effet à Vouprava le soin de veiller à la légalité des décisions du
conseil dont elle émane. Par là le maire et le comité permanent sont
(1) Du mot golova, têU^ ici employé métaphoriquement à peu près comme le latin
capiiC ou notre vieux français chef.
(2) Voyez à ce sujet la Démocrntie en Amérique d^AIexis de Tocqueville, et VAdmi-
nistration locale en France et en Anglelerret de M. Paul Leroy-Beanlieu, p. 107, 109.
Digitized by VjOOQ IC
822 REVUE DES DEUX MONDES.
érigés en juges ou en accusateurs de l'assemblée qui les a nommés;
par là cette dernière se trouve placée sous le contrôle des f(Hio-
tionnaires municipaux qu'elle a pour mission de contrôler. Si,
comme il arrive d'ordinaire, le maire est d'accord avec les repré-
sentans du pouvoir central et domine Voupram^ il peut s'ériger en
despote ou en tyran local, surtout dans les petites villes de pro-
vince, où l'inertie de la société et le défaut de presse indépendante
privent les habitans de tout moyen de résistance. Aussi entend-on
parfois dire en Russie que le golova est moins le ministre docile
des volontés de la douma que le tuteur de la ville. A en croire les
pessimistes, la loi n'aurait donné de tels pouvoirs au maire que
pour en faire l'instrument de l'administration et par là remettre
indirectement les municipalités sous l'ancien joug de la bureaucratie
et du tchinovnisme.
De pareilles doléances ne semblent pas sans exonération. En de-
hors même du contrôle incessant de Vouprava^ il y a une chose qui
mitigé l'autorité peut-être excessive du golova: le maire est partout
l'élu de ses concitoyens, l'élu de la douma qu'il préside. En Rus-
sie, dans la Russie proprement dite au moins, en dehors des pro-
vinces acquises par Catherine II et ses successeurs, il n'y a pas
d'exception à cette règle. Saint-Pétersbourg et Moscou nomment
leur golova^ de même que chaque village nonmne son itaivste. Dans
les chefs-lieux de province, le maire ou son suppléant doit toutefois
être confirmé par le ministre de l'intérieur, dans les autres villes
par le gouverneur. Ce droit d'élection des maires est im de ceux
dont les Russes sont justement fiers, mais quelques-uns ont le tort
de s'en trop prévaloir vis-à-vis de peuples dont les conditions
d'existence sont singulièrement plus complexes que les leurs. En
d'autres pays, en France particulièrement, ce qui rend difficile au
gouvernement central de se désintéresser partout du choix des ma-
gistrats municipaux, c'est moins l'importance que la variété et la
dualité des fonctions du maire. Chez nous, le maire a deux qua-
lités fort différentes, et sous certains rapports opposées: il agit tan*
tôt comme délégué du pouvoir central et sous l'autorité du préfet,
tantôt comme administrateur de la commune et sous le contrôle du
conseil municipal. « Notre maire, avec la diversité de ses fonctions,
a comme deux faces et deux natures, c'est xm fonctionnaire hy-
bride (1). » Il en est de même à quelques égards en Russie, au
moins dans les villages où le staroste et le starchine servent d'in-
termédiabes entre le paysan et le gouvernement central (2) ; mais
en Russie le pouvoir n'a encore rien à redouter de l'élection : pour
(i) Voyez V Administration locale en France et m AngletêrrB, de M. Paul Leror-
BeauMeu, p. 85^.
(2) Voyei la Revuê da 1« août 1877.
Digitized by VjOOQ IC
LElfPIRB DES TSARS ET LES RUSSES. 823
^ lui, des maires nommés ne seraient pas des agens beaucoup plus
dociles que des maires élus. L'autorité incontestée du pouvoir peut
f ainsi aider à l'établissement de certaines libertés, de certaines fran-
t chises locales. Un gouvernement qui se sent au-dessus de toute at-
5' taqué peut aisément se dépouiller des armes que l'on n'oserait
\ tourner contre lui. C'est ce qui se voit souvent en Russie; l'au-
i torité y peut sans inquiétude octroyer aux villes, aux communes
L rurales, aux provinces, des droits que ne leur pourrait peut-être
point toujours accorder un gouvernement plus libre, mais plus con-
testé. A la couronne de tels présens ne coûtent rien, ils ne coûtent
, en réalité qu'à la bureaucratie et au tckinovnisme. En revanche, si
la force du pouvoir central lui rend certaines concessions, certaines
générosités plus faciles, elle en rend aussi la valeur singulièrement
moindre. Lorsque en Russie il y a un dissentiment entre les repré-
sentans élus des municipalités et les représentans du tsar, il n'y a
point de doute sur l'issue du différend, la chose est si certaine qu'il
ne saurait y avoir de conflit de pouvoirs.
Dans les villes russes, d'autres raisons assurent encore aujour-
d'hui l'innocuité de l'élection des maires. D'abord le suffrage est
restreint, puis aucune ville, grande ou petite , ne forme encore de
ces agglomérations révolutionnaires ou socialistes comme il en
existe en Occident. Pour les habitans comme pour le pouvoir cen-
tral, l'élection du chef de la municipalité ne présente ni les incon-
véniens, ni les dangers qu'elle peut offrir en d'autres pays. Si l'a-
bandon du choix des maires aux villes offre aujourd'hui quelques
inconvéniens, ce ne sont pas d'ordinaire ceux qui se rencontrent
ailleurs. En d'autres pays, en France par exemple, le défaut des
maires élus c'est le plus souvent de dépendre trop de leurs élec-
teurs, de les ménager jusque dans leurs fautes et leurs délits pour
ne s'en pas faire d'ennemis. En Russie, c'est plutôt le contraire, ce
sont les électeurs qui manquent d'indépendance vis-à-vis du golova
qu'ils ont nommé. Ce dernier a une telle autorité, il possède, grâce
au mode de scrutin, tant de moyens d'influence dans l'assemblée
électorale, dont il est le président, qu'il peut aisément faire nommer
ses créatures et ses partisans, et assurer ainsi sa propre réélection.
Pour un golova j dans les petites villes surtout, l'important est
d'être bien vu de l'administration, bien vu des tchinovnicksj qui se
plaisent à regarder le chef de la municipalité comme un auxi-
liaire, si ce n'est comme un instrument.
Les villes donnent d'ordinaire à leur golova une indemnité pécu-
niaire, un traitement. Cette rétribution est parfois assez élevée. A
Moscou, le traitement annuel du maire était, croyons-nous, de
12,000 roubles (1). Le gouvernement donne au golova un uniforme
(1) Le rouble au pair vaut 4 fr. ; depuis la guerre, il a perdu près des deux cin-
quièmes de sa yaleur nominale, mais avant le conflit oriental il râlait encore 3 fr. 50,
Digitized by VjOOQ IC
82i REVUE DES DEUX MONDES.
et un rang dans la hiérarchie officielle. Dans ce pays du tchine^ on a
cru par là relever les magistratures municipales et attirer vers elles
plus d'hommes capables en flattant leur vanité ou leur amour de la
représentation. En France, où en outre de leur écharpe tricolore nous
donnons aux maires des villes une épée avec un habit brodé, nous
ne saurions nous étonner de les voir en Russie porter un uni-
forme. L'inconvénient de toutes les distinctions de ce genre, c*est
d'assimiler extérieurement les représentans des municipalités aux
fonctionnaires du gouvernement, et ainsi d'en dénaturer le carac-
tère aux yeux du public. L'uniforme, qui en Russie plus qu'ailleurs
semble avoir quelque chose de la livrée, ne paraît en tout cas con-
venir qu'à des maires nommés par le gouvernement; des maires
élus ne devraient avoir que de simples insignes, tels que notre
écharpe (1).
Si en Russie, comme ailleurs, il se rencontre des maires heureux
d'endosser un habit brodé, quelques-uns se montrent peu flattés
d'une distinction qui semble les absorber dans les rangs du tchi-
novnisme. Le port de l'unifonne fut, il y a quelques années, l'occa-
sion d'un difi'érend qui fit beaucoup de bruit en Russie. Moscou
avait un nouveau gouverneur, que venaient saluer les nombreux
fonctionnaires de l'ancienne capitale; le maire de la ville crut plus
digne du représentant de la vieille cité de ne pas se mêler en telle
circonstance à la foule des tchinovniks^ au milieu desquels il ne
savait trop quel rang lui serait assigné. Pour ne prêter à aucune
confusion, il se rendit à cette réception non en uniforme, mais en
simple habit noir. Le gouverneur se montra choqué d'une telle
liberté, comme d'un sans-gêne inconvenant, et laissa si bien voir
son mécontentement qu'à quelques jours de distance le magistrat
municipal se démit de ses fonctions. A la suite de cet incident, une
circulaire du ministre de l'intérieur a déclaré le port de l'uniforme
obligatoire pour tous les maires à toutes les réceptions officielles.
Vers la même époque, le maire d'une autre des grandes villes de
l'empire, celui de Perm, donnait également sa démission à la suite
d'un désaccord avec les autorités locales. De pareils traits montrent
que, pour être l'élu de ses administrés, Xegolova n'est pas toujours
à l'abri du mauvais vouloir ou de la mauvaise humeur de l'admi-
nistration. Dans ce cas, le gouverneur ou le ministre n'ont pas be-
soin de le révoquer, le golova se retire de lui-même.
L'autorité ou la vigilance des gouverneurs de province s*étend
jusque sur les décisions de la douma. Le statut de 1870 les
charge de veiller à la légalité des actes ou des résolutions des
(1) Cette distinction est d'aotaot moins motivée en Russie que les présidens des
états provinciaux n*ont aucun uniforme, ce qui ne les empêche pas de figurer aux fêtes
officielles.
Digitized by VjOOQ IC
l'empire des tsars et les russes. 825
municipalités. Le droit de veto suspensif dont il est aimé vis-
à-vis des assemblées provinciales, le gouverneur en est égale-
ment investi vis-à-vis des conseils municipaux. Il n'a pas, ainsi
que notre préfet français, le droit de casser de sa propre au-
torité les décisions des conseils municipaux ou les arrêtés des
maires, il a seulement le droit de les attaquer comme entachés
d'illégalité ou nuisibles au bien de l'état. Quand le gouverneur
s'oppose aux résolutions des états provinciaux, l'affaire est portée au
premier département du sénat, qui juge sans appel. Pour les affaires
urbaines plus compliquées, plus minutieuses, souvent plus urgentes,
le législateur a trouvé cette marche trop lente. Au lieu de déférer
directement ces affaires au sénat, on a institué sur place dans chaque
gouvernement un comité spécialement chargé de prononcer sur la
légalité des décisions des conseils municipaux, comme sur les diffé-
rends qui peuvent s'élever entre les doumas et les autres institu-
tions ou administrations publiques. A ce tribunal administratif, oh
donne le nom de conseil provincial pour les affaires des villes (1).
Cette nouvelle création ajoute un comité de plus aux quatre ou cinq
comités spéciaux dont le gouverneur est déjà entouré et aggrave
ainsi la complication et la cherté de l'administration locale. L'utilité
d'un pareil tribunal dépend avant tout de sa composition et de son
impartialité. Or quels en sont aujourd'hui les membres? C'est d'a-
bord le gouverneur, auquel revient de droit la présidence, le gou-
verneur qui le plus souvent défère lui-même l'affaire au tribunal
qu'il convoque, et est ainsi juge et partie. C'est ensuite le vice-
gouverneur et un ou deux autres fonctionnaires presque égale-
ment soumis à l'influence du gouverneur, et qui eux-mêmes, comme
chefs de service, peuvent avoir des questions à débattre avec les
municipalités. C'est enfin le président de l'assemblée des juges de
paix, le président de la commission permanente des états provin-
ciaux, «t le maire du chef-lieu de la province, trois personnes
dont l'indépendance est mieux assurée, mais dont les deux der-
nières sont par leurs fonctions mêmes exposées encore à entrer
en conflit avec les doumas des villes et par suite à être elles aussi
juges dans leur propre cause. Un tel tribunal semble offrir bien
peu de garanties aux libertés municipales ; le législateur a trouvé
qu'il n'en offrait pas assez à l'administration. Le gouverneur a reçu
le droit d'en appeler au sénat des décisions d'un conseil sur
lequel il possède lui-même tant de moyens d'influence, et comme
les municipalités ont naturellement le môme droit d'appel, ce tri-
bunal, destiné à épargner aux villes les lenteurs d'un pourvoi auprès
(1) Goubemskoé po gorodsiâm délam prisùutstvié, Uûq bonne partie dos reproches
faits à ce conBeil pourraient s'appliquer à notre conseil de préfecture.
Digitized by VjOOQ IC
826 EEYUE DES DEUX MONDES.
du sénat, ne fait gaëre que compliquer la procédure administratiYe
d'une instance le plus souvent inutile.
L'autorité de l'administration centrale et de la bureaucratie n'est
pas la seule borne à la libre initiative des municipalités. Elles ren*
contrent parfois une autre barrière dans les autres assemblées re-
présentatives, dans les zemstvos de district et de gouvernement (1).
Les pouvoirs de ces assemblées s'étendent à quelques égards sur les
. villes, qu'elles peuvent astreindre à certains services et à certains
impôts. Il y a là pour les municipalités une cause de sujétion dont
le législateur a eu le bon esprit d'ailranchir les grandes cités de
l'empire. Il en est trois aujourd'I^ui, Saint-Pétersbourg, Moscou et
Odessa, qui, au lieu de rester confondues avec le district ou arron-
dissement qui les entoure, en ont été détachées pour être elles*
mêmes érigées en zemsivos de district. Les grandes villes rendues
indépendantes des campagnes voisines jouissent ainsi d'une plus
large autonomie.
Ce système, justement respectueux de l'individualité des villes,
est^tout l'opposé de celui qui prévaut si souvent en France dans nos
circonscriptions cantonales et parfois même dans nos circonscrip-
tions électorales. Au lieu de couper, comme le font nos cantons,
les villes en morceaux et d'en coudre un fragment à un fragment
de campagne, la législation russe assure aux agglomérations ur-
baines une représentation distincte dans les assemblées provin-
ciales. Pour les villes plus considérables, la loi fait plus; en les éri-
geant en zemstvos de district, elle accorde aux munidpalités les
plus importantes des droits qu'elle n'abandonne point aux plus pe-
tites. C'est là un procédé tout autre que notre méthode française
qui assimile artificiellement les unes aux autres toutes les coo^
munes du territoire. A nos yeux, l'érection des grandes villes russes
en zemstvos de district est une mesure qui n'a d'autre tort que
d'être encore trop exceptionnelle. Le b&iéfice en pourrait être
étendu à nombre d'autres cités; des villes comme Kief ou Kazan
par exemple ont assez d'individualité pour mériter un tel privilège.
En fait, cette dignité de zemstvo de district pourrait être conférée
à toutes les villes de quelque importance, à la plupart des chefs-
lieux de province qui pourraient être constitués en centres indé-
pendans et complets. Comme l'Angleterre, bien que d'une autre
façon, la Russie pourrait ainsi séparer les bourgs des comtés et
l'élément urbain de l'élément rural, qui partout d'ordinaire dif-
fèrent tant l'un de l'autre par les habitudes et les intérêts. En tout
pays, c'est là le meilleur moyen de garantir aux villes et aux cam-
(1) En Russie il y a on effet deux assemblées provinciales analogues à nos censés
généraux, Tune pour le district qui correspond à nôtre arrondissement, Paotre pour
U gouvernement ou province. (Voyes à ce snjet la Bevm dn 15^aiUet i878.)
Digitized by VjOOQ IC
l'empire des tsars et les russes. 827
pagnes une égale indépendance et une équitable représentation,
le meilleur moyen d'empêcher l'oppression de l'un des deux élé-
mens par l'autre. Si pour l'esprit et pour les mœurs la population
des villes se distingue beaucoup moins de celle des campagnes en
Russie qu'en Occident, elle en diffère déjà notablement par les be-
soins et les ressources. La composition même des zemstvos^ où pré-
dominent les influences rurales et la propriété foncière, est une rai-
son de plus de soustraire les villes aux zemstvos de district, qui
peuvent être tentés de les imposer davantage. Cette distinction des
deux principaux élémens de la population ne saurait du reste
aboutir à leur isolement, puisque pour tout ce qui concerne les
besoins généraux de la province, les villes et les districts ruraux
ont un centre et un rende^vous commun dans les zemstvos de
gouvernement. A cet égard la dualité de ces assemblées provinciales
offre à la Russie un précieux avantage; en lui permettant de dé-
nouer les liens qui rattachent les villes aux districts ruraux, elle
lui rend plus facile l'autonomie réciproque des municipalités et des
assemblées provinciales et le self-govemmeru local.
lY.
Autrefois les municipalités urbaines ne pouvaient prendre une
décision ni faire une dépense sans l'autorisation de l'administra-
tion impériale qui les tenait en tutelle. Il n'en est plus de même
aujourd'hui, les restrictions légales peuvent encore entraver leur
liberté, elles ne la paralysent plus. L'obstacle à leur initiative et à
leur progrès vient d'ailleurs, il vient d'un empêchement que la loi
ou le gouvernement ne peuvent à volonté écarter. Les municipa-
lités urbaines sont pour la plupart arrêtées par la même barrière
que les états provinciaux, par le manque d'argent. Ce n'est point
d'ordinaire la faute de la loi, qui leur reconnaît le droit de se taxer
elles-mêmes et de disposer librement de leurs ressources ; c'est la
faute de l'état économique de la population et en partie la faute du
climat et du ciel. Avec de lourdes charges et de grands besoins,
les villes russes ont pour la plupart de minces ressources. Chez
elles, les soins ordinaires de Tédilité, l'entretien et le nettoyage des
monumens, des voies publiques, des égouts, des conduites d'eau,
le pavage, l'éclairage même, sont rendus par le climat plus néces-
saires et plus coûteux qu'ailleurs. Une ville n'est en tout pays
qu'une conquête sur la nature, et la nature russe est plus rebelle et
plus ennemie des œuvres de l'homme. Aux difficultés apportées à
la voirie publique par la longueur et les rigueurs de l'hiver, par la
glace, par les neiges, par le dégel, s'ajoutent des difficultés appor-
tées par les dimensions mêmes de la plupart des villes russes, par
la largeur de leurs rues et la grandeur de leurs places ; bgaucoup
.gitizedby Google
828 REVUE DE8 DEUX MONDES.
de ces chefs-lieux de province ou de district ayant, comme les c
anfiéricaines» été construits ou dessinés pour l'avenir, en vue (f i
I population qui se fait souvent attendre. Aussi pour nombre de (
I soi-disant villes des bords du Don ou du Volga, ce qui daœ d
I vieilles villes d*Occident semble une nécessité parait un objet
I luxe.
I Le gaz est encore loin d'éclairer de sa vulgaire lumière tous
I chefs-lieux de district, et la plupart même des capitales de pi
I vince n'ont que peu ou point de rues pavées (1). Avec uneparei
* pénurie pour les besoins les plus élémentaires, il reste aui ?iil
^ russes bien peu de fonds pour les grands travaux d'assainisseme
l ou d'embellissement : Saint-Pétersbourg attend en vain qu'on de
^ sèche ses marécages, et Odessa est demeurée jusqu'à ces dernier
] années sans eau potable. Gomme les zemsivos de province, les mi
^ nicipalités urbaines ont des dépenses imposées par la loi et qui soi
l vent prélèvent le plus clair de leurs recettes : tel est l'entretien (
] la police et des prisons, tels sont aussi les subsides aux insûtutioi
' judiciaires locales. A Saint-Pétersbourg, les dépenses de cette sort
j absorbent au-delà de 1 million 1/2 de roubles, soit environ le tier
j du budget municipal (2). Il y a encore les hôpitaux, qui sont à 1
charge de la ville et qui dans l'insalubre cité de la Neva exigei
des frais considérables. Les municipalités voudraient, non sans ra
son, rejeter sur l'état une bonne part des charges qu'il leur impose
mais l'état, depuis la dernière guerre surtout, est lui-môme tro
besoigneux pour reprendre à son compte des dépenses dont il pei
se décharger sur autrui.
La pauvreté de la plupart des municipalités est extrême, presqt
toutes sont endettées et peu trouvent encore à emprunter. Que
ques-unes de ces prétendues villes n'ont pour tout revenu annu
que quelques centaines de roubles et ne pourraient œmpter lem
recettes par milliers de francs (3). On comprend que de pareille
cités aient peine à soutenir leur titre de ville. Dans les chefs-liei
(i) Le manque de pierre apporte dans beaucoup de régions un obstacle au p
vage et à l'entretien des rues ou des routes. Aussi dans certaines TÎiles, à Siin
Pétersbourg en particulier, a-t-on essayé le pavage en bois et même le pavage en t<
(2) La police de Saint-Pétersbourg, qui sous la direction du général TrépoT était (
reste fort bien faite, coûtait à elle seule dans ces dernières années environ dooxe ce
mille roubles dont Tétat ne payait pas un quart.
(3) Dans plusieurs, le revenu ne dépassait pas 300 et même 200 roubles, c*est-à-di
moins do 1^000 fr. Un grand nombre de villes de district n*avaient encore il y aqoelqu
années que 3,000 ou 4,000 roubles de revenu; quel(fues-unes môme moins de 1,0C
Voyez le StalistUchettki Vrémenik de 1871. Les chiffres à ce sujet sont malhcoreui
ment assex difficiles à se procurer. Nous ne savons pourquoi dans son utile Annum
des finances rwsês^ publié sous les auspices du ministère des finances, M. Vcsselors
ne fait aucune place aux villes et aux provinces.
Digitized by VjOOQ IC
l'empire des tsars et les russes. 829
de gouvernement, le revenu est naturellement plus élevé , mais
reste encore fort au-dessous de celui des villes de même ordre ou
de même population en Occident. La même infériorité se rencontre
jusque dans les plus grandes et les plus riches cités de l'empire,
jusque dans les capitales. Sous Tancienne loi municipale, il y a
moins de dix ans, le budget de Vilna par exemple ne s'élevait qu'à
60,000 roubles, celui de Nijni-Novgorod à 150,000, celui de Kazan
à 210,000, celui de Kief à 225,000, celui d'Odessa à 540,000, celui
de Moscou à 2 millions, celui de Saint-Pétersbourg à 3 millions
de roubles (1). Tous ces chiffres se sont élevés, mais le revenu des
villes s'est beaucoup moins accru que leurs dettes et leurs besoins.
Les recettes de la capitale, qui vers 1865 ne montaient encore qu'à
2 millions 1/2 de roubles, dépassaient en 1876 4 millions 1/2 (2).
C'est là un notable progrès et l'indice de l'augmentation de la
richesse de la capitale; mais que sont ces 4 ou 5 millions de
roubles, comparés aux 220 millions de francs du budget municipal
de Paris? Saint-Pétersbourg, qui a près du tiers des habitans de
Paris, n'a pas encore la treizième ou quatorzième partie des res-
sources de Paris. Encore aujourd'hui la capitale de la Russie n'a
guère que le quart du revenu de Vienne ou leUiers de celui de Berlin,
Aussi, malgré l'accroissement normal de ses recettes, Saint-Péters-
bourg a-t-il beaucoup de peine à mettre son budget en équilibre.
Jusqu'ici, la municipalité n'est arrivée à couvrir l'excédant de ses
dépenses qu'à l'aide de fonds de réserve, aujourd'hui à peu près
entièrement épuisés.
Comparée à celle de plusieurs autres grandes villes de l'empire,
la situation de la capitale est cependant bonne. La plupart des chefs-
lieux de gouvernement ont profité de leur récente liberté pour se
livrer à des travaux d'embellissement, à des dépenses de luxe sou-
vent mal entendues, qui les ont obérés sans accroître leurs res-
(1) En défalquant les ressonrces extraordinaires fournies par des réalisations de ca-
pitaux ou des ventes d*immeublos. Beaucoup de villes en effet possèdent, outre les re-
venus provenant des taxes, un revenu provenant de capitaux et de biens fonciers.
Saratof par exemple possédait il y a quelques années 1 million de roubles en capital
et 77,000 dessiatines (environ 80,000 hectaroi») de terre.
. (2) Voici, diaprés le Bulletin municipal publié par la douma de Saiot-Pctersbourg,
la moyenne des recettes quinquennales de la capitale depuis la guerre de Crimée :
roubles.
de 1851
1855
1,976,000
de 1856
1860
2,293,000
de 1861
1865
2,521,000
delK66
1870
3,09J,00a
do 1871
1871
3,974,000
Pour Tannée 1876, le Bulletin municipal portait le total des recettes effectuées à plus
de 5 millions, en excédant de près de 250,000 roubles sur les évaluations budgétaires.
Cotte plus-value n*était malheureusement qu'apparente, elle s'expliquait par rinscrip-
tion aux recettes de ressources extraordinaires applicables à la construction d'un pont.
Digitized by VjOOQ IC
S30
BKYCB DES DEUX MORDES.
sources. A l'exemple de lears émules d'Occident, les grande é\
russes ont voulu avoir des moDumeas publics, et le prunier s(
de la plupart des doumas a été de se construire un vaste et smij
tueux hôtel de ville. De là des dépenses exagérées et des ni
comptes, de là des déficits, que les édiles ont d'abord mascjués
Taide d'expédiens de comptabilité et qu'ils ont ensuite comblég i
mettant en vente les terres ou les immeubles des villes. C'est m
que Kief, Kazan, Saratof, Odessa, les municipalités les plus rich
de l'empire, sont tombées dans l'embarras ou la détresse en voula
rivaliser avec les villes d'Allemagne, de France et d'Italie, et, ék
aussi, faire grand (i). Odessa, la troisième ville de l'empire, lam^
tropole du sud, a dans ces demiëres années offert un spectacle parti
culiërement affligeant. Le déficit annuel a été de 200,000 ou 500,00
roubles. Après avoir contracté une dette de près de 5 millions à
roubles, la municipalité s'est vue contrainte d'interrompre laplapv
des grands travaux d'embellissement ou d'assainissement qu'db
avait entrepris, pavage, éclairage au gaz, canalisation, conduit
d'eau, etc. Pour faire face aux dépenses urgentes et aux exigence
de chaque jour, la douma en détresse a dû solliciter du goarenno-
ment des avances sur un emprunt qui n'était pas encore placé. Plu-
sieurs millions de roubles avaient déjà ainsi été absorbés avant que
la nouvelle guerre d'Orient vint fermer le port d'Odessa et tarir tes
sources habituelles du revenu de ses habitans (2).
Si, grâce à sa position géographique et au mauvais état de ses
finances, Odessa a particulièrement souffert de la guerre, la capi-
tale de la nouvelle Russie est loin d'en avoir souffert seule. Tous
les ports de commerce de la mer Noire et de la mer d'Azof, Niko-
laïef, Kherson, Sébastopol, Taganrog, Rostof, ont été presque ai
même degré atteints du même mal, et les villes de l'intérieur eo
ont ressenti le lointain contre-coup. Aux municipalités en effet
comme aux zemstvosy la loi militaire impose des chai^g^es non pré-
vues par leur budget. La mobilisation des troupes retombe en par-
tie sur les villes, ainsi que les secours à donner aux familles des
soldats absens, aux femmes et aux enfans des morts et des bles-
sés. A ces dépenses prévues, les démonstrations patriotiques des
doumas et des zemstvos en ont ajouté de surcroît; sur le signal
donné par le tsarévitch, les municipalités se sont, comme les éUU$
provinciaux^ empressées de souscrire pour la flotte volontaire qu'en
(1) A Kief, par exemple, les dépenses poar l*année 1877 étaient estimées i
712,000 roubles et les recettes évaluées à 637,000. H est à regretter que, dans un récent
tableau de la situation financière des principales villes de rEurope, un statistidea
hoi^rois, M. KOr&si, ait laissé entièrement de côté la Russie.
(2) Plusieurs années de mauvaises récoltes dans la Russie méridionale et roaTcriare
ftu commerce des grains de nouveaux débouchés sur la mer Noire et la mer Balti^liM
avaient déjà singulièrement affecté la prospérité longtemps croissante d'Odessa,
Digitized by VjOOQ IC
I
l'empire des tsars et les russes. 831
* cas de conflit avec la Grande-Bretagne la Russie se flattait d*impr<>-
' viser. De même que les zemstvosy les municipalités ont ainsi vu du
' fait de la guerre leurs dépenses grossir en même temps que leurs
' ressources diminuer.
En venant inopinément renverser le frêle équilibre des budgets
municipaux, la nouvelle guerre d'Orient va faire remettre à l'étude
une question déjà souvent agitée dans les grandes villes, mais qui,
sans l'impulsion de la nécessité, eût pu traîner encore longtemps
dans d'interminables discussions théoriques; je veux parler de la
réforme des taxes municipales. A la suite de la guerre, les villes
auront, tout comme l'état, à remanier leur système fiscal.
Ce qui caractérise aujourd'hui le budget des municipalités, c'est
que la plus grande partie de leurs recettes provient de l'impôt di-
rect. Les taxes indirectes, les taxes de consommation, qui jouent
le principal rôle dans nos budgets municipaux, n'ont encore dans
le budget des villes russes qu'un rôle nul ou accessoire. Ce seul
fait explique déjà en partie l'infériorité de leurs ressources et le peu
d'élasticité de leurs revenus. Beaucoup des impôts existant aujour-
d'hui n'ont dans la capitale au moins qu'un caractère provisoire.
Lors de l'introduction du nouveau statut municipal à Saint-Péters-
bourg, il avait été décidé que les anciennes contributions prélevées
au profit de la ville seraient temporairement maintenues pendant
ime période de quelques années. Ce délai écoulé, l'administration
municipale, instruite par l'expérience, devait décider lesquels de ces
impôts méritaient d'être définitivement adoptés, lesquels devaient
être abrogés ou remplacés, La douma pétersbourgeoise n'a point
perdu de vue -ce grave problème, elle en a durant les dernières
années préparé la solution sans s'être encore arrêtée à aucun parti.
Voilà comment s'est maintenu un système fiscal reconnu par tous
vicieux ou insuffisant. Aujourd'hui les deux principales sources du
revenu des villes sont l'impôt immobilier et l'impôt des patentes
de commerce. Saint-Pétersbourg possède en outre beaucoup de
petites taxes municipales, parfois plus vexatoires que productives.
Le rendement annuel de dix ou onze de ces taxes secondaires (taxes
sur les marchands ambulans, sur les cochers de fiacre, sur les ar-
tèles ou associations de portefaix, sur les courtiers maritimes, les
notaires, les agens de change etc.), ne dépassait pas beaucoup la
maigre somme de 200,000 roubles, et cependant le conseil muni-
cipal s'est prononcé pour le maintien de la plupart. Il y a encore
des ressources affectées à des dépenses spéciales : ainsi une taxe
pour l'éclairage des rues, utie autre au profit des hospices de la
ville. Il est à remarquer qu'à Saint-Pétersbourg même la rentrée
de ces impôts ne s'opère pas toujours avec une parfaite régularité.
L'impôt immobilier en particulier présente d'ordinaire des mécomp-
Digitized by VjOOQ IC
832 REYUE DES DEUX MONDES.
tes; de ce côté il y a souvent, dans les budgets municipaux commedi
le budget de Tétat ou dans celui des provinces, un arriéré considé
; l ble dont le recouvrement ne s'effectue que les années suivantes.
^ J Les projets de réforme fiscale discutés dans la presse ou dans
t douma de Saint-Pétersbourg s'accordent d'ordinaire à demiode
1 comme par le passé, les principales ressources de la municipali
I aux contributions directes. Deux impôts surtout sont mis en avai
I deux impôts qui tendent également à frapper le revenu et qui si
^ doute seront l'un ou l'autre, et peut-être l'un et l'autre à la fi
I prochainement adoptés. Le premier est une taxe sur les location
1 qui, sauf pour les bâtimens affectés au commerce, sont aujourd'b
I exemptes de taxes. D'après un mémoire publié en 1876 par 1
I Bulletin du conseil municipal de Saint-Pétersbourg, le monta]
I total des loyers représenterait annuellement dans la capitale m
■^ somme de 38 ou 39 millions de roubles, y compris les logema
i habités par les propriétaires. En défalquant de ce chiffre les loyei
I des locaux affectés au commerce et déjà taxés ainsi queleslog
^ mens dont le loyer est inférieur à 180 roubles par an, il restera
I encore d'après ces calculs une vingtaine de millions à soumettre
j la taxe. En les frappant d'un droit uniforme de 2 pour 100 oi
f- d'un droit moyen de 3 pour 100, selon les divers projets mis ei
avant, les loyers donneraient ainsi à la capitale un revenu d
400,000 ou de 600,000 roubles qui pourrait s'accroître avec l'a
grandissement de la ville ou l'élévation de la taxe.
Le second des impôts mis à l'étude par la douma pétersbour
geoise paraît à la fois plus compliqué et moins équitable; ei
revanche il a l'avantage de n'être pas entièrement étranger au
pratiques fiscales actuelles et de sembler ainsi aisément applicable
C'est une contribution sur les salaires et sur le travail personne
qui se rapprocherait beaucoup de l* impôt des classes existant e
Prusse. D'après les projets présentés à la douma de Saint-Péters
bourg, cet impôt atteindrait tous les habitans de la capitale, hommei
et femmes, indigènes ou étrangers, qui exercent un métier ou occu
pent un emploi rétribué. Avocat, professeur, médecin,. écriv^n, ai
\ tiste, commis, domestique, manœuvre, ouvrier ou artisan, tou
homme vivant de son travail serait astreint à la taxe. Les fonction
naires de l'état, l'on ne voit pas trop pourquoi, en seraient seul
affranchis (1). Cet impôt sur le travail serait substitué à l'impôt su
les passeports [adresnii sbor)^ impôt personnel qui, bien que nal
teignant point tous les habitans ou tous les métiei-s, donne aujour
d'hui à la ville un revenu d'environ 350,000 roubles. Le droit pré
levé par la municipalité sur les passeports varie selon le sexe et l
(1) Les marchands et industriels qui acquittent un droit de patente ne seraient {n
uon plus assujettis au nouvel impôt, lequel autrement ferait double emploi.
Digitized by VjOOQ IC
L*£MPIRE DES TSARS ET LES RUSSES. / 83^3
^ profession des habitans. Il en serait de même de la taxe sur le tra-' ' '
•^ vail (1). Tous les contribuables seraient répartis en six ou sept caté-
5£ gories, selon le taux de leur traitement, ou selon les gains pré-
m sûmes de leur métier ou profession. Les traitemens fixes, compris
2?i dans la première classe, seraient frappés d'un droit proportionnel
ii: de tant pour 100, par exemple de 1, 2 ou 3 pour 100. Les gains
gr et profits variables seraient, comme les petits salaires, astreints à
fi un droit fixe, différent selon la classe et gradué selon une certaine
1 échelle. En fixant Timpôt à un taux minime, à une vingtaine de
;; roubles par exemple pour la catégorie la plus élevée, à 1 ou 2
I roubles, voire à un 1/2 rouble pour les catégories inférieures,
Saint-Pétersbourg en pourrait encore, d'après les statistiques de
la douma^ tirer aisément un revenu de 500 à 600,000 roubles,
. c'est-à-dire une somme à peu près équivalente au produit supposé
d'une légère taxe sur les loyers et ég alement susceptible d'élévation.
L'impôt ainsi projeté serait une sorte d'impôt sur le revenu, avec
cette singularité qu'il laisserait indemnes les fortunes acquises^ les
capitalistes ou les rentiers sans profession qui vivent de leur
revenu plus que de leur travail. Ce serait là une inégalité ou mieux
une iniquité à laquelle on chercherait sans doute à remédier dans
la pratique. Un tel impôt sur le travail a beau avoir été préparé
par le droit sur les passeports et à certains ^ards par Tobrok
ou redevance des serfs à leur seigneur, il ne saurait manquer d'être
impopulaire. En tout autre pays, une taxe locative semblerait plus
simple, plus équitable, plus facile à percevoir ; mais en Russie la
taxe sur le travail aurait l'avantage d'atteindre plus sûrement tous
les contribuables jusqu'aux plus petits et aux plus pauvres, jusqu'à
ceux dont on n'oserait taxer les misérables demeures. Or, ainsi .
que nous l'avons déjà remarqué à propos des finances de l'état,
dans un pays comme la Russie, où les classes riches et aisées sont
encore relativement peu nombreuses, l'impôt n'est productif qu'à
condition de descendre très bas et de frapper tout le monde (2).
Dans les villes comme dans l'empire, le fisc n' a plus que le choix
entre les différentes taxes. Stimulé par des besoins nouveaux, le
génie fiscal semble du reste enclin à s'attaquer directement au re-
venu et au travail. Avant la dernière guerre, il n'était question
d'un impôt de ce genre que pour Saint-Pétersbourg ou pour les
villes au profit des municipalités ; depuis la double campagne de
Bulgarie et d'Arménie, la presse russe parle d'appliquer des taxes
de cette sorte à tous les habitans de l'empire au profit du trésor
(1) Nous rappellerons que l'état, de son côté, perçoit sur les passeports et indirecte-
ment sur le travail des droits fort élevés qui lui rappo rtent annuellement plusieurs
millions de roubles. (Voyez la Aevue du 15 dt^.cembre 1876.)
(2) Voyez la Revue du 15 décembre 1876 et du l*** Janvier 1877.
TOMB xxviu. — lh78. 53
Digitized by VjOOQ IC
83i RETUE DES DEUX MONDES.
impérial. La Russie doit maintenant aviser au moyen de sold^ les
frais de ses coûteuses victoires. Le trésor ne peut longtemps se
passer de ressources nouvelles, et il est probable qu'avant de pro-
céder à leur réforme fiscale les villes attendront que l'état ait procédé
à la sienne, qui est plus urgente et plus difficile encore.
C'est aux municipalités à choisir entre les différentes taxes mises
à l'étude, puisque les villes comme les provinces sont en possession
d'une faculté dont ne jouit pas encore la nation, celle de se taxer
elles-mêmes. C'est là un droit dont les municipalités les plus im-
portantes devront largement user. Dans les villes, une réforme fis-
cale peut avoir un douUe avantage, car, en accroissant le nombre
des contribuables, elle pourrait indirectement entraîner une réforme
électorale et ouvrir l'accès des urnes aux classes les plus éclairées,
à ce qu'en d'autres pays on nomme les capacités. Ce n'est en tout
cas qu'en se procurant de plus amples ressources que les munici-
palités russes sauront maintenir leur rang et justifier leurs titres de
cités modernes. Alors seulement les villes pourront entrepr^idre
ou mettre à exécution ce qu'on pourrait appeler les améliorations
nécessaires, pour leur assainissement, pour leur voirie publique,
pour l'instruction populaire surtout. Déjà plusieurs villes, usant
d'une prérogative qui nous paraîtrait peut-être excessive, ont adopté
le principe de l'enseignement obligatoire. Aux municipalités comme
aux états provinciaux, le gouvernement ne conteste pas en effet le
droit de voter des mesures de ce genre (l). 11 est vrai que, pour
mettre de telles résolutions en pratique, les villes comme les
zemstvos semblent trop dépourvus de moyens coerdtifs, à moins
que les fonctionnaires ou les tribunaux ne consentent à leur venir
en aide. En tout cas, pour faire passer l'instruction obligatoire du
domaine de la théorie dans celui de la réalité, les ressources pécu-
niaires ont jusqu'ici fait défaut aux villes comme aux provinces.
La loi municipale a vu le jour à une époque de désenchantement,
où la plupart des Russes étaient déjà revenus des orgueilleuses
espérances suscitées par les premières réformes de l'empereur
Alexandre IL Quoique l'opinion eût moins d'exigences vis-à-vis
d'elles, les institutions municipales ont encore moins que les états
provinciaux répondu à l'attente du public. D'où est venue cette
nouvelle déception? D'où vient cette atonie, cette langueur, cette
apathie parfois si justement reprochées aux doumas urbaines?
Est-ce de la loi ou du peuple? Est-ce de l'incapacité des Russes à
se servir des libertés régulières et à se gouverner eux-mêmes? Les
défauts reprochés aux nouvelles municipalités proviennent en partie
(1) On doit remarquer à ce sujet que le principe de l'obligation de renscignemeot
peut aisément être tiré du code russe, qui est plus explicite que le nôtre sur les
devoirs des pères de fttmille yis-à-vis de leurs enfims. Yoyei à cet égard M. Llon-
banski, Jouriditchetkia Monografii^ U UL
Digitized by VjOOQ IC
l'empirb des tsars et les russes 835
des défauts mêmes de la loi, en partie de la pauvreté et du manque
de ressources de la plupart des villes. Ce ne sont pas là cependant
les seules raisons du peu d'activité et du peu d'efficacité de la plu-
part des doumas. Il y a une cause plus générale, une cause supé-
rieure, qui a pesé sur les municipalités aussi bien que sur les états
provinciaux. Ce n'est ni l'inaptitude de la nation, ni la paresse ou
l'inertie des classes dominantes, c'est l'absence d'institutions et de
libertés politiques, c'est le manque d'esprit public. Gela parait d'a-
bord un paradoxe. Il semble que les franchises municipales doivent
être d'autant plus respectées et d'autant plus fécondes qu'elles sont
moins exposées à l'immixtion de questions étrangères et irritantes,
qu'il n'y a rien pour en détourner l'intérêt et en déranger le jeu ré-
gulier. Par malheur, il n'en, est pas toujours ainsi, et l'exemple de
la Russie prouverait plutôt le contraire.
Nous nous plaignons souvent en Occident, et non sans raison, de
la manière dont la politique s'insinue partout, faussant et dénatu-
rant les libertés locales, substituant trop souvent aux intérêts des
municipalités ou des départemens les passions et les divisions des
partis. En Russie, Ton rencontre l'inconvénient inverse. Les pro-
vinces et surtout les villes russes nous font voir ce qu'en l'absence
des libertés politiques peuvent devenir les libertés locales. La poli-
tique, qui complique si dangereusement toutes les affaires munici-
pales ou provinciales, la politique, qui dans le champ paisible des
intérêts locaux sèn>e des germes de haine, de lutte et de désordre,
y apporte en revanche un ferment d'activité, un principe de vie qui
sans elle ferait parfois entièrement défaut. Dans tous ces petits or-
ganes du self-govemment^ dans ces mille corps épars, trop naturel-
lement enclins à la sonmolence et à l'engourdissement, la liberté
politique 'fait circuler la vie, une vie souvent agitée et fiévreuse il -
est vrai, ipais souvent aussi préférable à la torpeur et à la léthargie.
En éveillant partout l'esprit public, elle le tient partout en haleine
dans les petites comme dans les grandes affaires; en stimulant le
zèle ou Tambition des hommes, elle les attire à d'obscures ou d'in-
grates foncti(Mis, qui sans elle pourrai^t souvent demeurer dédai-
gnées et délaissées. Il n'y a pas à le nier, souvent la politique anime
et féconde les institutions que parfois elle semble vicier et mettre
en péril. Sans elle, les libertés locales, peut-être les plus pré-
cieuses de toutes, courent le risque de devenir des formes vides ou
un aveugle et inerte mécanisme.* Nous aboutissons ainsi , pour
les institutions municipales » à la n^ême conclusion que pour les
institutions provinciales. Loin de toujours grandir plus sûrement
à couvert de l'agitation des partis, le self-goeemment local ne peut
s'épanouir dans toute sa plénitudp eX donner tous ses fruits qu'au
grand air de la liberté politique. Anatole Leroy-Bealueu.
Digitized by VjOOQ IC
1^
II
' ,1
'1
LES
FÊTES PUBLIQUES
^ DANS
L'ANCIENNE MONARCHIE FRANÇAISE
La persistance du tempérament national à travers 1^ épreny^
les plus faites pour le modifier, ce semble, est un spectacle curiei
à étudier. La France, au lendemain de ses revers, semblait rev
nue, à jamais dégoûtée des fêtes. C'étaient amusemens quilîalls
laisser, disait-on, à la jeunesse des nations; ils allaient mal auxpei
pies qui ont à porter le deuil de la patrie. On oubliait décompter avi
le vieil instinct : il se réveillait deux ans après nos désastres à la no
velle de l'arrivée d'un souverain étranger/Bien à propos,à l'occasi
de la visite du shah de Perse, le vieux Paris se rappelait qa'i\avi
des traditions d'hospitalité à soutenir. Il s'empressait d'y faire ho
neur par des illuminations et des feux d'artifice.
Les fêtes n'ont guère cessé d'être sur le tapis depui?lors,i
s'il n'en a guère été donné, ce n'est pas faute d'envîe. Dn^occasi
naturelle vient de se présenter; on l'a saisie avec empressemei
Nul ne pourrait songer à y redire. Elle était dans l'air, cette fê
le jour môme de l'ouverture de l'exposition. A l'idée d'une grau
renaissance par le travail et d'une imposante démonstration en pi
sence d'une multitude d'étrangers, elle s'inaugurait toute seu
sans demander permission, sous l'image de milliers de drapeauid
se pavoisaient les maisons. Ces manifestations spontanées
suffisaient pas. Les fêtes sont erfcore un objet de délibération cl
discussion. On songe à pourvoir à leur avenir. On se creuse la i
pour en instituer. Mais quelle date fixer? Quelle désignation ad
ter? Donnera-t-on à une célébration nationale le nom de fête à
France? On aurait l'air par là, dit-on, de ne pas vouloir nomme
Digitized by VjOOQ IC
LES FÊTES PUBLIQUES DANS L* ANCIENNE MONARCHIE. 837
république. On craint aussi par la même raison d'aller chercher
dans le passé quelque pure renommée qui ne rappelle que des
souvenirs de patriotisme et de gloire. Peut-être aurait-on pu se
rallier autour de l'héroïne incontestée de l'indépendance nationale
et de l'unité française. Mais non : le nom sans tache de cette noble
libératrice du territoire, condamnée à être brûlée comme hérétique
et sorcière, se trouve avoir pris une signification cléricale. Voilà
donc Jeanne d'Arc mise hors de concours. Nul choix de nom, nulle
date célèbre qui ne devienne une pierre d'achoppement. Pourquoi
ne pas prendre la convocation des états-généraux? Mais pour les
uns ce n'est pas assez, et pour les autres c'est déjà trop. Célébrer
le triomphe d'un partit mais ce serait réveiller le souvenir de l'hu-
miliation et de la défaite sanglante de tous les autres. On a cru
tout arranger pour cette fois en s' arrêtant à une époque neutre, ne
se rattachant à rien d'historique, sous les auspices de la belle
saison. Cela valait mieux assurément que d'évoquer des souvenirs
irritans qui ne demandent qu'à s'effacer.
Le passé ne saurait sans doute nous fournir les moyens de ré-
soudre ces difficultés. Il y échappait par le caractère nettement dé-
fini d'institutions peu susceptibles d'interprétations différentes. Il
lui eût été facile de solenniser des dates politiques. Les anniver-
saires ne manquaient pas à son histoire tant intérieure qu'exté-
rieure. Eh bien! le gouvernement de l'ancienne France n'a pas
connu de telles fêtes commémoratives. Les Capet n'ont pas eu l'idée
de fêter périodiquement leur avènement au trône. 11 faut descendre
jusqu'à une époque bien moderne pour rencontrer la célébration
de la Saint-Louis.
La périodicité sous l'ancienne monarchie ne se trouve que dans
des réjouissances d'un caractère tout populaire. Il suffit d'en rap-
peler quelques-unes. Telle qui se présente avec une apparence de
bonhomie et de paaïveté, et semble exclure tout pompeux appareil,
n'avait pas moins une grande solennité: ainsi, à Paris même, les
fameux feux de la Saint-Jean, célébrés le 22 juin de chaque jpnée.
La population parisienne y attachait une véritable importance. Les
autorités miUtaires, civiles et municipales y jouaient leur rôle. Les
trois compagnies des archers, gardes de l'Hôtel de Ville de Paris,
infanterie et cavalerie, l'état-major et un officier à leur tête, allaient,
i( au nom de messieurs de l'Hôtel de Ville, » faire semonces au
chancelier, au gouverneur de Paris, aux présidens des cours sou-
veraines, etc., d'y assister. Le lendemain, la cérémonie était célé-
brée par lesditeg autorités. Le prévôt des marchands, les échevins,
le procureur du roi, lé greffier et le receveur de l'Hôtel de Ville,
portaient tous guirlandes et fleurs en baudrier. A Marseille, la fête
Digitized by VjOOQ IC
^! 838 RETUB THES DEUX MONDES.
! I du cheval de Saint-Victor ou guet de Saint-Lazare était célélfèe
i I chaque année avec autant d'entrain méridional que de magmficeDCÊ
^r jusqu'à la fin du xvi* siècle. Il n'en resta plus ensuite qu'une assez
^ misérable parodie. Autant en peut-on dire dans la même dtè da
branle de SainUElme^ où un certain nombre de jeunes fiUes et de
jeunes garçons, représentant les dieux de la fable et les divers»
nations, se promenaient dans la'ville en exécutant des danses. Ce
, ^ n'est dans aucune commémoration nationale qu'il faut assurémeot
1| chercher l'origine de la chevauchée de l'âne, à Lyon, proœssiVui
^ burlesque dirigée principalement contre les maris qui se ki^eot
battre par leurs femmes. Un petit nombre de ces célébratioDs sub-
siste encore, par exemple la fameuse ducasse flamande de Douai,
où paraissent des mannequins gigantesques sous le nom de Gayad
et sa famille. Ce qui a établi les fêtes de la Tarasque à Tansom,
de la Graouilli à Metz, du Loup vert à Jumièges, de la Gargomilli
à Rouen, et tant d'autres, ce n'est, selon toute vraisemblance, aaom
décret délibéré en conseil, aucune volonté préméditée; ce gui lésa
rendues périodiques, c'est un assentiment unanime et spontané. Il
n'en est pas diÔéremment des fêtes patriotiques, d'un caractère
beaucoup plus élevé, célébrées à Beauvais en l'honneur de Jeanne
Hachette, et à Orléans en souvenir de Jeanne d'Arc« Les pompes qui
les accompagnent les rendent pourtant dignes du nom de fêtes pu-
bliques dans toute la force du terme, malgré leur caractère local.
La spontanéité, l'initiative populaire, l'acceptation générale cpi
les rend chères à tous, tel est le trait dominant de toutes ces fêtes.
N'exceptons pas celles qui naquirent au sein des mêmes m^tsses
directement de l'esprit religieux etaus^i d'un esprit fort différent;
je veux parler de cet esprit satirique qui en fait l'inspiration toute
gauloise. Les processions et même les pompes du culte, comme
toutes les solennités religieuses, répondirent aussi à un besoin
d'émotion et de spectacle. Sans oublier les copsolations relir-
gieuses plus élevées qu'on allait leur demander, ^Bes furent une
distraction puissante pour les populations soumises à T ennui d'une
existence monotone ou à d'accablantes tristesses. Enfin quant aux
amusemens profanes, dérisoires, qui pénétrèrent au sein des églises
elles-mêmes, ils eurent le même but. On y donnait toute sorte de
mascarades, on y jouait toute espèce de farces qui prirent des
formes assez difilérentes selon leslocalités. Chacun apportait sa pari
d'invention à ces amusemens auxquels on se livrait avec entraîne-
ment. Nos aïeux ont-ils vu dans des cérémonies burlesques restées
fameuses les profondeurs que nous croyons y découvrir? Est-il bien
sûr que la fête de l'âne fût une réhabilitation du pauvre animal, et
que le moyen âge y reconnût, y sanctifiât en quelque sorte sa
Digitized by VjOOQ IC
LES FÊTES PDBUQUES DANS l' ANCIENNE MONARCHIE. 839
propre résignation, sa patience, son humilité? Peut-être eût-il pu y
reconnaître encore plus sûrement son ignorance. Cette bizarre céré-
monie, et le cri du grotesque héros de la fête introduit dans l'église
pendant la messe, ce cri imité à plusieurs reprises par l'assistance
^ et par le prêtre lui-même, n'eussent été sans la naïyeté de nos
pères qu'une farce sacrilège. Bien que la fête des fous n'ait
guère été moins générale, elle n'est pas moins dépourvue de tout
ce qui donne à une célébration un caractère de solennité et de
pompe. Elle parait avoir été surtout scandaleuse. Il fallait que le
clergé fût bien sûr des populations pour se prêter à cette célé-
bration de la messe en présence de Yévêque des fousy placé sur
le siège épiscopal, pour qu'il ne craignît pas de laisser voir à la
foule, dans l'église même, des prêtres habillés en baladins, poiv
tant des vêtemens de femme, barbouillés de suie ou couverts de
masques hideux et barbus, sautant, jouant aux dés, se livrant à
des scènes licencieuses. On ne s'étonne pas qu'au xn* siècle
l'évèque de Paris, Maurice de Sully, ait défendu, sous peine d'ex-
communication, de célébrer cette grotesque cérémonie, et qu'un con-
cile tenu à Paris en 1212 ait renouvelé la même défense, aussi peu
d'ailleurs couronnée de succès.
C'est avec les grandeurs de la monarchie déjà centralisée vers le
xin« siècle, et surtout au xiv* et au xv«, que commencent chez nous
les fêtes ayant ce caractère public et national ainsi que cette ma-
gnificence qui ont laissé leur trace dans notre histoire. Un coup
d'oeil rétrospectif jeté sur ces solennités du passé ne sera pas inu-
tile. Déjà nous avons entretenu les lecteurs de la Revue des tentar
tives faites par la révolution pour constituer un système moral
et patriotique de fêtes nationales et des raisons qui les ont fait
échouer (1). Ces raisons n'ont rien perdu de leur force. Elles
marquent l'écueil à éviter encore aujourd'hui. Les abstractions de la
philosophie politique appliquées aux plaisirs publics ne servent
qu'aies glacer; la consécration qu'on prétend attribuer à certaines
dates politiques ne fait que compromettre ces fêtes elles-mêmes ,
en leur prêtant un caractère* de défi qui passionne, divise, conmie
la plupart de celles qu'imagina la révolution. L'étude des fête» de
l'ancienne monarchie aura aussi ses enseignemens.
«
L
Les fêtes publiques, à partir du xin« siècle surtout, jusqu'aux
approches de 1789, pourraient être résumées dans leur inspiration
générale par cette formule bien simple et presque naïve : quand
{\)Rtvm dul«']uiUetl872.
Digitized by VjOOQ IC
* *
8A0 REVUE DES DEUX MONDES.
quelque chose d'heureux est arrivé au roi, la nation se réjouit. Je
ne veux pas dire qu'on n'aide pas un peu dès lors aux manifest*-
tions de ces réjouissances. Leur organisation oflicielle derienr on
des signes de l'existence d'une autorité centrale et un de sesmofens
|. de prestige ; mais le plus souvent, de tous les ordres que reçoit b
' ^ nation, c'est celui qui se fait obéir avec le moins d'opposition. Bte
s'y mêle par une initiative souvent féconde en imaginations ingé-
nieuses. J'ajoute que le plus souvent aussi, à la même époque, ks
I événemens regardés comme heureux pour la royauté le sont aussi
- 1 pour la France elle-même,tant les intérêts semblent identifiés. Un
/jj mariage royal parait au pays l'équivalent pour lui-même d'une
1 alliance utile ou brillante; si le monarque célèbre une victoire, la
fi fusion est complète; roi et peuple ne font plus qu'un.
I De grandes fêtes accompagnent le sacre des monarques. On n'a
ÎJ voulu voir là que l'alliance du prêtre et du roi. Le peuple émdussi
^ de la partie. Relisez les détails des cérémonies du sacre, les pa-
i: rôles qui y étaient prononcées, vous y verrez, à travers Jautres
idées, sans doute, celle d'une royauté protectrice du peuple, enDeme
5 de l'oppression, s' engageant elle-même à la modération dans Feier-
; cice du pouvoir. Ainsi le roi promettait formellement de « défendre
^ le peuple de toutes rapines et iniquités de tous les degrés, item
en tout jugement de commander équité et miséricorde. »0n avait
coutume de lâcher dans l'église plusieurs douzaines d'oiseaux en
signe d'allégresse et de liberté. Combien de marques particulières
de ces mêmes idées de liberté, d'affranchissement, de bonne jus-
tice rendue au peuple, se rencontrent dans le récit fait par iNicolas
de Bray des fêtes qui suivirent le sacre et le couronnemeiit de
Louis YIU 1 L'enthousiasme paraît sincère autant qu'il put jamais
l'être à aucune époque dans ces masses facilement émues. Les
plus riches portent, même dans les rues, les plus magnifiques
costumes du temps, étalent l'or et la soie. Le peuple noa-seulemeût
se mêle à la fête, mais il la fait, pour ainsi dire, a en se livrant,
, dit le chroniqueur, à toute sorte de divertissemens publics. » D'eux-
mêmes, « de joyeux jeunes gens et des jeunes filles forment des
chœurs de danse; des chanteurs paraissent entonnant des chants
joyeux; des mimes accourent faisant résonner la vielle aux sons
pleins de douceur; les instrumens retentissent de toutes parts : ici
le sistre, là les timbales, le psaltérion, les guitares, produisent mie
agréable symphonie; ils accordent leurs voix et chantent d'aimables
chansons. » 11 y a là une marque de l'union au moins momentanée
qui s'établit entre la masse et les riches, entre le peuple et le roi,
union attestée par des témoignages frappans. « Le riche n'écarte
point l'indigent de la salle de ses festins; tous se répandent en tous
Digitized by VjOOQ IC
LES FÊTES PUBLIQUES DANS L' ANCIENNE MONARCHIE. 8&1
lieux, et mangent et boivent en commun. » Les citoyens apportent
au roi de très beaux présens, des vêtemens ornés de diverses figures
en broderies. Le roi exprime son remercîment, comment ? en don-
nant la liberté aux serfs I Comment encore? par une amnistie. L'am-
nistie prononcée par Louis VIII n'exclut que ceux qui se sont armés
contre son père. L'appel à la bonté, à l'équité, prend encore une
autre forme familière. Le mime qui joue de son instrument devant
le roi l'exhorte dans son chant à la clémence, à la douceur, à la gé-
nérosité. Dans le sacre non plus que dans ces fêtes, on ne voit percer
l'idée d'une royauté qui se croirait tout permis. La formule du ser-
ment royal sous Philippe-Auguste renferme ces mots empreints de
liberté et de légalité d'une façon remarquable : « J'octroierai, dit le
roi, j'octroierai à ce peuple à nous confié le maintien des lois en ce
qui lui est dû. »
La magnificence de ces solennités était plus grande que nous ne
sommes tentés de l'imaginer au milieu de l'éblouissement de nos
fêtes modernes. Nos aïeux n'étaient pas forts sur l'éclairage. Ce
genre de féeries manque aux fêtes du passé sous les formes mo-
dernes, mais on illuminait les fenêtres à chaque étage, « tellement,
dit un chroniqueur, qu'au milieu de la nuit on aurait pu se croire
en plein jour. » Les amusemens et les décorations portent le carac-
tère de l'époque. Les fêtes qui accompagnent le sacre de Philippe-
Auguste eurent un éclat extraordinaire, et, pendant le banquet, le
héros de Bouvines fut servi à genoux par le roi d'Angleterre son
vassal. Au sacre et couronnement de la reine Marie de Brabant en
1275, à Paris, « les bourgeois firent fête grande et solennelle; ils
encourtinèrent la ville de riches draps de diverses couleurs. Les
dames et pucelles s'éjouissaient en chantant diverses chansons. »
Les comptes de Geoffroy de Fleury, argentier du roi Philippe le
Long, donnent le détail des dépenses faites à l'occasion du sacre du
roi, le 9 janvier 1317, en vêtemens, étoffes, tentures et tapis. Ces
dépenses s'élèvent pour le roi à 2,378 livres 8 sols 6 deniers; pour
la reine et ses enfans, à 5,007 livres 13 sols 10 deniers. Ils men-
tionnent pour le roi trois chambres et pour la reine deux chambres
tendues de neuf avec un grand luxe d'étoffes, de broderies, de tapis,
coussins, courtines (1). Le roi Jean II, le jour de son saôre (1350),
arma chevaliers des princes et des gentilshommes qui ne devaient
plus remettre dans le fourreau l'épée qu'ils prirent de sa main. La
pompe fut superbe, la dépense prodigieuse; chaque nouveau che-
valier reçut aux frais du roi les habits de la cérémonie : fourrures
(i) Voyez les Comptes de l'argenterie des rois de France >a xiv* siècle, publiés par
L.Douet d*Arcq,1864.
Digitized by VjOOQ IC
:i
8&2 REVUE DES DEUX MONDES.
précieuses, double tenture d'or et de soie. Paris s'émut à l'aspect
de son monarque. Les rues furent tapissées ; les artisans, diTÛés a
corps de métiers, les uns à pied, les autres à cheyal, étaient vétm
d'une manière différente pour chaque confrérie. Les fêtes durerai
huit jours. On a aussi le récit détaillé du sacre, du couroimemciit,
des fêtes et festins donnés en 1380 dans la cour du palais coimite
d'une tente, et où le roi et les chevaliers déploient à renvilaptas
grande magnificence. Dans l'église Notre-Dame, très richemeot
li parée « séoit le jeune roy, en habit royal, en une chaire élerée
moult haut, paré et vestu de draps d'or, si très riches qu'on ne pou-
voit avoir plus; et tous les jeunes et nouveaux chevaliers dfêsaos,
p sur bas échafauds couverts de draps d'or, à ses pieds,... et séoit
le roy en majesté royale, la couronne très riche et outre mesure
précieuse en chef. »
Ces fêtes conservent sous la royauté des premiers Valois m ca-
1^ ractëre chevaleresque et féodal. Il y a dans toutes ces solsmités xol
■i élément nobiliaire et militaire qui fait spectacle. La masse est vive-
] ment intéressée par la beauté des armes et des costumes, par le
j nombre et les omemens éclatans des chevaux. Entre ces fêtes de k
ij royauté chevaleresque et celles de notre société démocratique les
ii différences se présentent d'elles-mêmes. Nos revues militaires n'ont-
elles pas aussi pourtant leur grandeur et leur éclat? Quelles que
soient l'éclatante richesse, la pittoresque variété des uniformes, ce
n'est point par là pourtant qu'elles peuvent entrer en lutte avec ces
pompes du passé. Mais la pensée qu'éveillent ces grands ensembles,
si mobiles en même temps que si imposans, n'a-t-elle pis sa valeur
morale? L'élément militaire, peu discipliné sous la royauté desNa-
lois, manquant d'unité, tire aloi^ sa beauté de sa variété même et
de ce qu'il a de libre et d'aventureux. 11 tire la sienne aujourd'hui
de sa forte organisation, de sa puissante discipline, de son unité
même, vivante image de l'unité nationale» Voilà où est la vnie
supériorité moderne. Laissons à la royauté encore toute impré^
gnée des usages féodaux celle de la fantaisie la plus brillante,
unie à cette magnificence d'armures et de costumes pour jamais
disparue.
La partie toute chevaleresque de ces anciennes solennités a été
l'objet de fréquentes descriptions , et les romanciers qui s'y sont
complu comme Walter Scott n'ont eu qu'à puiser à pleines mains
dans nos vieux chroniqueurs. Les tournois sont nés en France, et
les nations étrangères, l'Angleterre notamment, nous les ont en-
suite empruntés. On est allé même jusqu'à désigner nominative-
ment r inventeur^ qui serait le chef de la maison des comtes de
Vendôme. « En l'année 1066, dit la chronique de Tours, périt
Digitized by VjOOQ IC
LES FÊTES PUELIQUES DANS L' ANCIENNE MONARCHIE. 8&3
Geoffroy de Preuilly, auquel on doit l'invention des tournois, qin
tomeamenta invenit. » Les tournois ont-ils eu, à probablement
parler, un inventeur? N'avaient-ils pas des précédons dans ces
jeux militaires donnés en présence de Charles le Chauve et de
Louis le Germanique, qui consistent dans un combat simulé où
luttent deux troupes d'élite en brandissant leurs lances? La féoda-
lité développa ce germe; elle marqua de son empreinte un usage
plus d'une fois déjà pratiqué. Rien de comparable au reste comme
originalité n'avait été imaginé depuis l'ancienne Grèce. Jamais
plus pompeux appareil ne s'était déployé devant les regards éblouis.
Nul de ces jeux solennels du passé classique n'avait pu donner
la moindre idée de ce mélange de vaillance aventureuse et de
galanterie chevaleresque. Un tel genre de fêtes est véritablement
une création de toutes pièces de cette société du moyen âge. Il
est superflu de faire remarquer que cet élément s'est totalement
effacé dans nos solennités publiques. C'est bien de celles-ci qu'on
est en droit de demander : Où est la femme? On la cherche sans l'y
trouver. Les femmes aujourd'hui se renconU*ent partout et n'ont
d'action spécialement nulle part. Le xviii^ siècle avait laissé sub-
sister dans les salons les joutes de l'esprit dont elles étaient juges.
Celles-là même ont disparu.
Choisissons seulement les détails caractéristiques au milieu de
ces particularités, dont nos bavards chroniqueurs, qui sont bien de
leur temps et de leur pays, se montrent si prodigues. On voit qu'ils
sont les premiers séduits par ce qu'ils racontent. Tout les enchante
et les amuse. Ils sont ébahis devant toutes les surprises, en extase
devant tous les costumes, éblouis par tout ce qui brille, ravis d'aise
par tous les pas d'armes et par tous les « esbatemens » auxquels se
livrent les princes. Froissart, Monstrelet, Olivier de la Marche, etc.,
ne tarissent pas sur ce sujet. Voyez le récit, sous Charles YI, de la
première fête donnée par ce roi, dont le souvenir rappelle tant de
fêtes et tant de malheurs. Il s'agissait de conférer la chevalerie
au roi de Sicile et au duc du Maine, fils du duc d'Anjou, qui
avait péri quelques années auparavant dans Texpédition d'Italie, et
dont la veuve s'était réfugiée auprès du roi. Ce fut à Saint-Denis
que le roi donna lui-même l'accolade à ses jeunes cousins. Les trois
jours suivans y furent consacrés à ces divertissemens où le code
de la chevalerie se faisait scrupulement obéir. Ainsi, dans la pre-
mière journée, vous voyez les chevaliers jouter et le roi lui-même
paraître conmie tenant; il porte pour emblème un soleil d'or; son
cortège est formé des princes du sang et de tous les principaux che-
valiers du royaume. Chaque chevalier est appelé à l'entrée de la lice
par une dame richement parée qui guide son cheval par un ruban
d'or et qui elle-même est montée sur une haqueoée. Tout continue
Digitized by VjOOQ IC
8A& BEVUE DES DEUX MONDES.
à se passer selon les rites accoutumés. Lorsqu'on est dans la lice
dame descend, donne un baiser au chevalier, Texhorte à se co
porter vaillamment, puis prend place sur les échafauds qui ont
dressés et couverts de tapisseries. Le second et le troisième j(
% n'ont pas leur ordre moins bien réglé et voient combitire j
^^ écuyers, puis tous ceux qui se présentent.
Les mœurs du temps se retrouvent tout entières sous d'auu
rapports dans la même fête. Gomme on y voit déjà ce mélange d'ari
tures galantes et de religion qui marquera surtout le ivr sied
La chronique nous apprend que le soir du troisième jour il y eut i
mascarade. Les suites en devaient être fort peu édifiantes. « Ifaû
demoiselle s'oublia, plusieurs maris pâtirent. » II devait s'ensuiv
plus d'un duel et d'un guet-apens. Le lendemain appartient i la rei
gion. Après les plaisirs du siècle, les pompes de la mort. Émt-
contraste raffiné ou rencontre naïve? Un grand service mortuaj
est célébré à Saint-Denis pour honorer la mémoire de messire D\
guesclin, connétable de France, cérémonie majestueuse d'ailleur
Son ancien compagnon, le sire de Clisson, menait le deuil to
vêtu de noir, suivi des deux maréchaux de France, OhVier Duguc
clin, frère du défunt, et de plusieurs autres chevah'ers. L'érêqi
d'Auxerre officiait; il s'avança ainsi que le roi jusqu'à l'entré
du chœur. Là les ducs de Bourgogne, de Bourbon, de Lorrain
et de Bar, les sires de Clisson, de Laval et d'Albret, présenlferei
deux chevaux de bataille et deux chevaux de tournois. L'évèqi)
leur mit la main sur la tête, puis les sires de Beaumanoiret d
Longueville et six autres apportèrent les écus. Le duc de Toumm
frère du roi, le comte de Nevers, le prince de Navarre et Hem
de Bar marchaient ensuite, portant par la pointe Tépée du ooti
nétable. D'autres chevaliers tenaient les casques, d'autres les bai
nières à ses armoiries. Toutes ces offrandes furent rangées devai
l'autel. Ces cérémonies étaient terminées par l'oraison funèbi
du connétable; certaines paroles qu'en a recueillies rbistoire fai
saient couler les larmes de ses anciens compagnons d'armes. Voil
bien l'expression par les fêtes de ce qui constitue la monarchie ch(
valeresque et féodale. Tout cela sort des mœurs. Rien de factice.
y a des choses légères, il y en a de blâmables, il y en a de toi
chantes qui semblent reparaître à chaque avènement, comme d(
fleurs dont se couvre le vieil arbre monarchique à chaque nouvea
printemps qui le rajeunit.
H.
Les grandes fêtes monarchiques devaient être constituées dat
toutes leurs parties au xiv" siècle et surtout au xv«. Le xrn* <
Digitized by VjOOQ IC
LES FÊTES PUBLIQUES DANS L' ANCIENNE MONARCHIE. 845
j^le xvm* n'y ont guère ajouté, et peut-être y ont-ils retranché plus
^d'un trait original. La royauté, se faisant moins populaire, devient
;^ plus retirée du plus solennelle. Elle renferme ses fêtes dans les ma-
gnifiques palais où les femmes et les courtisans parés se livrent à
de pompeux divertissemens ou à de libres plaisirs. Ce qui dis-
tingue les XIV* et XV* siècles, c'est que plus encore qu'aux époques
^suivantes, la foule en fait partie essentielle, intégrante; c'est
' pour elle aussi que la royauté se met en frais ; c'est son goût
qu'on veut satisfaire.
Combien de ces mariages royaux et princiers, de ces entrées
' solennelles, accompagnées de réjouissances I On éprouve l'embar-
ras du choix. Je ne m'y arrête pas. Je cherche le type de ce qu'on
pourrait nommer : une fête publique sous l'ancien régime. Je ne
dis pas qu'on n'en trouve de telles sous Louis XIV, Louis XV
et Louis XVL Mais le genre est formé sous la royauté des Valois.
On peut r affirmer sans nier la splendeur de quelques-unes de ces
fêtes des derniers Bourbons ; Versailles puit à Paris, la cour fait
ombre au peuple. La seule grande innovation, sous Henri IV, est
le feu d'artifice, connu auparavant, mais fort perfectionné par les
Italiens du xvi« siècle, et qui devient au commencement du
XVII* un élément essentiel des grandes fêtes. Les feux d'artifice
les plus célèbres seront celui que donna Sully dans la plaine de
Fontainebleau, celui de 1612 à l'arsenal, un autre la même année
sur la Seine, pour la fête de la Saint-Louis, celui de 1660, lorsque
Louis XIV rentra à Paris, après son mariage, celui de 1739 à l'oc-
casion de la paix, etc. ; car l'idée de célébrer la paix par des ré-
jouissances eut aussi plus d'une fois sa part dans ces solennités
populaires. Ce n'était pas, il est vrai, la paix en général saluée
comme une idée civilisatrice qu'on solennisait, c'était telle paix
déterminée, conquise après des succès et accueillie avec un pa-
triotique enthousiasme. C'est donc encore à cette période finale
du moyen âge, période brillante s'il en fut, malgré; tous les mal-
heurs qui l'accablent, que l'on doit demander les élémens consti-
tutifs des fêtes publiques d'autrefois.
Le type paraît fixé déjà au temps de Charles VL Voilà, avec tous
ses épisodes, la fête publique parisienne d'autrefois. On peut se
reporter à ce Paris de 1389, lors de l'entrée dans cette ville de la
jeune Isabeau de Bavière. Cette princesse, qui devait exercer une
si funeste influence sur les mœurs et les destinées de notre na-
tion, était mariée déjà depuis quatre ans avec Charles VI. On sait
que le mariage avait été l'objet de quelques difficultés, malheu-
reusement surmontées. Vive était l'impatience amoureuse du jeune
prince, qui montrait déjà plus d'ardeur que de cervelle. Non moins
Digitized by VjOOQ IC
8i6 RET17E DES DEUX MONDES.
vif était le désir qu'avait cette petite fille de quatorze ans de se faire
épouser par un roi de France. Le jeune roi ne l'avait pas encore
vue et ne vouldt pas se décider à Fépouser sans la tonnaltre ; on
obtint du duc Etienne que la jeune ûlle pourrait se laisser voir,
comme par rencontre fortuite, dans un pèlerinage à Saint-Jean
d'Amiens. La duchesse de Brahant, qui était du complot pour que
le mariage eût lieu, lui donna toutes les leçons de coquetterie pro-
pres à la circonstance. Dieu sait si elles devaient merveilleusem^it
fructifier chez cette future reine des modes nouvelles opulentes et
bizarres I On lui fit faire de belles robes. On lui dit ce qu'elle devait
faire pour plaire. Elle était fort bien préparée quand elle vit le
jeune prince. Elle s'agenouilla devant lui, et le roi ne pouvait
la quitter des yeux. Il déclarait le soir même au sire de la Ro-
vière qu'elle « lui plaisait. » Les dames , joyeuses de cet heureux
succès, désiraient que les noces eussent lieu à Arras ; le petit roi
voulut que tout fût conclu sans retard, et que le mariage fût cé-
lébré le lendemain même à Amiens. 11 avait lieu en efiet dans la
cathédrale, où la jeune Isabeau était conduite dans un beau char
riot dont les cerceaux étaient recouverts d'étoffes d'aiigent. L'en-
trée à Paris fut retardée pendant quatre ans. Isabeau n'en avait
que dix-sept. Elle et le jeune Charles YI formaient bien le couple
le plus étourdi, le plus épris des splendeurs et des amusemens, qui
se pût voir en France. Le petit roi n'en était, peut-être alors que
plus populaire dans cette ville qui a toujours aimé la nouveauté,
l'éclat, et qui salue toutes les aurores avec un entrain sujet à
d'étranges retours. Sa jeunesse ajoutait à l'espérance. On avait assez
du dernier règne.
Voyez maintenant se dérouler tout le programme de la fête pari-
sienne dans l'ancienne société française. Les différences et les res-
semblances avec ce qu'on a pu voir depuis se découvriront d'elles-
mêmes. La jeune reine part en litière; le moment des carrosses
dorés n'était pas encore venu. Elle est accompagnée des duchesses
de Bourgogne, de Berri, de Bar, de la comtesse de Nevers, de la dame
de Goucy. Chacune a sa litière aussi. La duchesse de Touraine monte
sur un superbe palefroi. Devant la litière d'Isabeau marchent à che-
val le duc de Touraine et le duc de Bourbon ; aux deux côtés le duc
de Bourgogne et le duc de Berri; en arrière, le comte d'Ostrevant
et le sire Henri de Navarre. Chaque litière des dames qui suivent la
reine est aussi escortée de chevaliers. Le sire Henri de Bar et le sire
Guillaume de Namur se tiennent auprès de la duchesse de Bour-
gogne. En sortant de Saint-Denis, voici venir déjà, dans tout l'éclat
de ses costumes, l'élite de la bourgeoisie parisienne. La route est
bordée de douze cents bourgeois de Paris, à cheval, et vêtus de robes
Digitized by^VjOOÇlC
LES FÊTES PUBUQUES DANS l' ANCIENNE MONARCHIE. 8&7
TOtiges et vertes. Le cortège traverse jusqu'à Paris la foule qui se
presse sur là route ; il arrive à la porte Saint-Denis; là nous voyons
apparaître plusieurs machines ingénieuses, quelquefois aussi un.peu
puériles. Voici un ciel et des nuages remplis de petits enfans repré-
sentant les anges. De tout cela plus n'est question aujourd'hui. Parmi
ces anges Notre-Dame tient dans ses bras le petit enfant Jésus, qui
s'amuse avec un moulinet fait d'une noix creuse. Un soleil d'or qui
porte les armes de France et de Bavière brille dans le ciel, et les anges
chantent d'une voix mélodieuse. Signalons une autre invention très
goûtée du populaire, et qui ne manquera plus guère à ces réjouis-
sances. Dans la rue Saint-Denis on avait établi une fontaine sous un
reposoir d'azur aux fleurs de lis, dont les colonnes portaient les ar-
moiries des plus nobles seigneurs de France. La fontaine était en-
tourée de belles jeunes filles bien parées, avec de beaux chapeaux
de drap d'or. Elles chantaient, et offraient, dans des coupes de ver-
meil, l'hypocras et les douces liqueurs qui ne seront pas toujours si
gracieusement présentées, mais qui ne cesseront dans ces fêtes de
couler avec abondance. Passons à un autre accessoire. Il s'agit de
la représentation de scènes militaires, appelées sous d'autres formes
à un grand avenir dans nos fêtes publiques. Sur un grand échafaud
est représentée une forteresse. On voit le roi Saladin et ses Sarra-
sins, et de l'autre côté le roi Richard Cœur de Lion avec ses cheva-
liers portant leurs écussons, tels qu'ils les avaient eus à la croisade.
Le roi de France est figuré là sur un trône, entouré des douze pairs
de son royaume, chacun avec ses armoiries. Le roi Richard s'ap-
proche de lui respectueusement, lui demande la permission d'aller
combattre le roi Saladin, et l'on voit alors la représentation d'ime
belle bataille. Voilà l'origine des combats et fusillades qui frappent
aujourd'hui nos yeux et nos oreilles aux Champs-Elysées. Mais sur
ce point on peut douter du progrès. A la seconde porte Saint-Denis,
qui longtemps après devait être démolie par ordre de François !•%
on trouve encore un ciel plus riche que le premier, avec le Père,
le Fils et le Saint-Esprit. Toute cette partie des fêtes est à jaiQais
reléguée dans le passé, et il n'y a plus de reine à qui ces belles
jeunes filles puissent chanter :
Noble dame des fleurs de lys,
Soyez reine du paradis
De France^ ce beau pays.
L'habitude de tendre ses fenêtres et les rues est toujours en grand
honneur. La rue Saint-Denis était couverte et tapissée de draps de
camelot, d'étoffes de soie et de belles tapisseries représentant les
personnages des diverses histoires. Sur ces toiles peintes, le Paria
Digitized by VjOOQ IC
8&8 REVUE DES DEUX MONDES.
du XV* siècle prenait aussi plus d'une licence politîqpie. On y voy
figurées bien des vérités hardies. Sur Tune de ces toiles, un b(
homme regarde attentivement une toile d*araignée, . ourdie en
ÎJ deux arbres. Un fou passe et l'interpelle :
,* 1 Bonhomme, diz moi, si ta daignes,
1% Que regardes-ta en ce YhàzI
L'autre répond :
n
4 Jo pense anx toiles des airègnes
2 Qui sont semblables à nos droitz ;
t Grosses mouches en tous endroiti
J Passent : les petites sont prises.
I Le fou réplique sentencieusement :
I Les petits sont subjects aux lois,
I Et les grands en font à leur guises.
^ Que d'inventions restent particulières à ce temps ! Au Châtelet c
avait fait un parc planté d'arbres, où se jouaient des lièvres, A
lapins et des oiseaux; dans ce parc était un château avec ses toun
dont chaque créneau était gardé par un homme d'armes. Sur 1
terrasse était le lit de justice du roi, où siégeait a Madame Sainte
Anne. » — « Alors sortit du bois un grand cerf blanc qui remuai
la tête et tournait les yeux; » c'était pour rappeler la devise d
roi. Un aigle et un lion s'avancèrent pour attaquer le cerf; mai
ledit cerf prit « le glaive de justice » sur le lit pour se défendre
et douze jeunes filles, l'épée à la main, vinrent aussi le protéger
Combien d'exercices, de jeux I Sur le pont Notre-Dame, couvert e
tapissé encore plus superbement que la rue Saint-Denis, on vit u
Génois d'une grande adresse descendre tout à coup du haut d(
tours de Notre-Dame en voltigeant sur une corde tendue et portai
deux flambeaux allumés. Au milieu de tout cela, que de cbànts àusi
et que de rires I Après une marche triomphale à travers les rues, 1
cortège que nous avons vu de Saint-Denis n'avait plus qu'à arrive
à Notre-Dame, où les ducs aidèrent la reine à descendre de s
litière, et où elle était attendue par un clergé revêtu de ses pli
somptueux habits. Après avoir reçu la couronne de ses mains, ell
fit des offrandes d'un grand prix à l'église, puis elle fut ramené
au palais à la lueur de plus de cinq cents flambeaux. Ces promt
nades aux flambeaux n'étaient pas, on le voit, ignorées dès Ion
Rien n'était moins nouveau d'ailleurs. L'antiquité les avait connues
et Florence dans ses fêtes en avait tiré de magiques effets.
Les fêtes appellent les fêtes. Cette soif ne s'éteint ni chez le roi
ni chez le peuple. Elle pousse Charles VI à des extravagances rèp<
Digitized by VjOOQ IC
LES FÊTES PUBLIQUES DANS l' ANCIENNE MONARCHIE. 849
tées. Pauvre roi chevalier, fait pour d'autres batailles et d'autres
émotions, « accompli en tout exercice de guerre, » destiné à s'user
dans des plaisirs inquiets. Il se consume dans ces joutes stériles
d'une chevalerie déchue, joutes trop mêlées, dit Juvénal des Ur-
sins, « de choses déshonnêtes en matière d'amourettes. » — Le roi
s'ennuie! C'est pour cela qu'il se jette en tant d'amusemens bi-
zarres. Où est-il, le roi populaire, aimé alors, dans cette fête publique
qui vient de nous montrer la reine dans tout son éclat? De quelles
pompes le voit-on entouré? 11 se cache obscur dans la foule pour
mieux s'amuser. Il trouve piquant d'aller voir passer la reine en
grand équipage comme un simple bourgeois. Curieux jusqu'à vou-
loir approcher de trop près, il reçoit^des sergens plus d'un horion.
On sait à quel danger il s'expose une autre fois; enveloppé dans
un sac, il faillit être brûlé. 11 est certain qu'en ce temps où la
France avait tant besoin de se recueillir et de se refaire, elle paraît
elle-même atteinte de la contagion des fêtes. Elle ne pense plus
à l'Anglais. Fêtes splendides, toujours et partout, coup sur coup, à
Melun comme à Paris, pour le mariage du jeune duc d'Orléans avec
la fille du duc de Milan. Fêtes dans des voyages qui changent les
villes en autant de Paris pour la magnificence et le plaisir. C'est à qui
fera le plus de la Bourgogne ou de la France. Lorsque le jeune roi
eut châtié la révolte des Parisiens en mettant sur eux force impôts,
le duc Philippe le Hardi, qui ne savait pas ce que c'était que
compter avec l'argent, voulut d'abord lui faire traverser la Bour-
gogne, et des ordres furent donnés pour qu'on se préparât à le
recevoir. On n'imagine pas ce qu'étaient de tels frais de récep-
tion. Lorsque le roi s'arrête en une ville, il ne faut pas, pour
le nourrir lui et sa suite, moins que six bœufs, quatre-vingts mou-
tons, trente veaux, sept cents poulets, deux cents pigeons et beau-
coup d'autres objets pour la table, l'écurie et l'éclairage. On esti-
mait à 230 livres les frais d'une journée du roi. Les grandes villes,
comme Dijon, avaient aussi des présens à offrir en joyaux et vais-
selle d'argent ; mais Charles n'ayant point passé par le duché, les
villes en furent pour leurs emprunts, et les bourgeois pour les taxes
qu'ils avaient payées. Si la Bourgogne paya sans recevoir le roi,
d'autres pays le reçurent sans payer moins. Ainsi, par exemple, la
ville de Lyon, où Charles passa deux mois avec ses oncles en dé-
ployant son train accoutumé.
Laissons les brillantes entrées et fêtes de Charles VU, par trop
analogues à celles-là. Dn prince qui fuyait les profusions avec au-
tant d'horreur que Louis XI ne pouvait avoir de penchant pour ces
solennités dispendieuses, peu en rapport avec son antipathie pour
la représentation. Que seront les fêtes pour un tel roi? Des conces-
Tom xxYin. — 1878. 54
Digitized by VjOOQ IC
850 REVUE DES DEUX MONDES.
fi sions faites à la néœssité politique, une occasion de présenter
|i royauté à la noblesse et aux populations avec tout ce qui poui
Pi la rendre imposante. Aussi ne laisse-t-il pas en ces circonsiaDi
ta de faire bonne contenance. Son entrée est certainement au dozdJ
des plus brillantes. On ne porte pas à moins de douze mille cb
vaux son cortège dans cette circonstance. Lui-même, vêiu du
robe blanche de satin, d'un pourpoint cramoisi et d'un chapeau i
coupé, comme on en portait alors, paraît devant le peuple, moi
sur un cheval blanc, signe de la souveraineté, et les écbeWns p
\ '{ tent un dais au-dessus de sa tête. Les échevins de Paris ont k
jours eu dans ces solennités monarchiques un très grand sentimc
de leur importance. Eu 1389, ils aiment la parade et font du zè
monarchique. Ils se mettent en frais d'imagination pour êtreagré
blés au roi. Ainsi ils eurent l'idée, dans cette circonstance, de fa
présenter au prince par le hérault de la ville, nommé Cœur-Lofi
'l cinq belles dames, richement parées, montées sur leurs palefroi
1 et qui représentaient les cinq lettres de l'alphabet, formant le no
de Paris : idée ingénieuse qui ne figurerait pas mal dans la cér
i monie du Bourgeois gentilhomme.
' Parmi cette foule de princes, dont quelques-uns nourrissaient de
desseins hostiles prêts à éclater en complots et en révoltes, para
ces grands, dont plusieurs n'étaient pas sans crainte en venant
Paris, rien ne devait frapper plus la population parisienne que Te:
tràordinaire étalage fait sous toutes les formes par ce duc Philipp
si mêlé à toutes les affaires politiques, mais plus mêlé encore à toi
les plaisirs de son temps. On sait combien la maison de Boui^ogn
dépasse alors en éclat môme la cour de France. Ce duc semU
n'avoir alors qu'un souci : aux fêtes en ajouter d'autres, renchér
sur toutes les magnificences, aller au-delà de tous les divertisse
mens. Louis XI a beau faire, il est éclipsé, et n'est pas homme à i
pas le sentir. On dirait souvent que c'est ce bon duc qui donne j
fête, et que c'est aussi à lui qu'on la donne. 11 est entouré d'hon
mages encore plus que le roi lui-même, auquel ne manquent pou]
tant pas plus qu'à d'autres ces sympathies qui accompagnent h
avènemens. Le peuple s'approche de Philippe pour admirer la sell
et le chanfrein du cheval ornés de diamans; les habits du duc en soi
brodés, la bourse qui pend à sa ceinture semble tissuc de pierreries
ces joyaux, il affecte de les changer tous les jours ; on les estime
plus d'un million en valeur de notre temps. Ses archers, richefflei
équipés, son hôtel, qui déploie des splendeurs inouïes, ses belle
tapisseries d'Arras, rehaussées de soie, d'argent et d'or, son prodi
gieux buffet, dont les gradins étaient couverts de la plus magnifiqu
vaisselle, tout cela fait spectacle. On se rend en foule pour conteoi
Digitized by VjOOQ IC
LBS FÊTES PUBLIQUK DANS L* ANCIENNE MONARCHIE. 851
pler ce paillon, qu'il avait fait dresser dans son jardin, en velours
doublé de soie, brodé partout de feuilles et d'étincelles d'or, avec
les armoiries de toutes ses seigneuries.
Aux autres traits dont j'ai marqué toutes ces fêtes, celle-ci
permet d'en ajouter deux, l'un d'ordre littéraire, l'autre politique.
Dans cette grande fête parisienne les représentations théâtrales
eurent une place plus importante. Paris commence à ne plus com-
prendre de fêtes populaires sans le théâtre. On a pu noter môme
dans les Mystères une certaine somptuosité de décorations et
de mise en scène.. « Bien souvent, écrit M. Sainte-Beuve dans son
Tableau de la poésie et du théâtre au xvi* siècle^ c'était en pleÎQ air,
sur les places publiques, à la face de toute une population rassem-
blée, qu'ils dressaient leurs nombreux échafauds et qu'ils exécu-
taient leurs drames interminables, durant plusieurs jours consécu-
tif», du matin au soir, avec un vaste appareil de machines, de
tapisseries et de peintures. La nouveauté, la bizarrerie de cet en-
tourage et de cette montre^ on le conçoit, devenait aisément le
principal, et le texte de la pièce elle-même, le registre^ comme on
l'appelait, ne faisait souvent que fonction de libretto. La plupart des
costumes étaient empruntés à la sacristie, et surtout lorsqu'il s'agis-
sait de jouer Dieu le pére^ nulle chape et nulle étole ne parais-
saient assez magnifiques dans la garde-robe épiscopale. Aux divers
instans de pause^ ou pendant les scènes de paradis, les chantres,
les enfans de chœur et les assistans entonnaient les hymnes et
psaumes indiqués, et si la pièce se représentait dans la cathédrale,
les grandes orgues, par leur accompagnement, faisaient l'effet de
l'harmonie céleste. » Les « psaumes et les proses de l'ég'ise étaient
à la lettre les opéras de ces temps-là, w a très bien dit le P. Mé-
nestrier. Aux mystères, le xv* siècle vit ajouter les moralités, les
soties, les farces, celles-ci d'abord jouées exclusivement par la
basoche^ obligée plus tard de concéder au prince des sots de faire
jouer des farces, en obtenant en revanche l'autorisation de jouer
des soties. Tout cela formait un élément des fêtes et réjouissances.
Les très grandes libertés satiriques prises par ce nouveau théâtre
devaient appeler les sévères répressions et interdictions de Charles VU
et de Louis XI. Mais si la basoche éprouva des traitemens assez di-
vers de te dernier roi, traitemens fort rigoureux à la fin, qui ne
devaient cesser que sous Louis XII, prince libéral et débonnaire, les
Mystères purent se déployer plus librement. Ils montrèrent un
caractère plus profane qu'autrefois. Le clergé eut droit de s'en
plaindre au nom de la religion et de la morale.
Ces représentations et les autres réjouissances n'étaient pas le
seul attrait qui fit affluer à Paris. Un autre trait annonce le pro-
Digitized by VjOOQ IC
il 852 REVUE DES DEUX MONDES.
[ i grès de la monarchie centralisée. Les splendeurs de la roy»
J:| ne sont plus seulement un spectacle cju'on désire se donner. El
' I sont le signe de sa puissance. Au flot des curieux accoum
[4 toute la France se mêle celui des solliciteurs. Un écrivain da tm
j nous fait entendre qu'il y en avait plusieurs catégories. Cétùe
% premièrement ceux qui, ayant obtenu des places sous les régimi
;^ précédens, désiraient les conserver sous le nouveau; pois cen
j qui, ayant déjà une place, voulaient en avoir une meilleure; f
naient ceux enfin qui n'ayant pas de place brûlaient d'en obteE
; une, et ils n'étaient pas les moins nombreux. Sous prétexte derei
voir la fête, ils affluaient à la source des faveurs. II vint ufle mas
de gens pour demander réparation d'injustices réelles ou[HTéteDdu(
commises sous le règne précédent, dont ils accusaient les conseil
1ers du feu roi d'autant plus que ceux-ci étaient alors en plein
i disgrâce. La multitude des demandeurs et des curieux était si grand
que, selon le bruit public, il y avait à Paris cinq cent mille étnn
gers 1 On ne savait où se loger. Lorsqu'on avait trouvé piice dm
ime maison, il arrivait souvent qu'on en était délogé par les four
riers du roi ou des princes. Les villages voisins étaient remplis. I>
peur d'une trop grande cherté, on fit publier une taxe pour h
vivres, les vins et la nourriture des chevaux. S^uf qa'àujourd'bui
on n'établit plus de maximum, rien de nouveau ici encore.
A dire le vrai, ces siècles, au milieu de leurs plus grandes mi-
sères, déploient aux yeux des peuples un perpétuel appareil d€
fêtes. Réunissez aux portes d'une ville quelques brillantes caval-
cades, comme celles qui éblouissent les regards aux entrées de
princes et de ducs ; placez dans une cathédrale le haut deiigé avec
ses habillemens sacerdotaux ; ailleurs, dans un palais ou dans ur
prétoire, les dignitaires de l'ordre civil, n'est-ce pas là un spec-
tacle, le spectacle même le plus imposant? Que tous les ordres «
présentent ensemble avec leurs insignes distinctifs, que le clerg(
et la magistrature se mêlent à l'appareil militaire, ne voyez-voui
pas apparaître les plus superbes élémens de mise en scène qu'oi
ait jamais pu désirer ?
On verra plus tard se substituer dans de très vastes proportions 1«
fêtes de cour aux fêtes publiques. Celles-ci seront loin sans doute d(
disparaître, mais ne seront plus placées que sur le second plan. li fi
tendance, je l'ai dit, de la royauté à s'isoler dans ses plaisirs, conmM
plus tard dans samajesté,à s'entourer d'une cour plus brillante qu(
jamais, d'une noblesse de moins en moins mêlée à la masse. Ave(
un Henri III les fêtes se renferment de plus en plus dans l'intérieuj
du palais, elles ressemblent trop souvent à une orgie de courtisans,
« 11 faisait, dit l'Estoile, joutes, ballets et tournois, et force masca-
Digitized by VjOOQ IC
LES FÊTES PUBLIQUES DANS L* ANCIENNE MONARCHIE. 853
rades, où il se trouvoit ordinairement habillé en femme, ouvroit son
pourpoint et découvroit sa gorge, y portoit im collier de perles et
trois collets de toile, deux à fraise et un renversé, ainsi que lors les
portoient les dames de la cour. » A quelle contrée, à quelle basse
décadence faut-il rapporter ces fêtes célébrées à huis clos par la
luxure? Dans un festin, des femmes vêtues en habits d'homme fai-
saient le service ; dans un autre, « furent employées à faire le
service les plus belles et honnêtes de la cour, étant à moitié
nues et ayant leurs cheveux épars. » — Les fêtes majestueuses
et animées de Louis XIV ne craignent pas la lumière du jour
ou des flambeaux. Le grand roi donne quelques carrousels in-
spirés non plus par la chevalerie, mais par les romans de chevale-
rie, ce qui est fort différent. La masse admire ces pompes plus en-
core qu'elle ne s'y mêle, si populaire qu'ait été le monarque pendant
les premières années de son long règne; lorsqu'il aura cessé de
l'être, elles formeront contre son règne môme de la part de la
même masse irritée un grief de plus.
IIL
Si splendides qu'aient été ces fêtes du passé, elles présentent
aussi des côtés qui doivent être censurés. 11 en est qui tiennent à la
grossièreté et à la corruption des temps. Il n'y a eu guère de so-
ciété plus blasée, plus sceptique , plus corrompue que celle du
xv« siècle. Ces débordemens et cette facilité aux crimes allaient être
pourtant encore dépassés au xvi*. Non pas certes non plus qu'en
cette fin du xiv* siècle et durant le xv* les fortes vertus ne fassent
défaut, ni les élans d'une vraie piété. Tous les sentimens, toutes
manières de vivre existent simultanément dans une grande société.
Il est toujours aisé d'opposer des démentis aux jugemens trop ab-
solus. 11 est difficile pourtant d'exagérer le manque de sens moral,
les goûts de luxe et de débauche, la légèreté frivole et vénale d'une
trop grande partie de cette noblesse brave, il est vrai, mais sans
patriotisme trop souvent, et toujours prête à la sédition, à la trahison
envers son prince. Elle fit battre par ses défauts la France par les
Anglais. Les fêtes publiques de ces temps valent mieux sous certains
rapports que ces temps eux-mêmes. Ce n'est pas une raison pour
taire les désordres qui devaient donner par momens à certaines rues
un aspect de kermesses. Que dire surtout de ces indécences autori-
sées qui faisaient partie du programme? On en rencontre dans
presque toutes ces célébrations. Elles n'étaient pas pour déplaire à
Louis XI, prince graveleux et libertin malgré toutes ses dévotions et
avec ses mœurs si facilement cruelles. Parcimonieux en tout le reste,
Digitized by VjOOQ IC
^j Sbh RETUE DES DEUX MONDES*
1 1 il ne se permettait que deux sortes de dépenses, mais il n'y ép
i l gnait guère, c'étaient la chasse pour laquelle il De se refusait rie
S 4 et quelquefois les femmes auxquelles il donnait assez libéraleissi
I f Jn a vu les représentations théâtrales qui accompagoaieot c
f solennités; il y en avait, disent les chroniqueurs, dans toutes i
j rues. En outre il y avait des tableaux vivans d'une complète n
dite. Sous le nom de sirènes s'exhibaient des jeunes filles tout
nues, plongées dans l'eau jusqu'à la ceinture et choisies parmi 1
plus belles. Louis XI reçut leurs complimens, qui consistaient
pièces de poésie. On joue en 1&68 à Lille, devant Cbarles le 1
méraire, le Jugement de Paris. Les trois déesses y paraissent Ai
toute la simplicité de la tenue mythologique. Albert Durer nippoi
du voyage qu'il fit dans les Pays-Bas en 1520 le souvenir (
choses semblables. « Le magistrat d'Anvers, écrit^l à son ami Mi
lanchthon, avait arrangé, lors de l'entrée de Charles-Quint, sur »
passage dans la rue, toute sorte de spectacles où figurèrent les pi
belles et plus nobles demoiselles de la ville, presque toutes nue
sans chemise, couvertes seulement de robes de gaze très fine. » 1
jeune empereur, très sérieux, ne regarda pas de leur côté, ma
Diirer avoue que, pour lui, en sa qualité de peintre, il ne se Bt pi
faute de les contempler. Ces sortes d'exhibitions ne sooi pas seule
ment, on le voit, les accessoires fréquens des fêtes en France; g
les retrouve aussi à l'étranger. .
Un autre accessoire grossier, ce sont les largesses faites au peupl
On jetait quelque menue monnaie qu'il se disputait dans la boa(
On y jeta longtemps aussi quelque victuaille sur laquelle on se pn
cipitait d'une façon bestiale. Nos secours à domicile valent mieu:
Us ménagent du moins la dignité humaine. Alors, c'étaient aussi è
bombances, d'interminables ripailles. La féodalité les av^t dé
vues dans leur plein développement. Le peuple avait l'habitude
la passion de ces sortes de réjouissances fort à la mode dans 1
corporations et les confréries. Ces repas populaires, véritabJernc
pantagruéliques, étaient usités dans tous les pays, et on n'a p
ridée des folles excentricités qui se produisirent en ce genre. (
n'est plus même au moyen âge, c'est en 1601 qu'on voit les bouche
de Kœnigsberg imaginer de fabriquer une andouille de 1,005 ai
nés, et les boulangei-s, qui la mangent avec eux de compagni
fournir des pains de b aunes pour la mértie circonstance. La Fran
est loin d'avoir le monopole de ces extravagances. S'il était pofôil
de l'exonérer de cette sorte d'excès en montrant que d'autrœfire
encore pis, je citerais ce qui fut fait au palais de Westminst
pour le couronnement d'Edouard !«• en 1273. Tout l'espace de tei
rain libre dans l'enclos du palais de Westniinst^- fut enticreoaei
Digitized by VjOOQ IC
LES FÊTES PUBUQUSS DANS l'aNQENNE MONARCHIE. 855
couvert de maisons et dépendanœs ; des tables solidement fixées
sur le sol furent dressées. Ces repas prodigieux se prolongent pen-
dant deux semaines environ. Tous ceux qui viennent, riches ou
pauvres, sont reçus et nourris gratuitement. Des cuisines en grand
nombre avaient été bâties dans le même enclos, et, dans la crainte
qu'elles ne pussent suffire, on avait disposé des chaudières de plomb
en nombre incalculable au dehors, en plein air, pour la cuisson des
viandes. Les comptes des dépenses faites à cette occasion mention-
nent l'acquisition de trois cents tonneaux de vins qui coûtèrent,
compris le transport, 6A3 livres lô sols ^ deniers* Il en fut bu cent
seize le seul jour du couronnement. Ces vins provenaient eu grande
partie de Bordeaux. Les mômes comptes relatent l'achat des chau-
dières de plomb, l'établissement de fours, etc. — Une écurie pro-
visoire, d'une étendue considérable, ajoute le chroniqueur, fut éle-
vée dans le cimetière de Saint-Margaret. Pour que le roi et la reine
pussent passer à couvert de leurs appartemens à l'église, on dressa
une galerie de bois. Le chœur de l'abbaye était garni d'un plancher
provisoire. Les travaux et le vin seulement s'élèvent à 2,835 livres
1 sol 1 denier. Cette somme, d'après des calculs que je n'ai pas à
reproduire, donnerait plus d'un million de francs d'aujourd'hui.
Un grief plus sérieux s'élève contre ce qu'il y eut d'excessif dans
le nombre et les dépenses des fêtes de l'ancienne monarchie. On
dit, et nous venons d'affirmer que ces fêtes furent populaires. Rien
n'est plus vrai. Il ne faudrait pas croire pourtant que ce fut sans
restriction. On a beau aimer les fêtes, il reste la carte à payer. II y
a toujours eu deux choses que le peuple aurait désiré concilier :
l'augmentation dans les plaisirs et la diminution dans les charges.
On lui donnait des plaisirs, il applaudissait. On aggravait ses im-
pôts, il criait. Il ne saisissait pas toujours très bien ni très vite le
rapport entre ces deux choses, mais un moment venait pourtant où
il fmissait par s'en douter. Ces accroissemens d'impôts pour cause
d'excessives dépenses données en partie aux fêtes, et les mur-
mures qui en sont la suite, qu'ils sont instructifs à suivre à travers
l'histoire I C'est pour subvenir à ces dépenses et amusemens qu'on
vit s'établir l'usage de lever à Paris, de trois ans en trois ans, sous
le nom de u la ceinture de la reine, » un droit spécial sur le vin. Le
periuisage^ le cellerage^ frappèrent sur le propriétaire qui mettait
son vin en perce ou le plaçait dans les celliers. Le cJiantelage^ éta-
bli sur les chantiers, la traite foraim^ étaient perçus en partie pour
faire face à ces frais. A la royauté fut dévolue une annéi3 des reve-
nus prélevés sur les successions collatérales. Comme il fallait que
Charles VI trouvât chaque jour de quoi satisfaire à ses amusemens,
chaque matin on mit dans son colfre dix écus d'or en monnaie.
Digitized by VjOOQ IC
856 REVUE DES DEUX MONDES.
La chambre des comptes fit des représentations, qui n'empêchèrent
pas d'augmenter la gabelle du sel et de changer les monnaies pour
en tirer profit. Le ministre des finances Noviant avisa que pour
soustraire aux entraînemens le trésor du roi, il fallait le mettre en
lingots, mais comment? Le moyen était original. On fondit l'épargne
du trésor en une masse ayant la forme d'un cerf. C'était le corps
de la devise du roi, et on croyait par là donner au prince le goût de
l'économie. Malheureusement, il n'y eut jamais de fondu que la
tète du cerf; la tète aussi devait être bientôt convertie en monnaie.
Avouons que l'expédient était moins ingénieux que l'amortissement,
qui pourtant a trompé tant d'espérances.
On promettait, au moment des fêtes, de diminuer les impôts, ce
qui poussait fort à se réjouir. Quel exemple que celui des fiançailles
et du mariage d'Isabelle de France avec Richard II d'Angleterre !
Quel échange de cadeaux à n'en plus finir entre les princes 1 Les gros
diamans, les pièces d'orfèvrerie, les étoffes se donnent, s'échangent
comme si c'étaient menus présens, et comme on mène joyeuse vie!
Puis on s'apprête, en France et en Angleterre, à la même lutte de
magnificence. Les orfèvres et les brodeurs sont tous mis à l'œuvre ;
on ne voit qu'or, argent, perles, diamans et précieuses étoffes; les
boutiques en sont combles. Pour tout cela il faut se procurer
encore de l'argent. On profite de ce mariage et de la paix qui
mettaient le peuple en bonne disposition, et on le fait payer comp-
tant, en lui promettant de réduire d'un quart la gabelle et la
taxe des vins. L'année n'était pas révolue, et le subside du ma-
riage était à peine levé, dit le Religieux de Saint-Denys, a que tout
était remis comme auparavant. » Aussi tous ces divertissemens,
ces joutes, ces banquets, ces chaînes d'or et d'argent données en
présens, ces habillemens brodés, ces joyaux de toute sorte étaient-
ils devenus le sujet d'une plainte générale. Le roi d'Angleterre n'en
était pas à l'abri non plus, et c'était en ce pays plus sérieux ; ses
sujets avaient une volonté plus constante de se défendre, et plus
de moyens déjà de le faire avec succès.
Les philosophes devaient plus tard se montrer de l'avis du peuple
sur les effets ruineux de ces fêtes trop multipliées et trop dispen-
dieuses où s'était laissé entraîner la monarchie par une pente fatale.
Les économistes devaient dire aussi leur mot. Leur examen portait
particulièrement sur un aphorisme qu'on répète encore lorsqu'on
donne des fêtes publiques : cela fait aller le commerce. Les éco-
nomistes, au dernier siècle, avaient l'indiscrétion de demander s'il
n'y avait pas là aussi une mesure à observer; si ce capital, employé
en choses rapidement détruites et souvent futiles, ne pouvait rece-
voir un emploi plus réellement fructueux pour chacun et pour tous;
Digitized by VjOOQ IC
LES FETES PUBLIQUES DANS l' ANCIENNE MONARCHIE. 857
si ce qu'on donnait à certaines industries n'était pas enlevé par là
même à d'autres plus sérieusement utiles; s'il ne fallait pas com-
bler ces vides par des taxes ; si ces taxes n'agissaient pas à leur
tour comme un absorbant de ces salaires et de ces profits dont
vivent les masses. Questions embarrassantes, qui mirent plus d'un
gouvernement de mauvaise humeur. Elles ont fait accuser plus
d'une fois ceux qui les posaient d'être des perturbateurs de la
quiétude publique. Ils disputaient au peuple ses distractions les
plus légitimes avec la part d'argent que les fêtes mettent, dit-on,
dans sa poche. Aucune accusation n'est moins fondée pourtant.
L'existence des fêtes publiques peut être défendue par des motifs
que les économistes ne contestent pas. Les démocraties n'ont pas
besoin qu'on les leur rappelle. Elles ont le goût des fêtes; elles ne
l'ont même que trop montré. Elles ont cédé à la même pente qui
entraînait la royauté. Athènes en ce genre n'avait pas commis moins
d'excès que Louis XIV. Florence par momens se montre aussi folle
que tel Valois épris de la même passion.
Les fêtes sont un impôt. C'est un plaisir qu'on paie obligatoire-
ment. Raison de plus de se montrer respectueux jusqu'au scru-
pule de la liberté des citoyens. Il y a là aussi des convenances
morales et des règles économiques, qui, pour s'imposer aux ré-
gimes monarchiques, ne sont pas abrogées pour les administrations
républicaines. Les fêtes les mieux motivées, les plus splendides,
ne sauraient, par cela seul qu'elles font circuler l'argent et que quel-
ques-uns en profitent, constituer ce qu'on peut appeler sous le
rapport économique une afiaire avantageuse et une branche de
revenu. Quelque bonne volonté que l'on y mette, on ne peut consi-
dérer comme une richesse un feu d'artifice tiré même à bonne in-
tention. Il y a mille choses qui profiteraient davantage. Il ne serait
pas impossible que tel ouvrier trouvât lui-même qu'il vaut mieux
accorder quelques francs de plus à ses besoins que les dépenser
en réjouissances et en taxes à l'octroi, sans parler de l'argent dé-
pensé inutilement, du temps perdu et mal employé, et des exci-
tations qui survivent. L'histoire se charge de démontrer la vérité
profonde du mot de Mazarin: Le peuple cante^ il paiera. C'est
justement là ce qui finit par diminuer un peu « le prestige » dont
chaque gouvernement aime tant à parler. Le plus sûr u prestige »
pour les républiques est l'économie qui épargne les deniers popu-
laires, et les monarchies elles-mêmes auraient trouvé leur compte
à s'en mieux souvenir.
Henri BAunsaLART.
Digitized by VjOOQ IC
rM
LA PEINTURE
k L'EXPOSITION UNIVERSELLE
IV.
La Belgique est un pays où fleurissent l'agriculture, riDdastri
la monarchie consliiuiionnelle et les querelles religieuses; la Be
gique est aussi un pays où Ton sait dessiner et peindre. Ellenap
seulement hérité des aptitudes naturelles qui distinguaient Jes FI
mands, ses glorieux ancêtres, et de leur goût particu/ierpourA
beaux-arts; elle s'est appliquée à recueillir pieusement leurs tn
ditions, leurs méthodes, leurs procédés, jusqu'à leurs recettes. Null
part le gouvernement et les municipalités ne se donnent plus d
peine, ne s'imposent plus de dépenses pour propager l'enseignemei
du dessin. Si Ton tient compte de Tétendue de son territoire etd
nombre de ses habitans, la Belgique est l'endroit du monde où il
a le plus d'artistes et d'académies; aussi a-t-on pu dire que a I
peinture y est devenue en quelque sorte une industrie nationale (
que les tableaux flamands forment un article sérieux d'exportation.
La Belgique occupe une excellente place dans l'exposition uni
verselle des beaux-arts; elle y fait très bonne figure non-seule
ment par la qualité des tableaux qu'elle a envoyés, mais par leu
nombre et leur diversité. Elle a exposé des échantillons de so
remarquable savoir-faire dans toutes les branches de la pein
lure. Le paysage est représenté dignement par un naorl regret
table, M. Boulei^er, dont la Vue de Dînant est une œuvre fort
aussi bien construite que bien conçue, et par M. Chp et se
marines aux eaux troubles, lourdement clapoteuses, aux âel
brouillés» sur lesquels se détachent des voiles d'un brun fauve
M. Clays ne sait qu'un air, mais il le sait si bien qu'on Tentent
toujours avec plaisir. Parmi les animaliers belges, il faut signale
M. Verwée, qui a fait une étude aussi approfondie de la vach
ue M. Joseph Stevens du chien et du singe; quant à M. Verboeck
hoven, il s'est consacré tout, entier à la gloire du mouton, aniiw
Digitized by VjOOQ IC
LA PEINTORfi k l'exposition UNITERSIUXE. 859
peu commode à peindre, que Millet seul a vraiment connu ; empê-
tré dans sa laine, le mouton n'a pas de lignes et il faut pourtant lui
en donner, sans compter qu'il est bête, mais qu'il ne s'en doute pas
et qu'il convient de respecter son illusion. L'Orient, les lions, les
buflles et les marchands de pastèques ont rencontré un interprète
éloquent dans M. Verlat , dont le talent robuste cherche à s'in-
; spirer des grands maîtres de Técole espagnole; M- Verlat devrait
' leur laisser les saintes familles, les lions font mieux son affaire. On
trouve encore dans la section belge d'excellens peintres de portraits,
savans et consciencieux ; il suffit de nommer M. de Winne. On y
trouve aussi de grandes pages d'histoire, bien composées et qui ne
sont point insignifiantes. Il faut citer dans le nombre le Canossa en
ian mm de M. Gluysenaar. On peut reprocher à ce peintre d'a-
voir une palette trop pauvre et trop de goût pour les tons neutres;
son tableau n'en est pas moins digne d'éloges. On y voit l'empe-
reur Henri IV gravissant à genoux son calvaire, c'est-àrdire l'esca-
lier au haut duquel l'attend le terrible Grégoire VU, accompagné
de la dévote Mathilde de Toscane. En contemplant cette scène, on
comprend fort bien que M. de Bismarck se soit écrié un jour : w Non,
nous n'irons pas à Canossa. » Qui pourrait avoir envie d'y aller en
de telles conditions et dans une telle posture?
Personne ne l'emporte sur les peintres belges en science et en
savoir-faire. Ils ont de qui tenir, ce sont des enfans de la balle,
qui ont appris l'art par règles et par principes et qui savent les se-
crets de leur métier. Tout a sa rançon. On ne peut avoir trop d'ao-
quis, mais l'acquis nuit quelquefois au sentiment personnel. Nos
souvenirs doivent être nos amis, ils ne doivent pas être nos tyrans,
et, s'il est bon d'être sur de soi-même, il y a deux sortes de certi-
tude : l'une est le fruit de l'expérience et d'une conviction puis-
samment raisonnée, l'autre est le résultat d'une leçon bien apprise,
l'une fait les maîtres, l'autre est la marque des éternels écoliers.
Le sentiment personnel fait défaut à un grand nombre de peintres
belges ; leurs œuvres sont correctes, distinguées, pleines d'habileté et
de talent, mais on regrette de n'y pas trouver ce je ne sais quoi qui
saisit, s'impose et ne peut s'oublier. Ils aspirent trop souvent à en-
trer dans la peau des autres, et, si bien qu'on s'y installe, on n'y
est jamais chez soi. L'ambition de tel portraitiste de Bruxelles est
qu'on prenne ses portraits pour des portraits anciens; tel paysa-
giste d'Anvers, M. Lamorinière par exemple, s'occupe plus de res-
sembler à Hobbema qu'à la nature. C'est surtout dans la peinture
de genre qpie se fait sentir cette tendance à l'art rétrospectif. La
Belgique contemporaine est un pays de forte vie publique, oii les
passions sont ardentes, où les luttes électorales sont fertiles en
Digitized by VjOOQ IC
I I 860 RETUE DES DEUX MONDES.
I ] încidens sérieux ou plaisans. Les peintres belges n'aunîait qi
I \ regarder autour d'eux pour découvrir des motifs dignes de tenfe
]• ; leur pinceau ; mais ils préfèrent regarder derrière eux, et c'est at
^; maîtres flamands ou hollandais du xvuT siècle qu'ils yont daDiiKl<
i 1 leurs inspirations. Personne ne peut douter que M. Wiflons, q
1 possède des qualités d'exécution si remarquables, ne s'occopebei
l \ coup de Metsu, de Mieris, de Terburg, que M. Hadou ne rêveso
vent de Téniers ou de Van Ostade; mais ces admirables peiatr
; ont représenté les mœurs, les scènes, les costumes, les %nr
qu'ils avaient sous les yeux, les grandes dames et les bourgeoise
- j les cavaliers et les paysans, les tabagies, les corps de gtfde
I les kermesses de leur temps, — « Quand je parlerais toutes l
langues de la terre et même des anges, disait l'apôtre Paul,
je n'ai l'amour, je suis comme l'airain qui résonne ou comme
cymbale qui retentit. » Quand vous auriez la finesse de de^
• l'harmonie de clair-obscur de Metsu, l'extrême fini de Miens,
touche légère et piquante de Téniers, et quand voas peifldri
comme Terburg une robe de satin, il y aurait entre eux et vous cet
différence considérable qu'ils ont passé leur vie à rendre ce qu'i
voyaient et que vous passez la vôtre à refaire ce qu'ils ont vu. I
étaient naïfs, vous ne l'êtes pas. Ce qui manque le plus aux artisti
belges dont nous parlons, c'est la naïveté, ils se souviennent tro
Pour se rendre digne de passer à la postérité, il faut coounenc
par être de son temps, et il n'y a d'œuvres immortelles que oeil
qui ont une date.
Les deux coryphées de la section belge sont sans contrée
M. Wauters et M. Alfred Stevens. Outre son intéressant tableau
la Folie de Van der Goes^ que nous avions admiré déjà au sale
H. Wauters a exposé deux toiles importantes dont le sujet est ei
prunté à la vie de Marie de Bourgogne. Dans Tune, cette princes
implore des échevins de Gand la grâce de ses conseillers Hugon
et Humbercourt. Dans l'autre, elle jure de respecter les privilfeg
conununaux de la ville de Bruxelles; debout sur une estrade, el
pose la main sur l'Évangile que lui présente un évêque assisté <
deux enfans de chœur. M. Wauters s'est donné beaucoup de pei
pour costumer conmae il convenait la plupart de ses personnage
Marie seule aurait le droit de se plaindre de lui, sa robe n'est qu
moitié faite, c'est du satin qui n'en est pas. Ce détail malheurei
ne tire pas à conséquence; M. Wauters est un artiste sérieux
sincère qui respecte son art, et ses peintures d'histoire lui fo
grand honneur. La composition en est bien ordonnée, les attitud
ont de la dignité, les figures ont du caractère, la touche est lai?
ferme, accentuée. Ces peintures seraient des chefs-d'œuvre,
Digitized by VjOOQ IC
LA PEINTURE A L'eXPOSITION UNIVERSELLE. 861
M. Wauters avait plus de flamme, cette étincelle qui se commu-
nique et qui met le feu aux poudres.
Ce n'est pas à M. Stevens que manque Tétîncelle, et ce n'est pas
lui non plus qui se permettrait de ne faire une robe qu'à moitié.
On connaît les audaces et les raf&nemens de cet ingénieux artiste,
la délicatesse merveilleuse de ses demi -teintes, le charme de ses
tons gris ou roses, et on sait qu'il est le premier honmae du monde
pour broder une dentelle, pour faire chatoyer le satin, pour peindre
la soie, le velours et surtout les châles de cachemire. Les femmes
qu'il affuble de ces robes et de ces châles incomparables sont quel-
quefois d'aimables mondaines dont la tête est parfaitement vide,
charmantes poupées qui ne s'occupent que de chiffons; mais le plus
souvent ce sont des créatures interlopes, profondément versées
dans l'art des dangereuses séductions. Le chef-d'œuvre de M. Ste-
vens |en ce genre est son Sphinx parisien. Nous le voyons de face,
ce sphinx ; son visage est dans l'ombre, une lumière mystérieuse
se joue dans ses cheveux d'un blond chaud. Dn boa de martre est
négligemment noué autour de son cou, sa robe blanche est semée de
petits bouquets de roses et de bluets. Sa bouche entr'ouverte vous
laisse apercevoir ses dents, qui mordillent un de ses doigts. Ses
yeux bleus expriment une pensée vague, une espérance qui res-
semble à un appétit. Il s'agit sans aucun doute de quelque fils de
famille que cette terrible femme se promet de croquer, lui et ses
millions, et sûrement elle y réussira, quoiqu'elle ne soit pas jolie;
mais c'est un beau monstre, et il faut se défier des monstres, sans
compter que le modelé de ses épaules et de ses bras est admirable.
Ce beau monstre est une merveille. Nous entendions une honnête
femme se plaindre que M. Stevens employât son pinceau et son ta-
lent à la glorification des coquines. Pour la consoler, nous lui fîmes
remarquer qu'il peint rarement des coquines heureuses ou triom-
phantes; il aime au contraire à les représenter inquiètes, agitées,
rêveuses, mordues au cœur par une émotion pénible, recevant un
billet fatal qui ruine leurs espérances. Il nous en montre une qui
est tout à fait désespérée, quoique sa robe blanche soit vraiment
un prodige de l'art et que son cachemire soit le plus beau de tous
les cachemires. M. Stevens a tenu à prouver aux honnêtes femmes
que le sort des coquines, si bien habillées qu'elles soient, n'est pas
toujours enviable, et c'est ainsi qu'il s'acquitte envers la morale.
Cependant le jury international n'a pas osé lui décerner la médaille
d'honneur qu'il mérite; selon toute apparence, il craignait en le ré-
compensant de paraître encourager les mauvaises mœurs.
Il ne faut pas chercher dans la section allemande un coloriste
aussi raffiné que M. Stevens; encore moins y faut -il chercher de
Digitized by VjOOQ IC
862 BEVUE DES DEUX MONDES.
séduisantes coquines et de beaux monstres. Par ordre supérieiff,li
porte a été fermée aux tableaux interlopes comme aux lableain
militaires ; nous n'y avons pas aperçu un seul escadron de uhlans,m
I I une seule femme qui se conduise mal, à moins que nous ne comp-
i, ' I tions parmi les femmes suspectes les deux sirènes que M. Bœà-
^ f lin a groupées dans une étrange composition intitulée Meera-
! I idyllCy laquelle n'est pas propre à inspirer le goût des idylles
? j marines. Les sirènes de M.Bœcklin ont une main verte et une main
\ \ bleue ; cela suffit pour mettre la jeunesse à l'abri de leurs amorces.
* , On ne trouve pas non plus dans la section de l'empire germanique
\ I de grandes toiles, des tableaux d'histoire tels que ceux de M. Wau-
I ters. Les artistes allemands semblent avoir renoncé aux vastes en-
\ I treprises, ils ne peignent plus le jugement dernier comme M. Come-
' I lius,ni la philosophie de l'histoire comme M. Kaulbach. L'exposition
: î) allemande , arrangée avec beaucoup de discernement et de goût,
i respire un esprit éminemment bourgeois; on pourrait croire en la
f« parcourant que l'Allemagne est le pays le plus tranquille, le plus
I pacifique, le plus modeste de l'Europe, où chacun, retiré chez soi,
» s'occupe de ses petites affaires particulières et sunei/te son pot-
au-feu, sans se soucier de jouer le moindre rôle dans l'histoire du
monde. Il n'y a rien dans cette grande salle qui puisse faire penser
à M. de Bismarck, au traité de Berlin, aux élections du Bekhstag-,
mais on y trouvera quelques excellens portraits, de nombreux ta-
bleaux de genre, parmi lesquels il en est de r^arquables, quel-
ques paysages intéressans et un tableau de demi-caractère, qui est
une œuvre très bien venue et vraiment réjouissante.
Le portrait de la princesse Elisabeth de Carolath-Beuthen, par
M. Richter, a été fort admiré. M. Richtera traité comme il convenait
son beau modèle. La princesse, en toilette de bal, les bras nus, aposé
son coude sur le dossier de sa chaise; elle appuie contre sa main
droite sa tête fière et délicate, aussi fine que distinguée; son autre
main pend le long de son corps et joue avec un bracelet. l]n superbe
dogue, fort distingué lui aussi , est accroupi sur un pan de sa robe.
Voilà une femme bien gardée ; mais elle se charge de se garder elle-
même, il y a dans ses yeux comme dans sa bouche quelque chose de
hautain et de dédaigneux qui tient ses admirateurs à distance. Quel-
qu'un disait : « Ce portrait est admirable, mais il vous reçoit mal. »
Dans les tableaux de M. Stevens, la robe vaut souvent mieux que
la femme; ici la femme vaut mieux que sa robe, qui est d'un blanc
crayeux ou couleur de sucre et manque de souplesse. Ce qui nous
chagrine et nous inquiète, c'est que la princesse tourne le dos à un
ardent feu de coke, peu s'en faut que ses dentelles ne frôlent la
cheminée ; il sulfirait d'un mouvement malheureux et d'une élin-
Digitized by VjOOQ IC
LA ?EINTUBE A l'eXPOSITION UNIVERSELLE. 863
celle pour causer un affreux accident. C'est aussi un remarquable
if portrait que celui du docteur Dœllinger par M. Lenbach. 11 nous le
5; montre de face, tenant un livre de ses deux mains croisées sur ses
ij genoux. La tête est pleine de caractère, c'est bien une tête de doc-
-i teur, de fouilleur, de chercheur et d'argumentateur. Le don de la
.; ressemblance est un don spécial qu'en France, par exemple,
^ M"^ Jacquemart possède au plus haut degré, comme elle Ta bien
^ prouvé dans ses beaux portraits de M. Dufaure, de M. Duruy et du
.. maréchal Canrobert. On n'aurait jamais vu le docteur Dœllinger
l- qu'on devinerait que son portrait est ressemblant; mais pourquoi
M. Lenbach a-t-il trop de goût pour les tons glauques? Pourquoi a-
t-il donné à son modèle un teint si verdâtre? On dirait que l'émi-
nent théologien sort de l'eau, qu'il en a rapporté des algues et des
varechs mêlés à ses cheveux. Pourquoi aussi lui avoir fait des mains
de bois? Nous avons vu les mains du docteur Doellinger, nous les
avons même touchées; nous pouvons certifier quelles sont en
chair.
M. Knaus tient depuis longtemps le sceptre de la peinture de
genre en Allemagne, son règne n'est point encore fini. Il a la verve,
l'esprit, la discrétion dans le trait, l'entente de la composition,
l'observation pénétrante et fine, toutes les qualités et toutes les
vertus de son état. Nous avons revu avec un nouveau plaisir son
Enterrement^ œuvre exquise dans laquelle on ne trouve à reprendre
qu'une couleur brune un peu rance. A Y Enterrement nous préfé-
rons encore un tableau de date plus récente, qu'il a iniitulé tm
Élevée plein d* avenir. Nous sommes dans la boutique d'un marchand
d'habits; le vieux fripier, tenant d'une main sa longue pipe, gesti-
culant de l'autre, enseigne à un jeune gavroche, assis en face de
lui, un bon tour de sa façon. Le gavroche lui répond par un sou-
rire d'intelligence; il a compris à demi-mot et il semble dire : Voilà
qui est bien joué. On peut s'en remettre à lui : livré à lui-môme, il
trouvera mieux encore ; cet élève ira plus loin que son maître.
D'autres peintres de genre : M. Hildebrandt, M. Hoff, M. Defreg-
ger, ont sans contredit beaucoup de talent; mais l'enfant qui mange,
l'enfant qui boit, l'enfant qui rit, l'enfant qui pleure, joue un rôle
trop considérable dans leurs ouvrages, et leurs petites scènes d'in-
térieur sentent un peu le renfermé. La peinture de genre a pour
mission de représenter des mœurs et non de conter des anecdotes;
la peinture anecdotique a remplacé chez nos voisins comme chez
nous la peinture de mœurs. Passe encore quand l'anecdote est gaie;
mais l'anecdote larmoyante est la mort de l'art, surtout quand on a
le fâcheux travers de souligner ses intentions et d'aimer trop le
brun-marron. En revoyant tel tableau qui d'abord vous avait
Digitized by VjOOQ IC
86Â REVUE DES DEUX MONDES.
charmé, vous n'éprouvez plus que de la lassitude, et la lassitude
produit l'agacemeût. Les grands maîtres de TAllemagne du xn® siè-^
de se distinguaient par Tintimité et le contenu de la passion, par
la puissance du caractère, jointe au sentiment le plus pittoresque
du détail. Leurs descendans sacrifient le pittoresque au Gemûth ; il
est bon d'avoir du Gemûth, mais il ne faut pas s'en faire une pro-
fession. Il est fâcheux également de n'avoir pas assez de netteté et
de vigueur dans le parti pris. On a dit jadis que dans une réunion
de douze Allemands il y avait toujours vingt-quatre partis, par la
raison qu'il y a deux partis dans chaque Allemand. Gela n'est plus
aussi vrai qu'autrefois en politique, mais c'est encore vrai en pein-
ture. Tout est compromis par l'indécision dans le choix, par la mol-
lesse de la volonté, et l'artiste qui court après deux lièvres à la fois
risque de les manquer tous les deux.
Cependant la section allemande renferme quelques tableaux de
genre qui sont de véritables peintures de mœurs et dont l'exécution
est d'une netteté irréprochd)le. La facture est un peu sèche, trop
succincte dans la Banque populaire en faillite de M. Bockelmann;
mais ce défaut est racheté par la justesse et la finesse des inten-
tions. Les désastres financiers qui ont affligé nos voisins dans ces
dernières années ont trouvé leur peintre dans l'habile artiste de
Dusseldorf. Une troupe de petits bourgeois et d'artisans, hommes
et femmes, sortent de la séance où on vient de leur apprendre qu'ils
toucheront tout au plus le 2 pour 100 sur leurs actions ; ils ont le
front bas, le regard mélancolique, une figure de décavés. A quel-
ques pas de là, de gros bonnets de la finance, désintéressés dans
la question, dissertent sur la catastrophe, dont ils expliquent sa-
vamment les causes et les effets; la galerie parait trouver leurs ex-
plications aussi claires que peu consolantes ; sur le devant, une
hotte de balayures renversée a répandu à terre un tas d'immon-
dices. Mon Dieu I oui, il n'y avait que cela dans la hotte, et voilà
ce que c'est que de croire à l'eldorado et aux promesses dorées des
Grûnder. Un autre tableau, aussi bien observé, mais fort supérieur
par l'exécution, est la Leçon de gymnastique de M. Piltz. Une
vingtaine d'écoliers rangés sur deux files écoutent la démonstration
de leur professeur, qui leur explique comment il faut s'y prendre
pour passer de la deuxième position à la troisième. Ils l'en croient
sur parole, ils sont désireux de bien faire, dociles, empressés, et ils
ouvrent des yeux aussi grands que des portes cochères; ce sont
d'admirables échantillons de la deutsche Zucht. Une nombreuse as-
sistance, le pasteur de la paroisse, un vieil invalide, des bonnes, des
petites filles contemplent avec le plus vif intérêt cette scène, qui se
passe au pied d'une sablière surmontée de quelques arbres. Il y a de
'Digitized by VjOOQ IC
LA PEINTURE A l'exPOSITION UNIVERSELLE. 865
la clarté, de la fraîcheur dans ce tableau judicieusement composé;
mais ce qu'il faut admirer surtout, c'est la profonde conviction du
professeur. Il a l'air d'un initiateur, d'un pontife. Il a une foi robuste,
inébranlable, dans la beauté de sa science; il sait que la gymnastique
allemande a gagné les batailles de Sadova et de Sedan, et qu'elle est
l'outil choisi par Dieu pour régénérer l'espèce humaine. Ce pédant
à la tête osseuse semble porter le monde à bras tendus^ Hegel mé-
prisait les peintures où l'on ne voit que lui et elle; il estimait que
le devoir des peintres est de peindre des types. L'excellent tableau
de M. Piltz porte bien la marque de l'Allemagne en l'an de grâce
1878.
Le point lumineux, le bijou, la joie de la section allemande est
le tableau de M. Jozef Brandt, intitulé : Cosaques de ï Ukraine au
xvii* siècle entrant en campagne. M. Brandt est un Polonais qui a
fait ses études à Munich; mais son talent nous parait être plus
slave qu'allemand. Une troupe de cosaques, armés de longues
lances, coiffés de bonnets fourrés et montés sur de petits chevaux
galopans, se met en route pour aller batailler quelque part ; ils
sont précédés de leurs musiciens, qui jouent de la mandoline et du
tambourin. Cette musique et l'espérance du pillage les transportent
d'allégresse, ils ont l'âme en fête. Les uns agitent leurs bonnets au
bout de leurs lances, les autres les jettent en l'air; leurs chevaux
semblent participer à la joie générale ; ils tricotent des jambes,
dansent sur place, cabriolent et caracolent. L'hetman^ qui marche
en tête, conserve seul sa gravité, il médite son plan de campagne.
La cavalcade se déroule jusqu'à l'horizon dans une vaste steppe,
que recouvre un ciel gris et brumeux. Ce tableau est plein de mou-
vement, de vie et de belle humeur. Il est possible qu'en dessinant
ses chevaux M. Brandt se soit inspiré de Fromentin ; mais ceux qui
ont pris ses cosaques pour des musiciens arabes et qui lui ont re-
proché de voir l'Orient en gris n'y avaient pas regardé d'assez près.
V.
L'Allemagne a laissé à l'Autriche le périlleux honneur d'exposer
de la peinture d'histoire de dimension monumentale. Il y a en effet
dans la section autrichienne deux grandes machines, qui s'imposent
à l'attention de tous les visiteurs et font tort à d'autres œuvi-es
intéressantes renfermées pour leur malheur dans la même salle.
M. Matejko a voulu célébrer dans son grand tableau l'union conclue
à Lublin en 1569 entre la Lithuanie et la Pologne. Dans son im-
mense toile, qui a les proportions d'un événement, M. Makart,
professeur à Vienne, a représenté l'entrée de Charles-Quint à Anvers.
Ton xxTni — 1878. 55
Digitized by VjOOQ IC
866 REVUE DES DEUX MONDES.
^ M. Matejko est un Polonais de Cracovie, depuis longtemps cm
' i et estimé en France; M. Makart est un Tyrolien, élève de Pilo
^ lequel n*a pas encore quarante ans» et son Charles-Quint a /
i sensation en Allemagne, où il a été admiré autant que discuf
ir être discuté, c'est le succès, on ne discute que les forts et leshci
I reux, on abandonne les autres à leur triste destinée.
] M. Matejko s'attaquait à un sujet difficile et médiocrement pit
I resque. Sigismond 11 Auguste ayant renoncé à tous les droite c
; Jagellons sur la Lithuanie, ce pays fut réuni définitivement à
{ Pologne; on établit entre les deux pays une coœquatio juriw
et les grands officiers lithuaniens furent admis à l'honneur de siéç
l dans le sénat polonais. Voilà un compromis politique qu'il eu
I eut-être malaisé de raconter en peinture. M. Matejko était tei
I de réchauffer son sujet, et il a fait ce qu'il a pu. M. Makart n avj
I pas à réchauffer le sien, il avait plutôt à le sauver. Il a représen
; Charles-Quint entrant à Anvers avec un cortège de belles femmesnue
\ ou presque nues. M. Makart a dû s'interroger lui-même plus d'ui
l fois avant de décider quelle figure il donnerait à ces femmes. Ilnepoi
î vait nous montrer d*honnètes femmes fort étonnées et encore ph
^ embarrassées de leur nudité; c'eût été peu décent ; peindre les auu-e
ne convient guère à la gravité d'un tableau d'histoire. L'aruste s'es
tiré d'affaire en ne donnant à ces nymphes ni une expression d
pudeur effarouchée, ni un air d'impudence éhontée ; elles n'oi
point d'expression du tout, elles semblent faire la chose la plus m
turelle du monde, une chose qu'elles ont faite toute leur vie. A J
bien prendre, ce sont des figures allégoriques, détachées de quelqu
grande toile de Rubens,que M. Makart a eu soin d'amaigrir un pe
dans la crainte qu'on ne les reconnût, et sur lesquelles il a pass
une couche de jaune d'ambre, couleur qu'il paraît affectionner (
qui n'est point désagréable. Cependant il n'a point sauvé l'invra
semblance de sa composition; nous sommes accoutumés à voir le
allégories marcher sur les nues, nous avons plus de peine à ad
mettre qu'elles cheminent dans une rue bondée de monde, au miUei
d'une foule indiscrète, qui se presse autour d'elles, qui les frôle (
les coudoie.
Le principal défaut de la composition de M. Matejko est qu'ell
manque d'ensemble et d'unité; il a égrené ses groupes, chacun d
ses personnages ne pense qu'à soi et ne s'occupe point des autres
L'un soulève un crucifix, que personne ne regarde ; un autre s'ag«
nouille devant la Bible; un prélat bénit l'assistance, qui ne pari
point s'en douter; à droite, une femme debout semble prononce
un discours du trône, qu'on n'écoute pas. II y a bien du hasar
dans le rassemblement de ces figures, qui sont venues s'ajouter 1(
Digitized by VjOOQ IC
19 LA. PEINTURE A l'eXPOSITION UNIVERSELLE. 867
^unes aux autres pour boucher des trous. Dans le tableau de M. Ma-
"^kart, il y a beaucoup plus d'unité; seigneurs, bourgeois et grandes
'dames, vieillards et enfans, tout le monde s'occupe de Charles-Quint
"f et de son cortège; mais les visages n'expriment aucun, étonnement
- ni même aucune curiosité, et ne sachant que faire ni que dire, ces
comparses gesticulent pour passer le temps. Ils sont bien groupés;
; on devine qu'ils n'ont pas choisi leur place, un habile metteur en
K scène s'est mêlé de l'affaire. Cette toile énorme est moins une pein-
5 ture d'histoire qu'un beau décor d'opéra, une fin de quatrième
acte ; par malheur on a oublié les maillots. Si nous regardons au
faire, nous reconnaîtrons que M. Matejko a la brosse plus ferme,
, plus vigoureuse ; sa couleur générale laisse à désirer, mais il sait
i peindre énergiquement le morceau. M. Makart a moins de vigueur;
en revanche il possède une facilité étonnante et dangereuse, il
. peint de pratique, il improvise ; c'est une surface brillante qui
. manque de dessous, et on pourrait en dire ce que disait un émi-
. nent critique d'une œuvre médiocre de Rubens : « La peinture est
à fleur de toile, la vie n'est qu'à fleur de peau. » Dernièrement,
un concours a été ouvert en Allemagne pour décerner un prix
au meilleur feuilleton qui eût été écrit dans l'année. Si on n'a pas
donné ce prix à M. Makart, on a commis la plus criante injustice.
Le jury Ta réparée en lui accordant une médaille d'honneur, et,
pour ne point faire de jaloux, il en a donné une autre à M. Matejko.
Nous souscrivons de bon cœur à cette double décision; M. Matejko
et M. Makart sont deux artistes d'un incontestable talent.
On a dit que nous portions en nous-mêmes notre soleil et nos
brouillards ; ce que nous voyons dans le monde, c'est le plus sou-
vent ce que nous y mettons. Voilà une réflexion qui vient à l'esprit
en parcourant la section du royaume de Hollande. Les artistes de
ce noble petit pays, qui selon l'expression de Voltaire « a été le plus
singulier et le plus beau monumentde l'industrie humaine,» ressem-
blent bien peu aux Van Ostade, aux VanSteen, aux Cuyp,aux Potter,
aux Wouwerman. Que leur main se soit alourdie, ce n'est pas sur-
prenant, le don des miracles ne se transmet pas de siècle en siècle.
Ce qui nous étonne, c'est qu'ils continuent comme leurs illustres
ancêtres à peindre la contrée qu'ils ont sous les yeux et qu'ils la
voient d'un œil bien différent. Cette contrée est restée la même;
au XVII* siècle comme aujourd'hui^ la Hollande était un pays plat
et un peu monotone, un pays de pâturages et de canaux ; au
XVII* siècle comme aujourd'hui, elle avait de longs hivers et un
ciel brumeux. Les mœurs elles-mêmes ont peu changé; le Hollandais
est toujours un peuple libre, commerçant, calculateur et riche, et
Amsterdam est un des marchés monétaires où les gouvememens
Digitized by VjOOQ IC
868 REVUE DES DEUX MONDES*
endettés négocient des emprunts. Mais les peintres hollandais d'an-
trefois avaient l'œil gai, ceux d'aujourd'hui ont l'œil triste. Comme
l'a dit Hegel, « ce qui nous charmera toujours dans les maîtres
illustres que produisirent jadis les Provinces-Unies, c'est leur ma-
nière de comprendre l'homme et la vie humaine, c'est leur joie
naîvOf leur liberté d'esprit, la fraîcheur et la galté de leur fantaisie,
l'audace d'une exécution sûre d'elle-même, jointe à la magie du
coloris. Le joyeux abandon de leur âme, ajoute-t-il, leur tenait lieu
d'idéal, et ils nous montrent dans leurs tableaux ce dimanche de la
vie, qui nivële tout et embellit la laideur. » Les héritiers de leur
art et de leurs traditions ne nous montrent plus qu'un ciel téné-
breux, où la brume a tout envahi, et des paysans ou des bourgeois
occupés à porter péniblement le poids de leur existence. A quoi
faut-il attribuer cette mélancolique métamorphose î En cherche-
rons-nous la cause dans les ennuis, dans les tracas que leurs colo-
nies procurent aux Hollandais? Faut-il s'en prendre aux Achantis,
à qui ils font la guerre la plus coûteuse, laquelle produit chaque
année dans le budget un gros déficit ? Louis XIV était un ennemi
un peu plus redoutable que les Achantis. L'invasion des troupes
françaises en 1662 effraya tellement Van Ostade qu'il vendit tout ce
qu'il possédait à Harlem et qu'il fut sur le point de se sauver à
Lubeck ; il n'alla pas plus loin qu'Amsterdam et il y recouvra toute
sa galté. La Hollande a changé d'humeur, son imagination s'est
assombrie, sa palette a pris le deuil.
Les Pays-Bas possèdent aujourd'hui un peintre de genre et un
payss^ste qui sont l'un et l'autre des artistes d'un rare mérite et
qui se ressemblent par leur facture comme par la profonde mélan-
colie de leurs inspirations. Ce sont deux talens frères, amis de la
brume et de la nuit. Soit que M. Israëls représente les pauvres
d'un village attroupés autour d'un bateau de pèche et mendiant du
poisson, soit qu'il nous fasse assister à un repas de savetiers ou
qu'il nous montre une mère qui, sa poêle à la main, s'apprête à
faire des crêpes pour célébrer un anniversaire, sa peinture est tou-
jours sombre et toujours lourdement empâtée ; la lumière en est
absente, la joie aussi ; en vérité, si M. Israëls a raison, nous de-
vons croire qu'il n'y a dans ce monde ni soleil ni une seule occasion
de rire. Les personnages qu'il met en scène ressemblent à des
ombres échappées des limbes, où elles ne tarderont pas à s'englou-
tir de nouveau. Et cependant regardez-y de près, vous découvrirez
que ces ombres sont bien dessinées, bien bâties, qu'elles ont du
corps, et que si la main qui les a évoquées n'a pas hérité des grâces
de l'antique Hollande, eUe en a la solidité. Le tableau le plus re-
marquable que M. Israëls ait exposé au Champ de Mars est intitulé
Digitized by VjOOQ IC
E LA PEINTURE A l'eXPOSITION UNIVERSELLE. 869
'^ Seule au monde. Dans une grande chambre presque vide, une
^' femme a veillé son mari qui vient de mourir ; c'est à peine si le jour
- va poindre, si une pâle et incertaine clarté nous permet d'aper-
"- cevoir ce mort recouvert d'un linceul, cette femme qui pleure près
E d'une Bible entr'ouverte et posée à terre. Il y a dans cette scène
t presque invisible beaucoup de sentiment, de mystère et de puis-
t sance. Nous connaissons des tableaux fort agréables qu'il ne faut
voir qu'une fois ; les toiles empâtées de M. Israêls gagnent à être
revues.
Les marines de M. Mesdag sont aussi sombres, aussi lugubres
que les tableaux de genre de M. Israêls. M. Mesdag ne voit dans
l'Océan qu'une puissance hostile, brutale, monstrueuse, avec la-
quelle il faut se battre, et qui dévore impitoyablement les impru-
dens et les maladroits. Près de ces vagues écumeuses et grisâtres,
sous ce ciel glacé qu'enveloppe la brume, l'homme est bien peu de
chose, il fait une triste figure, et la foule accourue sur la grève
pour assister au départ d'un bateau de sauvetage portant assistance
à un bâtiment en péril ne forme qu'un paquet noir, où l'on cherche
en vain un reflet lumineux. On ne voit pas les visages, on dis-
tingue pourtant les attitudes, qui sont vraies, parfaitement natu-
relles ; il n'y a là ni recherche, ni pose, ni petites manières, ni
grimaces, et ces vagues menaçantes ont été étudiées avec un soin
consciencieux. Cette peinture sans agrément s'impose au respect ;
mais que sont devenus les tons argentés, le blond et les gris déli-
cieux de la Hollande d'autrefois ?
On remarquera dans la même salle d'autres œuvres dont l'exécu-
tion est par trop sommaire et d'une lourdeur extrême. Les artistes
qui les ont faites ne sont pas des ignorans, ni des maladroits ; ce
sont des endormis, on serait tenté de les secouer pour les réveiller.
Aussi est-on fort surpris de découvrir au milieu de ces peintures
somnolentes, torpides ou renfrognées, deux toiles qui ont tout le
charme de la jeunesse et d'une audacieuse gaité. Le peintre qui a
mêlé cette note joyeuse à la gamme mélancolique et morose de
l'exposition hollandaise n'a pas besoin qu'on le tire par sa manche
pour le dégourdir; il a les yeux bien ouverts, l'imagination vive, la
main alerte et preste, et il croit au soleil. 11 est vrai que M. Van
Haanen n'habite pas la Hollande ; c'est à Venise qu'il a peint sa co-
quette Meneghina et ses Ouvrières en perles. Une douzaine de belles
filles travaillent à leur joli métier, assises le long d'un mur et prési-
dées par une vénérable matrone à la figure peu avenante, surveil-
lant d'un œil impérieux les mains et les balances de la marchande
qui lui vend sa provision de perles. Dans la partie de droite, deux
de ces belles filles ont une prise de bec avec la plus jeune de leurs
Digitized by VjOOQ IC
870 BEVUE DES DEUX MONI>ES.
compagnes ; elles la plaisantent, lui demandent des nouTelles de
son amoureux, qui l'a plantée là ; elles ont l'air gausseur et mau-
vais, le rire pointu. La victime baisse les yeux; en apparence elle
ne s'occupe que de son travail, mais la colère couve et s'amasse
au fond de son cœur, une vive rougeur empourpre son beau visage;
au bout de ses doigts crispés on croit voir mûrir un soufflet, qui
éclatera tout à l'heure comme un pétard ; la joue qui le recevra en
portera longtemps la marque ; aussi les mauvaises pièces se sont
un peu reculées, elles craignent un accident. Il faut louer dans ce
tableau la grâce et la fermeté du dessin, le caractère expressif des
têtes, la vérité naïve des attitudes et un charmant sentiment de
couleur. On s'étonne de rencontrer dans la section hollandaise les
Ouvrières en perles de M. Van Haanen, comme on s'étonnerait^ de
cueillir une orange dans une sapinière.
En sortant de la section des Pays-Bas, on entre dans une salle
qui n'est pas beaucoup plus gaie. La Suisse, comparée à laHollande,
a joué un rôle bien modeste dans l'histoire de l'art ; elle n'a pas
de longues et glorieuses traditions, et il ne faut pas lui demander
non plus d'avoir un caractère tranché. La Suisse est une nation
composée de trois races, qui sont des rameaux détachés des ti-ois
grands pays limitrophes; ces trois races ne se ressemblent que par
un goût commun pour les institutions sous lesquelles elles vivent
et par un goût non moins vif pour la contrée qu'elles habitent. Au
point de vue de la peinture, la Suisse a l'inconvénient de n'être ni
un pays du nord, ni un pays du midi ; la lumière y est sourde ou
crue, et les beaux sites dont elle est fière pèchent trop souvent par
un manque d'harmonie. Elle n'en a pas moins le droit de se glori-
Oer de ses Alpes et des beautés incomparables de ses lacs. Si nous
ne l'avons pas comptée parmi les nations sans passé dans les arts,
c'est qu'elle a produit une école de paysage alpestre, laquelle a été
fort remarquée et a recruté des disciples dans les pays étrangers. U
en est sorti des œuvres originales et distinguées ; mais on lui a re-
proché deux défauts, l'abus du bitume et l'abus du procédé, deux
grandes causes de tristesse dans la peinture. U est dangereux de
voir le monde au travers d'une formule, surtout quand cette for-
mule est un préjugé.
La Suisse ne s'est pas piquée d'honneur, elle n'était pas en veine
de coquetterie, son exposition a trompé l'espérance de -ceux qui en
attendaient beaucoup. Quelques-uns de ses peintres se sont abste-
nus; il faut compter dans le nombre le plus remarquable de tous,
M. Van Muyden, artiste d'un talent exquis, dont les scènes ita-
liennes et les admirables capucins ont servi de documens et de mo-
dèles à bien des gens qui ne s'en vantent pas. Les peintres suisses
Digitized by VjOOQ IC
LA PEINTUBE A L EXPOSITION UNIVERSELLE. 871
qui ont exposé n'ont pas pris la fleur de leur panier pour ren-
voyer à Paris. C'est pourtant un intéressant et vigoureux morceau
que le Troupeau sur la moniagne de M. Koller. Son taureau et ses
vaches sont d'une vérité accomplie et du rendu le plus savant; on
n'a jamais mieux exprimé la majesté bovine. 'IWalheureusement
M. Koller a placé ces superbes bétes dans un paysage opaque et
noir, sous un ciel d'oragn plus dur et plus sombre que terrible. Il
aurait dû emprunter à M. Loppé un peu de la lumière que ce Suisse
d'occasion et de passage a répandue dans une toile d'une grandeur
presque effrayante, intitulée : Traversée des crevasses au-dessus
des Grands- Mulets. M. Loppé est le peintre ordinaire et officiel du
Mont-Blanc, dont il possède tous les secrets. Cette charge n'est pas
commode à remplir; pour l'exercer dignement, M. Loppé a gravi
le colosse à toutes les heures du jour et de la nuit. Que de cre-
vasses il a enjambées! combien d'heures il a passées le pinceau à
la main, les pieds dans la neige I La peinture officielle est toujours
froide, celle de M. Loppé ne l'est point, quoiqu'il ait affaire à des
glaciers. Les peintres de neige qui en prennent à leur aise et se
contentent de recouvrir leur toile d'un tapis blanc ou de la saupou-
drer de sucre feront bien d'étudier les procédés de M. Loppé. Il
leur apprendra ce qu'est la vraie neige, la neige qui a vécu, la neige
travaillée par l'air et le soleil, tassée par le vent, bouleversée par
l'orage, la neige sérieuse qui craque sous le pied. Ce qu'il faut ad-
mirer dans cette grande toile, c'est la savante préparation des des-
sous, c'est aussi la profondeur de la perspective, l'harmonie des
fonds. Quelqu'un disait : — « Ce n'est pas un tableau, c'est un
souvenir d'ascensionniste. » — 11 est certain que ce n'est pas un
tableau d'atelier et que pour le faire il fallait avoir non-seulement
Fœil et la main d'un vrai peintre, mais le jarret d'un montagnard.
On traverse la Suisse pour aller en Italie; c'est la seule raison
que nous puissions alléguer pour passer sans transition de la sec-
tion suisse aux salles italiennes. Certaines gens se plaignent et s'in-
dignent de n'y rencontrer aucune œuvre qui rappelle Raphaël ou
Léonard de Vinci. Ceux qui exhortent les Italiens d'aujourd'hui
à refaire la Tram figuration et la Joconde sont aussi raisonnables
que ceux qui engagent les dramaturges français contemporains à
refaire le Cid et Britannicus: autant vaudrait demander à la Nor-
mandie de ne plus produire de pommes et de se mettre à produire
des olives. Chaque siècle, chaque époque a pour ainsi dire son cli-
mat, et chaque climat n'est favorable qu'à certains genres de cul-
ture. Rendez à l'Italie la civilisation, les idées, les croyances, les
mœurs du xvi* siècle, et peut-être aura-t-elle de nouveau des Léo-
nard et des Raphaël; mais elle vous répondra probablement qu'elle
Digitized by VjOOQ IC
y72 REVUE DES DEUX MONDES.
aime mieux avoir le régime parlementaire et qu'il lui est pi
agréable d'être gouvernée par des ministres responsables que |
César Borgia. Les peintres italiens ont bien raison de ne pas che
cher à imiter des modèles inimitables ; mais on pourrait leur i
procher de ne pas assez exploiter l'admirable pays où ils oDt
bonheur de vivre, et d'employer leur talent à traiter des suje
qu'ils empruntent aux pays étrangers. Si M. Cavalié de Bergamc
peint une scène de la campagne de Rome où il a su mettre de Y
tendue et de la solitude, et dans laquelle on ne trouve à reprend
que la couleur qui tire trop sur le chocolat, d'autres paysagisl
ses compatriotes sont venus chercher leurs sujets sur les bords de
Seine ; Bougival est charmant, mais il faut le laisser aux Parisioii
qui savent seuls la manière de s'en servir. Si M. Domenico InduB
nous montre dans un tableau adroitement agencé Yictor-Emmanu
posant la première pierre de la galerie de Milan, MM. Paglianoi
Didioni ont puisé leurs inspirations dans l'histoire de France, et il
ont représenté Napoléon annonçant ses projets de divorce à José
phine. Les accessoires sont traités dans ces deux ouvrages av<
une étonnante habileté de main; mais M. Pagliano a donné au vaii
queur de Wagram un air confit en suavité, et c'est la première foi
que nous avons vu un Napoléon suave. Le Napoléon de M. Didion
s'éloigne après s'être expliqué avec Joséphine, et il a Vencolur
d'un domestique qui emporte un plateau.
Deux artistes italiens de beaucoup de talent, fort connus e
goûtés à Paris, sont représentés l'un et l'autre au Champ de Mar
par une douzaine de leurs meilleurs ouvrages. Bien que M. Pasin
soit né à Busseto, c'est la Turquie, c'est l'Orient qui l'attire et l
séduit; on ne peut pas l'en blâmer, il est devenu l'un desmeilieui
orientalistes de ce temps. Personne ne connaît et n'interprète mieu
que lui l'architecture des mosquées, les turbés, les cours de conafcs
les faubourgs de Constantinople, les faces de pachas, les feredgé
et les yachmaks. M. Pasini est un coloriste fort distingué ; mais il y i
dans sa peinture beaucoup moins de lumière que de couleur, e
quand il met en scène de nombreux personnages, le spectacl
devient bien vite confus, cette foule fait paquet, et nous n'avor
jamais vu de paquets en Orient. Il retrouve tous ses avantage
lorsqu'il se contente de grouper discrètement quelques figures. Rie
de plus charmant que sa Chasse au faucon^ dans laquelle deu
Arabes à cheval suivent du regard le vol de l'oiseau, si ce n'est s
Promenade dans le jardin du harem^ où nous voyons la femm
de quelque pacha traînant ses pas languissans dans un jardin bord
d'un mur merveilleusement maçonné, sur la crête duquel ramagei
des colombes. Elle est escortée de ses esclaves dont Tune porte î
Digitized by VjOOQ IC
LA PEINTURE A l'eXPOSITION UNIVERSELLE. 873
perruche, une autre son éventail, la troisième un étincelant tapis.
Ce groupe forme un ragoût de couleurs intenses et harmonieuses
tout à fait savoureux.
Si M. Pasini est un coloriste, M. de Nittis est un luministe. On
reverra dans la section italienne sa Route de Brindisi^ par laquelle
s'est révélé tout d'abord son talent. Cette route poudreuse et
blanche, surchauffée par le soleil, est un chef-d'œuvre et la toile
la plus lumineuse peut-être qu'il y ait dans tout le Champ de Mars.
Depuis longtemps M. de Nittis a délaissé l'Italie, il ne goûte plus
que les ciels vaporeux de Paris et les brouillards de Londres. Non-
seulement il a quitté le midi pour le nord, il méprise les grandes
routes et leur poussière, il ne se plait que dans la rue, où il étudie
cet être changeant et toujours le même, cet être impersonnel qu'on
appelle le passant, dont l'unique métier est de passer. M. de Nittis
le croque au passage. Il a tout ce qu'il faut pour cela, un œil rapide
qui voit tout, un talent original et fin, beaucoup d'esprit dans la
touche, une merveilleuse dextérité, qui cependant n'improvise pas.
A ses aptitudes naturelles, il joint les longues patiences ; sa pein-
ture, qui semble facile, est le fruit d'une étude et d'un laJjeur
presque acharnés. 11 est arrivé à savoir Londres et Paris sur le bout
du doigt. Quand il vous montre une femme, vous n'avez pas besoin
de regarder à sa coiffure ou à son costume pour savoir si vous
avez affaire à une Parisienne ou à une Anglaise; vous le devinez
rien qu'à la façon dont elle relève sa jupe et pose un pied devant
l'autre. M. de Nittis a conservé de sa première manière le senti-
ment et le goût de l'harmonie; son dessin n'est jamais sec, ses
passans ont de l'enveloppe. Parmi les tableaux qu'il a exposés au
Champ de Mars, il en est quelques-uns d'un peu bizarres, où l'on
voit au premier plan des personnages coupés à mi-corps par le
cadre, qui ressemblent trop à des photographies et qui en même
temps font penser à certains effets des éventails japonais, car le
Japon préoccupe M. de Nittis comme bien d'auti;es. Nous préférons
à ces tentatives hasardeuses sa Place des Pyramides^ si harmo-
nieuse et si vivante, et son admirable Pont de Westminster^ où
quelques robustes ouvriers, accoudés sur le parapet, s'appliquent
à chercher un peu de lumière, d'oxygène et de ciel dans une atmo-
sphère chargée de suie et de fumée. La grande ville qui est à la fois
la plus grande fabrique du monde et la capitale du commerce de
l'univers a dû se reconnaître dans cette œuvre, où la finesse s'unit
à la puissance. Que M. de Nittis peigne Londres ou Paris, rien de
mieux, mais cet émigré a-t-il rompu définitivement avec son pays
natal? On nous assure qu'il parle avec dédain de sa Route de
Brindisiy qui pourtant se soutient victorieusement au milieu de ses
autres tableaux. On n'est pas tenu d'être à jamais fidèle à ses pre-
Digitized by VjOOQ IC
87i fiETCE DES DEUX MONDES.
miëres amours; mais il ne sied pas de les mépriser, ni surtout de
les oublier. Il faut vivre à Paris et à Londres, quand on y trouve
l'inspiration et la fortune ; mais il est bon de retourner quelquefois
à Brindisi.
VI.
Rien ne se ressemble moins que la peinture anglaise et la pein-
ture espagnole, et ce sont les deux sections étrangères qui, par des
raisons bien différentes, ont le plus attiré et captivé la foule. Les
Anglais ambitionnaient ce succès, ils n'ont rien négligé pour l'obte-
nir, c'était pour eux une affaire d'honneur national. Ils ont fait
donner toutes leurs troupes, ils ont même pris à leur solde des
troupes recrutées sur le continent, ils ont porté sur le rôle de leur
armée active des capitaines ou des colonels qui ne sont point à
eux. Quoi qu'on dise et quoi qu'il fasse, M. Alma-Tadéma ne pas-
sera jamais pour un Anglais. Cet habile antiquaire, qui sait dessi-
ner et peindre, est un Hollandais qui avait appris son métier avant
de s'établir à Londres.
Dans le discours que lord Beaconsfield prononça le printemps
dernier au banquet de la Royal Aaidemy^ il engageait les artistes
de la Grande-Bretagne à ne plus se contenter de briller dans leB
genres secondaires, mais à porter plus loin leur ambition en s' es-
sayant dans la peinture de style et d'histoire, dans ce qu'il appe-
lait « les hautes sphères de la composition Imaginative. » — « Gela
se fera, s'écriait-il avec une fiei'té de conquérant; une école natio-
nale d'art doit à la longue représenter le caractère du peuple au-
quel elle appartient, et assurément s'il est dans le monde un peuple
imaginatif, c'est le peuple anglais, car c'est celui qui a produit le
plus grand nombre de poètes illustres. » Il avait dit auparavant que
l'idéal et le sentiment sont les sources du grand art, et il avait
ajouté : <c Bien que la civilisation tende à détruire le sentiment,
une grande nation comme l'Angleterre, une nation chargée de
grandes responsabilités, ne peut renoncer à avoir de grands senti-
mens et à se nourrir d'idées aussi élevées que la situation qu'elle
occupe dans ce monde. C'est à ses artistes d'exprimer par des œu-
vres animées d'un soufOe héroïque les aspirations latentes, mais vi-
vaces, de la communauté. »
Il est certain que les œuvres de stylé sont rares dans la section
anglaise du Champ de Mars. Celles qu'on y trouve, V Amour et la
Mortj de M. Watts, le Merlin et la Viviane^ de M. Burne Jones, d'au-
tres encore, qui sont fort admirées des Anglais, étonnent le goût
continental plus qu'elles ne le satisfont. Il se peut que l'appel de
lord Beaconsûeld soit entendu; nous doutons cependant que la ré-
Digitized by VjOOQ IC
LA PEINTURE A l'eXPOSTTION UWITERSELLE. 875
volution qu'il souhaite s'accomplisse aussi vite et aussi facilement
qu'il paraît l'espérer. C'est quelque chose sans doute que les grandes
responsabilités, mais ce n'est pas assez pour produire de grands
peintres. Il faut en plus le concours d'un ciel propice et d'un cli-
mat heureux, certaines dispositions natives, l'habitude de transfor-
mer sa pensée en image, le besoin de la regarder, de la voir, de
la traduire par des lignes, par des accords de tons et de couleurs ;
il faut aussi un certain génie national, une société qui n'envisage
pas la perfection du confort comme la première condition du bonheur
et la richesse comme la plus évidente des supériorités, une société
qui respecte les droits et les fantaisies du talent, et qui l'autorise à
mépriser les conventions, quelquefois même les convenances. L'An-
gleterre possède la liberté politique plus que tout autre peuple;
elle ne jouit pas au même degré de la liberté de l'esprit et des
mœurs. Nulle part les jugemens du monde ne sont plus redoutés,
nulle part l'observation de certains usages, la soumission aux ca-
prices de la mode, ne servent davantage à distinguer le gentleman
de l'homme qui ne Test pas; nulle part le code des bienséances
sociales n'est plus compliqué ni plus minutieux. Tout Anglais qui
aspire au respect est tenu de s'y conformer scrupuleusement, et il
en résulte que toutes les vies se ressemblent comme toutes les
maisons. On prétend qu'un jour un honorable gentleman de Lon-
dres, qui pourtant n'était pas distrait, croyant rentrer chez lui,
entra par mégarde chez son voisin. Il traversa une antichambre
toute pareille à la sienne, il pénétra dans une salle à manger meu-
blée de tout point comme la sienne, il y trouva une table où le cou-
vert était mis, et il crut revoir sa table et son couvert. Heureuse-
ment le domestique de son voisin était roux, et il reconnut en le
voyant paraître qu'il s'était trompé de porte. Apocryphe ou non,
cette histoire est typique. Il est difficile que les peintres aient du
style dans un pays où l'on peut entrer chez les autres et se croire
chez soi.
Pour être un grand artiste, il faut ne relever que de soi-même,
imposer au public ses décisions et ses choix, le convaincre de gré
ou de force, et briser son épée plutôt que de la rendre. Nous lisions
dernièrement dans une intéressante brochure que Donatello avait
quarante ans environ quand la maîtrise de Florence lui commanda
un David. Il existait alors dans cette adorable ville un certain Bar-
duccio Chierichoni, dont la calvitie excitait les lazzis du peuple, qui
l'avait baptisé du sobriquet de Zuccone. « L'artiste est frappé du
parti qu'il peut tirer de ce modèle, dont la figure et l'ensemble cor-
respondent aux proportions de la statue qu'il a conçue. Inspiré de
cette, foi intime qui caractérise le vrai génie, il n'hésite pas, ce
modèle sera le sien. Il le toit ; que lui importe la foule? Il sent bien
Digitized by VjOOQ IC
876 KEVUE DES DEUX MONDES,
qu'il la ramènera à lui ou qu'il saura s'imposer à elle (1). » D la
ramena en effet, le David fut acclamé par Florence, et de ce jour,
Donatello, fier de sa victoire, ne jura plus que par la foi qu'il avait
eue dans son chauve^ a alla fè che porto al tnio Zuccone. » Il est,
croyons-nous, peu d'artistes anglais capables d'une telle audace de
décision et d'un tel héroïsme, et nous doutons que le public anglais
acceptât un David qui ressemblerait à Zuccone, à moins toutefois
que Zuccone n'eût hérité dans l'intervalle d'un revenu de vingt
mille livres sterling.
La peinture qu'on peut étudier dans la section de la Grande-
Bretagne a des mérites incontestables ; ce qui lui manque, c'est un
certain accent de conviction personnelle. On ne peut imputer ce
défaut aux inconvéniensd'un enseignement académique, qui façonne
tous les talens sur le même patron. En Angleterre, le gouverna
ment s'occupe fort peu des artistes pour les former ou les déformer.
Tout se passe entre l'artiste et le public, qui veut avoir des pein-
tres, qui les protège, qui les paie grassement, car l'Anglais a pour
principe de bien payer ceux qui le servent bien ; mais la tyrannie
d'un public très attaché à ses opinions et à ses préjugés est sou-
vent plus pesante que celle d'un gouvernement. Dans les pays où
l'église est séparée de l'état, la libéralité des paroisses assure aux
ecclésiastiques un sort digne d'envie ; mais s'ils s'avisaient d'intro-
duire dans le dogme ou dans la liturgie quelque innovation qui dé-
plût à leurs ouailles, on leur ferait bien vite sentir qu'ils sont tenus
d'avoir les opinions de ceux qui les paient. La plupart des peintres
anglais sont à l'affût des préférences, des goûts changeans du pu-
blic; ils s'y conforment, même quand ces goûts leur déplaisent; ils
font ce qui plaît à ceux qui leur font des commandes^ mauvaise
condition pour enfanter des chefs-d'œuvre. 11 s'ensuit que leur
peinture a peu de caractère propre, et que les personnages qu'on
voit dans leurs tableaux n'en ont pas davantage. Mettez de côté un
certain nombre de figures pleines d'expression et de physionomie,
le buste très personnel et très accentué de lady Augusta Stanley,
par M"« Grant, un charmant trio de jeunes filles par M. Sant, le
Matin de la bataille de Waterloo par M. Grofts, qui nous parait
avoir fait ses études en France, et vous trouverez dans la section
anglaise des murailles entières où toutes les tètes se ressemblent,
où tous les visages ont un air de famille. Prenez une de ces tètes,
placez-la sur les épaules du voisin, elle s'y trouvera fort bien et
fort à l'aise, cette substitution passera inaperçue, et le voisin ni
personne ne songera à s'en plaindre.
Lord Beaconsfield se consolait de ce que l'Angleterre n'avait pas
encore de grands peintres d'histoire, en pensant qu'elle avait des
(1) Aperçus sur Donatello et la sculpture dUe réaliste^par Gabriel Prévost, Paris, 1878.
Digitized by VjOOQ IC
LA PEINTURE A l'eXPOSITION UNIVERSELLE. 877
portraitistes de premier ordre, des paysagistes comparables à Claude
Lorrain et à Ruysdaël, et des peintres de genre qui se distinguent
par le sens de Vhumour et par un sentiment exquis de la nature. Il
y a en effet dans la section anglaise des portraits fort remarquables,
d'intéressans paysages, parmi lesquels il faut signaler en premier
lieu ceux de M. Fisher, et un. nombre considérable de tableaux de
genre, où régnent ce sens de Vhumour^ ce parfait naturel dans le
sentiment et dans l'expression, cette verve comique et cette grâce
enjouée dont parlait lord Beaconsfield. C'est surtout par le choix pi-
quant des sujets et par une prodigalité de détails amusans et spiri-
tuels que l'exposition anglaise a enchanté le public. Quelques-unes
de ces peintures, celles de M. Leslie et de M. Boughton, par exemple,
pourraient servir d'illustration à quelques jolies scènes des tomans
anglais du dernier siècle; d'autres, telles que les grandes toiles de
M. Frith, son Derby day^ sa Gare de chemin de fer^ son Salon d'or^
rappellent certains chapitres de Dickens ou de Thackeray ; mais ces
regrettables romanciers, le dernier surtout, étaient de grands écri-
vains, MM. Leslie et Boughton ne sont pas des peintres. Leurs ta-
bleaux, d'une couleur mince, sans éclat, sans reflets, sans dessous,
font l'effet de lithographies coloriées. Il en est aussi qui ressemblent
à des aquarelles; mais il faut s'empresser d'ajouter que les Anglais
sont les premiers aquarellistes du monde, et nous ne comprenons
pas pourquoi M. Walker a cru devoir recourir à l'huile pour peindre
sa Vieille grille, qui pourrait très bien figurer parmi ses plus ad-
mirables peintures à l'eau.
Il y a cependant un artiste anglais, M. Millais, qui a vraiment le
tempérament d'un peintre, une façon à lui de voir les choses et de
les interpréter, beaucoup de caractère et de résolution. Il met sa
marque à tous ses ouvrages, qu'on peut goûter plus ou moins, mais
dans lesquels on sent la présence d'un homme qui se donne tout
entier à ce qu'il fait. M. Millais s'est essayé dans tous les genres;
c'est surtout dans le portrait et dans le paysage qu'il excelle. Nous
admirons médiocrement son Garde royale qui ressemble un peu trop
à un singe empaillé ; mais c'est un portrait vraiment magistral que
celui du duc de Westminster. M. Millais a le grand mérite de com-
poser ses portraits et de mettre son personnage en action. Il a re-
présenté le duc en pied, dans son costume de fox-hunter^ vêtu
d'une casaque rouge, chaussé de grandes bottes jaunes, une cas-
quette sur la tète, son fouet à la main. Il y a dans cette peinture
une fermeté, une vigueur d'accent, une recherche du caractère,
qui en font une œuvre hors ligne. M. Millais a fait aussi le portrait
de trois sœurs jouant au w^hist, dont les robes grises ornées de
nœuds roses se détachent sur un paravent chinois, près duquel s'é-
tale un riche bouquet d'azalées. De ces trois sœurs, il n'en est
Digitized by VjOOQ IC
878 REYUE DES DEUX MONDES.
qu'une qui s'occupe sérieusement du jeu, les deux autres ont l'air
de chercher mélancoliquement du regard quelque chose ou plutôt
quelqu'un; on assure qu'elles l'ont trouvé. Les deux paysages de
M. Millais, ses Montagnes d* Ecosse et le Froid octobre^ sont aussi
remarquables que ses portraits. L'eau, le ciel, les gazons, sont ren-
dus avec une véritable puissance; il y a dans les herbes et les ro-
seaux du premier plan une précision de détails presque excessive.
Cette nature est bien triste, et il était difficile d'en tirer parti ; mais
l'artiste l'a vaincue par l'énergie de son insistance, et il y a tou-
jours de la joie dans les victoires de la volonté. M. Millais a l'œil
d'une grande justesse, une main obéissante et vigoureuse, capable
de reproduire sur la toile tout ce qu'il voit. S'il était né coloriste,
ce serait un peintre complet.
Il est un autre peintre encore dont les ouvrages ont vivement
frappé le public et sont pour beaucoup dans le succès de l'exposi-
tion anglaise. Ce peintre n'est pas un Anglais, c'est un Allemand
établi en Angleterre. M. Herkomer a exposé sa Dernière revue^ the
Last Mnsler, Il s'agit d'un paisible office du dimanche, célébré dans
la chapelle de l'hôpital militaire de Chelsea. Tous ces vétérans,
tous ces invalides, vêtus de leur uniforme rouge, écoulent paisi-
blement un prédicateur qu'on ne voit pas. Ils sont assis en file sur
des bancs de bois. Quelques-uns sont encore verts et portent beau,
d'autres sont ratatinés et voûtés. Celui-ci appuie son front sur sa
main, celui-là suit la liturgie dans un livre de prières. Il en est un
qui assiste vraiment à sa dernière revue; il est fort décrépit, cette
feuille flétrie ne tient presque plus à la branche, le premier sortie
l'en arrachera. M. Herkomer a réuni dans son tableau une cinquan-
taine de têtes, qui ont toutes un caractère tranché et dont la vi-
gueur est peu commune, dont le modelé est irréprochable. Les ex-
pressions sont calmes et recueillies, toutes ces tètes sont au repos,
et chacune d'elles raconte une histoire, elles semblent dire : « Voilà
ce qui nous est arrivé, et nonobstant nous avons vécu. » Dans le
fond, sur un banc transversal, sont rangés les parens et les amis en
visite ; au-dessus de l'assemblée flottent des drapeaux suspendus à
la muraille. La couleur générale est moelleuse et chaude; c'est le
seul endroit de la section de la Grande-Bretagne où l'on ait chaud.
Le Last Muster n'est pas seulement l'œuvre la plus originale de
l'exposition anglaise; parmi tous les tableaux rassemblés au Champ
de Mars, il en est peu où un grand efiet soit obtenu par des moyens
si simples, où l'intimité du sentiment soit unie à plus de force dans
l'exécution, à plus de certitude, à plus d'autorité. Le tableau de
M. Herkomer paraît comme dépaysé dans les salles britanniques,
il ne le serait pas moins dans la section allemande. Faut-il en con-
clure que c'est un bonheur pour un peintre anglais d'être né en
Digitized by VjOOQ IC
Là PEINTURE A l'eXPOSITION UNIVERSELLE. 879
Allemagne, et qu'il est fort utile à un peintre allemand d'émigrer
en Angleterre? Le talent de M. Herkomer est le résultat d'une
greffe heureuse; cet artiste, qui a deux patries, sent couler dans ses
veines deux sèves bien différentes, qiy se corrigent Tune l'autre.
Comme l'arbre de Virgile, il admire ses rameaux transformés et
ses fruits où il ne se reconnaît pas, novas frondes et non sua poma.
Si l'on entend tout simplement par un peintre un homme qui
sait peindre, c'est dans la section espagnole qu'on en trouvera le
plus. Si la peinture est autre chose que de la littérature à l'huile
ou à l'eau, si elle est destinée avant tout à réjouir, à régaler nos
yeux, à leur procurer des fêtes, c'est en Espagne qu'il faut l'aller
chercher plus qu'ailleurs. Les Espagnols ont reçu du ciel le don
de réternelle jeunesse, que ni les siècles ni les révolutions ne
peuvent leur ôter, et malgré le mal que leur ont fait leurs gouver-
nans, y compris leurs inquisiteurs, ils ont conservé cette belle
gaîté qui est une vertu, car elle leur apprend, comme nous le di-
sait une aimable Madrilène, à supporter tout ce qui n'est pas ab-
solument insupportable. La guerre civile désole les provinces du
nord, Madrid s'amuse; la république fédérale pille et rançonne les
provinces du midi, Madrid s'amuse ; Cuba se révolte, Madrid s'a-
muse encore. L'art de jouir de soi et de la vie est un art péninsu-
laire, et la péninsule met un peu de sa joie dans sa peinture. Il est
vrai que la joie ne suffit pas : Vimprobus labor est nécessaire à
l'artiste; mais l'Espagne, qui enfante tant de paresseux, enfante
au si quelques-uns des travailleurs les plus infatigables de la terre;
l'Espagne, qui produit trop de fous, produit aussi des hommes
d'un prodigieux bon sens. Elle se pique de prouver que rien ne lui
est impossible. N'a-t-elle pas aujourd'hui un premier ministre qui
est Tétonnement de toute l'Europe? 11 a réussi à faire durer plus
de trois ans un ministère espagnol, et ces trois années lui ont
suffi pour refaire un pays qui semblait s'en aller en morceaux.
Tous les genres de peinture sont représentés dans la section espa-
gnole par quelque œuvre importante, et les moins remarquables de
ces œuvres ont encore quelque mérite et quelque agrément. C'est
un peintre que M. Pradilla, auteur d'un grand tableau où il nous
montre Jeanne la Folle contemplant d'un œil égaré le cercueil de
son cher et infidèle Philippe le Beau. La scène se passe en plein
air, en rase campagne; à droite de la reine, près d'un brasier, est
un groupe de femmes assises à terre, qui, fatiguées par une longue
marche, s'endorment à moitié. A gauche, un moiae récite des
prières; plus loin stationne le cortège qui a suivi le convoi. On peut
reprendre beaucoup de choses dans ce tableau, on peut même en
critiquer l'idée maîtresse; jnais l'homme qui a peint ces femmes,
ce cercueil, ce brasier allumé et la fumée qui s'en échappe, ces
Digitized by VjOOQ IC
880 REVUE DES DEUX MONDES.
cierges dont le vent fait ondoyer la flamme, avait sûrement àc
vocation pour son métier et il s'est donné la peine de TappreiK
C'est un peintre que M. Gonzalvo y Ferez, et il y a dans ses u
rieurs d'église des qualités d'exécution qu'il doit au pays où il
né autant qu*à son travail. C'est encore un peintre que S.l
mundo de Madrazo; si on peut discuter ses portraits, qui n
qu'ils n'aient beaucoup de charme, de verve» de brio et
audaces de couleur fort amusantes? Mais le peintre des peintres
là tout près; une trentaine de ses toiles, choisies parmi les m
leures, occupent tout un pan de muraille , et elles sont toujc
entourées, toujours fêtées. Étrange artiste, qui tour à touretm^
tout à la fois nous séduit, nous ensorcelle, nous ravit et n
chagrine, nous impatiente, nous inquiète par Tirritante énigme c
nous donne à résoudre. Des doigts de fée qui se jouent de toi
les diflicultés, une adresse presque effrayante, un talent égal p
interpréter le corps humain, le paysage et l'architecture, un c
sin d'une finesse inouïe et l'art de faire chanter la couleur,
prodiges d'observation mêlés à d'inexplicables fantaisies, un
incomparable dans les parties qu'il veut faire valoir, et tout à c
des négligences volontaires, un parti pris de lâché et de laiss
aller, des fonds merveilleux, vraiment magiques, et des premi
plans hâtivement frottés, souvent vides ou informes, voilà ce qu
retrouve dans la plupart des œuvres de Fortuny. La légèreté
sa main n'a jamais été surpassée ; le cœur battait vite et bat
fort, ce cœur s'est consumé, s'est dévoré. Qui eut jamais <
sensations plus vives, une telle intensité dans le sentiment de
nature? Regardez cet Etang à Grenade^ à la surface duquel i
gent quelques feuilles de nénufar. Après les avoir examinées
vous semblera qu'Hobbema, Ruysdaôl et les plus grands paysagis
hollandais étaient des arrangeurs et qu'ils faisaient des feuilles
convention. A cette vivacité, à cette violence de la sensation^ F
tuny joignait ce qu'on pourrait appeler le sens musical de la co
leur, il composait des symphonies avec du gris, du rose, du vert
du bleu, et sa musique était pour lui l'essentiel, le reste ne \ei
qu'après. On pourrait dire qu'il pratiquait l'esprit de sacrifice
rebours, d'autres subordonnent tout à leur sujet, lui sacrifiait s
sujet à la tache, car la tache était son Dieu. Il possédait tous les doi
toutes les divinations, toutes les habiletés, tout sauf le génie
simple et du grand. Watteau, qui savait lui aussi ce que valait u
tache, n'a jamais sacrifié son sujet à sa couleur; aussi a-t-ilprou
qu'il était possible de faire grand sans représenter autre chose q
des pierrots, des arlequins, des fêtes galantes, des bergers de féei
et a-tril mérité de prendre une place au premier rang des matti
Tout se tient dans Watteau, et en regardant ses toiles, il ne vi<
Digitized by VjOOQ IC
LA PEINTURE A l'eXPOSITION UNIVERSELLE. 881
jamais à Tesprît de personne qu'on puisse y ajouter ou en retran-
cher quelque chose. Vous pourriez couper en quatre les toiles de
Fortuny, et les morceaux en seraient bons. Qui ne s'estimerait heu-
reux de posséder une moitié du Jardin des Arcadiens^ ou seule-
ment la moitié de cette moitié, la plate-bande de droite, éblouis-
sante comme une pierrerie, et cette grille par laquelle on entrevoit
la mer? Qui ne serait charmé, si on lui permettait de découper
dans le Choix du modèle un pan de mur, un lambris incrusté de
lapis-lazuli, une colonne de jaspe veinée de rose? Fortuny était un
esprit fragmentaire, qui ne trouvait l'unité d'un tableau que dans
l'harmonie des taches ; mais quelles taches ! quels fragmens ! quelle
musique !
Cet artiste si bien doué ne pouvait manquer d'exercer une grande
influence sur les peintres de son pays; plus d'un s'est écrié comme
Regnault : Fortuny m'empêche de dormir. On a dit qu'il ne fallait
pas être darwiniste, mais qu'il y avait beaucoup à prendre dans
Darwin. On pourrait dire aussi qu'il faut beaucoup étudier For-
tuny, sans devenir pour cela fortuniste. C'est ce qu'a fait M. Mar-
tin Rico, de Madrid, dont les délicieuses petites toiles ont obtenu
\ un succès de vogue bien mérité. C'est une fête de les regarder,
c'est une justice de reconnaître que l'artiste qui les a peintes n'est
inférieur à personne pour la sûreté de la main et la vivacité lumi-
neuse du coup d'œil. M. Rico prend ses sujets où il les trouve,
en Espagne, en Italie, en France. Voici une cour de Grenade qui
est une merveille avec ses arcades dentelées, ses murs revêtus de
faïences, sa pièce d'eau, sa galerie sous laquelle sont assises deux
femmes qui cousent. Voici une façade de maison à Tolède, éclairée
par le plein soleil et qui est toute blanche; d'une fenêtre gril-
lagée s'échappe comme une fusée de verdure et de fleurs. Voilà les
environs de l'Escurial, graves, sévères, avec un groupe d'arbres se
détachant sur un beau ciel tacheté de nuages roux. Voilà une tour
bâtie sur la crête d'un ravin et dominant un gouffre de verdure,
qu'on ne voit pas, mais qu'on devine. Voici encore des canaux de
Venise, que nous aimons moins; M. Rico ne peint pas la mer et
les lagunes aussi bien que le ciel et la terre, et il nous semble
que dans ses marines les valeurs ne sont pas toujours observées;
mais en revanche sa rue de Rome et son marché de l'avenue José-
phine sont deux tours de force. Il introduit dans tous ses paysages
de petites figures, grandes comme l'ongle; ce sont des hommes,
des femmes, des enfans, surtout des ânes, le plus souvent har-
nachés de rouge. Ces petites figures ont toutes de la vie, du mou-
vement, une attitude, une physionomie; vous les voyez à peine, et
vous devinez ce qu'elles font et à quoi rêvent ces ânes. M. Rico
fon xxTiu. » 1878. 56
Diattized by VjOOQ IC
882 BETUE DES DEUX M(»n)£8.
aait placer l'accent où il faut et tout résumer sans rien oublier.
Dans ces croquis enlevés, qui ont le fini d'une peinture achevée, il
y a le charme , le diable au corps et une merveilleuse coquinerie de
jeunesse.
M. Rico peint beaucoup d'après nature, et ce qui nous intéresse au-
jourd'hui plus que tout, c'est la nature. Les œuvres qui nous enchan-
tent sont celles dont nous pouvons dire : Gomme c'est vrai ! comme
c'est pris sur le faiti comme c'est bien cela! II y a au Champ de
Mars nombre de toiles qui ne sont que des études bien venues et
qui ont enlevé tous les sufirages; telle œuvre savamment composée,
sérieusement travaillée, n'a obtenu qu'un succès d'estime, parce
qu'on y trouvait plus de convention que n'en peut supporter
l'homme de la seconde moitié du xix^ siècle. Dans ses Maîtres
d'autrefois^ Fromentin se plaignait que le paysage a tout envahi et
qu'il a bouleversé toutes les foimules de l'art, que les hommes de
ce temps ne jugent jamais la peinture assez claire, assez nette, assez
formelle, assez crue. Il ajoutait que Théodore Rousseau a créé ce qu'(m
peut appeler l'école des sensations, laquelle a produit des œuvres
très remarquables, mais que cependant il serait bon de revenir de
la nature à l'art et de se rappeler^ que les plus belles études du
monde ne valent pas un bon tableau. Nous ne pouvons qu'applaudir
à cette conclusion de l'éminent artiste; mais ces bons tableaux,
qu'on nous fera peut-être, ne nous plairont qu'à demi si nous n'y
trouvons cette intensité d'impression que n'avaient pas les paysa-
gistes hollandais, et que nous goûtons dans les nôtres à tort ou à
raison. Est-il possible de peindre une feuille d'arbre comme le fai-
sait Fortuny et de s'attacher pourtant à peindre la forêt? Est-il pos-
sible de faire des tableaux qui soient de vrais tableaux et qui aient
toute la franchise et toute la fraîcheur d'une étude? Est-il possible
d'avoir des sensations presque aiguës et de les subordonna à son
sentiment et à son idée? Un peintre peut-il être à la fois un im-
pressionniste passionné et un grand artiste? Nous aimous à croire
que ce problème n'est pas insoluble; mais en attendant qu'il soit
résolu, nous continuerons à préférer telle étude à tel tableau où la
convention domine, la musique de Rousseau, de Corot ou de For-
tuny fera vibrer en nous certaines cordes secrètes que ne remue ni
Hobbema, ni Ruysdaél lui-même, et si l'on prouve à l'homme du
XIX* siècle qu'il a tort, il répondra qu'il ne sait qu'y faire, qu'ai
préférant ceci à cela il obéit à une impulsion irrésistible de son es-
prit, et il dira avec Montaigne : a Nos sens mêmes en sont juges;
ferons-nous accroire à notre peau que les coups d'étrivières la
chatouillent, et à notre goût que l'aloès est du vin de Graves ? »
Victor Cherbuliez.
Digitized by VjOOQ IC
L'HISTOIRE D'UNE MINE
Bret Hartc, the Story of a Mine, 1877.
I.
Le sentier qui escaladait la chaîne de Monterey-Coast était des
pltts rapides, et Goncho était ias, Concho était courert de poussière,
Goncbo était découragé. Le seul soulagement qu'il pût trouver à
ses maux se cachait dans les flancs d'une bouteille en cuir accro-
chée aux machillas de sa selle. Concho éleva la bouteille jusqu'à
ses lèvres, but un long coup, fit la grimace et cria ; — Carajo !
Il parait que l'outre en question ne renfermait pas de Vaguardiente,
mais qu'elle avait été remplie à la taverne près de Très Pinos par
un certain Irlandais qui, sous ce nom castillan, vendait du mauvais
whisky d'Amérique. Néanmoins Goncho avait presque vidé la bou-
teille, qui retomba contre la selle, jaune et flasque comme les joues
mêmes de son propriétaire. Ainsi réconforté, Goncbo se retourna
pour contempler la vallée. Depuis midi, il n'avait cessé de grimper.
Au-dessous de lui s'étendait un vaste désert frangé çà et là de terres
arables et de prairies, mais partout ailleurs d'une désolante stéri-
lité. Ses yeux s'arrêtèrent quelques instans sur ime ligne blanche
à l'orient; cet horizon était nuageux et indécis au point de paraître
s'évaporer sous le regard. Goncho se frappa le front, cligna des
paupières. •« Étaient^-ce les sierras ou bien oe maudit whisky amé-
ricain?..
Il continua son ascension laborieuse. Par intervalles la trace, à
peme indiquée, se perdait tout à fait sur le flanc noir et nu de la
montagne, mais son mulet savait toujours la retrouver avec une
sagacité remarquable. Malheureusement le pauvre animal finit,
Digitized by VjOOQ IC
88& BEVUE DES DEUX MONDES.
malgré ses précautions, par s'abattre en glissant sur une pierre
roulante. En vain Goncho s'efforçait-il de le relever ; il gisait obsti-
nément, levant la tête de temps à autre pour jeter lui aussi un
coup d'œil contemplatif sur la plaine. Alors son maître eut recours
à des sévices inutiles, l'appelant voleur, assassin, lui déclarant qu'il
n'était bon qu'à servir de pâture aux cornes des taureaux. Tout fut
en pure perte.
Des imprécations profanes, il passa aux anathëmes ecclésiasti-
ques qui sont réputés les plus puissans. — Ahl Judas Iscariote!
Est-ce ainsi, renégat, traître, que tu délaisses ton maître à une lieue
du camp, tandis que le souper refroidit ? Lève-toi donc, apostat I
Jamais mule ni mulet de bonne lignée n'avait manqué d'obéir à
ce genre de sommation. Goncho, voyant que sa bête y restait cepen-
dant rebelle, commença sérieusement à s'inquiéter. Il tenta un der-
nier effort : — Profanateur, debout I Regarde I — Et il dressa brus-
quement son bras en l'air, les doigts étendus : — Regarde , je
t'exorcise 1 Ahl ah! tu trembles? Attends...
— Quel diable de tapage I fit une voix rude, partant du rocher au-
dessus de lui. Goncho frissonna. Était-ce vraiment le diable qui venait
emporter son mulet?..
— Allons, continua la voix, laisse cette bête tranquille, vieux
graisseux (1) de l'enfer! Ne vois-tu pas qu'elle a l'épaule déboîtée?
Tout désolé que fût Goncho de cet accident, il se sentit soulagé
jusqu'à un certain point. Il n'y avait donc rien de sm'naturel dans
l'entêtement que ses objurgations n'avaient pu vaincre?
Goncho s'enhardit jusqu'à regarder celui qui, tout en parlant,
descendait vers lui. G' était un étranger, un Americano à en juger
par son accent et son costume, un homme mince, au visage brun
et lisse. Ge visage eût été fort ordinaire sans l'expression d'un cer-
tain œil gauche où semblaient concentrées toutes les mauvaises
passions humaines, un œil qui aurait fait penser à celui d'Ébhs lui-
même, si la nature prévoyante n'eût pris soin de le voiler en para-
lysant le nerf au coin de la paupière supérieure. Grâce à ce rideau
il se dérobait et trompait le monde.
— Que fais-tu ici? demanda l'étranger après avoir aidé Goncho à
relever le mulet.
— i% prospecte (2), senor.'
L'étranger, tournant son œil droit, le seul qui fût quelque peu
respectable, vers le Mexicain, tandis que l'autre œil se fixait dédai-
gneusement sur la campagne, reprit :
(1) Le lobriquet BÎgniflcatif de grectiBr (graisseax) est donné au Mexicain en Àmé-
rique, comme celui de John au Chinois.
(2) Prospecter, aller à la découverte, en style de mineur.
Digitized by VjOOQ IC
L HISTOIRE d'une MINE. 885
— Dans quel dessein ?
— Pour trouver de Tor et de l'argent, senor, de l'argent plutôt.
— Et tu es seul?
— Nous sommes quatre.
L'étranger regarda autour de lui.
— Au camp, à une lieue d'ici, expliqua le Mexicain.
— As-tu trouvé quelque chose?
— De cela, oui, beaucoup.
Et Concho tira des sacs attachés à sa selle plusieurs morceaux
de minerai grisâtre étoiles de pyrite. L'étranger ne dit rien, mais
son œil gauche prit une expression vraiment diabolique.
— Tu as de la chance, ami graisseux.
— Vous dites?
— Je dis que c'.est de l'argent que tu tiens là.
— Comment le savez-vous?
— C'est mon affaire, je suis métallurgiste.
— Et vous reconnaissez l'argent de ce qui n'en est pas?
Pour toute réponse l'inconnu tira de sa sacoche une petite boite
qui renfermait cinq ou six fioles. Montrant l'une d'elles à Concho :
— Celle-ci contient une préparation d'argent.
La physionomie du Mexicain s'éclaira une seconde, puis elle ex-
prima le doute. ,
— Donne-moi un peu d'eau.
Concho vida sa bouteille à eau dans sa battée à laver l'or, qu'il
tendit au prétendu métallurgiste. Celui-ci, ayant trempé un brin
d'herbe desséché dans la fiole, laissa tomber au milieu de l'eau une
goutte du liquide qu'elle contenait. L'eau resta limpide : — Main-
tenant, dit l'expérimentateur, jettes-y du sel.
Concho obéit. Aussitôt une blancheur légère apparut à la surface
et peu à peu toute l'eau prit une teinte lactée.
Le Mexicain se signait à tour de bras : — Sainte mère de Dieu !
c'est de la magie.
— C'est du chlorure d'argent, imbécile.
Non content de cette expérience à bon marché , l'étranger mit
Concho hors de lui en faisant rougir au moyen d'un acide un peu de
papier de tournesol qu'il rendit ensuite à sa première couleur en le
plongeant dans l'eau salée.
— Vous éprouverez ceci, dit Concho, offrant son minerai à l'é-
tranger, vous essayerez là-dessus l'argent et le sel.
— Doucement, ami. D'abord il faudra le fondre. Une pareille
besogne se paie. Crois-tu par hasard, mon chérubin, qu'un homme
passe toute sa jeunesse à Fribourg et à Heidelberg pour prodiguer
la science si laborieusement acquise au profit du premier graisseux
venu?
Digitized by VjOOQ IC
1
886 BEVUE DES DEUX MONDBS«
— Gela me coûtera donc... combien... aDonSy dites coosbie
fit impatiemment le Mexicain.
— Ma foi, pour trouver de l'argent dans ce mineru, je te
manderai peut-être cent dollars et les nienus frais. •• ma»qa
une fois tu seras sûr de ton affaire, eh bien, ce seront des U»
que tu pourras recueillir.
— Vous aurez les cent dollars, s'écria le Mexicain a« cood)!
la surexcitation, vous les aurez de noas quatre. Venes au c
1 fondre le minerai, nous montrer l'argent, et puis... c'est coofeoi
^ Venez donc!..
î Dans son avidité fiévreuse, il avait saisi la main de rinœi
I comme pour l'entraîner.
— Mais que feras-tu de ton mulet?
'^ — C'est vrai... sainte Vierge! je n'y pensais plus.
— Écoute, dit l'autre avec un sourire bizarre , — il ne s'en
pas loin, j'en réponds, et j'ai une mule de rechange là-haut,
prendras ma mule, tu me conduiras au camp^ et demain tureriesc
chercher cet édopé.
Le bon Concho sentit son cœur se serrer à la senle pensée d
bandonner le fidèle serviteur qu'une minute auparavant il tanç
de si belle manière, mais l'amour de l'or l'emporta : — Jerevienâ
demain, mon petit, je reviendrai riche, entends-tu? Jusque-là
tience, attends-moi. Adiosy mon bijou, adios !
Son compagnon lui tendit la main pour gravir la saillie rocbeu
Ceci se passait à Tendroit que l'on a nommé : la canada de la I
sitacion del diablo et qui fonne aujourd'hui la limite d'une <
fameuses concessions mexicaines.
Telle était l'impatience du digne Concho de porter la bonne n<
velle à ses camarades que plus d'une fois l'étranger dut lui intii
Tordre de modérer son pas : — N'est-ce pas assez, damnégraisseï
d'avoir estropié ta monture sans t' essayer contre la mienne, ou fi
dra-l-il que je te fasse encore payer Jenny? disait-il en levant
gèrement sa paupière fléchissante sur une menace à demi narquoî
Quand ils eurent fait un mille environ le long de la chaîne,
redescendirent vers la vallée. Une maigre végétaticm bordait ma
tenant la trace, deux ou trois marronniers nains avaient m£
poussé leurs racines dans les interstices de la roche d'un gris w
Parfois quelque ravin creusé par les torrens de l'hiver mettait <
taches brunes ou rougeâtres sur cette teinte sombre; presque ti
les blocs portaient l'empreinte du pic dés mineurs. En tournant
flanc de la montagne, on aperçut un fil de fumée qu'une main in
sîble semblait tirer d'un banc de rocher inférieur jusque dans Tétl
obscurci: — G*est notre camp, dit gatment Gondio, je coursavertii
Digitized by VjOOQ IC
l'histoi&e d'ubie mike. 887
— Et, avant que l'étranger eût pu le retenir, il avait disparu au
^'^ grand trot dans une sinuosité du chemin.
Son compagnon ralentit le pas au contrdre. Quelque roué
2 B qu'il fût aux pires coquineries, la simplicité de ce pauvre Mexicain
i*- le gênait. Non que sa conscience fût susceptible d'être touchée ,
fumais il se demandait si les trois autres aventuriers, connais-
sant la crédulité de leur camarade, ne le soupçonneraient pas
ïs tout de suite d'avcûr voulu en abuser. Pensif, il continuait d'a-
V vancer à loisir. Résumait-il en lui-même sa vie passée? Vaga-
. bond de naissance, escroc de profession, il n'avait jamais pu,
en dépit d'une réputation exécrable, se résigner à franchû- la péril-
t leuse barrière derrière laquelle se tient le crime avec ses' risques
et ses expiations. Mais cette fois encore ce n'était pas le crime.
Pouvait-on se faire scrupule de duper des Mexicains, ces fils d'une
race dégradée? On instant il lui sembla presque être l'agent accré-
dité du progrès et de la civilisation. Nous ne comprenons réellement
ie sens de ces deux mots que lorsque nous commençons à nous
servir contre autrui de nos lumières supérieures.
A quelques pas de là, quatre figures se montrèrent dans l'obscu-
rité croissante : au premier rang, l'étranger n'eut pas de peine à
reconnaître le sourire radieux de €oncho. Un rapide coup d'oeil aux
trois autres visages suffit à l'avertir que, si la bonne humeur de
Goncho faisait défaut ici, elle n'était pas remplacée du moins par de
l'intelligence : Pedro était un robuste vaq%iero^ Manuel un chétif
métis, ancien catéchumène de la mission de San Carmel, et Miguel
Tin simple boucher de Mooterey.
Grâce à Goncho, la méfiance que les ignorans éprouvent tou-
jours pour un étranger, quel qu'il soit, s'évanouit très vite, et
M. Joseph Wiles, — il avait déclaré se nommer ainsi, — fut
courtoisement escorté jusqu'au camp. Cependant, tel était le
désir des Mexicains de commencer au plus vite les expériences pro-
mises que les devoirs de l'hospitalité se trouvèrent un instant né*
^igés; il fallut que don José, comme on appelait maintenant
M. Joseph Wiles, avouât qu'il avait faim pour que les tortillas^ les
fri joies et le chocolat fissent leur apparition.
Ce frugal repas terminé, un fourneau primitif fut construit avec
des quartiers de rocher, et un vaisseau de terre, vernissé au moyen
de quelque procédé local, fut fixé dessus très soUdement au
moyen de glaise et de gazon. Des branches de pins coupées dans
une ravine boisée au-dessous du camp servirent i nourrir un grand
feu, et bientôt la fournaise flamboya vigoureusement sous la direcr-
tion de M. Wiles, qui d'ailleurs ne mettait la main à aucun détail
matériel. Étendu sur le dos, il fumdt une pipe tout en mâchomwnt
Digitized by VjOOQ IC
M.
888 B^TUE DES DEUX MONDES.
des ordres entre ses dents. Nous ignorons la jouissance que ced
pouvait trouver dans le travail inutile des pauvres diables emj
ses à lui obéir» mais il est certain que son œil gauche plei
noire malice suivait avec persistance tous les mouvemens de I
yaquero, et se reposait souvent sur la physionomie bestiale de
athlète. Rencontrant une première fois le regard qui le suivait î
obstination, Pedro grogna quelque affreux juron, puis, commt
eût subi une fascination inexplicable, il se mit peu à peu à c
cher cet œil mauvais au lieu de le fuir.
Qu'on se figure la scène fantastique qu'offrait à Theure
nous parlons le camp mexicain : la noire montagne se découj
I comme une masse d'ombre à la Rembrandt sur un ciel qui s
I blait être si loin, si loin que Tâme la plus lasse du monde de
- désespérer dVn atteindre les portes bleu d'acier ; les lai^ges ét(
* brillant froides et inexorables d'un feu immobile ; la lueurdes /l
4 naises fardant les visages d'un rouge indien et faisant édaler
1 vives couleurs des serapes^ pour se perdre ensuite, absorbée i
i les ténèbres que projetait la grande montagne, à vingt pieds d(
Les chuchotemens des travailleurs échangés par ces voix ci
tantes dans une langue exotique, l'aboiement bref et aigu d
coyote dans la plaine étaient les seuls bruits qui troublassent le
lennel silence. L'aube allait poindre quand on annonça que\e mi
rai entrait en fusion. Il était temps, car le vase de terre s'enfor
peu à peu dans le fourneau croulant. Goncho jeta son cri de jul
tion : — Dieu et liberté 1 — Don José lui imposa silence en coma
dant d'étayer le pot ; puis il se pencha sur le liquide bouillant.
né fut qu'une seconde, mais dans cette seconde le métaWurg
émérite trouva moyen de laisser tomber dans le pot un demi-di
d'argent. 11 recommanda de bien alimenter les feux, et se ren
mit d'un œil.
L'aurore alluma des phares sur les montagnes voisines et S(
de roses les neiges des sierras, les oiseaux gazouillèrent pa
les aulnes à un mille au-dessous du camp, et le grincement
roues d'un chariot, qui n'apparaissait encore sur la route que coi
un grain de sable, se fit distinctement entendre. Alors don Joséi
le pot qui avait servi à fondre le minerai, et le flot incandescent
versé sur la route pour refroidir. Ensuite le métallurgiste roi
un petit morceau du bloc qui s'était formé, le pesa, recomm'
l'opération, soumit l'un des échantillons à l'action de l'acide e
bain de sel, — Teau devint aussitôt laiteuse; — enfm il décoi
je ne sais quoi de blanc, — mirabile dictti, — qui représentait
valeur d'environ quatre sous en argent. Nouveaux cris de joie
pauvre Goncho; ses camarades s'entre-regardaient d'un aii
Digitized by VjOOQ IC
l'histoire d'une mine. 889
doute et d'inquiétude : amis dans la mauvaise fortime, ils commen-
çaient à se méfier les uns des autres dans la bonne. L'œil gauche
de M. Wiles allait ironiquement de celui-ci à celui-là :
— Prenez vos cent dollars, don José, dit Pedro, tendant une poi-
gnée d'or à Wiles avec un geste qui lui intimait que les services et
la présence d'un étranger n'étaient plus nécessaires.
Wiles prit l'argent, et il s'en allait quand un cri de Manuel l'ar-
rêta : — Le pot, le pot!., il était fêlé... voyez, regardez...
En déblayant les débris du fourneau pour préparer le déjeu-
ner. Manuel avait découvert une flaque étincelante de vif-argent.
Wiles tressaillit, jeta un rapide regard sur les quatre hommes,
vit aussitôt qu'aucun d'eux ne connaissait la valeur du trésor qui
venait de se révéler et dit tranquillement : — Ce n'est pas de l'ar-
gent.
— Pardon, senor, c'est de l'argent encore liquide.
Wiles se baissa et passa ses doigts dans le liquide en question.
— Sainte Vierge 1 qu'est-ce donc alors? de la magie?
— Rien que du déchet.
Mais Concho, enhardi par l'exemple de Wiles, saisit à son tour
une poignée des prétendues scories ; le métal éblouissant se bf isa
entre ses doigts formant mille globules qui roulèrent de tous côtés,
jusque dans ses manches, tandis qu'il dansait autour avec un mé-
lange de peur et de plaisir enfantin.
— Et cela ne vaut pas la peine d'être pris? demanda Pedro.
L'œil droit de l'étranger lui répondit négativement et, se détour-
nant avec une certaine brusquerie, Wiles s'en alla seller sa mule.
Manuel, Miguel et Pedro causaient à voix basse entre eux. Con-
cho, se rappelant son pauvre mulet boiteux, partit à sa recherche.
Hélas! il n'était plus au lieu où il l'avait laissé. Jusque-là fidèle à son
maître, malgré les bourrades, il n'avait pu toutefois supporter l'a-
bandon. Le chagrin de Concho ne fut pas sans mélange de remords.
Harassé il retourna au camp ; ses pieds endoloris ne le portaient
que lentement à travers les rochers. Quelle fut sa surprise en arri-
vant de trouver le lieu désert! Plus personne, ni gens, ni animaux,
plus de gîte ! Concho appela de toutes ses forces. Seul, l'écho des
rochers lui répondit. Était-ce un mauvais tour?.. Il essaya de rire...
la plaisanterie avait réussi, en effet... Il avait eu bien peur!.. Mais
non... c'était trop vrai... on l'avait laissé là tout seul, sans abri, sans
provisions!..
Le pauvre Concho tomba la face contre terre et sanglota ; mais la
tempête du désespoir ne fut pas longue : ce n'était pas l'humeur
de Concho de s'apitoyer longtemps sur lui-même ni d'en vouloir à
qui que ce fût. Quand il releva la tête, ses yeux en pleurs rencon-
trèrent l'éclat du vif-argent, ce joyeux métal dont la vue l'avait
Digitized by VjOOQ IC
800 RETm D89 DEUX MONIKS.
cbarmé tocrt d'abord. Aussitôt il se remit à jouer avec lui, k (
sani de ci de là, le roulant entre ses maiss, riant comme an ganb
de ses caprices : — Âhl farceur t ahl sahimbanque l tu t'en vis.«.
veox-tn revenir... par ici... par îeiv.. je le tiena, petit««. viens
muckaeha, que je l'embrasser-
Au milieu de ces enfantillages, le pauvre garçen oublia presque
la trahison de ses camarades et, ne pouvant se résoudre à se séparer
de son joujou, il l'emp^ia dans la bouteille en cuir. Déjà le brouil*
lard s*était refermé sur MoBterey; il roulait, comme une mer blanche,
écumeuse dérobant sous ses flots houleux les brisaos Uenitres A-
tués plus bas. Une fois ou deux Goncho,[exi descendïam la montagne,
s^était avancé au bord de la cormche pour contempler la baie ea
forme de fer à cheval, dont les contours se dessisaient à bien des
milles de là. Plus tôt, dans l'après-midi, il avait vu la croix dorée
de la Mission étincekr au soleil, mais maintenant to«t anrait dis-
paru. Avant qu'il atteignit la ville, la nuit était profonde; il se jeta
dans la première fonda vemie pour demander à Faguardiente
l'oubli de ses soucis et de sa fatigue. La tête lui faisait roid, Téchine
aussi ; vraiment il se sentait si souffrant qa'ûlm semUa boa dTap-
peFer à som secours un medicOy un docteur anféricain qui une fÛs
leur avait donné, à lui et à son mulet, la même médecine ^pparenn
ment et avec un égal succès. Concho s'était toiqours dit^ no» mas
logique, que si un remède était salutaire on n'en pouvait trop
prendre, et que tout malade qui se fait sonner doit en avoir pour son
argent. Donc dans sa dernière maladie, le docteur li» ayaart prescrit
une certaine dose de quinine divisée en douze paquets^ il avait
j^ugé bon de prendre tous les paquets à la fois. Le docteoïy flatté
d'abord de le voir revenir gipéri, avait haussé les épaules en
4^prenant comment la cure s'était fkite.
— Eh bien 1 ditril, voyant Concho s'affiadsser sinr une de ses deux
chaises, avez- voua encore dormi dans les marécages ou abwsé du.
Vfhisky? Parlez franchement, dépécbons-nous.
Mais il lui fallut écouter patiemment les divagations du HexicaÎB^
qui déclarait qu'il avait dans le veaire Salan en peraonoe, et Jadas
bcariote dans tes reins, et tous les diables daas la tête, oufire que
Ponce Pilate lui avait mis les pieds em loques.
— Âvalex celai dit lie docteur. — Et il lui jeta dans la.bou£te «ne
pilule grosse comme une balle.
Concho salua jusqu'à terre et tourna les talons.
— C'est que je n'ai pas d'argent, sefioc medico.
— N'importe; ce n'est quTuA d(Jlar, le prix du méd^camem^
Concho eut l'air hooteuai en pensant qpi^il avait ugkmti ^une pik-
reiUe somme; puis iL dit timidêneut:
Digitized by VjOOQ IC
l'histoire d'unb mine. 891
— Je n'ai pas d'argent, mais j'ai là quelque chose de joli et de
drôle. Ce sera pour vous*
Et il donna au docteur son joujou» comme il l'appelait.
Le docteur regarda la masse frémissante et s'écria :
— Mais c'est du vif-argent I
— Très vif en effet ! s'écria Goncho en éclatant de rire et en fai-
sant claquer ses doigts pour imiter le mouvement des globules.
— Où diable l'avei-vous pris ?..
— Il y avait une fêlure dans le pot sur la montagne, là-bas. Il a
coulé...
Et, comme son interlocuteur paraissaitincrédule. Conclu) raconta
toute l'histoire.
— Sauriez-vous retrouver la place? ,
— Oui, madré de Dio9..* J'y ai sacrifié mon mulet I
— Et vous dites que vos camarades ont vu oela?
— Pourquoi pas?
— Et vous dites qu'ils vous oot ensuite planté là«.
— C'est la vérité, ingrates !
Le docteur se leva pour fermer la porte de son cabinet,
— Écoutez, Concho, vous avez trouvé du vif-^argent, du mercure,
Tun des métaux les plus précieux^ surtout dans un pays de mines
d'or. Mon garçon, si vous en découvrez davantage, votre fortune
est faite.
Concho se redressa d'un bond.
— Dites-moi, le rocher avec lequel vous avez bâti votre four
était-il rouge ?
— Si senor.
— Rouge et brun ?
— Si senor.
— Il s'est endetté au feu ?
— Tellement qu'il n'en est rien resté.
— Et avez-vous vu beaucoup de ces roches rouges ?
— La montagne en donne tant et plus.
— Mais êtes-vous siir que vos camarades n'ont pas pris posses-
ision de la montagne-mère?
— Comment?
— En déclarant, selon la loi des mines, qu'ils Ftot découverte^ ou
par préemption lout simplement.
— Ils ne feront pas cela.
— Gomment vous y prendrez^vous pour les en empêcher, étant
seul contre quatre, car je ne doute pas que votre ami le savant ne
soit du complot.
— Je combattrai,..
Digitized by VjOOQ IC
802 BEVUE DES DEUX MONDES.
— Oui, mon brave Goncbo, mais supposons que je vous évite le
combat. Voici ce que je propose. Dne demi-douzaine ^Americanos
iront avec vous. Il vous faudra des fonds pour exploiter la mine.
Eh bien ! vous partagerez. Ces gens-là prendront sur eux les ris-
ques» trouveront l'argent, et vous aurez des défenseurs au besoin.
— Je comprends, dit Goncho avec un mouvement de tête afiSrma-
tif et un rapide clignement des paupières. Buenol
— Je reviens dans dix minutes» fit le ^docteur saisissant son
chapeau.
U tint parole. Dix minutes après» il revenait avec un conseil d'adr
ministration et de surveillance, un président et un acte autorisant
la formation de la compagnie. Le président ajouta un revolver à ces
articles indispensables.
— Prenez cela, dit-il en le remettant à Goncho, mon cheval est
dehors, prenez-le aussi, et allez un train d'enfer pour garder votre
bien jusqu'à ce que nous arrivions.
L'instant d'après, Goncho partait au galop.
— Hoopa la mula !
Il disparut dans les ténèbres.
— Vous n'êtes pas en avance, messieurs, dit Yalrade américain
au docteur, une autre compagnie vient de se constituer dans le
même dessein que vous, je gage !
— Quels sont ces gens-là?
— Trois Mexicains conduits par ce diable de tape-àrl'oeil Sydney
Duck dit Wiles.
— Sontrilsici?
— Oui, deux d'entre eux, Manuel et Miguel. Les autres sont aux
Très Pinos, essayant d'entortiller le cabaretier Roscommon et de
payer leurs dettes de whisky avec du mercure. Aussi je pense qu'il
est inutile que nous partions avant le lever du soleil, car ils ne man-
queront pas de rouler sous la table ivres morts.
Ge légitime successeur du grave alcade mexicain , ayant ainsi
donné son avis, s'en alla.
Gependant Goncho le fortuné ne ménageait ni la riata^ ni l'éperon.
La trace était obscure et par momens dangereuse; le cavalier»
quelque familiarisé qu'il fût avec les détours de la montagne, re-
gretta plus d'une* fois son mulet perdu, au pied sûr et solide; mais
il pensait à sa prospérité nouvelle, à ce bienheureux mercure : —
Voyez-vous le farceur ! Il y avait une joUe musique dans ses gam-
bades! Cela vaut bien l'argent et c'est plus gai I — Gependant sa joie
ne l'empêchait pas d'avoir l'œil sur tous les replis du sentier, non
qu'il craignit les brigands, Goncho était physiquement courageux;
mais tous les bons catholiques savent que le malin esprit ne se fait
Digitized by VjOOQ IC
l'histoire d'une mine. 898
pas faute de hanter sous diverses formes la chaîne de Santa-Cruz.
Il se rappelait l'aventure d'Ignacio, le muletier des franciscains,
qui, s' arrêtant à l'heure de Y Angélus pour dire sa prière, vit le
diable sous la forme d'un ours monstrueux qui se moquait de lui
en pliant les hanches et en levant les pattes pour imiter sa dévote
attitude. Néanmoins, son rosaire dans la main qui tenait les rênes,
et tâtant de l'autre main son revolver, Concho arriva sain et sauf
au sommet de la montagne lorsque les premiers rayons de l'aurore
commençaient à dessiner le contour des pics lointains de la sierra.
Il attacha son cheval sur un plateau et descendit avec précaution
à pied jusqu'à ce qu'il eût atteint la muraille de roc rouge et le
fourneau écroulé. Tout était dans l'état où il l'avait laissé le
matin; aucune trace de récente visite humaine. Concho, son revol-
ver à la main, examina toutes les cavernes, tous les ravins, le
moindre trou, tourna autour des arbres, fouilla les taillis. Aucun
bruit ne frappa son oreille, sauf le murmure du vent dans les pins
au-dessous de lui. Pendant quelque temps, il se promena de long
en large avec le sentiment vague d'être en sentinelle; mais bientôt
son insouciance reprit le dessus. Il était horriblement fatigué; de
fréquens appels à son flacon de vv^hisky ne servaient qu'à l'engour-
dir davantage; n'en pouvant plus, il finit par s'enrouler comme une
momie dans sa couverture à la mode mexicaine pour dormir. Deux
fois son cheval hennit sur le plateau, mais il ne l'entendit pas dans
la profondeur du premier sommeil. Puis les broussailles craquèrent
le long de la rampe au-dessus de lui, une pierre vint rouler à ses
pieds ; il ne bougea pas.
Enfin deux figures noires se dessinèrent sur l'escarpement du
rocher.
— St...t...t! — fit une voix parlant très bas. Quelqu'un est cou-
ché près du fourneau. — Ceci fut dit en espagnol ; c'était pourtant
la voix de Wiles.
L'autre figure se. traîna jusqu'au bord du rocher et regarda en
bas. — C'est Concho, l'imbécile! fit Pedro avec mépris.
— Et s'il n'est pas seul?., et s'il s'éveille...
— Je ferai le guet. Allez mettre l'affiche.
Joseph Wiles disparut, et Pedro, s' accrochant aux broussailles,
se mit à descendre du rocher. L'instant d'après, il était debout près
du dormeur. Alors il regarda autour de lui ; son compagnon avait
disparu dans l'ombre des masses rocheuses; à peine si un cra-
quement de branches signalait son passage. Tout à coup Pedro
jeta un serape sur la tête de son ancien camarade, puis se laissa
tomber de tout son poids d'hercule, écrasant la face du malheu-
reux, tandis que ses bras vigoureux étreignaient les membres
Digitizedby VjOOQIC
û
89Â REVUE DES DEUX MONDES*
If déjà emprisonnés dans la couverture. II y eut une secousse,!
t| spasme, un instant de lutte; mais les plis de la couverture se
Il raient la victime comme des bandelettes, gênant tous ses mm
1 1 mens au point de les rendre impossibles. Du reste aucun ch, aoo
!: i signe extérieur de violence. Quiconque eût regardé n'aurait rie&i
^1 que deux corps étendus qui se profilaient en noir sur le rocher. I
; f eussent pu aussi bien dormir dans les bras l'un de l'autre. Tel et
/ ^ ce ténâ}reux silence, que le pas furtif de Wiles y résonna disÉ
I tement.
4 Peu à peu la victime cessait de se débattre. Enfin quelqu'un ck
chota d'en haut : — Je ne vois pas bien... Que faites-vous?
I — Je veUle.
] — Dort-il?
j — Il dort.
— Profondément?
< — Profondément. A la façon des morts.
Le dernier frémissement s'était interrompu sous la couverton
' Pedro se leva et, à son tour, Wiles descendit.
i — Tout est prêt, dit-îl, vous êtes témoin que j'ai affiché la noi
1 fication.
— J'en suis témoin.
I — Et celui-^? — montrant Goncbo, -— le laîsserons-Boas oi
il est?
— Un idiot ivre? Pourquoi non?
Wiles braqua son oBil gauche sinistre sur celui qui parlait ains
et, comme la veille, Pedro gronda une imprécation.
— Carrambal détournerez -vous de moi cet œil j du diable
Qu'est-ce que vous voyez? Allons, dites, qu'est-ce que vous voy«
— Rien, mon bon Pedro, répondit Wiles, tournant son profil rc
gulier vers l'assassin.
L'ex-vaquero, furieux et à demi terrifié, rentra dans la giin(
dont il Tavait tiré à demi, le long couteaujpassé dans sa ceinture e
grogna sourdement : — Alors, filez.. • de l'autre côté, entendez-vous
moi je garde celui-ci.
Et de la sorte, côte à côte, écoutant, épiant, se méfiant de toui
mais surtout l'un de l'autre, ils remontèrent dans les ténèbres, d'o
un démon aurait pu les avoir évoqués.
Une demi-heure s'écoula pendant laquelle l'orient qui flamboyai
finit par se fondie en or, puis le soleil fit irruption, superfce et bar
tain ; le brouillard qui, à la faveur de la nuit, s'était glissé sur k
hauteurs, s'enfuit à son approche, déchirant dans sa précipitaûOi
au flanc de la montagne ses robes blanches dont les lambeaux res
tèrent accrochés aux arbres, aux buissons, aux angles du rocbô!
Digitized by VjOOQ IC
L'mSTOIRE d'umb mihb. 895
Mille brins d'herbe nichés au fond des crevasses, nourris dans les
tempêtes, bercés par les vents alises, tendirent vers leur Créateur
de pâles et faibles bras, mais Goncho le brave, le joyeux Goncho
ne parla ni ne bougea plus.
Cependant les hennissemens persistaient sur la cime ; le cheval
de Goncho demandait son déjeuner. Cette réclamation frappa les
oreilles d'un groupe de voyageurs qui gravissait le flanc occiden-
tal de la montagne :
— Que diable! c'est Ghiquita. Ce maudit Mexicain est ivre
mort quelque part, dit le président du conseil d'administration de
la nouvelle compagnie.
— Tout cela me paraît avoir bien mauvaise mine, répliqua le
docteur en rejoignant Fanimal impatient. S'il s'agissait d'un Améri-
cain, on pourrait croire à de la négligence, mais jamais un grais-
seux n'a oublié sa monture. Cherchez partout, camarades..., nous
arrivons peut-être trop tard.
Une demi -heure encore, et ils aperçurent le banc de rocher
inférieur, le fourneau détruit, la forme immoMle de Goncho roulé
dans sa couverture en pleine lumière.
— Je vous Tavais bien dit, s'écria le président, il est ivre !
Le docteur devenait de plus en plus soucieux ; il ne répondit
pas. Tous les cavaliers mirent pied à terre et attachèrent leurs che-
vaux à des piquets, puis ils se glissèrent sur les genoux et les
mains jusqu'au bord de la corniche; le secrétaire de la compagnie
fut le premier à jeter un cri :
— Voyez donc! Quelqu'un est venu avant nous. Regardez ces
af&ches.
Deux placards sur toile fixés au rocher réclamaient ce terrain
comme la propriété des signauiies, Pedro, Manuel, Miguel, Wiles
et Roscommon.
— On a posé ceci, docteur, pendant que le graisseux maudit que
vous honorez de votre confiance cuvait sa boisson. Que faire main-
tenant?
Mais le docteur, se dirigeant vers l'objet de toutes ces accusations
qui continuait à garder un morne silence, s'agenouilla auprès de
lui, déroula les plis de la couverture, appuya une main sur sa cein-
ture et l'oreille contre son cœur, puis il dit aux autres qui l'avaient
suivi :
— Mort.
— Naturellement ! Il a pris une consultation de vous hier. Voilà
l'effet de vos s... médecines, de vos remèdes héroïques.
Le docteur était trop préoccupé pour relever la raillerie. Il exa-
minait l'œil de Goncho presque sorti de l'orbite, la langue enflée...
tout à coup, se levant :
Digitized by VjOOQ IC
806 BETUE DES DEUX lfOin>ES.
— Arrachez ces affiches, amis, mais gardez-les. Mettez les vôtres
à la place... n*ayez pas peur; vous ne courez aucun risque. Ici le
meurtre s'est ajouté au vol...
— Le meurtre !
— Oui, le meurtre ! J'attesterai sous serment que cet homme
est mort étranglé. Je demanderai l'enquête. On l'a étranglé dans
son sommeil. Regardez, ajouta-t-il, désignant le pistolet qui était
resté dans la main raidie du cadavre.
Goncho, surpris par une horrible agression, l'avait armé, mais
sans pouvoir s'en servir ensuite.
— Quant à cela, dit le président, jamais un homme ne s'est en-
dormi sur un revolver armé ! Mais que faire?
— Tout, dit le docteur avec feu, le crime a été commis il y a
deux heures à peine, le cadavre est encore chaud. L'assassin n'est
pas venu de notre côté, nous l'aurions rencontré sur la trace. Il doit
être, s'il est quelque part, entre ce lieu et Très Pinos.
— Messieurs, dit le président avec une petite toux prépara-
toire et officielle, que deux d'entre vous restent ici et fassent bonne
garde. Les autres me suivront à Très Pinos. La loi est outragée,
messieurs. Vous comprenez.
Sous l'influence de ces derniers mots, le petit groupe d'bonmies
insoucians et plus ou moins cyniques qui se trouvaient là se trans-
forma soudain en une troupe régulière de citoyens sérieux. Ils re-
montèrent à cheval avec ordre et sans retard.
— Ne lerions-nous pas mieux de procéder d'abord à l'enquête et
de nous munir d'un mandat d'arrêt? hasarda le secrétaire.
— Combien avons-nous d'hommes?
— Cinq.
— En ce cas, dit le président résumant les statuts révisés de
l'état de Californie en un seul mot énergique, moquons^nous des
mandats !
IL
Ne semble-t-il pas que nous ayons là un récit californien du meil*
leur temps de Bret Harte, une perle bizarre digne de prendre rang
dans le collier d'un dessin si curieusement exotique et d'une cou-
leur si rare, dont les chaînons se nomment : Mliss^ le Camp ru-
gissanty V Idylle du Val-Rouge^ Épisode de la vie dun joueur^
Carrie^ Miggles, etc.?.. Jamais l'écrivain chez qui nous avons dû
constater depuis avec regret certaines défaillances n'a mieux gradué
en quelques pages rapides l'intérêt du sujet, n'a marqué d'un trait
plus sûr les qualités caractéristiques de chaque race, n'a posé des
types plus vivans dans des paysages plus expressifs. A ceux qui de-
Digitized by VjOOQ IC
l'histoiiœ d'une minb, 897
manderaient un dénoûment moins écourté, nous rappellerons que
Bret Harte s'est toujours plu à laisser sa plume en suspens au mo-
ment décisif, comme pour inviter l'imagination du lecteur à ter-
miner selon son caprice. Ce procédé banal auquel sacrifient la plu-
part des romanciers, qui consiste à régler définitivement le sort de
chaque personnage avant de fermer le livre, lui est antipathique; ses
œuvres précédentes l'attestent. D'ailleurs ici rien ne reste dans le
vague; l'application de laJoî de Lynch se fait sulEsamment pres-
sentir ; elle aura cours, si bon vous semble, cd!itre Pedro et Wiles,
comme autrefois contre Tennessee; nous pourrons nous représenter
chacun de ces deux scélérats suspendus pour l'édiûcation des malfai-
teurs futurs à un gibet improvisé. Vous le connaissez déjà, ce grand
arbre feuillu sur lequel les oiseaux continuent de gazouiller, indiilé-
rens à l'existence humaine qui vient de se changer en une forme
sans nom balancée par le vent? — Mais nous n'aurions là que l'his- .
toire de la découverte d'une mine, et Bret Harte veut nous conduire
plus loin, nous dire non-seulement qui a cherché la mine, qui l'a
trouvée, qui fa revendiquée, qui l'a prise, qui l'a concédée, qui
l'a exploitée, mais encore les procès, les intrigues auxquels cette
mine a donné lieu, ce qui survient au congrès à propos d'une mine,
et bien d'autres choses si longues à développer qu'elles ne peuvent
trouver place dans une simple nouvelle. Il en résulte que nous
avons une fois de plus un roman, moins diffus sans doute que Ga-
briel Conroy^ mais presque aussi embrouillé. La rapide analyse qui
suit permettra d'en juger.
Tandis que les vengeurs du pauvre Goncho s'élancent à la pour-
suite de ses assassins sur la route de Très Pinos et que le cabare-
tier irlandais Roscommon se réjouit d'avoir pris rang parmi les
propriétaires de la mine, en échange de son mauvais whisky, les
deux Mexicains, Miguel et^Manuel, fument leurs cigarettes dans
une fonda de Monterey. Ils ont cédé leurs droits à Wiles pour
quelques centaines de dollars payés comptant, et maintenant ils le
regrettent, bien que Wiles, qui n'avait besoin que du seul Pedro
pour complice, ne leur ait pas soufflé mot de la découverte du vif-
argent, — ils sont fâchés de n'avoir pas demandé une somme plus
forte. Leurs regrets deviennent du désespoir quand un certain Vic-
tor Garcia, ancien employé de YayuntamientOy se moque d'eux en
leur apprenant la vérité. Du désespoir, les deux Mexicains, ap-
puyés, dirigés par leur compatriote Garcia, passent aux projets les
plus perfides. Braver en face des Americanosy ils ne l'oseraient,
mais les tromper, quel plaisir, quelle gloire ! Ne pourrait-on, par
exemple, prendre sur eux rang de priorité en exhumant une vieille
concession du gouverneur espagnol Micheltorena à Victor Garcia,
TOME XIYIII. — 1878. f *57.
Digitized by VjOOQ IC
BBTVB DBS BECX HONbBS.
oétitionnaire? Bien entenda la concession n'a jamais existé, inais tm
acte de cette sorte ou tout autre papier d'aflrires est vite fabriqué
par la main exercée de Carmen, la nièce de Garcia. Carmen a été
bien élevée au couvent : elle y a appris la peinture et s'étutfie à co-
Dier des tableaux anciens si fidèlement qu'on ne les reconnut pas
de l'orieinal; copier, imiter, est chez elle une faculté menreilleose,
elle imite les écritures d'une façon qui ferait bonnenr an plus Iw-
bile faussaire, et faussaire elle le devient, mais innocemment. Ne
croyez pas qu'elle cîmiprenne ce qu'on exige d'elle.
C'est un enfant, bien que sous beaucoup de rapports elle soit
déià femme jusqu'au bout des ongles, on serait tenté de dire même
mLicienne tant elle excelle à tourner toutes les têtes. Bret Harte
S mieux que personne peindre ce genre de créature énigmatique
S irréKuliie qui, sans beauté, sans respert^ilité non plus, pos-
sède toutes les séductions et même quelques litres à '.«f*»*^
iuges les plus sévères; fl nous montre, vivante pour ainsi Jre, ar-
rière le grand éventail noir qui aide à ses sorcelleries, cette fillette
de ouinze ans, agile et menue comme un petit garçon, avec le 80»-
rire mutin de ses dents blanches, le regard voilé de ses yeux
bruns pénétrans qui briflent à travers une lourde fninge de cils
sombres, sous les ondes noires de son épaisse cheyekrre. Ce m^
nois n'est rien moins que correct, mais il est smguhërement salé,
selon l'expression espagnole, la colère le rend terrible la tendresse
le rend irrésistible. Dans cette petite bouche, le mot le plus banal,
bonjour, emprunte un sens nouveau à des inflexions musicales et
enjôleuses. Elle aime jouer comme un jeune chat, et son oncle lui
persuade que c'est un jeu que de reproduire la signature de feu le
gouverneur Micheltorena, sur une vieille feuille timbrée de la
douane. L'ancien bureaucrate a encore quelques-unes de ces feuflles
dont il fera bon usage. — Carmen se pique d'arriver à la perfection
d'un fac-similé, on la complimente, et elle est ravie, car l'encens, de
quelque part qu'il monte vers elle, lui platt : celui de Miguel, qui h
courtise sans qu'elle s'en soucie, est agréé comme les autres. Et
cependant ce jour-là Carmen est préoccupée. L'absence de son ami
Concho lui paraît inexplicable. Concho, toujours si empressé à lui
apporter des fleurs, des oiseaux, des nouvelles de la montagne,
Concho, qui ne peut se passer d'elle, n'a pas reparu. Que lui est-
il arrivé?
Cette préoccupation empêche la jeune fille de penser longtemps
au petit service que son oncle a exigé d'elle sous prétexte de badi-
nage. La mort de Concho sera le premier chagrin sérieux de sa vie.
Quant aux Mexicains, peu leur importe la fin tragique de leur an-
cien camarade ; il s'agit de produire la concession du rancho des
Digitized by VjOOQIC
l'histoire d'usïb mine. 899
Boches-Roufâs^ et de ia faire prévaloir contre les droits ^toels de la
compagnie américaine ; mais pour cela mieux vaut attendre un peu,
car Topimon publiqae est encore trop exaltée par les derniers é\'é-
nemens* L'enquête sur l'assassinai; se poursuit. Volontiers le jury
eût rendu son verdict ordinaire : — H<N:t accidentelle, résultat de
l'alcoolisme, — qu'est-ce en e^ qu'un Mexicain de plus ou de
moins? — Mais le docteur ne l'entend pas ainsi. Il réussit à prouver
f homicide et à faire rechercher les meurtriers inconnus. Ces meur-
triers inconnus, chacun les connaît par parenthèse et les nomme
Wiles et Pedro, — Manuel, Miguel et Bosconmion ayant prouvé
Yidibi d'une façon indiscutable; — mais Wiles et Pedro ont gagné
la Basse-Californie.
Un an se passe sans que la fausse concession risque en se révé-
lant de s'exposer aux commentaires; pendant ce laps de temps, U
compagnie organisée sous les auspices du docteur reste en pos-
session de la mine de mercure. Alors apparaît un grand capita-
liste qui, prenant à part l'un des membres du conseil d'adminis-
tration, ofl^ de prêter le prestige de son nom moyennant une part,
la part du lion bien entendu. U insinue que, si son offie généreuse
n'est pas agréée, il se verra contraint d'acheter d'autres mines
mexicaines et d'inonder le marché de vif-argent au détriment de
la compagnie dite Blue Mas$ en l'honneur de certaines pilules et,
par extension, du docteur.
Cette menace faite par un homme que l'on désigne conmie un des
principaux miniers de laCalifomie, tout dévoué 4 développer les res-
sources du pays, ne saurait être prise légèrement, de sorte qu'après
mûre et secrète délibération, la mine x)as8e entre les mains du fa-
meux capitaliste, ce qui fait monter les actions, à la grande joie des
actionnaires jusqu'au moment où le capitaliste construit des mou-
lins si dispendieux, envoie à si grands frais des surveillans généraux
en Russie et en Espagne pour y étudier les mines de mercure , et
fait des ponts d'or à tant d'hommes spéciaux, chimistes, diaria-
tans, etc., toujours sous prétexte de développer les ressources de la
mine, que les actions baissent plus vite encore qu'elles n'ont monté.
Alors les brokers^ les courtiers, les agens du capitaliste rachètent
aux actionnaires effirayés leurs parts respectives; nous sommes ini-
tiés là, en quelques pages rapides et tristemrat comiques, à ce grand
passe-temps américain, la spéculation véreuse, l'agiotage, dont le
reflet se retrouve suffisamment du reste, bien que contenu et adouci,
hideux encore, dans notre vieux monde.
Sur ces entrefaites, une bombe éclate. La concession espagnole du
rancho des Roches-Rouges est revendiquée devant la commission
territoriale des Etats-Unis, et cette concession implique l'emplace-
Digitized by VjOOQ IC
900 B£yUE DES DEUX MONDES.
ment de la Blue Mass mine. Heureusement le grand capitaliste i
informé le premier et avec mystère de cette catastrophe; il m
moyen par conséquent de se dessaisir de ses droits, dont déson
il connaît l'inanité, en faveur d'un pauvre diable, le seul mea
I qui reste de la première compagnie. Notez bien que le crédit
I grand capitaliste ne sera que rehaussé par l'habileté qu'il & m
i se débarrasser en temps opportun d'une mauvaise affaire. Qi
I au malheureux Biggs, qu'il a pris pour dupe, il se trouve, après a
I cru au Pactole l'espace de vingt-quatre heures, écrasé sous lep
i des dettes ; mais Biggs est un garçon énergique, il a coofiaDO
I son bon droit, en lui-même et en son ami Royal Thatcher,
1 pionnier enguignonné jusque-là, malgré des prodiges de coiu
I et d'intelligence. Royal Thatcher accourt au premier appel de B^
I affamé, couvert de la poussière des chemins cju'il a parcourus à p
I sans un sou dans la poche de son habit râpé : il ne semble pai
^ premier aspect que ce puisse être là un bien puissant siudia
I malgré sa façon résolue de retrousser ses manches pour s atielei
4 timon du char embourbé; mais l'amour s'est glissé dans ce a
i si peu fait pour lui et va prêter main-forte.
i 11 convient d'expliquer ici comment Carmen de Haro et Rc
i Thatcher ont pu se rencontrer à San Francisco.
Le cabaretier Roscommon, en sa qualité de fin matois irlandais
de bon catholique, a été convié par Garcia le Mexicain à entrer d
la petite combinaison si bien ébauchée sous les inconsciens a
pices de M"' Carmen. C'est Roscommon qui, au nom de Garcia,
pose le cas devant la commission territoriale, sans produire touteJ
l'acte de concession lui-même, qui est censé avoir été détruit d
un incendie, tout le talent de la petite artiste, si admirable qu'il s
n'ayant pas réussi à reproduire le sceau officiel indispensable,
revanche, il y a la pétition elle-même, et nombre de lettres écr
sur papier timbré par le gouverneur Micheltorena à Garcia, à ]
nuel, au père de Miguel, il y a des attestations bien payées, il ;
des récits de conversations avec feu le gouverneur d'une précis
de détails étonnante et corroborées par de nombreux témoins; ei
rien ne manque que le sceau de son excellence. Pourtant la rev
dication est rejetée. Ayant eu à se prononcer déjà entre deux pri
de possession également justifiables en apparence, la commiss
est devenue sceptique et méfiante.
Fureur de Roscommon, qui a en lui au suprême degré la corn
tivité, l'esprit belliqueux irlandais, et qui ne veut pas avoir ve
son whisky en pure perte. Il s'ensuit un choc de dialectes des p
divertissans entre les fraudeurs, imprécations mexicaines, expli<
tions dans le jargon d'Érin; en sait que Bret Harte est passé mal
Digitized by VjOOQ IC
l'histoiae d'une mine. 901
en ce genre de tour d'adresse ; il égale pour le talent d'imitation
M**^ Carmen elle-même. Le conseil de Roscommon, un homme
de loi aussi coquin que son client, recommande à celui-ci d'en
appeler, et entame une série de procès qui tendent non-seu-
lement à établir les droits des prétendus concessionnaires, mais
encore à rendre Biggs et Thatcher responsables de toutes les dilapi-
dations du grand capitaliste qui les a précédés. Cependant Biggs et
Thatcher ont pour eux le fait de la possession actuelle ; ils précipitent
l'exploitation de la mine avec une activité fiévreuse, résolus à tirer
le plus possible de ses entrailles tandis qu'ils la tiennent. Biggs
meurt à la peine et laisse tout, — embarras, procès et bénéfices, — à
son fidèle Pylade. Dans l'intervalle, Roscommon finit par s'apercevoh:
que les hommes de loi, au lieu de faire rentrer l'argent dans sa
caisse, lui en extorquent tous les jours, que son cabaret périclite,
que les témoins coûtent cher à loger, à nourrir et à désaltérer, bref
que le métier de plaideur le ruine. Garcia de son côté se voit obligé
de vendre sa bicoque àîadobe pour subvenir aux frais des témoi-
gnages salariés ; comme l'ivrognerie nuit parfois à la clarté de ses
dépositions et leur prête quelque incohérence, il perd sa réputation
en même temps que son petit avoir, et va cacher la défaite dont il
se rend compte à demi dans une maison meublée de San Francisco,
oii loge aussi Royal Thatcher. La chambre de M"« Carmen est en
face de celle de Thatcher ; plus d'une fois, la porte étant ouverte, le
jeune homme a entrevu une petite tête de gamin sortant d'une blouse
bleue et penchée vers un chevalet; plus d'une fois aussi Carmen a
senti une odeur de tabac percer la cloison et aperçu vaguement à
travers un nuage de fumée la silhouette du voisin plongée dans sa
berceuse, les pieds sur la cheminée. Puis les deux jeunes gens se
rencontrent en montant ou en descendant l'escalier, Thatcher salue,
hasarde un mot respectueux, mais gai. Thatcher est né protecteur
de la faiblesse; il s'intéresse aux enfans, aux femmes délicates; du
reste nul n'est moins sentimental que lui; la sympathie qu'il ressent
pour sa mignonne voisine ne doit être que de l'amitié. Carmen
n'avoue même pas de l'amitié pour cet Amerirano qu'elle enveloppe
dans la rancune qu'elle a vouée à la race, coupable, lui a-t-on dit,
du meurtre de son ami Concho ; néanmoins la disparition de Royal
Thatcher, — il a fui par la fenêtre en oubliant de payer son terme,
— lui porte un coup violent qu'elle met sur le compte d'une juste
indignation.
Dn jour, assez longtemps après, la propriétaire vient lui raconter
que son locataire fugitif s'est acquitté largement envers elle et que
par la même occasion il a exprimé le désir de commander un tableau
à M"* Carmen. Carmen rougit ; elle rougit davantage encore quand
Digitized by VjOOQ IC
902 BSrUfi D£S DEUX MONDES.
Royal Thatcher^ un peu brdiué par le soleil, barbu, négligeât
I 1 toilette, mais charmant à ses yeux néanmoins, pr^ad lui-mèia
peine de venir lui expliquer ce qu'il attend d'eUe : xm croquii
paysage et des ateliers de sa mine pouvant être à Toccasûn ii
graphie en tète de quelque réclame ou prospectus.
Le pinceau de Carmen fait seul marcher le ménage de Vu
Garda, et ce ménage mardie à grand'peine ; la pauvreté a dû yo
ime tête de saint, sur laquelle son oncle fondait de plus belles e
rances, au pharmacien du coin pour servir d'attestation i l'effic
d'une eau contre les taches de rousseur. C'est le cas d'accq»ti
première offi:e avantageuse. Thatcher, qui respecte les conveaui
emmène sa propriétaire en guise de chaperon avec Carmen, eii
les deux femmes installées dans la cabane du représentant actue
la Blue Mass compagnie, lequel pour son compte dort aaprè
ses mineurs ou plus probablement à la belle étoile. Cette caJ
n'est pourvue d'aucun des raffinemens du confort moderne, (
manque même de draps et d'oreillers, mais le grand air et U lib
sont seuls nécessaires à la petite bobème qui, leste comme
chevreau, fouille tous les recoins de la montagne et revient chai
de fleurs de marronniers, de branches de lauriers et des 6nuts
numzanita. Elle travaille aussi à la vue pratique des moulins
activité que lui a commandée Thatcher et achève en même ten
pour elle-même une étude plus intéressante qui raod à merve
les ruines du vieux fourneau à l'ombre de la montagne noire. Oc
pant le premier plan, un Mexicain dort, roulé dans son serape.
— C'est mon pauvre Goncho, dit Carmen en montrant l'ébauc
à Thatcher, — il est mort, don Royal, mort à cette place, tué ]
vos méchans compatriotes.
Surprise de l'Américain. Ce tableau amène entre eux une ex|
cation au bout de laquelle Carmen, quoiqu'elle ait la prudence
serpent, laisse deviner à don Royal, comme eUe le nomme, qu'(
est la propre nièce d'un de ses adversaires : — Feuiliez croire q
je ne m'en doutais pas, dit le jeune directeur de la Bhue Mass^ a
trement c'eût été de ma part un acte de mauvais goiit que de v(
attirer ici. Mais, puisque vous étiez au courant de mes différei
avec votre oncle et que vous êtes venue quand même, j'aurais pe
être tort de m'adresser de trop sévères reproches.,.
— Naturellement, répUque la petite fille d'un air de profoï
expérience, les hommes ne s'adressent jamais de reproches,
fait, poui-quoi voulez-vous prendre à mon oncle ce qui lui a
partient?
— Je ne suis pas d'avis que cette mine lui 2q>partienne.
— Vous n'êtes pas d'avis?.. N'avez-vous pas vu la concessic
entendu les témoins?
Digitized by VjOOQ IC
l'bISTOIRE I>'uNE MIN£« 905
— Les téuwwins pcfuvent être v^mIu», les signatures peuvent être
fausses.
— Fausses ?.r
— Oui, toute personne experte en ces matières et suffisamment
dépourvue d^honnêteté peut cootrefaire l'écriture d'autrui et devenir
ainsi faussaire. Qu'est-ce qui vous prend, mademoiselle Carmen?
L'auteur nous affirme que Carmen n'a jamais établi le moindre
rapprochement entre les imitations d'écritures que lui demandait
Garcia et les droits qu'elle lui croit sur la mine, ce qui est assez
invraisemblable de la part d'une personne aussi avisée. Tout à coup,
elle comprend, une lueur jaillit dans son esprit, et, folle de honte,
de confusion, de renoords, ne pouvant rien expliquer, résolue à ne
pas rester un jour de plus sous le toit de celui à qui elle a fait un
tort peut-être irréparable, elle part pour Monterey. Arrivée là, elîe
court chez l'avocat de son oncle et ^maiMie les papiers qui concer-
nent la oHicession des Rocbes-Rouges* — C'est son oncle qui l'en-
voie, ditrelle. — Tout le monde la connaît, tout le mcmde sait la
confiance que lui témoigne Victor Garcia; l'avocat livre les papiers
sans hésitation, d'ailleurs ils lui sont promptement rendus, pas
assez vite cependant pour qu'un nouveau tour d'adresse et de ruse
n'ait été joué comme on le verra plus tard.
Carmen est retournée à San Francisco, elle a repris son travail
dans cet atelier que nous nous figurons assez semblable à celui de
quelques-uns des peintres imprtsUormistes dont les œuvres excen-
triques ont obtenu chez nous en ces demiëres années un succès
d'bilarité. Cet atelier devient du reste le théâtre d'une scène digne
du plus gros mélodrame.
L'ancienne chambre de Thatcher est louée maintenant à deux
Mexicains^ dont un réfugié du nom de Pedro. Or ce Pedro trouve
le moyen de s'introduire un jour chez Carmen absente; il soulève
fet couverture jetée sur son chevalet, pousse un cri aussitôt et s'ar-
rête pétrifié* N'est-ce pas la main de Dieu, vraiment?.. Voilà bien le
fourneau abandonné, voilà Concbo gisant enunaillotté dans scm
serape^ à gauche, au premier plan ; et quel est cet homme qui de
l'autre côté se glisse en s' aidant des genoux et des mains vers l'in-
fortuné dormeur? — Pedro croit se reconnaître et tombe sans con-
naissance devant la toile qui l'accuse ï Depuis lors, il reste persuadé
que Carmen a sur lui pouvoir de vie et de mort; il n'ose plus
rien entreprendre contre elle. Nous tremblerioDs cependant pour la
{^uvre fille si elle restait à portée de ce coutelas exercé, mais Car-
men sait se garder elle-même, elle a eu la bonne inspiration de
quitter la Californie et de se rendre à Washington. Bret Harte nous
y emmène avec elle, et dèa lors le roman, qui depuis quelque temps
Digitized by VjOOQ IC
90A REVUE DES DEUX MONDES.
commençait à faiblir, baisse de plus en plus, sous rinfluence
saDS doute de l'atmosphère trop civilisée de Test. Jamais le roman-
cier californien n'a eu ses coudées franches dans ces régions-là.
Peut-être ne les connatt-il pas encore suffisamment. Il ne faut pas
oublier qu'il a quitté sa ville natale d'Albany vers l'âge de qua-
torze ans, pour émigrer avec les nouveaux argonautes, et que bien
des années d'absence avaient fait de lui un étranger dans Test
lorsqu'il y rentra au commencement de 1871. Depuis, il n'a rien
écrit de vraiment remarquable qu'en s'inspirant de ses souvenirs
de l'ouest. Son incompétence pour traiter des mœurs d'une partie
très différente de l'Amérique éclata une première fois quand il en-
treprit de peindre, dans la seconde partie des Maris de madame
Skaggs^ une plage à la mo(ie, Newport. Les plus chauds admirateurs
de son talent à Boston, à New-York et autres villes où, ne nous y
trompons pas, le vrai monde ressemble beaucoup, sous le rapport du
ton, des manières et de la politesse en général, à la bonne compa-
gnie anglaise, s'accordèrent à déclarer que leur conteur favori s'était
servi en cette circonstance des couleurs les plus fantaisistes.
Depuis, Bret Harte, bien qu'il soit, assure-t-on, posé en lion
dans plus d'un cercle de New- York, ne nous paraît avoir acquis au-
cune expérience nouvelle ; son œil, habitué à mesurer les solitudes
grandioses des sierras, ne se pose qu'avec un certain dédain ou
avec une pitié visible sur les vieux préjugés, les vieilles coutumes
et sur les niais qui s'y conforment, sur la société en un mot. Du
reste, celle qu'il nous présente à Washington n'est pas des meil-
leures ; cette fois nous sommes introduits derechef dans la ca-
verne du lobby isme, que the Gilded Age de Mark Twain (1) et Dud-
ley Warner nous avait montrée avec bien plus de verve et de détails
précis, — nous faisons la connaissance de tels membres du congrès
qui ne justifient guère Fépithète dhonorables, d'un M. Gashwiler
entre autres, qui prépare ses discours semés de fautes d'ortho-
graphe, en manches de chemise, un gobelet de liqueur forte à la
main, tout en devisant d'affaires avec Wiles, son digne protégé.
Bien entendu, de pareilles protections se paient très cher. Wiles
n'a pas réussi cependant à soudoyer tous ceux dont il aurait be-
soin; il s'est trouvé un brave député californien, — Bret Harte
laisse toujours percer sa prédilection pour l'homme des défriche-
mens, qui jargonne le dialecte et se moque des formalités, — un
certain Josh, dont la seule réponse à ses tentatives de corruption a
été de braquer sur lui un revolver, mais enfin il compte assez de
partisans au congrès pour pouvoir prédire le triomphe de la re-
(1) Voyex, dans la Kwm du 15 mars 1875, VAgê doré en Amérique.
Digitized by VjOOQ IC
l'histoire d'une mine. 905
vendication Roscommon (c'est toujours derrière le cabaretier irlan-
dais qjie se dissimule cette poignée d'escrocs).
Parmi les auxiliaires les plus précieux de Wiles, Roscommon et
compagnie, se trouve une lobbyiste^ une entremetteuse émérite,
une M'"® Hopkinson, à qui ses attraits célèbres prêtent des armes
redoutables; plusieurs membres du congrès sont à la merci de cette
Circé, sur les flirtations de laquelle un mari complaisant ferme les
yeux. Qu'on ne vienne plus parler de l'immoralité, des mœurs faciles
de la vieille Europe ! Le lobbyisme féminin, on le sait, est tout puis-
sant et très répandu. Mais M"* Hopkinson rencontre une terrible
antagoniste dans les coulisses du congrès où un essaim d'iotrigans
des deux sexes rôde sans cesse autour des sénateurs et des repré-
sen tans, afin de gagner ou d'acheter leurs sulTrages. Carmen de
Haro s'est glissée elle aussi dans cette foule suspecte, et malgré
Vabsence de style que constate en elle la beauté à la mode, mal-
gré la pauvreté de son ajustement semi-espagnol, l'inconvenance
de sa démarche déhanchée que n'a jamais corrigée l'usage du corset,
l'extravagance de sa chevelure ébouriffée, la bizarrerie de son an-
glais parfois inintelligible, malgré tout ce qu'on peut dire contre
son apparence bohème, elle a fait, elle fait tous les jours des con-
quêtes. Au profit de qui travaille Carmen? Au profit de son oncle
apparemment; mais Wiles, qui exerce le même métier, la soup-
çonne d'être une transfuge dévouée à l'ennemi. Royal Thatcher, et
peut-être ne se trompe-t-il pas, car Thatcher, qui, loin de tout
lobbyisme^ exploite laborieusement la Blue lUass mine, reçoit un jour
cette dépêche signée Carmen de Haro : — « Venez à Washingtog,
sans retard. » — En même temps son avocat lui écrit : — « Vous
ferez bien de venir, la sympathie publique est pour les Mexicains.
Garcia a une nièce fort agréable et fort adroite qui a su enjôler la
délégation. «
Que supposer? Depuis un an, Thatcher n'a pas entendu parler de
Carmen, quoiqu'il pense à elle plus qu'il ne voudrait ; le désir de la
revoir et d'éclaircir cette énigme, bien plus encore que les intérêts
de la mine, le pousse vers Washington. Ayant manqué le bateau,
il prend la route de terre. La saison est mauvaise, le passage des
Montagnes-Rocheuses des plus rudes, une tempête de neige arrête
les chevaux de la diligence. Wiles, qui, fidèle à son rôle d'espion,
occupe une place auprès de Thatcher, a retenu l'unique traînçau
disponible. Il s'arrange pour atteindre le premier Washington, où,
toujours avec l'aide de Gash^iler et de M"* Hopkinson, il entre-
prend d'obtenir un arrêt favorable du congrès avant l'arrivée de
l'ennemi, qui peut tout perdre, car dans la diligence d'Overland,
Wiles, qui a volé le sac de Thatcher, s'est laissé voler par le con-
Digitized by VjOOQ IC
906 R£T€B DES DEUX JÊOJSOtSS^
ducteur, une de nos TieiUee conoaissanoes, Yuba KU^ un autre a
renfermant des papiers compromettans pour l'honorable Gâshwi
1er. Ces papiers sont maintenant entre les mains de Thatcher, mi
Thatcher arrivera-t-il à temps?.. Toute la question est là. Le cm
grès touche à sa fin, il n'y a plus qu'une séance pourexpédiefl
besogne en retard, les affaires inachevées.
Carmen tente alors un coup de maître : elle connatt, conune toi
le monde connaît du reste, le nom d'un membre du sénat, boœo
éminent, d'une honorabilité indiscutable, la rectitude même, d
daigneux des tentations auxquelles succombent nombre de ses oo
I lègues, élevé par son caractère, par sa fortune^ bien au^iessas de i
I plupart d'entre eux, et dont, en un mot, la réputation tant sodal
I que politique est sans tache. C'est lui qu'elle séduira, mais cm
I ment?
:i La fine couleuvre s'insinue chez rhomme politique intègre, im
I bordable, en qualité d'artiste curieuse d'eKazniner sa célèbre od
H lection de vieilles estampes, première flatterie, puis, enlrée dai
I la place, elle charme si bien le vieillard par ses enfantillages, si
admirations naïves, le jeu de son grand éventail, les prorocadm
I de la mantille qu'elle ramène ingénument autour de soo geni
visage, ou sous laquelle se cachent jusqu'à ses yeux dans les monwo!
de timidité, par toutes les chatteries enfin qu'elle tient en men
dans son arsenal particuli^*, que le sénateur oublie les affaires
laisse les personnages les plus importans faire le pied de grue dan
l'antichambre et prête une oreille infatigable au bredouillage espa
gnol de la petite personne sans se douter que son audience se pro
longe outre mesure. On en jase au dehors : — Dn honwne si respec
table ! Assez vieux pour être le grand-père de cette intrigante! Qu eî
devenu ce fameux puritanisme? Que peut-elle bien lui dire? — C
qu'elle lui dit?.. Elle lui avoue qu'elle est venue à Washingtcm ave
le désir unique d'entendre une fois sa voix éloquejite, de Venteadr
dans un de ces beaux discours où il se fait l'interprète de la justice
de la liberté, des droits de Thomme. D'autres prennent la parole e
faveur d'intérêts matériels, sordides, immondes, mais lui, le gran
homme, est le défenseur des faibles, des opprimés. Malheureuse
ment il n'est pas probable que le sénateur vertueux r'emcmte à 1
tribune avant la fin de la session. Il le dit à cette jeune enthou
sia^te, tout en se montrant touché du culte qu'elle professe poti
lui. — Mais Carmen prie, elle le pique au jeu, elle lui répète de
mots de ses ennemis qui peuvent le décider à revenir sur sa dé
termination; elle s'y prend si bien, elle se montre si pudiquemeu
coquette, si gentiment provocante que le bon sénateur est vaincu
il ne veut pas désappointer cette petite sauvage , venue de loi
Digitized by VjOOQ IC
l'histoire d'une mine* 907
pour le Toir et l'entendre. Les plus sages ont de ces faiblesses ;
* fùt-on un puritain de la vieille An^eterre, eût-on des cheveux
^^^' blancs, on est homme. Le lendentain, jour de la séance de clôture,
*• tandis que chacun s'attend à l'expédition des affaires inachevées,
°* parmi lesquelles figure la réclamation de l'Irlandais Roscommotr,
au moment où les intérêts les plus âpres et les plus vils sont eu
■^ ébullition, Tillustre sénateur, contre toute attente, prend la parole,
^" dans la chambre haute, sur une question constitutionnelle. Il parle
^ sept heures de suite avec son autorité habituelle ; pendant sept
c heures on fait de la politique, les grandes passloos de partis, eu-
- dormies par la houle de l'agiotage, se réveillent et remplissent le
Gapitole de leurs échos ; il y a des interruptions, des répliques, le
i temps s'écoule, en vain les vautours d'affaires veulent-ils reprendre
leurs discussions à eux, il est trop tard, la cloche de clôture sonne
et retentit comme un glas jusque dans la chambre des représen-
tants. 11 faut bien que Gashwiler accepte, fût-ce en grinçant des
dents, que son affaire inachevée soit remise, comme les autres, à
la session prochaine. D'ici là on trouvera sans peine pour lui fer-
mer la bouche des argumens irrésistibles, lesquels sout dans le
sac de voyage confisqué par Thatcher. Et Thatcher vient d'arriver,
il est là. Thatcher a vu Carmen enveloppée de son petit châle noir
parler au sénateur sur l'escalier du Gapitole, disant comme la Rosa-
linde de Shatspeare à Orlando : — Seigneur, vous avez bien com-
battu ; vous avez renversé plus que vos ennemis. — L'avocat de
Thatcher lui explique qpi'il peut compter sur un nouveau bail,
grâce à Carmen, grâce au long discours qu'elle a obtenu du séna-
teur, mais il ne parait pas se réjouir. Cette influence de sa petite
amie, influence dont elle vient de lui donner la preuve, l'alarme,
le désole au contraire. Que lui importent la mine et le reste ; il est
jaloux, il aime et il souffre. Carmen ne le laissera pas s'affliger
longtemps. Elle vient', retranchée derrière son fameux éventail, lui
confesser, entre un sourire et une larme , tous ses crimes incon-
sciens du passé, le plaisir sans but qu'elle trouvait à contrefaire
l'écriture d'autrui, et comment son oncle en a tiré parti. De ce ta-
lent maudit, elle a voulu se servir une dernière fois, mais pour lui,
Thatcher. Elle exhibe un double irréprochable du fameux titre es-
pagnol contre -signé Mîcheltcrena ; il est absolument identique à
l'autre pièce, seulement la demande est faite au nom de Royal
Thatcher, et plus bas la signature de Royal Thatcher se trouve imi-
tée si habilement que lui-même la croirait de sa main.
— C'est à merveille, mais j'ai mes raisons pour ne pas désirer
que ma femme fasse usage de ces papiers, dit-il en l'embrassant.
Devenir sa femme 1 C'était ce qu'elle voulait sans oser trop l'es-
pérer.
- Digitized by VjOOQ IC
908 BETUE DES DEUX MONDES.
Peut-être les lecteurs timorés du vieux inonde jugeront-ils Mi
Thatcher imprudent de confier l'honneur de son nom à la trop bril-
lante élève de Victor Garcia, mais les audaces de ces YankmsoiA
^ justifiées par une énergie supérieure à tout ce que nous cxamas-
J sons. Quiconque est capable de lutter aussi vigoureusement cratre
•-i la mauvaise fortune doit être capable encore, le cas échéâDt, ffè
;i clairer et d'élever la conscience d'une femme, surtout si cette femn»
i a du cœur. Carmen a de l'esprit en outre.
t Nous ne voudrions pas essayer de justifier le troc des sacs d
voyage, ni la séduction facile du sénateur incorruptible, ni d'autre
■ invraisemblances non moins grossières auxquelles l'auteur a eu re
\ cours pour dégager le fil de son récit des broussailles inextricable
J où il l'avait laissé se perdre ; nous ne nions pas que les turpitude
.i variées dont les coulisses du congrès sont le théâtre ne demiei
beaucoup trop de place dans ce volume, au préjudice d'épisodes e
h de caractères plus intéressans qui restent à l'état d'esquisses à pein
; indiquées; mais tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, 1
I dernier roman de Bret Harte nous rassure sur l'avenir de VécrivÛL
' avenir qui semblait quelque peu compromis. — En effet, après Ga
briel Conroy (1) avait surgi une malencontreuse tentatiVe de drame
Two men ofSandy Bar^ puis la plus pauvre des nouvelles historiques
Thankful Blossoniy d'où se détachait faiblement la grande figure d
Washington. Voici tout ce que depuis deux ans avait produit Bre
Harte, car des bluettes telles que Morning on the avenues, etc.
comparables tout au plus aux premiers Bohemian paper$ du mém(
auteur, simples feuilles jvolantes pour ainsi dire, ne méritent pa
d'être mentionnées. On avait donc le droit de s'inquiéter, decraindr
que dans la force de l'âge et du talent Bret Harte ne déclinât. Th
Story ofa mine nous rend pleine confiance. Peut-être l'ensemble d
l'ouvrage n'ajoutera-t-il rien à la gloire d'un écrivain qui a su mien
faire, mais l'épisode de la mort de Concho prouve que Bret iîarU
possède autant que jamais l'art de composer, quand il veul, un ré
cit frappant et fort, marqué au sceau d'une originalité profonde
inimitable.
Th. Bentxon.
(i) Voyez, dans la Hêvue du 1*' septembre 187d, les Aventures d'un pionnier arm
rtcain.
Digitized by VjOOQ IC
LA MUSIQUE HONGROISE
ET LES TSIGANES
A vrai dire, il est presque impossible, pour qui n'a pas une con-
naissance approfondie de la musique hongroise, de s'expliquer le
talent des tsiganes. Même en les entendant exécuter des morceaux
connus, tels que des valses ou des marches, on est distrait par tant
de particularités caractéristiques, qu'on se trouve fort embarrassé de
les apprécier selon les lois ordinaires de la musique. La vue d'un
orchestre qui joue sans musique écrite, la sonorité inusitée de leurs
instrumens, de la petite clarinette en mi-bémol, du tympanon
{tsimbalom)^ datant du moyen âge, leur entrain infatigjJble, dont
on déplore l'absence bien souvent chez les musiciens stylés, tout
cela occupe l'observateur et l'empêche d'analyser ses sensations.
Ajoutons maintenant à ces surprises un élément tout nouveau pour
les Occidentaux, la musique hongroise, qui, pour le rythme et l'ac-
cent, diffère essentiellement de la musique des peuples indo-germa-
niques, et l'on comprendra comment a pu naître à l'égard des
tsiganes la confusion la plus étrange. On est arrivé à croire que,
lorsqu'ils ne jouent pas leurs arrangemens de morceaux d'opéras
ou de danses, composés par les moyens connus, ils improvisent
ensemble, instantanément, et on donne même à ces prétendues
improvisations le nom de « musique tsigane. »
La vérité, c'est que les tsiganes se contentent de jouer la mu-
sique hongroise. Les bohémiens de la Russie, les gitanos de l'Es-
pagne, les gypsies de la Grande-Bretagne, quoique issus de la même
race que les tsiganes hongrois, ayant le même passé impénétrable
que ces derniers, étant même restés avec eux en rapport suivis, —
pour le choix de leurs chefs {vaïdas) par exemple, — ne connaissent
pas et n'ont jamais connu de pareilles improvisations, et ne possè-
dent pas de mélodies d'une allure semblable. Ils s'identifient par-
tout avec leur entourage : on les trouve donnant en spectacle les
Digitized by VjOOQ IC
910 IBTUB DE» DEUX MONDES*
charmes de leurs femmes dans le sensuel empire des tsars, s'occu-
pant de nécromancie dans les pays superstitieux du midi de l'Eu-
rope ; nulle part ils n'ont l'orchestre restreint, mais complet, qu'ils
ont en Hongrie, parce qu'ils n'ont rencontré nulle part un besoin de
musique aussi impérieux et aussi développé que ches les Hongrois.
Mais, répondent les apologistes des tsiganes, ne serait-il possible
qu'à leur arrivée en Occident les bohémiens russes, les gitanos, les
gypsies, aient eu tousjcette même musique et qu'ils l'aient abandon-
née peu à peu, n'ayant pas troavé un sol favorable à leur art, tandis
qu'aux tsiganes il était facile de la cultiver au sein d'un peuple qui
pendant des siècles n'a pas quitté la garde de son épée? C'est ainsi
que chez les Romains le domaine de l'art était réservé aux Grecs :
le génie hellénique s'est en quelque sorte rajeuni à Rome dans
toutes les branches de l'art, il s'est rendu nécessaire à la vie pu-
blique; à côté de lui, îl n'est pas resté de place pour un art natio-
nal, romain. Il en a été de même en Hongrie. Pourquoi les Hongrois,
guerriers et législateurs, auraient-ils repoussé la musique tsigane,
qui pouvait les enflammer à la lutte avec ses héroïques accens, les
soulager dans leurs détresses par sa mélancolie pénétrante? Quelle
entrave à son développement pouvait-elle rencontrer dans un pays
où les tsiganes étaient beaucoup plus libres que partout aiDeura et
où ils étaient les seuls musiciens?
Deux faits indiscutables réduisent à néant cette insinuation, qui a
pour but de mettre en doute l'existence de la musique hongroise.
D'abord, pour que la comparaison fût admissible, il faudrait prouver
qu'avant l'arrivée des tsiganes il n'y a pas eu de musique nationale
chez les Hongrois, comme il n'y a pas d'art antérieur aux artistes
grecs à Rome ; ensuite il faudrait pouvoir signaler des différences
caractéristiques entre la poésie hongroise et la musique jouée par
les tsiganes. Or d'une part nous savons qu'Attila lui-même, le fa-
rouche ancêtre du peuple magyar, aimait à entendre ses musiciens
pendant qu'il prenait son frugal repas, — que plus tard Arpâd, le
conquérant de la Pannonie, de l'empire morave, faisait toujours ses
premières libations avec Feau du Danube puifée dans un cor ren-
versé, — qu'enfin au tournoi des chanteurs à la Wartbourg, en
Thuringe, ce fut Klingsor de Hongrie qui remporta le premier prix
de la lutte poétique. Quand, sous le roi Sigîsmond, les tsiganes
paraissent, on n'en parle pas d'abord coname de musiciens; ce sont
les trouvères du pays, les héguédeuckes^ et des Italiens attirés par
la munificence d'un Mathias €orvin qui remplissent les églises et
les salles de fêtes de leurs chants. Tout cela prouve qu'en Hongrie
on n'a jamais négKgé la musique, et que les tsiganes se sont trou-
vés en présence d'un art relativement avancé et ayant ses racines
dans le sol du pays. U est diflScile de croire que les Hongrois, très
Digitized by VjOOQ IC
Là MUSIQUB H0NGBOI6E ET LES TSIGANES. 911
attachés à leurs contâmes, aient abandonné leur musique pour
accepter œUe d'une race qui n'était employée qu'aux métiers les
plus vils, qui est l'incarnation de la fantaisie la plus échevelée,
du vagabondage incessant, et qui forme le plus complet contraste
avec le caractère magyar*
La contre^reuve, fournie par la littérature hongroise, tant an-
cienne que moderne, est encore plus concluante, si possible. Nous
voyons d'abord que l'école dite populaire^ qui joue en Hongrie le
rôle des romantiques français, et qui adopte la prosodie propre à
la musique, a réussi en peu de temps à faire oublier les oeuvres
écrites en vers métriques ou aleicandrins. Altribuer ce résultat au
génie seul d'un Petofy, tfun Arany, serait téméraire; il est dû plu-
tôt au tact heureux avec lequel ces poètes ont donné pour vêtement
à leurs inspirations les rythmes les plus conformes à la langue, et
par là à la musique hongroise. Leur action sur la littérature a été
ainsi, après les épopées hexamétriques de Vôrôsmarty, les odes de
Berzs^yi, un retour aux sources primitives du sentiment natio-
nal, on pourrait même dire du sentiment de la race finno-ougrienne
entière à laquelle iç)partient le peuple hongrois, sentiment dont
l'expression préhistorique est le Kalevala, l'épopée fmnoise, écrite
en pieds choriambiques, ce rythme étrange { — uu — ) que Petofy,
Arany, ont fait renaître, et que nous retrouvons i chaque instant
dans la musique jouée par les tsiganes, — dans la musique hon-
groise.
ï.
L'exist^ce de la musique hongroise ayant été ainsi omstatée en
dehors de toute intervention des tsiganes, elle nous app^ait
comme un art très complet, quoique peu développé. Elle contient
— assurément en raccourci, — toutes les manifestations d'une école
musicale, et possède les germes des fcnrmes les plus abstraites et
du travail le plus sévère. Cette diversité surprenante constitue son
attrait principal ; elle lui a permis de satisfaire aux e^dgences multi-
ples de son étroite liaison avec la fortune tourmentée du peuple
hongrois; elle lui donne un aspect changeant à volonté, dont on ne se
lasse jamais, tant les contrastes les plus violens s'y succèdent inat-
tendus, inépuisables. Cependant, comme la musique de toute nation
au d^ut, la musique hongroise ne consiste que dans des phrases
détachées d'un développement plus ou moins ample, d(mt le caraç-
lëre est vocal ou instrumental, intime ou théâtral, timide ou me-
naçant, selon le milieu social où elles sont nées. L'endiainement
de ces phrases combiné avec goût constitue le premier m^te des
tsiganes. Us les présentent dans l'ordre des pièces composant les
Digitized by VjOOQ IC
gi2 EEYUE DES DEUX KONDES.
suites de Bach et Hàndel : une espèce de prélude d'abord, un air
large ensuite, puis quelques dessins mouvementés, pour finir par
un allegro qui s'accélère de minute en minute. Sauf quelques ex-
ceptions, le ton reste le même dans tous ces morceaux, dont le peu
de cohésion s'oppose à toute modulation compliquée. Le mode ma-
jeur n'en est pas autant banni que de la musique slave, il alterne
avec le mineur d'un morceau à l'autre, de même que la gravité
des cordes basses avec l'éclat de la chanterelle.
Cette ordonnance naïve, mais judicieuse, ne date que d'à peu
près quarante ans : depuis que les chansons, les danses populaires
se sont vues admises à l'honneur d'être jouées par les tsiganes.
Jusqu'alors ils s'étaient renfermés dans l'exécution des morceaux
graves, guerriers, s' adressant à la noblesse seule, qui formait seule
le gouvernement et l'armée. C'était l'époque héroïque de la musique
hongroise. Quelques grands seigneurs, ne voulant pas abdiquer leur
nationalité à la cour séduisante de Vienne, où régnaient des mœurs
étrangères, vivant retirés dans leurs vastes terres, repoussant
toute idée de progrès, protestaient ainsi sourdement contre le
despotisme qui envahissait la Hongrie sous les traits de la ci-
vilisation occidentale. Il n'y avait plus de chef pour se ranger
sous sa bannière ; les longues guerres malheureuses avaient
découragé les plus ardens; on n'avait d'autres ressources que
les stériles discours à la table verte des diètes, ou le maintien
religieux de tout ce qui venait des ancêtres, fût-ce la coutume la
plus baroque, la plus ruineuse. Avoir un poète attitré, qui était
très souvent en même temps le fou du château, entretenir une
bande de tsiganes, qui suivait partout le maître, et dont les fa-
milles campaient à proximité pour pouvoir profiter de toute bonne
aubaine, tel était le devoir de chaque gentilhomme hongrois qui
aimait son pays; tel était le seul moyen de sauver le génie per-
sécuté de la nation ! Aussi est-il difficile à un Hongrois de ne pas
s'attrister en pensant à ces orgies sans fin, où s'engloutissaient
des fortunes entières, où des folies sauvages s'emparaient des
assistans, mais où s'étaient réfugiées la poésie, la musique na-
tionale d'alors. Voilà l'image de l'auditoire pour lequel Lavotta,
Csermak, Bihary devaient composer leurs plus beaux hallgatô-^otasy
morceaux pour être écoutés I Voilà pourquoi ces compositions, • •
des adagios, en hongrois lassu {lachechou)^ suivis d'une courte coda
plus animée : tzifra ou fris {friche)^ — ne racontent que des
passions impersonnelles. La femme, l'amour, n'y parait que discrè-
tement. Cependant au commencement des fêtes on n'excluait pas
le beau sexe ; chefs de famille et matrones se tenant par la main et
précédant les couples de la jeunesse traversaient majestueusement
îes salles sur le rythme bien cadencé d'un palotas (jpalotâche^
Digitized by VjOOQ IC
LÀ MUSIQUE HONGBOISE ET LES TSIGANES. 913
ce qu'on entend dans les palais), et inauguraient la réunion, que
les dames devaient bientôt quitter pour laisser libre cours aux
discussions politiques, noyées dans le vin, enveloppées dans la
fumée des chibouques. C'est là qu'on décidait qui serait député aux
prochaines élections, conmient on renouvellerait le personnel de
l'administration départementale, et, pour soutenir ses candidats ou
combattre les adversaires, c'est là qu'on improvisait les kortes-
notaSy les chansons de l'électeur, dont le sel contribuait puissam-
ment à l'issue favorable du vote. Alors on se lançait dans les toasts
les-plus interminables, vrais programmes politiques, qu'on applau-
dissait ou interrompait bruyamment, et que les tsiganes saluaient de
leur fanfare; alors chaque convive demandait son air favori, que
le chef de la banda, — le primas [primâché)^ — ne lui joue jamais
assez fort... il faut qu'il mette son violon tout près de l'oreille pour
que les sons l'assourdissent, que l'ivresse de la musique soit plus
foudroyante! Et les écus de couvrir le tsimbalomy et les bank-
notes de s'accrocher au bout de l'archet I
La guerre de sept ans, les dernières luttes contre les Turcs sous
l'empereur Joseph II, et le long duel du monde avec Napoléon ap-
portèrent à ces fêtes de sanglantes interruptions. Adieu les verres,
adieu la musique ! il faut ceindre le cimeterre paternel ; la noblesse
s'organise en insurrection^ les paysans s'enrôlent comme volon-
taires. Pour en grossir le nombre, on envoie dans les campagnes
des enrôleurs, généralement de vieux caporaux, couverts de bou-
quets , de rubans , qui , la bouteille à la main , vantent l'agréable
existence des houssards. Quand l'énumération de toutes les gran-
deurs qui attendent le brave, le tableau saisissant des horreurs com-
mises par l'ennemi, l'excitation la plus ardente à la défense du roi
et de la patrie, n'obtiennent pas le succès espéré, alors on a re-
cours au grand moyen : on fait jouer par les tsiganes des verbun-
kosy airs de danse rappelant le rythme des marches, que l'enrôleur
à bout d'argumens accompagne fièrement du cliquetis de ses épe-
rons, sachant d'avance qu'aucun jeune Hongrois ne résistera à
cette séduction suprême.
Une fois au régiment, le soldat n'était pas absolument privé de la
musique hongroise, quoique le commandement eût été confié à des
officiers allemands et l'orchestre à des chefs et des musiciens de
Bohême. Les généraux, connaissant le penchant irrésistible de leurs
hommes pour leur musique nationale, regardaient d'un bon œil les
chefs d'orchestre militaire qui appropriaient les mélodies jouées
par les tsiganes aux besoins de l'armée. C'est ainsi qu'a été com-
posée la célèbre marche de Rdkoczy, la personnification musicale
de la Hongrie. D'après les investigations les plus minutieuses, ce
TOMi xxvui. — 1878« 58
Digitized by VjOOQ IC
9i& BEVUE SCS BBCX HONKS.
morœau date de 1809, année où une musique militaire l'a
pour la première fois à Pesth. On ne connaît pas ie nom du
d'ordiestre qui l'a fait jouer, toms il est certain cpi'il la tena
grand Biliary, le fameux tsigane qui plus taa^ devait charma
diplomates au congrès de Vienne. Il est donc probable que te
mens musicaux si exAraordinaires de cette marche Tienneu
Bihary, tendis que sa forme parfaite lai a été donnée par le ka^
meister incoanm, mais assurément très savant, qui Ta arrangée ]
la musique de son régiment. Quant à son titre de « marche de
toczy T) { c'est le nom du dernier prince iïoi^ois rebelle cont
maison des Habsbourg), il a dû spontanément venir aux le
d'un Magyar mécontent, et on l'aura prudemment toléré dans
temps menaçans, comme une conoession faîte par la cour aux a
rations nationales, La complainte sur Râkoczy et ses généraux exi
mais elle n'a aucune ressemblance avec la marche en question.
Cependant les hallgaiô-nôtas des nobles et les mardis, les \
bunkos, des soldats n'épuisaient point les ressources de la musi
hongroise* Le petit peuple, quoique vivant en servage, était
Hongrie moins paralysé par la misère qu'ailleurs, grâce an sol ]
digieusement fertile du pays et à l'indulgence des maîtres. Mal
les corvées et la dîme, il lui restait encore assez de vigueur p
chercher l'expression de ses passions dans la poésie ou la musiq
Les veillées en hiver, pendant lesquelles s'égrène le maïs ou se
le chanvre, les siestes après le coucher du soleil en été, quant
est impossible de rester dans les maisonnettes surchauffées des
lages, quand les rues étroites et les jardins exigus se rempKsseni
monde cherchant la fraîcheur : ces heures de dâassement de la
pulation campagnarde font naitre nrilie chansons nouvelles. Im|
visées par quelque jeune gars amoureux, par quelque paysanne
cœur tendre, on les redit le lendemain, on les rectifie, on les im
les colporte, et fmatement on les oublie, si paa- hasard te diroan
suivant, au cabaret, un malheureux tsigane, raclant son pauvre s
Ion, ne les recueille pas et, faisant œuvre d'homéride, ne Ves c
serve pas pour les temps futurs. Ces chansons, dont les paroles
la musique sont presque toujours inventées par le même indrvi
retracent dans leur petit cadre {e&es se composent ordinaireoi
de quatre Ters, de seize mesures au plus), avec des traits car»
rîstiques, toutes les phases et ilous les drames de la vie de fami
La jalousie des époux, l'opposition «entre te penchaiït des ^an
la volonté des parens, les misères des orphelins, les cruautés
leurs belles-^ères, y sont racontées par les victimes: puis ce s
les soupirs des amoureux sans espoir, les plaintes des soldats q^
tant leur foyer, les regrets des ahandonnés, des délaissés. H n'
pas moins de chansons d'un caractère gai, où le sentiment é
Digitized by VjOOQ IC
LA MUSIQUE HONGBOISE EX LES TSIGANES. 913
nature, les expansions d'une race primitive, la critique des fai-
blesses humaines, trouvent leur plaisante expression. Au contraire
la légende n'y joue qu'un rôle tout à fait efEacé.
Pour achever le tableau de la vie du peuple magyar et pour com-
pléter l'indication des sources d'où jaillit sa musique, il nous faut
encore parcourir les vastes plaines de la Basse-Hongrie, les pusztas
{poustas) de l'Alfôld, écouter à l'entourdes fermes disséminées (des
tagnas) le pipeau des pâtres (le tilinko)^ les chansons des gardeurs
de troupeaux. Elles se distinguent par un dessin mélodique d'une
hardiesse extrême , et nous servent de transition pour arriver aux
tsardas^ à ces auberges mal famées que l'on trouve le long des
routes, et dont nous voyons la copie assez exacte au Champ de
Mars. Par le dehors, elles ressemblent aux habitations des paysans
hongrois, par l'intérieur, à tous les cabarets du pays; mais les hôtes
qu^ elles hébergent méritent de nous arrêter un instant.
C'est là que campent les betydres^ les rôdeurs de la pousta, les
pauvres garçons {$zegény legények\ comme les appelle le peuple
d'un euphémisme indulgent. Ayant plus ou moins de peccadilles sur
la conscience, ces jeunes gens quittent leurs famille, leurs maîtres,
et vivent, — surtout vivaient avant les chemins de fer et la nou-
velle organisation de la Hongrie, — dans ces auberges pour se
soustraire aux poursuites de la justice, qui ne pouvait les atteindre
que diflicilement, tant la population les craignait, les protégeait. Ils
n'avaient qu'à dire qu'ils fuyaient la conscription de l'armée autri-
chienne, et toutes les sympathies leur étaient acquises, avant 18â8
par haine de la noblesse, qui était exempte du service, après la ré-
volution par patriotisme. Guerroyant contre les pandours des comi-
tats, contre les gendarmes étrangers, ils représentaient 1* indépen-
dance dans un temps où le pays en était privé; aussi gardaient^ils,
malgré leurs méfaits, une auréole de poésie, qui se reflète dans
maintes chansons où ils apparaissent dédaigneux de la mort, fidèles
à leurs amours, attachés à leurs montures, le plus souvent volées,
comme à des frères d'armes. C'est à la tsardu qu'ils se donnent
rendez-vous, c'est là que leurs femmes ou leurs maîtresses viennent
les rejoindre après leurs exploits plus ou moins avouables. Géné-
ralement les goussets bien garnis, ils y font bonne chère et étouilent
leurs remords dans le vin, dans la musique des tsiganes, qui, do-
minés par la terreur, accourent du village au premier appel et
jouent tout ce qu'on leur demasde, s' efforçant de retenir les impro*
viaations farouches des terribles ûls de la potisia. Une fois apprises
par les tsiganes^ elles sont bientôt connues de tonte la contrée sous
le nom de u chansons des betyâres, »> et on les recomiaît sans peine
à leurs allures provocantes, à leurs rythmes précipités, dont l'âpreté
sauvage dénonce tout de suite leur origine*
Digitized by VjOOQ IC
916 BEVUE DES DEUX MONDES.
Nous avons dit qu'il y a un demi-siècle et même moins les tsi-
ganes ne jouaient que pour la noblesse, et une musique exclusi-
vement appropriée à son goût et répondant à ses besoins. Il nous
reste à indiquer les causes qui ont modifié leur physionomie mu-
sicale. Rivés aux fluctuations de la vie du peuple magyar, les tsi-
ganes se transformaient à mesure que ce dernier perdait son as-
pect primitif. Et, comme la transformation des Magyars s'opérait
de deux manières, par l'abolition des privilèges et par l'introduc-
tion de la civilisation occidentale, la musique des tsiganes subissait,
elle aussi, deux influences analogues, celle de l'élément populaire
et celle de l'élément étranger. Gomme le thermomètre suit les pro-
grès de la chaleur du jour, la musique hongroise gagnait en mou-
vement, en éclat, à l'éclosion de chaque idée libérale d'un Paul de
Nagy, et essayait une nouvelle forme après chaque tentative civi-
lisatrice du comte Széchenyi, dont la voix prophétique venait de
faire retentir la célèbre phrase^ : « La Hongrie n'est pas le passé,
elle est l'avenir! » C'était le temps où Ruzsicska faisait représenter
à Kolosvar en Transylvanie le premier opéra hongrois, où fut créé
le népszinmuy le drame populaire, dont les personnages appar-
tiennent toujours aux dernières classes, et dans lequel les chansons
populaires, chantées par les solistes ou en chœur, alternent, comme
dans l'opéra-comique, avec le dialogue. Les esprits clairvoyans
comprenaient dès lors qu'un pays ne peut devenir florissant si tous
ses enfans n'ont pas le même intérêt à sa grandeur. L'abolition des
privilèges, l'égalité politique, étaient réclamées avec une insistance
croissante, et l'on s'attachait avec ardeur à étudier les aspirations
du peuple et ses besoins. C'est ainsi qu'on a découvert, en quelque
sorte, la richesse des chansons populaires, des népdalok^ et qu'on
les a mises à la mode. Elles sont devenues très recherchées par
l'aristocratie et ont envahi bientôt le répertoire des tsiganes, qui,
après les avoir transcrites pour leur orchestre, les plaçaient dans
les hallgatô-notas entre les adagios et les codas, ou les substituaient
aux premiers; mais l'économie du morceau, son homogénéité, ayant
beaucoup perdu par cette intercalation, ils ajoutaient plus tard
une chanson vive à la fin de la coda, ce qui leur procurait aussi
un finale proportionné aux trois morceaux précédens. Cet heureux
équilibre entre la musique purement instrumentale de la noblesse
et les transcriptions des airs populaires n'a pu se maintenir long-
temps : les événemens politiques l'ont détruit comme ils l'avaient
établi. Le grand agitateur Louis Kossuth et son parti préparaient
un dénoûment terrible : les réformes devenaient insuffisantes, on
voulait la révolution ; pour y amener le peuple, il fallait le flatter
par tous les moyens. Après ses chansons, dont les meilleurs poètes
imitaient la forme, on adopta sa danse peu compliquée, naïvement
Digitized by VjOOQ IC
LA MUSIQUE HONGROISE ET LES TSIGANES. 017
sensuelle, entraînante, et pour lui donner presque une significa-
tion politique, un jeune membre du parti libéral, aujourd'hui mi-
nistre très populaire, le baron Bêla Wenkheim, Ta baptisée csàrdds
(tmrdnchCy ce qu'on danse à la tsarda)^ voulant créer ainsi la contre-
partie du palotâche des réactionnaires. Inutile de dire que les tsi-
ganes s'en sont emparés immédiatement, et, ce qui est plus fâcheux,
en ont fait le morceau capital de leur programme, en abandonnant
de plus en plus les anciens airs, dont l'allure majestueuse répon-
dait mal au tempérament enfiévré d'une génération qui s'apprêtait
à bouleverser la vieille constitution de son pays.
Parallèlement à cette effervescence populaire grossissait le cou-
rant d'opinion qui ne voyait le salut de la patrie que dans l'imita-
tion servile et précipitée des coutumes étrangères, et cherchait à
transformer selon le modèle de telle ou telle nation même le peu
qui était original et viable en Hongrie. Cette fureur d'innovation ne
respectait ni la littérature ni la musique; les musiciens devaient
prendre pour modèle Rossini ou Schubert, les poètes Walter Scott,
Béranger ou Henri Heine. L'effet désastreux d'une pareille ten-
dance se faisait moins sentir dans la littérature, où le goût du pu-
blic, élevé daas le commerce des auteurs latins, discernait plus
aisément les innovations bonnes ou mauvaises ; mais en fait de mu-
sique elle désorientait le sentiment national. Ce fâcheux entraîne-
ment pouvait aboutir à la destruction de la musique hongroise, car
il était favorisé par le corps enseignant, qui, composé exclusive-
ment de Tchèques et d'Allemands, n'avait aucun intérêt à cultiver
l'art autochthone selon le caractère de son génie, et ne cessait de
prêcher le cosmopolitisme de la musique. Tout au plus s'il consen-
tait k composer dans ses momens perdus quelques morceaux imi-
tant le style hongrois, mais n'ayant au fond rien de commun avec
sa prosodie et sa structure harmonique. Voilà l'origine de certains
airs joués par les tsiganes, qu'on est surpris de voir figurer sous le
nom des chansons hongroises, et dont le rythme rappelle vague-
ment les mélodies italiennes ou les danses allemandes.
II.
Après avoir énuméré les ressources que la musique hongroise
pouvait mettre à la disposition des tsiganes, il nous sera plus facile
de préciser la part qui revient à leur propre mérite dans le succès
qu'ils obtiennent à Paris. Nous avons déjà parlé de la combinaison
qu'ils ont trouvée pour l'enchaînement des morceaux aussi diffé-
rons de caractère que de mouvement; il nous reste à signaler la
manière ingénieuse dont ils ont composé leur orchestre. Le quatuor
des instrumens à cordes en fait l'élément principal; il lui donne un
Digitized by VjOOQ IC
918 BETUE DES DEUl KONDES.
coloris classique et rend les variations, les improvisations des exé-
cutans possibles et musicales malgré leurs hardiesses; il expose et
accompagne le chant et peut à la rigueur fonctionner seul. Pour ea
relier les quatre parties, qui ne sont pas toujours bien près les unes
des autres et ne frappent pas toutes les notes nécessaires des ac-
cords, et aussi pour remplacer les instrument à vait, les tsiganes
ont adopté le tsimbalom^ le piano prfanitif , dont les arpèges font
longtemps vibrer les harmonies. C'est la clarinette qu'ils chargent de
doubler le chef, le premier violon, et, n'ayant pas besoin de grandes
sonorités, ils ont laissé de côté les cuivres et les timbales.
Leur mémoire tient du prodige; elle leur permet d'aborder saoïs
préparation n'importe quelle composition bongroùe, ancienne <m
moderne. Leur chef se contente d'indiquer a mezza îsoce les pre-
mières notes d'un nK)rceau quelconque, et toute la banda aussitôt
le saisit et l'accompagne dans le ton voulu, à partir de la m^ure
suivante, circonstance qui ordinairement déroute l'auditeur; il croit
entendre des phrases d'un rythme inégal, ne comptant pas pour une
mesure le commencement de la mélodie, joué par le violon. Du reste»
quand on demande aux tsiganes un air déterminé, cet inconvénient
disparait immédiatement ; tous l'attaquent à la fois et avec beaucoup
de vigueur, sachant d'avance le ton dans lequel le chef a l'habi-
tude de le jouer.
Mais la vigueur de leur interprétation n'est pas dlue à la netteté
de leur souvenir seulement ; soit espoir du gain, soit satisfaction
de l'orgueil d'artiste, soit besoin d'être en. comnmnication magné-
tique avec leur auditoire, ils se surpassent s'ils ont à obéir à UBe
volonté exprimée, au contraire des artistes véritables, qui depuis le
temps d'Horace préfèrent donner ce qu'on ne leur demande pas*
Peut-être faut-il voir dans cet abandon de toute initiative person-
nelle un vestige de la servitude que les tsiganes enduraient daix^
leur patrie mystérieuse. En tout cas, ils en oxA gardé l'esprit de
caste : les enfans des chefs deviennent chefe à leur tour sans con-
testation de la part des autres membres de l'orrficstre, qui soaÉ
souvent plus forts que leurs jeunes primas inexpérimentés. — La
vanité les excite beaucoup à l'émulation; personne ne veut jamais
interrompre son jeu; ils jouent toujours tous, et suppléent aux com-
binaisons orchestrales par des pmno imperceptibles, des/brté'pmis-
sans, et exagèrent les ^contre-temps du rythine choriambique par
des p(Hnts d'orgue démesurés pour reposer l'oreille dans un accord
bien attaqué. Leur accompagnement manque de mouvement et
d'indépendance; mais, comme ils emploient toujours des hamumies
se changeant très rapidement, l'uniformité qui pourrait en résulter
est moins sensible et donne un caractère sérieux méuie aux mélo-
dies dont le dessin n'est pas assez élégant* En fait d'acccurds disso-
Digitized by VjOOQ IC
LA MUSIQUE HONGROISE ET LES TSIGANES. 919
nans, ils n'usent que de la septième diminuée et très rarement de
la dominante avec une quinte augmentée. Signalons encore au''point
de vue musical la gamme mineure hongroise, qu'ils font figurer
dans leurs traits à chaque instant; elle mérite l'attention des
hommes du métier à cause de sa consti'uclion diatonique singulière
{dOy rrf, mi-4>émoly fa-^ièze^ solj la'4?émol, sî\ do^ par exemple).
Quant à leur mécanisme, il ne faut pas oublier que les tsiganes,
vivant autant que possible en dehors de la société, ont une horreur
msurmontable pour tout ce qui est méthode, tradition. Leurs
parens leur enseignent à jouer de leurs instrumens dès le bas âge.
Ils font leur apprentissage en ouvriers plutôt qu'en artistes, n'am-
bitionnant pas plus de vhrtuosité qu'il n'en faut pour jouer dans la
bmbda la plus voisine* Une fois à l'orchestre, ils exécutent leurs par-
ties avec entrain, n'obéissant qu'à leur instinct musical, puisque les
diances d'avancement sont presque nulles. Il est excessivement rare
de les voir s'adresser à un professeur non tsigane, et il est avéré
que même ces exceptions restent sans résultat. Ils jouent avec beau-
coup d'habileté et d'imprévu, arrondissant les phrases, détaillant les
broderies, mais le soin et l'égalité leur manquent généralement. Leurs
ccmipositions instrumentales, peu nombreuses en raison de leur igno-
rance, n'abordent jamais les formes développées, et, évitant tout effort
d'invention originale, visent surtout à mettre en évidence le talent
de l'exécutant; tandis que, dans leurs chansons, sur des paroles
tsiganes ou hongroises, ils aiment à donner libre cours à leur
tristesse séculaire, que le retour fréquent des intervalles chroma-
tiques exprime d'une façon saisissante et presque douloureuse.
Aussi est-il naturel qu'ayant pu apprécier et leurs facultés spé-
ciales et leur peu d'aptitude au perfectionnement, on se demande
avec une certaine hésitation : Quel sera l'avenir des tsiganes?
pourront-ils toujours captiver l'intérêt du public? Nous craignons
que le temps oe se charge de répondre négativement. Oui, ils auront
beaucoup de succès, tant qu'ils seront les seuls détenteurs de la
musique hongroise, et tant que cette musique ne sortira pas de son
état nuageux. Mais il est à espérer pour la Hongrie qu'elle trouvera
un jour des débouchés pour les produits de son génie particulier,
conmie elle en a déjà trouvé pour les produits de ses plaines fertiles
et ses montagnes remplies de minerais, et qu'en attendant sa mu-
sique nationale s'affranchira des tâtonnemens, se fortiiiera et gran-
dira pour atteindre les sommets où sa littérature et sa peinture
sont déjà parvenues.
Beaucoup d'indices annoncent que ce temps n'est plus loin. Un
grand nombre de compositeurs hongrois sont nés dans ces vingt-
cinq dernières années, qui se sont partagé la tâche du défrichement
et ont abordé successivement les différentes branches de la musique.
Digitized by VjOOQ IC
920 REVUE DES DEUX MONDES.
Déjà Erkel, Mosonyi, Doppler, avec leurs opéras dans le genre sé-
rieux et bouffe, Beliczay, Zsazskovszki, avec leurs messes, Abrànyi,
Bartalus, Joachim, Liszt, Székely, Zimay, avec leurs morceaux
pour piano, violon ou chant, ont prouvé à Tenvi combien est per-
fectible la mélodie hongroise populaire, éclose sur des lèvres sim-
ples, comme une fleur sauvage sur le bord des routes. La nouvelle
génération, profitant de leurs efforts, continue vaillamment l'œuvre
commencée et cherche avec une ardeur infatigable à retrouver la
formule magique dont se servaient Haydn, Beethoven, Schubert,
pour faire sortir du sol hongrois leurs inspû'ations les plus origi-
nales et les plus suaves. Un conservatoire, fondé par le gouverne-
ment à Bude-Pesth, comptant dans les rangs de ses professeurs des
célébrités comme Robert Volkmann, des écoles libres de musique
disséminées dans les villes les plus importantes du pays, des asso-
ciations philharmoniques, des orphéons, des publications musicales
périodiques, propagent le sentiment de l'art élevé, purifient le
goût, tiennent en éveil le public avide de nouveautés. Dans
ces conditions, peut-on traiter de chimère la ferme conviction où
sont les musiciens hongrois que, dans une époque plus ou moins
éloignée, la musique aura sa quatrième école, l'école hongroise?
Faut-il taxer d'utopies les aspirations de tant d'esprits généreux
voués avec désintéressement à leur patriotique travail?
La France, l'Allemagne, l'Italie, ne possédaient pas plus d'élé-
mens musicaux que n'en possède aujourd'hui la Hongrie; si elles
peuvent aujourd'hui s'enorgueillir de leurs immortels chefs-d'œuvre
de musique religieuse, dramatique et instrumentale, c'est grâce à
la persévérance et à l'abnégation de leurs compositeurs, qui em-
ployaient toute une existence à faciliter à leur art un pas en avant.
En imitant ces nobles exemples, les artistes hongrois pourront aussi
espérer de forcer un jour l'admiration des hommes. Au milieu de
leurs triomphes, ils se souviendront de ceux qui, alors déjà presque
oubliés, les ont indirectement aidés dans la création de leurs œuvres,
et se rappelleront surtout avec reconnaissance les tsiganes, ces
pères nourriciers de leur art. Les tsiganes probablement n'exis-
teront plus à ce moment-là. Assimilés aux autres habitans de la
Hongrie, distancés par les musiciens de profession, ne pouvant
plus', satisfaire les exigences croissantes du public, ils seront morts
de civilisation, de travail, de liberté. Cependant leur nom restera
gravé dans le cœur des Hongrois : ils ont respectueusement recueilli
la musique nationale, quand dans les grands cataclysmes de la
patrie elle était abandonnée de tout le monde; ils l'ont gardée
intacte, respectée jusqu'à l'arrivée de ses vrais champions; ils ont
bien^mérité de la Hongrie 1
À. DE BeRTHA.
Digitized by VjOOQ IC
LA PEODUCTION ET LA CONSOMMATION
DES
MÉTAUX PRÉCIEUX
I. Suess. Die Zukunft des Goldes. — H. Cernuwhi. Le Bland-bilL — III. Report of the monetesry
commissian in the senate of Uie United States. — IV. A speech by Joha Jones, senator from
Nerada, S4 ayril 1876.— V. Silver and Gold, by S. Dana Horton, Cincinnati, 1876. — VI. Do-
comenta monétaires, publiés par M. Maloa, ministre des finances da Belgique. — VII. Der
Bimetallitmut und die Wâhrungsfraçe, Ton D' Brwin Nasse.
Il n'est point de question qui touche de plus près un plus grand
nombre d'hommes que la question de la production des métaux
précieux; elle intéresse tous les peuples qui sont sortis de la bar-
barie et qui font quelques échanges avec l'étranger, et chacun de
nous , qui chaque jour achetons ou vendons. La monnaie est la
mesure des valeurs, et elle est faite d'or et d'argent. Si les mé-
taux précieux deviennent surabondans, les prix montent, et ils
baissent si l'or et l'argent n'existent qu'en quantité insuffisante.
Or la hausse ou la baisse des prix modifie la situation de tout le
monde. La solidarité des peuples est encore plus intime qu'on ne
le soupçonne : une décision prise à Berlin ou à Paris en matière
monétaire affecte la fortune et le revenu des hommes qui vivent au
pied de l'Himalaya ou des Cordillères, aux bords du Fleuve-Jaune
ou aux sources de l'Amazone. La facilité de transport des métaux
précieux a pour effet de faire du monde entier un seul marché pour
l'or et pour l'argent. On frémit en songeant qu'un problème qui
touche aux intérêts de l'humanité tout entière se décide souvent
dans l'ignorance presque générale des théories et des faits. Gomme
la question est remise à l'ordre du jour par la réunion de la confé-
rence monétaire à Paris, nous croyons utile de grouper et d'analyser
les données les plus récentes qu'on rencontre à ce sujet dans des
Digitized by VjOOQ IC
922 REVUE DES DEUX MONDES*
publications importantes qui jettent un jour nouveau sur la matière.
Voyons d'abord la quantité de métaux précieux qui se produit ac-
tuellement,
I.
On estime qu'au moment de la découverte de l'Amérique il n'exis-
tait dans le monde connu que pour un milliard de francs de métaux
précieux, dont 700 millions d'argent et 300 millions d'or. De 1500 à
1848, la production a été, calcule-t-on, d'environ 44 milliards, dont
30 milliards d'argent et 14 milliards d'or. La production de l'argent
est donc plus que deux fois aussi considérable que celle de l'or;
mais avec la découverte des gisemens aurifères de la Sibérie, de
la Californie et de l'Australie tout change. La production de l'or
augmente subitement. De 150 millions en 1846, elle s'élève à envi-
ron un milliard en 1852. Elle est donc plus que sextuplée. Laproduc^
tion d'argent s'accroît aussi, mais très lentement : de 200 millioiis
en 1846, elle monte à 300 vers 1870. A cette époque, 20 mil-
liards d'or et d'argent avaient été ajoutés aux 44 produits jusqu'en
1848, soit un total général de 64 milliards. Ajoutons 6 milliards
pour les sept années écoulées depuis lors, et on aiTive à la somme
de 70 milliards comme représentant, non le stock existant, mais la
production totale depuis la fin du moyen âge jusqu'à ce jour.
De cette somme énorme, combien reste-t-il aujourd'hui en circu-
lation dans le monde sous forme de monnaie ou de lingot en fai-
sant l'office? Pour en faire l'estimation, il faudrait pouvoir calculer
ce qu'ont enlevé l'usure des pièces d'or et d'argent, les naufrages,
les enfouissemens et les emplois industriels, ou savoir à peu près
exactement ce que possèdent en numéraire les diOerens pays.
M. Seyd, dont l'autorité en ces matières a été reconnue par les
commissioas parlementaires anglaise et américaine, a»;»îve aux
résultats suivans : En monnaie et lingots d'or environ 18 milliards,
en monnaie et lingots d'ai*gent 6 milliards, plus 6 milliards d'ar-
gent pour l'Orient. M. Friedrich Xeller porte les métaux précieux
en circulation dans le monde occidental à près de 20 milliards pour
1868 (1). La somme de 24 milliards donnée par M. Seyd pour tout
l'Occident, y compris l'Amérique, est peut-être trop élevée ; mais
celle de 6 milliards pour l'Orient, si on comprend l'Inde, la Chine
et le Japon, l'est manifestement trop peu.
Depuis 1870, un grand changement a eu lieu de nouveau dans
la production relative des deux métaux; celle de l'or continue à
décroître depuis 1852; celle de l'argent au contraire a augmenté.
1852 marque l'apogée de la production de l'or, qui monte alors à
(1) F. Xeller, Die Frage der interncUionalen MUngeinigung. Stuttgart, IS69.
Digitized by VjOOQ IC
LOR ET L ARGENT. 923
900 millions ; en 1874 elle tombe à la moitié, 450 millions, et
si elle s'est relevée depuis jusque vers 500 millions, c'est grâce
à l'or extrait des fameuses mines d'argent du Nevada. Ce sont
celles-ci. qui ont porté la production de l'argent de 250 à 850 mil-
lions. Néanmoins la production totale des deux métaux a notable-
ment diminué : elle a atteint un moment 1 milliard, aujourd'hui
elle n'est plus que de 850 millions; donc 150 millions de déficit.
Essayons maintenant de nous faire une idée de la consommation
des métaux précieux. Les arts et l'industrie en absorbent une quan-
tité qui augmaite rapidement en raison de l'aisance, qui devient
plus générale, et des habitudes de luxe, qui s'étendent et se déve-
loppent dans toutes les classes. M. Michel Chevalier estimait vers
1865 qu'en dehors de leur emploi comme moyen de circulation la
France consommait pour 60 millions de francs d'or et d'argent ; oh
calcule qu'il lui en faut aujourd'hui plus de 70 millions. L'Angleterre
en exige presque autant ; Bagehot, l'éminent et regretté directeur de
Y Economiste a prouvé qu'elle retient chaque année au moins 5 mil-
lions de livres sterling. Birmingham seul emploie pour 30 millions
de francs d'or par an. On a remarqué en Angleterre que, tandis que
la consommation de l'argent pour les bijoux et l'argenterie restait
stationnaire, celle de l'or avait plus que doublé dans les dix der-
nières aimées. Parmi les nations riches à qui il faut beaucoup d'ob-
jets d'or et d'argent, il y a lieu de compter encore les États-Cnis,
la Hollande, la Belgique, le Canada et l'Australie avec 60 millions
d'babitans qui exigeront certainement autant que la France ou l'An-
gleterre, soit encore 70 millions. Si pour toutes les autres nations,
Russie, Allemagne, Italie, Autriche, Espagne, les royaumes Scandi-
naves, le Mexique et toute l'Amérique méridionale, nous prenons
une part égale, nous arrivons k un total de 280 millions (1) pour
les arts et l'industrie. Maintenant il faut fah*e face à l'usure des
monnaies, an frai. Les estimations du frai varient de 1/4 à 1/2
pour 100 de la valeur du numéraire en circulation. On estime que
pour les besoins monétaires il faut environ 250 millions.
L'Indo-Chine absorbe aussi des quantités de métaux précieux très
considérables. D'après le Silver-CommiUee anglais, on y aurait ex-
pédié depuis quarante ans pour 5 milliards d'argent et pour 2 mil-
liards 1/2 d'or, en tout 7 milliards 1/2, ce qui ferait par an 187 mil-
lions de francs. Si l'on ne prend que les vingt -cinq dernières
années, on arrive à un total encore plus élevé, qui monte à en-
viron 250 millions. Additionnons tous les chiffres de la consom-
(1) M. VaccuTlocb, Il y a bien des années déjà, proposait le cbifl^re de 13 millions
de livres steding ou 375 millions de francs, chiffre que M. Seyd troafe trop bas, même
poor répoque. — M. Ottomar Hanpt (Gold wid Silber^ cbap. jxa,) 8*appuyant sur les
données les plus récentes, estime le frai à 250 millions dont 1(0 millions pour l*or et
Î50 pour Targeatt
Digitized by VjOOQ IC
92& REVUE DES DEUX KONDES.
mation : 280 millions pour les arts et rindustrie, 250 pour le frai,
250 pour solder la balance du commerce avec l'Asie, et nous arri-
vons à 780 millions. La production étant de 850 millions, il reste dis-
ponibles environ 75 millions annuellement pour les deux, métaux.
Qu'on veuille bien faire attention à ce chiffre, il est plein d'en-
seignemens. Il explique d'abord comment l'Allemagne éprouve tant
de difficultés, malgré les 5 milliards que la France lui a payés, à
terminer sa réforme monétaire; il prouve aussi que les États-Unis
n'auraient pu reprendre les paiemens en numéraire sur la base de
l'étalon d'or. Cette somme n'est pas suffisante pour faire face aux
nécessités de l'échange, qui augmentent en proportion de l'accrois-
sement de la population, de la richesse et du mouvement des af-
faires. Dans les pays occidentaux, y compris les deux Amériques,
la population augmente de plus de 5 millions par an. La quantité
de numéraire qui y circule par tête dépasse en moyenne 40 francs.
Les statisticiens américains la portent à 50 francs; en Angleterre
elle est de plus de 90 francs et en France de 160 francs. Prenons
un minimum : 30 francs. Pour les 5 millions [d'habitans dont s'ao-
crott chaque année la population existante, c'est un total de 150 mil-
lions qu'il faut ajouter au stock métallique. Ceci suppose que les
besoins de la circulation restent les mêmes; mais ils augmentent
considérablement par suite du développement inouï du commerce.
Depuis vingt ans, le commerce extérieur, le seul que puisse re-
lever la statistique, a augmenté en Angleterre de 97 pour 100, en
France de 164, en Belgique de 277, en Russie de 269, en Autriche
de 215, en Italie de 591. UÉconomiste français^ à qui j'emprunte
ces chiffres, estime, d'après M. F. Neumann,le commerce extérieur
du monde entier à 77 milliards en 1872 et 30 milliards seulement
en 1852, ce qui fait une augmentation de 140 pour 100. Le com-
merce de l'Europe a triplé, celui du globe entier a plus que doublé,
et rien n'indique que ce mouvement doive se ralentir. Sans doute
ces énormes transactions se règlent presque toutes par lettres de
change ; mais la monnaie y intervient pour une part : donc, à me-
sure que le commerce international se développe, il en exige da-
vantage. Le capital, devenant cosmopolite, cherche des placemens
à l'étranger, et ceux-ci exigent presque toujours du numéraire
pour le paiement des salaires.
Considérons ce qui se passe sous nos yeux. La Russie a laissé
une bonne partie de son or dans la péninsule des Balkans et en
Roumanie. Pour remplir un peu ses caisses vides, elle devra con-
server pendant bien des années toute la production de l'Oural. Si
l'Autriche veut faire des routes, des ponts, des chemins de fer dans
la Bosnie et l'Herzégovine et achever la ligne jusqu'à Salonique,
elle devra payer en monnaie métallique. L'Angleterre dépensera à
Digitized by VjOOQ IC
LOR ET L ARGENT. 925
Chypre, bon an mal an, 30 ou 40 millions de francs pour la garni-
son et pour mettre l'Ue en valeur. Celle-ci n'ayant presque rien à
envoyer en retour, c'est encore du numéraire qu'il faudra. Comme
l'a démontré M. Cliffe Leslie, dans les pays restés isolés jusqu'à ce
jour, mais qui entrent peu à peu dans le mouvement économique
de l'Occident, les échanges et les redevances se règlent non plus en
nature, mais en argent, et ainsi les prix y montent et se mettent au
niveau de ceux des pays où la vie est chère. Ce changement s'est
accompli et se poursuit encore en ce moment en Suède, en Norvège,
en Russie, en Hongrie, en Espagne, en Italie, en Turquie et dans
toute l'Asie. Mais, si les prix montent, il faut plus de numéraire
pour régler le même chifiie de transactions.
Ceux qui veulent réduire la quantité totale de la monnaie en ex-
pulsant l'argent de la circulation prétendent qu'on emploie de plus
en plus d'instrumens de crédit, que par conséquent il ne faut pas
plus de métal. On se sert plus du crédit, c'est vrai; mais tout ce
crédit a, en fin de compte, une base métallique. La base ne s'ac-
croît pas en raison de l'échafaudage qu'elle supporte, néanmoins
elle augmente. En veut-on une preuve sans réplique ? Nulle part on
n'a poussé plus loin qu'en Angleterre l'emploi de tous les instru-
mens de crédit. Pour ne citer qu'un chiffre, les règlemens de compte
par chèques ont plus que doublé ; de 60 milliards, ils se sont éle-
vés à 130 milliards. M. Bagehot ne cessait de répéter que l'Angle-
terre était allée trop loin dans cette voie et que son stock de mé-
taux précieux était insuffisant; cependant depuis trente ans ce stock
a beaucoup plus que doublé : on le portait en 1844 à 50 mil-
lions sterling, et en 1874 à 120 millions, différence 70 millions
sterling, ce qui faisait par an une augmentation d'environ 60 mil-
lions de francs. Macculloch estimait qu'il fallait aux nations occi-
dentales pour faire face aux besoins croissans des échanges un
accroissement annuel du chiffre des métaux précieux de 250 millions
de francs, ce qui le portait à croire que tout l'or des placers entre-
rait dans la circulation sans rien perdre de sa valeur. Il ne semblé
pas qu'il se soit trompé en ce dernier point. La puissance d'absorp-
tion des métaux précieux qui distingue la France est vraiment
inouïe; l'importation dépasse l'exportation en 1875 de 655 millions,
en 1876 de 684 millions, en 1877 de 542 millions, et pour les six
premiers mois de 1878 de 250 millions. La moyenne depuis plu-
sieurs^années est certainement supérieure à un demi-milliard. La
France absorbe donc à elle seule, en une année, le surplus dispo-
nible de la production totale des métaux précieux du monde entier;
par le change favorable, elle en enlève aux autres peuples, qui par
suite n'en ont plus en quantité suffisante.
On objectera que tout au moins la production de l'argent est su-
Digitized by VjOOQ IC
926 BEViOE DES DEUX MONDES.
rabondante, puisque ce métal a perchi depuis peu d'années et perd
encore aujourd'hui de iO à 15 pour 100 de sa valeur* Quand on
parle de la valeur de l'argent, on la compte relativement à Tor et
on dit qu'elle est au pair quand l'ooce d'argent standard vaut à Lon-
dres 60 1/2 pence ^ ce qui équivaut au rapport de 1 à 15 1/2 exis-
tant en France entre les deux métaux de par la loi. En juillet 1876,
l'argent était tombé à &8, et même un jour à i6 d., ce qui représen-
tait un avilissement de plus de 20 pour 100. Depuis lors il s'est
relevé jusqu'à 58 d., et maintenant le prix varie de 5A à 56 d. Un
fait est donc certain : il s'est établi dans le rapport de valeur des
deux métaux, considéré comme normal, un écart considérable. Mais
n'est-ce pas l'or qui a enchéri et qui fait prime? On pourrait le
soutenir, car d'une part la production de l'or a beaucoup diminué,
et plusieurs pays s'en disputent la possession, et d'autre part, dans
les pays à étalon d'ai^ent, comme l'Inde par exemple, on n'a con-
staté aucune hausse générale des prix. Or c'est ainsi que se mani-
feste l'abaissement de valeur de la monnaie. En tout cas, la com-
mission nommée par le parlement anglais pour s'enquérir des
causes de la dépréciation de l'argent, le Silver'Committeej présidé
par l'éminent financier et économiste M. Goschen, a démontré à la
dernière évidence que ce phénomène avait pour cause, non un excès
de production, mais les ventes d'argent faites par l'Allemagne, —
ce qui augmentait ToOre, — et la suspension de la frappe de ce
métal dans les états de l'union latine, — ce qui réduisait la de-
mande. Ajoutez à cela une réduction tout à fait inusitée des envois
d' aident vers l'Inde.
On avait fait grand bruit des centaines de millions dont les mines
du Nevada, et surtout le fameux Comstock lode^ allaient inonder
l'Europe. Quand on a examiné les faits de plus près, on s'est aperçu
que ce filon, qui est en effet le plus riche que l'on ait jamais trouvé»
line presque autant d'or que d'argent, — 49 pour 100 en valeur, —
et que par suite il ne peut guère avoir modifié le rapport entre
les deux métaux. D'après le docteur Linderman, directeur de la
Monnaie aux États-Unis, la production totale d'argent dans l'Union
peut être portée pour 1875 à 160 millions de francs, dont 110 mil-
lions pour l'état de Nevada. Les agens de MM. Rothschild à San-
Francisco estiment la production totale de l'argent aux États-Unis à
200 millions pour la même année 1875. En 1876, les mines du Ne-
vada ont donné plus que l'année précédente ; mais l'année 1877 a
été moins favorable, et le produit est retombé à ce qu'il était en
1875. On travaille déjà à 2,000 pieds de profondeur. Les difficultés
augmentent, car les parties les plus riches du filon montrent des
signes d'appauvrissement. Ce qui est de mauvais augure pour l'a-
venir, c'est que le cours des actions de la mine la plus riche, le
Digitized by VjOOQ IC
LOR EX I. ARGENT. 927
Cofmdidated Vir^inia^ qui a distribtié i ses aclioonaires 60 miU^
lions de fraxics en 1875» tombe rapidement. En lésumé, le Ne-
vada avait apporté k la production totale de l'argent un surplus
de 100 à 120 millions ,. et comime le bas prix du métal a découragé
les autres entreprises» qui ont donné 30 ou AO millions en moins,
il ne reste qu'un accroissement net de 90 millions environ. Or, loin
que l'argent du Nevada soit venu inonder l'Europe, les l^tats-Unis
esûL QfoX envoyé en Angleterre beaucoup moins pendant les années
où ce métal a baissé de prix que quand il était encore au pair,
5,090,000 livres sterling en 1872,4,575,000 en 1873, 5,990,000 en
1874, et seulement 3,475,000 en 1875, et 3,090,000 en 1876. On
peut donc affirmer que la baisse de l'argent provient des mesures
législatives prises en Europe, — expulsion de ce métal de l'Allemagne
et fermeture des monnaies dans l'union latine, — et non, comme on
se l'était figuré, du surcroit de production des mines américaines.
Le surplus a été absorbé par la frappe de la monnaie divisionnaire
aux États-Unis et par les expéditions directes de Sai^Francisco pour
la Chine.
Rien n'est plus curieux que le rôle régulateur joué par la France
dans le chassé-croisé de l'argent en Europe. Le Silver^Committee
anglais nous le montre avec une admirable précision. Pendant les
quatre années de 1872 à 1875, l'argent a été soumis à des mouve-
mens tout à fait extraordinaires. L'Allemagne et les états Scandinaves
ont expulsé de leur circulation pour environ 200 millions de francs
de ce métal, l'Autriche 100 millions, et l'Italie, réduite complètement
au papier-monnaie, a écoulé au dehors 200 millions. En ajoutant à
ces sommes le chiffre de la production, on arrive à un total de
1,850 millions. Linde en a absorbé 225 millioi^s, la Chine, le Japon
et le reste de l'Orient 250 millions ; les États-Unis 200 millions, la
Russie 100, l'Espagne 100, l'Angleterre 125, et la France à elle
seule 837 millions, c'est-à-dire 337 miUions plus que n'en ont
libéré l'Allemagne, les états Scandinaves, l'Autriche et l'Italie tous
ensemble. C'est ainsi que la France s'est donné, pour emprunter
l'expression si forte et si juste de M. Bouland, cette solide base mé-
tallique qui la met à l'abri des crises commerciales et qui lui a per-
mis de faire face, avec une facilité que nul n'osait prévoir, au paie-
ment d'une indemnité et de frais de guerre de 9 à 10 milliards.
Il reste à examiner si dans l'avenir l'équilibre entre l'oQre et la
demande de l'argent se maintiendra et si l'accroissement de la pro-
duction n'en amènera pas la dépréciation. Les deux SUver^Commit-
tees, celui du parlement anglais et celui du congrès am^icain, don*-
nent à cet égard des chiures très rassurans. Les mines du Mexique
produisent moins, celles du Comsiock Iode semblent arriver à leur
apogée, et c'est tout au plus si le développement des autres exploi-
Digitized by VjOOQ IC
928 RETtJE DES DEUX MONDES.
tations compensera la réduction de celle-ci. En tout cas, le surplus
d'argent n'est pas suffisant pour combler le déficit que laisse la
production de l'or, de sorte que, si on laisse à l'argent dans la cir-
culation la place qu'il y a toujours occupée, l'emploi de ce qu'il
s'en extrait dans le monde est tout trouvé. Cette quantité n'est
guère aujourd'hui, d'après les meilleures autorités, que de 350 mil-
lions ; mettons qu'elle s'élève à &00 millions. L'Inde en absorbe en
moyenne environ 200 millions par an, et, à en croire les témoignages
recueillis par le Silver-Committee anglais, rien n'annonce que ces
exportations doivent diminuer. D'après le colonel Hyde, grâce aux
travaux publics exécutés dans le pays, l'emploi de l'argent cjomme
intermédiaire des échanges remplace peu à peu le troc dans les pro-
vinces écartées, et des sommes considérables deviennent aind né-
cessaires. Elles augmentent à mesure que le commerce embrasse
de nouveaux territoires. Selon M. Mackenzie, les indigènes conver-
tissent une bonne partie de l'argent qui arrive dans leurs mains en
omemens de toute espèce. C'est là, à vrai dire, leur caisse d'épargne.
Dans chaque village, il y a un artisan travaillant les métaux pré-
cieux {silvermiith)^ et aussitôt que l'un des indigènes a quelques
roupies, il l'appelle pour qu'il lui en fasse des bracelets, des colliers
ou d'autres omemens. Quoique les habitations soient pauvrement
meublées, il s'y trouve plus d'objets en argent que dans celles des
paysans européens de même condition. Toutes les exportations de
l'Inde, celles de thé, de café, de jute, de laine, de froment, augmen-
tent rapidement, de sorte que la balance en faveur de ce pays peuplé
de 230 millions d'habitans s'est élevée d'une moyenne de 200 millions
il y a vingt ans, à environ 500 millions aujourd'hui. Aussi l'exporta-
tion de métaux vers l'Inde, momentanément réduite, a dépassé de-
puis deux ans son ancien niveau. Durant les vingt-cinq dernières
années, l'extrême Orient a absorbé les neuf dixièmes de tout l'ar-
gent produit dans le monde. Les arts et l'industrie en Europe
prennent au moins 70 millions ; 10 millions pour l'Amérique est
peu ; ajoutez une somme égale pour les besoins monétaires, et on
voit qu'il n'y a rien de trop dans ce qui reste disponible.
Il ne faut pas oublier qu'un puissant consommateur apparaît sur
le marché, les États-Unis qui, par le Bland-bill^ ont repris l'argent
comme agent de paiement illimité, avec une frappe obligatoire pour
l'état de 2 à 4 millions de dollars par mois, soit de 110 à 220 mil-
lions de francs par an. Il y a là de quoi absorber tout le surplus
produit par les mmes du Nevada. On a vivement reproché le
Bland'bill aux États-Unis comme un procédé déshonnête et comme
une spoliation de leurs créanciers; il importe que dans \d^ Revue,
qui se fait un devoir d'être juste envers tous, la vérité des faits soit
rétablie. Les titres de rente émis de 1862 à 1870 stipulaient qu'ils
Digitized by VjOOQ IC
l'or et l'argent. 929
étaient payables, intérêt et capital, en monnaie légale, rom, et non
en or seulement. La loi du 14 juillet 1870, autorisant la conversion
{refunding) de l'ancienne dette, dit que les nouveaux titres seront
payables en numéraire de la valeur actuelle, et les titres portent en
toutes lettres : remboursables en numéraire des États-Unis à la
valeur légale du i4 juillet iSlO avec les intérêts en même numé-
raire. Or la monnaie légale dans l'Union jusqu'au 12 février 1873
a été le dollar d'or de 25.80 grains et le dollar d'argent du Bland-
bill pesant 412.60 grains. Le dollar d'argent ne circulait pas parce
que, valant plus comme marchandise que le dollar d'or, il était
exporté, mais il possédait la pleine puissance libératoire. Les
États-Unis ont donc le droit de s'en servir pour payer leurs dettes,
puisqu'ils l'ont même expressément stipulé. Il y a quelques années,
l'or seul était resté dans la circulation ordinaire en France; en ré-
sulte-t-il qu'elle ait perdu le droit de payer ses créanciers en écus
de 5 francs? Les États-Unis n'ont donc failli à aucun engagement
et en cela ils l'emportent sur la plupart des états européens, y
compris l'Angleterre, qui presque tous ont imposé des sacrifices à
leurs créanciers sous forme d'impôts, de réduction d'intérêt, de
conversion forcée ou de paiement en papier déprécié.
Le congrès, dit-on, a obéi aux influences des silvermen. N'est-
ce pas M. John Jones qui a été le rapporteur de la silver-commis^
sion^ et n'est-il pas le plus puissant actionnaire de la Virginia
Consolidated? Le congrès n'a probablement pas agi par pur amour
du bimétallisme et des théories de M. Cernuschi ; mais, si un état
peut ouvrir un débouché à un de ses principaux produits, sans pro-
tection et sans prime, doit-il s'en abstenir? La France n'a-t-elle
pas adopté pour les troupes de ligne le pantalon rouge, afin de favo-
riser la culture de la garance ? On reproche à M. Cernuschi d'avoir
franchi l'Océan pour inoculer aux Yankees le virus de ses hérésies
économiques. Mais l'Europe doit bénir les États-Unis de lui avoir
épargné une crise effroyable que ceux-ci lui auraient inévitable-
ment infligée en essayant de lui enlever le milliard d'or (1) néces-
saire pour reprendre les paiemens avec ce seul métal. On sait la
peine qu'a eue l'Allemagne, quoiqu'elle disposât de 5 milliards. Où
et comment les États-Unis auraient-ils pris même un 1/2 milliard
d'or, alors que d'ordinaire ils ne peuvent même conserver le pro-
duit des placers de la Californie? Deux faits démontreront à l'évi-
(1) On ne s'accorde pas aux États-Unis sar la somme nécessaire à Pétat pour re-
prendre les paiemens en espèces. D*après les uns, il lui faut encore réunir 1 milliard
1/2 de francs, d'après d'autres, en ajoutant 700 millions à la somme à peu prè^ égale
en numéraire que possède le trésor, on fera face à tout, — J'ai adopté Testimation in-
termédiaire, mais, même en prenant la plus basse, la difficulté reste la môme.
xxYni. ^ iS78. 59
Digitized by VjOOQ IC
930 BEVUE DES DEUX MONDES.
dence la perturbation qu'une semblable opération aurait jetée sur le
marché monétaire européen et surtout anglais. Voici ce que rap-
porte le sénateur Boutwell, ancien secrétaire de la trésorerie de
rUnion. Les États-Unis, ayant vendu à Londres un lot considérable
de bonds^ avaient à leur disposition à la Banque d'Angleterre une
somme équivalant à 110 millions de francs. La Banque fit avertir
la trésorerie américaine qu'elle ferait tout ce qu'elle pourrait pour
entraver le retrait brusque de cette somme» et elle demandait qu'elle
fût réemployée en valeurs américaines* Les États-Unis furent obli-
gés de céder. Lorsqu'il fallut payer les 75 millions d'indemnité de
VAlabama^ les cercles commerciaux, craignant l'effet désastreux du
retrait de cette somme en numéraire, s'adressèrent au gouvernement,
et il fut convenu que le paiement se réglerait en valeurs et non en
métal. On voit combien estTéduite en Europe la quantité d'or dis-
ponible. Le marché monétaire anglais est si sensible que le retrait
de quelques millions sterling oblige la Banque à des hausses suc-
cessives de l'escompte. L'enlèvement de 1 milliard ou même d'un
1/2 milliard de francs, équivalant à toute l'encaisse de la Banque,
aurait provoqué une crise bien plus désastreuse encore que celle de
1846 et de 1857. Aussi les journaux financiers de Londres, après
avoir tonné contre le Bland-bill^ ont-ils fini par avouer qu'il avait
du bon. Il n'y a que le réservoir français qui pourrait faire face à une
semblable demande, mais n'y puise pas qui veut. Le change favo-
rable le met presque toujours à l'abri des atteintes des autres pays.
Avec l'argent, l'Union arrivera peu à peu aux paiemens en espèces
en monnayant le produit des mines du Nevada, sans porter le
trouble sur le marché européen. Pour se procurer de l'or, par ime
balance du commerce favorable, il aurait fallu entraver encore plus
les importations d'Europe, augmenter les droits protecteurs, les
rendre prohibitifs et porter un dernier coup à nos industries* Voilà
cependant ce que des économistes conseillaient au congrès ! L'émo-
tion produite par le Bland-bill et la crainte de se voir payé en Amé-
rique au moyen d'un métal déprécié semblent avoir complètement
disparu, car les bond& américains sont cotés plus haut aujourd'hui
que lorsqu'ils n'étaient payables qu'en or, et le trésorier peut pour-
suivre la conversion avec les plus grandes facilités. Les États-Unis
échappent ainsi à la pénalité dont on les avait menacés pour leur
félonie. La rente française est aussi payable en argent : on ne voit
point que cela l'empêche de monter. Si l'Allemagne veut achever
sa réforme monétaire et démonétiser aussi ses thalers, elle aurait
encore, estime-t-on, environ pour 1/2 milliard d'argent à vendre.
C'est le seul point noir qui subsiste à l'horizon du métal blanc.
Sans cette ollre éventuelle qui menace le marché, on pourrait dire
que la production de l'argent comme celle de l'or est insuffisante
Digitized by VjOOQ IC
l'ok et l'argent. 931
sur la base des prix actuels. En effet, outre les États-Unis, trois
autres grands pays, Tltalie, la Russie et TAutriche, réduits mainte-
nant au papier-monnaie, voudront revenir à la circulation métallique.
A chacun d'eux il faudrait au moins 1 milliard. On peut donc dire
qu'il faudrait à milliards rien que pour rétablir les paiemens en
numéraire dans les quatre pays qui depuis plusieurs années font de
sérieux efforts pour y parvenir. Je ne vois pas où on les prendrait,
à moins de réduire partout la quantité de monnaie et d'abaisser les
prix en proportion, ce qui serait une véritable calamité. Où en
serait-on, si on voulait en outre démonétiser partout l'argent ?
II.
Si la production annuelle des métaux précieux parait aujourd'hui
insuffisante, c'est parce que celle de l'or diminue constamment. Il y
a donc lieu de se demander s'il n'y a pas d'espoir de la voir se re-
lever au niveau d'il y a trente ans. L'expérience de ces dernières
années a montré combien il est imprudent de se faire prophète en
pareille matière. En 1850, on se croyait menacé d'une inondation
d'or, et on réclama avec les plus vives instances la démonétisation
de ce métal. Deux petits pays, qui comme tels ont cependant le
plus grand intérêt à ne pas s'isoler de leurs voisins, la Hollande et
la Belgique, prirent les devans et adoptèrent l'étalon unique d'ar-
gent. De différens côtés on engagea la France et même l'Angleterre
à imiter cet exemple. MaccuUoch annonça dès lors que bientôt ces
alarmes se dissiperaient, que la faveur reviendrait à l'or, et que ce
serait l'argent qui à son tour serait menacé de proscription. Ses
prévisions ce réalisent maintenant. Un géologue d'une autorité re-
connue, M. Edouard Suess, professeur à l'université de Vienne, vient
de publier à ce sujet un volume du plus grand intérêt : l'Avenir de
Vor {die Zukunft des Goldes). Il mérite surtout de fixer l'atten-
tion parce qu'il s'appuie sur des faits soigneusement recueillis et
rigoureusement discutés. Voici les conclusions auxquelles il arrive.
D'après M. Suess, il y a un rapport de cause à effet entre la rareté
des métaux précieux et leur poids ou densité. Le plus lourd des
métaux, l'iridium, qui pèse 22.23 fois autant que l'eau distillée, ne
se rencontre qu'en quantité tout à fait minime dans les lavages de
platine. Le platine, poids spécifique 21.5, ne se trouve guère que
dans le district de NiJni'Tagil^ et depuis 1823 il ne s'en est produit
que 66,000 kilogranunes. L'or, poids spécifique 19.25, et le mer-
cure, poids spécifique 13.59, sont plus rares que l'argent, poids spé-
cifique 10,47. Le mercure ne se rencontre, combiné avec le soufre
sous forme de cinabre, que dans très peu de localités, à Iluanca Ve-
lica dans le Pérou, à Idiia en Carinthie, à Almaden en Espagne, et à
Digitized by VjOOQ IC
932 REVUE DES DEUX MONDES.
New-Almaden en Californie. La production, qui a beaucoup aug-
menté dans ces dernières années, ne s'est cependant élevée en
1876 qu'à 3,250,000 kilogrammes. L'or, plus pesant que l'argent,
apparaît dans le sable des rivières et dans la gangue des roches en
plus d'endroits que l'argent, mais toujours en quantité beaucoup
moindre, et la production totale ne s'élève qu'à 160,000 kilo-
grammes, tandis que celle de l'argent s'élève à 1,760,000 kilo-
grammes.
Pour expliquer cette concordance entre le poids, la rareté et la
valeur des métaux, M. Suess adopte une idée émise il y a trente
ans déjà par un géologue allemand, Petzholt, qui écrivait en 18A5 :
({ Si l'or et le platine ne sont recueillis qu'en petite quantité, c'est
à cause de leur énorme poids spécifique, qui les a précipités dans
les couches les plus profondes vers le centre en fusion de la terre,
où ils se dérobent pour toujours à la main de l'homme. » Il est ua
fait qui semble confirmer cette hypothèse. Le poids spécifique des
planètes n'est pas le même : elles peuvent se diviser sous ce rapport
en deux groupes séparés par la zone des astéroïdes. Dans la région
intérieure relativement au soleil tournent les planètes lourdes. Mer-
cure, la plus rapprochée du soleil, pèse 6.84 fois autant qu'un vo-
lume égal d'eau. Vénus, la Terre et Mars, pèsent au moins 5 fois
autant que Teau. Au-delà des astéroïdes gravitent les planètes lé-
gères : Jupiter avec un poids spécifique de 1.29, Saturne avec le
chiffre de 0.73 et Uranus avec celui de 0.82 pèsent moins que l'eau.
La planète la plus éloignée, Neptune, doit être extrêmement lé-
gère, et le Soleil lui-même ne pèse que 1.A2. Le poids spécifique de
la Terre est représenté par le chiffre 5. 56. Or les roches et les ma-
tières qui forment la superficie de la planète ont à peine la moitié
de ce poids (2.7 ou 2.8 en moyenne). Pour que notre planète
arrive au poids de 5.56, il faut nécessairement que l'intérieur ren-
ferme une grande proportion de corps très lourds. Au siècle der-
nier, Kant exprimait déjà l'idée que dans la formation du système
planétaire les matières les plus pesantes avaient du se réunir vers
le centre, ce qui explique comment les planètes les plus rappro-
chées du soleil sont les plus pesantes. L'analyse spectrale n'a pas
découvert de métaux précieux dans le soleil; on peut en conclure
que ces métaux se trouvent à l'intérieur et non dans son enveloppe,
qui est encore à l'état gazeux.
Si en effet l'or et l'argent ont été attirés par leur poids dans les
couches centrales de notre globe, comment se fait-il cependant
qu'on en rencontre dans les roches de la superficie et dans le sable
des rivières formé par la désagrégation de ces roches? Il faut re-
marquer d'abord qu'on trouve les métaux précieux dans des
veines de quartz qui traversent les couches et très rarement dans
Digitized by VjOOQ IC
LOR ET L ARGENT. 933
celles-ci. La croûte terrestre en se refroidissant a dû se contracter;
il s'est formé ainsi des fentes et des fissures qui se seront remplies
de filons métallifères. Mais comment le métal, et notamment l'or
et l'argent, que leur pesanteur devait retenir au centre, sont-ils
arrivés dans ces filons jusqu'à la surface? On suppose qu'ils y ont
été apportés par les eaux thermales ou par sublimation, c'est-à-dire
par la vaporisation du métal soumis, au sein du globe^ à une tem-
pérature énorme. Non-seulement on vaporise l'or et l'argent dans
les laboratoires; mais dans les fours de fusion, en Amérique, on
a parfois remarqué que les parois des cheminées s'étaient couvertes
d'une légère couche d'argent ou s'étaient imprégnées d'or. Les mi-
neurs prétendent qu'il s'échappe toujours une certaine quantité
de métaux précieux sous forme de vapeur. Cette théorie explique
la formation dans la gangue de ces gîtes très riches en métaux pré-
cieux qu'on appelle bonanzas en Amérique et edle saûlen (nobles
colonnes) à Schemnitz en Hongrie. Les mineurs américains les
nomment aussi chimneys^ et ce sont en effet, semble-t-il, comme
des cheminées dans le filon, par où les vapeurs métalliques ont pu
plus facilement monter et se déposer. Dans la gangue remplissant
la crevasse s'est ouvert une sorte de trou qui plongeait jusque dans
les profondeurs de la terre. La principale richesse du Comstock
Iode provient d'une de ces « cheminées. »
On comprendra mieux comment se présentent ces filons métalli-
fères par un aperçu de cette veine fameuse dont la production
colossale, — plus d'un milliard en quinze ans, — a tant contribué
à jeter le désarroi dans le marché monétaire. Parallèlement à la
Sierra Nevada et à l'ouest se prolonge une chaîne, la Virginia
Range^ qui se compose de roches volcaniques de formation ré-
cente. Ces roches ont submergé la partie inférieure des montagnes
plus anciennes et enti'e autres le mont Davidson, formé de syénite
qui s'élève à 7,827 pieds. — A l'endroit où s'arrête la roche volca-
nique plus moderne qu'on désigne sous le nom de propylite, à
une altitude de 5,800 à 6,000 pieds, apparaît le filon du Comstock
Iode. Une fissure s'est produite entre la montagne ancienne et la
roche plus récente qui est venue la recouvrir. Cette fissure s'étend
sur un espace d'environ 22,000 pieds. Elle a une largeur très va-
riable, tantôt de plusieurs centaines de pieds, tantôt elle est comme
étranglée entre les deux parois de syénite et de propylite. Des
tranches détachées de ces parois la remplissent par endroits; le
reste de la place est occupée par du quartz métallifère dans lequel
se rencontrent les « cheminées » des bonanzas. La plus puissante
de celles-ci est la bonanza de Gold Hill, qui descend jusqu'à une
profondeur de 700 pieds. Plusieurs sociétés exploitent ce prodi-
gieux filon, La plus productive est aujourd'hui la Virginia Coiuo(\-
Digitized by VjOOQ IC
93& BETUE DES DEUX MONDES.
daled^ qui, sur les 125 millions de francs qu'a livrés le Comstock
Iode en 1875, en a donné 85. La richesse de la veine a été re-
connue jusqu'à 1,600 pieds. Des bures ou puits d'extraction attei-
gnent déjà des profondeurs de 700 à 800 mètres, et on en a
commencé un qui doit descendre à 1,200 mètres. Quand il arrive
à 600 mètres, l'ouvrier rencontre de très grandes difficultés. La
température s'élève à 50 degrés centigrades, et il faut les plus
puissans ventilateurs pour la maintenir à SO degrés. Le travail doit
être interrompu toutes les dix minutes et il ne peut être soutenu
longtemps.
Examinons maintenant les motifs qui font croire à M. Suess que
la production de l'or ira en diminuant malgré des accroissemens
qui peuvent être momentanément considérables, mais qui, d'après
lui, ne dureront pas. L'or s'obtient de deux façons : il est ou bien
extrait de la gangue qui le contient ou recueilli à l'état de pail-
lettes, de pépites ou même de rognons {nuggets) dans les allu-
vions. On trouve principalement l'or dans les régions volcaniques
et toujours plus ou moins associé à l'argent. Ce rapport intime
qui semble exister entre les filons aurifères et argentifères et les
roches volcaniques s'explique aisément. Là où les phénomènes
éruptifs et le travail violent du feu central ébranlent et déchirent
la croûte terrestre, il se forme des crevasses qui se remplissent
ensuite de quartz, et d'or et d'argent apportés des grandes profon-
deurs par la sublimation. Les régions où Ton trouve les métaux
précieux peuvent se diviser en trois catégories : 1*^ La région des
roches volcaniques relativement récentes, où l'argent est plus abon-
dant que l'or, — c'est là que se trouvent les mines du Nevada et le
Comstock lodey celles du Colorado et celles des Karpathes. Ces roches
ne semblent pas abandonner leur métal à l'action des eaux : elles
ne forment guère d'alluvions aurifère^. ^ La région des roches
volcaniques anciennes comme la diorite. Elles contiennent peu d'ar-
gent, mais produisent de très riches dépôts de détritus. C'est là
qu'on rencontre les exploitations de l'Australie, Victoria, Queens-
laiid et Nouvelle-Zélande. 3® Enfin il est une troisième région où
l'action volcanique n'a agi qu'à l'intérieur. C'est celle où l'on ren-
contre les filons aux points de contact des schistes avec les granits.
On peut citer comme exemple le filon si riche nommé Mothcr Iode
en Californie et les exploitations, au sud des Alpes, dans le val An-
zasca et dans le val Sesia. Dans cette région, les filons sont parfois
très nombreux, mais très peu importans, comme dans la province aus-
tralienne de Victoria, où ils se comptent par milliers ; d'autres fois ils
se distinguent au contraire par leur étendue comme en Californie.
L'or y est bien moins abondant que dans les districts volcaniques
et ne se trouve que par places.
Digitized by VjOOQ IC
l'or et l'argent. 9S5
L'exploitation des filons produit beaucoup moins que celle des
alluvions. Pour ceux-ci, on procède d'abord au lavage des sables
aurifères des rivières, qui constituent les placers. Plus tai*d on at-
taque les dépôts plus profonds, souvent recouverts d'autres couches
de terrains, les deep leads^ et alors il faut employer les béliers hy-
drauliques inventés en Californie, qui exigent déjà d'immenses tra-
vaux pour amener la masse énorme d'eau qu'exige ce travail. Ce
sont les alluvions qui ont produit presque tout l'œ: que nous possé-
dons* Si l'on prend les trente dernières années, on constate que
83 pour 100 de l'or en provient et 12 pour 100 seulement des
filons. En ce moment, par suite de la richesse en or du Comstock
Iode, la proportion est différente : les filons produisent un tiers.
C'est qu'en effet les placers s'épuisent vite. On les trouve dans les
pays vierges ; mais aussitôt cm s'y précipite de toutes parts. En peu
de temps la production atteint son apogée; puis elle décline peu
à peu et enfin s'arrête quand tout le terrain est épuisé, ce qui n'a
jamais beaucoup tardé. Les lavages de la Californie et de l'Australie
ne donnent plus guère que le tiers de ce qu'ils livraient il y a
vingt-cinq ans. Ceux de la Sibérie augmentent; ils ont donné, en
1869, 113 millions de francs, et en 1872,131 millions; mais c'est
à la condition d'avancer sans cesse vers l'est. On est déjà arrivé
ainsi jusque sur l'Amur. Sans doute il n'est pas improbable qu'on
trouve encore de nouvelles alluvions aurifères dans des pays en-
core peu connus, notamment à l'ouest du Brésil, dans l'Afrique
centrale et dans l'intérieur de l'Australie; mais, le passé récent le
fait prévoir, du moment qu'on les exploitera avec l'énergie qu'on y
met aujourd'hui, ils ne dureront pas plus longtemps que ceux de
l'Australie et de la Californie. Il reste, il est vrai, Tattaque directe
des filons par l'art des mineurs; mais quand on ne rencontre pas
des gîtes très riches, les frais dépassent bientôt les bénéfices. C'est
pour ce motif qu'en Europe comme en Amérique et déjà en Aus-
tralie tant d'exploitations sont aujourd'hui abandonnées.
C'est une remarque d'Hérodote, qu'Alexandre de Humboldt a
mise en tête de ses recherches sur les métaux précieux, que l'or
vient toujours des limites extrêmes où s'arrête la civilisation. Très
souvent c'est le premier fruit de la colonisation. Dans l'antiquité,
l'or arrivait de l'Inde et de la Perse, de l'Arabie et du Nil, d'Ophir,
des montagnes de la Dacie et de l'Espagne. Dans les premiers temps
du moyen âge, la Bohême en livre un peu; mais vers la fin de cette
époque la production paraît avoir cessé, du moins pour l'Europe.
Après la découverte du Nouveau Monde, Mexico, le Pérou, les An-
tilles, plus tard le Brésil, apportent un contingent considérable; mais
vers 1830 on ne recueille presque plus rien, trente millions par an
en tout, estime MaccuUoch. En 1848, nouvel afilux plus considé-
Digitized by VjOOQ IC
936 RETUE DES DEUX MONDES.
rable que tous les précédens; mais plus on produit, plus Tépuise-
ment vient tôt. Plusieurs des régions naguère les plus riches,
comme la Californie, Montana, Idaho, Jeniseî, Victoria, montrent
des signes indéniables d'un rapide appauvrissement. La conclusion
du livre, si rempli de faits, de M Edouard Suess est que la pro-
duction de l'or ira en diminuant, comme c'est du reste le sort de
toutes les industries extractives qui épuisent le fonds qu'elles ex-
ploitent, — que par conséquent la quantité de ce métal deviendra
complètement insuffisante pour faire face aux besoins croissans des
arts, du luxe et du monnayage. D'après le savant géologue vien-
nois, c'est à peine si l'or et l'argent réunis offriront un moyen
d'échange suffisant. Si donc on devait écouter les partisans de
l'unique étalon d'or et expulser l'argent, on arriverait aux consé-
quences les plus désastreuses. Ce point étant contesté, il importe
d'y fixer un moment l'attention.
III.
Quelle influence exerce sur l'économie sociale l'accroissement
ou la diminution de la monnaie ? Cette question est de la plus grande
importance, et cependant jusque dans^ces derniers temps elle a été
peu approfondie et discutée. Dans son livre de la Baisse probable de
For (1859), M.Michel Chevalier montre très bien que l'augmentation
de la quantité de la monnaie et par conséquent la diminution de sa
valeur est favorable aux débiteurs et défavorable aux créanciers
d'une somme fixe en numéraire. Mais n'a-t-elle pas pour effet de sti-
muler l'industrie et le commerce? C'est un point que l'éminent éco-
nomiste n'a pas examiné. Dans son essai sur la Monnaie^ si plein
de vues justes et fines, Hume donne la^î vraie solution en quelques
mots : « On voit, dit-il, dans un état où le numéraire commence à
circuler avec plus d'abondance qu'auparavant tout prendre une
face nouvelle. Le travail et l'industrie se vivifient. Le marchand de-
vient plus entreprenant, le manufacturier plus diligent et plus ha-
bile, et le fermier lui-même conduit la charrue avec plus de soin et
d'activité. Le bonheur domestique d'un état n'est pas intéressé à ce
qu'il existe plus ou moins de numéraire; mais les magistrats doivent
s'efforcer, autant que possible, de faire eu sorte que la quantité s'en
accroisse régulièrement, parce que de cette façon ils contribuent à
entretenir Tesprit d'entreprise dans la nation et à augmenter la
masse du travail, en quoi consistent la vraie puissance et la richesse
réelle. Un pays où la quantité de monnaie diminue est alors plus
faible et plus misérable qu'un autre pays qui ne possède pas plus
de monnaie, mais où celle-ci augmente. » Quoique. Hume eût ainsi
démêlé les différons aspects du problème avec une perspicacité
Digitized by VjOOQ IC
l'or et l'argent. 937
vraiment merveilleuse pour un temps où les questions financières
étaient encore si peu étudiées, Stuart Mill y hésite et se contredit.
Au chapitre xxu du livre de ses Principles ofpolitical economy^ il
enseigne que ce qui importe c'est l'abondance des capitaux, non celle
du numéraire. Dans l'édition populaire du même livre publiée plus
tard, il reconnaît, p^^e 352, que « l'addition de toute quantité nou-
velle d'or ou d'argent qui arrive sur le marché des prêts a pour
effet d'amener une diminution du taux de l'intérêt » et par suite
de stimuler l'esprit d'entreprise.
Aux États -Dnis, le problème a été examiné et discuté sous
toutes ses faces, parce qu'il était un objet de dissidence entre
deux grands partis, les inflationîsts d'un côté, les partisans du
hard money de l'autre. Les partisans du hard money^ de la monnaie
métallique, veulent rétablir le plus tôt possible la circulation mo-
nétaire, au risque de diminuer la quantité des moyens d'échange,
et par suite les prix. Les inflationîsts veulent maintenir et même
augmenter la circulation des billets, afin de ne pas aggraver les
charges des débiteurs et de ne pas enlever aux échanges l'inter-
médiaire abondant dont ils ont besoin. Ceux-ci paraissent avoir
la majorité dans la chambre des représentans, car dans les der-
niers jours de la dernière session une résolution a été votée par
133 voix contre 120, à l'effet de retarder le moment de la reprise
des paiemens en espèces fixée au l*"»^ janvier de l'année prochaine.
Cette résolution n'a pas encore été soumise au sénat, qui probable-
ment la rejettera. Dans ces débats où chaque parti est principale-
ment guidé par ce qu'il croit être son intérêt, beaucoup d'hérésies
économiques sont débitées; cependant certaines vérités indéniables
ont été établies et résumées dans le chapitre du rapport de la Cbm-
mission monétaire américaine de 1877, intitulé : Shrinking money
fatal to labor^ « quand la quantité de monnaie diminue, le travail
en souffre. » Tâchons d'exposer ce pomt, qui domine toute la ques-
tionmonétaire.
Dn riche capitaliste vient s'établir dans un canton écarté où le nu-
méraire est rare et où tout est à bon marché. Il emploie une partie
de ses fonds à faire des prêts ; par suite de la concurrence, il fait
baisser le taux de l'intérêt. L'intérêt diminuant, des affaires qui au-
raient donné auparavant un bénéfice trop minime pour payer 5 ou
6 pour 100 deviennent avantageuses maintenant qu'il ne faut plus
payer que 2 ou 3. Une activité nouvelle est ainsi imprimée à l'in-
dustrie. Le capitaliste lui-même améliore ses propriétés, empierre
les chemins, bâtit des fermes; toute la main-d'œuvre est rétribuée
en numéraire. Les ouvriers dont le salaire augmente consomment
davantage. Pour faire face à ces consommations plus fortes, il faut
de nouvelles fabriques. Ainsi la prospérité est partout. Le numé-
Digitized by VjOOQ IC
938 BEVUE DES DEUX MONDES.
raire nouveau, entrant dans la circulation, fait hausser les prix*
Ceux qui ont des marchandises prêtes font alors des bénéfices excep-
tionnels, et tout fe monde gagne. Bientôt, il est vrai, ces sources ex-
ceptionnelles de profits tarissent, car le fabricant doit plus dé-
bourser pour la main-d'œuvre; mais l'élan a été donné, et le district
est définitivement enrichi. L'accroissement de la population et des
échanges a même ouvert un nouveau débouché au numéraire, qui
ainsi, quoique accru, peut ne pas se déprécier. C'est précisément
là TelTet qu'a produit le demi-milliard d'or qu'a fourni annuelle-
ment la Californie de 1850 à 1870. Il a provoqué d'abord ce prodi-
gieux accroissement de la production et des échanges, ce dévelop-
pent inouï de l'industrie et du commerce qui ont eu lieu à cette
époque. Ce n'est que plus tard et insensiblement qu'il en est résulté
une hausse des prix presque annulée aujourd'hui. La conmiission
monétaire néerlandaise de 1873, composée d'hommes très compé-
tens, résume parfaitement les effets de l'abondance du numéraire. On
lit dans son rapport : « Il est reconnu que l'abondance ou la rareté
du métal qai est la base du système monétaire, en rendant aussi
rare ou abondant le moyen de circulation, a une grande influence
sur le marché du crédit. Pour occasionner un changement général
du prix, la rareté ou l'abondance doit avoir quelque durée. Elle
fait sentir son premier effet sur le marché du crédit, et si elle est
de courte durée, cet effet se limite en gi-ande partie à cela. La ra-
reté de l'agent de la circulation produit un marché du travail tendu
et fait monter le taux de l'escompte. » Nous avons vu comment
l'abondance du numéraire, quand elle se produit, stimule l'indus-
trie et favorise le travail.
L'effet contraire a lieu quand l'argent devient plus rare. En effet
alors les prix baissent. Il s'ensuit que les fabricans vendent leurs
produits sans bénéfice ou même à perte. Pendant la crise actuelle
beaucoup de manufacturiers n'ont pas retiré de la vente des mar-
chandises fabriquées de quoi couvrir la dépense de la matière pre-
mière. Poussé par la baisse, on vend à tout prix, et les moins bien
outillés ou les plus endettés font faillite. Comme il n'y a rien à
gagner dans l'industrie, l'argent s'accumule immobile dans les
banques. On recherche les placemens sûrs qui atteignent alors un
taux de capitalisation inusitée. Comme tout baisse, on a intérêt i
garder son niunéraire disponible, parce que sa puissance d'acquisi-
tion augmente sans cesse. On achètera meilleur marché demain
qu'aujourd'hui, et ainsi celui qui possède de For s'enrichit sans
rien entreprendre. Faute d'emploi pour les ouvriers , leur salaire
baisse. Leur revenu diminuant, ils réduisent leurs achats. Les fa-
briques vendent moins, et la stagnation devient géniale. C'est un
cercle vicieux où la baisse engendre la baisse et où tout le monde
Digitized by VjOOQ IC
1
l'or et l'argent. 939
perd, sauf les détenteurs du numéraire. Le travailleur s'irrite
contre le chef d'industrie forcé de réduire les heures du travail ou
le salaire. Le mécontentement, la haine, l'esprit de révolte, se ré-
pandent dans les classes laborieuses. Les grèves, les attentats, les
insurrections à main armée, comme l'an dernier aux États-Unis,
telles sont les conséquences de la détresse universelle, produite par
la baisse des prix.
Les théoriciens de l'économie mathématique soutiennent, il est
vrai, que la quantité du numéraire importe peu, et que les échanges
se font aussi bien avec peu qu'avec beaucoup d'argent. En effet,
disent-ils, enlevez à la France la moitié de son numéraire, tous les
prix tombant aussi de moitié, la circulation se fera aussi facilement
qu'auparavant, car avec un franc on achètera autant de denrées
qu'avec deux francs précédemment. Cela est vrai dans une situa-
tion étabUe sur cette base. Ainsi en Russie, au Japon, la monnaie
était rare, et par suite les prix très bas. Les échanges n'étant
pas actifs, ils s'accomplissaient sans entraves et sans perte pour
personne. Mais on ne peut songer sans frémir aux crises succes-
sives et prolongées qu'il faudrait faire subir à des pays industriels
comme la France et l'Angleterre pour les amener à faire leurs
échanges sans cesse croissans, avec une quantité moindre de nu-
méraire. Les entreprises sont fondées, les dettes conclues, les obli-
gations émises, les rentes créées sur la base de certains prix. Di-
minuez notablement ces prix, toutes les dettes deviennent plus
lourdes, l'hypothèque écrase la propriété, le fabricant est en perte ;
c'est un bouleversement général, une ruine universelle, dont les
créanciers eux-mêmes pâtissent par les faillites de leurs débi-
teurs. C'est seulement quand la liquidation sera faite, au milieu de
désastres sans nombre, que l'équilibre s'établira sur la base d'un
numéraire moins abondant et de prix réduits.
On peut voir en ce moment l'effet produit par les deux systèmes,
celui de la rareté et celui de l'abondance de la monnaie. L'Alle-
magne a raréfié l'instrument des échanges d'abord en supprimant
les trop petites coupures de billets de banque et ensuite en rem-
plaçant l'argent démonétisé par de l'or, qu'elle défend avec peine
contre un change défavorable qui à chaque instant le lui enlève.
La France, au contraire, à côté d'une circulation fiduciaire énorme
possède une masse de monnaie colossale que le change favorable
augmente sans cesse. Nul pays n'a moins souffert que la France de
la crise industrielle qui sévit partout, tandis que l'Allemagne a été
atteinte plus que les autres. De même les États-Unis, qui réduisent
leur ch-culation de billets pour les ramener au pair et reprendre
les paiemens en espèces, sont plus éprouvés que l'Italie, qui ne
s'est pas encore crue en mesure de tenter le même effort (1).
(1) M. le baron de Reinach a démontré avec infiniment d'esprit et non sans quel-
que yérité comment Tabondance des moyens d'échange a?ait contribué au progrès
Digitized by VjOOQ IC
9&0 REVUE DES DEUX MONDES.
De ce qui précède , on peut conclure que Hume avait parfai-
tement raison. Ce qui est désirable d'abord, c'est que l'équilibre
monétaire et par suite les prix se maintiennent avec le plus de
fixité possible, et à cet effet il faut que les moyens d'échange s'ao-
croissent dans la même proportion que la population et le mouve-
ment des affaires. Si un changement doit intervenir, il vaut mieux
que la quantité de numéraire augmente, car cette augmentation,
pendant qu'elle se produit, a pour effet de stimuler l'industrie, de
créer des entreprises nouvelles et par suite de fournir un emploi
au surplus du numéraire. Si au contraire la monnaie se raréfie, les
prix baissant, les industriels perdent; ils diminuent leurs affaires,
le travail fait défaut, le salaire baisse, la consommation diminue,
tout est frappé de stagnation, et alors même ce qui reste de nu-
méraire devient trop considérable et s'accumule dans les banques;
il se retire de la circulation, faute d'un emploi rémunérateur dans
l'industrie. Le congrès américain a été si frappé des graves incon-
véniens qui résultent d'une contraction de l'instrument des échanges
qu'au mois de mai dernier, avant de se séparer, il a décidé qu'on
ne réduira plus la quantité du papier-monnaie au-dessous de ce
qu'elle était à la fin d'avril, c'est-à-dire 347,681,016 dollars (envi-
ron 1,7A0 millions de francs). Pour ramener le papier-monnaie au
pair avec le métal, les États-Unis ont dû faire comme l'Angleterre
de 1815 à 1821, c'est-à-dire diminuer la quantité des billets en cir-
culation et amener ainsi une diminution des prix jusque là suréle-
vés, puisqu'ils étaient comptés en papier déprécié. Cette baisse des
prix a provoqué l'atonie des affaires dont souffre l'Union et dont
nous ressentons le contre-coup parce que les Américains appauvris
sont moins en état d'acheter nos produits.
S'il est démontré, — et je pense qu'aucun économiste ne le con-
testera, — qu'une diminution des instrumens d'échange a pour
effet pendant qu'elle s'opère de diminuer les profits, de mettre
tous les industriels en perte et par suite de réduire les salaires, les
transactions, le commerce et tout le mouvement économique en
général, on peut juger de la sagesse de la mesure qui consisterait
à expulser l'argent de la circulation en diminuant d'un bon tiers
l'instrument de la circulation. Les chiffres acceptés par tous le
prouvent, les deux métaux précieux réunis répondent à peine aux
besoins, et l'on voudrait obliger le monde à ne plus faire usage que
d'un seul, l'or, alors précisément que sa production a diminué de
plus d'un tiers. Tous les contrats dans l'univers entier sont basés
sur l'emploi des deux métaux, car le monde, pris dans son ensemble,
économique de l'Italie. M. William Kelley, membre du congrès américain pour la
Pensylfanie, a développé la môme thèse pour les États-Unis ayec des argumens très
sérieux. V. An adreu io the citixent of Philadelphia, W6.
Digitized by VjOOQ IC
l'or et l'argent. 9àl
est bimétallique, — certains peuples se servant de monnaie d'or,
d'autres d'argent, d'autres enfin d'or et d'argent ensemble, — et on
veut fausser tous ces contrats en obligeant tous les débiteurs à
livrer un métal considérablement enchéri puisque tous se le dispu-
teront et qu'il devra faire à lui seul Toflice que les deux remplis-
saient auparavant. Quatre grands pays aspirent à reconquérir une
circulation métallique, il leur faut pour cela quatre milliards. Ils
auront déjà bien de la peine à les puiser dans le réservoir des deux
métaux. Comment y parviendront-ils et à quel prix, si on démoné-
tise l'argent? Évidemment, au milieu des souffrances actuelles de
l'industrie, alors que les grèves et les attentats jettent partout le
trouble et l'inquiétude, il n'est pas un seul gouvernement qui vou-
drait tenter une semblable expérience.
Mais, disent les fanatiques de l'or, il ne s'agit pas de démonéti-
se!: l'argent, il suffit de restreindre la puissance libératoire de l'écu
de 5 francs à une somme de 50 francs, comme pour la monnaie
divisionnaire. Il ne faut point se faire illusion, une pareille mesure
mène forcément à la démonétisation. En effet, le commerçant, l'indus-
triel, qui auraient des écus au moyen desquels ils ne pourraient
payer leurs traites iraient les porter dans les caisses de l'état pour
les y échanger contre de l'or. La banque, qui ne pourrait plus rem-
bourser ses billets avec l'argent, ne garderait pas une monnaie qui
ne constituerait pas une encaisse effective. Tout l'argent déprécié
refluerait au trésor, qui ne pourrait plus le remettre en circulation.
Une monnaie discréditée ne peut plus circuler qu'avec le cours
forcé ; or au contraire l'état enlèverait à l'argent le pouvoir libéra-
toire à l'égard de tous excepté de lui-même. Seul il serait tenu de
recevoir une monnaie au moyen de laquelle il ne pourrait rien
payer. Après une série d'embarras, de difficultés et de contesta-
tions, il serait obligé comme le gouvernement allemand de la re-
tirer et de la vendre et dans des conditions bien pires. L'Allemagne
a employé une partie de son argent à fabriquer une monnaie
divisionnaire. Elle n'a rendu, avec les états Scandinaves, que pour
500 millions de francs. L'union latine aurait à en écouler 8 ou 10 fois
autant (1). Sur quel marché et à quel prix? On réduirait tellement la
valeur de l'argent qu'aucun pays, même les États-Unis, ne pourrait
le conserver. Ce serait un désarroi universel accompagné^ d'une
crise effroyable pour le commerce et l'industrie du monde entier.
IV.
Il reste à examiner maintenant quelles résolutions pourrait
prendre la conférence monétaire qui siège en ce moment à Paris.
(1) D'après les renseignemens obtenus de l'obligeanoe de la Banque de France, ren-
caisse était composée au 25 Juillet dernier de : or, 1,182 millions ; argent, 984 millions,
Digitized by VjOOQ IC
9A2 REVUE DES DEUX MONDES*
■ç
On sait que cette conférence se réunit à la demande du préâ
des États-Unis, obéissant à un rote du congrès. Elle a peur
I (i l'adoption d'un rapport commun entre Tor et l'argent en tu
1^ rendre international l'usage de la monnaie bimétallique et d*:
f rer ainsi la fixité de la valeur relative des deux métaux. » On
* que c'est la traduction des idées de M. Cernuscbi, qui prét^d,
i sans quelque apparence de raison , que, si tous les peuples c
I ses établissaient le même rapport de valeur entre l'or et Tar*
f tous deux resteraient forcément dans la circulation, attendu
d celui qui serait relativement plus rare ne trouverait plus, ca
î| maintenant, un marché où il peut obtenir un prix plus ë
1 Comment une entente est-elle possible? Les États-Unis ont ad
I la monnaie bimétallique, mais le dollar du BUmd-bill estfr;
I sur la base d'un rapport entre l'or et l'argent de 1 à 16, ta
I que dans l'union latine ce rapport est de 1 à J5 1/2, qui <
r le rapport à peu près normal depuis la fin du siècle den
\ L'Angleterre, n'ayant que l'étalon d'or, n*a établi aucun rapj
I légal entre les deux métaux. La situation de rAllemagne esi
I même en théorie; mais en fait le rapport de^l à 15 1/2 existe ei
; le marc d'or et le thaler d'argent, qui jouit encore de h puissa
libératoire. Y a-t-il quelque espoir d'amener un accord entre
puissances?
La Société néerlandaise pour les progrès de Tindustrie, dans i
adresse au roi des Pays-Bas, traite cette question avec cette conn
sance des problèmes financiers qui distingue les Hollandais def
le xvi« siècle. Pour répondre au but en vue duquel la conférence
réunit, dit cette adresse, le premier" point qu'elle ait a décider
celui-ci : Est-il probable, oui ou non, que, si tous les états ciril
adoptaient une monnaie bimétallique avec le rapport uniforme ei
l'or et l'argent de 1 à 15 1/2, on obtiendrait une stabilité danî
valeur relative des deux métaux, sinon absolue, au moins i
grande, et que ses oscillations deviendraient miDimes en ce
paraison de celles qui ont eu lieu dans le courant de ce siècle?
réponse à la question ainsi posée ne peut être qu'aflîrmative : c'
là aujourd'hui une vérité acquise à la science économique. D
le livre de M. Michel Chevalier de la Baisse probable de Car
trouve un chapitre intitulé : la France sert de parachute à la ba<
de For. En effet, 6 ou 7 milliards d'or ont pénétré dans la cira
tion, tandis que l'argent libéré servait à l'Angleterre à payer l'In
L'or, trouvant un débouché, n'a guère perdu de sa valeur. Si
double étalon n'avait pas existé en France, M. Michel Chevaliei
démontre à l'évidence, l'or eût considérablement baissé. M. Staal
y compris 84 millions de monnaie diTÎaionnaîre. H. RoulaBd estime la cifailitîos
l'argent en IHnce à 2 1/2 milliaids; ce chiiEre n^efl^U p«i trap peu. éleié!
Digitized by VjOOQ IC
LOR ET l'argent. 943
levons, dans son ouvrage Maney^ prouve la stabilité de la monnaie
bimétallique, dont cependant il n'est point partisan, par une com-
paraison. « Supposez, dit-il, deux réservoirs d'eau : s'ils sont com-
plètement séparés, chaque réservoir sera affecté par sa fluctuation
particulière; mais ouvrez un canal de jonction, un niveau commun
s'établira , et sur une masse plus grande chaque fluctuation aura
moins d'action. La masse des métaux, or et argent, circulant dans
l'Europe occidentale est exactement représentée par l'eau de ces
deux réservoirs, et le canal de jonction est la loi du 7 germinal
an XI, qui permet à un métal de prendre la place de l'autre dans
la circulation. M. Jevons démontre aussi, par un dessin qui frappe
les yeux, qu'avec l'emploi des deux métaux les prix sont plus sta-
bles. Gela paraît évident; plus la masse monétaire est considérable,
moins une diminution ou un accroissement de la production de l'or
ou de l'argent se fera sentir. Voici des chiffres qui n'admettent
pas de contestation. La production de l'or était en 1852 de 910 mil-
lions et en 1875 de 485 millions, donc diminution de près de moi-
tié, ce qui aurait amené une baisse considérable des prix avec l'or
comme unique étalon. En 1852 la production de l'argent était de
200 millions ; aujourd'hui elle est de 350 millions. Donc augmen-
tation considérable, et avec l'étalon d'argent seul, hausse notable
du prix. Employez simultanément les deux métaux, le déficit de
l'un est comblé par le surplus de l'autre, et l'équilibre se maintient
dans le stock métallique et dans les prix. A ce point de vue, les
partisans de l'argent d'il y a vingt ans avaient plus raison que ceux
de l'or aujourd'hui. La production de l'ai'gent augmente régulière-
ment à peu près dans la même proportion que la population et les
besoins de l'échange. L'or au contraire est soumis à des fluctua-
tions très grandes et très brusques. En 1825 la production de l'or
est de 25 millions, en 1848 elle est de 150 millions, etquatre ans
plus tard elle passe brusquement à 910 millions pour retomber au-
jourd'hui à 490. Si, comme tout le monde s'accorde à le procla-
mer, la première condition de la monnaie est la stabilité, il faut
avouer qu'il n'y en a pas de condition pire que l'or seul, et pas de
meilleure que l'or et l'argent réunis.
La pétition néerlandaise résume parfaitement les avantages d'une
entente avec les États-Unis sur la base proposée par eux. La dé-
préciation de l'argent serait arrêtée, la variation dans la puissance
d'acquisition des deux métaux serait réduite au minimum, et le rap-
port de valeur entre l'or et l'argent acquerrait iine fixité très grande.
On préviendrait les perturbations énormes qui seraient la suite
de la démonétisation générale de l'argent. On rendrait un grand
service au commerce entre l'Europe qui exporte et l'Asie qui ab-
sorbe l'argent, en donnant une valeur moins variable au métal qui
Digitized by VjOOQ IC
Qhll REVUE DES DEUX MONDES.
sert de base à ces échanges. Enfin on faciliterait singulièrement la
reprise des paiemens en espèces aux pays qui subissent encore le
régime du cours forcé.
Malgré ces avantages incontestables, un accord entre ces diffé-
rens pays sera difficile à établir, parce que la question n'est pas
assez éclaircie. L'Allemagne aurait grand intérêt à conserver l'ar-
gent, auquel ses populations sont habituées, au lieu de s'acharner
à'introduire l'or, qu'elle gardera difficilement, parce que le change
lui est souvent contraire. Elle a déjà le rapport de 1 à 15 1/2; il lui
suffirait de transformer des thalers en pièces de 2 et de A marcs
avec même contenance de métal fin, et à l'instant la crise moné-
taire qu'elle traverse serait terminée. Le fera-t-elle ? C'est peu pro-
bable. L'Angleterre, à cause de l'Inde, a plus d'intérêt encore que
l'Allemagne à relever le cours de l'argent et surtout à rendre sa va-
leur plus stable. Rien que pour ses traites sur l'Inde, l'état perd
annuellement 75 millions de francs, et ceci n'est rien auprès de ce
que perdent les particuliers qui ont une somme fixe à toucher aux
Indes. Aussi presque tous ceux qui s'intéressent aux choses de la
grande colonie, depuis les marchands de Liverpool (1) jusqu'au
conseil des Indes, inclinent vers le bimétallisme. Le gouvernement
anglais est si peu disposé à repousser l'argent pour l'Asie qu'en
1876 il l'a introduit dans l'île Maurice en remplacement de l'or.
Pour entraîner l'Angleterre, M. Cemuschi propose que la France
frappe une pièce de 25 francs de même valeur que la livre sterling,
à la condition que l'Angleterre adopte une pièce de 4 shillings iden-
tique à la pièce de 5 francs avec valeur libératoire. Les États-Unis
adopteraient les mêmes bases. La France aurait à mettre dans la
nouvelle pièce pour 22 centimes de plus d'or que dans les 25 francs
actuels; mais cette perte serait compensée par le relèvement de va-
leur de ses 2 milliards 1/2 d'argent. En théorie, il n'y a rien à re-
dire; mais les états n'agissent que sous le coup de la nécessité.
Ils suivent en général le principe de la moindre action. La France
ne sortira pas d'un système qui pour le moment ne lui cause aucun
embarras.
Comme on l'a vu , les États-Unis ont rétabli par le Bland-bill le
rapport entre les deux métaux de 1 à 16. S'ils veulent arriver à un
résultat, il faut qu'ils adoptent le rapport de 1 à 15 1/2; c'était
l'opinion de la majorité de la «iVver-comm^'^^ion; mais, comme
pour faire passer le Bland-bill malgré le veto du président, il fallait
réunir les deux tiers des voix, on s'est contenté de rétablir le dollar
d'avant 1873, the dollar ofthe fathers. Les honunes les plus compé-
tens des États-Unis se sont prononcés pour le 15 1/2. MM. John Jones,
(1) M. Samuel Smith, président de la chambre de commerce de Liverpool, et
M. Stephen Willlamaoa ont publié des lettres dans ce sens.
Digitized by VjOOQ IC
1
i*OR ET l'argent. 945
Lewis Bogy et George Willard, de la silver-commission y voulaient
môme rintroduii-e immédiatement à tout risque. MM. George Walkei%
Dana Horion et le docteur Linderman (1), directeur de la Monnaie,
ont prouvé que le seul moyen de maintenir aux États-Unis la monnaie
bimétallique était d'adopter entre les deux métaux le rapport de va-
leur en vigueur généralement ailleurs. Il est évident en effet que, si
les États-Unis conservent leur rapport de 1 à 16, ils portent le coup
de mort au bimétallisme en Europe et empêchent ainsi l'argent de
reprendre sa valeur primitive. Ils forcent tous les pays à s'achemi-
ner vers l'étalon d'or. La France et l'union latine ne pourraient plus
permettre la frappe illimitée de l'argent, sans voir aussitôt les dol-
lars américains se précipiter vers l'Europe par la même raison qui
a empêché précédemment l'Union de garder dans sa circulation le
dollar de 412 1/2 grains repris par le Bland-bilL La raison en est
simple. Pour obtenir un kilo d'or aux États-Unis, il faut donner
16 kilos d'argent, tandis qu'en France il n'en faut livrer que 15 1/2.
Voici l'opération que feraient les changeurs : ils prendraient à New-
York, en dollars, 15 1/2 kilos d'argent qu'ils feraient monnayer à
Paris en écus de 5 francs. Us échangeraient ces écus contre un kilo
d'or en napoléons, et au moyen de ce kilo à New-York ils se procu-
reraient 16,kilos d'argent; donc bénéfice net : un demi-kilogramme
d'argent, soit environ 100 francs obtenus avec un capital de
3,000 francs en moins d'un mois. Ce capital procurerait donc un
profit annuel de 1,200 francs. L'opération serait si avantageuse
qu'elle ne s'arrêterait que quand il n'y aurait plus d'or en France
ou plus d'argent aux États-Unis.
Si donc rUnion américaine conserve entre l'or et l'argent le rap-
port de 1 à 16, la frappe de l'argent restera forcément interdite en
Europe , et l'Amérique devra à elle seule soutenir la valeur de ce
métal par ses besoins monétaires. Cette situation d'isolement serait
des plus fâcheuses, et pour les relations commerciales et pour la va-
leur future de l'argent, que l'Amérique tient à relever. Elle a le plus
grand intérêt à ce relèvement. En effet, elle produit presque autant
d'argent que le reste du monde réuni : environ 150 millions de francs
en 1877; en outre, San-Francisco tend à remplacer Londres pour
le paiement de la balance en argent à l'Asie. Elle y expédie an-
nuellement déjà pour 30 à 40 millions de ce métal. Rien de plus na-
turel : il est produit dans l'état voisin de Nevada. Au lieu de prendre
le chemin de Londres pour être expédié de là en Chine, — sur un
ordre de Londres à San-Francisco, il part directement pour l'Asie à
travers l'Atlantique (2).
(1) Voyez son excellent livre 3îo7iey and légal tender in the United States. Lq témoi-
gnage du docteur Linderman no sera pas suspect aux partisans de l*or, car il Test aossif
et il n'a cessé de combattre le Bîand-bill,
(2) Par acte du congrès du 12 février 1S73, et sur la proposition du docteur lin*
TOUS xxvau — 1818* QO
Digitized by VjOOQ IC
9Ad R£?tJ£ DES DEUX MOiNOES.
Si les États-Unis veulent sauver l'avenir de l'argent, il n'y a point
d'autre issue : il faut absolument qu'ils adoptent le rapport entre
les deux métaux de 1 à 15 1/2. Comme Tindiquait la minorité de la
sHver-commissioriy on peut y arriver de deux manières, ou en di-
minuant le dollar argent jusqu'à 399.9 grains, ou en portant le dol-
lar or de 2B.8 à 26.6 grains. MM. Jones, Bogy et Willard se pro-
nonçaient pour le premier moyen, en ajoutant qu'il faudrait tenir
compte aux créanciers, par une législation appropriée, de ce que la
réduction du dollar primitif, base des contrats avant 1873, leur
ferait perdre. Aujourd'hui que le dollar de 412 1/2 grains a été
adopté pai* le Bland-bill^ il parait difficile de revenir sur cette me-
sure. Il ne resterait donc qu'à augmenter la contenance du dollar
d'or. Au fond, le sacrifice serait le même, car le supplément qu'il
aurait fallu accorder aux créanciers qu'on aurait payés avec le dol-
lar argent, de 999.9 grains, aurait été égal à la somme qu'il faudrait
consacrer à augmenter le dollar d'or. C'est aux Américains à voir
lequel des deux systèmes offre pour eux le moins Jinconvéniens.
Ce qui est hors de doute, c'est que l'adoption par eux du rapport
de 1 à 15 1/2 est un intérêt de premier ordre et pour l'Amérique
et pour l'Europe, si on veut prévenir les incalculables perturbations
qui résulteraient de la démonétisation universelle de l'argent.
Comme l'ont démontré la minorité àç^h^ sUver-commission et le doc-
teur Linderman, l'adoption du rapport de 1 à 15 1/2 ne serait pas
seulement l'offre d'un accord avec les pays de monnaie bimétal-
lique, ce serait, par le fait, l'établissement de l'accord même.
Les pays à monnaie bimétallique sont la France, Tltalie, la Bel-
gique, la Suisse, la Hollande, la Roumanie, la Grèce, l'Espagne, le
Venezuela, le Chili, le Paraguay, le Japon et les États-Unis. Ils
comptent une population de 183 millions d'habitans. C'est une sur-
face largement sufTisante pour donner au rapport fixe des deux mé-
taux une très grande stabilité et pour absorber sans trouble les
accroissemens momentanés de la production de l'un ou de l'autre.
Les État-Unis ont intérêt à se donner une « forte base métallique »
comme la France afin d'échapper à ces crises périodiques du crédit
et à ces stagnations du commerce qui lui coûtent chaque fois des
milliards. Si elle avait seulement autant de numéraire par tête que
l'Angleterre, il lui en faudrait pour 4 milliards de francs. La France
unie à l'Union américaine avec ses 46 millions d'habitans d'aujour-
d'hui et ses 70 millions d'habitans vers la fin du siècle peuvent
maintenir le rapport de 1 à 15 1/2 sans craindre qu'un excédant de
production, soit de l'or, soit de l'argent, puisse venir le troubler.
derman, on frappe maintenant pour leB échanges avec PAaie un doUar du commerce,
trade doUary de 420 grain», qui est extrômement recherché en Ghine^ -* On en a
émis déjà ponr 150 mUUons de francs, et U demande augmente.
Digitized by VjOOQ IC
t'OB ET l'argent. 947
Suivant la remarque si juste de M. Michel Chevalier, le bimétallisme
français, servant de parachute, a soutenu sans broncher l'inondation
des dix milliards d'or arrivés en dix ans de la Californie 3t de l'Aus-
tralie. Que les États-Unis adoptent le rapport français, et la France
pourra reprendre la frappe illimitée de l'argent aussitôt que la con-
sommation américaine et les exportations en Asie auront ramené ce
métal au pair*
On dit que la Suisse, la Belgique et même la France veulent
rompre l'union latine, qui expire dans un an et demi. Ce serait re-
grettable. Au moment où les pays s'entendent afin d'établir des
tarifs communs pour les postes, pour les télégraphes, pour tout ce
qui facilite les communications, pourquoi briser un faisceau qui
repose sur la communauté des habitudes et sur les nécessités d'un
immense mouvement d'échanges? Les inconvéniens, — et il y en a
sans doute, — sontrils suflisans pour reculer ainsi dans la voie civi-
lisatrice de l'assimilation internationale? Dne politique d'isolement
monétaire serait impossible pour les petits états ; deux expériences
faites en Belgique l'ont prouvé. En 1850 on démonétise l'or; mais
l'or français proscrit continue à circuler, et après dix ans de lutte
les réclamations du commerce obligent le gouvernement à le réad-
mettre dans ia circulation. La Belgique a un billon de nickel léger,
commode, que tout le monde préfère et que Tétat et la banque
acceptent seuls. Néanmoins le bronze français, proscrit comme l'était
l'or, envahit la circulation, et le nickel use ses sacs dans les caves
de la Banque nationale. On peut ne pas renouveler le traité, l'union
latine se maintieiidra en fait. Dès lors pourquoi se séparer quand
tout convie les peuples à une union plus intime?
La monnaie est essehtiellement chose internationale, car, qu'il y
ait ou non uniformité du rapport monétaire, les décisions d'un état
jettent le trouble dans les relations commerciales de tous les autres
pays civilisés. L'Allemagne, en démonétisant l'argent, a fait perdre
à l'Angleterre, malgré son étalon d'or, plus de lOO millions par an
dans ses échanges avec l'Inde. Il n'y a donc pas d'intérêt qui ap-
pelle plus impérieusement l'intervention d'une conférence interna-
tionale; c'est incontestable, à quelque point de vue qu'on se place.
11 est donc à souhaiter qu*un accord entre les principaux états sorte
de la conférence réunie à taris. La solidarité de tous est si intime,
les perturbations imprimées au marché monétaire se répercutent
si loin et ont de si graves conséquences, qu'il est du devoir de cha-
cun de ne pas agir isolément, sans une tentative préalable d'entente
avec les autres pays.
ÉlULE t>h LaVELEYË.
Digitized by VjOOQ IC
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
15 «OU1 1818.
S'il y a des momeDS où la politique est en pleine action, où elle se
concentre dans quelque grande et pressante question intérieure ou ex-
térieure, dans quelque crise de parlement ou de diplomatie, il y a
aussi des momens où elle semble se détendre, où elle est un peu er-
rante et dispersée.
La politique en est là aujourd'hui. Après les préoccupations de ces
derniers temps, après les conflits et les congrès, on prend des va-
cances. M. de Bismarck, heureux d'a>oir expédié en quelques semaines
la paix de Berlin, n'a point attendu la fin de ses élections pour aller à
Kissingen, où probablement il médite sur ce qu'il fera bientôt. Le
prince Gortchakof n'est rentré à Saint-Pétersbourg que pour revenir
sans plus tarder aux eaux d'Allemagne, et pour aller peut-être ensuite,
selon sa coutume, jusqu'en Suisse. Lord Beaconsfield savoure ses triom-
phes et se hâte de se mettre en règle avec son parlement avant d'avoir
devant lui quelques mois d'un règne ministériel incontesté. En France
aussi nous en sommes au repos, aux excursions que la tranquillité du
moment et la saison favorisent. M. le président de la république campe
à Trouville, d'où il ne revient que pour assister à quelque conseil ou
pour voir quelque illustre visiteur de l'exposition. M. le garde des
sceaux, le plus vert de nos ministres, est à peine rentré d'hier, et
après avoir signé ses dernières promotions ou mutations de magis-
trature, il voudra sans doute retourner pour quelques jours dans la
Charente. M. le ministre de l'intérieur est pour un mois dans sa cam-
pagne de l'Orne. M. Waddington est aux bords de la mer, et le mi-
nistère des affaires étrangères est la maison de Paris où l'on fait le
moins de bruit. M. le ministre des travaux publics enfin parcourt la
Normandie, visitant Rouen, Honfleur, le Havre, Dieppe. La politique
est en voyage ou au repos. Autrefois le roi Louis XVIII, homme d'ex-
périence et d'esprit, avait coutume d'interroger son cabinet sur la si-
Digitized by VjOOQ IC
REVUE. — CHRONIQUE. 9à9
tuation de chaque jour. Quand on lui disait que tout allait bien, qu'il
n'y avait rien de grave, il répondait que dans ce cas il pouvait aller se
promener; si on lui disait qu'il y avait des difficultés, que les affaires
se gâtaient, il reprenait lestement que c'était alors à ses ministres
d'aller se promener. Aujourd'hui tout est concilié, puisque le chef de
l'état et la plupart des membres du gouvernement peuvent les uns et
les autres aller se promener de bon accord, sans difficulté, sans dom-
mage pour la chose publique.
Il est vrai, à l'heure qu'il est, la paix règne partout. Elle a pour ainsi
dire la double garantie de l'été et de l'exposition dont le succès doit
être sauvegardé jusqu'au bout; elle n'est même pas sérieusement trou-
blée par ces grèves qui viennent de se produire dans les plus grandes
industries à Anzin, comme à Paris, comme dans la Loire. Peut-être ce-
pendant est-elle plus apparente que réelle. Si la politique, cette éter-
nelle et terrible agitatrice, semble assoupie pour un moment, elle ne
sommeille visiblement qu'à demi ; elle se réveillera sans doute dans
cette session des conseils généraux qui va commencer demain, et jusque
dans cette trêve dont nous jouissons, dont les membres du gouverne-
ment peuvent profiter sans péril pour s'absenter, la guerre des partis
est loin d'être suspendue. Plus que jamais au contraire tout se prépare
pour une crise marquée d'avance, où les partis se donnent rendez-
vous, — pour cette prochaîne campagne du renouvellement partiel du
sénat. Elles ne se feront sans doute qu'au commencement de Tannée
1879, ces élections qui seront la première expérience du système dé-
crété par la constitution nouvelle pour le recrutement de l'assemblée
sénatoriale. On n'est pas encore à la veille du scrutin; mais il y a des
opérations préliminaires qui exigent plusieurs semaines, dont le gou-
vernement va être bientôt obligé de fixer la date et de régler l'ordre.
Il y a une réunion des conseils municipaux appelés à choisir leurs délé-
gués. Les conseils généraux, les conseils d'arrondissement qui vont se
réunir ont eux-mêmes un rôle dans les élections, et naturellement les
partis ne veulent pas attendre la dernière heure pour organiser la cam-
pagne et prendre position. Déjà les groupes républicains des deux
chambres ont reconstitué leurs comités et publié leurs manifestes. La
droite ou la coalition des droites du sénat est de son côté depuis quel-
ques jours en travail d'un comité et d'un manifeste, de sorte que dès
ce moment la lutte peut être considérée comme engagée. Elle s'ouvre
dans des conditions d'autant plus graves que par le fait il n'y a point à
s'y tromper, le scrutin qui se prépare peut décider de tout, de la direc-
tion des affaires de la France, de l'avenir de demain, de l'avenir de 1880.
Il s'agit de savoir si la constitution qui existe restera la loi politique
incontestée ou si elle sombrera dans de nouveaux et inévitables conflits.
11 s'agit de savoir si le pays renverra au sénat une majorité de résis-
Digitized by VjOOQ IC
950
BEVUE DES DEUX MONDES.
i
tance et de réaction ou une majorité d'un libéralisme sensé et éclai
aidant sans arrière-pensée comme sans faiblesse à la fondation et à
marche d'un régime régulier. C'est là en réalité la question que le a
tin du mois de janvier tranchera et qui se débat dès aujourd'hui d
ces premières controverses électorales.
Eh! sans doute, le meilleur sénat qu'on puisse élire est un sénat
ceptant, prenant au sérieux son rôle de pouvoir modérateur et poo
rateur dans le jeu d institutions nouvelles librement, légalement
tées. C'est soa rôle, c'est sa fonction et sa destioation parlementa
Le jour où le sénat ne serait plus qu'un camp 4'agitation, il au
perdu sa raison d'être; le jour où il ne serait qu'un satellite de l'ai
chambre, il aurait cessé d'exister, il n'y aurait plus qu'une conventi
Tout cela, on le sait bien. Si la question se posait ainsi, elle serait!
simple. S'il n'y avait qu'à choisir enire des hommes représentant '
politique de conservation, de modération, d'indépendance pour le
nat, et des hommes de radicalisme, d'idées à outrance, de révoluti
la raison du pays aurait vraisemblablement bientôt prononcé; mais
n'est plus de cela qu'il s'agit dans ce mouvement électoral qui coi
mence. La question a changé de face, et ceux qui se présentent em
aujourd'hui comme des conservateurs, qui vont demander à ce titre
renouvellement de leur mandat sénatorial, savent-ils ce qui rend i
moignage contre eux devant le pays, ce qui fait leur faiblesse? C'e
qu'avec tous leurs talens et leurs combinaîsoris ils n'ont révjssl q\]
compromettre les idées conservatrices dont ils prétendent être les r
présentans privilégiés, et le sénat dont ils croient être les seuls défei
seurs. Ils ont été impuissans ou dangereux : ils n'ont su rien faire <
vérité et ils ont souvent empêché ce qui aurait été possible.
Assurément, dans ces huit années laborieuses qui viennent de s'éco
1er, pendant l'existence de la dernière assemblée de 1871, il y a eu d
heures où un grand et sérieux parti conservateur aurait pu se formf
C'eût été une entreprise généreuse, patriotique et prévoyante. Qa'
eût essayé à un certain moment, comme on l'a voulu, de rétablir la a
narchie, on le pouvait sans doute, c'était le droit d'une assemblée sa
veraine à qui la France avait donné tous les pouvoirs dans un Jour <
détresse nationale et dont elle n*avait pas limité le ii\andat. Dès que
tentative avait échoué par tant de raisons que M. Thiers a si souve
décrites avec sa vive et pénétrante sagacité, il ne restait plus évidet
meni qu'à s'inspirer courageusement de la situation de la France,
reconnaître la puissance des choses, à s'établir sans arrière-pens»^
sans subterfuge sur le seul terrain où une action sérieuse et office
devenait désormais possible. Ce qui n'était plus une politique, ce q
ne ressemblait à rien, c'était de flotter sans cesse entre la monarcli
et la république, de voter une constitution en ayan^t toujours l'air d'i
Digitized by VjOOQ IC
BEVUE. — CHRONIQUE. 951
pier Toccasion de la détruire, d'entrer dans la république pour gouver-
ner contre la république elle-même, avec des majorités incot^érenles
exclusivement composées d'ennemis de la république. Ce qui devenait
plus dangereux encore, c'était de perpétuer ces choquantes contradic-
tions, ce malheureux esprit de la depnièro assemblée dans le sénat
transformé en une sorte de place de sûreté contre le régime nouveau.
Avec tout cela, on a bien pu soumettre les institutions nouvelles à de
laborieuses et rudes épreuves dont d'autres gouvernemens n'aursfient
peut-être pas triomphé ; on n'est certainement pas arrivé jusqu'ici h
rendre le retour d'une monarchie plus facile, ni à relever aux yeux du
monde une politique prétendue ponservatrice qui ne s'esf n^anifestée
que par un système de regrets stériles, de velléités agitatrices et de
médiocres intempérances de réaction. On est arrivé tout jusfp à cette
crise du 16 mai, qui n'a été que le suprême assaut livré h la république
par la coalition de toutes les hostilités impatientes et qui, en restant
une périlleuse aventure, est pput-être epcpre plus une hupiliante dé-
paonstration d'impuissance.
Non, le parti conservateur qui aurais pu se fonder utilement sous
d'autres inspirations et dans d'autres conditions, qui aurait pu avpir
une action bienfaisante, ce parti n'existe pas. Il n'a pas réussi à se dé-
gager, il aurait existé peut-être si les constitutionnels avaient n)is plus
de résolution et de suite dans les interventions heureuses par les-
quelles ils se sont signalés quelquefois. Au fond, pour le moment, ceux
qui s'appellent des conservateurs ne sont qu'unp coalition persistante
et confuse de vieux partis asservis h leurs passions, à leurs haines ou à
leurs rancunes; ce ne sont pas des conservateurs, ce sont des légiti-
mistes, des bonapartistes, les uns sacrifiant avec une candeur stérile
le présent au passé, et attendant, selon le mot employé un jour par
M. de Falloux,que le fleuve remonte vers sa source, — les autres s* épui-
sant à to:]t décrier, exploitant toutes les inquiétudes sans scrupule,
poussant à tous les désordres et à toutes les crises dans Tespoir de
relever le trône tombé à Sedan. On a beau réunir ces frères ennenîis
dans un comité et leur donner pour programme comnaun un manifeste
décoré des couleurs conservatrices, adressé une fois de plus aux « modé-
rés de tous les partis, » — légitimistes et bonapartistes restent ce qu'ils
sont. Us ont dévoilé depuis longtemps leurs passions, leurs espérances,
leurs tactiques ; ils ont été dans ces dernières années les auxiliaires
ou les complices de toutes les tentatives qui n'ont pas laissé quelquefois
de mettre en péril la paix publique, et ils n'ont qu'un regret, ils l'a-
vouent naïvement, c'est que ces tentatives aient été mal conduites, ou
qu'elles n'aient pas été poussées jusqu'au bout; ils n'ont qu'un désir,
c'est qu'on recommence. Ils ne cachent pas que le plus clair de leurs
opinions conservatrices et dans tous les cas le seul Jien qui les unit,
Digitized by VjOOQ IC
952 BEVUE DES DEUX MONDES.
c'est la haine de la république, des institutions qui, après tout, repni-
sentent aujourd'hui la légalité en France.
Eh bien! comment le pays, témoin et victime de tant d^expérienccs,
n'hésiterait-ii pas avant de se livrer à une coalition ainsi entendue,
avant de rendre aux hommes de ces partis prétendus conservateurs un
mandat sénatorial dont ils ont si étrangement usé, dont ils sont prêts à
user encore de la même manière? Sur quoi peut-il compter? Que peut-
il attendre des promesses qu'on lui fait ? Les royalistes pourraient-ils
du moins lui rendre la monarchie ? Les bonapartistes seraient-ils en
mesure de rétablir Tempire? Si la coalition des droites triomphait, ce
serait une menace perpétuelle de guerre civile; si, môme en échouant,
elle avait encore assez de succès relatifs pour n'être pas découragée,
elle recommencerait ou elle continuerait ce qu'elle a déjà fait. On
s'étudierait à tout envenimer, à discréditer les institutions, à troubler
les esprits, à représenter les actes les plus simples de libéralisme
comme des mesures révolutionnaires, à épier les occasions de rallumer
des conflits et de susciter des crises nouvelles. On préparerait des
16 mai en se réservant d'y mettre plus d'habilité, — en se promettant de
jouer le même air, mais de le jouer mieux ! C'est l'œuvre étemelle des
irréconciliables de tous les camps. Franchement, après tant d'épreuves
de toute sorte le pays aurait besoin de retrouver de vrais conservateurs
comprenant autrement leur rôle, assez dégagés de l'esprit de parti pour
s'inspirer uniquement de ses intérêts, pour le respecter dans ses mal-
heurs, dans sa vie laborieuse et dans sa sécurité. Il aurait surtout be-
soin d'en finir avec une situation où il ne sait jamais s'il est sorti du
provisoire, si les institutions qui lui ont été données sont sérieuses et
définitives, si un vote ne va pas de nouveau le livrer à l'imprévu. La
république existe, elle est constituée et organisée ; la meilleure ma-
nière d'être conservateur est après tout de ne pas la mettre perpétuelle-
ment en doute; —mais si la gauche triomphe aux élections prochaines,
dira-t-on, est-ce que le péril ne devient pas bien autrement grave ?
Est-ce que la victoire républicaine ne va pas être le signal d'un dé-
chaînement révolutionnaire? On n'attend que les élections sénatoriales;
à peine la majorité nouvelle sera-t-elle assurée, on va renverser le
ministère, bouleverser la magistrature et l'armée, organiser les persé-
cutions contre l'église! On va droit à la révision de la constitution, à la
suppression du sénat, à une convention révolutionnaire, au règne du
radicalisme ! On va vraiment un peu vite.
Que les élections sénatoriales puissent être en réalité une épreuve
des plus sérieuses, nous n'en doutons pas. Ce serait une naïveté assez
étrange de ne voir qu'un des dangers de la situation laborieuse que
les événemens ont créée à la France. Les républiques, pas plus que les
monarchies constitutionnelles dont parlait Royer-Collard, ne sont des
Digitized by VjOOQ IC
REVUE. — CHRONIQUE. 953
tentes dressées pour le sommeil. Il y a des périls dans la lutte et des
tentations dans la victoire; mais d'abord il n'est nullement prouvé que
le pays, pour échapper aux candidats bonapartistes, soit obligé d'aller
chercher des radicaux ou des révolutionnaires. Il n'a qu'à écouter sa
raison pour nommer de préférence des hommes modérés qui, en ac-
ceptant loyalement les institutions actuelles, n'aient aucune envie de
courir les aventures. La composition môme du corps électoral exclut
dans la plupart des départemens certains choix excentriques. De pl«s,
les républicains, s'ils ont la victoire, vont avoir une occasion de donner
la mesure de leur esprit politique; ils peuvent dès ce moment méditer
avec fruit sur un point de notre histoire récente. Nous avons assisté en
effet depuis quelques années à un phénomène invariable. Ce sont les
fautes ou les impatiences des républicains, ce sont les déclamations ou
les jactances révolutionnaires, les propositions agitatrices, les menaces
du radicalisme qui ont été la raison ou le prétexte de certains mouve-
mens de réaction. En revanche, ce sont toujours les fautes des conser-
vateurs qui ont refait, pour ainsi dire, les affaires des républicains. La
république est sortie de ces alternatives, de toute cette situation, elle
s'est établie sous l'influence de la nécessité, par une série de transac-
tions de chaque jour, par un consentement de raison à un régime de-
venu le seul possible à travers toutes les oscillations contemporaines.
Toute la question est de savoir si les républicains auront un assez vif
sentiment de la moralité de cette histoire et s'ils sont décidés à profiter
sérieusement de l'expérience.
Ils ne peuvent se méprendre sur un fait qui est d'une invincible
évidence pour tous les esprits réfléchis. Le jour où ils sembleraient
abuser d'une victoire de scrutin, où ils se laisseraient aller à une
politique de nature à inquiéter le pays dans ses intérêts ou dans ses
instincts, à violenter les mœurs ou les consciences, à affaiblir les ressorts
de l'existence nationale, ce jour-là ils auraient préparé une revanche à
leurs adversaires, ils auraient gravement, peut-éire irréparablement
compromis la république; ils ne peuvent la faire vivre qu'en la main-
tenant dans des conditions libérales et fortes où elle laisse à la France
la sécurité, la confiance, la paix intérieure avec la possibilité de re-
trouver son influence extérieure, toutes les garanties d'un régime ré-
gulier. On aura beau se créer des chimères de parti ou se livrer à un
optimisme de victorieux, le mot de M. Thiers restera invariable-
ment vrai : « La république sera conservatrice, ou elle ne sera pas I »
Le sénat, même avec la majorité qu'il retrouvera ou qui lui arrivera,
est certainement destiné à prendre une importance nouvelle dans cette
république conservatrice et libérale, à rester un frein utile et respecté,
précisément parce qu'il ne pourra plus être accusé de nourrir une
hostilité systématique, de vouloir susciter des conflits de parti. Les élec-
Digitized by VjOOQ IC
95& BEVUE DBS DEUX MONPES.
tions pourront modifier la composition du sénat, elles ne changeront
ni son rôle ni son caractère dans un régime où il est appelé à repré-
senter cette prudence qui peut devenir plus que jamais nécessaire
dans une crise de transition.
S'il y a des périls, des tentations toujours possibles, il y a donc aussi
des raisons d'attendre les événemens sans trop s'émouvoir, sans se
livrer à de vaines alarmes. Ces raisons, elles sont dans le sénat lui-
n^ùme, qui sera toujours nécessairement un pouvoir modérateur, dans
la force des choses, qui domine et contient tout le monde, dans cet
immense développement du travail dont l'exposition universelle est
l'expression, dans un certain esprit général qui répugne aux excès, aux
violences, aux représailles, aux politiques exclusives, aux conflits inu-
tiles. S'il est un fait avéré, criant d'évidence, c'est que la France, lasse
d'essais de tout genre, aspire h se fixer dans un cadre d'institutions
libérales et protectrices, c'est qu'elle a besoin d'aCfermise^ment, non
d'agitations. La meilleure manière de mettre en bonoe voie les af-
faires de la république, c'est de répondre à ces besoins et à ces in-
stincts, c'est de rester dans cette mesure où peuvent se rencontrer sans
efforts tous ceux que la passion de parti n'aveugle pas, c'est de sa-
voir se conduire après les élections sénatoriales corpme aujourd'hui.
Ce n'est point là tout à fait sans doute ce que veulent les excentri-
ques et les violens, qui voient déjà dans le renouvellement du aénat
la victoire de leurs fantaisies, un signal de révolution, l'avènement de
la vraie république; c'est évidemment la pensée des esprits sérieux et
éclairés qui 3ont dans les chambres ou dans le gouvernement. C'est le
programme que tous les membres du cabinet reproduisent dans leurs
discours et que le ministre des travaux publics à son tour vient de re-
tracer avec succès dans cette promenade en Normandie où il s'est com-
plu pendant quelques jours. En fait d'excursions ministérielles, il n'y a
guère de variété et de nouveauté. Rien ne ressemble à un voyage d'un
ministre de la monarchie comme un voyage d'un ministre de la répu-
blique. On est toujours à peu près sûr d'avoir le contingent inévitable
d'ovations, de banquets, de discours, de drapeaux et quelquefois d'illu-
minations. M. le ministre des travaux publics a une bonne grâce parti-
culière en voyage. Il répond avec à-propos ; il parle avec l'aisance et la
netteté d'un homme qui a passé par les affaires, qui sait ce qu'il veut
et qui ne dit que ce qu'il veut. Il a mérité que M. Pouyer-Quertier lui
dît dans un banquet à Rouen qu'il ne promettait que ce qu'il pouvait
tenir.
Ce qu'il y a de frappant et de séduisant dans le langage de M. le
ministre des travaux publics, dans cette série de discours qu'il vient
de prononcer sur son passage, c'est la mesure. M. de Freycinet n'est
pas pour les déclamations. Lorsqu'on lui a parlé d'un ton un peu ly-
Digitized by VjOOQ IC
REVUE. — CHBONIQUB. 955
rique de sa délégation en 1870, de la défense patîonale, de cctto
époque où Ton n'a pas toujours évité les fautes, il a répondu avec sim-
plicité» avec un juste sentiment des choses; il s'est exprimé avec tact,
et de ces souvenirs douloureux il n'a voulu retenir qu'une moralité,
« c'est qu'un pays qui a montré tant d'énergie, qui a déployé tant de
ressources dans l'abattement profond où il était tombé, est toujours
capable de grandes choses. » En s'occupant avec soin désintérêts mari-
times et commerciaux de la Normandie, des œuvres à réaliser, en
parlant de Tensemble de travaux publics qu'il a proposé et fait accep-
ter, il n'a pas déguisé l'esprit de modération politique qu'il porte aux
affaires. Il ne s'est nullement dissimulé qu'il y a « un grand nombre
de Français de très bonne foi, sans parti pris et sans mauvaise passion,
aimant le pays, mais comprenant à leur façon ses intérêts, qui voient
la république avec inquiétude,., » l^a tâche du gouvernement et du
parlement, à ses yeux, c'est de dissiper ces ombrages par la bonne
conduite, c'est de convaincre par de^ actes, sans paroles amères, sans
récriminations inutiles, des adversaires d'?iujourd'hui qui peuvent être
des alliés et des amis de demain; c'est de montrer à tous enfin que la
république peut être un bon et équitable gouvernement. « Nous avons
à faire, a-t-il ajouté, non de la politique académique, mais de la poli-
tique pratique, c'est-à-dire travailler, marcher, produire, laisser der-
rière nous des résultats, des témoignages irrécusables d'un bon gou-
vernement et des aptitudes de la république à servir les intérêts du
pays. » M. de Freycinet parle ainsi au Havre, M. de Marcère parlait
Tautre jour dans le Nord de Tesprit de tolérance qu'on devait porter
dans la politique. Voilà le meilleur programme qui puisse se pro-
duire à la veille des élections sénatoriales. Tout le reste nous ramène-
rait aux carrières — et n'assurerait à la France ni la paix intérieure, ni
ce crédit extérieur, qui ne se reconquiert pas en un jour, qui est le prix
du temps, de patiens efforts, et quelquefois, les cirçonstauces aidant,
de l'habileté heureuse.
Pour le moment, ce n'est pas la France qui est la nation la plus oc-
cupée au lendemain de ce traité de Berlin dont on en est encore à cal-
culer les conséquences, et dont l'exécution a déjà commencé. A vrai
dire, cette exécution ne semble pas également facile sur tous les points :
elle pourrait être traînée en longueur par la Russie, qui ne sait pas en-
core comment elle entrera à Batoum, et elle ne laisse pas d'être labo-
rieuse pour l'Autriche.
L'An^'leterre, quant à elle, recueille décic^ément avec bonne humeur
les fruits de la politique aussi habile que hardie de son gouvernement.
S'il y a d s embarras, ils sont pour l'avenir; c'est l'avenir seul qui dira
quelles seront au juste les conséquences des engagemens que le cabi-
net de Londres a contractés, de la position qu'il a prise en Orient, au
Digitized by VjOOQ IC
950 REVUE DES DEUX MONDES.
cœur de l'empire ottoman. \ l'heure qu'il est, les Anglais sont à Cbyp
ils ont les fruits de la guerre sans avoir fait la guerre, ilsoniœoî
une paix glorieuse sans avoir tiré un coup de canon, et lord Beacc
ficld, en revenant de Berlin, a pu jpuir de son triomphe; il a sur
vieux jours la fortune de réaliser le rêve le plus éclatant de son im
nation, d'être le ministre le plus populaire qu'il y ait eu depuis 1<
temps dans Tempire britannique. Le nouveau chevalier de la Jarrei
ne triomphe pas à la vérité sans contestation ; il n'a pas pu conte
la reine et tout le monde, ses amis prompts à l'enthousiasme ei
adversaires. Sous les couronnes il y a des aiguillons. Lord Beacons
est certainement homme à recevoir sans trop se troubler les a^au!
M. Gladstone et à se défendre contre les attaques acérées et hai
de M. Lowe; il est de force au besoin à rendre sarcasme pour
casme, injure pour injure: témoin cette correspondance galante qi
échangée l'autre jour avec M. Gladstone et où les deux puissans ad
^ saires ont fait un moment la figure de héros d*Homère s'apostrop
I avant le combat. Somme toute cependant, ce n'est là qu'un épi
H qui a la saveur de l'humour britannique sans;tirer à conséquence
;| vrai chef de l'opposition dans la chambre des communes, le mar
i| Hartington, s'est bien gardé de suivre M. Gladstone dans sa campai
11 a combattu pour l'honneur plus que pour la victoire, iJ a prése
une motion assez bénigne, pour la forme plutôt que dans l'espoir d
faire passer. Lord Hartington est resté circonspect et mesuré, en bon
qui sentait qu'à pousser trop loin l'opposition on risquait de heu
un sentiment populaire. Une majorité de près de 150 voix a donné rai
au gouvernement, et lord Beaconsûeld est resté maître d'un terrain <
ses adversaires ne pouvaient lui disputer sérieusement.
La dernière et la plus brillante ovation qu'ait reçue le premier
nistre de la reine, l'heureux plénipotentiaire de Berlin, a été à Mans
House, dans la Cité, où il a été investi solennellement, avec toutes
pompes requises, du droit de bourgeoisie. La scène n'a pas laissé d'
un instant bizarre, presque comique. Le lord-maire s'est fait un de
de rappeler au chef du cabinet que les citoyens de Londres le consi
raient comme leur appartenant par son origine, que le grand-père
sa seigneurie avait été commerçant dans la Cité, et que, si le mini
était resté commerçant au lieu de chercher ailleurs la fortune et la
nommée, il aurait pu devenir, — qui sait? — peut-être lord-maire I -
quoi le premier ministre a répondu dans un toast de son accent le ]
spirituel que personne n'oserait nier un instant cette vérité que le k
maire forme une partie de la constitution anglaise I La boutade a
accueillie par les rires de l'assemblée. La partie sérieuse de la c^
monie de la Cité reste toujours évidemment le discours que le chef
ministère a prononcé, où il a déroulé et exposé une fois de plus, a
Digitized by VjOOQ IC
REVDE. — CURONIQUE. 957
one orgueilleuse éloquence, sa politique, ses négociations à Berlin,
la situation créée par la paix, les avantages conquis par l'Angleterre.
Lord Beaconsûeld ne se fait-il aucune illusion sur les résultats de sa
brillante campagne, sur la mesure des sentimens ou des dispositions
des autres gouvememens ? C'est une question qui ne peut être du res-
sort d'un banquet de la Cité de Londres. Puisque le premier ministre
de J'empire britannique est satisfait, il est peut-être porté à voir la
satisfaction partout Ce qui est à remarquer dans tous les cas, c'est la
cordialité empressée et chaleureuse avec laquelle il s'est plu à parler
de la France, a Je regarderais, a-t-il dit, comme un des plus grands
malheurs qui pourraient nous arriver qu'il vînt à surgir entre l'Angle-
terre et la France quelque éloignement, quelque diminution des senti-
mens d'amitié sincère et complète qui ont existé dans ces dernières
années entre les deux pays. » Les sentimens que lord Beaconsûeld
nous témoigne au nom de l'Angleterre, la France de son côté les
éprouve certainement pour la nation britannique. L'alliance des deux
pays, utile à l'un et à l'autre, peut être une des plus précieuses ga-
ranties dans ces affaires d'Orient, qui sont loin d'être terminées.
Les embarras qui peuvent résulter des derniers arrangemens ne se
dégageront que par degrés ; ils ne se révéleront pour l'Angleterre
qu'avec le temps et les événemens. Pour l'Autriche les difficultés do
l'exécution du traité de Berlin ont déjà commencé. Ce sont pour le mo-
ment des difficultés toutes militaires que l'armée autrichienne a ren-
contrées dès les premiers pas à son entrée dans les provinces de l'em-
pire ottoman que la paix de Berlin l'autorise à occuper. Si le cabinet de
Vienne a cru que ses soldats seraient reçus en libérateurs et en pacifi-
cateurs, qu'ils n'auraient à faire qu'une promenade militaire, il s'est
manifestement fait illusion. 11 y a quelques jours déjà que les troupes
de l'empereur François-Joseph ont commencé leurs mouveraens. Une
division est entrée par' la Dalmatie, par la vallée de la Narenta, dans
l'Herzégovine, pour gagner d'abord Mostar. Le gros de l'armée d'occu-
pation, sous le général Philippovitch , a fait son entrée en Bosnie par
le nord, par Brod et Gradiska. Ces forces diverses, dans leurs mouve-
mens combinés, doivent se rencontrer à Serajewo. La marche cepen-
dant paraît jusqu'ici lente et pénible. La division dirigée sur Mostar
n'a eu à soutenir que quelques escarmouches peu sérieuses. Le corps
du général Philippovitch, au contraire, a été à peine engagé sur le
territoire de la Bosnie, dans la vallée de la Bosna, qu'il a eu affaire
à dos corps d'insurgés mêlés de soldats réguliers turcs. Il a dû livrer de
véritables combats à Maglay, à Zépce, il a fait des pertes, et il marche
lentement. Il n'y a pas là de quoi arrêter une vaillante et solide armée
qui restera bientôt sans doute maîtresse du terrain; mais l'Autriche peut
s'apercevoir qu'il n'était pas si facile d'avoir raison de ces Bosniaques
Digitized by VjOOQ IC
-I
|É 958 REVUE DES DEUX MONDES.
* ? et qu'elle s'est engagée dans un fourré épineux, qu'elle est expos
1 < être assez longtemps campée en pays ennemi. Peut-être auraii
^ ' mieux fait de s'entendre avant tout avec la Porte sur les conditions d
\ é] occupation qui, après tout, jusqu'ici n^abroge pas diploihatiqueme
* ! domination au moins nominale et théorique de Fempire dttoiîiao.
j *^ Comment M. de Bismarck envisage-t-il ces premiers embam
l'Autriche, embarras qui ne sont jpas bien sérieux, sans doute,
i 3 qui pourraient s'aggraver et devenir une charge ? Il est probable
\^ ne s'en émeut guère, qu'il ne s'inquiète pas de ce qui peut occupe
. ' I autres. M, de Bismarck, dans les loisirs de sa cure à Kissingen, a le t
, 'l de méditer sur les élections qui viennent de se faire et sur les ce
*^ qiiences qu'elles peuvent avoir pour la direction de la politiqi]
TAllemagne. En réalité ces élections n'otit pas changé d'une maj
i ^ bien sensible et bien décisive la distribution des partis dans le Re
' ^ tag. Les .nationaux- libéraux ont perdu quelques sièges, les prog
sistes ont été plus atteints, les conservateurs ont eu quelques a
\ tages, et le centre catholique garde à peu près sa force parlement
Les socialistes perdent des sièges dans la chatnbre, mais ils ont g;
au scrutin un iioaibre considérable de voix. Nous ne parlons pas ]
le moment de l'Alsace-Lorraine , où, malgré une pression offic
poussée à outrance, les candidats dits de la protestation oât été pi
que tous nommés. Lés élections de l'Alsace-Lorraine pourraient a
une histoire à part : ce serait l'histoire des candidatures patroDo
se produisant avec tout le luxe des influences administratives et fi
sant par échouer presque partout devant le sentiment public. Au U
à quelques voix près, sauf les quelques avantages obtenus par les c
servateurs, le Reichstag reste ce qu'il était, et M. de Bismarck se tn
conduit à se demander si, pour avoir la majorité, il s'appuiera sui
nationaux-libéraux, comme il l'a déjà fait jusqu'ici, ou s'il se t
nera vers le centre catholique qui peut lui offrir un contingen
100 voix. Tout dépend de la politique qu'il veut suivre. Si le cbâDce
n'a d'autre pensée que d'obtenir du parlement des lois rèpress
contre le socialisme, contre les propagandes démagogiques, il n'a
cune évolution à faire, il est bien sûr de trouver un concours suflBî
parmi les nationaux-libéraux; mais c'est là justement la question. ]
demment il y a autre chose aujourd'iiui. Les négociations engagées a
le Vatican révèlent la pensée d'une certaine modification ou tout
moins d'une certaine atténuation dans la politique religieuse. C
autre côté, il y a des questions financières, économiques, sur lesque
le chancelier n'est pas toujours d'accord avec les nationaux-libéra
Comment M. de Bismarck se propose-t-il de débrouiller ces difficuJt
C'est son secret, il le dira sans doute dans quelques semaines, le j
où le Reichstag se rouvrira à Berlin. gh. de mazadi.
Le directeur-gérants C Bolol
Digitized by VjOOQ IC
TABLE DES MATIÈRES
DU
VINGT-HUITIEME VOLUME
TROISIÈME PÉRIODE. — XLVlll' ktUtiÉZ.
JUILLET — AOÛT 4 878
lAymâBon d« !•' Jtdllet.
LIdéi db Jbaw TéTEBOL, dernière partie, par BL Victor CHERBULTE!Î. . • . 5
Lbs Saints Français. — Saint Paulin db Nolb, par M. Gaston BOISSIER, de
TAcadémie Française ^
Lb Gommbrcb db la Ghinb bt do Japon, par M. Gborob BOUSQUET 84
La Banqob db Fbancb pendant la gommiinb. — IV. -— L*incbndib du Palais-
Royal ET LA FUI DBS DéLÉGuÉs, par Mi Maximb du GAfiiP 1^3
La Question des impôts. — III. — Lbs impôts sob les actrs, — droits de
TIMBRE ET D'BHBBGUTREMBMT, DB MUTATION, DB TBANSPORT, par M. VlCfOR
BONNET 147
Lbs conflits des pouyoirs pubucs sous l'ancien h^imb. — II. — Le rôle des
PARLBIIBNS DANS LBS PEÉLUDES DB LA RÉVOLUTION, par M. Gh. LOÙANÛRE. i(>5
Lb Roman d*un pbintbb, demiëic partie, par M. Ferdinand FABRE 183
Les Attentats ou 11 mai et du 2 juni 1878, par IL G. VALBERT 212
Chronique de la Quinzaine, histoibb politiqbb bt urriBAiBBd •«••••• 226
Essais bt Noticbs. — Pubugatioiis nébblardaisbs. • 236
Livraison dn 15 Juillet.
Lb Journal d*unb Femme, première partie, par Bf. Octave FEUILLET, de
l'Acadômie Française 241
Florence depuis l'annexion au RotAuMif d*Itaub. -«II. — L'Institot des hautes
iruDES, les grands travaux et la situation FiNANCiàRE DE FLORENCE, par
M. Gborge PERROT, de riûstitat de France • . . 294
Là Confession du parti conservateur, par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER ,
de rAcadômie Française^ «•••é«i«i«4*«4«i«. 332
Digitized by VjOOQ IC
*m
H
'A
.1
1
960 TADLE DES MATIÈRES.
•
VOTiCB AUTOUR DO MONDE A L'BXP0SITI0?1 DNIVEP.SELLR. I. LlS DITX Ali
BiQurs, L'OcéANiB, L*AsiE, l'Europb oniENTALE, par M. FTe^rt HOUSSAYE
L*EVPIRB DES Tï^ARS ET LES RUSSBS. — VI. Lb SBLF-GOVBRNUE.Tr B!f RcSSt -
I. — Les États pnovi?(CiAux et lb R^giiib repr^sbitcatif daîis L*ADvi?nsTEi
Tioif localb, par M. Anatole LEROY-BEAULIEU
Apulée et son tbmp^. — L*Amour et Psyché, par M. Heiïrt BLAZE de BDRY
Cauaron, épisode de la guerre du Mexique, par M. L. LOUIS-LA?iDE. . .
Chronique db la Quinzaine, histoire politique bt utt^rairb. • . • • . . .
Essais bt Noticbb •••••
UTralson du l«r Août.
Le Journal d*unb Femmb, dernière partie, par M. Octats FEUILLET, de
rAcad(^inie Française
La Marine de l'avenir et la Marine des Angibiis. — I. — La Bataille de
Salamine, par M. le vice-amiral JURIEN de la GRAVIER E
La Cdine bt le Japon a l'exposhion universelle , par M. Gborgb BODSQUCT.
La Religion dans Aristophane, par M. Jules GIRARD, de l'Institut de France.
L'Idée moderne du droit en France. — m. — L'Égalité d'après lis écoles
DÉMOCRATIQUE BT ARISTOCRATIQUE. — LA ThÉORIE DB M RSNAN, par M. AlFSED
FOUILLÉE
Les Corcerts do Trogadéro, par M. Henry BLAZE dm BURY
La Tbansmissior de la parole. — Le Phonographe, lb Microphoicb, l'Aébo-
PHONE, par M. Antoine BREGUET
Chronique de la Quinzaine, histoire politique et LmTÉBAinE.
Essais bt NoncBS •
LivralBon dn 15 Août.
L'Étoilb db Jbaic, première partie, par M. Mario UCHARD
Lbs Tuileries bt le Louvre pendant la Commune. — I. — L'Avant-her^crr
Jour des Tuileries, par M. Maxime DU CAMP
VOTAGB AUTOUR DU MONDE A L*8XP0Sm0N UNIVERSELLE. — II. — L*EOAOPE MÉRI*
DiONALB, l'Europe du nord, l'Europb centrale, la France, par M. Hexct
HOUSSAYE
L'Empire des Tsars bt les Russes. — VI. — Le self-governhent en Bcssrs. —
n. — Les Villes bt les Municipalités, par M. Anatole LEROY-
BEAULIEU
Les Fêtes publiques dans l'ancienne monarchie française , par IL Henri
BAUDRILLART, de llnstitut de France
La Peinture a l'exposition universelle. — II. — Belgique, Allemag^, Au-
triche, Hollande, Suisse, Italie, Angleterre, Espagne, par M. Victor
CHERBULIEZ
Un nouveau roman de Bret Harte, l'Histoirb d'une mine, par M. Th. BENTZON.
La Musique hongroise et les Tsiganes, par M. A. de BERTHA
La Production et la Consommation des Métaux précieux, par M. Emile de
LAVELEYE ,
Chroniqub di la QunaAiRB, histoire pou tique bt littéraire* •••••••
VAB0* — Impr. J. GLATI, - A. gnARTOf «1 e, rM St-Bcmtt.
Digitized by VjOOQ IC
Digitized by VjOOQ IC
Digitized by VjOOQ IC
Digitized by
K
Google I
■il ,^
11'
l '
m;
vV'
/
Cp)
. V-
-•L'
<>•
'*l?
-1P
slV
!•' 'N.
. *^'
^*^^
■<>
«-
% >
'? V'
-^^.
.A
'>V
-r.
.v>^
.^^:^::^.
^•'\
--^c-p-tl^
''^>A
..-*^
,<^^
(l'i-i—
X->
y
)
<^
■7
,0^'
I
'^>
O
.^^^^
^xi^:':^^/-
-eo
(\
^
-^^
;
-.vK
Dig|zed by GooMc "^ '''^^, ,^